IM ÉCONOMISTES BOUEUSES
la signer. Ce ne fut qu'après dis longs délais, et les élections achevées, que l'association reçut une constitution définitive et put Faire un appel au public. Quelques petites réunions à huis clos avaient préparé les voies el formé un groupe d'adhérents parmi les négociants el les fabricants de Paris. Une fois en règle avec l'autorité, on ouvrit les portes à la foule, et la salle Montesquieu devint le siège de conférences périodiques où les orateurs du libre échange s'essayèrent avec des succès variés. C'était pour la première fois que Bastial affrontait les chances de l'improvisation, cl il n'était pas sans inquiétude. « Je devais parler le dernier, ditil, et devant un auditoire harassé par trois heures d'économie politique, et fort pressé de décamper. Moimôme j'avais été très-fatigué par une attente si prolongée ; je me suis levé avec un pressentiment terrible que ma léïe ne me fournirait l ien. J'avais bien préparé mon discours, mais sans l'écrire ; juge de mon effroi. Comment se fait-il que je n'aie éprouvé aucun trouble, aucune émotion, si ce n'est aux jarrets? C'est inexplicable. Je dois loul au ton modeste que j'ai pris en commençanl. Après avoir averti le publie qu'il ne devait pas s'attendre à une pièce d'éloquence, je nie suis trouvé parfaitement à l'aise... Voilà une grande épreuve surmontée I » Et plus loin, joyeux d'avoir croisé le fer pour la première fois et avec un certain bonheur, il en tire un augure favorable pour la cause; les perspectives lui sourient; il parle en homme qui se sent une
Digitizod by GOOJ l(
force de pins, n Mon cher Félix, ajoute-l-il, nous vaincrons, j'en suis sûr. Dans quelque lemps, mi;s compatriotes pourront échanger leurs vins contre ce qu'ils désireront; la Chalosse renaitro à la vie 1 . » Enthousiasme naïf que colore le prisme d'un début, et qui ne devait pas être à l'abri des défaillances!
La glace était pourtant rompue, et depuis ce moment Bastiat fut aussi peu ménager de sa parole qu'il l'avait été de sa plume. 11 était l'âme de l'association de Paris, son bras le plus actif, son organe le plus résolu. Plus on allait, plus ce rôle exigeait de constance et de courage, Les passions contraires s'étaient allumées avec une ardeur qui aujourd'hui encore n'est pas éteinte, et dont en toute occasion elles fournissent des lémoi- , gnages significatifs. Le préfet de Rouen écrivait à un pair de France membre du comité, M. Anisson-Dupi-rron, « qu'il eût soin de passer de nuit dans la ville, s'il ne voulait pas élre lapidé, u De Mugron, on disait à Bastiat h qu'un n'osait plus parler de lui qu'en famille, o De toutes parts on répandait cette opimon. que la manifestation française en faveur du libre échange n'était qu'une intrigue à la solde de l'Angleterre, qui ne laissait île choix à ceux qui y trempaient qu'entre la complicité et la duperie. Bastiat lui-même s'aperçut alors de ce que la coïncidence des deux agitations offrait de périls et de pièges, n Le cri contre
1 Ultres i M. Coudroy.
l'Angleterre nous étouffe, écrivait-il à M. Cobden ; on a soulevé contre nous de formidables préventions. Si celte haine n'était qu'une mode, j'attendrais patiemment qu'elle passât ; mais elle a de profondes racines dans les cœurs. Elle est universelle, et. je vous l'ai dit. elle existe dans mon village même, -ûe plus, celte aveugle passion est si bien à la convenance des intérêts protégés et des partis politiques, qu'ils l'exploitent de la manière la plus éhontée...» Pour déjouer cette manœuvre, Basliat ne trouve qu'un moyen, et l'indique à son correspondant. Que l'Angleterre ne fasse pas les choses à demi, el sacrifie ses derniers privilèges, l'acte de navigation, le monopole colonial, par exemple: qu'elle abaisse les droits sur les vins de manière à en rendre la consommation populaire, surtout qu'elle renonce à cet armement maritime exagéré qui est pour la France une perpétuelle menace et une cause de ruine pour les deux Étals. On enlèvera ainsi à 1s calomnie ses prétextes les plus spécieux, et on donnera une force réelle à ceux qui, au milieu de ces déchaînements, soutiennent le drapeau de la liberté commerciale. Cobden était fait pour comprendre ces conseils, et il Va bien prouvé; mais il a pu se convaincre aussi que l'Angleterre ne franchit pas la juste limite des concessions, et qu'au-dessus de ses intérêts elle place le soin de sa prépondérance.
