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Les crédits sont nécessaires et utiles; ils font les mêmes effets et le même bien dans le commerce, comme si la quantité de la monnaie était augmentée.
La première partie de ce Mémoire prouve que l'abondance et bonne conduite de la monnaie entretiennent et augmentent l'industrie, les manufactures et le commerce, bonifient les revenus du prince et des propriétaires des terres, etc., et rendent l'État riche, peuplé et puissant. La rareté et mauvaise conduite des monnaies produisent les effets opposés.
Les espèces peuvent devenir rares par le peu d'économie d'un État qui consomme des denrées et marchandises étrangères, pqur plus q^e ta valeur (je celles qu'on transporte en pays étrangers.
La voie la plus naturelle pour rendre les espèces plus abondantes serait de remédier à ce qui en aurait causé la rareté. Le prince, par son exemple et par ses lois, peut porter ses sujets à l'économie et & l'industrie, protégeant les manufactures et le commerce, et diminuant la consommation, non-seulement des marchandises, produits qu manufactures des pays étrangers, mais encore de celles du pays; car moins on en consomme , plus on en transportera , et les espèces étrangères seront apportées pour acquitter la balance due par le commerce étranger, comjne il a été remarqué.
Les espèces peuvent devenir rares par des commerces désavantageux, comme ceux que la France a faits depuis la diminution des espèces.
Quoique la consommation et le commerce d'un État soient bien réglés, que les marchandises transportées en pays étrangers soient d'une plus grande valeur que pelles apportées dans le pays; pourtant les es-
pèces peuvent devenir rares par des guerres étrangères, comme il est arrivé à la France pendant que le roi entretenait des armées en Flandre, en Italie, etc., et comme il est arrivé à l'Angleterre par les armées qu'elle payait en Flandre et ailleurs.
L'Angleterre, ayant reconnu que ses espèces diminuaient, que les manufactures et son commerce en souffraient, que le roi , empruntant sur les fonds donnés par le Parlement, avait de la peine à trouver de l'argent, et était obligé à payer des intérêts très-hauts, s'est avisée d'introduire des crédits qui ont suppléé aux espèces, et soutenu ses manufactures et son commerce qui, sans ce secours, auraient été ruinés par de si longues guerres qui ont causé un grand transport d'espèces, et sous lesquelles l'Angleterre aurait succombé sans les crédits dont elle s'est bien servie.
Ces crédits ont non-seulement suppléé aux espèces qui étaient transportées, mais ont servi au delà, et ont augmenté ses manufaoteurs et son commerce, même pendant la guerre; et par là elle a diminué le transport de ses espèces, en augmentant la quantité des marchandises qu'elle était en état de fournir aux étrangers1.
Depuis la paix, la balance est en faveur de l'Angleterre; il y est entré des espèces et matières de France, de Portugal et de Hollande, de sorte qu'on peut supputer les espèces de cet État aussi haut qu'elles étaiept avant la guerre; mais cela n'engage pas l'Angleterre à se passer qu à négliger ses crédits. Au contraire, elle s'en est si bien trouvée, qu'elle n'épargne rien pour les soutenir.
L'Angleterre a assez bien réussi dans cette vue; car, quoique sa dette soit très-forte, pourtant le plus mauvais papier de l'Etat, qui est la Compagnie de la mer du Sud, passe le pair aux espèces.
On croira par là que l'Angleterre est bien servie dans la direction et |a conduite de ses monnaies et de ses crédits; mais ces affaires peuvent être portées plus loin pour le bien du roi et de l'Etat.
Par ce qu'on vient de dire, i| est évident que les Etats |es plut riches n'ont pas des espèces suffisamment pour employer leurs peuples, et pousser le commerce au point où il peut être porté. Les espèces d'Angleterre ont été coraputées au plus entre 14 et 16 millions sterling, environ 200 millions argent de France*. Cette somme ne suffirait pas
1 Cest sous ce point de vue que tous les emplois du crédit sont si favorables eu grand à l'augmentation des espèces réelles, quoique en petit il paraisse que le crédit doive chasser l'espèce. (Note de M. de Senovert.)
