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dans sa sobriété, d'une concision et d'une clarlé rares, rendant sensibles les raisonnements les plus abstraits, et s'emparant de l'attention avec une autorité irrésistible.
Jusqu'à son dernier jour, Bastiat veilla sur ses Harmonies; il les défendait contre la critique, il en commentait et en expliquait la pensée : c'était 'son enfant de prédilection. Je doute que la postérité partage cette faiblesse, elle portera ses préférences ailleurs. Il y a plus de séve réelle dans toute la série des publications où règne l'ardeur de la bataille, et qui mettent en relief les qualités les plus incontestables de Iïasliat, la verve et l'intrépidité. S'il est du petit nombre des auteurs que leurs œuvres défendront contre l'oubli, il le devra a ses pamphlets, à ses sophismes, où il dit ce qu'il veut dire, où il se limite et se contient, où dans un cadre ingénieux il ne fait entrer que les matières qui y sont appropriées. Il le devra aussi à .cette correspondance que d'intelligents amis ont recueillie et classée avec un soin dont on ne saurait trop les louer, et qui fait connailre et aimer Bastiat mieux qu'aucun des écrits qu'il multipliait au gré de la circonstance. On y voit bien ce qu'il est et quelle sincérité il apportait dans tous les actes de sa vie; on assiste à ses combats, à ses doutes, à ses accès de découragement, et tel est l'accent de conviction qui anime ces confidences qu'on les lit jusqu'au bout avec une émotion mêlée de respect. Ce qui y frappe par-dessus tout, c'est une
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passion pour la vérité qui ne se dément jamais ef une solidité de croyance que ne ternit pas l'ombre d'un calcul.
Dans cette correspondance et dans des notes recueillies par un ami qui lui a fermé les yeux on peut suivre Itastiat jusque sur son lit de mort. Depuis longtemps sa vie n'était pour ainsi dire que l'effort de sa volonté ; il s'y rattachait comme un ouvrier, quand le jour tombe, s'acharne après une tâche qui n'est pas remplie. 11 sentait qu'il avait encore des services à rendre, des positions à défendre, des idées a exprimer; le corps s'en allait, tandis que la pensée était toujours vigoureuse. De là celle dernière lulte à laquelle on ne peut assister sans attendrissement. Dès le printemps de 1850, sa maladie de poitrine avait pris une telle gravité que toute occupation suivie lui fut interdite. On l'envoya aux eaux des Pyrénées, qui a diverses fois l'avaient soulagé, mais qui aggravèrent son état ; sa voix s'éteignit complètement; la respiration et l'alimentation môme devinrent douloureuses. Il partit alors pour l'Italie, et on le savait si mal que le bruit de sa morl se répandit à Paris : les journaux le lui apportèrent, cl ce fut lui-même qui le démentit. « Grâce au ciel! ditil, je ne suis pas mort, ni même guère plus malade ; mais enfin, si la nouvelle eût été vraie, il aurait bien fallu l'accepter et se résigner. Je voudrais que tous
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mes amis pussent acquérir à ccl égard la philosophie quej'ai acquise moi-même. Je vous assure que je rendrais le dernier souille sans peine, presque avec joie, si je pouvais Cire sûr de laisser après moi, à ceux qui m'aiment, non de cuisants regrets, maison souvenir doux, affectueux, un peu mélancolique. » Ce n'était qu'un répit, et l'heure de la séparation devait bientôt sonner. 11 languit quelque temps à Pise, puis à Home, et vers la fin de l'année il s'alila pour ne plus se relever; sa (in lui des plus simples et des plus dignes; il voulut mourir en chrétien, n J'ai pris, disait-il, la chose par le bon bout et en toute humilité. Eu regardant autour de moi, je vois que sur celle terre les nations les pius éclairées son) dans la foi chrétienne ; je suis bien aise de me trouver en communion avec cette portion du genre Immain. » Ce fut dans ces sentiments qu'il s'éteignit le 21 décembre 1850, assisté par son cousin l'abbé de Monlclar. Ses funérailles furent célébrées à Saint-Louis-dcs- Français, par les soins de l'ambassade et avec un grand concours de monde.
