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qu'aux -villages : dans la seule campagne de 1840, on compta sept cents séances tenues dans cinquante-six comtés. Des tribuns illustres ne dédaignaient pas d'y paraître, et Daniel O'Connell assista a un banquet a coté de MM. Bright et Milner Gibson. Son discours ne fut qu'une longue boutade. <• La loi des grains! s'écriat-il avec ses airs de mépris, à quoi est-elle bonne? A mettre de l'argent dans la poche des lords, non pas l'argent des Russes, des Danois, des Suédois, mais l'argent des compalrioles. » Le mouvement se propageait ainsi dans le public sans que le inonde officiel en parut ébranlé. La motion annuelle de M. Vil lie reperdait du terrain au lieu d'en gagner, et, mis en demeure de s'expliquer, lord Melbourne et M. Baring se renfermaient dans des réponses évasives. Ce n'est pas que le ministère et le parlement fussent insensibles à la délresse des districts manufacturiers; ils résistaient seulement au moyen qui leur était proposé. Pour le parlement, c'était une question de principe; pour le cabinet, une question d'existence. L'agitation, si elle voulait pénétrer jusque-là, avait encore bien du chemin et des efforts à faire.
De deux côtés il lui arriva des auxiliaires. Quelques membres de la ligue avaient songé au clergé ; un appel fut adressé aux ministres de tous les cultes. Ceux de l'Église établie le laissèrent sans réponse ; trois exceptions seulement, — une dans l'Église d'Angleterre, deux dans I Église d'Écosse, — servirent à mieux mar-
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quer cette hostilité de corps. L'inlérèt n'y était pas étranger; la (lime au profit du clergé se prélevait sur le prix des denrées, et une baisse l'eut frappé dans ses retenus. En revanche, les cultes dissidents s'empressèrent d'accueillir l'ouverture qui leur était faite. Une réunion spéciale avait été indiquée pour le courant du mois d'août 1 840. Sept cents ministres de la religion se rendirent a Manchester pour y assister. Les membres de la ligue se partagèrent l'honneur de leur offrir 1 hospitalité ; pendant une semaine que dura la conférence, ces pasteurs vécurent au sein des familles. Deux fois par jour ils s'assemblaient à l'hôtel de ville ; la séance du matin durait quatre heures, celle du soir cinq : sur quinze cents discours prononcés, six à peine lurent en opposition formelle avec la réforme. Le sujet était surtout traité dans ses rapports avec le sentiment religieux et la condition morale du peuple. Il y eut de curieux incidents, d'éloquentes protestations dans lesquelles la Bible figurait avec autorité. M. Cobden ouvrit la conférence comme délégué de la ligue; il dit quels étaient ses plans, quelles intentions l'animaient, quels moyens elle avait à sa disposition. Puis chaque ministre vint à son tour rendre compte de la situalion des classes pauvres dans les paroisses de son ressort; l'un deux déclara, avec l'as senti ment de tous, qu'il y avait dans le pays quinze cents membres du clergé décidés à soutenir cette agitation sans acception de partis ni d'intérêts, et que parmi ceux qui étaient
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présents, plusieurs avaient fail à leurs frais quarante, cinquante et jusqu'à cent lieues, pour apporter leur concours à une œuvre qu'ils regardaient comme inspirée par le ciel et digne de ses bénédictions. Les conférences se résumèrent par une adresse qui exprimait ces sentiments, et l'assemblée se sépara avec la résolution d'agir dans le sens des convictions qu'elle s'était formées.
Le second appui que trouva la ligue lui vint des dames de Manchester. Admises depuis quelque temps aux réunions, elles les suivaient avec un intérêt évident et une vive sympathie. Des thés publics furent organisés; les dames en faisaient les honneurs, et remplie par des discours, la soirée se terminait par des quêtes. Les dames de Manchester ne s'en tinrent pas la. Dans une assemblée spéciale où lord llolland occupait le fauteuil, elles volèrent une adresse à la reine, et se formèrent ensuite en comité sous la présidence de madame Cobden, pour ouvrir un bazar dont les recettes devaient servir à l'accroissement du fonds de la ligue et au soulagement des misères les plus urgentes. En moins de trois mois, ce projet fut mis à exécution. Le grand théâtre de la ville, approprié a celle destination et décoré avec goût, s'ouvrit aux dons volontaires; c'était, au sein des familles, à qui offrirait le plus de ces ouvrages délicats qui naissent sous t'aiguille ou sous le fuseau. Aux merveilles de l'industrie locale on ajouta tout ce qui pouvait piquer la
RICHARD COBDEB. 37 curiosité. L'enceinte avait été divisée en stalles qu'occupaient en grande toilette des marchandes improvisées auxquelles tes chalands ne résistaient pas, et qui rivalisaient d'adresse pour vendre à plus haut prix les moindres bagatelles. Les prix d'entrée avaient été fixés à 1 shilling le malin, à 2 shillings dans l'après-midi. Celte exposition dura dix jours, et les recettes prou, vèrenl ce que peuvent la grâce et le dévouement mis au service d'une pensée charitable. Au moment de la clôture, le bazar avait rapporté 10,00(1 livres sterling, plus de 250,000 francs. C'était un beau subside pour la ligue, et une riche aumône qui de ses mains devait aller dans celles des malheureux.
