RÉGENT DE FRANCE
Le commerce et le nombre des peuples, qui sont la richesse et puissance d'un Etat, dépendent de la quantité et conduite des monnaies. * Des Etats dont le terroir est mauvais deviennent riches, pendant que d'autres naturellement riches deviennent pauvres : le bon gouvernement, l'industrie et l'économie y contribuent. Mais on supposera deux Etats de même grandeur, terroir et climat, bien situés pour le commerce, bien peuplés, également bien gouvernés, et portés à l'industrie et à l'économie, l'un avec 500 millions en espèces, l'autre avec 250 millions. Les peuples du premier seront employés, les terres cultivées, et le produit manufacturé, pendant que le produit de l'autre Etat sera moins fort, et une partie en sera transportée pour être manufacturée en pays étrangers.
Il est nécessaire qu'un Etat ait une certaine quantité de monnaie proportionnée au nombre de ses peuples. Où les espèces sont rares, on fait des lois pour les faire circuler mieux, et pour engager les sujets au travail et au commerce, mais c'est avec peu de succès. Un million ne peut employer qu'un nombre de peuple proportionné à cette somme, la même pièce ne peut pas servir en plusieurs endroits en même temps. Les lois peuvent porter les espèces au plus haut de la circulation dont elles sont capables, et les forcer aux emplois les plus profitables , mais ne peuvent pas faire davantage : il faut plus de monnaie pour employer plus de monde.
La balance du commerce entre les Etats dépend de la quantité et conduite de la monnaie. Supposé que de ceux qui demandent à travailler, la moitié est seulement employée, et que la valeur des denrées oa marchandises transportées en pays étrangers soit égale avec celle des denrées ou marchandises étrangères qu'on fait entrer, il n'y aura
pas de balance due. S'il y avait plus de monnaie et qu'elle fût bien employée, l'autre moitié des peuples supposée oisive, trouverait à travailler, les fermes produiraient plus, les manufactures avanceraient, le transport des marchandises serait plus fort et de plus grande valeur, une balance serait due par les étrangers, et leurs espèces ou matières d'or ou d'argent seraient apportées dans le pays. Au contraire, si la quantité de la monnaie était diminuée, une partie de ceux qui étaient employés ne trouverait plus à travailler, ou serait employée à des ouvrages moins profitables ; les terres alors produiraient moins, le transport des marchandises ne serait pas si grand ni de si grande valeur; et à moins que la consommation de cet Etat ne soit diminuée à proportion, une balance sera due aux étrangers, et les espèces ou matières seront transportées pour la payer.
Supposant que 500 millions en espèces suffiraient pour employer les peuples en France * , sur le pied que les manufactures et le commerce y sont à présent, Ton croira peut-être qu'il ne serait pas nécessaire d'avoir plus d'espèces; mais on raisonne mal, car plus d'espèces emploieraient un plus grand nombre de peuples, rendraient le commerce plus florissant, engageraient les négociants et ouvriers étrangers à venir s'établir en France, et bonifieraient les revenus du roi, des propriétaires de terres, maisons, etc. Au contraire, la quantité des espèces étant diminuée, l'industrie, les manufactures et le commerce diminueraient à proportion. Les peuples, ne trouvant point d'emplois chex eux , sortent du pays; le prix ou intérêt de l'argent, augmentant à mesure qu'il devient rare, est cause que les négociants retirent leurs fonds du commerce, alors trop dangereux, pour les placer à rente ; les revenus du prince et des propriétaires des terres ne peuvent pas être payés, les fermiers ne pouvant vendre le produit qu'à très-bas prix.
C'est par la grande quantité de la monnaie et le bas intérêt qui suit cette a^Hmdance, que les Hollandais sont en état de faire le commerce à moins de profit que les autres nations. Par là, ils se rendent maîtres du transport ou voiture des denrées et marchandises de toutes les nations où il leur est permis de commercer ; ils frètent leurs vaisseaux à meilleur marché ; ils font entrer chez eux le produit des pays étrangers, et le renvoient en manufactures. Il est vrai que leur manière de vivre est plus sobre que celle des Français et des autres na-
1 En 1716, époque où furent, selon toute apparence, écrits les deux Mémoires sur les banques, la France possédait 1,200 millions de numéraire, à 40 livres le marc, ou à peu prèe 160 livres le kilogramme d'argent, dans lequel on taille aujourd'hui 200 pièces de 1 franc. C'était donc une valeur monétaire actuelle de 1,500 millions.
tions, et leurs vaisseaux ont moins d'équipage, ce qui les aide à faire le commerce avec moins de dépense ; mais la monnaie étant plus abondante, ils trouvent à emprunter les sommes dont ils ont besoin à 3 ou 4 pour cent par année, ce qui contribue beaucoup à les mettre en état de faire le négoce à moins de profit que les autres nations.
Pour montrer davantage futilité qu'une abondance des monnaies porte à un Etat, on supposera que A fait travailler 100 personnes à qui il donne 100 livres par jour, et que leur travail ne rapporte que 120 livres; l'Etat profite de 120 livres, quoique A ne gagne que 20 livres.