Bastiatest mort sans avoir pu assurer le triomphe d'aucune desidées dont il s'était constitué le défenseur. Cependant, en dépit de tout, la raison publique n'en ■a pas moins marché, et il régne, on peut le dire, un sentiment chaque jour plus juste au sujet des problèmes que l'économie politique soulève et qu'elle a pour mission de résoudre. On commence à comprendre que c'est une science vraiment sérieuse que celle
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dont les lois ne reçoivent point de démenti des faits, et dont les principes se vérifient tous an creuset de l'ex-périenec. Plus nous irons, plus cette conviction passera dans les esprits, et l'économie politique sera alors ce qu'elle doit être, la règle équitable et désormais reconnue des intérêts. Ce n'est pas le seul service qu'on doive attendre d'elle ; il en est d'autres, et d'un ordre plus élevé, par lesquels elle se recommande déjà. Elle moralise autant qu'elle instruit, elle pacifie autant qu'elle éclaire, et parmi les conclusions qu'on peut Jirer des écrits comme de la vie de Bastial, c'est celle-là surtout .que j'aime à signaler en 'terminant. Vis-à-vis des appétits qui convoitent la société comme une proie, l'économie politique est le frein le plus puissant et la diversion la plus sûre. En augmentant par l'écliange la somme des besoins qui unissent et associent les peuples, elle contient ou tempère les écarts de l'esprit de nationalité, rend les ruptures d'autant plus difficiles qu'elles sont plus préjudiciables, et devient ainsi l'une des meilleures et des plus solides garanties du repos du nîonde.
Si notre siècle n'a pas eu la main heureuse en fait de plans de réforme dans l'économie des sociétés et des gouvernements, ce n'csl pas faute d'en avoir eu de très-originaux à sa disposition. Dans le nombre figuraient ceux d'une école qui fit quelque bruit il y a trente ans, et dont les membres, dispersés aujourd'hui dans diverses carrières, y ont presque tous réussi, et semblent vouloir, par un retour manifeste aux intérêt positifs, racheter les illusions et les témérités de leur jeunesse. On devine que je veux parler des sainlsimoniens. Combien d'entre eux ont le sourire aux lèvres quand on leur rappelle ce temps où, à un peuple ivre d'une victoire remportée au nom de I» liberté, ils venaient proposer le plus sérieusement du
' Cours d'Économie politique fart m CoUtye de Frirnce par M Michel llhcvolicr. 5 vol. 18jj-18S8
H. MICHEL CHEVALIER. 175 monde un régime emprunté à l'Egypte et à l'Inde, où toute fonction serait fonction de prêtre et toute propriété bien d'Église, où chaque citoyen recevrait des mains de l'Étui un numéro d'ordre et un diplôme approprié à ses talents, se résignerait a son lot sans murmure, et en arriverait de bonne grâce au plus complet anéantissement de volonté qu'on ait jamais obtenu de la conscience humaine !
Pourtant parmi ces hommes il y en avait, et ils l'ont prouvé depuis, de Irés-sensés, et qui ne devaient pas toujours se payer de rêves. Comment se sont-ils laissé engager dans une aussi mauvaise partie? Faut-il n'y voir que ce besoin de mouvement et ce goût des nouveautés dontla jeunesse sait difficilement se défendre? Était-ce une croyance sincère ou simplement un calcul? Questions délicates et qui dégénéreraient en personnalités. Tout ce qu'on peut dire, c'est que dans leur premier acquiescement les plus éminents d'entre eux ne firent que céder à une disposition particulière de leur esprit, en maintenant leurs réserves sur le reste. Les historiens, comme M. Augustin Thierry, qui se laissait nommer élève de Saint-Simon, durent y voir l'occasion d'échapper à la routine, où leurs êludessemblaient s'énerver ; les philosophes, comme MM. Auguste Comte et Duchés, y trouvaient un point d'appui contrô les préjugés d'école et un terrain ouvert aux idées les plus hardies; les financiers, comme MM. Emile Pcreire et Olinde Itodrigues, préludaient devant un
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public d'initiés il ces expériences sur le crédil qui plus lard devaient être poussées si loin et dans toutes les voies. Tous suivaient leur pente, accordant aux autres la liberté qu'ils réclamaient pour eux-mêmes, actifs sur des points déterminés, passifs pour le surplus, réglant leur concours sur leurs convictions et ne croyant pas leur responsabilité enchaînée nu delà des sujets qui étaient de leur domaine. Aussi, sous une hiérarchie en apparence inflexible, régnait-il une indépendance, on peut môme dire une indiscipline, qui commença par des orages et aboutit à des désaveux, si bien qu'après quelques mois de campagne, celle année, pourvue ou début d'un si beau corps d'oiliciers, se vit réduite à quelques capitaines d'aventure accompagnés d'obscurs soldats.
