IV. LES PRÉDÉCESSEURS DE 11. tlILL
Je viens d'indiquer et de discuter les points principaux de la doctrine de M. Mill. Cherchons à nous rendre compte plus nettement de la valeur de cet économiste en comparant son œuvre à celle de ses devanciers.
Si on l'étudié avec quelque soin, l'économie politique se présente, en Angleterre, sous deux aspects et avec-deux périodes bien distinctes : celle des théories, celle des applications. Après Adam Smith." et à
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son exemple, les hommes qui ont marqué dans la science et y font autorité ne se sont guère écartés du domaine de la spéculation pure. Ricardo s'empare du principe de la rente, Malthus du principe de la population, c'est-à-dire de deux points de doctrine qu'ils exposent avec un grand luxe de développements. De tous côtés, on défini t ; on définit l'utilité, on définit la valeur ; on définit à l'envi et sans relâche. Môme quand des combats s'engagent, c'est un peu à la façon des héros d'Homère, dans les nuages et hors de la portée du regard. L'impulsion est donnée ; tous y obéissent. James Mill, Toolte, le major Torrens, Senior, Mac Culloch, même le pamphlétaire Cobbell. Traités généraux ou spéciaux, livres ou brochures, publications populaires ou papiers du parlement, rien ne déroge aux règles établies. 11 y a des thèmes donnés, on s'y conforme ; des limites assignées, on les respecte ; c'est une science, e'est une école dans la stricte acception du mot : des maîtres d'une part, des disciples de l'autre, quelques principes universellement admis, et un petit nombre de détails abandonnés à. la conlroverse. Telle est en Angleterre la première période de l'économie politique, la période spéculative, celle où la théorie prévaut.
Ce n'est pas que, même alors, il n'y ait un pas de fait vers des mesures d'application. De 1825 à 1827, Huskisson, de passage aux affaires, porta le premier, devant le parlement, des questions qui jusque-la n'a-
m ÉCONOMISTES MODERNES.
vaient pas franchi les pages d'un livre. Le régime du Royaume-Uni était en contraste frappantavec les nouvelles idées économiques ; des privilèges exclusifs v régnaient de temps immémorial : privilège de navigation, privilège manufacturier, privilège agricole, privilège du sang pour les individus, privilège de nationalité pour les produits et le pavillon. Tous les intérêts, toutes les coutumes, tous les préjugés semblaient ligués pour une cause commune et confondus dans un seul esprit ; les vaincre était une rude entreprise, et pourtant Huskisson ne recula pas. Il s'attaqua d'abord au monopole de la navigation qu'il représenta comme un brevet expiré, en fit ressortir les dommages réels à côté d'avantages très-douteux, et inaugura le système des traités de réciprocité, qui a précédé et préparé celui de la liberté absolue. D'autres réformes suivirent celles-lù. nolamment la réduction des droits sur les soieries, — des modifications essentielles à la charge de la compagnie des Indes, — enfin des adoucissements temporaires à l'exclusion qui frappait les céréales venant du dehors ; mais ces mesures, arrachées a un parlement qui y répugnait, n'eurent point d'autres suites, et ce fut en vain qu'après la retraile et la mort d'Huskisson, sir Henry Parnell, économiste aussi et membre du cabinet du comte Grey, essaya de faire revivre les traditions de l'homme éminent qui avait été son maître et son ami. Le temps n'était plus aux conquêtes de l'ordre positif : l'économie politique
X JOHN SIDA 11T JIILL, 309 rentrait dans son premier domaine, l'abstraction.