M. Cobdcu n'avait plus qu'un degré à franchir pour arriver au parlement. La voix publique l'y appelait; ses titres étalent de ceux qu'on ne discute plus. Son talent de parole s'était montré au niveau de tous les auditoires, énergique dans les orages populaires, calme dans les conférences de délégués, toujours ingénieux et sensé, naturel surtout et gardant la juste mesure. Ce qui manquait à ses discours du côté de l'ornement était compensé par la connaissance des faits et la solidité de la discussion. Sa candidature se posait donc
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d'elle-même. N'était -il pas ii croire que Manches 1er disputerait aux autres bourgs l'honneur de le nommer? 11 n'en l'ut point ainsi. Des malentendus survinrent, et un peu de jalousie locale s'y mêla. Les wighs avaient jusqu'alors dispose des deux siépes, et M. Cobden déclara que, représentant d'une iilée, il n'entendait pas aliéner son indépendance. Cette fierté mal comprise amena un autre choix, un choix aussi heureux qu'il pouvait L'être après cette ingratitude. M. Millier Gibson devint le candidat du parti libéral, et, investi du siège, il en représenta les opinions avec un véritable talent et une fidélité à toute épreuve. Il faut dire que la ligue connaissait alors imparfaitement sa force et qu'elle n'était pas ce qu'elle devint bientôt, une pépinière de membres du parlement. Déjà pourtant, dans une élection antérieure, n Walsall, où elle s'était tardivement essayée, elle avait pu balancer la puissante influence des Gladstone. A Bolton, elle assura la réélection du docteur Bowring, tandis que Stockport, sans autre pression que la notoriété du chef de la ligue, vengeait M. Cobden de l'abandon de Manchester et se le donnait pour représentant.
Les circonstances étaient graves quand M. Cobden reçut ce nouveau mandat; par l'effet des élections, le ministère whig tombait en minorité et se retirait (août 18411 devant une adresse hostile pour faire place à un nouveau cabinet, inspiré et dirigé par sir Robert Peel Au fond, ce changement était plutôt favorable,
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e( la suite le prouva bien, aux réformes que poursuivait M. Cobden. Les whigs, faulede pouvoir réel, en étaient venus à déserter leurs propres principes ; depuis trois ans, ils se tenaient sur la défensive, moins jaloux de contenter leurs amis que de déjouer les efforts de leurs adversaires. Sir Robert Pcel, au contraire, arrivait avec le désir et le besoin d'agir. Il allait, par la hardiesse de ses mesures, perler une diversion dans le camp opposé, et le mettre dans l'alternative ou de s'y rallier ou de se démentir. Plus que les whigs, il était ému de l'état précaire des classes laborieuses et préoccupé des remèdes à y apporter. « Il y a là, disait-il dans un entrelien avec M. Guizol, trop de souffrance et trop de perplexité; c'est une lionte et un péril pour notre civilisation ; il faut absolument rendre la condition de re peuple du travail manuel moins rude cl moins précaire. On ii'v peut pas i ■ i . bien s'en faut ; mais on y peut quelque chose, «I on y doil faire tout ce qu'on peut, n Noble langage dont les événements ont attesté la sincérité 1 La tache clail pourtant pleine d'embarras. Le ministre n'était maître de son parti qu'à la condition de servir ses passions et d'épouser ses intérêts ; il fallait s'en détacher et en décomposer les éléments pour en obtenir les moindres réformes. De leur côté, les whigs avaient semé d'embûches le terrain qui leur échappait. Ce qu'ils n'avaient pu ni voulu faire, ils mettaient leurs successeurs en demeure et presque au défi de l'accomplir immédiatement. Sir Robert Peel déjoua le piège
et se refusa à un engagement formel; la prorogation le mit à couvert ; il avail cinq mois devant lui pour se recueillir et préparer ses projets.