Bans ce partage des rôles, il est facile de reconnaître quel fut celui de M. Miche! Chevalier. Né à Limoges !e 24 janvier 1800, il avait alors vingt-qualn; ans, et, sorti eii très-bon rang de l'École polytechnique, il était ingénieur des mines dans le déparlement du Nord. Ce qui le distingue à ce moment, c'est une grande ardeur pour les études spéciales auxquelles il est voué. Il manie déjà la plume et traite avec une habileté précoce des questions d'économie publique et de science appliquée à l'induslrie. Rien de moins chimérique que ces débuis ; il s'agit de lu carbonisation de la tourbe à Crouy-sur-Ourcq ou bien des différentes mines de charbon qui approvisionnent
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Paris, deux mémoires, pleins île faits, recueillis par un esprit exact et judicieux. Cependant, au souffle de la révolution de Juillet, d'autres préoccupations remportent, ef la part do l'imagination commence. De plus sages, de plus mûrs f|ue lui, ne résistèrent pas à cet entraînement; il y a dans l'air, à certaines heures, un vertige contagieux dont les meilleures constitutions se ressentent. M. Michel Chevalier voyait ses amis, ses camarades, l'élite d'une école savante, se mettre un à un au service de quelques idées nouvelles où l'excès n "était qu'en germe, et qui répondaient à celle passion de changement donl foules les tûtes étaient saisies. On faisait un appel à son dévouement, on lui offrait une tribune où il pourrait exposer les vérités qu'il croirait utiles sans autre contrôle que sa propre responsabilité. 1,'mvusion était belle malgré ses périls, peut-être à cause de ses périls; il y céda, au risque de briser sa carrière ou de la charger du poids d'une première erreur.
Ce qui le détermina, c'est qu'il avait, comme les historiens, les philosophes, les financiers, groupés sous la même bannière, sa pensée particulière et son domaine réservé. Son objectif à lui, pour parler le langage de la métaphysique, était l'industrie. 11 la voyait livrée à l'empirisme, cherchant sa voie, méfiante de ses forces et n oyant d'énergie que pour la plainte, manquant surtout de dignité et demandant à l'Étal des secours qu'en bonne justice elle ne doit al-
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tendre que d' elle-même. L'intention de M. Michel Chevalier était de la relever, de' l'éclairer sur sa puissance, de la rendre au sentiment de sa mission, de lui montrer par des exemples concluants au prix do quels efforts l'empire ici-bas se fonde et se maintient. Il voulait soutenir celte thèse, qu'il n'a pas abandonnée depuis, qu'en industrie comme ailleurs les positions commodes ne sont ni les plus honorables rit les plus sures, et que la lutte est la condition el la garantie du véritable succès. 11 voyait autour de nous, en Amérique el en Europe, des nations multipliant les prodiges d'activité. Avec celle lierlé des cœurs qui ne déprécient pas leur pays, il se disait qu'égaux par la trempe, nous devions arriver à des résultats équivalents, et que, si nous restions en deçà, c'est que nous méconnaissions nos ressources. Voilà l'idée à laquelle il fil le sacrifice d'une position régulière, et qu'il développa dans le Globe, journal dont les débuts avaient eu quelque éclat, et qui des mains de l'école philosophique venait de tomber dans celles des saint-simoniens. l'endant prés de dix-huit mois, il porta en grande partie le poids de la rédaction : à relire aujourd'hui ses articles, on les croirait écrits d'hier. Tes chemins de fer, ces compagnies de bateau* à vapeur, ces promptes communications avec les deux Indes, qui n'étaient alors qu'une hypothèse, sont déjà, sous la plume de l'écrivain, une réalité; il anime la Méditerranée et y établit le siège d'un mouvement où
(I. MICHEL CHEVALIER. 177 son imagination devance les faits actuels, el souvent les dépasse; il voit Marseille a quelques heures de Paris, Conslanlinople à quelques jours de Marseille, il annonce, il garantit comme prochaine cette révolution dans les dislances a laquelle nous avons assisté, el dont nous jouissons avec l'indifférence qui suit les conquêtes achevées.
