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par un consentement officieux on de vaines remontrances. Des deux cotés du détroit, cette conduite a excité quelque surprise, elle :i mémo provoqué le blâme. L'oubli, l'abandon des traditions, étaient llagranls; on a été jusqu'à parler de déchéance. Ce n'était plus, disait-on, la politique des Pitl et des Casllereagh, celle qui avait animé et soutenu - les esprits dans de longues et pénibles luttes. Cette politique d'autrefois ne se fût point accommodée de ces coinpromis qui tournent les difficultés au lieu de les prendre de front; elle n'eût point cédé à cette inertie qui vise à l'habileté et côtoie la faiblesse ; elle eût été plus prompte à agir, plus ferme dans ses résolutions, plus déterminée à les faire prévaloir. Ainsi ont parlé des juges sévères.
■ D'où viennent donc ces accès d'indifférence de l'Angleterre après tant d'accès de vive susceptibilité'.' D'où vient surtout que-le pays s'y associe par une longanimité qui peut passer pour de la connivence? S'il y a faute, où sont les coupables 1 ! On a désigné les hommes de l'école de Manchester; on a accusé leurs écrits, leurs actes, même leurs succès. En excitant outre mesure le sentiment de l'intérêt, ils auraient porté, assure-t-on, un préjudice irréparable aux sentiments d'un ordre supérieur; ils auraient énervé et perverti les âmes. Celte langueur dans l'opinion, celte hésitation dans les desseins, c'est à leur influence qu'il faudrait les attribuer, lis ont voulu soumettre au calcul des questions
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qu'on dort dégager de cet élément, sous peine de les voir se dénaturer et se réduire. Les comptes d'un grand État ne se règlent pas comme un inventaire de fabrique, où chaque objet ne vaut qu'en raison de ce qu'il coûte et de ce qu'il rend. Sans négliger sa richesse, un grand État est tenu de songer aussi à son honneur. Il a des devoirs de position, un nom à défendre, un rôle a jouer, une destination historique, des intérêts même dans le sens élevé du mol, tout ce qui fait le titre et la force d'une communauté, tout ce qui la classe, la distingue el lui assure le respect. La moindre défaillance dans cette mission est un commencement de déclin. Une nation qui s'efface prononce 3a propre sentence, les perles qu'elle a voulu éviter lui arrivent sous d'autres formes; elle souffre dans ce qu'elle a cru le mieux garantir : la sécurité, qui est la compagne de la puissance, lui échappe insensiblement; elle n'a plus au dehors la même importance cl n'y montre plus le même orgueil : le prestige est détruit, elle se sent diminuée.
Telle est l'accusation ; mais les hommes de l'école dcMauchester ne sont point a court d'arguments.Quand ils se lignèrent il y a vingt ans contre la loi des céréales, ils savaient bien que le succès de leur réforme affecterail d'une manière profonde la politique de leur pays. Cette crise est arrivée, et ils persistent à la croire salutaire. I*e sentiment de l'intérêt, dont ils s'appuyaient, n'est pas aussi vulgaire qu'on le dépeint el vise pins
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haut qu'on n'affecte de le dire, il n'csl que l'inslrument d'une pensée chrétienne el morale. Dans le développement des échanges, ils voyaient en première ligue l'union plus intime des peuples. Des rapports fréquents devaient amener entre eux de meilleurs procédés; plus ils se connaîtraient, moins ils seraient enclins à s'aigrir et à rompre. Pour cette œuvre de conciliation, ni les classes dominantes, ni les gouvernements, n'ont l'esprit qui convient : on s'y fait un jeu du repos et des intérêts de la communauté ; c'était donc à la communauté qu'ils s'adressaient eu l'invitant à résister au goût des aventures, familier aux classes dominantes et aux gouvernements. Que par suite les traditions en dussent recevoir un échec, que l'on fil moins de sacrifices à la fausse grandeur, aux surprises el aux calculs des partis, aux entraînements de la domination, peu leur importait; ils n'admettaient pas que cette politique fût la plus sûre, ni ta meilleure, ils en pressentaient une autre où la dignité serait maintenue à moins de frais et l'ascendant au prix de moins de violences. Ils se-disaient qu'à s'imposer toujours et partout, un État, si puissant qu'il soit, prend une charge au-dessus de ses forces, qu'il se blesse en blessant autrui, et ne réussit qu'en semant dés rancunes. Même bien remplie, la tâche est constamment à reprendre, el loi ou lard elle écrase ceux qui s'y sont volontairement condamnés.
.le n'ai pas à juger encore ce procès; je l'expose seulement cl mets les parties en présence : ce que j'en
veux faire ressortir, c'est le rôle qu'y jouent les hommes de l'école de Manchester. Un semble d'accord pour leur attribuer, dans une certaine mesure, la trêve des esprits, l'échec porté à l'humeur guerroyante, la désuétude des traditions et la tiédeur qui succède à d'anciens emportements. Dans ce sens, l'histoire de celte école n'est pas celle d'un homme ni de plusieurs hommes, elle devient commune a la grande famille à laquelle ils appartiennent. Derrière les individus, la nation se montre, et l'intérêt s'élève en même lemps que le cadre s'élargit. C'est ainsi que se présente l'une des physionomies les plus caraclérisées de ce mouvemen!, celle de M. Richard Cobden. Il en est incontestablement le chef, il en a été l'amc. Les détails de sa vie pourraient se résumer en quelques pages, mais ils se lient à un effort et à des résultats dont l'Angleterre est encore remuée, et qui affectent sa politique autant que ses intérêts ; à ce litre, quelques développements sont nécessaires.
