II. K1C1IEL CHEVALIER. IUI
noire chargé d'affaires, les chevaux s'emporlèrenl sans qu'il fût possible de les maîtriser. M. de liourqueney s'élança le premier hors de la voiture cl en fut quitte pour quelques contusions ; M. Michel Chevalier fui moins heureux : il tomba sur la tête et se fit une blessure quile laissa pendant plusieursjours entre lavic et la mort. Pour s'en remettre, il fallut un long traitement et un séjour de plusieurs mois dans le Midi et aux eaux des Pyrénées. En fuit de fonctions publiques, il n'avait encore que son grade d'ingénieur, et ne devait devenir ingénieur en chef qu'à quelques années delà, par suite d'un avancement régulier. En -I85N seulement, il fut nommé conseiller d'État en service extraordinaire, avec autorisation de participer aux Iravaux du conseil, puis, en 1840, membre du conseil supérieur du commerce. Cette période est celle où les idées de M. Michel Chevalier trouvèrent îe plus de crédit auprès de l'administration. M. Molé, qui présidait le conseil des ministres, s'y montrait de plus en plus favorable, et la nature des travaux dont s'occupaient les Chambres donnait un prix réel au concours d'un homme qui, aux connaissances techniques, joignait cette sûreté de coup d'œil qu'on acquiert par l'élude et la pratique des théories. On entrait dans la pénible campagne des chemins de fer par un plan vraiment étudie, et qui échoua devant une coalition politique; on s'occupait des questions de crédit, et des réformes importantes auraient eu lieu sans la résistance de la
Ilfi ÉCONOMISTES SIODEHNES.
Banque de France, plu? sensible û sa convenance particulière qu'à la convenance publique. On songeai! aussi à l'enseignement professionnel , et sur ce point du moins il y eut nu pas de fait. M. Michel Chevalier avait êlé frappé à Lyon de la supériorité des méthodes d'enseignement qui étaient en vigueur è l'école de In Marlinière, établissement créé en vue de l'instruction des ouvriers. Il en signala les avantages au gouvernemenl, et une commission fut nommée pour examiner si une organisation analogue pourrait Cire appliquée au Conservatoire des Arls et Métiers de Paris. Le ministre du commerce, M. Martin (du Nord), la présidait en personne. Lu directeur de la Marlinière, M. Tabareau, auteur de la méthode, y fui appelé avec M. Michel Chevalier, qui l'avait recommandée. C'était une expérience faite de bonne loi; aussi aboutit-elle promp-
proposa la création dune école de quatre cents enfants de la classe ouvrière comme annexe du Conservatoire des Arts et Métiers. La chute du cabinet de M. Molé, qui eut lieu à quelques mois de là, empêcha seule l'exécution de ce projet, qui depuis lors reste enseveli, avec beaucoup d'autres, dans la poussière des carions administratifs.
Os travaux el ces poursuites variées ne suffisaient pas à l'activité de M. Michel Chevalier. Un cham|» nouveau s'ouvrit bientôt devant lui. Vois la fin de If 10, M Rossi, promu à la pairie, résigna sa chaire
M. HICIIBL CIIEVALIKU, 193 de professeur d'économie politique au Collège de France, que depuis sept ans il occupait avec tant d'éi'lat et d'autorité. Personne n'était plus naturellement désigné pour lui succéder que M. Michel Chevalier. Il n'avait pas seulement le talent propre à ces fonctions, il avait ce que rien ne supplée, des doctrines. Depuis qu'il tenait la plume, il parlait de la science économique en homme qui a vécu dans le commerce des maîtres, et sait rendre hommage a leurs services tout en discutant leurs idées. Quoique 1rs données spécula-
-tives lui fussent familières, c'est surtout vers l'application qu'il inclinait, et cette disposition de son es-
.prit était en harmonie avec les besoins du temps, .le an -Baptiste Say avait reproché à l'économie politique de s'entourer de trop de nuages, et d'oublier qu'elle a un rôle à jouer dans le gouvernement des affaires humaines. M. Michel Chevalier s'était armé de ce reproche pour lirer la science de ses hauteurs, la rendre plus accessible, la mêler plus qu'on ne l'avait fait à la vie active des sociétés. Ce devait être la nouveauté de son enseignement; aussi sa nomination n'énroma-l-elle point d'obstacle. Sur la double proposition des professeurs du Collège de France et de l'Académie des sciences morales et politiques, il obtint la chaire que ses prédécesseurs avaient illustrée. L'héritage était à la fois glorieux et périlleux : le nouveau titulaire sut s'en montrer digne.
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(Juand on prononce le mot d'économie politique, il est des personnes, et le nombre en est grand, qui ne peuvent se défendre d'un sentiment d'irritation. L'économie politique a deux sortes d'ennemis, ceux qui ne la connaissent pas et ceux qui la connaissent trop bien, ceux qu'elle obsède et ceux qu'elle menace. De là celte guerre qu'on lui déclare et ces accusalions qui, partant de points différents, ne se renconlrenl que pour la condamner. Tantôt on en fait une machine de guerre introduite sous l'influence et au profit des peuples étrangers, et qui, si on n'en conjure les effets, couvrira notre territoire de ruines; tantôt on y voit un agent de dissolution qui, servi par les insfincls dominants, doit un jour, à raison de l'importance accordée aux biens matériels, étouffer dans les cœurs jusqu'aux derniers germes de la grandeur morale. Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser du premier de ces griefs; c'est "au second, comme le pins essentiel, qu'il convient d'abord de répondre.