La seconde période ne date en réalité que de 1 858 : (\\ fut alors que les idées de réforme, timides et circonspectes jusque-là, eurent la voix haute, passerait îles livres dans les clubs, du cabinet des savants dans les réunions populaires, cl s'imposèrent au gouvernement, malgré la résistance des classes intéressées à les écarter. Les faits sont trop récents et ont eu trop d'éclat pour qu'il soit nécessaire de s'y appesantir Qui ne se souvient de cette ligue contre les céréales, dont les débuts furent si bumbles et les résultats si prodigieux? A quelques vétérans de l'école libérale, comme le colonel Thompson et MM. Uowring et William Fox, vinrent se joindre de jeunes manufacturiers de Manclicster, comme MM. Cobden et Iirigbt, et, grâce à cet élément nouveau, on put ouvrir contre l'ennemi commun, le monopole, une campagne où rien ne manqua, ni le talent, ni l'audace, ni l'activité, pas môme l'argent, ce nerf de. la guerre. 11 ne s'agit plus alors de définir, mais de réussir; l'économie politique descendit de ses sphères abstraites pour se rendre accessible à tous, quitta les formes dogmatiques pour tenir un langage plus familier, réclama sa part dans la conduite des affaires du pays, et se la fit si grande", que les anciens partis en furent comme éclipses. En 1838, ce n'était qu'une agitation; en 1841, ce fut une révolution, accompagnée de signes tels, que sir Robert Peel lui-même ne craignit pas
d'incliner devant elle et ses opinions et son drapeau. Une fois la brèche ouverte, tout capitula ; les partis vaincus livrèrent leurs dernières défenses. A la suite du privilège territorial, et comme accessoires obligés, tombèrent successivement le privilège manufacturier et le privilège de navigation, si bien que de ce mur d'airain élevé et maintenu contre l'activité étrangère, il ne reste plus rien aujourd'hui, pas même des vestiges. Telle est en Angleterre la seconde période de l'économie politique, celle où les faits prévalent sur la théorie.
Voilà dans quelles circonstances M. John Stuarl Mil! s'est proposé d'écrire un traité d'économie politique, et, à l'envisager ainsi, la tâche n'était point aisée. Que dire, en fait de théories, qui n'eût été dit par des hommes plus savants et plus autorisés? Que poursuivre, en matière d'application, là où le souffle des vérités économiques a pénétré dans les institutions, dans les mœurs, dans les intérêts et dans les habitudes des régnicoles? Quand on se présente au public un livre à la main, c'est avec la prétention de l'instruire ou de le servir. Sur quoi M. John Stuart Mill pouvaitil fonder cette prétention? Diverses voies s'offraient à lui. Il pouvait imiter M. Carey, qui semble avoir pris à tache, avec la turbulence et l'opiniâtreté particulières am Américains, de ruiner le crédit des autorités reconnues, et d'opposex, dans une lutte d'écoles, le nouveau monde à l'ancien. Il pouvait, comme d'au-
H. JOHK S TU ART DELL. 301 très l'ont fait, ajouter aux ressources du raisonnement la force accessoire du calcul, mettre les principes an régime des équations, et donner à l'économie politique un faux air d'algèbre, bien propre ù en imposer aux esprits qui visent à la profondeur. Il pouvait enfin, et c'était là un parti désespéré, rompre avec la science régulière, et sacrifier à cet empirisme qui veut qu'un pays se suffise à lui-même, que toute terre porte toute chose, que la richesse d'un État consiste à fournir beaucoup de produits à l'étranger, et à tirer en même temps du dehors le moins de produits possible. Système ingénieux, et dont profilent certains intérêts, mais qu'il est bien difficile d'élever aux honneurs d'une théorie.
M. John Stuart Mill n'est tombé dans aucune de ces puérilités. C'est un esprit sérieux, et qui ne traite pas un sujet à la légère. 11 a donc laissé aux Allemands la chimère d'une économie politique nationale, et aux Américains leurs habitudes de dénigrement envers des écrivains dignes de respect ; il n'a cherché ni dans là scolastique, ni dans l'algèbre, l'originalité de ses théories. Sur les principes fondamentaux, il est resté ce qu'on doit attendre d'esprits comme le sien, un commentateur habile, profond, judicieux. Malheureusement pour quelques détails, et presque en dehors de la science, il s'est cru plus libre et a payé tribut à la nouveauté. Les circonstances y aidaient, le mouvement de l'opinion aussi. C'était en 1848, quand le ré-
MU Ër.ONOîllSTES alODKIlNESS.