Aucune vie ne fut plus agitée que celle de Bastiat pendant les dix-huit mois que dura l'association à
FRÉDÉRIC BÀSTIAT. 141
laquelle il avait consacré ses forces, souvent chancelantes. 11 ne se contentait pas d'assister aux conférences de la salle Montesquieu, il se mettait en route pour la province dès qu'une manifestation y avait lieu. Les résistances et les embarras se multipliaient cependant. Les comités des ports ne savaient que foire de l'argent qui avait été versé dans leurs caisses, et d'un autre côté on manquait de fonds pour donner une existence sérieuse au journal fondé -par le comité central, et qui, vu sa périodicité restreinte, ne pouvait acquérir d'iniluenec sur l'opinion. Cet instrument même trahissait ies efforts de Bastial: il n'en était pas suffisamment maître; il se plaignait d'être responsable d'articles qu'il ne pouvait complètement avouer. A diverses reprises il voulut donner sa démission de rédacteur en chef, et il l'eût fait sans la crainte de briser une entreprise déjà ébranlée. 11 résultait d'ailleurs de cette publicité spéciale un inconvénient que comprendront ceux qui sont initiés aux polîtes susceptibilités de la presse. Tant que Ilastiat n'avait pas eu d'organe a lui, les colonnes des journaux en crédit lui étaient ouvertes, et ses opinions arrivaient ainsi sous les veux de nombreux lecteurs; dés qu'il eut atlaclié son nom à une feuille naissante, tout autre moyen de communication avec le public lui fui enlevé, et il resta en face de quelques rares abonnés, qui n'étaient ni à ramener ni à convaincre. Une sorte de conspiration s'ourdit par la force des choses pour le laisser à l'écart et le
US ÉCONOMISTES SODKItNES.
condamner à l'oubli. Les choses en vinrent au point qu'il écrivait à H. Cobden : « Mon ami, je ne vous cacherai pas que -je suis effrayé du vide qui se fait autour de nous. Nos adversaires sont pleins d'audace et d'ardeur; nos amis se découragent et deviennent indifférents. Que nous sert d'avoir raison, si nous ne pouvons pas nous faire entendre?»
Ces lignes étaient écrites ie 15 février 1848. A huit jouis de là éclataïtcelte révolulion qui devait emporter l'association pour la liberté des échanges, au milieu de bien d'autres débris. Déjà liastiat s'était attaqué, et d'une manière très-vive, à ces sectes qui, sous les emblèmes divers du socialisme, avaient tant contribué à l'événement, et se disposaient de si grand cœur à en tirer parti. Non-seulement il leur avait jeté le gant par écrit, mais aussi du haut d'une chaire ouverte à ses frais et à l'intention des élèves des écoles, que corrompaient alors tant de faux docteurs. Le coup de main de février donnait l'empire à ces hommes : nous allons voir Ilasliat plus directement aux prises avec eux j il change d'adversaires sans changer de drapeau; c'est encore la liberté qu'il défend contre les usurpations de la rue.
Par ses opinions, Bastiat touchait de très-près à
l'une des fraclions politiques qui venaient de triompher; il y avait en loi l'étoffe d'un républicain de l'école américaine prise à ses déhuls. 11 comptait des amis parmi les membres du gouvernement; les exailés même rendaient justice à sa sincérité el à sa droiture. Quelques litres d'ailleurs parlaient en sa faveur et recommandaient son nom au suffrage populaire. Pendant dixhuit ans, il s'était prodigué dans les luttes électorales, avait combattu ce qu'on nommait alors les députés du Château, et fait de nombreuses campagnes sous les auspices de la gauche. Cependant il ne se mil point en avant et resta pendant plus d'un mois à l'écart. La curée des places avait commencé, et ce spectacle lui inspirait moins d'envie que de dégoût. Comme il le dit lui-môme, il regardait le mât de cocagne et n'y montait pas. Ce ne fut qu'a la demande d'un comité local qu'il consentit a figurer sur la liste des représentants du département des Landes. Aucune opposition ne lui vint, ni de la part des conservateurs, trop heureux quand ils rencontraient de pareils noms, ni de la part du commissaire du gouvernement provisoire, qui était un homme de cœur et d'honneur. L'élection réunit ainsi une sorte d'unanimité; Basliat passa en très-bon rang el vint siéger à l'Assemblée constituante.