— Quelle singulière préoccupation pour les espèces! Travaillez, vous aurez des produits; épargnez, vous aurez des capitaux ; et il n'arrivera jamais, alors, que vous manquiez d'argenté
* Vers la fin de 1715, le change entre Paris et Londres était à 52; ainsi 15 mil-
à l'Etat, sur le pied que ses manufactures et son commerce sont à présent, sans le secours des crédits, comme on a remarqué; et il est à présumer que si le cas arrivait que l'Angleterre perdit ce secours et était réduite à se servir seulement de ses espèces, ses manufactures et son commerce diminueraient de la moitié. Donc le créditât nécessaire et utile pour le bien de l'Etat et du commerce, en temps de paix comme en temps de guerre, et le prince qui ne l'établit pas dans ses Etats fait comme s'il avait des mines qu'il ne laisse pas travailler ' .
Le crédit, bien établi et bien conduit, donne de grands avantages; mais quand il y a des défauts dans son établissement, ou qu'il est mal conduit, il peut porter de grands préjudices9; c'est pourquoi on doit bien examiner les affaires de cette nature avant de les entreprendre, et avoir une attention extraordinaire à les conserver.
Comme c'est un projet de cette nature que le sieur Law a formé pour remédier aux dérangements des papiers royaux et du commerce, et pour produire les autres bons effets mentionnés dans son premier Mémoire, il croit à propos de donner un détail des crédits les plus considérables établis en Europe, pour que le ministre puisse mieux juger de celui qu'il aura l'honneur de présenter.
La banque est une espèce de crédit, qui a été d'une grande utilité. Elles ont été longtemps en usage en Italie; maison en doit l'invention à la Suède. La monnaie de Suède, alors de cuivre, était inconcéniente pour faire les payements; il fallait une voiture pour porter une somme médiocre en cette monnaie. Pour remédier à cet inconvénient, on établit une banque ou dépôt public; les négociants y consignaient les espèces de cuivre, et les payements se faisaient par billets ou par transfert sur les livres de la banque, ce qui facilita le commerce.
Les Hollandais, pour la même raison, établirent la banque d'Amsterdam; leur monnaie était d'argent; mais leur commerce fut si grand, que les payements des espèces étaient incommodes. Cette banque , comme celle de Suède, est un dépôt où les négociants tiennent leurs caisses, et les payements sont faits par transfert ou assignations sur les livres3.
lions sterling font aujourd'hui (1790) 400 millions de notre monnaie. (Note de M . de Senoverl.)
— On ne comprend pas ce calcul. La livre sterling valait à peu près 25 livres tournois, monnaie de 1790. 15 millions sterling n'équivalaient donc qu'à 375 millions de livres.
I En temps de paix, la puissance d'un État est proportionnée à sa population, en temps de guerre à son crédit. Stewart, Recherche des principes de l'économie politique. (Note de M. de Senoverl.)
II En donnant ce précepte, l'auteur ne croyait pas devoir un jour servir d'exemple aussi mémorable. (Note de M. de Senoverl.
* La banque d'Amsterdam existe depuis cent quatre-vingts ans, et n'a jamais
La commodité des payements en banque ou par billets met les négociants en état de faire le commerce pour de grosses sommes et à peu de profit. A peut vendre une partie de marchandises valant 100,000 florins, au profit d'un pour cent. Il sait qu'il peut remplacer les mêmes marchandises au même prix qu'il avait acheté celles qu'il doit vendre, ou employer la valeur en d'autres qui produiront mieux; n'ayant pas l'embarras de compter en recevant ni en payant, il ne veut pas négliger le profit, quoique médiocre, qu'il refuserait s'il devait avoir la peine de recevoir et payer en espèces.
Outre les facilités que les négociants trouvent dans leurs payements par le moyen de la banque, il épargne la dépense des caissiers, des sacs, des porteurs d'argent, le risque d'être volé, de recevoir des espèces fausses ou légères. Mais ces établissements n'augmentaient pas la quantité de la monnaie; car toutes les sommes pour lesquelles la banque donnait crédit, devaient y être en caisse; de sorte que si tous ceux qui avaient de l'argent en banque, venaient en même temps demander payement, elle était en état de les satisfaire, et son crédit ne pouvait pas manquer.