gime social éprouvait un ébranlement profond cl qu'un esprit de 'vertige s'emparait audacieusemenl du |>avè. Tous les rêves odieux ou ridicules eclos au sein de quelques secles prétendaient à l'empire, et demandaient, la menace à la bouche, qu'on les mit à l'essai. Tel est le spectacle où le regard de M. John Stuart Mil! s'est troublé; lel est recueil où a Échoué son jugement, d'ailleurs si sûr. De là cette bienveillance pour le communisme et ces illusions sur le principe d'association, dans lesquels il faut moins voir une opinion sérieuse et spontanément émise qu'un moyen de se faite écouter et une concession faite aus préoccupations d'une époque 1 .
Telle est pourtant la destinée des livres, que celuici a surtout réussi par les côtés où il est le plus vulnérable. Non pas que je veuille contester ni amoindrir ce qu'il y a de vrai et de sain dans le travail de M. Mil!. Là où il s'appartient et reste dans le domaine économique, on trouve une sûreté de jugement et une con-
1 Depuisjqnc celte- milice a(-U- écrite, il. M i II a pnUié deus ouvra ges supérieurs, i mon sens, an Iraiié itÉtoimuie u<j|ilii|iic dont j'ai eu à signaler les importée lions L'un est intitulé : De la liberté; 1'aulrc : Dit i/ii'trtrneiiït'itt ivin .'f itlulil- ïeus [es Jcus soin marqués au coin d'une liante raison el. l'oniicut de vmialilos cours de politique, dignes d'être proposés pour modèles. U faut recommander lu lecture ilu
puissance de l'Ëlnl une trop grande place, et ii' y subordonner l'aclivilé
11. Henri Uiunli-illiul, cl'i il. Joim sinari Jlill i>t juité avec une grande surelc de ctuji d'tril el une i ai-laile cnnniu-simo îles uaic; doctrine.-.
naissance des affaires que peu (railleurs possèdent au même degré. Il a sur l'Échange, sur les relations de peuple à peuple, sur la condition des paysans dans !e Royaume-Uni, des vues qui sont a lui et qui ne manquent ni de justesse ni de nouveauté. Personne ne parle plus sûrement ni avec une plus grande propriété d'expressions celle langue financière, si pleine d'en)bûches quand on en use sans discernement ou sans bonne foi- Jugée dans I'cum'uiMc, sa publication garde l'empreinte d'un esprit exact et ingénieux, qui expose avec soin, définit avec clarté, discute avec méthode et conclut avec précision. Voilà bien des mérites, et pourtant ils n'eussent pas suffi pour un succès populaire, si un peu d'ivraie ne se fût mêlé à tout ce bon grain. Plus exempt d'alliage, l'ouvrage eût fait son chemin moins rapidement, et il n'en serait peut-être pas à sa troisième édition sans cette partie suspecte et parasite, sans ces concessions à l'esprit de secle contre lesquelles j'ai dû m" armer de quelque sévérité.
Qu'en conclure, sinon que la tache de l'économie politique, maintenue dans ses limites, est aujourd'hui remplie, ou peu s'en faut, et qu'on ne saurait guère y ajouter que des controverses dépourvues d'intérêt ou des déviations regrettables? Comme corps de doctrines, les livres en crédit ont tout épuisé; il ne reste plus qu'à en déduire les conséquences. Comme application, on a désormais de grands exemples ; des expériences se poursuivent auï yeux du monde attentif el
soi Economistes jionBRNEs.
défiant. L'Angleterre a commencé, le Piémont a suivi, la France est entraînée malgré elle et par la force des choses. On dirait qu'un nouveau jour se fait sur ces questions. A l'essai, la liberté ne s'est pas montrée malfaisante, comme certaines gens affectaient do le croire : partout où l'on en a usé, elle a créé des inlé-' Têts nouveaux sans nuire aux intérêts existants. Plus ces essais dureront et se multiplieront, plus celle preuve tendra à s'en dégager. Alors l'économie politique aura subi, comme on le voit déjà en Angleterre, la dernière métamorphose réservée' à une science d'observation; elle passera dans les faits, deviendra le droil commun des nations, et fournira à l'activité humaine, en lout lieu et dans tous les temps, la régie précise et uniforme qui lui a manqué jusqu'ici.
