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nées, d'autant plus durables qu'elles ont plus coûté à obtenir. Ainsi procèdent les Étals où les citoyens considèrent comme le premier des biens la faculté de se gouverner eux-mêmes, avec l'assurance que les autres biens leur arriveront par surcroît. Libres d'agir, ils ne peuvent ni faillir ni s'abstenir sans engager leur responsabilité; ils sont incessamment mis en demeure de modifier ce qui gêne, de secourir ce qui souffre, de relever ce qui se dégrade, de préserver et de rehausser la dignité commune. Ces obligations n'ont rien d'arbitraire, elles font partie du droit qu'on exerce, et ne sauraient s'en séparer.Une liberté sérieuse ne se fonde et ne se maintient qu'à la charge de s'étendre et de profiler à tous. Telle est la vue supérieure qui devrait prévaloir quand on parle de la Grande-Bretagne et de la condition de ses habitants. Celte vue n'est pas dans le livre de Faucher suffisamment accusée, et quand elle se montre, elle est submergée dans les détails. Nul plus que l'auteur n'en connaissait le pris; son caractère en est le garant, et sa vie le prouve. Le temps où il écrivait explique seul celte réticence volontaire. Entre l'Angleterre et nous il n'existait alors que des analogies, et l'on pouvait regarder de moins près à ce que les deux pays empruntent de force et de vertu aux institutions. Depuis que les contrastes ont commencé, il est bon de rappeler, quand l'occasion s'en présente, que dans l'ordre des influences les principes sont seuls déterminants, et que tôt ou tard les faits s'y subor-
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donnent. Les faits passent, les principes persistent, à l'honneur et à l'avantage des peuples qui y sont restés fidèles.
On a vu qu'en renonçant à la direction d'un journal, Léon Faucher s'était promis de ne rentrer dans la politique active que par la Chamhre. Cette ambition n'avait rien d'excessif, soutenu qu'il était par la conscience des services qu'il pourrait rendre; elle pouvait passer pour prématurée sous le rapport des chances à courir. On n'entrait pas alors de plain-pieil dans le monde parlemenlaire. Il fallait pour en forcer les portes, ou un grand nom que se disputaient tous les collèges, ou une position bien établie dans un collège déterminé. L'appui du gouvernement n'avait qu'une médiocre valeur; l'appui d'un parti ne se donnait pas à l'aventure et sans conditions. Pour les candidats qui n'avaient ni une autorité acquise, ni une position locale, ni un patronage influent, l'entreprise était pleine de difficultés. Chaque élection demandait à être traitée à part, étudiée dans ses éléments, conduite par des moyens particuliers. Rien n'y ressemblait aux surprises que nous donne le suffrage universel, ce curieux instrument qui, en changeant de mains, passe des mouvements les plus désordonnés à une précision
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presque mécanique. On éloit en présence de censilaires moins nombreux et plus susceptibles qui, dans un mélange d'opinions et de calculs, ne négligeaient pas, il est vrai, ce qu'un député pourrait leur valoir, mais cherchaient surtout et en première ligné à s'assurer de ce qu'il valait par lui-même. (
Avec son intrépidité et sa conlîance ordinaires, Faucher ne songea point aux risques et ne vit que le but. Dès 1840, il entra en campagne. Le mandai était d'autant plus couru qu'il était plus sérieux ; il menait aux honneurs et à la puissance : aussi ne l'obtenait-on qu'au prix de beaucoup d'efforts. Le candidat en lit l'expérience. Pour ses déhuts, il avait accepté, sur les instances de ses amis, une partie presque désespérée. C'était à Corbeil, dans un arrondissement qui envoyait régulièrement à la Chambre un des plus riches et des plus honorables propriétaires du ressort, M. Darblay aîné. Certain d'être battu, Faucher n'en lit pas moins bonne conlenance. Il avait en face un zélé et habile défenseur des tarifs, un auditoire d'agriculteurs qui n'entendaient pas raillerie sur co chapitre; pour un économiste, le cas était embarrassant. Un champion inoins résolu eût caché son drapeau ; Faucher tint le sien d'une main ferme, il voulait garder l'estime de ceux dont il n'aurait pas les suffrages. L'échec était prévu, il ne s'en découragea pas et n'en eut que plus de goût pour les émotions de la lutte. Partout où il v avait un vide à remplir, un essai à faire, il n'épargnai!
