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actuelles du travail et les perfectionnements dont il e^t susceptible, en vient à la conclusion suivante : « A moins que le despotisme militaire qui triomphe sur le continent ne réussisse dans ses desseins criminels contre les progrès de l'esprit humain, il est certain que l'état de salarié ne sera bientôt plus que celui des ouvriers que leur abaissement moral rendra indignes de l'indépendance, et que les rapports de patron à ouvrier seront remplacés par l'association sous une ou deux formes : associations temporaires en certains cas des ouvriers avec l'entrepreneur; dans d'autres cas et à la lin dans tous, association des ouvriers entre eux. »
Évidemment le despotisme militaire n'a que l'aire ici et ne saurait être considéré que comme une figure de rhétorique. L'association appliquée aux ouvriers et la métamorphose que prévoit M. John Stuart Mill avec plus d'imagination que de raison sont .des questions entièrement indépendantes de la constitution d'un pays et du régime qui y prévaut. Celte boulade écartée, que reste-t-il? Une formule litféralemenl empruntée aux écoles socialistes, et qui rappelle nos plus mauvais jours. Chacun peut comparer; le souvenir esl d'hier. Que disaient les chefs de secte? que voyaientils dans le salaire? L'abaissement moral de l'ouvrier. H. John Sluarl Mill ne tient pas un autre langage. Quel remède infaillible, universel, souverain, vou laient-ils opposer a ce mal? L'association, et juste-
M. JOHS STOàRT SILL. 26:.
ment dans les termes dont se sert 1 économiste anglais. Qu'il l'ait cherché ou non, qu'il en ait ou n'eu ait pas conscience, ce rapprochement se présentera à beaucoup d'esprits. Au sujet du salaire et de l'association, M. Mill ne parle pas autrement que les socialistes.
Il faut le dire, le mot d'association a donné lieu dans ces derniers temps a beaucoup d'illusions et de malentendus. Rien de meilleur dans de certaines limites, rien de pire quand on veut en exagérer l'effet : <:'csf un instrument excellent dans un jusle emploi, mais qui se brise dés qu'on lui demande un service forcé. Ainsi que de circonstances, dans le cercle de l'activité soeiale, où l'effort individuel s'arrête et ou commence l'effort collectif! C'est là le véritable domaine de l'association. Associations de bienfaisance ou de prévoyance, associations scientifiques ou littéraires, associations agricoles, manufacturières ou commerciales, partout où le principe a pu s'appliquer d'une manière utile, les faits y ont répondu. Que cette association soit l'État lui-même ou une compagnie privée, peu importe : c'est toujours l'action commune qui se substitue à l'action isolée, en vue de grandes tâches ou de grands desseins qui exigent le concours d'un personnel considérable et de capitaux puissants. Voilà où l'esprit d'association peut s'exercer avec fruit, soit qu'il anime des spéculations financières, soit qu'il s'adapte aux plus humbles instituions chari-
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tables, changeant de mobile suivant l'emploi, et relevant tantôt du calcul, tantôt du dévouement, sans être [iour cela ni moins fécond, ni moins efficace.
Mais cet esprit, ce principe d'association n'ont pas les vertus universelles qu'on s'est plu à. leur attribuer : ils se refusent aux excès et trompent la main qui en abuse. C'est ce qui est arrivé lors des récents essais d'association entre ouvriers et entre patrons et ouvriers, essais auxquels M. John Stuart Mïll présageait, sur la foi d'autorités prévenues, un si magnifique résultat. Il en a fait le roman ; en quelques mois, j'en rétablirai l'histoire. En y mieux ■réfléchissant, luimôme eût pu la deviner; c'est le devoir d'un esprit exact que de subordonner les faits aux lois générales qui les gouvernent et de s'assurer qu'une chose est viable avant d'affirmer qu'elle vit. Ainsi posée, la question n'en est plus une pour l'économiste, car elle se dégage de tout appareil sentimental et se présenie avec son véritable caractère, — une association d'intérêts dans la stricte acception du mot. Or c'est sous cet aspect que je vais l'envisager et que j'invite M. John Stuart Mill ii l'envisager avec moi; peut-être y perdra-l-il quelques-unes de ses illusions.