La querelle n'est pas nouvelle; toutes les philosophas, toutes les religions, y ont abondé plus on moins. Dans ce que Pieu a joint si visiblement, on »
toujours cherché à élablir la séparation et la lutte. On a essayé de dédoubler l'homme pour ainsi dire, d'y voir deux éléments qui ne sont confondus que pour se combattre. Entre les besoins de l'âme et les besoins du corps, on a voulu créer une sorte d'incompatibilité. De là des domaines distincts dont on n'a jamais su déterminer les limites et qui sont sujets a d'éternels empiétements. Au lieu de cette thèse si souvenl et si vainement agitée, il y en aurait une plus simple et plus conforme à des phénomènes constants, c'est que l'être, dans son ensemble, est indivisible, et que malgré tout il résiste au* violences qu'on lui fait ; c'est que l'activité matérielle a pour principe et pour soutien l'activité intellectuelle et morale; c'est qu'on ne fera- jamais de l'homme ni une pure essence ni une machine. De grandes autorités l'ont jugé ainsi, et, dans ses études sur Adam Smith, M. Cousin a pu dire avec autant de justesse que de profondeur que ce qui domine dans le travail des mains, c'est l'esprit. Il y n donc 1.1 ii véritable abus de mots à qualifier de conquêtes purement matérielles cette suite d'efforts heureux qui ont eu tant d'influence sur la condition des hommes, et qui, en les affranchissant des plus dures nécessités de la vie, ont seuls rendu possible le développement de leur culture morale. Une science qui a pour objet d'apporter dans cet ordre de phénomènes une règle et une harmonie qui en élaienl absentes ne relève pas de la matière, mais de l'esprit ; elle se défend par ses.
)Oti ÉCONOMISTES MODËHNES.
origines du reproche d'abaissement que ses adversaires lui adressent.
Il en esl si bien ainsi, que, dans !e cours des âges, l'émancipation du travail a constamment marché sur la même ligne que l' émancipa lion de la pensée, et qu'elle a rencontré les mêmes adversaires. Que disaiton contre la liberté de la pensée? Ou disait qu'abandonnée à ses propres mouvements et libre de se produire, la pensée irait toujours au delà de ce que peul supporter une société bien ordonnée, qu'en s'atlaquant à ce qui est digne de respect, elle agiterait les esprits, troublerait les consciences, diviserait les classes et préparerait les bouleversements. De là des remèdes héroïques, mais nécessaires : dans les cas graves, la bastille pour les écrivains, et le bûcher pour les écrits; dans les cas ordinaires, ia censure et l'autorisation préalable. Vis-à-vis de la liberté du travail, les arguments et les procédés étaient à peu près semblables. On disait que, livré à lui-même, le travail n'aurait ni la régularité ni la perfection désirables, . que sans frein il irait à l'abus, amènerait la misère par l'excès de la concurrence, et entretiendrait parmi les intérêts une effervescence préjudiciable pour eux et dangereuse pour la communauté. De là une suite de mesures destinées à les contenir, des barrières de province à province, des compartiments pour l' industrie sous Forme de maîtrises et de jurandes, une surveillance minutieuse en matière de fabrication, enfin
'des entraves à la circulation et à l'échange des produits en vue d'y èlablir une balance imaginaire. C'était toujours et partout la même prétention : substituer a l'usage de la liberté l'empire du règlement, rendre le gouvernement l'arbitre de l'activité individuelle sous toutes les formes.
A cela que répondaient les philosophes et les économistes? Au nom des droits de la pensée, les philosophes soutenaient que si la liberté de tout dire a des inconvénients, il y en a de bien plus graves attachés à l'obligation de tout taire, que dans bien des cas le silence est plus mortel que le bruit, et que si celui-ci peut aboutir à l'agitation, celui-Ia contient en germe l'abaissement; que d'ailleurs l'exercice d'un droit a pour correctif dans ses écarts le désaveu de la conscience publique et la garantie des dispositions pénales, tandis que l'absence de ce droit crée un vide que rien ne peut combler, frappe les opinions de langueur et mine un pays par le sentiment le plus fatal qui puisse y éclore, l'insouciance de ses propres destinées. Au nom de la franchise dos intérêts, les économisas disaient que ces intérêts sont les meilleurs juges du régime qui leur convient, et que le plus juste comme le plus profitable est une parfaite égalité de traitement; qu'aucun équilibre artificiel ne vaut celui qui s'établit naturellement entre eux dés qu'ils sont abandonnés à cus-mSmes ; que celle vie agitée est la seule qui puisse les conduire à leur plein développe-
198 ÉCONOMISTES MODEitHES.
ment, les tenir en haleine, les dégager des intrigues qui accompagnent le règne de la faveur, et les élever par l'indépendance au souci de leur dignité. On le voit, tout se lie et s'enchaîne dans ces deux raisonnements; c'est la même cause et la même défense. L'émancipation de la pensée et l'émancipation du travail sont deux sœurs jumelles; il y a communauté d'origine et communauté de but : accepter l'une et repousser l'autre, c'est se montrer inconséquent.
Ces vérités, si élémentaires qu'elles soient, sont bonnes à rappeler quand on parle de l'économie politique; elles la replacent sur sa base la plus solide. Au milieu des analyses subtiles et des définitions contestées qui se produisent en son nom, quelquefois l'esprit se prend à douter que ce soit une science aussi vérifiée que ses partisans le prétendent. Un tel doute devient impossible quand on rend à l'économie politique son vrai caractère, lorsqu'on l'envisage comme une des formes essentielles cîe la liberté. Hors de la liberté, point de force, point de justice, point de grandeur : voilà en quoi se résume l'économie politique dans son expression la plus concise. C'est ainsi qu'elle l'ut comprise à ses débuts, c'est ainsi qu'elle poursuit sa marche à travers les obstacles qu'on lui suscite et les pièges qu'on lui tend. On n'est économiste qu'il la condition d'avoir le goût cl la notion de la liberté, et plus ce goût et cette notion sont complets, plus on est aple à résoudre les difficultés que rencontre toute doc-
M. MICHEL CHEVALIER. IW trine dans l'analyse de ses éléments. Qu'on prenne en effet un à un les points susceptibles de controverse, et l'on verra quelle lumière y répand l'action prépondérante de la liberté. S'agit-ïl de principes spéculatifs, elle en est la règle cl l'essence ; s'agit-il purement de laits, elle intervient pour en déterminer le caractère, les rétablir quand on les dénature ou qu'on les tronque, démêler les résultats réels sous les résultats apparents, montrer que ce qu'on a obtenu sans elle ne \eul pas ce qu'on aurait obtenu avec son concours, et que. s'il existe en dehors d'elle une justice relative, seule elle dispense une justice absolue, sans acception de conditions ni de personnes L'Ile agit alors comme une n i • supérieure de qui tout découle et a qui loul doit se rapporter; elle apaise autant qu'elle épure, et désarme les intérêts en les confondant dans le même droit.