Quoique la banque d'Amsterdam ait été établie sur ces principes, et que l'année 1672, quand le roi fit la guerre aux Hollandais, la banque a soutenu son crédit, nonobstant que la demaude sur la caisse était très-forte alors, ce qui a donné une grande idée de cet établissement; pourtant le sieur Law est persuadé, par sa conduite présente, qu'elle n'a pas en caisse les sommes quelle doit, mais qu'elle en a employé considérablement, et qu'une demande, moins forte que celle qui arriva l'année 1672, ferait baisser beaucoup l'argent de banque et ruinerait son crédit. La raison qu'il présume ainsi, est que cette banque ne paye pas présentement les sommes écrites sur ses livres. Par exemple, on porte 10,000 guilders en banque, et la banque donne un billet pour cette somme; il est permis au porteur de ce billet de retirer les 10,000 guilders; mais supposant qu'il a des payements à faire à différentes personnes, il rend le billet à la banque, se fait écrire crédit sur les livres, comme c'est l'usage ordinaire, et assigne ces 10,000 guilders aux personnes à qui il doit; alors il n'est plus permis aux créanciers de la banque de retirer cette somme, quoique la propriété leur en soit transportée par la personne qui avait droit de la reéprouvé d'échec ; personne, au reste, n'en connaît bien les principes, et on n'en voit que les apparences; c'est donc un sujet très-curieux à traiter que la recherche des moyens que cette banque emploie pour pourvoir à tout. Voyez là-dessus Smith, livre IV, chapitre ni ; Stewart, livre IV, partie II, chapitres lxxxvi et suivants. Ce dernier donne un système complet de la banque d'Amsterdam, qui en explique tous les phénomènes, c'est tout ce qu'on peut exiger sur ce sujet. (Note de M. de Senovert.)
tirer; ils ont crédit sur les livres de la banque pour les 10,000 goildeft, et peuvent négocier ce crédit contre de l'argent courant, avec des caissiers qui font métier de ces négociations, ou l'assigner en payement à ceux à qui ils doivent \
Il est à remarquer que le commerce d'Amsterdam, et les payements des lettres de change, etc., étant faits par transfert ou assignations sur les livres de la banque, on ne voit pas de ses billets dans le commerce. Ainsi cette dispense de payer ce qui est écrit sur ses livres étant supposée générale, elle peut employer toutes les sommes qu'elle tient en dépôt, et n'est pas obligée à tenir aucune caisse.
L'argent de banque devrait valoir 5 pou cent plus que l'argent courant, car un ducaton qui vaut 3 florins 3 styvers dans le commerce de caisse, n'est reçu en banque que pour 3 florins, et les autres espèces à proportion. Pourtant le sieur Law s'est trouvé obligé à négocier l'argent de banque à 2 pour cent, c'est-à-dire en perdant 3, ce qui ne pourrait pas arriver si la banque avait été obligée de payer*. Ainsi celui qui a sa caisse dans cette banque ne peut pas gagner et pourrait perdre même considérablement; car il peut arriver des accidents, comme une guerre qui mettrait l'État ou la ville en danger, alors on ne trouverait pas des lettres sur les pays étrangers, ni à négocier l'argent de banque contre l'argent courant.
Nonobstant ce que le sieur Law a remarqué, les négociants fotit tous leurs payements en banque, et son crédit présent étant bon, ils n'appréhendent pas un danger éloigné. Mais c'est exposer son crédit extrêmement, de refuser à payer aucunes sommes écrites sur ses livres, ce qui donne lieu de croire que la caisse de la banque n'est pas si
1 1! est probable que c'est ainsi que le fonds de la banque d'Amsterdam ft'est accru, à proportion que le commerce de cette ville s'est étendu ; car on ne peut fias supposer que les fonds de la banque, tels qu'ils sont aujourd'hui, y aient été déposés dans la première semaine de son établissement.
Mais pour bien entendre cette opération , il faut savoir qu'indépendamment du transport sur les livres, principale opération de la banque, celle-ci est eucore ua lieu de dépôt pour lequel on paye un léger droit d'un quart pour cent sur l'argent, et d'un demi pour cent sur l'or. Le dépôt ne se morcelle point, sans doute pour éviter de rembarras à la banque ; ainsi il est évident que si le déposant ne retire pas son dépôt en entier, et qu'il veuille s'en servir pour acquiUer diverses dettes, il est obligé d'en faire écrire la valeur en banque, et par conséquent de consolider son dépôt au trésor. (Note de M. de Senoveri.)
1 Ce n'est que par approximation qu'on fixe l'agio à 5 pour cent, il paraît qu'il doit être rigoureusement à 5.84 pour cent. Voyez Stewart, tome IV, page 3®. Au reste, l'inconvénient dont se plaint M. Law, n'aurait vraisemblablement pas lieu aujourd'hui que la banque vend du crédit à 5 pour cent d'agio, et en achète à 4 pour cent. Voyez Smith, livre IV, chapitre m, et Stewart, tome IV, page 372, pour la manière dont cette opération est conduite. {Note deM.de Senovert.)
forte qu'on prétend, et pourrait détraire la confiance du public1. Pendant la guerre que I Angleterre a eue contre la France, du temps du roi Guillaume, ce prince ayant besoin d'argent, qui était rare alors, on proposa un emprunt de 1,200 mille livres sterling sur des fonds donnés par le Parlement, et, pour engager les particuliers à prêter, ils furent érigés en compagnie pour tenir la banque, avec les privilèges nécessaires pour onze années, l'emprunt devant être, remboursé alors.