Il y eut là pour lui une des plus rudes épreuves auxquelles il ait été soumis. Par de certains côtés il se rattachait au régime nouveau, par d'autres il s'en séparait avec une répugnance invincible. L'idée d'une
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république lui souriait; mais sa république « lui n'avait rien de commun avec cette république turbulente et envieuse qui ne se rendait manifeste que par ses égarements. Il appartenait à une petite école qu'animaient des intentions droites plutôt qu'un exact sentiment des faits, et qui espérait tirer quelque chose de raisonnable d'un événement dénué de toute raison, et que la saine partie du pays jugea d'abord pour ce qu'il était, une surprise et une violence. 11 croyait à un arrangement fondé sur le respect des droits et à la conciliation des esprits dans un retour vers des idées de justice; il s'imaginait que la république, délivrée des factieux et des insensés qui la déshonoraient, redeviendrait ce qu'elle aurait dù être, la forme la plus utile au développement des intérêts, sous l'égide de la liberté. Voilà quelle était sa chimère et ce qui (il dévier son coup d'œil; voilà comment, au milieu de services très-réels, il resta sans autorité et sans influence. 11 y avait alors en France une conscience qui devait dominer toutes les consciences individuelles, c'était celle delà nation, honteuse devoir a quels maîtres on l'avait livrée, épouvantée du désordre qui régnait, et se refusant à chercher son salut dans les institutions qui avaient causé tant de ruines. Dastial resta donc dans la pire des situations où puisse se trouver un homme politique, l'isolement : suspect aux meneurs populaires, a qui il arrachait leur masque, non moins suspect au parti qui s'efforçait de faire succéder un peu
FRÉDÉRIC B ASTI AT. lit d'ordre el de repos à tant d'angoisses ef <Ic bouleversements.
Il n'en resta pas moins fidèle aux idées qui honorent sa vie, el marcha d'un pas ferme dans une roule semée d'écueilsoù il ne devait compter que sur lui-même. Nommé membre et vice-président du comité des finances, il y défendit les vrais principes du crédit, et contribua à nelloyer le terrain de ces projets empiriques don ll'Assemblée étail assaillie, et qui aboutissaient a une spoliation plus ou moins déguisée. L'élal de sa santé ne lui permettait pas toujours de porter à la tribune le développement de ses opinions; mais si l'orateur fut quelquefois empêché, le publiciste no fut jamais en défaut. La presse élait son véritable instrument, el il se servait de celle arme familière avec une dextérité et une intrépidité infatigables. A toules les erreurs, à toutes les subtililés des sectes, il répondit par des pamphlets qui tirent quelque bruit, el dont plusieurs ont survécu à la circonstance. L'un des honneurs des économistes sera d'avoir les premiers parlé le langage du bon sens à une nation qui semblait frappée de démence, et l'un des titres de la Revue des Veux-Mondes sera de leur avoir ouvert ses pages malgré les périls el les clameurs de la rue. Dès le 15 mars 1848, M. Michel Chevalier publiait une série d'articles où le courage rehaussait le talent ; M. Léon Faucher et plus lard M. Léonce de Lavergne se jetaient à leur tour dans la mêlée avec non moins de fermeté et de
liS ÉCONOMISTES MODERNES.
succès, tandis que M. Woîowski se rendait l'interprète des vérités méconnues en face des ouvriers eux-mêmes et dans ce concile populaire qui siégeait sur les bancs du Luxembourg. lîastiat ne vint qu'ensuite ; mais une fois engagé, il montra son opiniâtreté habituelle et ne quitta plus la partie. Il s'attaqua successivement aux chefs de secte, depuis les plus furibonds jusqu'au plus cauteleux, aussi insensible aux diatribes sournoises de M. Pierre Leroux qu'aux invectives triviales de M. Proudhon.
