III. IDÉES DE ». 1IU.L SUR. LE PM50IFB DU POPULATION
Ce n'est pas seulement sur la question de l'association queles faits me semblent donner tort à H.Mill..l'ai encore à discuter avec lui un des points les plus délicats et les plus controversés de la science économique, — le principe de population. Celte fois, la question est bien anglaise, et l'auteur s'y montre Anglais au plus haut degré : il se prononce pour les vues de Maithus, et les pousse à outrance. D'après lui, c'est dans les ex-
M. JOHN STUARI NUL. 3SS cès de population qu'il faudra chercher la cause principale des misères humaines; c'est dans la limite de la population que se trouvent le remède le plus efficace de ces misères, le salul des générations, la vie des sociétés. Si les produits encombrent trop souvent les marchés, si le salaire ne s'élève pas à un taux plus avantageux pour l'ouvrier, si la part du travail des mains est si minime dans la distribution des profils industriels, c'est aux excès de population qu'il convient de s'en prendre, et non à d'autres motifs. Une fois cette donnée admise, M. Mill s'y exalte; il cite quelques exemples très-partiels, très-eirconserils et par conséquent peu concluants, puis finit par demander à la législation des armes contre une multiplication exubérante, et propose de porter des peines contre ceux qui se permettraient d'avoir des enfants lorsqu'ils sont hors d'élat de les nourrir. C'est là un procédé qui rappelle celui d'Ilèrode, seulement il n'a qu'un caractère prévenlir.
Il faudrait pourtant s'entendre sur le fond même de ce débat, au lieu de se retrancher derrière de petits chiffres et de petits faits. Ce capital qu'on appelle l'homme est-il, abstraitement parlant, une richesse ou une ruine? Coûle-t-il plus qu'il ne rend? Crée-t-il moins qu'il ne détruit? Voilà la question. 11 est vrai que dans ces lermes, et d'une manière aussi absolue, il n'est pas un disciple de Malfhus qui ne reculât. Ce qu'était le globe avant que l'homme y parut, ce qu'il
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csi devenu sous sa main, chacun peut le voir el l'apprécier, et aucun système, si subtil qu'il soit, ne tiendrait devant d'aussi éclatantes preuves. L'homme n'est pas comme l'animal, qui vit du fonds commun et n'y ajoute pas un atome; l'homme n'emprunte rien à la nature sans y apporter en surplus le prix d'un effort intelligent. Sa mission est de féconder le sol et non de le dévaster, d'embellir graduellement celte terre où il est de passage, de manière à ce qu' après l'avoir reçue inculle et dépeuplée, il en fasse le siège de cultures perfectionnées el le grenier de nombreuses populations. Telle est la destination évidente de l'homme, marquée dans l'ordre de la Providence et victorieusement confirmée par le spectacle de l'univers. L'homme, abslrailement parlant et envisagé dans l'ensemble, apporte donc ici-bas une richesse et conslilue lui-même une richesse: il produit plus qu'il ne consomme, et laisse après lui un héritage qui n'est point à dédaigner, — sa part de concours dans l'amélioration et la civilisation du globe.
Cette vérité, au-dessus de foule atteinte, suffirait pour réduire au néant les plus ingénieux raisonnements de ceux qui voient dans l'homme une cause de ruine, et dans l'accroissement de la population une source de misères. Aussi n' envisagent-ils pas la question de si haut ni d'une manière aussi rigoureuse ; ils la réduisent à de plus étroiles proposions. Pour eux, c'esl une appréciation de limite, un accident de temps
M. JOHN STDART XILL. 'iBT
et d'espace. Absolument, l'homme peut être une richesse, disenl-ils; relativement, et dans certains cas, il devient une ruine : ruine pour l'être qui nait, ruine pour le sol qui le voit naitre; il prélevé sur le contingent commun une part plus grande nue celle qu'il y fournit , et reste affame en affamant les autres. Tels sont les termes auxquels se réduit l'objection, débarrassée du cortège de chiffres dont on ne l'entoure que pour se rendre insaisissable. Eli bien, môme dans ces termes, il n'y a là rien qui soutienne l'examen. Et d'abord, puisqu'il s'agit d'une limite, où est cette limite? On peut mettre tous les disciples plus ou moins déguisés de Malthus au défi de la fixer. Qu'ils essayent, qu'ils nous disent, non par des à-peu-près et par des subterfuges, a quel signe on reconnaît l'excès de population, c'està-dire là où la naissance de l'homme est un bien pour un pays, là où elle est un mal. Toute liberté leur est laissée; ils peuvent prendre les termes de leur démonstration dans l'étendue du territoire, dans les forces de la production, dans la comparaison des besoins et des ressources, où ils voudront enfin, pourvu qu'ils apportent une loi vraiment sérieuse, vraiment scientifique, sur laquelle l'esprit puisse se reposer, et non ces hypothèses, ces déclamations cent fois reproduites, et qui ne gagnent à se reproduire ni en clarté ni en autorité.