11 faut croire que, sous l'empire de ces éludes, M. Michel Chevalier ne prit qu'une part indirecte aux dernières effervescences de ses amis. De vertige en vertige, les plus insensés d'entre eux en élaicnl venus à professer une morale qui ne tendait à rien moins ou'a introduire en pleine France, au cœur de Paris, un régime que les mormons ont au moins eu ta pudeur d'enfouir dans les solitudes d'Amérique. 11 y eut scandale, et la magistrature crut devoir sévir; une •poursuite fut commencée. Se retirer alors eût été de mauvais goût : M. Michel Chevalier aima mieux se résigner à sa situation : mais cette épreuve !e dégageait : il se retrouva ce qu'il était auparavant, un ingénieur Iré-canable avec l'étoffe d'un savant et d'un lettré. Même pendant son excursion au pays des aventures, en avait pu distinguer le mérite Irés-réel dont ses travaux étaient empreints, ces connaissances variées, l'titendue de son coup d'ceil, un talent composé de partics brillantes et solides qui, malgré quelques disparates, ne s'excluaient pas. C'en fut assez pour lui ouvrir l'accès d'un journal qui a toujours mis un re-
marquable discernement dans le choix de ses auxiliaires: M. Michel Chevalier enlra aux Débals, el c'est de sa prison qu'il leur adressa ses premiers arlicles, circonstance digne de remarque, et qui donne à la fois une idée de la valeur de l'écrivain et du patronage tolérant sous lequel il reparaissait devant le public. A cette sorte d'amnistie, le gouvernement joignit bientôt la sienne. Non-seulement les six mois d'emprisonnement qui restaient à courir furent remis au détenu, mais, par l'intermédiaire de deux hommes honorables qui lui portaient un vif intérêt, on lui fit offrir de reprendre immédiatement ses fonctions dans le corps des mines, ou de remplir quelque mission relalivc à ce service. Plusieurs motifs justifiaient cette rentrée en grâce, un entre autres qui mérite d'être signalé.
Il y avait alors, dans le pays comme dans les Chambres, un parti qui voulait faire partager au gouvernement son goût pour les expériences belliqueuses. A la tete de ce parti figurait un homme que l'on peut nommer, puisqu'il est mort à la peine, M. Mauguïn. Discoureur infatigable, il lassait la tribune de ses défis, s'armait du moindre prêtexle pour remanier la carfe d'Europe, flétrir les traités sous l'empire desquels nous vivions et déclarer que le baptême de la guerre était nécessaire à la révolution qui venait de s'accomplir. Aucun temps n'y prêtait mieux : les instincts populaires penchaient de ce côté; la Pologne s'était réveillée à noire exemple et gémissait de noire aban-
H. MICHEL CHEVALIER. 171) don. Conseiller la paix était un acte de courage; ce courage, M. Michel Chevalier l'avait eu. II avait parlé de la guerre comme d'une extrémité qu'une nation accepte bravement quand son honneur est en jeu, mais oit elle ne s'engage pas ù la légère. Il avait loué le gouvernement de résister a des excitations qui ne répondaient que trop a l'ardeur naturelle des esprits; il l'avait loué de croire que le respect des droits existants était pour lui un fondement plus sûr que les chances toujours incertaines de la force. Il avait insisté sur les intérêts nombreux qui se liaient au repos du continent, et montré en perspective des conquêtes plus fécondes et moins douloureuses que celles qu'on proposait à la France à travers le deuil et les hasards. Voilà le titre dont on tint compte à M. Michel Chevalier, et qui' lui valut la mission délicate et laborieuse dont il fut chargé.