L'établissement de cette banque est différente de celle d'Amsterdam : elle est établie dans la vue d'employer uii£ partie des sommes que les négociants ou autres particuliers lui remettaient en dépôt.
La compagnie étant formée, les directeurs étaient choisis par les intéressés pour la conduire, et la somme prêtée à l'Etat étant regardée comme une sûreté suffisante pour répondre des pertes que la compagnie pouvait avoir, les négociants, pour éviter les inconvénients des payements en espèces, tinrent leurs caisses en banque et se servirent de billets.
La banque, ayant alors de grosses sommes en caisse, était en état de prêter à intérêt et d'employer une partie de sa caisse, gardant assez pour soutenir son crédit en payant les billets qui seraient présentés. Il est vrai que cette liberté que la banque prend de faire valoir une partie des sommes qu'on lui a confiées en dépôt, rend l'établissement moins sûr. Et quoique les négociants n'appréhendent rien, pourtant si tous ceux qui ont des billets venaient demander payement, elle ne pourrait pas les satisfaire à vue comme elle promet; mais le bien q»e la banque fait en augmentant la quantité de la monnaie, fait plus que balancer le mal qu'elle pourrait faire, si le cas supposé venait à arriver; car elle serait en état de satisfaire ceux qui resteraient à payer, en retirant les sommes qu'elle aurait employées. Le fonds de cette banque a été augmenté depuis par les autres prêts qu'elle a faits à l'Etat, et son privilège a été continué \
1 La confiance en la banque d'Amsterdam est fondée sur la moralité du gouvernement, et sur la permanence éprouvée de ses opérations, et si elle est conduite, par exemple, comme Stewart Fa pensé, aucune demande ne peut ébranler son crédit. (Note de Af. de Senoverl.)
* La caisse d'escompte ressemble beaucoup à la banque de Londres ; le gouvernement anglais n'a jamais manqué aux engagements qu'il a contractés avec cette banque, et si cette exactitude eût été de mode en France, la caisse d'escompte servirait aujourd'hui aussi utilement à l'Étal que la banque de Londres. Au reste, un établissement pareil doit avoir des fonds consolidés, et si le gouvernement ne reprend pas à perpétuité les 70 millions, ou même plus, de la caisse d'escompte, celle-ci sera dans l'obligation d'acheter des terres. (JSote de M. de Senovert.)
— Un gouvernement ressemble à un débiteur intelligent : il paye tant qu'il peut payer.
Outre le bien que la banque fait en augmentant la quantité de la monnaie, comme on a déjà remarqué, les actions sont négociées à 3 pour cent de profit : le transport de ces actions étant facile, ils font le même effet dans le commerce, comme la même somme en espèces.
Par exemple, le roi d'Angleterre a fait le même bien au commerce et aux autres affaires de ses États, comme si la quantité de la monnaie avait été considérablement augmentée; les billets de la banque étant reçus dans les payements préférablement aux espèces, et les actions faciles à négocier, ils font un bon effet dans le commerce. Ce prince a donné parjà une commodité à ses peuples; les billets étant plus propres pour le négoce que les espèces, Ton trouve à emprunter de la banque à un intérêt raisonnable; et les intéressés dans la compagnie font valoir leurs fonds 8 pour cent, quoiqu'ils prêtent à 5 \
En Angleterre, avant que la banque fut établie, le royaume avait de la peine à trouver de l'argent sur les fonds donnés par le Parlement, quoique la nation dût peu alors, en comparaison de ce qu'elle doit à présent, et que le roi payât un intérêt plus fort. De même les particuliers donnaient jusqu'à 8 et 10 pour cent par année, et un pour cent par mois, en négociant des lettres. Depuis cet établissement, le roi et les particuliers trouvent les sommes nécessaires à leurs affaires à un intérêt plus modique.
Le fonds de la Compagnie des Indes est aussi partagé en actions, comme celui de la banque. Les marchands et négociants font valoir une partie de leur capital dans ces compagnies, et quand leurs caisses ne suffisent pas pour faire leurs payements, ils convertissent ces actions en espèces, parce que les espèces ne produisent que quand l'occasion se présente pour les employer; les actions sont une valeur déjà employée qui produit*.