Dans la sphère des intérêts, aucune association n'est possible ou durable du moins qu'à la condition d'une rigoureuse justice. Il faut que chacun y reçoive en raison de ce qu'il apporte el y trouve le rang que lui assignent ses facultés. C'est l'instinct qui le veut ainsi;
M. JOHN STKART ÏILL 905
les rêveurs n'y changeront rien. Je sais bien qu'ils on[ imaginé un homme à leur guise, se contenlanl de peu quand il pourrait recevoir beaucoup, s'oubliant pour ne songer qu'a autrui, laborieux eL n'exigeant rien de plus que l'indolent, habile et se résignant au salaire de l'incapable. Je n'ignore rien de (ont cela; mais je sais également que l'homme, tel qu'il nous est donné de le connaître, est fort éloigné de cette perfection.
Justice donc et respect de la -valeur individuelle, tel est le fondement de toute association qui prétend durer. Lorsqu'il ne s'agit que d'un apport de capitaux, cette justice est facile à garantir : le droit de l'associé se mesure sur la somme qu'il verse; rien de plus équitable, de plus simple et de plus net. De là le succès de ces grandes comni nudités où tout se compose de valeurs appréciables, exactes dans leurs relations, et, sauf de petits abus, donnant lieu à des résultats d'une équité rigoureuse. Mais quand il s'agit d'un apport de facultés personnelles, de travaux et de services personnels, où est l'étalon de la valeur? Comment déterminer d'une manière exacte ce qui a plus de prix et ce qui en a moins'.' Comment, avec des éléments inégaux en puissance et d'une appréciation insaisissable, fonder un ensemble on chacun soit satisfait de son lot et qui ne blesse pas par quelque point le sentiment de la justice! A quel signe certain, infaillible, reconnaître la proportion des mérites pour dresser l'échelle des rétributions? Tel est l'écueil de ces associations où
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l'apport consiste en travaux et en services personnels : les droits y sont toujours mal réglés, mal définis; une large part y est laissée au vague et à l'arbitraire.
Lorsque l'association ne roule que sur deux ou trois individus, la difficulté est moindre; l'équilibre s'établit sans effort. Presque toujours ceux qui s'engagent ainsi ont pu se connaître et s'apprécier; ils font enlro eux la part des facultés, la part des capitaux mis eu commun, et y conforment les résultats de l'opération. C'est un marché libre, sérieux, débattu en connaissance de cause. Mais quand l'association s'applique à un grand nombre de contractants, quand elle embrasse vingt, trente, quarante et jusqu'à cent individus, en peut-il être ainsi? Où sont alors les garanties d'une appréciation préliminaire et d'un débat sérieux? Où. est la liberté du contrat au milieu de ce rassemblement fortuit et aveugle? Où est la règle des intérêts dans celte confusion d'éléments? Quoi! il suffirait d'aller chercher à droile et à gauche des ouvriers qui ne se connaissent pas ou se connaissent à peine, de les grouper, de les réunir dans la même entreprise, dans le même projet, pour former une association vraiment digne de ce nom et susceptible de durée? Non, c'est la un abus de mots, et de tels essais sont condamnés, dans un temps plus ou moins long, à un inévitable avortement. Là où ils se soutiennent, c'est aux dépens des sources même de la vie :
■ Et propler viiom, vivendi pordere causas
En effet, il est un point dont on semble faire bon marché quand il s'agit d'une association entre ouvriers : c'est la direction de l'entreprise. On s'imagine qu'en industrie des bras suffisent, et qu'une lète n'est pas d'une absolue nécessité. Voilà une prétention étrange. Supposons qu'un homme appartenant aux classes libérales se montrât inopinément dans un atelier et y saisit un rabot ou une lime avec la prétention d'y exécuter un travail manuel, sans noviciat, sans a pp l'en tissage : y aurait-il assez de rires pour accueillir cette tentative? Et pourtant les ouvriers ne font pas autre chose lorsqu'ils croient pouvoir du jour ;m lendemain tirer de leur sein des comptables excellents, des spéculateurs judicieux, des commerçants exercés. A leur sens, le rôle d'un entrepreneur d'industrie ne serait donc qu'un simple jeu à la portée du premier venu. Ce n'est pas ainsi que l'envisagent les hommes investis de quelque autorité. « Ce genre de travail, dit J. 1t. Say, qui avait été manufacturier luimême, exige des qualités morales dont la réunion n'est pas commune. Il veut du jugement, de -la constance, la connaissance des hommes et des choses.. . Dans le com s de tant d'opérations, il y a des obstacles à surmonter, des inquiétudes à vaincre, des malheurs à réparer, des expédients à inventer. Les personnes chez lesquelles ces qualités ne se trouvent pas réunies font des entreprises avec peu de succès, a Telles sont, au dire d'un excellent juge, les qualités d'un entrepre-
ïïfid ÉCONOMISTES H OD ERRES,
rieur d'industrie, et si exigeant qu'il se montre, j'irai plus loin : j'ajouterai que, pour s'y élever à un certain rang, il faut une éducation el des études qui en général manquent aux ouvriers, et des relations qu'il leur esl difficile d'aequérir.