Dans un pays libre et avec une race douée d'une fierté naturelle, comment une aristocratie a-t-elle pu jusqu'ici se maintenir? Ses services, si éclatants qu'ils soient, n'expliquent pas seuls sa durée; d'autres ont péri qui avaient le même droit de vivre. Par quels me-
rites celle-ci s'est-elle préservée'.' On en a cité deux : lu respect et la défense des institutions, une grande habileté de conduite. Il est constant que l'aristocratie anglaise n'a manqué ni à l'un ni à l'autre de ces devoirs; elle n'a ni empiété ni résisté mal à propos. Elle a su toujours abandonner à temps les positions qu'elle ne pouvait défendre, et a mis dans ce mouvement de retraite une certaine dignité et beaucoup de bonne grâce. Après avoir lulté contre les réformes, elle y a cédé en les prenant en main et en les tempérant. Cependant avec un autre peuple ces concessions judicieuses n'eussent pas suffi ; il a fallu que des dcui parts on se tint en garde contre les entraînements el qu'à la modération dans la défense répondit la modération dans l'attaque. Ailleurs on ne s'arrête pas ainsi; dans l'enivrement de la victoire, ou ne laisse rien debout, sauf à se châtier de cet excès en tombant dans l'excès contraire. Comment le peuple anglais s'esl-il refusé à ces tristes exécutions? Les instruments ne lui manquaient pas; il a les libertés de la presse et de la plate-forme, il a le droit de réunion el au besoin l'agitation des rues. Que de tentations pour tout soumettre au même niveau, briser les compartiments artificiels, abaisser ce qui s'élève, proscrire ce qui se distingue! Ce spectacle va si bien aux passions de la foule; pourquoi ce peuple ne sel'est-il pas donné?
Plusieurs motifs l'en ont empêché. Le premier et le plus puissant, c'est qu'il réfléchit à ce qu'il va faire.
Et I C H A It U COBDEN. 7
Ne serail-il pas contenu par le scrupule de nuire à autrui, qu'il le serait par la crainte de se nuire a luimême. Avant l'acte, il en calcule les suites et ne veut pas s'exposer à perdre plus de terrain qu'il n'en aurait gagné. Le second motif, c'est que ce privilège conféré ii une classe Halte plutôt qu'il ne froisse l' orgueil des aulres. Cette aristocratie n'a point de cadres fermés ou seulement ouverts à la faveur; le mérite y conduit aussi bien que la naissance. A côté d'anciens noms y figurent des noms nouveaux qui rajeunissent et retrempent l'institution, où viennent se confondre dans une parfaite égalité tous les services et toutes les gloires. Ensuite cette aristocratie ne prétend pas gouverner seule ; elle n'impose pas ses médiocrités au pays, elle laisse le pouvoir où il doil être pour le bien commun, entre les mains les plus capables et les plus dignes. C'est ainsi qu'on désarme les passions en élevant les caractères. Que d'hommes nés dans les plus humbles rangs ont, par leur seule valeur, franchi les degrés de la hiérarchie et exercé une influence décisive sur les destinées de leur pays! Il suffit d'en citer deux qui appartiennent à ce siècle et ont une affinité d'origines; Wilberl'orce et M. Cobden. Au nom de l'un se rattache l'affranchissement des esclaves, au nom de l'autre l'affranchissement du commerce; le premier est sorti d'un port de mer, le second d'une ferme pour passer de là dans un comptoir.
C'est à Mindhurst, dans le comté de Susses, quena-
quit, en 1804, M. Richard Cobdcn, el rien dans son enfante ne faisait prévoir qu'il dût appartenir à l'industrie e( y marquer fortement son passage. La contrée est plus agricole que manufacturière; son père était un cultivateur chargé de famille, vivant sur un petit domaine qui suffisait à peine à ses besoins, el dont plus tard il fui dépossédé. Le jeune Richard passa doue par la rude école de la nécessité; i! ne connut dans son premier âge que le travail des champs, et le plus humble de tous : ii gardait les moulons. On a fait à ce sujet un rapprochement curieux : prés de la maison de son père était le château do Godwood, résidence du duc de Richmond, qui devait se montrer plus tard l'un des ardents défenseurs du privilège territorial. Qui eût dit alors au seigneur de celte résidence qu'entre lui el ce pauvre pâtre s'engagerait un jour, aux yeux du pays attentif, un duel où il n'aurait pas le beau rôle et qui se terminerait par un éclatant échec? Qui lui eut fait supposer que dans la tête de cet enfant naîtrait la pensée téméraire de s'attaquer à ce que les traditions avaient consacré, au droit de prélever, par des artifices de législation, une dime sur les besoins de la communauté, et de tirer des produits du sol un prix supérieur à celui qui résulte d'un marché librement ouvert et d'une loyale concurrence?
Il est à croire que l'éducation du jeune Richard se ressentit, dans la période des débuts, de cette condition précaire cl de cet assujettissement forcé. Il fallut
s'en tenir aux premiers éléments, à ce qui se trouvait à portée dans la limite des heures disponibles et des ressources des parents. Plus tard, quand M. Cobdcn s'oppartinl, l'œuvre fut à refaire, et il ne s'y épargna pas. A ses aulres mérifes il joint celui de s'être formé lui-même. Dès l'adolescence, on put remarquer chez lui les signes auxquels se reconnaissent les vocations décidées : un esprit vigoureux, un caractère fortement trempé, un besoin d'activité qui des petites choses s'étendait aux grandes, une ambition contenue, et où l'ardeur n'excluait pas le calcul. Il avait en outre ce don bien rare de se séparer des idées convenues et de les soumettre au contrôle de ses propres réflexions, puis, sa conviction une fois arrêtée, la 'force d'y persister, quels que lussent les obstacles, et de garder néanmoins les limites au delà desquelles il eût rencontré l'isolement. Sous ce rapport, ses débuts furent une sorte de préservatif, Avec des études plus spéculatives, il eût dévié vers l'utopie et partagé le sort des esprits qui oublient les faits dans l'enivrement des principes. M. Cobdcn dut à son étoile d'être placé sur un terrain plus consistant; il s'inspira du bruit des ateliers plus que du silence du cabinet, il vit les industries à l'œuvre, et put toujours invoquer l'expéricnceà l'appui de la démonstration. C'est ainsi que son succès s'explique. Dans les réunions où plus lard il eut à développer ses projets de réforme, jamais son tact ne le trahit. S'il atteignit l'éloquence, ce fut par un art na-
lurcl, et eu restant dans des sujcls familiers. Entre lui et son auditoire existait une eommunaulé de sentiments, de notions, d'origine, à laquelle il conformait son langage. Enfant du peuple, il touchait la libre populaire par des sorties tantôt véhémentes, tantôt ironiques, contre les abus du privilège seigneurial ; homme du métier, il entrait dans des détails auxquels sa vie commencée dans les champs et continuée dans la manufacture l'avait successivement initié, — orateur sans y prétendre, et mieux servi par ses instincts que s'il en lût sorti pour chercher l'effet dans des moyens moins simples et moins appropriés.
