‹ Economistes modernes Richard Cobden, Frédéric Bastiat, Michel Chevalier, John Stuart Mill, Léon Faucher, Pellegrino RossiChapitre 17 sur 38 · M. JOHN STUART MILL · texte numérisé non relu

M. JOHN STUART MILL

Les Principes d'économie politique de M. John Sluart Mill ont fait quelque bruit de l'autre côté du détroit. Dans une science où la variété n'est pas le caractère dominant, et qui, conforme à elle-même, ne sort des principes généraux que pour se rejeter vers les analyses, on sait volontiers gré à un auteur d'avoir rencontré ça et là quelques aperçus qui lui soient propres, d'avoir élargi le sujet, multiplié les combinaisons, fourni la preuve d'une certaine originalité. Les écrivains qui, près de l'auteur des Principes ou avant lui, ont abordé ces matières s'étaient bien gardés de franchir le cercle dans lequel les premiers économistes avaient eu soin de les renfermer. M. John Stuart Mill a été plus hardi : il a poussé l'économie politique vers les découvertes et l'a envisagée, comme il le dit lui-

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■ W. JOIIS STliART S11LL. 215 même, dans ses applications à la philosophie sociale. Si c'est là un titre, c'est également un ècueil.

Le nom des Mill a depuis longtemps sa notoriété dans la science économique. M. John Sluart est le fils de James Mill, auteur d'une Histoire de l'Inde britan- ><ique,et qui à ce travail, justement estimé, fit succéder des Éléments d'économie politique, ouvrage remarquable, quoiqu'un peu abstrait. Ce que le père fut dans ses Éléments, le fils l'est dans ses Principes, sauf les nuances et les témérités. Et comme si celte destinée de famille devait se ressembler en tout point, M. John Stuart occupe dans les bureaux de la compagnie des Indes un poste imporlant, le même peut-être que James Mill y avait longtemps occupé. Voilà donc, en économie politique et pour s'en tenir à ce rapprochement, deux autorités sous le môme nom, les deux Mill, chacun avec son caractère, mais unis par un lien évident.

Avant de parler du livre de M. John Sluarl Mill, il est bon de fixer tout de suite la position qu'a prise l'auteur dans ce grand débat sur la protection et le libre échange qui a si longtemps passionné les économistes. C'est avec une concision voisine du dédain, il faut le dire, que M. Mill parle du régime de la protection appliqué aux industries nationales. Dans le cours de deux volumes, à peine y emploie-t-il huit pages, et encore par manière d'acquit. Il ne lui semble pas qu'une question si élémentaire vaille le bruit qu'on en

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a fait, el dans tous les cas il s'en réfère à l'expérience éclatante que la Grande-Bretagne a conduite à bien. « Les économistes qui ont écrit avant moi des traités, dit-il, ont cm nécessaire de consacrer une grande partie de leur travail et de l'espace dont ils disposaient à cette portion de leur sujet. Heureusement il est devenu possible, au moins en Angleterre, d'abréger beaucoup cette partie toute négative de nos discussions. Les fausses théories qui ont fait tant de mal autrefois sont entièrement discréditées parmi ceux qui ne sont pas restés en arrière dit mouvement général de l'opinion.)) C'est là une déclaration èvasive et un peu haulaino; elle peut suffire dans les pays où la liberté des échanges a déflnilivement prévalu; elle est insuffisante pour ceux où le régime de la protection tient encore une place dans l'économie des inlérôts agricoles el manufacturiers. En France, nous en sommes là, et le dédain ne nous pst pas permis.

Les quelques pages où M. John Stuart Mill examine ';e sujet n'offrent d'ailleurs ni la clarté ni la solidité qu'on remarque en d'autres parties de son ouvrage. M. Mill rattache le régime de la protection aux erreurs du système mercantile et à cette inévitable question de la rente du sol, qui pèse, depuis Iticardo, sur le cerveau des économistes anglais et y entretient une sorte de nuage. Une semblable donnée n'est ni neuve ni exacte, et l'auteur des Principes y ajoute de son chef un commentaire fort dangereux. En effet, après