Ainsi le succès d'une association réside surtout dans le chef qui la dirige, — et quand c'est une association entre ouvriers, il faut qu'ils trouvent dans leurs rangs un homme d'élite, doué de qualités nombreuses, el qui sont ordinairement l'apanage d'une autre classe que la leur. Ces qualités même doivent avoir un degré de plus quand il s'agit d'établissements pareils, où les attributions sont mal définies et greffées les unes sur les autres, où les pouvoirs sont précaires, chancelanls et constamment menacés. Au souci des affaires se joint alors pour le chef élu le souci de se maintenir ; il doit réussir et lutter, peser d'une main sur ses associés, et leur montrer de l'autre ses états de services. Du sein de ces rouages compliqués, de ces contrôles multipliés à profusion, de ces conseils de famille, de discipline, de surveillance ; de ces assemblées générales accompagnées de scrutins, de tout ce temps perdu, de tous ces éléments orageux, il a pour mis- . sion de faire sortir un peu d'ordre, un pou de discipline, de l'unité dans le commandement, de l'harmonie dans les travaux, de l'esprit de suite dans la gestion, en un mot tout ce qui peut donner la vie à un établissement qui renferme tant de germes de disso»
II. JOHN STUiUlî BILL m lulion. Quelle tàchcl Et n'avais-je pas raison de dire que la remplir dans toute son étendue serait le fait d'un homme supérieur?
L'alternative est donc celle-ci : ou les associations entre ouvriers se livreront à des chefs incapables, ou bien elles rencontreront des chefs expérimentés. Dans le premier cas, la ruine est infaillible, et des exemples nombreux en font foi. Bans le second, qu'arrivc-l-il.' On va le voir. Supposons une association qui prospère; elle a pour gérant un ouvrier qui réunit toutes les perfections : intclligenl, heureux, dévoué. Sous sa main, rétablissement marche à une grande fortune; il en a créé et développé les éléments ; c'est son œuvre à lui, personne ne le conteste. Voilà ce que peut un homme, voilà ce qu'il a fait. Et pourtant cet homme, dont la valeur se révèle par des résultats si satisfaisants, ne compte dans l'association que comme la plus humble unité; les cinquante ouvriers qu'il gouverne auront tous, sur les fruits de son travail, un droit égal au sien, et s'il y a, au bout de cet heureux effort, un million à partager, il ne trouvera dans son lot que vingt mille francs, comme le plus indolent et le plus gauche d'entre euxl J'ai supposé tout à l'heure à cet homme de grandes facultés; maintenant il faut que je lui suppose une bien plus grande vertu. Quoi! il verrail s'enrichir à ses cotés des entrepreneurs qui ne le valent ni pour le mérite ni pour le succès, et il se résignerait silencieusement à la triste et modique part que
T.0 BCOH0H1STES MUU-KIfSKS.
lui fait l'association'/ Non, un lel détachement n'est pas de ce monde; à peine se prolon»erait-l-il dans la limite des engagements pris; il n'irait point au delà, il n'y a lu d'ailleurs rien de régulier ni d'équitable; c'est un point de départ faux, qui aboutit à des conséquences plus fausses encore. 11 s'agit toujours de soumettre au même traitement, de mesurer a une échelle commune deux ordres de, travaux qui se refusenl il cette assimilalion : le travail intellectuel et le travail manuel, l'œuvre de la tôle et l'œuvre des bras. Tel csl le vice fondamental et irrémédiable de ces associations entre ouvriers que nous vante M. Mil!. On y règle la part de l'intelligence sur celle de la matière. Qu'en résullera-t-il? C'csl que l' intelligence, une fois maitresse du terrain, y modifiera les rôles; c'est que l'ouvrier élevé aux fonctions de patron en revendiquera les droils, et les usurpera si on les lui refuse. Ainsi finiront toutes ces associations. Bien conduites, elles sont destinées à se transformer; mal conduites, à s'anéantir; aucune d'elles n'échappera à cette alternative.