Les autres fonds donnés par le Parlement sont anticipés, le gouvernement frappe des tailles et les donne à négocier ou en payement : de même les billets de l'échiquier, des orfèvres et banquiers particuliers, ont cours dans le commerce, et le gros du commerce de l'Angleterre
Mais comme l'économie n'est pas la vertu favorite des gouvernements, il arrive une époque où ils sont forcés de faire banqueroute à la banque, laquelle fait à son tour banqueroute aux particuliers. Qu'est-ce que l'histoire de la banque d'Angleterre, de 4697 à 1817, sinon l'application de cette vérité?
1 Les profits des actionnaires d'une banque ne peuvent être considérés comme un gain pour la société, qu'à la condition qu'on en déduira la sommo sur )e revenu brut des emprunteurs.
* Il ne faut pas perdre de vue que la conversion des actions en espèces n'enfante pas un nouveau capital pour la société, et que l'avantage se borne à une circulation plus active des capitaux.
est soutenu par les moyens qu'elle a trouvés pour suppléer aux espèces.
Il y a plusieurs banques en Italie : celle de Gènes ou de Saint- Georges est la mieux gouvernée; son établissement est fort ancien; elle a bien conservé son crédit, quoiqu'elle ait prêté de grosses sommes à la république. Il est vrai que presque tous les revenus sont entre les mains de la banque qui est indépendante de l'État, et fait comme une espèce de république séparée; mais son crédit est sujet à plusieurs accidents qui pourraient la détruire.
La banque d'Ecosse est peu considérable, le pays étant petit et ayant peu de commerce ; mais son établissement est bien solide, et moins sujet aux accidents que les banques d'Angleterre, d'Amsterdam ou de Venise1.
S ni.
Le crédit que le sieur Law propose d'établir sera différent, dans son établissement et dans sa conduite, de ceux qui sont en usage : approprié à cette monarchie et à l'état présent de ses affaires , au lieu de suivre le projet des autres, le sien servira de modèle sur lequel on se réglera à l'avenir, et par lequel les plus considérables crédits de l'Europe se gouverneront , sitôt qu'ils pourront se mettre en état de profite des lumières qu'il aura données sur cette importante affaire.
11 ne trouve pas de mal à suivre un projet déjà établi, pourvu qu'il soit solide et propre à l'Etat où on le veut introduire. Au contraire, en ayant vu le succès, il doit être préféré à un autre qui n'aurait pas été mis encore en usage. Mais connaissant les vrais principes sur lesquels le crédit doit être établi et conduit, ayant approfondi cette affaire et profité des lumières des autres, il propose de rendre son établissement plus solide et moins sujet aux accidents que ceux établis en Angleterre et en Hollande ou ailleurs, et plus propre à cet Etat. La nécessité a été cause de l'invention, le temps et l'expérience rendent cette invention plus utile. «
L'on conviendra facilement de l'utilité d'une banque et des avantages déjà mentionnés que l'Etat et le commerce en reçoivent dans le pays où elle est établie; mais l'on doutera qu'il puisse accréditer un établissement de cette nature en France, étant gouvernée différemment des autres Etats, où les crédits qui ont été entrepris n'ont pas bien réussi; en sorte qu'au lieu de la confiance nécessaire, il y aune méfiance générale qui pourrait empêcher le succès d'une affaire qui en soi serait
• Pour la banque d'Ecosse, voyez-en les principes dans Stewart, livre IV, partie 11, chapitres ni et suivants. (Note de M. de Senovert.)
bonne, qui réussirait dans un autre Etat, ou en France même dans «n autre temps.
Le sieur Law a bien réfléchi sur ces objections, et sur les autres que Ton peut, avec quelque apparence de raison, alléguer : il pourrait répondre que c'est à lui à y songer, puisqu'il s'engage de l'établir à ses frais, et qu'il est prêt de consigner les 500,000 livres déjà promises pour être données aux pauvres, en cas que l'établissement qu'il propose ne réussisse pas d'une manière qui réponde pleinement A tout ce qu'il a avancé. Hais, pour convaincre le roi et son conseil qu'il n'entreprend pas cette affaire sans être bien fondé, il a l'honneur de représenter que, dans tous les pays où l'on a voulu établir la banque, elle a toujours réussi, dans les monarchies comme dans les républiques. Le particulier ou négociant s'en sert, y trouvant sa sûreté et ses commodités. C'est faute de connaître les véritables principes par lesquels ces affaires doivent être établies et conduites, si elles viennent à manquer.