Est-ce une affaire d'espace, de densité plus ou moins grande de population? Qu'ils fixent donc un
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chiffre! lis ne le pourraient ni ne l'oseraient. L'espace n'est pas un terme absolu, la population non plus. Telle contrée est plus fertile, telle race plus intelligente. Ici un heclare suffira pour nourrir un nombre d'habitants double, triple, décuple de ce qu'il nourrirait ailleurs. La nature du sol, les procédés de culture, l'état des mœurs et des lois, mille causes apparentes ou cachées, agissent d'une manière profonde et variable à l'infini sur lo rapport â établir entre l'étendue des surfaces exploitées et le nombre d'hommes don! elles peuvent défrayer les besoins. Il y a mieux, celle base d'appréciation semble se dérober dès qu'on y porte la main. Pour qu'on y trouvât un point d'appui réel, il faudrait que la dissémination des habitants fût une cause constante d'aisance, et qu'un pays fût d'autant plus riche qu'il est moins peuplé. Or ce n'est pas ainsi que concluent les faits. Le phénomène de l'accroissement des populations ne se produit que dans les États où la civilisation poursuit une marche ascendante ; celui de la décroissance des populations s'attache surtout aux États dont la civilisation est sur le déclin. C'est ainsi que de puissants empires d'Asie ont perdu, avec leurs masses d'habitants, leur grandeur et jusqu'à leur nom ; c'est ainsi que l'Europe a vu s'élever, avec le flot de ses races, l'imporlance de ses destinées et son action sur le reste du globe. Or, si la loi de Malthus est vraie, il faudrait que l'Asie eût trouvé dans ses dépeuplements une cause de richesse, comme
S. JOHN STUA11T BILL. 28a l'Europe une cause de ruine dans son peuplement précipité. Poser la question de cette -manière, c'est la résoudre.
On me répondra que je force les clioses afin de réassurer un triomphe aisé, que ce n'est point ainsi qu'on l'entend, qu'il y a une mesure à observer, une limite ii garder, ni trop ni trop peu, ni en deçà, ni au delà. A la bonne neure; mais s'il s'agit de limites, qu'on me dise d'abord où est celle des libéralités de la nature, du génie de l'homme, de son industrie, de son intelligence, de son activité. En supposant même qu'il ne tirât ses moyens de subsistance que des surfaces qu'il occupe, sait-on bien et peut-on préciser jusqu'où iraient ces ressources? Que de terrains encore en friche, mémo dans les contrées les plus peuplées I que d'améliorations dans le régime des cultures, hier inconnues, aujourd'hui en vigueur, et qui accroissent, dans des proportions inouïes, les forces productives du sol! Le spectacle en est tout récent et a les caractères d'une métamorphose. L'assolement substitué aux jachères, les progrès dans l'élève du bétail, l'usage étendu et le perfectionnement des engrais, que de conquêtes modernes et qui ressemblent à une nouvelle prise de possession ! Et le drainage qui commence a peine, et dont il est plus facile d'entrevoir que de limiter les effets! Évidemment il y a, dans cette marche des faits naturels, de quoi-rassurer les esprits les plus prompts à prendre l'alarme, et leur prouver que la
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nature se mel volontiers au niveau de l'essor des populations.
D'ailleurs en aucun temps, ni en aucun pays, l'homme n'a été condamné à tirer lui-même cl directement du sol la subsistance qui lui est nécessaire. Pour l'obtenir il a d'autres moyens que la culture; il a l'industrie, il a le commerce, il a les échanges. Telle colonie de l'antiquité, commeTyr et Siclon, telle république du moyen âge, comme Venise et. Gènes, n'ont possédé qu'un territoire insignifiant, et n'en ont pas moins défrayé avec magnificence les besoins de leurs populations. De nos jours, l'Angleterre est appelée à renouveler le spectacle d'une existence analogue. Quand^elle a \u que son sol ne pouvait lui suffire, ou ne défrayait ses besoins qu'à titre onéreux, elle s'est ménagé des greniers d'abondance sur tous les points du globe où la convenance a conduit ses vaisseaux. En échange, elle a répandu au dehors les fruits de son activité et les trésors de son industrie. La .condition de ses populations a-t-ellc empiré pour celaV Au contraire, elle s'est améliorée et tend à s'améliorer chaque jour, tant il est vrai que le bien-être d'un peuple ne correspond ni à la superficie qu'il oc- ■cupe ni aux produits alimentaires qu'il en tire.