Il est des esprils, et dans le nombre de fort judicieux, .qui attendent un meilleur effet de l'association entre patrons et ouvriers. Ils s'appuient de quelques exemples, notamment des dispositions prises par certaines compagnies de chemins de fer vis-à-vis de leurs employés. En examinant de près les choses, il m'est impossible de partager ces illusions, l/associalion entre patrons ot ouvriers ne deviendra pas, ne peut
M. JOHN STUABT BILL Î7I pas devenir un fait général dans l'industrie; elle ne s'y produira que comme un accident et s'y réduira à des cas isolés. Il n'y a point là d'ailleurs d'association; il y a une libéralité. volontaire de h part des entrepreneurs. Y souscriront-ils? (l'est lu- question. Si les uns le font et si les autres s'y refusent, c'est une force de moins pour les premiers el un avantage pour les seconds dans les luttes de la concurrence. Ainsi, sauf quelques établissements privilégiés, tous s'abstiendront dès qu'un seul s'abstiendra, afin de maintenir leurs positions respectives. A cela, il est -vrai, on répond que le sacrifice n'est qu'apparent et que la libéralité cache un calcul adroil. On dit qu'associés aux bénéfices de la manufacture, les ouvriers y aideront plus qu'ils ne l'ont fail jusqu'ici, el feront recouvrer à l'entrepreneur, par un meilleur emploi du temps et des matières, bien au delà des sommes dont il se sera volontairement dessaisi en leur faveur. C'est là ce que j'ai entendu répéter souvent et ce que j'ai lu dans beaucoup d'ouvrages; il me serait doux de croire à ces résultais si les faits les confirmaient. Malheureusement ils y opposent des démenlis formels et multipliés . Dans aucun des établissement s où le régime de l' association entre patrons et ouvriers a été mis en vigueur, ceux-ci ne semblent avoir répondu à cet acte de largesse par un zèle plus grand ni un travail plus fructueux. Il n'est pas prouvé non plus que ces établissements, où un profit éventuel s'ajoute au salaire.
<V1 ÉU0N0Ï1ISTES SODERNBS.
aïeul été recherchés par les ouvriers, ni que les aulres aleliers y aient verse leurs meilleurs sujets. Rien de pareil n'a élè conslalé, el s'il s'est produit un mouvement, c'est plutôt dans le sens contraire. Ainsi, à quelque point de vue qu'un les envisage, ces associations ne supportent pas un examen approfondi; elles
n'ont ni raison d'être, ni éléments de durée; elles procèdent d'une méconnaissance complète du cœur humain. Habitué comme il l'est à pénétrer au fond des choses, M. John Sluarl Mill fût arrivé à cette conclusion, si son esprit n'eût cédé à d'autres influences. Est-ce chez lui penchant à l'esprit de secle ou besoin de popularité'.' On ne saurait le dire. Toujours est-iJ qu'au lieu de dominer son sujet, il ne l'a traité que d'une manière superficielle et en s' aidant de quelques faits, les uns dénués d'importance, les autres altérés et discrédités. Même sur ce point, il est essentiel de ne pas lui laisser le dernier mol.
J'écarle a dessein les exemples que l'auteur emprunte ù la navigation lointaine el à l'industrie minière; ce ne sont pas là des associations véritables, ■nais simplement des lâches à forfait dont le produit se répartit, suivant des règles particulières, ,enlre ceux qui les ont exécutées. J'en viens sur-le champ aux véritables associations entre ouvriers, les seules qui puissent servir de types généraux et ne soient pas des anomalies.
Après les événements de 1848, aucune idée n'eut
H. JOHN BTUiRT N I IL. 117.
plus de cours que celle des associations d'ouvriers dans un certain public; ce fut la fausse monnaie du moment. Les hommes auxquels l'empire appartenait semblaient avoir condamné le salaire comme incompatible avec les temps nouveaux. Au lieu d'y voir ce qu'il esl en effet, la part naturelle de l'ouvrier, déterminée par le prix même des choses, dominée d'ailleurs par la grande loi de l'industrie, la concurrence, ils ne voulaient y reconnaître qu'un mode de rétribution arbitraire, humiliant, oppressif, bien inférieur au service rendu, hors de proportion surtout avec les bénéfices qui en résultent pour l'entrepreneur. De là de tristes essais, par exemple celui des ateliers de Clichy. Il n'en fallut pas davantage pour que l'esprit d'imitation s'en mêlât, et qu'on vit s'élever sur mille points, et de proche en proche, ces tristes établissements auxquels Véquerre cl le niveau servaient d'enseigne et de décoration. Qui n'en a rencontré en son chemin et qui ne s'en souvient? Ce fut une affligeante bouffonnerie. Au fond de chacune de ces associations qu'y avait-il de réel? Deux ou trois personnes se jouant de la crédulité publique '.