Le plan général de ces pamphlets est très-simple, et les détails répondent a la simplicité du plan. Toutes les sectes qui prétendaient alors ù l'empire avaient un objet commun : c'était de substituer à nos civilisalions positives une civilisation de leur choix et de leur goût, plus idéale chez ceux-ci, plus sensuelle chez ceux-là, c'est-à-dire des combinaisons artificielles dans toutes leurs variétés. En fait, Bastiat se proposait deux choses : prouver d'abord que ces combinaisons ne soutenaient pas l'examen, que non-seulement elles s'excluaient l'une l'autre, et qu'après avoir vidé leur querelle avec les vieilles sociétés, elles auraient à régler entre elles un différend bien autrement épineux, mais qu'elles étaient en désaccord avec la nature de l'homme, avec ses instincts, ses besoins, ses sentiments, tels qu'ils résultent de l'étude du cœur et de l'expérience des siècles. Cette démonstration achevée et après avoir mis à nu l'incohérence et la vanité de
ces systèmes, Bastiat en venait à dire qu'il Était superflu de se mettre l'espril à la torture pour trouver ce qu'on avait sous la main, et qu'il y a dans l'organisation naturelle des sociétés de bien autres ressources que dans les procédés artificiels. 11 montrait alors comment des positions acquises on pouvait marcher, sans désordre, sans violence, aux positions à acquérir, comment à l'exercice plus étendu de la liberté s'attachaient une notion plus vraie et une application plus réfléchie de la responsabilité; comment, à mesure que ses entraves tombent, l'homme s'élève et puise dans sou indépendance les éléments d'une activité mieux entendue et d'une plus grande dignité. Il prouvait que c'est ainsi, et ainsi seulement, que le niveau s'établit parmi les classes dans la mesure où il peut régner, que la richesse se répand avec plus de justice, que les travaux utiles se multiplient, que les fonctions parasites s'éteignent, qu'enfin la misère s'amoindrit, faute de prétextent d'aliment. Pour cela que fallait-il ? Précisément l'opposé de ce que poursuivaient toutes ces sectes. Au lieu de renchérir sur l'artificiel, il fallait élaguer de nos sociétés ce qui garde encore ce caractère et les rendre ù leurs éléments naturels, leur donner plus de liberté de mouvement et forcer le privilège dans les institutions où il se retranche.
Tel est l'esprit de ces opuscules et l'unité qui y prévaut ou milieu de leur diversité. Chacun d'eux répond ù l'un des vertiges dont l'air était plein et à l'un des
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noms en qui ce vertige se personnifiail. Propriété et Loi est la réfutation des doctrines de M. Louis Blanc et la censure des ateliers nationaux. Capital et Rente a en vue une de ces absurdités que les révolutions seule peuvent faire prendre au sérieux, et dont M. Froudhon s'était constitué le défenseur, la gratuité du crédit, c'est-à-dire la suppression de l'intérêt dans .les prêts d'argent. Bastiat n'eut pas de peine à prouver que l'argent dispose de lui-même, et que de toutes les formes de la propriété il n'en est point qui se dérobe plus facilement à la violence et ù l'exaction L'État touche à une thèse plus délicate, et où les socialistes ne sont pas seuls impliqués. C'est un préjugé commun que l'on doit tout attendre et tout exiger de l'État, rt que ses engagement sont toujours en raison directe de ses attributions. Bastiat s'efforçait d'établir qu'un gouvernement ne doit à ses administrés que la sécurité, et qu'il n'est ni dans son rôle ni dans son pouvoir de leur procurer la richesse, que su fonction consiste à tenir la balance égale entre les intérêts et non à la faire pencher dans un sens ou dans l'autre, ni à ménager à ceux-ci des moyens commodes de réussir tout en imposant des entraves à ceux-là. Il soutint que l'intervention du gouvernement, quand elle n'est pas contenue dans de justes limites, tend à énerver l'activité du pays, et qu'en s'habituant à compter sur lui, les individus perdent l'habitude de compter sur euxmêmes. Paix et Liberté est une étude financière où,
sous des couleurs très-vives, l'auteur metii nu la plaie de ces armements exagérés que les nations maintiennent en défiance les unes des autres, et qui sont une cause d'affaiblissement cachée sous une prétention à la force.
Toutes ces études, inspirées par une intention saine et marquées d'un courage réel, devaient être pour Bastiat autant de recommandations auprès du département qui lui avait confié un mandat, et pourtant il touchait au moment où sa position allait y être ébranlée. L'opinion du pays avait marché, celle de Bastiat restait la même. On le lui fit bientôt comprendre, et assez rudement. Vers les derniers jours du mois d'août 1848, l'Assemblée constiluanlc fut investie de la mission la pins délicate qui puisse échoir à un corps délibérant, celle de dépouiller deuï de ses membres du privilège qui les couvrait et de les abandonner aux poursuites de la justice ordinaire. L'acte élait grave; le gouvernement le réclamait comme une mesure de salut public ; le pays y voyait une protestation contre des désordres qui-avaienl trop duré. Pourtant plus d'une conscience hésitait ; celle de Bastiat fut du nombre. H tint frop compte de ses propres sentiments et pas assez de l'état des esprits; il ne vit pas qu'on lui demandait un acte politique, et qu'il s'agissait moins de juger cet acte en lui-même que dans ses effets. I! refusa l'auto- . risatioD de poursuivre et indiqua les motifs de son .refus dans une lettre qu'il écrivit a M. Coudroy. o Tu
sais, lui disait-il, que les doctrines de M. f,cuis Blanc n'ont pas un adversaire plus décidé que moi; mais fallait-il pour cela livrer deux de nos collègues? Je ne l'ai pas pensé... » Et il entrait dans quelques détails sur la séance et sur le vote qui l'avait terminée. Ceux qui se souviennent de l'énergie des passions qui ré' gnaient alors en province peuvent se faire une idée de la manière dont fut jugée la conduite de Bastiat. C'est de Mugron, son pays natal, que partit le premier anathème : ni ses services, ni son dévouement à l'ordre ne furent plus comptés pour rien; ses amis niâmes n'osaient le défendre. Son cœur en fut navré; il envoya sa démission de membre du conseil général, et il parlait de résigner ses fonctions de représentant. Le coup fut si rude que sa santé en éprouva une grave atteinte.