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avoir reconnu que le régime de la protection ne saurait être défendu par aucun argument plausible, il admet qu'on certains cas, sous l'empire de certaines circonstances, des droits prolecteurs peuvent être Établis Icmporairemenl. Ces cas, il les définit; ces circonstances, il les expose. Chez un peuple jeune par exemple, et à l'origine des arls manufacturiers, une protection prudenle et graduée doit avoir pour effet de donner aux industries naturelles le temps et les moyens de se développer. — Seulement, poursuit l'auteur en manière de correctif, cette protection ne saurait s'étendre à loules les industries; il convient de choisir entre elles, de distinguer celles qui sont en mesure d'en user utilement et sans que le privilège puisse jamais durer au delà des délais nécessaires pour une épreuve loyale. Telle est la transaction à laquelle souscrit M. John Stuarl Mil! avec plus de naïveté que de prévoyance, et il ne semble pas se douter qu'au lieu d'une simple exception, c'est la règle même qu'il livre. Le biais qu'il imagine, les termes dont il se sert, sont précisément ceux qu'emploient le plus volontiers les industries que couvre la protection. A les entendre, ce n'est pas d'une mesure définitive qu'il s'agit, mais d'un moyen provisoire, d'une trêve, d'un répit, d'un ajournement. Elles déclarent qu'elles sont venues au monde d'hier, et que, pour assurer leurs premiers pas, elles ont besoin de trouver un appui dans la loi ; que les industries étrangères sont leurs aînées, cl

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(ju'il serait imprudent de leur ouvrir la lice avant que les industries nationales aient acquis toutes leurs forces et atteint tous leurs développements. Or quelle différence y a-t-il entre ce langage et celui que tient M. Stuart Mil!? Aucune, et quant aux réserves qu'il exprime, le moindre examen suffit pour en démontrer la vanité. Sur quoi portent- elles? D'abord sur le choix des industries dignes d'une protection temporaire, puis sur la durée et les limites de celle protection. Eli bien! ce sont là deux points au sujet desquels il n'a jamais été possible de semcllre d'accord.

En premier lieu, il n'est point d'industrie, si précaire qu'elle soit, qui ne se croie fondée à réclamer sa part du privilège, une fois établi, et n'entende être préservée des atteintes de la concurrence étrangère. Dès lors comment distinguer entre elles? a quels signes reconnaître celles que l'économiste anglais voudrait assujettir à un traitement particulier, comme étant susceptibles de rendre au pays avec usure les faveurs dont elles auraient été l'objet? C'est là une opération délicate, et qui soulèverait plus d'une plainte, amènerait plus d'une difficulté. Évidemment entre les industries il n'y aurait pas de choix possible: toutes voudraient être mises sur le mémo pied ; toutes demanderaient à être protégées, ne fût-ce qu'à titre d'essai. De là un premier échec pour la transaction de M. Stuart Mil!. Reste maintenant le second terme de celle transaction, — la durée du droit protecteur. Il

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n'est pas besoin de s'y arrêter longtemps pour y découvrir tles difficultés non moins insolubles. A quel délai se tenir? comment fiïer le moment précis où une industrie a acquis une force suffisante pour la lutte el peut sans inconvénient passer d'un régime de laveur à un régime de liberté? Attendre des industries elles-mêmes la déclaration sincère de leur force et un acquiescement à un changement d'État est une illusion qui n'esl pas permise lorsqu'on a quelque expérience des faits. Les industries ne souffrent pas qu'on les trouble dans leurs habitudes, el s'alarment de tout ce qui a le caractère d'une nouveauté. C'est donc malgré elles et contre elles qu'il faut prendre un parti, et, quand on en est là, quand il s'agit d'imposer ce qu'elles ne veulent pas admettre, la question d'opportunité se réveille et prend des formes irritantes qui troublent l'action dos pouvoirs publics. Un débat s'engage, des chiffres sont produits, des enquêtes s'ouvrent, et, au milieu d'affirmations contradictoires, le temps s'écoule au profit du régime existant. Tel est le spectacle qui nous a été plus d'une fois donné, dans des circonstances semblables et avec un résultat qui variait peu.

C'est donc une imprudence au moins, el une imprudence gratuite, que d'admettre sur ces deux points, — le choix des industries à proléger et la durée de la protection, — une exception qui frappe ia règle d'impuissance. Peut-élre M. John Stuart Mill a-

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t-il cru désarmer ainsi ses adversaires; ce sont ses propres amis qu'il a désarmés. Il nous laisse en présence d'un principe qui n'a plus de sanction et en butle aux subtilités ordinaires de l'intérêt privé. Pour une science, aucun terrain n'est plus mauvais, et l'économie politique ne saurai! l'accepter sans déchoir de son rôle ni dévier de son objet.

On connaît maintenant les opinions de M. Mill sur la question du libre échange, qui était naguère l'aliment principal des controverses économiques. Ce point de délai! étant vidé, nous pouvons entrer dans l'examen du livre, eu limitant notre tache à l'exposé des principes généraux. Deux vues qui semblent erronées, — l'une ii propos du principe d'association, l'autre à propos du principe de population , — réclameront seules une attention spéciale. Après avoir ainsi donné pour complément a l'appréciation du livre l'étude de faits que l'auteur semble ignorer ou méconnaître, il nous sera aisé de constater en peu de mots quel est l'étal de la science économique en Angleterre, et quel mouvement lut a imprimé la nouvelle législation des intérêts.

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