1 H font convenir ncniunoiii;, qu'il y en eut. dans le nombre, d'une composilion moins suspccli; cl d'un uar;ielcre plus sévicuï. Quelques corps d'dtat, les tailleurs, les lamnwcs, les fuel eui's du pianos, lus corroycurs, les tourneurs eu cliaisuï. les élium.;^., nrcnt s'élever dans leur sein des associaiions nui lutlcrcut vaillamment contre la crise siius laquelle toutes les iuJu-nius Hiueonili.iicut alors. Elles eurent principalement pour objet de faire tête h l'orage et de ranimer le
27i ÉCONOMISTES MODERNES.
rour juger sainement ces associations, nées d'une crise et qui n'y ont guère survécu, il faudrait avoir d'autres éléments que ceux qui ont été livrés à la publicité. Des faits significatifs se sont produits depuis l'époque où M. Mil! leur attribuait une importance exagérée, en s'aidant de documents incomplets ou insuffisants. L'économiste anglais aurait donc pu, dans la troisième édition de sou livre, corriger les erreurs de la première. Dans celte même année 1348, qui vit éclore tant d'associations libres, noire gouvernement céda comme la nation tout entière, on le sait, a l'esprit d'innovation et se prêta à une expérience officielle. Un fonds de 5 millions fut volé le 5 juillet par l'Assemblée constituante et consacré à former, sous la surveillance de l'État, des associations entre ouvriers et entre patrons et ouvriers. Ces trois millions n'étaient pas un don, mais un prêt remboursable par annuités. Pour le répartir, un conseil d'encouragement fut institué auprès du ministre de l'agriculture et du com-
U'avail à l'aide de uni; dLïCsii'jn's. i'kisiuiirs ; lat-vîm-eiit ii te «puer, à l'aide de prélèvements sur les salaires, une première mise dp fonds, et ddptoyëi'erii iLin.i celle [icursiiite ingrate un dévouement et une abnégation auxquels il dlail nalurel d'applaudir. Aussi les historiographes et les panégyristes ne manquèrent-ils pas; il y eut là, pour ces associations, un moment fugitif et une sorte do vogue. Soit calcul, soit curiosité, des ministres, dos liommes d'État, voulurent s'assurer par eux-mêmes de leur situation, interroger les ouvriers, les surprendre nu tratail et s'enquérir de leurs règlement intérieurs. Ce fut un tribut payé à la nouveauté; on dirait qu'en écrivant son livre H. John Stuarl Mill se trouvait encore sous l'empire de ce sentiment.
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merce, el L'histoire de ces subsides est pleine de déceptions qui ébranleraient la foi la plus robuste. Qu'on nous permette d'en tirer quelques arguments contre les théories défendues par M. Mill. Il y a la des souvenirs qu'il ne faut pas craindre de rappeler, et le point de vue môme où s'est placé l'économiste nous oblige à tourner un moment nos regards vers le passé.
Une sorte de curée où se précipitèrent toutes les industries en souffrance, tel fut le premier résultat du vote des trois millions destinés à favoriser en France l'établissement des associations d'ouvriers, ou, en d'autres termes, l'application des théories de M. Mill. Il y eut, cela va sans dire, aftluence de pétitions et concours de solliciteurs. On ne peut pas évaluer à moins de six cents le nombre des demandes qui parvinrent au conseil d'encouragement chargé de distribuer les fonds; Paris en fournit le contingent le plus considérable, près de trois cents, et émanées d'ouvriers en très-grande partie. La Seine-Inférieure et l'Eure venaient après Paris par ordre d'importance, puis le Nord et le Rhône. En calculant d'une manière approximative le nombre des ouvriers ou patrons sciemment ou a leur insu intéressés à ces demandes, on arrivait à un chiffre de soixante mille individus. Il fallait se hâter de choisir entre eus; il fallait surtout écarter dès le début cette masse d'aventuriers et de parasites qui se portent du cûlé de l'argent et s'impo-
2ït> ECONOMISTES MODERNES.
sent à force d'obsessions cl de bruit. Le conseil d'encouragement y mit du zèle et de la conscience; mais les difficultés d'une pareille lâche le dominaient. De bons choix, une distribution judicieuse n'auraient pu avoir Heu qu'à ia suite d'une instruction longue et précise, el le temps manquait pour cela. C'eût été une série d'euquétes à ouvrir et sur l'objet même de chaque association et sur les personnes qui devaient la composer. Or comment y procéder autrement que d'une manière sommaire, défectueuse par conséquent Les erreurs, les surprises étaient inévitables, et il y en eut. line foule avide frappait aux portes du conseil, et la crise manufacturière sévissait de plus en plus; l'essentiel était d'aller vite. L'espril du décret y portait aussi; il avait été voté d'urgence et demandait a êlre appliqué de la même façon.