Supposons que le travail de ces 100 ouvriers ne vaut que 80 livres; A perd alors 20 .livres, mais l'Etat profite de 80 livres1.
B achète une terre inculte pour 50 mille écus, il emploie encore 50 mille écus pour la mettre en état de produire ; cette terre lui rend 2 mille écus par année. B a mal employé les 100 mille écus, puisque cette somme ne produit que 2 pour cent; mais l'Etat gagne par cette industrie : donc la monnaie, quoique mal employée, produit à l'Etat».
L'argent étant abondant et à bon marché en Hollande, engage les négociants étrangers à se servir de leur crédit en tirant sur leurs correspondants en ce pays, quoiqu'ils n'aient pas des fonds entre leurs mains, et donnant ordre de retirer sur eux; les Hollandais profitent des différences des changes, des commissions, courtages, etc.
Cette abondance d'argent introduit les établissements des foires, comme de Novi dans le pays de Gênes, qui produit des avantages à cet Etat.
Les Génois ont été si riches en espèces par le débit de leurs manufactures en Espagne et aux Indes pour leur compte, que l'argent a é{é communément à Set 3 pour cent, pendant qu'il rendait 5 et 6 ailleurs. Par cette abondance, le nombre de leurs vaisseaux marchands est fort augmenté, leurs palais et maisons de campagne ont été bâtis, leurs montagnes, d'un terroir ingrat, ont été bien cultivées, et cette république serait aujourd'hui la plus puissante de l'Europe si elle avait
1 Nous avons déjà répondu à ce paradoxe. A détruit une valeur de ÎO livres : voilà la vérité. (Voyez Comté, sur le numéraire, cbap. u.)
* Un capital n'est pas mal employé quand il rapporte un bénéfice, quoique ce bénéfice soit peu considérable. Mais ce n'est pas là le cas de l'exemple précédent.
Le mauvais emploi de la monnaie ne saurait être plus utile à I l'État que le mauvais emploi de toute autre marchandise. H est singulier que Law, très-expert en calcul, n'ait pas aperçu que le travail n'était productif qu'à la condition de remplacer avec profit la valeur qu'il a détruite. Ensemencerait-on la terre si elle ne rapportait au delà de la quantité de grain qu'on lui confie?
eu la politique de conserver ses nobles, en les empêchant de s'établir ailleurs, comme elle a eu la politique d'attirer au corps de la noblesse ses plus riches négociants \ Elle aurait pu permettre à ses sujets l'agrément de prêter ou placer une partie de leurs biens chez les étrangers, mais pas de s'établir dans ces pays. Il est vrai qu'en leur permettant de prêter aux puissances voisines, on les rendait en quelque manière dépendants de ces puissances*; mais c'est bien pis quand le sujet se transporte avec ses effets en pays étranger8.
Par ces arguments, on croira peut-être qu'il est du bien d'un État de réduire le prix ou l'intérêt de l'argent au denier 25 ou plus bas; mais les lois ne produiront pas ces effets : il faut que la quantité d'ar-
1 Cette conduite est le chef-d'œuvre d'un gouvernement aristocratique dont le pays est ouvert à l'industrie et au commerce, qui, produisant l'indépendance individuelle, sont incompatibles avec toute subordination héréditaire. Pour se convaincre que l'industrie et le commerce doivent nécessairement renverser, tôt ou tard, jusqu'aux dernières traces du gouvernement féodal, consultez la Recherche des principes de Véconomie politique, par J. Slewart, 1. 1, livre II, chap. xm. (Note de M. de Senovert.)
* 11 faudrait peut-être dire dépendants de la mauvaise foi de ces puissances ; le prêt fait à un pays étranger, soit qu'il regarde le gouvernement ou les sujets, rend le pays emprunteur tributaire du pays prêteur, aussi absolument que pourrait le faire un tribut imposé par la force, ou une balance constamment défavorable du commerce réciproque des deux nations. La petite ville de Genève, par ses spéculations et son économie, possède virtuellement une de nos plus belles provinces. On conçoit cependant que l'emploi de l'argent emprunté apporte nécessairement de grandes modifications à ces inconvénients ; un particulier qui emprunte pour augmenter le produit de ses terres ou de son industrie, enrichit son pays de tout son bénéfice ; un État qui étend ou consolide sa puissance, gagne à emprunter, même pour faire la guerre, si elle est utile. (Note de M. de Senovert.)
— Il peut y avoir des guerres nécessaires ; il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais d'utiles.
3 L'émigration des riches est une maladie qui attaque le corps politique ; elle peut avoir plusieurs causes : il en est de naturelles et permanentes , et d'artificielles et momentanées.
Les causes naturelles et permanentes sont un climat rigoureux, ou peu attrayant, une vie dispendieuse, des mœurs contradictoires, l'inquiétude des esprits, etc. L'Angleterre parait soumise à ces causes.