Idées abstraites, dira-t-on. — Pas si abstraites, puisqu'il l'application elles n'ont pas reçu de démenti. Dans les épreuves qu'a subies la libre expression de lu pensée, des défaillances ont pu naître du spectacle des événements et fournir ainsi un prétexte à la faiblesse ou à la mobilité des opinions. Le libre exercice du travail n'a pas connu de pareils mécomptes ni mérité de tels retours. On peut dire que sur ce chef tontes les expériences ont réussi quand elles ont été faites de bonne foi, et ce succès, accompli sans violence, a reçu pour une grande part la sanction du temps. Au pre-
ÏW ÉCONOMISTES KODERKES.
mîer souffle de 89, l'économie du travail intérieur s'est transformée! il n'y a plus eu ni catégories d'artisans retranchés dans un domaine réservé, ni limites artificielles de territoire et diversité de régimes dans le même État -. hommes et localités ont relevé d'un traitement uniforme. Qui pourrait aujourd'hui nielles avantages de cette métamorphose et méconnaître ce qu'a gagné le travail dans ce premier pas vers lu liberté? Quel regret sensé s'attacherait aux privilèges détruits? S'il y en a un à exprimer, c'est que le privilège, opiniâtre de sa nature, ait pu reprendre quelquesunes des posilions quilui avaient été enlevées, et reconstituer à petit bruit, et sous des motifs spécieux, ces abris si sûrs, qui ne se transmettent qu'à prix d'argent, et d'où il prélève sur la communauté des tributs qui ne sont pas toujours légitimes; mais, ces exceptions écartées, combien le travail a grandi dans ia libre disposition de ses forces ! combien la richesse privée et publique s'est accrue! Quel ressort a pris l'acti vileindividuelle dès qu'elle a eu un champ plus vaste et d'un plus facile accès! Ce témoignage fût-il le seul, il suffirait pour prouver à quel point ia liberté est féconde et de quel prix elle paye les sacrifices qu'on lui fait."
Jusque-là l'économie politique rencontre peu d'opposition; on ne lutte pas contre l'évidence. Les dissentiments ne commencent que lorsqu'il s'agit de tirer des principes dont la vertu a été ainsi éprouvée toutes
il, H1CIIEL CHEÏALIEH. SOI
les conséquences qui y sont en germe. Cette liberté du travail qui a si pleinement réussi a l'intérieur, pourquoi ne l'étendrai t-on pas aux nations étrangères par la liberté des échanges? Pourquoi les barrières de territoire ne tomberaient-elles point comme sont tombées les barrières de provinces? En bonne logique, il semble qu'il en devrait être ainsi ; mais celte logique répugne à des intérêts qui se croient menacés, et c'est là-dessus que porte l'autre reproche adresse à l'économie politique. Un'y a pas à refaire ici l'histoire de celte querelle qui dure depuis un demi-siècle, et qui naguères n'était pas plus avancée qu'au premier jour. Des générations d'économistes s'étaient succédé sans que la raison publique eut pu amener à composition une coalition d'intérêts qui unissait l'habileté à la turbulence, constituait presque un Etat dans l'État, et dans plusieurs circonstances était allée jusqu'à mettre les gouvernements au défi. Du cétô de ceux qui disent que la liherté n'a pas deux poids et deux mesures, que si elle a été bonne au dedans, elle sera bonne au dehors, la démonstration a été surabondante. C'est un point que Jean-Daptiste Say et Rossi ont établi sans réplique; M. Michel Chevalier l'a développé après eux avec le plus grand détail dans un très-bon volume intitulé Examen du système protecteur. Tous ont rendu manifeste celte vérité, que la libellé des échanges, sagement et graduellement appliquée, ne peut pas causer des ruines, comme on le prétend, tandis que le privi-
lége, obstinément maintenu, condamne une nation à d'éternels sacrifices et à une irrémédiable infériorité. Us ont pris un à un les faits sur lesquels on s'appuyait dans le camp contraire, discuté les calculs hasardés, démasqué lès mensonges, flétri les violences, en gardant au milieu de celle mêlée le calme qui sied à la bonne foi. En droit, on pouvait dire que la cause était non-seulement instruite, mais gagnée; en fait, elle restait au point où la maintenaient les passions et les préjugés. La force des choses a pu seule triompher de celte effervescence qu'accompagnaient des terreurs puériles et qu'amenaient des manoeuvres visibles pour les yeux les moins exercés. Quant à ia science, elle n'avait plus rien a y voir.
Il est pourtant un point de théorie sur lequel la discussion est possible : c'est à un économiste allemand qu'on le doit. Suivant lui, il n'y a de richesse que dans la production, cl le principal souci d'un Êlat doit être d'en développer les foyers par tous les moyens dont il dispose. Si ce développement a lieu d'une manière naturelle, tant mieux; mais s'il faut pour cela recourir à des combinaisons artificielles, élévation des tarifs, exclusion des similaires étrangers, l'intérêt de la communauté est d'adopter cette marche sans hésitation el sans crainte. La richesse acquise par la production est sur le premier plan, la richesse acquise par l'échange ne peut venir qu'en seconde ligne. Plus un pays a de forces produclives, plus il est placé haut
. XKHEl CHEVALIER. iOî dans l'Échelle de l'aisance et de la prospérité; ce sonl au moins des forces propres, des ressources qui lui appartiennent, et que rien ne peut lui enlever. Une fois créées, n'importe par quelles voies, elles deviennent partie du fonds commun, participent de la solidité du sol et sont pour ainsi dire indestructibles. Voilà l'argument, et je ne crois pas l'avoir affaibli. La conséquence serait que Ses tarifs, même dans leur exagération, sont un instrument de fortune, et qu'à ci; titre on n'en saurait trop user. Sous une apparence de solidité, il n'y a rien là dedans qui soutienne l'examen; c'est simplement une équivoque. L'économiste allemand prend évidemment le mot de production dans un sens restreint, et prétend donner à de certaines produclions le pas sur les autres. La raison et la science n'admettent pas ce régime de faveur. Toutes les productions se volent et arrivent sur le marché à litre égal; elles concourent toutes à la richesse d'un pays sans distinction d'origine; si elles diffèrent, c'est par les services qu'elles rendent et le prix qu'on y met. La véritable qualité de la production n'est pas d'être nationale, mais économique, et de défrayer plus de besoins à moins de frais. Une production coûteuse est moins une richesse qu'une charge; elle ne subsiste qu'aux dépens d'autres productions qui naîtraient sous l'empire du droit commun plus naturellement et par conséquent plus utilement. Si l'on examinait toutes celles qui vivent d'artifice, on verrait que, sons le
couvert d'avantages hypothétiques, elles aboutissent à des dommages évidents. Moins elles ont en clies-mémes de raisons d'être, plus il faut qu'elles en empruntent ailleurs. La vraie mesure en cela, c'est encore la liberté, qui laisse les forces où elles sont, ne prend pasaux uns pour donner aux autres, n'intervient dans les inégalités naturelles que comme aiguillon, et ne distribue pas la richesse au détriment et au mépris de la jusljce.