H les exposa dès l'ouverture de la session de 1842; rien de plus net, de plus simple. Pour combler le découvert du trésor, il proposait deux mesures: l'impôt sur le revenu, la révision des tarifs. De 1 ,200 articles sujets à la taxe, 750 étaient modifiés; sur les matières premières, le droit descendait à a pour 100 de la valeur; sur les produits en partie manufacturés, à 12 pour 100; sur les produits manufacturés, à 20 pour 100. Quant aux grains, le droit était réduit à 20 shillings quand le blé serait à 51 shillings cl décroîtrait de manière à n'être plus que de i shilling quand le blé en vaudrait 73. Ce n'était là, pour les vvhigs et les membres de la ligue, qu'une satisfaction incomplète; poulies conservateurs, au contraire, c'était un commencement de trahison. Sir Robert Pecl eut à défendre ses plans contre les prétentions des uns et les répugnances des autres. Déjà, dans la courte session du mois d'août, M. Cobden avail pu faire ses débuts devant la chambre, mais avec une réserve, une modération étudiées qui avaient causé quelque surprise. Celle fois il fut plus vif et eut à essuyer les interruptions et les rires ironiques qui partaient des bancs opposés. M. Vil|iers avait reproduit sa motion pour l'abolition complète; il l'appuya par un bon discours, où il ne dissimula rien ni de l'état des esprits, ni des difficultés de la situation. Le pre-
RICHARD COUDES. ' 41 mier ministre resta inébranlable, il ne voulait pas faire d'autre violence à son parti- sa loi passa, telle qu'il l'avait présentée; à l'essai pourtant, on put voir combien elle était insuffisante. Loin de décroître, les prix haussaient sur les marches; jamais la misère n'avait plus cruellement sévi dans les villes industrielles. ALeeds, 30,000 ames gagnaient à peine quinze sous par semaine; dans un district de Manchester, 258 familles n'avaient que cinq sous par jour pour suflire à leurs besoins. De tous côtés arrivaient des avertissements sinistres. Les ouvriers s'en prenaient aux fabricants, aux machines, et une fer mental ion redoutable régnait parmi eux. Les populations affamées n'écoutaient plus que la voix des charlistes ; tout annonçait une prise d'armes, elleèclala bientôt.
Dans le courant du mois d'août 1842 et quelques semaines après la clôture de la session, les comtés manulacluriers devinrent le siège de violences qui provenaient d'un concert évident. Le mot d'ordre était la cessation du travail; le but, de rançonner les fabricants et d'amener legouvernement à composition. Le premier rassemblement se forma à Àshton-sur-Lyne; de là il gagna les villes voisines, puis Manchester. 10,000 ouvriers avaient quilté leurs ateliers, et bientôt il n'y eut plus dans loul le comté un seul métier en mouvement. Au\ menaces avaient succédé les voies de fait; des croisées avaient été brisées, des portes enfoncées, des boutiques de boulangers pillées. 11 fallut sévir. Le corn-
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mandant militaire du district arriva a Manchester avec des dragons, un corps de troupes et deux pièces d'artillerie; les forces de la police furent mises sur pied, et trois mille constables spéciaux leur furent adjoints. Un grand nombre de membres de la ligue tinrent à honneur de remplir ce mandat. Ils témoignaient ainsi de quel œil ils voyaient celle manifestation turbulente. Quelques jours s'écoulèrent avant qu'elle fut calmée. Une charge de dragons dispersa le principal rassemblement, et la présence du canon contint les autres. Tout se réduisit dès lors à des groupes inoffensifs. On s'y plaignait hautement des hommes de la ligue en disant qu'ils étaient agitateurs la veille et constables le lendemain. On ajoutait que le gouvernement avait tort d'intervenir dans la querelle, qu'elle était toute entre les fabricants et les ouvriers, et que ceux-ci n'avaient d'autre prétention que d'obtenir des salaires uniformes sur le pied de ceux de 1859. De leur côté, les fabricants répondaient à ce défi en déclarant que leurs ateliers seraient désormais fermés, que les ouvriers n'y rentreraient que par un acte de soumission volontaire. La lassitude s'en mêlait: après une semaine (1 alerte, les troubles cessèrent sans qu'il y eût un coup de fusil de tiré. Au fort de la crise, la ligue s'élait réunie, et s'en rendant l'organe, M. Cohden avait nettement marqué les situations que l'on essayait de confondre; il avait déclaré qu'entre cette agitation politique allant à l'aventure, et par d'odieux moyens, et l'agitation corn-
inercialepou ['suivant un hul déterminé par des procédés réguliers, il n'y avait ni complicité, ni responsabilité possible. Les conséquences de celle échauffourée lurent de délivrer la ligue de voisins incommodes; sa voii se lit mieux entendre quand il y eut moins de bruit à ses côtés.