S'il en est ainsi, pourquoi ce tocsin d'alarme que Malthus fil retentir au commencement de ce siècle, et qu'aucun fait n'ajuslifié depuis lors? Pourquoi, après lui, des hommes comme M. John Sluart Mill s'ap-
M. JOHN STUART HILL. m pnient-ils sur (les assertions dénuées de preuves et des calculs dépourvus de solidité'. 1 Pourquoi cette opiniâtreté dans un système dont la base s'écroule dès qu'on cherche à s'y appuyer, qui ne satisfait ni le. cœur ni l'esprit, se refuse à une définition précise et ressemble à l'un de ces épouvanlails à l'aide desquels on agit sur l'imagination des enfants? Malllius cl ses disciples se prévalent de quelques misères dont les populations agglomérées offrent le spectacle, et qui proviennent d'une trop rapide multiplication. C'est là leur grand argument et leur seule preuve. Hélas! la misère est de tous les temps et de tous les lieux ; quelque part que l'on soit, on la subit ; quelque part que l'on aille, on la retrouve. Les pays déserts n'en sont pas plus exempts que les pays populeux, et pour s'en convaincre il suffit de jeter un regard sur le globe, Ce n'est pas dans les contrées où la population est surabondante que l'homme dévore son semblable, qu'il se nourrit d'argile, d écorées d'arbre, de mousse, des baies et de débris d'animaux. Il y a mieux ; la misère, le besoin, sont essentiellement relatifs, et tel être serait misérable avec ce qui ferait la richesse d'un autre. C'est là une loi d'ordre éternel ; à côté d'une jouissance Dieu -a placé une privation, et près d'un désir satisfait un désir inassouvi,
IJue Malthus el ses partisans renoncent donc à celte prétention de se substituer à la Providence; elle a un œil plus pénétrant que le leur, el veille sur le monde
avec une sollicitude supérieure à tous leurs calculs. Si, sur un point donné, la population, à raison de circonstances particulières, prend un accroissement excessif, il s'opère des vides ailleurs, et l'équilibre est promptcmenl rétabli. Si, en Angleterre et aux Étals- Unis, le doublement a quelquefois eu lieu dans une période d'un quart de siècle, c'est là un phénomène accidentel, passager, cl dont on ne saurait lirer des conclusions générales ni définitives. Naguère, on a pu le voir, l'Irlande, qui était en première ligne dans les voies du doublement, a perdu près de deux millions d'âmes dans le cours de quelques années. Qu'a-t-iï fallu pour cela ? Un fléau inattendu : la maladie de la pomme de terre. Ainsi vont les choses ; la nature a de brusques retours et trompe les calculs humains; elle procède par temps d'arrêt et brusques intermittences. Tel pays regorge d'habitants, lorsque tel autre voit ses populations s'éclaircir; des races entières disparaissent pendant que d'autres pullulent. A tout prendre, ce n'est point la terre qui jusqu'ici a manqué aux hommes, ce sont plutôt les hommes qui ont manqué à la terre, et sur ce point comme en tous, il faut que la destinée de l'humanité s'accomplisse jusqu'au bout.
En effet, il y a deux buts vers lesquels le monde marche d'une manière lente, mais sûre : l'exploitation intégrale du sol et l'ennoblissement des espèces. D'un coté, les grands foyers de population versent leurs excédants sur les contrées désertes ; de l'autre, les
M. JOHN STLART H1LL. 393 races s'améliorent et les types supérieurs remplacent les types inférieurs : c'est sous l'empire de cette double loi que la terre se peuple et se civilise. Les grands courants de population se sont établis dans tous les temps; l'histoire est pleine d'exemples de migrations fécondes. Voici l'Asie d'abord qui répand ses flots d'hommes sur l'Europe : l'innombrable famille finnoise, les Alains, les Huns, les Avares, les Goths, les Gépides, les Slaves, les Celtes, les Germains, en. débordant sur nos solitudes, y ont apporte les premiers éléments de leur richesse actuelle. A son tour, notre continent rend aujourd'hui le service qu'il a reçu. Depuis le seizième siècle, l'Europe, avec le seul excédant de sa population, va au loin réveiller des continents plongés dans le sommeil. Dans le cours de trois cenls ans, elle envoie en Amérique vingt-cinq millions de blancs qui chassent les cuivrés devant eux, se substitue aux Hindous en Asie, aux nègres et aux Bédouins en Afrique, aux Polynésiens en Océanie, fournit presque au globe entier un contingent nouveau, et tout cela non-seulement sans s'appauvrir, mois encore en voyant tripler dans son sein ses ressources d'hommes. Et en même temps le phénomène se complète par l'autre point ; là où le type supérieur parvient à s'établir, le type inférieur s'efface. Les Caraïbes et les mille tribus du grand continent américain ont a peu près disparu ; les îles de la mer du Sud, exposées, depuis un demi-siècle seulement, au
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contact européen, sonl presque dépeuplées; l'Indu elle-même est en relrailc pour le chiffre de ses auloelitliones. Ainsi le principe de population s'équilibre dans ce sens que, lout eu se retirant" des races dcslinées ii s'éteindre, il s'élève à sa plus grande puissance chez celles qui sont marquées du sceau de l'initiative.