Quand il fut en âge de choisir une carrière, M. Col)den n'eut qu'à obéir à la destinée, 11 avait un oncle qui exerçait à Londres l'industrie des toiles peintes; c'est près de lui qu'il se rendit et commença son apprentissage commercial. La maison était le siège d'un travail très-actif, trop actif peut-être, car à quelques années de là elle fut emportée par des spéculations qui excédaient ses ressources; mais les erreurs mêmes de l'oncle prolitèrent à l'éducation du neveu. Avec un bon sens précoce, il vit et jugea lés fautes commises, et quand il agit par lui-même et pour lui-même, il se garda d'y tomber. Son premier acte, dans ce moment d'épreuve, atteste combien déjà son caractère était réfléchi. A côté et au-dessus des motifs particuliers auxquels l'échec de son oncle pouvait être attribué, il avait entrevu des causes plus générales. Les belles
ItlCHARll COBDBK. 11 toiles peintes, celles qui exigent plus d'art el de goût, s'étaient jusqu'alors fabriquées à Londres, où se trouvaient les ouvriers les plus ex péri nie ni es et les plus habiles dessinateurs; Manchester n'imprimait encore que des toiles communes. C était comme un partage d'altribu lions qui d'un côté donnait un produit plus parfailavee une main-d'œuvre plus coûteuse, de l'autre un produit inférieur nu prix le plus réduit. M. Cobden se demanda s'il n'y aurait pas avantage à réunir ces deux genres de fabrication dans les mômes mains et dans la môme localité, l'une servant de modèle a l'autre, et toutes deux s'aidant par le contact. Transporter à Londres l'impression des toiles communes, il n'y fallait pas songer; les charges de la vie dans une grande ville sont incompatibles avec des salaires modiques, introduire au contraire à Manchester l'impression des toiles supérieures était une combinaison qui se présentait avec des chances favorables. Il ne s'agissait que d'attirer à Manchester de bons ouvriers et de bons dessinateurs. C'est ce qu'entreprit M. Cobden. Mieux que personne, il était en position d'y réussir. 11 n'emporta de Londres que son idée; elle suffit pour lui ouvrir une carrière qui, d'abord modeste, alla chaque jour s' agrandissant. Pour l'industrie des toiles peintes, ce fut une révolution : au lieu de deux sièges, elle n'en eut plus qu'un, et peu a peu le Lanças h ire s'en empara au détriment du Middlesex.
Pendant plusieurs années, l'ambition de M. Cobden
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ne se porta point au delà du soin de son industrie. Commis, puis intéressé dans une maison, enfin chef de maison lui môme, il gagnait lentement du terrain, sans autre prétention que d'arriver à la fortune par le travail et la probité. En. môme temps il achevait son éducation par de fréquents voyages, visitait la France, la Belgique el la Suisse, où rien n'était indifférent à un esprit curieux comme le sien. Longtemps il se renfer-
voyail pourtant se succéder des agitations qui avaient leurs programmes et leurs héros. Dès 1832, le célèbre Cobbett y avait l'ait un appel aux radicaux et couru les chances d'une candidature au parlement Fils de cultivateur comme M. Cobden, animé de colères que l'âge n'avait pas refroidies, il se présentait avec des titres qui ne prêtaient point il l'équivoque et des écrits où sa haine pour l'aristocratie était allée jusqu'à l'outrage. Il avait pour clients les cent mille abonnés d'une feuille populaire, la plus redoutable que le gouvernement eût jamais rencontrée. Plus tard, ce fut le tour de Feargns O'Connor, qui ralliait les ouvriers sous les drapeaux d'une charte, monument de vertige, d'où se dégageaient à chaque article la désobéissance aux lois et l'indiscipline envers les maîtres. M. Cobden élait trop avisé pour donner dans de pareils égarements ; il laissa passer avec une égale indifférence les cliartistes et les radicaux. Ceux-ci étaient finis, ceux-là odieux ; tous devaient s'éteindre dans l'impuissance. Peut-être
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avait-il, comme les radicaux, ses griefs particuliers contre l'arislocralie, et pensait-il, avec les chartistes, que le sort des ouvriers pouvait être amélioré ; mais il ne séparait pas les réformes des moyens réguliers de les obtenir. Son caractère répugnait aux violences. Sans avoir la conscience de ce qu'il serait possible et utile de faire , il jugeait netlement ce qui devait avorter.
Pour la première fois, en 1835, M. Cobden se mêla ouvertement de questions politiques. M. Archibald Prentice raconte' que, en sa qualité de directeur du Manchester Times, il reçut, dans le printemps de cette année, des communications intéressantes, qu'il livra à la publicité. L'écrivain ne s'était pas fait connaître, et malgré le succès de ces articles, son nom restait une énigme, lorsqu'un petit volume, intitulé l'Angleterre, l'Irlande et l'Amérique, fut déposé dans les bureaux du journal avec la suscrïption accoutumée : « De la part de l'auteur, b Sur-le-champ M. Prentice reconnut la plume de son écrivain anonyme. C'était M. Richard Cobden, qui avait cherché dans ces ébauches un délassement aux soins de la fabrique. Son écrit était une réponse à un pamphlet que venait de publier M. I!rquhart, et qui avait loutes les allures d'un défi jeté à la Russie. M. Cobden, qui a pour la paix un goût trèsprononcé, s'efforçait de calmer les ardeurs du partisan
•llisiorn ûfthe anli-eern-laK Isegwe. ï roi.