Veut-on In preuve de ce que produil ce régime de concurrence, d'une applicalion si facile et d'un effet si sûr : on n'a qu'à voir ce qu'est devenu notre pays depuis que ce régime y prévaut. Nulle part peut-être il n'existait plus d'inégalités naturelles : variété de climats, contrastes dans la structure du sol, dans les mœurs cl les aptitudes des populations, tout y contribuait. Aussi des luttes ont-elles éclaté, et l'on sait avec quel acharnement. La métallurgie au bois a eu à souffrir de la métallurgie au charbon , le sucre de betterave a cmpièlé sur le sucre de nos colonies; l'industrie a vu ses grands foyers aux prises, Lyon et Saint-Ëlienne contre Nimes et Avignon pour la fabrication des soieries, l'Alsace contre la Normandie et la b'iandre pour la filature du coton, les vins contre les fers, les cultures du Midi contre tes cultures du Nord. Les capitaux, les voies de communication, le taux des salaires, l'assiette des industries, l'habileté des industriels, constituaient autant d'inégalités, qu'avec de
H. MICHEL CHEVALIER. -J{lj grands efforts les uns cherchaient à maintenir, les autres à détruire. Oui oserait prétendre, hormis quelques rêveurs, que ces compétitions intestines oui été un mal? Les résultais sont trop manifestes. Si quelques industries ont reçu des échecs, combien d'autres en sont nées! (Juelle sève, quelle vigueur, se. sont communiquées à toutes ! Dans ce choc des forces, une paix s'est faite, un niveau s'est établi. Les débouchés se sont mieux distribués, le domaine commun s'esL étendu par les conquêtes, la consommation s'est accrue par l'abaissement des prix et par ia perfection îles produits, par les variétés d'emploi, par les combinaisons que trouve le génie humain aux prises avec la difficulté. Voilà donc une loi certaine cl bien vérifiée : aucune n'est plus favorable a cette production, à ces forces productives dont l'économiste allemand prend tant de souci. Pourquoi supposer maintenant que celle loi, dont le marché intérieur n'a ressenti que de bons effets, deviendrait funeste si elle s'appliquait aux marchés extérieurs? Quel motif plausible donne-t-on pour cela? S'agit-il des inégalités de nature? Ces inégalités étaient aussi grandes sur noire territoire même, et vis-à-vis des pays étrangers elles ont une compensalion de plus dans l'éloigncment, dans les frais de transport, dans le tribut que prélèvent les intermédiaires. Qu'il y eût à lutter, personne n'en disconvient; mais, pour les hommes réfléchis et de honne foi, l'issue de la lutte n'est pas douteuse. 11 se ferait alors an
•iW ÉCONOMISTES MODE USES.
dehors ce qui s'est fait au dedans, un travail de répartition où chaque industrie serait traitée suivant ses mérites, où l'indolence qui nait du monopole ne serait permise û aucune, où la fortune ne s'acquerrait qu'au prix d'un effort plus continu et de services plus sô rieux rendus à la communauté. Tout cela a été dit et prouvé bien des fois sans essuyer d'autre réfutation que celle des clameurs et des menaces.
Un seul argument nouveau est sorti des derniers événements, et cet argument, c'est la guerre. Par une mesure souverainement maladroite, pour ne pas la qualifier plus durement, l'Angleterre en a un moment fourni le prétexte; elle a frappé d'un avis comminatoire la sortie de ses charbons. Voyez donc ce qui se passe, s'est-on écrié, et n'avions-nous pas raison de dire que la France doit avoir ses industries propres, indépendantes de l'approvisionnement clranger? Sans houille et sans ateliers de machines, où en seraient nos moyens de défense ? Pour condescendre à des théories, imaginaires, nous nous serions tout uniment désarmés. Cet argument n'est pas si nouveau qu'on le suppose : dans l'agitation sur le régime des cérèales,on en fit grand bruit de l'autre coté du détroit, et M. Cobden y répondit qu'il valait mieux, à la rigueur, exposer un pays à être affamé pendant la guerre que de le condamner à une famine permanente pendant la paix. Pour ce qui louche à nos instruments de défense, il n'est pas nécessaire de recourir it cette ma-
nière spirituelle d'éluder le débat : on peut l'aborder de front et victorieusement. Quant à la houille, l'alarme est puérile ; plus on en aura pris au dehors pour les services de la paix, plus il en restera dans notre sol pour les services de la guerre. Les gîtes abondent, et si l'exploitation s'en lait dans de meilleures conditions, c'est que la concurrence étrangère s'en est mêlée. Notre situation n'est pas moins rassurante du côté des ateliers de machines, et les fails prouvent qu'on ne doit pas ce progrés à un régime de faveur. La Suisse, qui admet presque en franchise les machines anglaises, n'en a pas moins des ateliers à Zurich, à Berne, à Wintertbur, qui méfient toutes les concurrences au défi. Nos établissements se sont fait euxmêmes une place en Allemagne à coté des autres établissements européens par la perfection et la délicatesse de leur travail ; ils ont ainsi le signe le moins équivoque d'une constitution régulière, une clientèle la où le privilège ne les défend pas. Comment une industrie qui a donné de tels gages ferait-elle défaut à des besoins quels qu'ils soient, à ceux de la guerre comme à ceux de la paix - ? Qu'on se rassure donc : les machines ne nous manqueront pas plus que les houilles, et dans tous les cas ni les unes ni les autres ne nous eussent manqué. Sous un régime libre, nous eussions fait comme la Suisse, qui, pour la forlune de ses ateliers, n'a compté que sur ses ressources locales et le génie de ses habitants.
m ÉCONOMISTES M UDEltli ES.