Ce qui troublait le jugement de Bastiat, c'est que le département se donnait un démenti, tandis que lui restait conséquent. « Reportons -nous aux élections d'avril, écrivait-il; quel était alors le sentiment universel? Il y avait un certain nombre de vrais et honnêtes républicains, puis une multitude qni n'avait ni demandé ni désiré la république, mais h qui la révolulion de février avait ouvert les yeux. Elle comprit que la monarchie avait fait son temps, elle voulait se rallier à l'ordre nouveau et le soumettre à l'expérience, a Les illusions de Bastiat sont toutes dans ces lignes : il prenait pour l'expression de volontés libres un acte où la contrainte avait eu une grande part; en réagissant
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conlre cet acte, le pays ne se déjugeait pas, il se relevait de cette contrainte. Si Bastiat avait été et demeurait sincèrement républicain, le pays ne l'avait jamais été, et il l'a bien prouve depuis. Aussi y eul-il dé» lors entre le déparlement des Landes et son représentant un malentendu qui aboutit ■: une leçon lmv rigoureuse. Les nouvelles ('Initiions approchaient, et Hastiat pressentait que ses chances étaient fort amoindries. Il ne s'agissait plus cette fois de l'unanimité, mais d'une majorité douteuse. « Je devais déplaire aux deux partis, dit-il, par cela seul que je m'occupais plus de les combattre dans leurs torts que de m'cnrôlcr sous leur bannière; moi et tous les hommes de conciliation scientifique, je veux dire de la justice expliquée par la science, nous resterons sur le carreau. » S'il ne resta pas sur le carreau, il n'arriva qu'avec peine, et le dernier de la liste après en avoir été le premier.
On peut dire qu'à partir de ce moment sa carrière politique était terminée ; sa santé d'ailleurs ne lui eût point permis de porter, comme il l'eût voulu, le poids des débats oratoires. Ce n'est pas qu'il n'éprouvât des impatiences et le désir de s'y jeter. <i M. Thiers, écritil. provoquait l'autre jour ceux qui croient tenir la solution du problème social. Je grillais surmonhanc. ..» Dans une seule occasion et sur une question familière, il sortit de sa réserve : ce Fut au sujet d'une loi sur les boissons. L'assemblée l'écouta avec recueillement et en lui tenant compte des efforts qu'il était obligé de
faire. Il est curicui de voir comment il se juge dans une lettre à M. Coudroy : « Je n'ai pas dit tout ce que je voulais dire, ni comme je voulais le dire ; notre volubilité méridionale est un vrai fléau. Quand la phrase est finie-, on pense à la manière dont elle eût dû être tournée. Cependant, le geste et l' intonation aidant, on se fait comprendre. » Ce discours fut le dernier ; sa voix le trahissait, et il se vit môme obligé d'interrompre le cours qu'il avait commencé devant la jeunesse des écoles. Sa plume seule lui restait, il ne la ménagea pas. M. Proudhon venait de lancer un nouveau déti à propos du crédit gratuit; il s'en déclarait le père, et ajoutait fièrement \ « Je suis cela on je ne suis rien.» liasttal relève ce défi; et, dans une série de lettres, cherche à saisir au corps le plus insaisissable des argumenta leurs. M. Proudhon avait beau changer de forme à chaque réplique el sonner des fanfares en son propre honneur, Basliat ne se tenait pas pour battu, et avec une patience angélique rétablissait les termes de la discussion. Dieu sait dans quel dédale de 6ii Milites les champions furent entraînés à la suite l'un de l'autre ! A relire aujourd'hui ces vieilles querelles, on s'étonne que tant d'encre ait été dépensée en un tel sujet. L'esprit est plussalisfait de trois autres brochures qui remontent à la même date : Baccalauréat et Socialisme, la Loi. Ce qu'on voit el ce qu'on ne voit pas. La dernière surto'ut est pleine de grâce et de vigueur : elle est la sceur légilime des Sophismes et
FRÉDÉRIC HAST I AT. iSD
rappelle les meilleurs jours de Husli.il. )1 y montre les réalités à côté des apparences, le fond des choses opposé a la surface, les conséquences réelles des faits près des conséquences accidentelles, le bien durable près du bien précaire. L'un est ce qu'on ne voit pas, l'autre ce qu'on voit ; l'un se nomme la vérité, l'aulre le préjugé. La donnée est heureuse, el le développement ne l'est pas inoins. Bastiat y passe un revue, el avec une rapidité entraînante, toutes les matières en litige, l'impôt, les consommations, les subventions, les travaux publics, les reslriclions industrielles et commerciales, les fonctions des intermédiaires, les mucliini'S. le crédit; c'est un petit traité d'économie politique où rien ne languit et où chaque page a son attrait.