Les crédits ou billets sont plus propres que les espèces à servir aux usages de la monnaie dans le commerce, comme on a déjà remarqué, et seront toujours préférés, si l'établissement et la conduite en sont bien réglés; cela est confirmé par la pratique dans toutes les nations. En Angleterre, en Ecosse, en Hollande, en Suède, à Gênes, à Venise, à Rome, à Naples, partout où il y a des banques, de quelque manière que l'État soit gouverné, cela n'empêche pas les particuliers de s'en servir : les négociants y tiennent leurs caisses, et les billets qui transportent la propriété des espèces consignées, ou les assignations en banque, servent les usages de la monnaie.
Les banques les mieux établies sont sujettes à des événements par où leur crédit peut manquer, comme il est arrivé à la banque d'Angleterre, à celle d'Éatese. Les banques de Saint-Ambroise, à Milan, et de l'Annonciade, à Naples, ont manqué; mais les commodités des billets dans le commerce sont si grandes que les négociants aiment mieux courir ce risque que de payer et de recevoir en espèces. Avant que la banque fût établie en Angleterre, les billets des orfèvres et banquiers particuliers avaient cours dans le commerce; ils étaient encore moins sûrs que les billets de la banque, pourtant on les recevait dans les payements.
Les Français cherchent leurs commodités comme les autres nations, ils sont même plus portés à faire crédit que les Anglais, Hollandais ou Italiens '; cela est évident par le succès que les billets de la Mon-
1 Aussi ont-ils toujours été dupes des charlatans nationaux et étrangers, surtout en matière de finances.
naie ont eu '. Ce projet, quoique établi sur de faux principes, et qui n'aurait pas pu s'introduire en Angleterre ou en Hollande, a pourtant été reçu pour quelque temps dans le commerce sur le même pied que les espèces, et aurait pu réussir nonobstant les défauts dans l'établissement, s'il avait été bien conduit,
Ainsi ce n'est pas du côté des négociants ou des particuliers que le crédit manque : il aurait réussi en France; on aurait pu le porter plus loin qu'en Angleterre ou en Hollande, et le soutenir malgré les événements désavantageux arrivés pendant la guerre, si ceux qui donnèrent les projets de cet établissement avaient bien entendu la monnaie, le crédit et le commerce.
Il n'est pas possible qu'un ministre qui a plusieurs départements, et d'unegrande étendue, puissedonner le temps nécessaire pourapprofondir toutes les affaires qui en dépendent : il a besoin de personnes qui travaillent sur de bons principes, et sur lesquelles il peut se reposer pour préparer les affaires dans les différents départements où il les a jugés propres à l'aider, particulièrement quand il s'agit de nouveaux établissements. Faute de ce secours, les ministres les plus habiles ne pourraient pas s'acquitter avec honneur de toutes les grandes affaires dont ils sont chargés.
Pour les affaires qui regardent le commerce, les monnaies et le crédit, c'est l'usage d'appeler les premiers négociants pour entendre leurs avis; mais la plupart de ces messieurs raisonnent faux sur ces affaires. S'il s'en trouve quelqu'un qui soit dans les bons principes, son intérêt particulier l'empêcherait peut-être de dire son sentiment, ou il ne pourrait pas y porter de bonnes raisons pour le soutenir, ne s'y étant pas assez appliqué. Ainsi, il est très-diffiéile qu'un ministre puisse recevoir des lumières sur ces affaires \
On dira peut-être que le projet des billets de la Monnaie était bon, et qu'il a manqué parce que le roi s'est servi de la caisse qui devait le soutenir, ou que le ministre a donné trop de ces billets dans le commerce.
Si le roi veut se servir de la caisse qui doit soutenir le crédit, ou que le ministre le veuille porter trop loin, en répandant une trop forte quantité de billets dans le commerce, le projet le mieux Concerté serait en danger de manquer. Hais le sieur Law offre de prouver que le pro-
1 Voyez la note de la page suivante.
1 Eo novembre 4842, les principaux industriels ne se contentent plus d'être appelés par le gouvernement pour lui donner leurs avis ; mais ils se constituent en assemblée délibérante qui signifie nettement aux ministres, qu'elle ne veut pas de tout projet feloi qui sacrifierait leurs intérêts privés à l'intérêt général. (Voyez, dans les journaux de l'époque, ce qui a trait à Vunion commerciale de la France avec la Belgique.)