Puisque cette question se présente, il n'est pas oiseux de l'examiner jusqu'au bout. Quand mémo il serait prouvé qu'une plus grande liberté dans les échanges rend plus difficiles les ruptures entre les Ëlals, faudrait-il pour cela en tirer un motif de condamnalion? On a dit souvent que si l'Anglelerre supporte beaucoup de l'Amérique du Nord, c'est qu'elle tremble pour ses approvisionnements en coton cl recule devant l'état de crise qu'amènerait dans ses manufactures une déclaration d'hostilités. 11 y a de l'exagéralion là-dedans. La grande politique n'a pas tant de souci pour les intérêts qu'elle froisse ; elle est un peu comme cette divinité de l'Inde qui aime à briser quelques victimes sous les roues de son char. Si cependant il était vrai que ces relations de peuple à peuple, ce besoin qu'ils ont l'un de l'autre, ces habitudes de commerce qui les lient mieux qu'aucun traité, éloignent les guerres en les rendant plus douloureuses, où serait l'inconvénient? Il existe assez de passions qui inclinent vers la violence pour qu'on ne repousse pas à 1a légère cette garantie de repos. Quand toute guerre deviendra une affaire de calcul, on verra ce qu'elle coûte, on verra ce qu'elle rend, et combien peu résisteront à. cette épreuve I A la longue et sous l'empire de lois plus généreuses, le faisceau des intérêts entre nations se lierait alors d'une manière telle qu'aucun liras ne serait en mesure de le rompre, et il ne resterait à l'emploi des armes que ces éventualités impé-
rieuses devanl lesquelles tout s'incline, et qu'accepte résolument un peuple qui maintient en première ligne le sentiment et la défense de son honneur.
Les trois volumes dont se compose le Cours de M. Michel Chevalier ne négligent aucune des questions qui viennent d'ôlre résumées; ils en sont le judicieux commentaire. Les qualités qui surtout les distinguent sont l'érudition et la connaissance des faits. D'autres professeurs ont donné à leur enseignement un but et un accent plus élevés en le l'en Ferma ut dans les principes et dans les problèmes. M. Michel Ciievalier a suivi une autre marche : c'est au détail que de préférence il s'est attaché. Tenant pour démontrées les vérités spéculatives, il a mis la science pour ainsi dire en action, en a suivi les effets et tiré les conséquences. Parfois, avec un art ingénieux, il emprunte à l'histoire ses procédés; au lieu de traiter dogmatiquement une question il en fait le récit, la prend à ses origines et la conduit jusqu'à nous à travers les périodes qu'elle a parcourues. Ça et là, des épisodes reposent l' attention, que pourraient lasser les notions techniques et l'aridité des calculs. Celle méthode est pleine d'attrait, si elle pê-
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die par la portée; elle captive davantage, si elle force moins à réfléchir et s'adresse par conséquent à un plus grand nombre d'esprits. Pour rendre 1 économie politique populaire, il n'en est point de plus sûre, et Ici est évidemment l'objet que M. Michel Chevalier a dû se proposer. Il aurait pu recommencer les cours déjà faits ; il a mieux aimé en avoir un qui lui fût propre. Personne n'était plus en mesure que lui d'entreprendre l'éducation du public sur une foule de matières qui défrayent aujourd'hui les livres ou les entretiens, et dont on parle un peu au hasard : les institutions de crédit, les voies de- communication, l'enseignement professionnel, la fonction de la monnaie, l'application de l'armée à de certains travaux, le rôle des machines, l'organisation induslrielle, les avantages de l'association, l'intervention du gouvernement, soit directe, soit indirecte, et prenant la forme tantôt d'une surveillance, tantôt d'un concours. Ces divers sujets amènent dans l'ouvrage de M. Michel Chevalier autant de leçons instructives, où aucun détail n'est omis, tandis que les questions générales trouvent dans les discours d'ouverture leur place naturelle et bien appropriée : dans ces discours, le Ion s'élève, le style aussi : une part convenable est faite à l'éloquence et à l'inspiration.
11 n'entre point dans mon cadre de suivre M. Michel Chevalier dans le développement de ses opinions économiques; sur presque tous les points, je serais d'ac-
cord avec lui el n'aurais qu'à répéter ce qu'il a dit : mieux \aul donc insister seulement sur les nuance* ■«lui nous séparent. De ces dissentiments, le plus tran- <hè est la mesure qu'il convient de garder dans l'intervention de l'État pour ce qui est du ressort de l'activité particulière. A mon sens, M. Michel Chevalier fait à l'État une part qu'un économiste doit tenir pour exagérée; il consent trop aisément à le mêler à des actes qui cessent d'être libres dès qu'il y est en tiers, et qui énervent les forces privées par le fait qu'il y joint les siennes. Rien n'est plus multiplié en France que ces entreprises mixles où le gouvernement s'est réservé un pied, et qui ne marchent qu'à travers des combats d'influence pousses à l'abus. Ni la dignité des personnes, nî l'unité des opérations, ne sont suffisamment garanties par ce régime. Ainsi partagée, la responsabilité n'est jamais sérieuse, ni l'organisation - définitive; il y a âù perpétuels conflits d'attributions, des doules sur l'interprétation des contrats et des négociations sans fin pour en modifier les termes, des surprises, des pièges, des chicanes, tout ce qui existe là où il y a deux intérêts en présence au lieu d'un seul. Si des fautes sont commises, on ne sait au juste sur qui les faire peser; si des améliorations sont nécessaires, l'hésitation s'en mêle, et le temps s'écoule avant qu'un concert soit établi. Le principal effort se porte sur ces arrangements intérieurs, et les entreprises marchent à peu près au hasard, par leur force propre,
H. MICHEL CHEVALIER. Slï