La répartition du crédit des trois millions s'opéra donc à la hâte, avec un mélange de bons et de mauvais éléments. 2,600,000 francs environ furent distribués i'i cinquante -six associations, donl trente avaient leur siège à Paris, vingt-six dans les départements. A Paris, sur trente sociétés, vingt-sept étaient contractées entre ouvriers seulement et trois au plus entre patrons et ouvriers. Dans les départements, sur vingt-six sociétés, quinze étaient entre patrons et ouvriers, onze entre ouvriers seulement. Les trente établissements de Paris réunissaient à l'origine quatre cent trente-quatre associés ; les vingt-six établissements de province,un nom-
H. JOUR STUART SILt. S77 hre d'ouvriers qui n'a pu être déterminé, mais qui m devait pas dépasser douze cents 1 .
Ce n'était pas tout cependant que de fournir de l'argent à ces associations cl de le leur fournir au taux le plusmodcré, 5 pour 100pourlcsprétsde25,000francs et au-dessous, 4 pour 100 pour les prêts qui excédaient 25,000 fr. : il fallait encore les constituer sur un pied qui leur permit de \ïvre,ctqui présentât quelque garantie de remboursement. De là un ensemble de statuts que le conseil d'encouragement se vit oblige de dresser lui-même, et d'imposer ensuite aux associations favorisées, comme une conséquence rigoureuse des avances que l'État allait leur faire. Comme on le devine, la rédaction de ces statuts ne fut point une besogne facile; à chaque pas, des inconvénients, des objections, des embarras s'élevaient; ils se succèdent toujours quand on est engagé dans une fausse voie.
Et d'abord, sous quel régime allait-on associer ces ouvriers? Le Code de commerce en admet plusieurs
1 Nous n'avons point j nuimirer ici les corfis d'tilat admis oui lunetiers de cclLo iviiiiiïiiu i). (Jii'il lu-us suliifr. de remarquer qu'une foule de profesions uliles (les maçons, les charpentiers, les tailleurs, les cordonniers) en étaient exclut:?, [>iirce que les (ouvriers de ces coi-ps d'état, [dus vivement atteints que les antres de l'esprit de révolte, avaient présenté an conseil des plana impraticables. Parmi les corps d'clal adniisàproJil.ei-rlL-s suicides, un comphiii des Ivpogriiplics, des mécaniciens, des ébénistes ou tourneurs en chaises, dea fabricants do cLaies, de registres, de tricots, de tissus, d'instruments de chirurgie et de musique, des verriers, des lister auds, des lilaleurs, des horlogers, etc.
qui ne leur étaient point applicables. Impossible de songer à la société anonyme, ni à la société en cornmandile, ni même à la société en participation. Le conseil d'encouragement ne voulut pas marquer ses débuts par une fiction ; il se décida □ donner aux choses leur véritable caractère, el plaça donc ces associations entre ouvriers sous l'empire de la société en nom collectif, c'est-à-dire qu'aux termes mûmes du Code, ces ouvriers devenaient tous solidaires pour tous les engagements de la société. A ce sujet, une réflexion se présente naturellement à l'esprit. En adoptant celte forme, le conseil d'encouragement n'avait pas à prévoir des résultats bien fâcheux. Les sociétés qu'il instituait de ses mains étaient destinées à n'avoir longtemps encore que l'État pour créancier et pour bailleur de fonds. Or l'Étal ne devait pas être, vis-à-vis de ces ouvriers, un créancier bien rigoureux, lin cas de désastre, il n'épuiserait pas à leur égard la somme entière de ses droits, du moins n'irait-il jamais jusqu'à la poursuite corporelle ou mobilière. La nature même de l'expérience ne comportait pas de pareilles sévérités. Mais, au lieu de ce préteur tolérant, qu'on imagine d'autres porteurs de titres, des tiers moins accommodants sur leurs intérêts; qu'on fasse rentrer ces sociétés dans les conditions ordinaires du commerce j <iu'on les replace dans la vérité des faits et du droit commun : voici trente, quarante ouvriers, je suppose, qui se sont associés entre eux pour l'exercice
II. JOHN STDABT M1LL. ÏI9 d'une industrie; iis sont tous en nom dans l'acte social, et responsables jusqu'au dernier centime des dettes de la société. Un revers arrive, et a l'instant ces quarante associés deviennent tous, au môme titre, passibles des mêmes poursuiles; ils sont tous contraignantes par corps et sous le coup d'une saisie ; ils sont enchaînés parles délais elles rigueurs d'une liquidation judiciaire ; ils sont à la merci de créanciers mal disposés et d'hommes de loi plus intraitabies encore.