Au milieu de tant de travaux qu'animait l'esprit de lutje et qui en gardaient l'empreinte, Hastiat sen- (ait lui-même qu'il lui manquait un litre sérieux, plus réfléchi, plus recueilli, plus susceptible de durée, et qui résumât, sons une forme dogmatique, les idées pour lesquelles il avait si longtemps et si vaillamment combattu. Sa préoccupation et aussi sa douleur sont de n'avoir ni la force ni le temps de conduire cette tache jusqu'au bout ; il compte les heures qu'il a encore à vivre, et il entrevoit qu'elles seront insuffisantes ; il s'en ouvre à ses amis, et ses épanchements ne sont pas la partie la moins attachante de celle correspondance qui a été livrée à la publicité. 11 avait pourtant
ic ,o ÉCONOMISTES MODEHNLS.
son plan, un plan net, simple comme lous les siens, et qui n'eût demandé, pour aboutir à une œuvre de maître, qu'un peu plus de loisir et une main plus ferme. Bastiat, dont le cœur était aussi élevé que la raison, n'avait pu prendre son parti d'un reproche qu'on adresse communément à l'économie politique, celui de disserter sur les laits sans tenir compte des hommes, de s'occuper de ce qui est plutôt que de ce qui doit être, de l'utile plus que du juste, d'opérer sur la matière vivante comme sur la matière inanimée avec la précision et aussi avec l'insensibilité d'une machine. A l'appui de ces accusations, les preuve apparentes n'avaient pas manqué, et tels en étaient le nombre et la puissance que des économistes mêmes, comme Sisinondi, avaient reculé devant leurs propres doctrines, au spectacle des misères qu'engendrent les révolutions de l'ordre industriel. C'était là le levier dont se servaient les écoles factieuses ou chimériques pour soulever les passions' de la multitude et la dè- ' tournera leur prolit des voies sûres, mais sévères, où l'économie politique lui conseillait de marcher. On la dépeignait comme une science sans entrailles, inclinant à justifier le mal plutôt qu'à le guérir, n'y opposant dans lous les cas que l'indifl'érenec, voyant la tin sans tenir compte des moyens, plus occupée d'ellemême que d'autrui et plus féconde en préceptes qu'en soulagements, ce qui faisait dire à Dupont (de Nemours), dans sa rude franchise, el lorsque de son eiil
FRÉDÉRIC BA5TI.iT. ICI il écrivait à J. B. Say : « Vous avez trop rétréci la carrière de l'économie politique en ne la traitant que comme la science des richesses; elle est la science du droit naturel, appliqué comme il doit l'être, aux sociétés civilisées .. » Et dans un autre passage : a Sortez du comptoir, projnenez-vo us dans les campagnes... Votre génie est vaste, ne l'emprisonnez pas dans les idées et la langue des Anglais. »
llasliat pesait ces objections et ne restait pas insensible ii ces reproches ; il voyait bien qu'il n'y avait làdessous qu'un malentendu, et que l'économie politique pas plus que la médecine n'est responsable de nos erreurs de conduite et de nos infirmités. Elle a des principes qui sont indépendants des laits, des principes qu'on peut contester dans leur essence, et qui à ce titre sauront se défendre, maïs qu'on ne peut accuser sans injustice de ce qui s'est fait cl se fait encore sous l'empire d'autres errements. Singulière objection que d'imputer à une science les torts des régimes qu'elle désapprouve et qu'elle combat ! Bastiat comprenait la force de cette position dans laquelle s'étaient retranchés des hommes d'une autorité reconnue, Rossi entre autres. Cependant il voulait aller plus loin, prendre à partie ces préventions et n'en rien laisser debout, dégager surtout sa doctrine de ce cachet d'égoïsme qu'on avait cherché à lui imprimer. Pour cela, il se proposa d'établir que l'économie politique n'a pas seulement pour base l'utilité, mais la justice, et qu'elle h
ln3 ' ÉCONOMISTES SlODBtlKES.