Les hommes dont j'ai entrepris, dans celte série (l'éludes, de résumer les titres et de classer les travaux, ont été élevés a une rude école. Pendant de longues années, ils ont lutté sans la certitude, sans l'espoir du succès. Peu nombreux, ils étaient constamment aux prises avec une légion compacte qui, appuyée sur des intérêts ombrageux et mêlant a propos l'action à l'inertie, dominait l'opinion, les corps constitués et le gouvernement lui-même. Cet isolement n'a ni ébranlé, ni découragé les défenseurs de la doctrine économique; ils aimaient leur cause et se croyaient assez payés de leurs efforts, pourvu qu'ils y fussent fidèles. La défaite ne les humiliait pas plus que la victoire ne devait les enorgueillir. A une conviction profonde s'unissait chez eux le respect dû aux arrêts des majorités.
• Œuvres de Ijîon Faucher. — Éludes sur l'Angleterre. — Mélanges fÊammie politique et île Finances. * vol, in-18. Cuillaumiii.
aW ÉCONOMISTES MODERNES.
Tls comprenaient que l'objet de leur poursuite est de ceux qu'on atteint lentement, quand on doit les atteindre, que les matières dont ils s'occupaient, délicates de leur nature et tenant beaucoup de susceptibilités en éveil, rencontreraient, dans des préventions enracinées, dans les habitudes prises, un obstacle que le' temps seul et l'expérience pourraient vaincre. C'est sur l'expérience et le temps qu'ils comptaient; ils voulaient persuader et non s'imposer. De là celle constance qui ne s'est point démentie et ce soin de rappeler sans relâche des principes trop méconnus. Ils espéraient qu'à la longue et à la lumière des faits, dés notions plus saines se répandraient dans les esprits, et qu'arrivées a leur pleine maturité, les réformes trouveraient dans l'acquiescement général la sanction qui les justifie et les consacre.
Ce sentiment, personne ne l'a eu avec plus d'évidence que l'économiste dont je m'occupe. Léon Faucher était un de ces esprits droits, résolus, tout d'une pièce, pour employer une expression familière, qui placent au dessus des chances lieureuses ou malheureuses qu'elles peuvent courir leurs convictions laborieusement formées; il vérifiait les siennes par une étude constante et y tenait en raison de ce qu'elles lui avaient coûté. Par l'ardeur qu'il mettait à les défendre, on peut juger de quel prix le triomphe eût été pour lui : ce triomphe, il ne l'attendait que de la discussion et ne s'y épargnait pas. Quelque pari que l'on
rompit une lance en faveur de ses doctrines, dans la presse, dans les réunions spéciales, dans les Chambres, on était sur de le voir accourir. Il appartenait à cette phalange d'hommes éprouvés qu'avaient formée vingt-cinq années de libre débat,cl dont il est plus aisé de médire que d'effacer le souvenir. Son goûl était vif pour ces joutes publiques où les grandes questions de l'Etat passaient comme dans un creuse), et qui, empruntant leur autorité aux institutions, élevaient à la fois les talents et les caractères. On pourra voir, dans le cours de cette étude, en combien d'occasions et avec quel esprit de suite il se mêla aux affaires et à la politique du temps, choisissant de préférence les sujets qui lui étaient familiers, les finances, t'administration, les problèmes du travail manuel, et y apportant une fermeté de vues et une variété de coïtnaissances auxquelles ses adversaires les plus décidés étaient obligés de rendre justice. Peut-être lui manquail-il un peu de défiance de lui-môme et l'habitude de ces formes conciliantes qui, sans faire déroger la vérité, en assurent mieux l'empire; mais il avait en revanche et a un haut degré deux qualités rares eu tout temps et qui s'effacent de plus en plus de la vie publique, le courage et la sincérité.