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de la guerre, et, avec un mélange de raison et d'ironie, frappai! les partis politiques et les préjugés nationaux par-dessus la tète de son antagoniste. Il disait, que la meilleure diplomatie est celle des relations, et qu'aucun succès militaire ne vaut la conquête d'un débouché Il préludait ainsi aux joules qu'à quelques années de là il devait engager sur l'estrade des réunions publiques. L'écrit de M. Cobden, qui fil quelque bruit, fut suivi d'un second sur le môme sujet'. On trouvait piquant qu'un écrivain sorti de la fabrique donnât des leçons à des publicistes émérites et opposât à leurs jactances le langage du bon sens. On sut gré aussi à M. Cobden d'avoir pris la défense de l'intérêt commercial contre des déclamations au moins inlempeslives. Désormais son non) prit de la notoriété. On s'accordait à dire qu'il y avait dans cet homme plus que l'étoffe il'un manufacturier, et que le discernement qu'il avait montré dans la conduite de ses affaires privées l'accompagnerait dans t'élude et la discussion des affaires publiques.
C'est surtout parmi la jeune population des fabriques que M. Richard Cobden avait trouvé des partisans, et il employa son inlluence au profit d'une classe à laquelle il avait longtemps appartenu. L'instruction technique était en honneur à Manchester; dans une ville d'affaires, ce qui domine, c'est l'utilité. La cnltu re
* Ruttophobia, cheiTait.
IlICHAKl) COUDES. 15
intellectuelle et morale élait plus négligée, elle manquait d'un foyer public. Secondï; par quelques amis, M. Cobden fonda un atheiiteum où, après leur laehc rem plie, les employés purent trouver des distractions moins coûteuses et plus profitables que celles des tavernes et des cafés. Des moyens d'étude y étaient mis il la disposition de ceux qui éprouvaient le hesoin d'orner et de perfectionner leur esprit ; aux autres on avait ménagé des délassement variés; pour tous, c'était un point de réunion où ils s'éclairaient par l'échange des idées et se formaient par la meilleure des disciplines, l'espril de corps. Nulle part le succès de ces institutions, si nombreuses en Angleterre, n'a été plus grand que ilans le comté de l.ancastre. M. Richard Cobden eut les honneurs delà séance d'ouverture; il y fil son début dans l'art de l'improvisateur. C'était une épreuve qu'il n'affronta point sans émotion. Rien dans sa carrière ne l'y avait préparé : il n'avait pour s'inspirer qu'une facullé naturelle, encore en germe : il répugnait à l'emphase, aux formes académiques, dont l'éloquence anglaise ne s'était pas dépouillée ; il ne voulait réussir que par la simplicité unie au bon sens. Ainsi disposé, il occupa la chaire. H a raconté plus lard que la vue de cet auditoire, redoutable dans son recueillement, lui enleva jusqu'à la conscience de ses paroles. Un nuage passa devant ses yeux, et il eût quitté la partie si les forces de sa volonté n'eussent dominé cette défaillance. 11 acheva néanmoins son discours, mais sous
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l'empire d'une telle obsession que le lendemain seulement et par la leeture des journaux il sut ce qu'il avait dît : singulier début pour un homme qui, pendant plus do. dix années, devait marquer chaque pur de sa vie par uiid harangue, et répandre de ville en ville des opinions qui n'étaient pas toujours du goût de ceux qui l' écoutaient 1 II parait même que celle défiance n'abandonna pas M. Cohden dans ses campagnes les plus heureuses. Vétéran, il restait sous le coup des «notions qu'il avait ressenties à son premier l'eu. Seulement il s'en rendait mieux maître : ce travail intérieur ne se montrait au public que par une chaleur plus communies live-, et ni l'espril d'à- propos, ni l'aisance do l'orateur n'en élaient altérés; celle timidité, cous l'aiguillon du devoir, prenait les formes de la hardiesse.
11 donna bientôt \me preuve de celle vigueur rélléchie. Manchester vivait alors sous l'empire de la lielion la plus étrange. Avec ses 250,000 habitants, sa merveilleuse industrie, ses richesses accumulées, celle ville n'élait encore, légalement parlant, qu'un simple bourg, relevant d'un seigneur, le lord du manoir, comme on l'appelait. Ce lord dirigeait l'administration, levait des taxes, imposait des patentes, frappait les ventes d'une sorte de droit d'aubaine. Point de représentation locale qui agitât librement les intérêts de la cilé et donnât à la population la garantie de sa surveillance. Le respecl des traditions, si puissant chez nos voisins, avait maintenu ce régime; on le suppor-
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tail comme un mal familier; l'esprit féodal survivait au milieu de cette activité toute moderne. M. Cobden éveilla chez les fabricants le désir de renverser ce vieux débris. On se réunit, on se concerta; une petite agitation locale fut résolue. Il y avait lieu de croire que des institutions semblables céderaient au premier effort. Appropriées à uu village, elles devenaient une insulte el un déni de juslice pour une grande cité. Cependant le lord du manoir résista et entraîna dans sa cause le parti qui se sentait menacé. Hien des bourgs se trouvaient dans le même cas, el si Manchester était une évidente exception, on pouvait, d'exception en exception, Être conduit à la ruine dit principe. Il fallut donc lutter, et M. Cobden ne fut pas l'un des moins ardents à la lutte. Le résultat, dans un pays sensé, ne pouvait élre douteux. On reconnut enfin que Hancbes-* 1er avait acquis le droit de s'appartenir; une corporation municipale remplaça le seigneur. La population ne se montra point ingrate pour ceux qui l'avaient émancipée ; presque tous les membres du comité d'agitation figurèrent dans le nouveau conseil. M. Cobden fut élu alderman, M. Thomas Polter eut le litre de maire et devint en mémo temps baronnet. Manchester applaudit: s'il perdait un lord du manoir, il en avait la monnaie.