Comment Mallhus, comment M. Jolin Stuarl Mill n'ont-il pas compris cela? Comment n'ont-ils pas reconnu sur le front de leur nation ce signe des fortes races auxquelles nulle grandeur n'est étrangère, grandeurs militaires, grandeurs civiles, el qui gardent un aussi ferme maintien sur le champ de bataille que dans l'arène des institutions libres? Quoil le globe aurait en excès des hommes de cette trempe, et sur la foi de quelques écrivains, il faudrait s'appliquer à en diminuer la quantité! Une science aurait été créée à cet effet, el une légion d'érudils serait chargée de la répandre dans le public! Non, quelque respect que je professe pour les noms qui y sont mêlés, il m'est impossible de prendre au sérieux un paradoxe trop défendu et trop attaqué, et qui ne méritait ni tant d'enthousiasme, ni tant de colère. Dans l'ordre des faits que Malthus prétendait régler, il n'y a rien à conseiller aux hommes ; il n'y a point de loi à chercher, il n'y a que du scandale à recueillir. Que dire d'une doctrine où la stérilité et l'impuissance seraient des litres, des privilèges d'organisation, où la réflexion viendrait assister, comme régulatrice, à des actes
M. JOHN STUAHT ICILL -iffi auxquels d'ordinaire elle ne préside poînl? Sur des questions aussi délicates; te plus sur est de s : abstenir ; l'économiste doit s'en désintéresser comme le prêtre, et l'écueil est le même, soil que l'on s'abandonne à une imprévoyance sentimentale, soil que l'on s'appuie sur une prudence scientifique. L'interdiction des mariages précoces suffit comme garantie et comme frein. Quant au reste, c'est le secret des couples; la pudeur veut qu'on le respecte, et l'étude nous fait reconnaître ici des lois générales plus intelligentes que ne peuvent l'être les inspirations de la sagesse individuelle.
Un dernier mot à M. John S lu ai l Mil). 11 affirme -qu'une décroissance dans lecliiffrcdc la population aurait pour effet de changer les termes du contrat qui lie l'ouvrier à l'entrepreneur, d'améliorer la condition des classes qui vivent de leurs bras et de relever le chiffre des salaires : ce sont là autant d'illusions. Les grandeurs de l'Angleterre tiennent plus qu'il ne le pense à l'augmentation constante de sa population. Non-seulement cette augmentation a comblé les vides causés par la guerre et par l'expatriation, mais en jetant sur les villes les excédants de la campagne, elle a fourni â l'industrie cette légion d'auxiliaires qui, en moins d'un siècle, ont élevé si haut ses destinées et rendu le globe entier tributaire de ses produits. Que le mouvement inverse ait lieu, et l'on verra les résultats s'y conformer. La rareté" des bras amènera ia hausse des salaires, soit; mais à la hausse des salaires
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correspondra nécessairement la hausse des prix de revient, et à la hausse des prix de revient le ralentissement de la consommation, ainsi que la décroissance des débouchés. Cette coïncidence suffira pour que l'industrie soit atteinle et que le chômage des ateliers amène de nouveau l'ahondancc des bras, de lelle sorte qu'après avoir dicté la loi, les ouvriers s'estimeraient, en (in de compte, heureux de ia recevoir, cl plus rude peut-être qu'avant cette éphémère domination. Ainsi se passeraient les choses, cl M. John Stuart Mill, qui connaît et professe l'économie politique, n'ignore pas que c'est là un de ses enseignements les plus sûrs et les mieifit vérifiés ; c'est un de ceux éga- : iomcnl qui ressortent le plus visiblement de son histoire.