C'est à Limoges, le 8 septembre 1803, que naquit Léon Faucher, el sa triste el laborieuse enfance commença par le spectacle d'un ménage désuni. Son père, qui était dans le commerce, changea plus d'une fois de résidence, et au milieu de chances diverses passa de Limoges à Toulouse el à Bordeaux, pour revenir à Toulouse vers le milieu de 1845. Là, des scènes pénibles, sur lesquelles il convient de jeter l'oubli, ne lardèrent pas à rendre la vie commune intolérable, et une séparation volontaire eut lieu. Quoique bien jeune, Léon Faucher avait pu juger de quel côlé étaient les torls; il prit résolument te parti de sa mère, laissée dans le déniimenl et l'abandon. Point de ressources, point d'autres moyens d'existence que quelques travaux d'aiguille poursuivis dans de longues veillées. L'cnfanl comprit qu'en sa qualité d'ainé les devoirs de chef de famille retombaient en partie sur lui ; il avait quatorze ans quand il accepta cette charge pour la remplir du mieux qu'il put. Tout était précoce chez lui, l'intelligence, la raison et une sorte d'austérité qui de sa physionomie passait dans ses actes. Déjà aussi il était animé de cette passion du travail qui ne devait l'abandonner à aucune époque de sa
LÉOK FAUCHER. SO'J
vie. Comment venir au secours de celte mère qui s'épuisait, pour elle et pour les siens, en efforts presque désespérés? A son âge, les moyens de se suffire étaient bien bornés; Léon Faucher en trouva pourtant. Les cours gratuits du collège employaient une partie de son temps; il disposa du reste et prit sur ses nuits ce que ses jours lui refusaient. Il dessinait avec quelque facilité; dans ses heures libres, il traça des festons pour les brodeuses et parvint à gagner ainsi jusqu'à 3 francs par jour. Voilà par quel apprentissage il dut passer. La destinée ne lui souriait guère; il ne connut de l'enfance ni les joies, ni les caresses; son adolescence allait être un duel opiniâtre contre le besoin. Dans de telles épreuves, les caractères montrent jusqu'où va leur ressort : ou ils fléchissent, ou ils se trempent fortement. Léon Faucher s'en tira à son honneur; l'impression de ses premières années fut aussi saine que profonde : il y puisa en grande partie le sens moral, la dignité personnelle, l'application soutenue et la vigueur de volonté qui devaient l'élever par degrés de la condition la plus modeste aux positions les plus honorées et les plus enviées.
Malgré ces troubles domestiques et ces déplacements répétés, l'éducation du jeune Faucher avait suivi son cours, et non sans succès. Le légitime orgueil de bien faire l'animait plus que les remontrances et les conseils; il sentait d'ailleurs que dans la pénurie commune c'était de là que viendrait le salut. Il prit au
LÉON FAUCHER, se mit en rapport avec les hommes distinguos du temps. Des éducations particulières lui ouvrirent des maisons où il put se faire connaître et où on sut l'apprécier. 11 ne parlait jamais sans émotion de cette période de sa vie où, au prix d'un travail sans trêve, il assurait le pain de sa mère en se trouvant lui-même transporté au sein d'une aisance à laquelle ii n'était point accoutumé. Ce qu'il y avait d'assujettissant dans ses fonctions était tempéré par la dignité et la bonne grâce des procédés. En môme temps il se recueillait et cherchait sa voie. Il y avait alors dans l'opinion quelque chose de sain et de vigoureux dont la génération nouvelle pouvait utilement s'inspirer. La France, volontiers changeante, était emportée du côté des idées libérales, et ne craignait pas de les défendre au prix de son repos. Derrière quelques noms illustres ou célèbres se rangeait le gros de la nation avec un sentiment de déférence et un esprit de discipline dont la tradition est désormais perdue. On avait un drapeau et des chefs ; les rôles se distribuaient selon les aptitudes : aux uns l'action, aux autres la parole et la plume. Faucher se rangea parmi ces derniers; ses relations, ses études prirent cette direction, et comme il n'était pas de ceux qui s'engagent a demi, jusqu'à son dernier jour il y resta fidèle. Il n'ignorait pas que l'exercice de la liberté a ses périls, mais il savait aussi que sans elle il n'y a pour un peuple ni grandeur ni sécurité durables, que l'ordre où elle fait défaut est le
pire des désordres, et qu'une décomposition lente
atteint lot ou lard les communautés qu'elle n'anime
pas.