C'était encore un succès; M. Cobden se mettait de plus en plus en évidence. Nommé membre de la chambre de commerce, il y trouva l'occasion de montrer son aptitude. Une nouvelle suite de voyages acheva de le mû-
rir, Ouoiqu'il s'y occupât beaucoup de ses affaires, les vues générales te dominaient : l'attention que d'autres voyageurs portaient sur les monuments, il l'appliquait aux institutions et il leur influence sur le bien-être des peuples. Le champ était vaste; il s'attacha à l'explorer. Il parcourut la Turquie, l'Egypte, la Grèce, en étudiant le travail sous les diverses formes qu'il revêt selon les régimes, les climats, les races ; puis, pur le Danube, il pénétra en Allemagne, où une marqueterie d'États faisait l'essai d'un régime commun en matière de douanes. La ligue des villes libres le frappa surtout, et si fortement, que plus lard il leur emprunta ce mot de ligue comme un des secrets de leur force. Celte vieille hanse qui avait pour objet de mettre les richesses privées à l'abri des déprédations seigneuriales lui parut être d'un bon exemple pour les pays où l'extorsion était encore en honneur, quoique plus adoucie. Dans les deux cas, il s'agissait d'une rançon, imposée ici par la force, là par la loi. Ses allusions à ce sujet étaient fréquentes; il insistait sur l'impression que lui avaient laissée, le long du Danube et du Rhin, ces vieux châteaux, repaires de violences jusqu'au jour où les marchands s'unirent pour les réduire et les démanteler. « J'ai vu ces ruines, s'écriait-il, elles attestent la puissance qui réside dans une défense commune. Les privilèges du sol, si l'on s'obstine à les maintenir, tomberont en poussière comme les créneaux et les tours de ces citadelles de l'exaction. »
L'es privilèges du sol avaient pour principal appui la législation des grains, qui frappait la consommation d'une laxe au profil des délenteurs de la terre. L'instrument était l'échelle mobile, dont le mécanisme bien connu aboutissait au maintien artificiel des prix. Audessous d'une certaine limite, portée d'abord à 80 shillings, puis descendue à 73, les grains étrangers rencontraient un droit qui était l'équivalent d'une prohibition; ce droit était alors d'un shilling par quarler; il s'élevait à chaque shilling de baisse dans les prix, de manière à arriver à 27 shillings quand le blé en valait 60. L'entrée libre ne se conciliait qu'avec des prix de disette. Le jeu de ce larif n'avait rien d'équivoque ni pour ceux qui en profilaient ni pour ceux qui en souffraient; c'était une haute paye ménagée aux propriétaires et aux fermiers, une garantie contre la réduction de leurs revenus. Ces avantages accordés à une classe correspondaient à des préjudices, ù des souffrances infligés aux autres. La moindre intempérie suffisait pour porter le trouble dans l'approvisionnemenl, et aucun commerce régulier ne pouvait s'établir sous la menace de celte laxe variable. A diverses époques, ou en avait éprouvé les tristes elïels En 1800 et 1801,1e blé avait valu 110 et 115 shillings le quarier,122 shillings en 1812, 10B shillings en 1813, 04 shillings en 1 817, c'est-à-dire 43 francs en moyenne pour notre hectolitre. Avec la paix, celte situation ne pouvait qu'empirer et empirai! en effet. D'un côté, la
population tendait à s'accroître; de l'autre, la production des grains demeurait à peu près station nai re In défaut d'équilibre se déclarait entre l'aliment et les bouches à nourrir. De là celle conséquence que la demande excédait toujours l'offre : l'acheteur se mouvait à la merci du vendeur, et la concurrence ne s'e\ercail que dans le sens de la hausse. Le marché restait maîtrisé, même avec l'abondance. Il y a plus : une insuffisance manifeste menaçait la production des grains, quel que fût l'étal des récoltes, el des évaluations faites avec soin portaient cette insuffisance à deux millions de quarlers. Comment, sons celte perspeclive, l'agriculture eût-elle maintenu ses prétentions et gardé une lâche qui excédait ses forces? La raison et l'équité lui conseillaient de s'en dessaisir; il y allait de la paix publique. Le temps arrivait où l'approvisionnement étranger, longtemps éventuel, devait être converli eu une ressource permanente.
Celte nécessité avait frappé de lions esprits. H. Hume en 1854, 11. Giay en 1836, avaient fait des motions pour remplacer l'échelle mobile par un droit lixe. M. Villiers s'était montré plus hardi en demandant la suppression complète du droit. Une association formée à Londres, el qui comptait vingt-six membres du parlement, se proposait le même biif . Aucune de ces tentatives n'aboutit. L'effort étail eu raison des chances de succès, et ces chances dépendaient de l'état des récolles : étaient-elles abondanles, l' agriculture se plaignait;
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étaient-elles médiocres, l'industrie. réclamai! a son tour. Le fond du débat variait d'une saison à l'autre el flottait entre ras deux intérêts. Un fait néanmoins devenait évident, c'est que la prospérité de l'industrie se mesurait sur lo prix des subsistances. Florissante en 1835 avec le blé à 39 shillings lequarter, elle éprouva, on 1856 et 1837, une crise affreuse avec le blé à 55 shillings. Beaucoup d'ateliers se fermèrent, d'autres ne travaillaient ijitc quatre jours par semaine; des milliers d'ouvriers furent congédiés, des maisons d'une solidité proverbiale succombèrent devant le resserrement du crédit, et le doute plana sur toutes celles qui avaient des engagements en circulation. L'ébranlement durait encore quand, dans les premiers mois de 1858, M. Cobdcn rentra en Angleterre. Il s'inspira de l'état des esprits et jugea que, abandonnée aux hommes politiques, la réforme serait pour longtemps enrayée. La lâche exigeait des champions d'une autre trempe, étrangers aux ménagements, n'ayant point de position à compromettre, ne se mettant en souci que de frapper juste en frappant fort. Pour cela, il ne fallait pas viser trop haut, ni chercher des noms en crédit : le mouvement devait partir de la fabrique même, prendre des chefs dans ses rangs et se traiter comme se traite une affaire, avec des sacrifices au besoin. M. Cobdcn essaya d'abord d'entraîner la chambre du commerce, mais il vit, à ses résistances, qu'elle suivrait l'impulsion et ne la donnerait pas.