Les causes artificielles et momentanées sont dues aux guerres étrangères ou aux fautes du gouvernement, ou enfin à des circonstances qu'on n'est pas le maître d'empêcher ; les croisades et la révocation de l'édit de Nantes sont pour nous des leçons de famille ; la Hollande nous donne un exemple des autres causes. De quelque manière et par quelque cause que l'émigration ait lieu, elle est également funeste; car, ou rémigrant laisse ses biens, et alors le revenu affecte la#balance ; ou il en emporte le prix, et alors l'État est appauvri d'autant. Il paraîtrait presque que le soin des gouvernements modernes doit se borner à faire travailler les pauvres et à amuser /« riches. (Note de M. de Senovert.)
— Personne ne pense plus, de nos jours, que les gouvernements aient mission d'amuser les riches, et il y a partage, parmi les esprits les plus éminents, sur la question de savoir s'ils peuvent se charger du soin de faire travailler les pauvres. Croyons, avec M. de Lamartine, que la société ne manque jamais d'inventer tout ce qui lui est nécessaire.
gent soit augmentée pour en diminuer le prix ou l'intérêt naturellement, et sans contrainte, comme il sera expliqué ailleurs.
La monnaie, le commerce et le nombre des peuples ont une dépendance les uns des autres. La monnaie bien employée entretient et augmente le commerce, et le commerce bien réglé entretient et augmente la quantité de la monnaie.; alors le nombre des peuples devient plus fort; le travail étant trop grand pour ceux du pays, il en vient des pays voisins, où Ton ne trouve pas à travailler, ni de si forts gages.
Les hommes sont d'un grand prix : on ne parle pas de ce que l'État se soutient par eux contre ses ennemis, mais à l'égard de leur travail. Un ouvrier qui gagne 20 sous par jour améliore le produit de 3 ou 4 livres; car celui qui l'emploie, et le marchand qui vend en détail, gagnent1. Supposant qu'il améliore le produit seulement de 2 livres, et qu'il travaille deux cents jours par année, cet homme doit être estimé 10,000 livres au denier 25, et il les vaut comme les terres*. Le nombre des hommes ne diminue pas : ils ont des enfants qui les remplacent, ou ils élèvent les enfants des autres à leur succéder dans leurs métiers. Les hommes peuvent défendre l'État dans le besoin : la terre produit, mais ne se défend pas.
Le grand nombre de fêtes pendant lesquelles on ne travaille pas
1 (Jd ouvrier qui gagne 20 sous par jour gagne son entretien , et rien de plus, si cette somme peut le lui procurer.
Ceux qui réalisent successivement des bénéfices sur son travail gagnent le salaire de leur propre travail, et le profit de leurs capitaux.
Évidemment donc, le profit des capitaux n'est qu'une prime sur le travail d'autrui. La conséquence de ce fait, en application, est que le producteur rachète 11, 12, ou davantage, ce que lui-même avait donné pour 10.
Ici apparaît la grande question de la propriété, sur laquelle les publieisles et les jurisconsultes ont dit d'étranges choses, mais qui est trop grave pour être trailéc dans une note.
* Je pense qu'il y a double emploi dans cette évaluation, si Ton considère tous les individus d'un État par rapport à lui. Elle est juste si l'on ne compte pour rien les oisifs et ceux qui ne sont qu'intermédiaires. Pour l'État, un ouvrier vaut ce qu'il gagne, ce qu'il fait gagner; pour un particulier, il vaut tout cela, moins ce qu'il dépense et les profits qu'il accumule. Il parait que M. Law était très-convaincu dé cette vérité, si bien développée par M. Smith, savoir, que le travail est Tunique source de la richesse des nations, et avec d'autant plus de raison, que les matières premières mêmes n'ont d'autre valeur que celle du travail, jointe à celle du monopole de la propriété. (Note de M. de Senovert.)
— L'auteur de cette note nous parait n'avoir rien compris à la question. Toute la valeur produite pour la société, c'est celle du travail. Le travail achète tout dans le monde ; il paye à la nature ses matières premières, et à l'homme ses services. U n'y a pas, en dernière analyse, d'autre source de la richesse, à part la nature, que le travail. Quant aux monopoles, quelle qu'en soit la forme, ils peuvent être profitables aux individus; mais ils n'enrichissent jamais la société.
parait une des causes que le commerce ne réussit pas si bien dans les États catholiques romains que dans ceux qui sont réformés. Outre que l'ouvrier ne travaille pas le jour de fête, il dépense plus qu'à l'ordinaire, et se rend incapable de travailler le jour suivant.
Par ce qu'on a remarqué, il parait évident que le commerce et le nombre dos peuples, qui font la richesse et la puissance d'un État, dépendent de la quantité des mpnnaies et de la manière qu'elles sont employées. Une balance étant due par les pays étrangers, on apporte de là non-seulement le besoin annuel, on fait encore des magasins de ce qui est nécessaire pour la subsistance ou la commodité des habitants, et pour l'embellissement du pays, ou pour la défense de l'État.