Dès qu'une occasion se présenta de faire publiquement ses preuves, Léon Faucher la saisit. L'académie de Lyon avait, en 1827, mis au concours la cause des Grecs, qui luttaient héroïquement pour leur indépendance. 11 envoya un mémoire et remporta le prix. D'autres travaux classiques suivirent cet heureux déhut. Quoique enchaîné par des éducations privées, il trouva le temps de traduire en grec une partie du Tilëmaque et de commencer une fraduction d'Àristote. L'œuvre était avancée quand la révolution de 185l> condamna ces projets 5 un ajournement indéfini. Par l'avènement d'un nouveau régime, la presse politique allait être privée de ses meilleurs soutiens; les uns entraient dans le gouvernement, les autres, désarmant après la victoire, ne se sentaient pas le gouL de combatlre ce qu'ils avaient contribué a fonder. Il fallait combler ces vides; c'éfail un coup de fortune pour les aspirants, qui abondent en pareil cas. Des ouvertures furent faites à Léon faucher : il entra dans le journal !e Temps, et y eut bientôt marqué sa place. Ses premiers travaux embrassèrent une grande variété de sujets, l'histoire, les beaux-arts, la philosophie; il y montra un jugement exercé, une érudition choisie, unis à un style ferme, précis et sobre. Quelques excursions dans ie domaine de la politique ne furent pas
LÉON FAUCHE». 313 moins goûlées; il avait le (on, la mesure, lu promptitude de coup d'œil qui conviennent. La vocation l'emporta de ce côlé; pendant douze ans, il resta attaché à divers journaux, soit comme rédacteur principal, soit comme rédacteur en chef : fonctions enviées et à un certain degré dignes d'envie, surtout à l'époijue où elles échurent à Faucher, mais en même temps bien délicates pour un caractère comme le sien. 11 était et voulait resler l'homme de son journal, responsable devant l'opinion, répugnant à s'infliger ces démentis qui sont la monnaie courante de la polémique quotidienne. Si de tels scrupules honorent un homme, ils lui sont en même temps un embarras. Aussi le publiciste eul-il souvent à se défendre contre ses amis et à soutenir ces luttes intestines où l'indépendance d'un organe politique est aux prises avec les influences cl les intérêts qui en sont l'appui.
Dans le cours d'une de ces épreuves, il eut une inspiration malheureuse, trop liée au récit de sa vie pour qu'il soit possible de l'en séparer. On y verra ce que c'est qu'une spéculation de presse, môme pour un talent aussi avéré que le sien. Il répugnait à Faucher d être au service et à la merci d'aulrui : d'un côté, il ne se sentait pas assez libre ; de l'autre, il ne lui était pas indifférent de faire de sa plume l'instrument de sa propre fortune. Ce calcul le conduisit à fonder une feuille qui fût bien à lui. Ses prétentions ne pouvaient, avec les moyens dont il disposait, s'élever bien haut ;
ajoula i!e son plein gré des blessures d'argent. Par une délicatesse rare, il ne voulut pas que ses ami» portassent la peine de son illusion, el s'infligea le devoir de rembourser sur le produit de son travail le montant des actions qui avaient été souscrites. Celte libération ne s'acheva qu'à la longue, cl Dieu sait au prix de quelle gène! On en suit les traces dans sa correspondance avec ses amis : « Plusieurs fois, écrit-il à M. Beaufer, je me suis vu réduit aux dernières extrémités; montre, meubles, j'ai tout vendu, u Et ailleurs. « Il m'arrive de temps à autre d'être obligé d'aller demander à dincr à un ami, de me coucher faute d'huile dans ma lampe, et de jeter mon manteau sur mes épaules pour me tenir lieu pendant mon travail du feu qui ne brûle pas dans ma cheminée. Il a fallu, croyez-le, plus que du courage, avec ma santé délicate et souvent ébranlée, pour persévérer. Je n'ai à me reprocher ni un moment perdu, ni un plaisir pris. Ma vie est austère. » Ces peines ne sont rien auprès de celles qu'éprouve ce cœur fier et loyal à la pensée des délais qu'il est obligé de demander; il s'en excuse, il veut supporter les intérêts qui courent; il oublie ses privations pour ne songer qu'à celles dont sa mésaventure est la cause : a Si je m'étais laissé incarcérer à Clichy, s'écrie- t-il avec angoisse, tout serait perdu pour ma mère et pour moi I » Cet étal de crise ne fut pas le tourment d'un jour, ni de quelques mois, il dura plusieurs années; les affaires de Faucher ne se
remirent pas sans peine de cette fâcheuse spéculation.