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Un événement,, insignifiant en apparence, vint on aide il ses projets. La récolte de I 838 avait été mauvaise, et des prix de 64 et de 70 shillings par quarter rendaient l'existence bien rude aux ouvriers nécessiteux. Parmi les localités frappées, aucune ne l'était plus que Bolton, située aux portes de Manchester; dans une admirable étude sur sir Robert l'eel M. Guizot a fait de ses souffrances un tableau navrant. Tant de misères, et des misères si apparentes, devaient trouver des voix pour les signaler k la pitié publique. Un vieux docteur, M. Birnie, lit annoncer qu il ferait le soir, dans la salle de spectacle de Bolton , une lecture sur la loi des grains et ses effets. La foule accourut et montra de telles dispositions à l'enthousiasme, que l'orateur en fui troublé. Il hésita, balbutia, brouilla ses papiers, et finit par comprendre qu'il s'était chargé d'une tâche au-dessus de ses forces Au milieu de ce désarroi, un jeune homme s'élança sur l'estrade. C'était un étudiant en médecine, M. Paulton : « Je ne vous demande que quelques minutes, dit-il. — Allez, allez, » s'êciïa-t-on de toutes parts. II ne prit que vingt minutes en effet,- mais ces minutes furent bien remplies. La chaleur de l'accent, la passion poussée jusqu'à l'invective, transportèrent ce public. On l'applaudit à outrance, et on ne le tint quitte
' HevuedesDeax Mnndetdu 15 mai. 1" juillet, i" août et I" septembre 1850.
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qu'après s'êlre mis d'accord avec lui pour l'entendre une seconde fois.
Justement le douleur flowring venait d'arriver à Manchester, où le succès de M. Paulton faisait événement. Le docteur représentait ISolton au parlement, et il ne pouvait être indifférent ii ce qui s'y passait. Aimant, comme dit M. Guizot, a faire du bien en faisant du- bruit, il trouvait là une occasion à sou goûl; il la saisit. Un banquet par souscription eut lieu à i'Iiôtel d'York, et la loi des grains fut le texte des discours qui s'y échangèrent. Celui de M. Bowring fut Lrès-vif ; il arrivait d'Orienl. où il avait rencontré, disait-il, la famine en permanence, et à sou retour il avait la douloureuse surprise de voir que l'Angleterre n'y échappait point. A quoi cela fenait-ii? A l'oubli des nolions de l'échange, si influent sur le bien-élre des peuples. Après lui, d'autres orateurs revinrent sur ce sujet et en des lermes plus véhêmenls; puis on passa aux santés d'usage : celle de M. Paullou ne fut point oubliée. L'élan était donné, il devint irrésistible. Vers la fin de septembre, l'associaiion élail constituée; les arrangements préliminaires comprenaient l'objet, le nom de l'association [anti-com-law), la cotisation, fixée à 5 shillings pour la tenir à la portée des moindres bourses. Sept personnes seulement assistaient à la première réunion ; il y eut affluence dans les suivantes. Un comité de soixante-dix membres fut nommé; dans le nombre figuraient MM. Richard Cobden, John
•Il ÉCONOMISTES MODERNES.
Brtght, Thomas Poller, maire, et un modeste fabricant d'amidon, M. George Wilson, le futur président de la ligue. L'ardeur, l'union étaient manifestes; un seul dissentiment s'éleva. A l'appel de son nom et à propos de la colisalion, M. Robert Stuart, un riche manufacturier, s'écria : «Quoi! cinq shillings ! rien que cinq shillings ! Il nous faudra de bien autres sommes! Inscrivez-moi pour dixlivres ! » Le 20 octobre, le comité provisoire entrait en fonctions : l'agitation commençait.
Les honneurs du début appartenaient à M. Paulton, on l'invita à venir faire des lectures publiques à Manchester : il y fut accueilli avec enthousiasme, et y tint plusieurs séances. Ce fut dans l'une d'elles qu'il récita quelques vers dont la rime, invariablement reproduite, resta dans les mémoires, a Que veulent les lords, ces marchands de grains? La rente. Pourquoi envoient-ils leurs frères au combat ? Pour la rente. Pourquoi votentils chaque année des millions arrosés de sang? Pour la rente. Leurs richesses, leur santé, leur joie et leur mécontentement, leur but, leur pensée, leur religion, se résument par un mot : la rente, la rente, la renie ! » Celle rente bafouée était la rente de la terre, le revenu du sol. On peut juger du Ion que déjà prenait la querelle : c'était la mise au ban d'une classe, on ne s'en cachait pas. Ces intempérances de langage répondaient aux émotions du dehors; il s'y joignit bientôt des actes plus sérieux. La chambre de commerce comprit qu'elle ne pouvait persister dans son indifférence;
elle se réunit le 20 décembre, et un grave débat s'y éleva : il s'agissait de savoir si l'industrie, en se déclarant contre fa protection en matière d'agriculture, y renoncerait en même temps pour elle-même. M.Cobden se prononça nettement pour l'affirmative. « Rigoureusement, dit-il, l'assimilation des deux privi léges n'est point exacte : !a concurrence intérieure ne s'y exerce pas de la même manière : pour l'industrie, elle est sans limites; pour l'agriculture, elle est limitée par les surfaces à exploiter. Il convient cependant d'écarter les chicanes de détail, et garder le privilège pour soi, en le refusant à autrui, serait une inconséquence. » Après une discussion assez vive, celle opinion prévalut, et dans une adresse dont la rédaclion lui fut confiée, M. Cobden la reproduisit en des termes qui ne laissaient point de prise à l'équivoque. Il voulait qu'il lut constant que l'industrie brûlait ses vaisseaux. » Convaincus, est-il dit dans celte pièce, que le fondement d'une justice commerciale est le droit qu'a tout homme d'échanger les fruits de son travail contre ceux des aulres peuples, les pétitionnaires supplient la chambre des Communes d'abolir les lois relatives à l'imporlalion des grains et autres denrées alimentaires, el de faire aboutir à leur plein développement, tant pour l'agriculture que pour la manufacture, les vrais et pacifiques principes du libre échange, u Celte adresse n'essuya pas d'objection sérieuse. Appuyée par l'une des notabilités de la fabrique, M. Greig, elle fut
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adoptée a la presque unanimité des membres de la
chambre.