Aujourd'hui encore, à propos de l'infection de ia Tamise, les plaintes se reproduisent, et on convie l'État il îles usurpations nouvelles; on lui demande de moins se lier à la vigilance des corporations et des associalions privées, et d'intervenir d'une manière plus vigoureuse dans des travaux qui importent à la salubrité de la métropole. En Amérique également, des voix se sont élevées contre l'impuissance du gouvernemont fédéral dans les entreprises d'utilité commune; on l'a montré comme plus disposé à jouir pour luimûme et pour ses amis du petit budget que le congrès lui alloue qu'à l'employer, fut-ce dans des proportions plus fortes, à des travaux qui assainiraient et enrichiraient le pays. M. Carey, entre autres, a mis une grande ardeur dans cet appel à l'intervention administrative. Il a insisté sur l'abandon dans lequel on laisse le régime des deux grands cours d'eau qui traversent l'Union, le ïlississipi et l'Ohio, lesquels, livrés à eux-mêmes, tantôt sont à sec et tantôt inondent le pays, tandis qu'avec 10 ou 12 millions dépensés à propos on pourrait régler mieux leur débit et préserver lu contrée des ravages annuels qu'ils y exercent. Ainsi des deux cotés de l'Atlantique le langage est le même : - «m y trouve l'État trop dépourvu et trop inactif; on voudrait étendre à la fois ses attributions et sa responsabilité, mettre à sa disposition plus de ressources fil lui laissant la facullé d'en diriger l'emploi. Il y aurait beaucoup à dire sur ces entraînements
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de l'opinion. Ceux qui appellent de leurs vœux les servitudes administratives paraissent oublier que toutes les servitudes s'engendrent; les exemples abondent pourtant. D'ailleurs ces pays, où l'autorité se montre si imprévoyante, n'en ont pas moins fait leur chemin et n'en sont pas à envier la fortune d'autrui. Dans la voie nouvelle où on veut les pousser, il y a en première ligne des sacrifices d'argent, par suite des impôts, et le premier calcul à faire serait de savoir si l'argent qu'on laisse dans les bourses particulières n'est pas mieux gouverné et ne profite pas plus que celui qu'on verse dans les coffres de l'État. On ne saurait 1 évidemment enrichir eelui-ci sans appauvrir ses contribuables, et lorsqu'on a donné à un gouvernement les moyens et le goût de- la dépense, on ne peut pas- l'arrêter quand on veut ni comme on veut. Pour toute dépense il faut un personnel, et lorsque ce personnel est créé, i! faut qu'il vive. C'est ainsi que tout s'enchaîne et que de Futile-on est forcément conduit au fastueux. Pour l'Angleterre et l'Amérique du Nord, de pareils excès sont encore éloignés, et l'action administrative y a un champ très-vaste avant d'arriver ii l'abus : si elle allait trop loin, elle trouverait dans le tempérament des populations une résistance qui la maintiendrait dans de justes limites. Pour la France, en est-il ainsi? y a-t-il lieu d'encourager l'État à de nouveaux empiétements, ou de passer condamnation, comme M. Michel Chevalier, sur ceux qui s'y sont
multipliés faute d'en tien comprendre les suites? Qu'on jetle les yeux sur les diverses formes qu'affecte cliez nous le travail, et on verra combien il en est peu qui soient dans les conditions d'une complète indépendance. Quand l'influence n'est pas directe, elle se fait sentir indirectement, el sans rien exagérer oit peut dire que dans notre pays l'État a la haute main sur l'activité publique.
A cela on répond, il est vrai, que si l'État joue cri France un rôle excessif, c'est que les individus y ont déserté le leur. Ainsi l'esprit d'association, qui a élevé l'Angleterre à de si belles destinées, est très-émoussé de ce côté du détroit, et, à peu d'exceptions prés, s'y cït montré fort impuissant. Vainement aurait-on attendu de lui ces efforts généreux et ces hardiesses spontanées .qui honorent les caractères ou conduisent a la fortune; cet élément nous manquait. Il a donc fallu que l'État, avec la puissance dont il dispose, se substituât aux individus, et qu'en l'absence d'associations privées il représentât lui-môme une grande association qui répondit à tous les besoins et préparât les voies à tous les genres de grandeur. Voilà ce que déclarent des amis de leur pays, toujours prêts à s'exécuter de leurs propres mains. On l'avait dit pour les libertés politiques, on le répète pour l'esprit d'association. Nous ne sommes propres à rien de tout cela ; il serait insensé d'y prétendre! Qu'il soit permis ù ceux qui ont encore quelque fierté de protesler contre
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ces abdications volontaires. L'esprit d' associa lion n'est pas si éteint en France qu'on le prétend; il a fait ses preuves et les ferait mieux encore, s'il avait plus d'indépendance. Les hommes ne valent qu'en raison du régime dont ils relèvent, et on peut dire ici que les hommes valent mieux que le régime. Dans les institutions de crédit, par exemple, que s'est-il passé depuis cinquante ans? Toutes les grandes associations ont passé par le. baptême de l' administration; elle s'en est fait des vassales, et n'a laissé aux associations libres qu'un domaine secondaire et véreux. Comment dans ce partage l'esprit d'association aurait-il pu montrer de la grandeur et fournir la mesure de ses forces? Avec le privilège, il est contenu dans ses mouvements ; hors du privilège, il est limité dans son action. Ce n'est ni la liberté ni la dépendance complètes, c'est un mélange de l'une et de l'autre, où les élablissemenls cherchent plutôt le succès dans les faveurs que l'État leur accorde que dans les services qu'ils rendent au public. Qu'on ne s'en prenne donc pas à l'esprit d'association ; il est ce qu'il peut élre dans les conditions qu'on lui impose. S'il n'a pas autant d'essor qu'ailleurs, c'est que l'air et l'espace lui manquent, c'est que, parlout où le gouvernement se montre, les individus désarment, et qu'en les obligeant a compter avec lui trop souvent et à tout propos, il les amène insensiblement à ne rien faire sans lui.