Les chemins de fer étaient à cette date à l'état d'embryons; en Angleterre, celui de Manchester et de Liverpool, chez nous les deux tronçons de Saint-Etienne ;'t la Loire et au Rhône, comptaient seuls dans celle période rudimentaire. La conscience du r&le qu'ils devaient jouer n'existait même pas. On y voyait tout au plus un complément aux voies navigables, un accessoire plus ou moins ingénieux des moyens de transport, limité à de certaines localités et en vue de services industriels. L'un des premiers, M. Michel Chevalier s'était efforcé de donner à ces créations le caractère
thO ÉCONOMISTES MODERNES.
de grandeur qu'à quelques années de là elles devaient revêtir. Il en avait parlé en poète autant qu'en ingénieur, et cela au point d'exciler un peu d'ironie, môme chez les hommes du métier : presque tous l'accusaient d'en exagérer l'imporlance. Cependant le gouvernement avait mis la question à l'étude, et dans la session de 1855 une loi affecta à ces travaux préliminaires une somme de 500,000 francs. En Europe, l'enquête n'avait pas un vaste champ à parcourir; mais il existait aux Étals-Unis un mouvement trèsprononcé vers les voies ferrées, qui s'y exécutaient dans des conditions de promptitude et d'économie dignes d'examen. M. Michel Chevalier offrit de se rendre sur les lieux pour observer les faits et en rendre compte à l'administration : sa proposition fut agréée; après un court séjour en Angleterre, où il recueillit quelques renseignements, il s'embarqua à Liverpool.
Ce voyage compte dans sa carrière comme un événement essentiel; l'Amérique portait alors bonheur ù ceux de nos écrivains qui en avaient fait l'objet de leurs éludes. M. Gustave de ISeaumont y puisait les éléments de son consciencieux travail sur le régime pénitentiaire; M. Alexis de Tocqucvillc préparait à sa réputation un titre durable en embrassant d'un coup d'œil sur et en soumettant ù une savante analyse les inslilutions de ce peuple nouveau. Venu après eux, M. Michel Chevalier avait un but non moins défini. D'un côlé, il devait, dans un cadre libre et au jour le
jour, résumer les impressions que faisaient naître en. lui l'aspect des lieux, l'état des mœurs, les formes originales de ce gouvernement, les qualités e( les défauts de celte civilisation, si vigoureuse dans sa rudesse. D'un autre cote, il avait à réunir les matériaux d'un ouvrage technique qui répondit plus particulièrement à la mission qui lui avait élé confiée. A l'une et à l'autre lâche il consacra deux années de voyage, pendant lesquelles des Étals-Unis il passa aux pays limitrophes, comprenant dans son itinéraire presque toute l'Amérique du Nord, insulaire et continentale. A tuba, il avait à voir le dernier et le plus beau débris de cet empire que l'Espagne s'était créé dans le nou- -veau monde, et qu'elle a su si mal conserver; au Mexique, il rencontrait une de ces émancipations de la race latine qui vont d'avorlemenl en avorlement, sans qu'on puisse dire où elles aboutiront; au Canada, il retrouvait l'empreinte de la France survivant aux l'Ifets de l'occupation anglaise, spectacles variés, pleins d'attrait et de grandeur, où l'on ne sait qu'admirer le plus du génie de l'homme ou des richesses de la nature.