est la gardienne du droit autant que l'interprète du fait ; que, loin de briser avec la morale, elle en est la sœur jumelle, s'occupe de l'homme à un degré égal, et en veillant sur ses intérêts s'inquiète aussi de sa dignité, élève sa condition en affranchissant le travail de ses dernières servitudes, aboutit a la plus avouable des égalités, celle qui résulte du libre exercice des facultés et des forces de l'individu sans privilège pour personne et avec les moindres charges pour tous. Certes ce n'était là ni de la-dureté ni de l'indifférence : d'autres pouvaient faire de plus belles promesses pour ne pas les tenir, exciter des désirs qu'il leur était interdit de satisfaire, flatter les passions et s'en servir comme d'un instrument, montrer en perspective un bien-être chimérique pour pousser vers l'abîme des populations égarées et abusées. L'économie politique se respectait trop elle-même et respectait trop la raison et la conscience publiques pour descendre à de pareils moyens; elle restait dans les réalités, ne conseillait pas l'impossible, et tenait un langage conforme à la nature des clioses.
Voilà ce que ISastiat se proposait d'établir, et ce qu'il enveloppa dans une vue ingénieuse qui est la véritable originalité de ses Harmonies évonomiques. Il es! difficile de dire ce qu'eût été cet ouvrage, si l'auteur l'avait achevé, el si la mort n'avait pas glacé sa main avant qu'il en eût écrit la seconde partie. Tel qu'il est, il ressemble ii ces constructions frustes dont chacun
FRÉDÉRIC B ASTI A T, i". peut compléter l'ordonnance, lanl la pensée de l'artiste est visible et se dégage des parties qui sont debout, iîasliat port de ce principe, que dans les phénomènes économiques le désaccord n'est jamais qu'apparent, et qu'au fond l'harmonie se retrouve. Toutes ces oppositions d'intérêt qui semblent exister entre le producteur et le consommateur, !e patron et l'ouvrier, le capital et le travail, celui qui possède cl celui qui ne possède pas, ne sont pas des oppositions profondes, radicales, mais des oppositions secondaires, accidentelles, qui viennent se confondre dans l'harmonie générale qui régit les sociétés. Le tort de ceux qui s 'appuient de ces oppositions, c'est de les isoler et de les grossir, de méconnaître surtout l'équilibre qui les règle el les compensations qui en modifient les effets, d'où il conclut comme axiome que « le bien de chacun favorise le bien de tous, comme le bien de tous favorise le bien de chacun. » C'est par suite de cette loi que l'humanité marche vers ses destinées, et que les classes tendent à une égalité chaque jour plus grande et à un bien-être dont tous les témoignages historiques montrent l'accroissement. Quant aux moyens, il n'y a point à choisir ni a hésiter : le seul qui soit efficace et vérifié par l' expérience, c'est le champ laissé à la recherche et à l'action, c'est-à-dire la liberté. Elle est la pierre de touche des civilisations, d'autant plus avancées qu'elle y régne davantage, et qu'en élevant l'individu, elle donne à l'association
humaine plus de relief, plus de force et plus de grandeur.
Entrant dans l'analyse et cherchant à rendre son idée sensible, Kastiat étudie alors les phénomènes économiques au triple point de vue de l'intérêt particulier, de l'intérêt général et de la justice abstraite, et il n'a pas de peine à prouver que derrière les dissidences passagères il y a accord formel et définitif. Partout l'harmonie domine, une harmonie d'ensemble, bien supérieure aux troubles de détail. Plus il marche dans cette voie, plus les perspectives s'agrandissent, plus il découvre de conséquences auxquelles il n'avait pas d'abord songé. Ce n'est plus de l'économie politique seulement, c'est la science de l'humanité tout enlière. 11 en est ébloui et enivré; son sujet l'écrase, et il en convient lui-même. Il regrette alors de n'avoir pas compris dans son livre ce qui touche plus directement à l'homme, la responsabilité, la solidarité, ic moteur social. Dans tout cela, que d'harmonies, et qu'il eût été facile de les mettre en évidence! Il voulait refondre l'ouvrage, cl plus que jamais se prenait à ne le regarder que comme un cadre et une ébauche. Était-ce un de ces éclairs heureux qui traversent les intelligences qui sont ù la veille de s'éteindre, ou bien faut-il y voir l'illusion d'un auteur qui n'est pas maitre de lui et marche à des empiétements exagérés? On ne saurait le dire, c'est le secret de la tombe; mais, ù juger les choses avec sang-froid, il est permis de sup-
poser qu'en reculant les limites de son livre, Bastiat n'en eut pas augmenté la valeur, et que le principal écueil de son sujet était sa richesse même.