Pour être juste envers M. Michel Chevalier, il con-
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vient a'ajouler que, s'il a des faiblesses pour l'intervention administrative, il sait se défendre de l'excès et ne ménage pas les réserves. Son coup d'œil est trop exercé pour n'avoir pas vu l'écucil, el l'indépendance de son caractère n'a pas fléchi dans l'habitude des fonctions publiques. Sur une situation donnée, il dit ce qu'il y a de plus sensé à dire, et, loin de calomnier Y esprit d 'associai ion, il inclinerait plutôt à en exagérer les avantages, l'objet dont il ne lient pas assez compte ;*i mon sens, c'est la valeur des individus. Si l'associalion est excellente en soi, elle ne vaut qu'en raison îles individus qui la composent. On est donc forcement i amené a cette question : quelle est pour les individus lu meilleure école, celle où leurs facultés acquièrent II' plus de puissance, el arrivent le plus sûrement à '-elle règle volontaire qui naît de l'expérience de la »ic? La preuve j élè acquise en 1848 de ce que détient l'association avec des éléments défectueux. A l'exemple de ce qui se passe dans les sommets de la 'ommuuauté, il s'est trouvé lu des ouvriers qui comptaient plus sur le gouvernement que sur euxmêmes, et s'imaginaient que, leur lour de faveur étant arrivé, ils n'avaient plus qu'à puiser à pleines mains dans le fonds commun. En serait-il de même d ins les pays ou l'individu prend I habitude de se suffire, el n'attend rien que de ses propres efforts, où la seule faveur dont il jouisse est l'accès de toutes les carrières et une plénitude de droits qui n'est limitée que
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par le respect du droit d'autrui? Si, dans ce cas, le gouvernement est un peu effacé, l'individu y gagne, et par suite l'association, qui devient un contrat sérieux, d'autant plus sérieux qu'il est plus librement souscrit et en plus entière connaissance de cause.
Ce penchant de M. Michel Chevalier pour accroître les attributions de l'État se trahit surtout dans ses études sur l'application de l'armée aux Iravaux publics. Dans un cours d'économie politique, c'est presque un hors-d'œuvre ; quand on lésa lues, on n'est pas tenté de s'en plaindre. L'intérêt en est très-vif, seulement il faut se défendre de l'impression qu'elles laissent : il y a là plus qu'une hérésie, il y a un danger. Que l'armée concoure à de certains travaux, qu'elle fournisse des pionniers aux premiers chemins de l'Algérie ou des terrassiers aux fortifications de Paris, ce sont des exceptions nées de la circonstance et justifiables à ce titre; mais en conclure que l'armée peut et doit être employée à des travaux suivis, réguliers, entrant pour une part dans son économie et susceptibles d'y devenir un élément de produit, voilà qui est inadmissible, pour peu qu'on réfléchisse aux conséquences de celte nouveauté. Le soldat est un soldat, il s'enrôle comme tel, et ne doit à l'Étal que ce service. On n'en saurait exiger d'autre sans son consentement. Dès lors il y aurait dans l'armée deux catégories, ceux qui accepteraient un travail civil et ceux qui s'y refuseraient. Où serait l'unité dans ce
H. MICHEL CHEVALIER. 319 partage de la troupe, et que deviendrait la discipline? Commenl régler les heures destinées à l'instruction militaire et celles affectées à la main-d'œuvre professionnelle 1 ! Quel rôle joueraient les officiers, et comment exerceraient-ils leur surveillance dans des chantiers éloignés et disséminés? Il ne faudrait pas une longue épreuve de ce régime pour n'avoir plus sous la main que de médiocres ouvriers entés sur de médiocres soldats. M. Michel Chevalier cite ce qui s'est l'ait en Russie, en Autriche, dans la Prusse et dans la Suède, pour arriver à une combinaison qui permît d'appliquer les bras de l'armée a l'industrie ou à la culture. Ces exemples pèchent par l'analogie. Un colon militaire, un membre de la landwehr ou de Vindelta, ne sont plus, à proprement parler, des soldats : ils sont redevenus ouvriers ou laboureurs. Il est vrai qu'au besoin sous le laboureur ou l'ouvrier je soldat se retrouve, mais a coup sûr diminué par le mélangedes conditions. Ces expédients peuvent être bons pour des armées qui visent principalement au nombre; ils seraient préjudiciables pour des armées qui, comme les noires, s'attachent surtout à la qualité.
Si l'esprit militaire perd à celte combinaison, l'activité d'un pays n'a pas beaucoup a y gagner.Parmi nos corps d'état, la concurrence s'établit naturellement d'une manière assez active pour qu'on ne cherche pas à l'y introduire artificiellement. Il y aurait même une souveraine injustice à l'clablir entre des hommes qui
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ont leurs premiers besoins assurés et des hommes qui sont obligésd'y pourvoir, entre ceux qui cumuleraient la soldé et le salaire et ceux qui n'ont pour toute ressource que le salaire de chaque jour. On a pu voir en plusieurs occasions quels mécontentements excite dans les classes ouvrières le travail des prisons et des couvents, môme réduit à une petite échelle : qu'on juge de l'effet qu'y produirait le travail de l'armée, s'il avait lieu dans de grandes proportions! On peut également prédire que le résultat le moins douteux île la mesure serait, pour nos forces militaires, un accroissement de quantité : moins coûteuses et moins exercées, les armées deviendraient nécessairement plus considérables; à des frais moindres, on aurait plus de bras, et pelit à petit on serait conduit à enrégimenter toute la partie valide de la population. Cette perspective n'est pas de nature a ramener ceux qui pensent que l'instinct guerrier est assez développé en France pour qu'on n'essaye pas de lui donner un nouvel aliment. Mieux vaut s'en tenir à un régime qui a pour lui l'expérience, la tradition et le bon sens. Nos armées ont montré à l'œuvre quelle trempe on y acquiert, quelles vertus robustes en sont issues : il serait à craindre que, dans les habitudes d'un travail mercenaire, ces vertus, et entre autres la dignité d'état, ne fussent amoindries. Il n'est donc pas à désirer que l'opinion de M. Michel Chevalier gagne du terrain : quelque brillante que soit la plaidoirie, la
cause est mauvaise, et il aura peu d'économistes de son côté.
Ce qui explique celle excursion hors des voies frayées, c'est une préoccupation évidente du professeur pour l'accroissement de la production. H y veut faire concourir toutes les classes, et l'armée par conséquent. La production en France lui parait insuffisante; il y insiste dans plusieurs leçons; il la voudrait cinq fois plus forte, afin que la richesse publique augmentai d'autant. C'est, d'après lui, le moyen le plus efficace de diminuer la misère et d'amener à l'aisance la partie la moins favorisée de la population. Ce sentiment est juste, mais ce n'est qu'un sentiment et point une doctrine. La doctrine enseigne que la production obéit à des lois précises que ni les vœux ni les conseils ne sauraient moditier. Elle se règle sur L'état du marché, et son 'degré d'énergie répond toujours à celui de la consommalion. L'aiguillon de la production est la convenance qu'il y a à produire. L'n produit se fait-il rare et le prix s'en élève- t-il , la production s'active par la convenance; dcvicnl-il abondant et avili, la production se ralentit par le défaut de convenance. C'est le combat de l'offre et de la demande, dont les effets sont bien connus. Vainement imprimerait-on plus d'élan aux moyens de produire si on ne donnait en même temps les moyens d'acquérir; les deux termes se correspondent et gardent un équilibre impérieux. Tout procédé arbitraire conduirait infaillible-
ment à un encombrement de produits, et par suite à un état de crise. M. Michel Chevalier sait cela mieux «[ne personne ; plusieurs pages de son livre reproduisent ces définitions élémentaires, consacrées par l'opinion des auteurs, et que l'expérience a constamment vérifiées. Pourquoi appuie-t-il alors si fortement sur , l'accroissement de la production comme un objet à poursuivre avant et au-dessus de tous les autres? En y réfléchissant, on en trouve le motif.