L'ouverture du parlement en 1845 tut marquée par un incident bien fâcheux. Quelques jours avant qu'elle eut lieu, le secrétaire de sir Robert Peel avail été tué d'un coup de pistolet par un Écossais qui l'avait pris pour le premier minisire. On arrêta ce malheureux, el après une enquête il fut envoyé dans une maison de tous. Sir Robert Peel perdait un ami et un confident; il en éprouva une vive douleur, mêlée d'un certain trouble, Il voyait bien qu'aucune de ses mesures n'avait réussi : le revenu public ne se relevait pas, la détresse persistait. De là un certain mécontentement de lui-même el une sourde irritation qui se partageait entre ceux qui l'attaquaient si vivement et ceux qui le soutenaient si mal. Dès les premières séances, celle disposition se trahit. Amené à s'expliquer au sujet de la loi des grains, il déclara qu'il la maintiendrait. Làdessus un longdébat s'éleva, et dans la cinquième nuit M. Cobden s'y engagea à son tour. Plus d'une fuis la ligue avait élé mise en cause, et dans lus 1er mes les moins mesurés; les représailles étaient permises. Il dit aux représentants des fermiers que la hausse des blés n'amenait pas la hausse des gages; maisla hausse de la
renie (iu sol, et profitait au propriétaire plus qu'au cultivateur; il cita lies noms, rappela des faits, puis, s'adressant an premier ministre : a Quel autre remède avez-vous, !ui dit-il, pour mettre lin à la misère publique? Vous avez refusé d'ér.outer les manufacturiers; vous avea, en persistant dans votre loi, agi selon voire jugement : vous èles responsable personnellement des conséquences... Oui, la rcsponsnhililë de ce déplorable et dangereux état des eboscs retombe sur vous. » Pendant ce discours, sir Robert PeeL s'était contenu avec peine. Quand M. Cobden se fui rassis, il se leva; un autre conservateur avait demandé la parole; le ministre s'en empara avec brusquerie en commandant le silence par un geste violent. « L'bonorable membre, dit-il avec une émotion visible, vient de répéter ici ce qu'il a répété bien des fois dans les conférences de la ligue, qu'il me regarde comme personnellement responsable de la détresse et des souffrances du pays. Quelles que puissent être les conséquences de ces insinuations, jamais aucune menace ne me fera tenir une conduite que je considère... » I,e reste de la phrase se perdit au milieu du bruit. On comprit que le souvenir d'un attentat récent poursuivait sir Robert Peel, et qu'il trouvait dans les paroles de M. Cobden l'équivalent d'une provocation à l'assassinat. Celui-ci ne voulut pas rester sous le poids d'un injurieux soupçon. h Je n'ai point dit, s*écria-l-il, que je regardais l'honorable baronnet comme responsable dans le sens qu'il at-
lâche à ce mot; j'ai dit et voulu dire qu'il était responsable a raison de ses fonctions, et l'ensemble de mon discours explique nettement ma pensée. » D'autres propos furent encore échangés, et sir Robert Peel n'y mil pas son sang-froid habituel. 11 oubliait que les usages constants de la chambre autorisent l'orateur à rétablir le sens des paroles qu'il a prononcées, que dans ce cas il n'y a plus qu'une interprétation admise, et c'est ta sienne.
Les conservateurs triomphaient; ils croyaient avoir frappé à mort la ligue dans son chef reconnu. Les événements ne lardèrent pas à les détromper. Maltraité dans le sein de la chambre, M. Cobden eut au dehors d'éclatantes revanches. Une portion de la presse prit son parti . Il eut à Londres les honneurs d'une réhabilitation publique, à Manchester le dédommagement d'une protestation imposante. La ligue y avait, de ses deniers, billi à son usage un édifice de cent (renie-cinq pieds de long sur cent trois de large, récemment inauguré en présence des délégués de Irente-neuf villes et de deux cents ministres de la religion. Ce fut dans cette salle que huit mille personnes se rassemblèrent; une adresse à M. Cobden fut volée au milieu d'applaudissemenls qui en ébranlèrent les voûtes; on y rappelait son dévouement, son honnêteté, ses mœurs douces, ses sentiments chrétiens, puis on l'engageait à poursuivre fermement sa marche en dépit des outrages et des calomnies. En huit jours, celle adresse se couvrit de cin-
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quante mille signatures, et il lui en parvint de semblables des comtés environnants. Au lieu de ruiner son crédit, on l'avait accru, au Heu d'abatlre la ligue, on l'avait retrempée par la persécution. Ce fut alors qu'on songea sérieusement à déplacer le siège de son principal effort. Tant que l'agitation avait gardé un caractère local, Manchester suffisait; tout partait de là, tout venait y aboutir. Dans les débuts, c'était une force; c'eût été une faiblesse, si l'on eût persisté: sans de nouveaux aliments, ce foyer circonscrit se fût éteint de lui-même. Il fallait, pour réussir, que l'agitation devint générale, et que de la province elle passât à la métropole. Ce que Manchester avait commencé, Londres devait l'achever. Jusqu'alors on n'y avait connu la liguu que par quelques conférences de délégués tenues dans des hôtels et presque à huis clos : aucun succès n'était possible a ces conditions, la scène était Irop vaste pour des moyens si petits. H était temps d'appliquer à une tache sérieuse un levier plus puissant.