Deux publications ont résumé celle course laborieuse, une coiTespondancc insérée aux Débats et reproduite, après une refonte, dans les deux volumes intitulés Lettres sur V Amérique du Nord, puis deux aulres volumes in-V accompagnés d'un allas sous le titre de Histoire et Description des- Voies de commuai-
ifcî ÉCONOMISTES NOUEKHES.
caliou aux Étala-Unis. Dans le premier de ces ouvrages, que précède une fort belle introduction, l'auteur ne fait à la manie des rapprochements que des concessions modérées : il envisage la société américaine en elle-mfime, l'estime pour ce qu'elle est et ce qu'elle vaut. C'est une prétention assez commune parmi nous que de prendre pour point de départ de nos jugements le régime sous lequel il nous a été donné de vivre, et do regarder celui des autres peuples comme plus ou moins parlait, suivant qu'il s'en rapproche ou s'en éloigne. Il semble étrange à un français qu'il existe des pays où l'individu attend beaucoup de lui-même et peu des autres, et que, là où la force autorisée ne le protège pas suffisamment, il se protège par sa propre énergie. On ne s'accoutume point non plus à l'idée que le champ reste libre à l'activité personnelle, et qu'on ne ménage pas à des classes favorisées des abris paisibles, des sinécures, des privilèges, où le bien-être s'acquiert au prix de peu d'efforts ; on tient enfin pour fort dépourvus les gouvernements qui n'ont ni dette croissante, ni gros budgets, ni état mililaire onéreux, ni fiscalilé importune, en un mol, aucune des combinaisons ingénieuses dont notre vieux monde s'enorgueillit. 11 faut admettre pourtant qu'il y a dans cette liberté exubérante, dans celle absence de contrôle et de charges, un ressort que par d'autres moyens on n'eût pas obtenu. C'est ainsi, et seulement ainsi, qu'en moins
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d'un siècle ces solitudes se sont peuplées, que des moissons ont remplacé les steppes, que des villes se sont élevées du sein des marécages, au cœur des foréts; que des roules, des canaux, des voies de Ter, ont porté au loin et dans tous les sens les témoignages de ce qu'accomplit la puissance de l'homme abandonnée à ses propres mouvements. Ces conquêtes, il est vrai, ont été accompagnées de quelques violences, et la condition des faibles n'y a pas toujours èlé respectée; mais aussi comme l'individu se forme à cette rude école, quelle vigueur il gagne dans celte nécessité de la défense, et combien le sentiment de la responsabilité personnelle s'élève, opposant ainsi le plus sur des contre-poids à une indépendance presque sans limites!
M. Midiel Chevalier est trop sensé pour n'avoir pas tiré celle conséquence des phénomènes qu'il observait; s'il signale les inconvénients de la civilisation américaine, il ne méconnaît aucun de ses avantages, les fait valoir avec chaleur et les expose dans toute leur étendue. Seulement i! lui semble, comme à beaucoup d'autres écrivains, que c'est là pour ce pays une grâce particulière qui tient a la date récente de ses institutions et à l'espace dont les populations y disposent. Il y voit un type approprié aux lieux, conforme au génie des habitants, inhérent aux mœurs, maintenu par l'esprit religieux et mis au-dessus de toute atteinte par l'empire de l'opinion : par l'effet de ces-
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circonstances, la somme du bien l'emporte sur la somme du mal, et l'Amérique supporte dignement un régime dont notre Europe ne pourra jamais s'accommoder. Voilà les réserves de l'auteur, et, sans nier ce qu'elles ont de fondé, quelques objections se présentent. Sans doute les grands Étals de l'Europe, iivec leur imposante unité et le besoin où ils sont de se tenir sur leurs gardes, ne sauraient emprunter à l'Amérique ni son gouvernement fédéralif, ni ce culte de l'indépendance locale qui efface et énerve la puissance collective; mais il est un emprunt qu'ils pourraient lui faire sans toucher ii leurs formes actuelles : c'est ce principe applicable, quoi qu'on dise, à toutes les races, que tant vaut l'individu, tant vaut la nation. Si l'Amérique du Nord est ce que nous la voyons, si elle marclie vers le progrès avec un emportement qui donne le vertige, c'est que l'individu y dispose pleinement do lui-même, et que, par leur complet exercice, ses facultés s'élèvent au plus haut degré qu'elles puissent atteindre. On peut avoir, sous l'influence delà règle, des sociétés pius symétriques; on n'en aura pas d'aussi actives ni d'aussi judicieuses. L'ordre luimême, auquel on sacrifie tant, n'a pas de garantie plus sûre que cette éducation de l'individu, fortifiée par la lutte et souvent acquise à ses dépens. Ajoutons qu'un peuple arrivé à cette vaillante émancipation ne sera jamais conduit à l'asservissement par de puériles terreurs ou des artifices de langage : ce n'est plus
M. HICHEL CUEÏALIER. IKS dans tics corps «ledits ou des constitutions éphémères, «'est dans l'individu même que réside le nerf et la sanction de la liberté.