Il est singulier, en effet, que, dans nos communautés modernes, où les besoins sont si actifs, on ne combine pas mieux les moyens de les satisfaire. Comment expliquer cet excès de produits en présence de tant d'hommes dépourvus et disposés à les consommer? Si tout le monde était bien vêtu, bien coiffé, bien nourri, bien logé, on comprendrait qu'il y eût trop d'étoiles, trop de chapeaux, trop d'aliments, trop d'habitations; mais il n'en cM pas ainsi, cl l'abondance deviendrait insuffisance, si les débouchés se mettaient au pas des besoins. De là ce contraste, que des hommes, en présence les uns des autres, avec le désir d'échanger le plus de services possible et l'aptitude nécessaire pour cela, non-seulement ne donnent pas à ces services tout le développement utile, mais sorti o ii jés parfois de ralentir leur activité, sous peine i' L rendre ruineuse. H semble vraiment que ce ci. un défi jeté au bon sens le plus vulgaire : tant de i ■ nerdue ou contenue quand elle a un si beau cli i pour s'exercer,
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lanl d'objets qui se déprécient près d'acquéreurs àqui ils conviendraient si fort! Aussi beaucoup d'esprits, les uns sensés, les autres aventureux, ont-ils étudié ce problème avec l'espoir d'arriver à un arrangement meilleur. Les uns en ont vu la solution dans une plus égale distribution de la richesse et ont proposé, pour y pavyenir, des combinaisons chimériques qui aboutissaient presque toutes à un communisme' administratif. D'autres ont placé la cause du mal dans la rareté des instruments de circulation et présenté comme remède l'extension indéfinie des valeurs fiduciaires. D'autres enfin sont allés jusqu'à conseiller el pratiquer l'échange en nature, qui nous eut ramenés a l'économie des sociétés primitives. M. Michel Chevalier a une intelligence trop ferme et des principes trop arrêtés pour céder à cet empirisme; il en fait au contraire justice, et avec une grande autorité. Il sait bien qu'abandonnées à leur cours naturel, les choses s'arrangent mieux et plus juslement que lorsque l'arbitraire s'en mêle. S'il se déclare pour l'accroissement de la production, c'est platoniquement pour ainsi dire; il en exprime le désir en se gardant de l'imposer.
Au fond, le moyen n'est pas dénué d'efficacité, et les laits en témoignent. L'accroissement de la production a pour effet l'abaissement des prix, et l'abaissement des prix entraîne l'accroissement de la consommation : si la marche est lente, elle est sûre. Le seul écueil est
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l'avilissement du produit et les crises que cet avilissement engendre; mais, à juger les choses de haut, les industries ne souffrent pas des crises autant qu'on pourrail le croire. On a remarque qu elles en sortent mieux trempées, mieux armées, qu'elles deviennent plus ingénieuses sous l'empire de la nécessité, s'y créent des ressources nouvelles et s'arrachent à l'indolence, qui est inséparahle d'un succès trop facile. Ces crises sont pour les industries ce qu'un orage est dans l'atmosphère : en les ébranlant, elles les épurent. Dans tous les- cas, l'avilissement des prix, dommageable aux individus, est un bien pour la communauté; avec moins de dépenses, celle-ci défraye alors plus de besoins, et le problème, qui semblait insoluble, trouve ainsi un dénoûment naturel. Qu'y a-t-it à faire ou à conseiller pour cela? Rien, ou peu de chose. Les industries v pourvoient d'elles-mêmes; la libre concurrence suffit. Par l'effet de leur rivalité, elles tendent à accroître leurs produits et à en diminuer !e prix, ce qui rend ces produits plus accessibles. Les besoins qui -s'ignorent sont ainsi éveillés, encouragés; l'aisance et kluxe se répandent; l'activité du travail s'excite par l'activité du débit, les moyens d'acquérir se multiplient, et peu à peu toutes les classes de la population sont appelées à jouir de ce qui était le privilège de quelques classes. Le seul souci légitime dans ce mouvement spontané est de mainten'r entre les indus! ricsune égalité complète, de ne pas créer aux unes des pc-
sitions d'où elles puisseiil dominer eL opprimer les auti-es, de ne rien entreprendra, en un mol, contre lu droit commun, la liberté et la justice, et, s'il était prouvé que la concurrence intérieure ne suffit pas pour assurer à la communauté les bienfaits d'une consommation plus étendue, moins coûteuse, mieux proportionnée à ses besoins, l'intérêt public conseillerait d'appeler, en dépit des résistances, la concurrence étrangère à remplir un office qui ne peut plus rester vacant, et de rétablir entre ceux qui produisent et ceux qui consomment un équilibre qui serait détruit au préjudice de ces derniers.
Il me reste un point à débattre avec M. Michel Chevalier : c'est au sujet du volume intitulé la Monnaie. (le volume est un véritable traité sur la matière, et nulle part les qualilés de l'auteur ne se montrent sous un meilleur jour. Les renseignements techniques et les considérations historiques éclairent le débat de manière à le rendre intelligible môme à ceux qui y sont le plus étrangers. On y voit le rôle qu'a joué la monnaie depuis l'origine du monde, ce qu'elle était dans l'antiquité, ce qu'elle est dans les temps modernes, comment elle a clé affectée par les découvertes du quinzième et du dix-neuvième siècle, et quelles onl été les conséquences de celte double révolution. On ne peut que souscrire à cette partie du travail de l'auteur, en louer l'ordonnance, en reconnaître l'intérêt ; mais, après avoir exposé les faits, M. Michel Chevalier