Cet incident marque pour les grands industriels de Manchester le passage de l'expectative à l'action. Du côté de la population ouvrière, le mouvement n'avait rien d'indécis; il gagnait de proche en proche. La grande industrie, le haut commerce hésitaient encore : ils craignaient les aventures; ils ne s'engagèrent résolument et définitivement qu'a l'appel de leurs représentante officiels. Dés ce inomenl , l'association provisoire s'effaça devant une plus grande, où les movens d'action ctaîenl. mieux en rapport avec les diflicultés de la lâche et les ressources des adhérents. Au\ souscriptions de 5 shillings succédèrent des souscriptions au tremenl significatives. <■ Donnons un peu de ce que nous aven*, s'écria gaiement 31. tlobden, afin de sauver le reste! » 11 s'inscrivit pour'100 livres sterling; d'autres s'engagèrent pour la même somme; d'autres enfin pour 50, 50, 25, 10 et 5 livres. On réunit en moins de quatre semaines 0,156 livres (environ 155,000 francs). Si ce n'étaient pas encore les magnifiques collectes qui signalèrent la dernière période, c'étail déjà uneluffre respectable et très-su (lisant pour un début. Un grand conseil fut élu en séance générale; il comptait cent sept membres et se subdivisait en comilès chargés d'aliributions spéciales. M.Cobden figurait dans les deux comités principaux, le comité exécutif et le comité des finances. M. .1. B. Smilli
RICIU11D COBDBK. 27 était président, el M. John Ballantyne secrétaire de l'association. Réorganisée sous cette l'orme le 28 janvier 1839, l'association devenait un instrument dont la trempe paraissait solide ; il restait à voir quel parti en tireraient les mains entre lesquelles il était tombé.
Une force collective a besoin d'un homme qui la règle et la dirige. Dans l'agitation naissante, M. Cobden est cet homme : on l'y voit dés la première heure el au premier rang. Les orateurs brillants, les noms accrédités viendront plus lard : ils vont toujours du côté de la vogue: mais M. Cobden avait eu incontestablement les honneurs de ce travail d'organisation sans lequel une entreprise n'est point viable. A rencontre des opinions qui admettaient un droit fixe en place du droit mobile, il avait soutenu et fait prévaloir la franchise absolue et la suppression de tout droit : il avait, déjouant des vœux secrets, amené la manufacture à se désister de ses privilèges pour qu'elle fût mieux fondée il combattre ceux de l'agriculture. Il avait préparé le terrain au nom d'un principe élémentaire, l'égalité de traitement el la liberté pour tous. Celte justesse et cette promptitude de coup d'œil allaient le porter en avant dans des démonstrations plus décisives.
Réduite à Manchester et aux environs, l'agitation gardait un caractère local dont il importait de la dépouiller. Les adhésions arrivaient en foule, des pétitions se couvraient de signatures: Glasgow en avait
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réuni qualre-vingt mille, Leeds quinze mille; les autres villes manufacturières promettaient des chiffres équivalents; c'était par millions qu'avanl peu on compterait les partisans de la réforme. S'appuyanl de ces faits, M. Cobden proposa et fît adoplcr une motion qui désignait Londres comme lieu de rendez-vous a ces associations éparses, les invitant à choisir des délégués qui s'y réuniraient le i février 1859, à midi, à l'hole! Brown. Au jour et à l'heure Osés, trente et un délégués s'y rencontraient. Manchester, Bol ton, Liverpool, Glasgow, Leeds, Stockport, Kensal, Huddersfield, Preston, Birmingham et Londres y étaient représentés. L'hôtel Brown avait été choisi comme étant situé en l'ace de la chambre des Communes. M. Villiers, l'intrépide auteur d'une motion toujours écartée, assislait à la réunion, ei se chargea de présenter à la chambre les délégués des villes manufacturières. Le parlement s'ouvrit, et ni le discours de la couronne ni l'adresse qui y répondait ne firent mention de la législation des i:éi-ë;iles. Lus délégués ne se découragèrent pas. Présents à toutes les séances du parlement, ils l'accablaient de pétitions formidables par le nombre. Comme il l'avait promis, M. Villiers demanda qu'ils fussent admis à la barre. Laclmmbic semblait décidée à ne répondre que par le dédain ; les whigs, alors au pouvoir, ne déguisaient ni leur impatience ni leur mauvaise volonté. Sor les instances de M. Villiers, il fallut pourtant s'expliquer, et lord John Russell se re-
RICHARD GOBDEEi. 2!> trancha dans un refus formel. Une enquête était demandée; on alla aux voix : 172 voix admirent l'enquête, 361 voix !a repoussèrent. C'était une partie perdue ou ajournée du moins. Avant de quitter Londres, les délégués tinrent une dernière séance. Beaucoup de membres du parlement y assistaient, avec les rédacteurs des journaux influents et les hommes qui s'étaient signalés par leur dévouement à la cause de la liberté du commerce. Devant cette réunion, M. Cobden prononça un de ses discours les plus heureux. C'est là que, rappelant la destinée des villes lianséa tiques, ii les cita comme un exemple à suivre. « Eli bien! s'écria un des assistants, si nous formions une Hgueî — Oui, reprit M. Cobden, formons une ligue, une ligue contre la loi des grains. » Le mol eut du succès, et devint pour l'association comme un second baptême. Elle devint la ligue; elle eut, pour répéter les expressions de M. Guizol, un chef populaire et un nom éclatant.