La première recherche élait celle d'un local qui pût réunir un nombreux auditoire. À défaut de la salle d'Enter, qui fut refusée, on traita avec le directeur du théâtre de Drury-Lane, fermé pendant le carême; on le loua pour une nuit par semaine. La première séance eut lieu le 15 mars 1845. Devant une salle pleine jusqu'aux combles, M. Cobden parut sur l'estrade : il avait été le premier à la peine, il était juste qu'il fût le premier à l'honneur; mais à ses côtés figuraient deux
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hommes qui allaient partager le poids des nouvelles campagnes et y déployer des ressources brillantes et variées : )'un était M. Brighl, que la ville de Durham envoyait, peu de mois après, au parlement avec un nom et des succès déjà populaires; l'autre èlaitM. W. J. Fox, qui y arriva plus lard pour l'un des sièges dont la ligue disposait. Par leur diversité môme, ces trois talents s'appuyaient et se complétaient. M. Brighl maniait l'indignation comme une arme familière, cl dans ses véhémentes apostrophes ne ménageait ni les noms propres, ni les rangs, ni les positions. Sa conscience de quaker ne comportait aucun des tempéraments qui sont le cachet d'une éloquence de bon goût; il était sincère jusqu'à la brutalité, passionné jusqu'à l'emportement. Parlait-il des lords, le défi était sur ses lèvres; il s'étonnait qu'après avoir fait justice d'un roi, l'Angleterre se fût livrée à quelques centaines de despotes. « Vous avez abattu le lionl s'écriait-il. Est-ce donc pour vous incliner devant le loup - ? n M. Fox, avec une verve égale, mettait au service de ses idées une imagination pleine d'originalité. Petit et replet avec des cheveux noirs flottants sur les épaules, il avait les apparences de la bonhomie; mais aux premiers mots le jouteur se montrait. Si vaste que fût une enceinte, sa voix la remplissait; on ne perdait pas une syllabe, et l'art du débit aidait au succès de la phrase. Son tour habituel était le sarcasme: il raillait les lords, que M. Itright venait de foudroyer, ou bien il multipliait les images sur le
sort du pauvre avec plus de profusion que de choix. Tout cela était fort mêlé, des juges délicats auraient trouvé beaucoup ù y reprendre; la foule n'y regardait pas de si près et acceptait tout au même titre. Tels étaient les deux assesseurs de M. Cobdcn, et celui-ci ajoutait à ces saillies et à ces sorlies la solidité et l'abondance de ses informations.
Les séances du théâtre de Drury-Lane, continuées plus lard sur celui de Covenl-Gardcn, furent des plus brillantes. La grande société de Londres ne dédaignait pas d'y paraître, les daines y accouraient. Le débit étu ■ dié de M. Fox, l'énergique accent de M. Brighl, le ton calme et convaincu de M. Cobden, la dignité avec laquelle M. Wilson lenait le fauteuil, laissaient l'auditoire sous le coup des impressions les plus favorables. Des membres du parlement occupaient l'estrade : SIM. Villiers, Itieardo, Hilner Gibson, Thompson, Napier, Elphinslonc, Holland, s'y montraient fort assidus; plusieurs d'entre eux prirent la parole : lord Kinnaird eut les honneurs d'une séance. L'effort, si obstiné qu'il fut, n'allait pas cependant au delà de la lâche. Une ville comme Londres n'est pas facile à ébranler. Elle contient un tel mélange de classes et d'iutérêls, offre un si grand contraste de positions et une somme si considérable d'influences, qu'il faut s'y reprendre plus d'une l'ois pour vaincre ses préventions et triompher de ses dédains. Les conservateurs, de leur côté, veillaient sur l'opinion et se gardaient contre les sur-
H1CHAHD COUDES. 49 prises. Maîtres du parlement, ils voulaient rester maîtres au dehors; les petits combatsne les trouvaient pas plus en défaut i|ue les grands. Leurs armes étaient surtout la raillerie : ils appelaient la ligue une émeute de •pommes de terre, et ses chefs les lords du coton; ils ne tarissaient pas en épigrammes qui allaient de salon en salon et descendaient de là dans leur clientèle. Néanmoins il fut aisé devoir, quelques mois plus lard, à qui resterait l'avantage dans ce duel prolongé. Un siège aux Communes était vacant parmi les représentants de la Cité. Los conservateurs y portaient M. Baring, un nom éprouvé et qui se recommandait de lui-mém e. De concert avec les wliigs, la ligue lui opposa M. Pattison, qui n'avait d'autre appui que ce choix. L'élection paraissait très-chanceuse, quoique à celte occasion le plus riche banquier de Londres, M. Samuel John Loyd,se lût rallié au libre échange par une souscription publique. Ou alla aux voix: M. Pattison l'emporta. Aucun événement ne pouvait être plus significatif.