Dans les sciences, il n'y a de vraiment utile, de vraiment fécond, que ce qui est bien ordonné et bien défini. Bastiat avait une idée; de plan, il n'en avait pas, et ses hésitations le prouvent. L'idée elle-même ne lui appartient que sous la forme saillante qu'il lui a donnée; elle existait chez d'autres économistes, et plus d'un pourrait prétendre à une revendication. Aucun ne sera tenté de le faire; l'idée est du domaine commun, et quoique l'économie politique soit de date récente, on a assez écrit sur cette science pour que la part de l'originalité y soit petite et qu'on n'y arrive qu'aux dépens de la justesse. Cette idée, d'ailleurs, Bastiat ne semble pas la gouverner; il lui obéit. Vainement chercherait-on entre ses divers chapitres le lien qui les unit et l'ordre qui les règle. On dirait en outre que le souci qui le domine, c'est de désarmer ses adversaires du socialisme par quelques concessions faites à propos, et qui n'engagent pas l'économie politique au delà des limites raisonnables. Il a été ainsi conduit à quelques propositions plus spécieuses que solides, et particulièrement a une autre définition de la valeur. Là-dessus les auteurs n'ont jamais pu s'entendre. Say la place dans l'utilité, Ricardo dans le travail, Sénior dans la rareté, Storch dans le jugement qu'on en porte: Bastiat raffine sur
IfiB ÉCONOMISTES MODERNES.
Je touf, il veut qu'on distingue l'utilité de la valeur, et qu'au lieu de produits on n'échange plus que îles services. Par voie de conséquence, il ajoute que les dons de la nature sont toujours gratuits, et qu'il ne faut voir dans la rente du sol que la simple rétribution des avances faites sous forme de capital et de salaire. Son motif, el il ne s'en cache pas, c'esl de laisser sans excuse les hommes qui jettent un œil d'envie sur la fortune d'aulrui, et pour mieux y parvenir, il déprécie celle lbrtune. Je doute que le moyen soil faon ; les gens qui ont de ces convoitises ne prendront pas le change, et ont sur la valeur des choses des opinions que les théories de Bastïat n'ébranleront pas. Ainsi de ces deux innovations l'une est subtile, l'autre est erronée. La formule consacrée : « les produits s'échangent contre des produits, » avait peut-être l'inconvénient de ne point embrasser tout ce qui n'est ni tangible, ni matériel; mais la formule :« les services s'échangent contre des services, » a un inconvénient plus grave encore : c'est de qualifier de la manière la plus impropre la généralité de la production, car on ne saurait imaginer, sans une grande contention d'esprit, qu'une balle de café soit un service, une tonne d'huile un service. QuanPaus dons gratuits du sol, c'est une question jugée, et bien jugée, depuis les savantes analyses qu'en a faites M. Hippolyte Passy 1 . La renie
' llajiport il rtaul.jiii^ ,]i>s sckiicrs morales et politiques. — Concours de 180S sur la rente de la fcfl're.
foncière y est étudiée (Sans ses éléments, dans ses traditions historiques, dans le réle qu'elle joue et l'utilité dont elle est, avec une force et une profondeur qui ne laissent désormais de place qu'aux erreurs ou aux redondances.
Il me reste une observation à faire sur ce que l'on peut appeler le testament économique de Bastiat; c'est à propos du style. Pour les brochures, je n'ai pas ménagé les éloges ; elles ont le tour cl le ton qui conviennent, Les Harmonie* reproduisent, à quelques nuances près, ce tour et ce ton; l'emploi en est moins heureux. L'enseignement dogmatique est astreint à des formes plus sévères, plus précises ; il doit se montrer plus sobre de détails el moins chargé de fausses couleurs. La remarque est d'aulant plus opportune, qu'à l'imitation de l'auteur, de jeunes écrivains, entraînés sur cette penlc, allèrent leur talent dans la recherche de l'effet. C'est bien assez que la littérature sacrifie à ce goût équivoque; il convient que la science s'en défende. Elle a plus à instruire qu'il briller, et la propriété de l'expression doit rester son premier mérite. Plus d'une ibis, dans le volume de Ilaslia!, on rencontre de ces mots auxquels nul vocabulaire n'a jusqu'ici donné asile, et qui, s'ils n'ont pas l'improvisation pour excuse, témoigneraient qu'il n'avait pas un sentiment bien juste des délicatesses de la langue. Ce n'est pas ainsi que l'entendait Rossi, dont )e style peut être cité comme un modèle d'exposition méthodique, élégant