Le résultat de celte épreuve fut de ramener l'agitation dans son foyer, accrue en force par le bruit qu'elle avait l'ail. A peine de retour, les délégués rendirent compte de leur mission, (l'un ton qui se ressentait du désappointement essuyé. Le vent était à la guerre; on s'y préparait dans le camp opposé, et, sur deux points, les hostilités avaient commencé. La première attaque vint de la Société centrale d'agriculture. Dans une réunion où elle attira la grande noblesse du comté se produisirent des arguments en laveur du maintien
50 ÉCONOMISTES HODERNKS.
de ia législation des crains. On soulint <jue, pour l'activité rurale, c'était une question de vie ou de mort, et qu'à moins de 80 shillings par quarter il était impossible d'avoir pour le blé un prix rémunérateur, de bons gage* pour les journaliers, et des revenus satisfaisants pour les propriétaires. On traita les partisans de la réforme d'incendiaires et de spéculateurs, dont le but était de faire émigrer vers les villes les populations des campagnes, afin d'abuser de leur nombre pour faire baisser le taux des salaires et les pervertir par les habitudes de débauche inséparables de ia vie des ateliers. Jusque-là les armes étaient loyales . déclamations contre déclamalions, colère pour colère. Le parti conservateur alla plus loin; il voulut déconcerter ses adversaires par une diversion moins inoffensive et leur opposer des auxiliaires plus résolus. 11 ne s'agissait que d'un peu d'argent à répandre et de quelques meneurs à embaucher; ces choses-là, dans le royaume-uni, se font sans scr.upule.
On a vu qu'il existait, dans les classes populaires, un parti remuant qui avait la prétention de changer de fond en comble les institutions du pays : c'étaient les chartistes avec leur convention nationale et leur suffrage universel, illusion favorite de la multitude. Iles agitateurs de la pire espèce éprouvaient une jalousie mêlée de rage au spectacle de cette agitation plus calme, plus modesle, qui avait un but délini et un appui dans les classes opulentes. Rien de plus
RICHARD COBDBH. 31 facile que de pousser à un scandale des hommes ainsi disposés: on n'y manqua pas. Jusqu'alors, l'entrée des réunions de la ligue était restée libre, les portes n'en étaient point gardées. Dans une séance où l'on devait donner communication d'un rapport, un certain nombre d'intrus se glissa dans la salle, et, dès le début, se lil remarquer par ses airs insolents et sa tenue équivoque. Deux ou trois discours venaient d'être prononcés, lorsque, sur un motd'onlre, le tumulte éclata. « Que l'honnête PatMurphy prenne le fauteuil! » dit une voix. Ce Pat Murpliy était un marchand ambulant qui, avec son haquet, débitait de porte en porte des pommes de terre. Là-dessus réclamations, rumeurs dans l'assistance. Le fauteuil était occupé par M. Thomas Ilarboltle; on l'invita à ne pas s'en dessaisir: « PatMurphy! nous voulons Pat Murphyl » répétèrent les interrupteurs. Le marchand de pommes de terre joua des poings et fendit la fuiile; quand il parut sur l'estrade, on put juger quel était l'homme à qui on faisait un tel honneur. L'honnête Pal Hurphy était ivre; couvert de haillons et chaussé de sabots, il essayait de se frayer un passage vers le fauteuil malgré les résistances du bureau. Ses amis lui prêtèrent mainforte, et parvinrent à l'installer sur un siège devant le président. A peine assis, il entra en fonctions, u Trois salves en faveur île la convention nationale! » dit-il. Les trois salves furent données. « Trois grognements pour l'association contre la loi des céréales! »
H ÉCONOMISTES KODBRKES.
Les trois grognements furent poussés. « Levez vos chaises pour PatMurphy! » A l'inslanli les chaises furent levées, et, au lieu de les remettre à terre, on les jela à la tête des hommes qui protestaient. Une mêlée affreuse s'ensuivit, dans laquelle plusieurs personnes furent blessées. Devant de telles violences, il n'y avait qu'à battre en retraite. Le président donna l'exemple, et la partie honnête de l'assemblée le suivit; en laissa le champ libre aux énergumènes, qui complétèrent les jouissances de la soirée en brisant les quiuquets sous la direction de l'honnête Put Murphy.
De ce jour, on n'entra plus aux réunions de la ligue qu'avec des billets, et, en appuyant cette mesure d'ordre, M. Cobden ajouta : « Loin de moi la pensée d'exclure les avocats rte la loi îles grains, s'ils consentent à une discussion paisible! Mais, au nom des classes laborieuses de Manchester, je proteste contre ces hommes qui à la raison substituent la force, et sont venus ici hier commettre d'odieux altentats contre les propriétés et les personnes. Ouvriers, prenez-y garde, ees amis du bien d'autrui ne vous respeeteiont pas plus qu'ils n'ont respecté ce qui appartient ù notre association; ils s'attaqueront y vos épargnes comme ils se sont attaqués à ce que nous avions payé de nos deniers; ils jetteront des yeux de convoitise sur les fonds de vos sociétés particulières, secours mutuels, assistances en cas de maladie, unions, assurances, tontines ; ils mettront la main sur tout cela, si vous ne les arrêtez à
RICHARD CODDEN. 33
temps. » L'auditoire, où beaucoup d'hommes du peuple avaient été admis, accueillit ces paroles avec des applaudissement. M. Cobden continua en rappelant que la cause de la ligue était surtout la cause du pauvre, pour qui le premier des besoins était l'aliment à bon marché. i< Nous avons adopté un principe, dit-il en terminant, celui d'une franchise absolue de droits; nous n'en dévierons pas. Maintenant nous faisons un appel à tous les hommes honnêtes de cette cité, sans distinction de classes ni de fortunes; iis savent ce qui est écrit sur notre bannière; qu'ils nous abandonnent, si nous ne reslons pas fidèles à nos engagements ! n
La ligue se trouva bientôt fortement constituée; elle pul mettre ses finances sur le meilleur pied. Un second appel de 50,000 livres sterling (1,250,000 francs) avait, comme le premier, réussi au delà de toutes les espérances. Les caisses étaient pleines ; il ne s'agissait plus que de donner à cet argent un bon emploi. On créa un organe sous le titre de: Circulaire contre la loi des grains, litre qui, deux fois modifié, devint la Circulaire contre la taxe du pain, et ensuite plus simplement la Ligue. Dès l'origine, on en plaça quinze mille exemplaires, et trente mille quand la vogue fut établie. Ues almanachs, des pamphlets a la main sortirent par millions d'une imprimerie qui appartenait à l'association. En même temps, les réunions se multipliaient ; des orateurs, les uns rétribués, les autres à titre gratuit, visitaient les villes, les bourgs, et jus-