A dessein j'ai insisté sur cet épisode; on peut en lirer plus d'une leçon. Dans un temps où l'on dispose de l'argent d'aulrui avec une conscience si aguerrie, il est bon de présenter comme contraste la manière dont un homme d'honneur envisageait ses obligations vis-à-vis des personnes qu'il avait engagées à sa suite. Peut-être Faucher poussait-il les choses jusqu'à l'exagération : en prenant toutes les pertes à son compte, il reculait les limites de sa responsabilité; mais cet excès, si c'en est un, montre de quels sentimentsil élail animé. 11 voulait marcher le front levé et ne se faisait pas à l'idée que ses erreurs de calcul retombassent sur d'autres que lui. De tels exemples n'ont qu'un lorl, c'est de n'être pas contagieux. L'autre leçon qui se dégage de ce l'ait touche la vie de l'écrivain. Yoiciun homme qui a un talent réel : il a montré ce qu'il vaut, il le montrera mieux encore; mais avant d'être publiciste, député, ministre, membre de l'Institut de France, par quelles épreuves lui aura-l-il fallu passer! Quelle lutte opiniâtre contre le besoin ! quelles longues années de trihulation et de gêne ! Que son courage eût faibli un seul jour, et cette carrière qui devait être bien remplie aurait été brisée dès le début. Faucher dut à la trempe de son caractère, à des principes solides et droits, de sortir entier et de plus en plus affermi de cette période des commencements qui est l'écucil de tant de vocations et où s'a-
LÉON FAUCHER. 517 Liment tant d'espérances. Volontiers la jeunesse jette un regard d'envie sur les hommes qui sont arrivés, il est bon qu'elle sache par quels chemins ils ont passé. Cette vie d'écrivain, qui en apparence mène à tout, est plus qu'une autre pleine d'avortemenls. Le don naturel ne suffit pas, si l'esprit de conduite ne le fortifie et ne le relève. Nulle part l'individu n'est davantage livré à ses inspirations ; pas de cadre, pas de point d'appui, il ne trouve de règle qu'en lui-môme. 11 est libre de choisir, à la condilion de ne pas se tromper dans son choix et de porter seul le poids de ses méprises. Tout est danger pour lui, le succès aussi bien que l'échec ; le succès l'enivre, l'échec le décourage; il a autant à se défendre des défaillances que des éblouissements, el doit rester inaitre de lui dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Comment s'étonner que sur tant d'essais il y ait si peu de réussites, et que dans cette route où l'on s'engage par milliers, quelques-uns à peine échappent aux pièges dont elle est semée?
Pour I.éon Faucher, la crise qu'il venait de traverser ne fut que salutaire ; il vil plus clair dans sa position, et jugea mieux I instrument qu'il avait enirc les mains. Désormais il s'en Uni à fournir son concours aux organes qui jouissaient de quelque crédit. Il n'avait fait que passer au Ceiutiluttoimel, où, comme rédadeur en chef, il courut la chance d'un duel avec Armand Carre), qui h l'appui de ses arguments de jour-