Ouels que fussent les écueils de celte forme de société, le conseil d'encouragement ne s'y arrêta pas-, il savait à quel bénévole bailleur de fonds ces associations avaient affaire. D'ailleurs la justice l'exigeait ainsi. Dès que les ouvriers aspiraient à la condition du palron, il allait de soi qu'avec les honneurs et les avantages de l'emploi, ils en connussent les inconvénients et les charges. Il fallait égalemenl leur faire comprendre par un essai personnel que,dans l'échelle des fonctions sociales, les devoirs s'élèvent en raison des droits, et qu'une puissance plus grande ne s'acquiert qu'au prix d'une plus grande responsabilité. Telle élait la sanction morale de cette épreuve administrative, et il est heureux qu'elle ait été maintenue malgré le vertige qui régnait alors.
Il serait peu utile d'entrer dans le détail de tous les démentis que les esprits à systèmes durent s'infliger pour constituer ces associations sur un pied tant soit
m ÉCONOMISTES MODERSES.
peu sérieux. Il suffira de eonslater un fait. Voici cinquante-six associations formées par les soins et avec les fonds de l'État : que sont-elles devenues? Ici les documents sont précis ; il ne s'agit ni de récits romanesques, ni de confidences des parties intéressées; il y a des documents publics, et je les ai tous sous les yeux; il y a des inventaires, des rapports des inspecteurs de finances, des décisions administratives. On peut y suivre l'existence de chacune de ces associations d'ouvriers jour par jour, pas à pas pour ainsi dire. Te qui frappe d'abord, surtout an début, ce sont les changements survenus dans leur sein. Six mois ne s'étaient pas écoulés que déjà elles comptaient soixante-quatorze démissions, quinze exclusions, cinquante-deux admissions nouvelles, onze changements de gérants. Telle association avait porté quatre noms, telle autre trois; tontes avaient éprouvé dans leur personnel des variations sensibles. N'était-ce pas la preuve d'un vice originel, d'un mal caché? L'examen des livres et des écritures de commerce confirme cette opinion.Dans le cours des deux premières années, les inventaires constatent parmi ces associations des situations bien diverses. On voit les unes dévorer leur capital sans fournir de travail utile; tout se résume pour elles en des salaires payés aux associés et des produits qui demeurent invendus. Les autres écoulent quelques marchandises, mais en si petite quantité, que les frais généraux pèsent sur les prix de vente, de manière à les
II. JOHN STIURT BILL. 2B[ rendre onéreux pour l'établissement. Dans l'un et l'autre cas, la ruine est au bout, plus ou moins prochaine, mais inévitable. II est des associations où les profils et les perles se balancent, d'autres enfin qui soldent leur inventaire par un bénéfice important. Ici encore il convienl pourtant de se défendre des illusions el de ne pas tenir ces chiffres pour plus concluants qu'ils ne le sont en réalité. Il y a dans ces écritures deux points qui se dérobent à tout contrôle sérieux : la valeur des marchandises qui restent en fin d'inventaire et la solidité des créances sujettes à recouvrement. Qui ne sait à combien de mécomples donne lieu cette double évaluation, même dans le commerce el l'industrie ordinaires? Pour se prémunir contre les fictions et les erreurs, on a soin de s'y tenir en deçà des résultats apparents. Or ces ouvriers avaient-ils pris les mêmes précautions, et n'élail-il pas naturel de penser qu'avec une entière bonne foi, ils s'en étaient tenus aux données les plus favorables?