M. Cobdeu y puisa l'une de ses idées les plus heureuses; il en savait assez sur le parlement pour juger que, dans sa composition actuelle, il n'y avait rien à en attendre : comment y introduire des cléments nouveaux'. 1 Il étudia le bill de réforme, et voici ce qu'il y découvrit: une clause qui, du nom de l'auteur, portait le nom àaclaitse Ckandos, accordait le droit d'élection aux fermiers, qui même sans baux, élaient censés piiyer un loyer de 50 livres. Bien des abus accornpa .
gnaientcc droit; (nus les parenls d'un fermier se faisaient inscrire surlcs listes comme associés à la ferme; leur serment suffisait, et ils le prêtaient sans scrupule. Les conservateurs mettaient ainsi leur majorité hors d'atteinte dans les comtés. Toutefois à côté de cette clause il y en avait une autre datant de six siôrles, et qu'on avait conservée dans le bill comme inoffensive; c'était celle qui conférait l'aptitude électorale à tout individu possédant un bien libre d'un revenu de 40 shillings. Cette clause tombée dans l'oubli, M. Cobden entreprit de la faire revivre, et il sentît un redoutable instrument. Une nuée d'agents poursuivit, aux frais de la ligue, l'épuration el la modification des listes; des noms étaient éliminés, d'autres inscrits, suivant la couleur. Le mot d'ordre était : « prenez qualité, faitesvous inscrire. » On exhortait jusqu'aux ouvriers à donner celle destination à leurs épargnes. 40 shillings de revenu représentaient un- capital de près de 60 livres sterling, à la portée des plus modesles fortunes. La ligue se chargeait des frais d'inscription, et au besoin elle faisait des avances. Des pères de famille, des gens de métier répondirent à cet appel. Au bout de uinze mois, la besogne était assez avancée pour que la majorité fut déplacée dans trente deux bourgs et neuf comtés. Centautres bourgs restaientsous le coup d'un remaniement qui devait à la longue les détacher de leur ancien patronage.
Parallèlement à cet effort, on s'occupa du dévelop-
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peinent des ressources. Le fonds de 50,000 livres était épuisé à 2,500 livres près. Dix millions d'exemplaires de pamphlets, de publications de toute nature avaient été distribués; l'on avait tenu sept cents réunions publiques,- défrayé les dépulatïons dans cent cinquanlesix bourgs, payé les locations, bâli la grande salle de Manchester, soldé en un mot les dépenses de l'agitation, qui s'élevaient à -17,814 livres, comptes en main. On troisième appel de 400,000 livres (2,500,000 fr.) l'ut résolu, et tel était l'élan qu'un moins d'une semaine Manchester fournit pour sa part 21,000 livres. Dans les villes et les comtés voisins, en Angleterre comme en Ecosse, l'empressement n'était pas moins grand : les recettes dépassaient toute attente. Pour la première l'ois le Times s'émut. Jusque-là il n'avait traité l'agitation que comme un badinage et parlé de la ligue que pour la bafouer: l'élection de Londres et la marche de la souscription publique amenèrent un de ces retours qu'il exécute à propos; habitué à làter l'opinion, il comprit de quel côté elle allait. « La ligue est un grand fait, dit-il; bien fou serait celui qui en contesterail l'importance... Un nouveau pouvoir s'est élevé dans l'État. » Les autres feuilles se mirent à l'unisson, et il fut bientôt avéré que la ligue était à la fois un grand fait el un nouveau pouvoir. Qu'on la blâmât ou qu'on l'approuvât, il n'en fallait pas moins la reconnaître comme une expérience consistante. Elle s'introduisait dans les rangs les plus élevés. M. Loyd lui res-
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lail fidèle, M. Marshall de Leeds, un des plus riches manufacturiers du pays, su rangeai 1 sous ses drapeaux; le marquis de Westminster joignait à son adhésion un envoi de 500 livres pour le fonds commun; lescomles Radnor et Fitzwilliam s'étaient depuis longtemps ralliés, et lord Morpeth, avec l'autorité de sa parole et de son caractère, confessait à Wakefield sa foi aux doctrines du libre échange devant nue réunion où tien te- sept villes du Wesl-Riding'élaient représentées.