Dans son second ouvrage, M. Michel Chevalier écarte ces questions délicates et se renferme en un cadre tout spécial : ce n'est plus ici le moraliste et l'économiste qui parlent, c'est l'ingénieur. L'Histoire cl Ui Description des voies de communication aux États-Unis restent fidèles il leur titre. Déjà, dans une correspondance avec le ministère des travaux publies, l'auteur avait fourni, à mesure qu'il les recueillait, des renseignements circonstanciés sur les chemins de fer américains, les procédés de construction, les prix des matériaux et de la main-d'œuvre, le coût des terrains, les habitudes d'exploitation-, son ouvrage complète ces éludes et s'ouvre par une géographie à grands traits «le celle portion du nouveau continent. De très-belles planches éclairent le texte et en augmentent l'intérêt. On y remarque les modèles d'appareils et de travaux •lui sont entrés aujourd'hui dans la pratique courante, mais qui alors appartenaient à l'Amérique, tels que certains ponts en bois ou en treillis, les plans inclinés en usage sur tes canaux et les chemins de fer, invention ingénieuse qui donne les moyens de franchir à peu de frais les passages difficiles. Ramené à ces recherches techniques. M. Michel Chevalier lie les abandonna pas sans s'y assurer un titre à la popularité. Par l'effet des combats de partis cl du choc des
systèmes, rétablissement de nos chemins de Ter s'ajournait desession en session, et devenait un problème chaque jour plus insoluble: tout le monde les désirait, les demandait à grands cris, mais dès qu'il s'agissait d'en fixer le réseau, les départements favorisés voyaient se former contre eux la ligue des départements dépourvus; les rancunes locales tenaient en échec, l'intérêt public, et la voix delà raison ne parvenait pas à dominer les clameurs du nombre. Enfin en 1838 le ministère résolut de présenter un projet sérieux, et M. Michel Chevalier profita de la circonstance pour enlrcr en lice avec toute l'énergie de ses convictions. Sons le litre d'Intérêts matériels, il publia un Iivre*où des vérités un peu dures sont, mêlées à d'excellents conseils, et qui renferme un plan complet des voies de communication et surtout des chemins de fer dont l'exécution devait répondre aux besoins les plus justifiés du pays. Ce livre fit du bruit et eut un écoulement rapide : en frappant Tort, l'auteur avait frappé juste. Ce qui surprend quand on le relit, c'est l'exactitude des prévisions : toutes les lignes qui étaient alors dans le vague et que nous voyons en pleine activité y figurent dans leur détail et leurs points d'arrêt, les lignes du Nord, de l'Est et de l'Ouest, — celles de l'aris à Lyon et à Marseille, — de Paris à Layonue par Orléans, Tours et Bordeaux avec embranchement sur Nantes, — de Marseille à Bordeaux par Montpellier et Toulouse : on dirait que' le coup d'œil de l'auteur a
H. MICHEL CHEVALIER. m devancé les lemps. Il faut ajouter à sa louange que le- Crand-Central manque à cette nomenclature.