D'ailleurs voici un dernier fait plus concluant encore el qui n'est pas susceptible d'interprétations équivoques. La majeure partie desconlrals de prêt avait été passée dans les six premiers mois de 18i9. Vers le milieu de 1850, c'est-à-dire un an après, l'administration lit dresser un état des révocations de prêt. C'était, à nommer les choses par leur nom, la table mortuaire des associations qui avaient succombé dans le courant de douze ou quatorze mois. Rien de plus
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triste cl de plus accablant que ce document. Il constate que, dans cette courte période, dix-huit établissements ont, pour divers motifs, cessé d'exister : dix à Paris, huit dans la province. Les dix établissements de Paris avaient reçu une somme de 1 42 ,000 francs ; les huit établissements de province, une somme de 447,000 francs, en tout 589,000 francs pour les dixhuit établissements. La proportion était pour Paris, qui comptait trente associations, d'un tiers en nombre et d'un cinquième en somme; pour les département, qui en comptaient vingt-six, d'un quart en somme et d'un tiers en nombre. Ce chiffre de 580,000 francs ne constituait pas, il est vrai, une perte équivalente pour le Trésor : il y avait là-dessus des rentrées possibles et des hypothèques prises ; mais le fait grave, le fait saillant, c'est qu'à l'expiration de l'année, dix-huit établissements sur cinquante-six étaient en pleine dissolution, c'est qu'après une première campagne le tiers de l'armée était déjà hors de combat '.
1 Iliende plus curit'in tii JV plu* -i-nifii^i if que la page d'observations où sont consignés '<s motifs à raison desquels ces prêts ont élé révoqués. Ici, c'est un gérant qui emporte la caisse et Le? registres de la comptabilité ; ailleurs, ce sont des infractions multipliées aui statuts. Dans beaucoup de cas, il n'y a ni travail positif, ni association sérieuse ; lieux ou trois personnes se partagent les avances du trésor et en disposent pour leurs besoins jusqu'à épuisement. Parfois la so- [■i-'i.:- e-i ^■nn:l'i])ii.v l!o t™* m;, membres, et quand on se transporte un skipe qii'fllc a clioiri. il ne s'y trouve personne pour la représenter. En d'autres occasions, il y a dol réel, mauvais emploi de maliercs ou suppositions de signatures dans les souscriplions d'aclions : ici
Telle est la pari des mécomptes ci des échecs dans l'année même du début; depuis lors, elle n'a fait que s'accroître. En 1 85-1 , il y avait eu douze nouvelles révocations de prêt, huit a Paris pour une somme de 202,000 fr., quatre en province pour une somme de 163,000 fr. D'année en année et de mois en mois, on a vu augmenter le nombre des associations qui s'éteignaient et décroître celui des associations qui restaient debout ; encore ces dernières ne le devaient-elles qu'a une sorte d'abandon de leur principe et à une transformation de leurs éléments. Sept ou Unit au plus sont aujourd'hui dans ce cas, comme un dernier débris de ce naufrage industriel et financier; le reste a disparu
Je suis arrivé au bout de celte édifiante histoire, la plus éloquente réfutation qu'on puisse opposer aux doctrines de M. ïlill sur l'association. Je l'ai écrite avec les pièces sous les yeux, et en ne m'appuyant que de documents officiels. Des deux côtés le procès est in-
ilis ouvriers sans gérants, là îles <réVaniB 'ans ouvriers; enfin trois faillites légales, ouvertes PI déclaras sii mois ni'iùs des versements importants fails par l'ailmiii is:ra; ion. Une cii'musiancc est encore à noter pour s'ùlrc plusieurs fuis reproduite : c'est que des ouvriers eiu-mêmes, convaincus de leur impuissance cl voyant leurs fonds s'eu aller sans pi'nli', oui ilmmmlj à l'Étal de vouloir bien dissoudre leur société cl procéder le plus lot possible a une liquidation.
1 D'après les dormir? mii'umenls oliieirlf, la liquidation laisserait l'ÉI»t en peile de 1,500,000 l'r.nns nu- !>■.< ~i millions uV prils l'Ai':: wa assotialions d'ouvriers en lSi8 et 1819. C'est payer un peu clier une eipérience qui n'élaii douteuse pour aucun esprit sensé.
-XI ÉCOSOSISTES NuDERSES.
struit, et l'awét est facile à rendre. Ce que la raison condamnait, les faits ne l'absolvent pas; l'application et la théorie sont d'accord. Mon -seulement ces associations d'ouvriers ne sont pas viables, mais elles n'ont pas vécu, dans la sérieuse acception du mol. Il était bon que cette preuve fût acquise, et c'est à dessein que je m'y suis étendu. Le livre de M. John Stuart Miil a eudu succès en Angleterre, et ilfallait y prémunir l'opinion contre les fausses idées qu'il essaye de propager. En France même, les résultats de l'expérience administrative sont peu connus, et méritent certainement de l'être. Trop de gens se trouvent encore, en ce qui louche aux a ssociations, sous l'empire de récils plus remplis de sentiment que de vérité, et ne connaissent rien du démenti brutal que leur a infligé In marche naturelle et irrésistible des choses.