Le parlemenl seul résistait. A l'ouverture de la session de 1 844, il fut niséde voir que rien ne serait changé dans le régime eu vigueur. Le discours de la reine se taisait sur la loi des grains, et lord John Russell ne releva celte lacune que pour insister sur rétablissement d'un droit fixe. Peu de jours après, M. Cobden réclama à son tour une enquête sur les effets du droil protecteur au point de vue des intérêts des cultivateurs et des fermiers. A l'appui, il citait un rapport des commissaires de la loi des pauvres, dans lequel les misères des campagnes étaient décrites avec autant de force que de vérité : ici, une chaumière avec une seule pièce où couchaient vingt-neuf personnes; là, un ménage chargé de six enfanls et vivant avec 8 shillings par semaine; partout des privations inconnues, même dans les maisons de travail ouvertes aux indigents. Quelque émotion qui s'attachât à ces tableaux, la chambre des Communes vit où une enquête pouvait la conduire, et ne se laissa pas enlrainer. M. Cobden revint
à la charge, et dans la session suivante il reproduisit sa motion en se Tondant sur de nouveaux motifs. D'après lui, la protection était impuissante à garantir ceux en faveur de qui elle était instituée; ils en infligeaient la charge à autrui sans en bénéficier eux-mêmes. Qu'élaicnt en réalité le fermier et le cultivateur? Des manufacturiers comme les fabricants de fil et de toile, opérant les uns sur le soi, les autres sur des matières brutes. Dans les deux cas, le meilleur régime était un travail libre: en l'admettant pour les uns, il fallait l'admettre pour les autres.; l'enquête démontrerait clairement celte nécessité. Et comment hésiter à la reconnaître? Ne s'agissait-il pas de la classe dont les conservateurs avait pris la défense'? La question était la leur; rien ne les empêchait de se l'approprier; ils restaient les maîtres de donner à l'information le tour qui leur conviendrait. L'essentiel était, de savoir si l'agriculture ne demeurait pas en arriére de ce qui se passait ailleurs, si elle se lenait à la hauteur des autres branches de l'activité régnieole, si elle obéissait ou résistait à l'esprit du temps, si elle admettait ou repoussait les procédés nouveaux qui avaient agrandi le domaine des industries manufacturières. Tel était en subsîn.ce le langage de M. Cobden, si concluant dans sa modération, que la chambre et le premier ministre s'en montrèrent émus. Malgré les avances qui leur étaient faites, les conservateurs se tinrent sur leur gardes, ils virent le piège: l'enquête fui encore repoussée, mais l'effet
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du discours n'en l'ut pas moins grand. Tiré à des millions d'exemplaires, il se répandit de maison en maison, de chaumière en chaumière.