A la suite do ces travaux, très-favorablement accueillis, M. Michel Chevalier eut son rang marqué parmi nos publieisles. A sa collaboration aux Débats, où i! avait des sujets presque réservés, se joignit celle de la Revue des Deux Mondes, dont le cadre comporlait de plus larges développements. De là une série d'études sur Colomb, sur Fernand Cortez, sur le percement de l'isthme de Panama, sur la république d'Andorre, sur la production de l'or et de l'argent dans le nouveau monde, qui, presque toutes, sont appuyées de document originaux, et qui mirent de plus en plus en évidence les ressources d'un esprit à la fois savant et ingénieux. Ces succès devaient entraîner et entraînèrent vers des fonctions politiques celui qui les avait obtenus. Par ses relations et ses sentiments, SI. Michel Chevalier appartenait au parti conservateur. On peut aujourd'hui, sous le bénéfice du temps, porter sur nos querelles d'autrefois un jugement exempt de préventions ; il s'en est attaché à ce mot de conservalenr de bien puériles, dont les années ont fait justice. Comme t'afllrmaient certains esprits qui ont bien oublié leurs doctrines d'alors, un conservateur dans un régime vraiment représentatif ressemblait-il donc à ces chefs arabes auxquels un commandant de province remet le burnous d'investiture pour en faire des instruments de sa volonté? Plus
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qu'un autre, un conservateur avait besoin d'une valeur propre. S'il donnait son concours, c'était librement; s'il le refusait, ce n'était pas en méconnaissant l'esprit d'un contrat. Puis, au-dessus et comme garantie, s'exerçait la surveillance de l'opinion, ombrageuse à l'excès et implacable pour les faiblesses, de lelle sorte qu'un conservateur n'était jamais un homme acquis, enchaîné par sa position, mais qu'it apportait au gouvernement un dévouement raisonné et par suite d'un prix plus grand, toujours limité et conditionnel, .ne s'appliquant ni à tous les actes, ni à toutes les circonstances. Voilà comment M. Michel Chevalier fut conservateur, et j'en trouve la preuve dans la résistance qu'il fit à des mesures qu'il n'approuvait pas. Nous verrons plus tard quelle énergie il déploya dans la poursuile d'un régime plus libéral en matière de douanes; il ne se montra pas moins résolu au sujet des fortifications de Paris. C'était en 18-10, au moment où les Chambres furent saisies d'un projet qui devait être converti en loi. Bien des motifs d'un ordre supérieur en conseillaient l'adoption, et le moindre n'était pas de donner au pays celle garantie de plus contre l'affront d'une conquête. On se souvient de celte joule brillante où M. Thiers triompha de beaucoup d'hésitations, et dont les détails sont curieux à relire. H y a là des objections d'un caractère technique, au sujet du tir et de la portée des pièces, qui seront singulièrement modifiées quand l'épreuve des nouveaux engins
M. NICKEL CHEVALIER. (FD de précision aura été faite dans foutes les applications qu'ils comportent. Peut-être faudra-l-il étendre alors la ceinture des forts extérieurs et donner d'autres proportions à ce système de défense. M. Michel Chevalier ne faisait qu'effleurer cette partie du débat pour aborder des considérations plus générales. Pour lui, cette enceinte armée n'était pas. seulement une dépense inulile et onéreuse ; c'était encore et surtout une menace contre l'esprit de paix, véritable boulevard de la France, et qui devait mieux la garder que cet appa. reil belliqueux. Dans une Lettre adressée au comte Molé, il reprit le Ibéme de ses débuts, et s'inspira des
ons militaire et de dilliyre
tiques ne pouvaient
guère s'associer. L'autci fait évident la marche de l'Europe vers une sorte d'unité semblable à celle qu'avait déterminée en Grèce l'établissement du conseil des amphichons, mais mieux cimentée, plus solide, plus efficace pour la prospérité des Étals coalisés et pour le bonheur du genre humain. Que s'il fallait un aliment a l'ardeur des populalions, il y avait en perspeclive d'autres conquêtes plus conformes a la raison et à l'intérêt universel : c'était l'influence de l'Europe exercée en commun sur les parties du globe encore livrées à l'engourdissement de la barbarie; c'était la civilisation