Celte année 1 845 fut féconde en surprises. Commencée en pleine sécurité pour les conservateurs, elie s'acheva dans une déroule complète. Au mois de lévrier, quand le parlement s'ouvrit, sir Robert Pcel était maître de la situation; il pouvait agir ou s'abstenir; ses plus grands embarras lui venaient de son propre parti. Après le trouble d'un premier essai, ses réformes avaient réussi; le budget se soldait par un excédant, la consommation s'était accrue, l'industrie élait en plein essor, la réduction des taxes avait abouti à de plus fortes recettes. Encouragé par ces résultats, il proposa et ht adopter des réductions nouvelles, raya dularif 430 articles, dégreva les sucres, les colons bruts, le verre et les charbons de terre. Sauf les grains, tout était refondu; la liberté du commerce n'avait plus qu'un point à emporter; ie premier ministre lui livrait les autres a titre de gages, i.es conservateurs ne s'y trompaient pas; ils assistaient avec tristesse et avec dépit à la défaite de leurs principes; ils se sentaient trahis, et les plus ardents d'entre eux n'épargnaient à leur chef ni les objections ni les sarcasmes. Dans le camp opposé, on acceptait les concessions sans tenir quitte celui qui les faisait. On appuyait sur l'omission des grains dans cette savante nomenclature, a Notre pain est taxé, disait-on, mais l'arsenic entre librement;
nous ne pouvons nous nourrir, mais nous pouvonsnous e m poison ne r à bon marché. Si les os son! exempts de droits, la viande en règle frappée; les animaux étrangers peuvent nous fournir leurs peaux, leur poil, leurs cornes, leur queue, loul, excepté leur chair. » Le premier ministre essuyait la mauvaise humeur des uns et l'ironie des autres sans se départir de la marche qu'il s'était tracée; aller plus loin, c'eût été rompre avec les siens sans désarmer ses adversaires. 11 ne devait toucher aux grains que sous l'empire d'une nécessité bien démontrée. I.es agitations du dehors le fatiguaient sans l'ébranler. A mesure que la saison s'avançait, ces agitations devenaient plus intenses. Les fermiers s'y associaient; on discutait dans les campagnes comme dans les villes; on s'y prenait à maudire cette loi dont on se faisait naguère une planche de salut. A Londres même, le mouvement gagnait du terrain: un comité de dames s'y èlait formé pour renouveler l'expérience qui avait si bien réussi à Manchester. Un baiar fut ouvert avec un droit d'entrée et une vente des objets exposés. Le théâtre de Co vent- Gardon, transformé en salle gothique, reçut une collection d'objet» qu'avaient généreusement fournis les villes manufacturières : des tissus de Manchester, des ouvrages de Colbroodale en fer et en fonte, des instruments agricoles et des aciers de Sheffield. Parmi les singularités figuraient une pièce de mousseline fabriquée par le père de sir Itobert Peel, un gâteau monstre du poids.
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de Irois cents livres, el une mèche de cheveux de Walter Scott. Les devises du libre échange avaient été prodigues sur les panneaux; les portraits de MM. Cobden, Bright et Villiers se trouvaient sur lous les murs, sur les étoffes, sur les hronzes, el jusque sur les articles des confiseurs. I.a foule accouru! pour jouir du coup d'ccil et faire des emplettes. L'exposition dura dix-sept jours, sans que la curiosité publique fût assouvie. La recette s'élevait à 25,000 livres (plus de lï'25,000 francs).
En même temps, lord John Russell recommençait les hostilités eu proposant au cabinet huit points à résoudre, parmi lesquels se trouvait la question des grains; rie son côté, M. Villiers renouvelait sa motion. Sir Robert Peel n'eut- pas de peine à battre l'un et l'antre, le premier en lui prouvant qu'a beaucoup embrasser il n'avait rien su clreindre, le second en l'invitant à renoncer à une proposition tant de fois condamnée. Cependant, vers la fin delà session, le langage du premier ministre était moins fier et moins hostile; il se défendait plus mollement, il faisait des réserves, il éprouvait des scrupules. S'il se refusait aux conséquences du principe qu'il avait posé, il ne contestait pas qu'un jour, par la force des choses, ce principe ne pût être pleinement appliqué. C'est qu'il y avait alors dans l'air comme un présage d'événements prochains. Cette réforme, à laquelle résistaient les hommes, semblait être entrée dans des desseins plus hauts
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que les leurs. Au mois d'août 1844, quand le parlement se sépara, de vives inquiétudes régnaient au sujet des récoltes. La saison avait été humide et froide; tous les fruits de la terre étaient en retard. On eût dit que la nature se mettait du côté de la ligue et la servait par ses rigueurs. Quelques semaines s'écoulèrent sans que le soleil réparât les dommages causés par ces intempéries. Sous cette influence, le blé monta rapidement; de 47 shillings le quarter, il fut porté à 57 shillings. Ce n'était là que le moindre mal. En octobre, une nouvelle alarme se répandit dans le pays ; on parla d'une maladie mystérieuse qui venait de frapper la pomme de lerre et de laisser sans ressource des populations qui n'avaient pas d'autre aliment. En effet, la pomme de terre manqua sur plusieurs points, en Ecosse et en Angleterre dans quelques comtés, en Irlande dans tous les comtés. Un vide énorme allait se faire dans l'approvisionnement. Là-dessus un cri s'éleva : « Ouvrez les ports I ouvrez les ports! a disait-on de tous côtés. «Ouvrez les ports! répétait M. Cobden dans une réunion tenue à Manchester; pourquoi tardez-vous tant à le l'aire? L'Allemagne, la Turquie, la Russie vous en ont donné l'exemple ; que ne le suivezvous? Attendez-vous des Turcs une leçon de christianisme et des Russes une leçon d'humanité? ou bien serait-ce que noire sultan à tous, le premier minisire, liésile dans la crainte de n'être pas appuyé par le pays? S'il en doutait, nous sommes rassemblés ici