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pas ses efforts. A Saint-Valery, en 1812, il arrive trop tard, les voix sont engagées. A Reims, en 1844, la chance est meilleure sans aboutir à un succès. Cette fois ce sont les électeurs de l'opposition qui, d'euxmêmes, jettent les yeux sur lui, l'envoient chercher en poste et ollïenl de le porter ait siège que la mort de M. Houzeau-Muiron laissait vacant. 11 se décide, monte en voilure et trouve sur les lieux un compétiteur redoutable, M. Chaix-d'Est-Ange, qui comptait dans le pays cinq victoires contre une défaite. Les inégalités de ce duel n'ébranlent pas Faucher; il croise le fer, et s'il tombe, c'est pour se relever dans une revanche. A deux ans de là, en 1816, cette revanche a lieu; elle a laissé une date dans les épliémérides électorales. Les concurrents se serraient de si près, que trois scrutins furent nécessaires pour former une majorité définitive. Faucher l'emporta, mais au prix de quels assauts! Huit jours entiers il resta sur la brèche pour attaquer ou se défendre. Reims était partagé en deux camps, et une telle agitation y régnait, que les premiers transports de la victoire n'eurent pas un caractère moins rude que les fatigues du combat.
Entré à la Chambre, le député se montra digne de l'honneur qu'on lui avait fait ; il marqua sur-le-champ parmi les membres les plus laborieux. Ses forces ne le servaient pas toujours au gré de son zèle; il y suppléa par une énergie vraiment infatigable. Les questions de finances, de douanes, de liberté commerciale,
qui les lenail pour suspects et poussait les préventions jusqu'à l'intolérance. De concert avec un petit nombre de collègues que n'effrayait pas leur isolement, il demanda que la franchise des droits fût étendue à tous les produits alimentaires. En temps de disette, la prétention n'avait rien d'excessif; il semblait que pour le soulagement des classes nécessiteuses tous les partis devaient s'y rallier. Elle avorta pourtant devant la coalition permanente des intérêts agricoles et manufacturiers; la majorité de la Chambre n'entendait pas qu'on lui forçât la main ; elle ne cédait aux circonstances, si impérieuses qu'elles fussent, que ce qu'elle n'aurait pu défendre sans danger pour la paix publique ; elle avait celte faiblesse commune à fous les pouvoirs qui ne voient d'autre horizon que le leur, et ne savent ni s'abstenir de ce qui leur convient, ni aller au-devant de ce qui les menace.
Ces travaux parlementaires ne suffisaient pas à l'activité de Faucher ; il était mêlé au dehors à. tout ce qui s'agitait dans l'ordre de ses idées. L'association qui s'était formée à Paris pour répandre les notions de la liberté commerciale n'avait pas de plus infatigable athlète ni de défenseur plus dévoué. Dès le début, il entra dans le comité d'exécution, et s'il en sortit pour quelques dissidences de détail, son concours n'en fut pas moins actif pour propager les idées de l'association. On le trouvait toujours prêt à payer de sa personne dès qu'il s'agissait d'un engagement décisif. A
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sur les conviclions. En revanche, ces improvisations on! un mérite qui n'appartienl qu'à un petit nombre d'oraLeurs; elles soutiennent la lecture. Même à la distance où nous sommes des circonstances qui les ont inspirées, on y retrouve une clarté d'exposition, une abondance de renseignements qui conservent une partie de leur prix et resteront, pour plusieurs sujels, comme une date à recueillir ou un mémoire à consulter.
Sur ces questions de doctrine, Faucher était libre ou à peu près; ses électeurs, en le nommant, s'étaient presque désistés. Il est à présumer néanmoins que cette indépendance ne fut pas conquise sans quelques tiraillements, quelques résistances de l'industrie locale. Le respect des principes ne va jamais, chez les fabricants, jusqu'à l'oubli de leurs intérêts, et, en faisant bon marché d'autrui, ils s'exécutent difficilement pour leur propre compte ; mais les soucis de ce genre n'étaient que secondaires pour les députés de Reims : il en eut d'autres beaucoup plus graves. Sa nomination avait surtout un caractère politique, on le iui fit sentir plus d'une fois. Comme d'habitude, ceux qui avaient mené la campagne appartenaient à la partie la plus ardente de l'opposition; ils avaient été à h peine, ils voulurent être à l'honneur. Leur prétcntioi. était que le député de leur choix ne demeurât étranger à rien de ce qui se faisait pour agiter le pays el exciter les passions populaires. Dans leurs correspor.-
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dances, ils ne ménageaient pas les conseils, penchaient vers les moyens extrêmes, y poussaient à coups d'aiguillon. An fond, Faucher était un esprit modéré : il avait un goût sincère pour le régime établi; il entendait le raffermir par des améliorations opportunes et non l'ébranler par des imprudences. Il sentait dans l'air comme un vertige dont il essayait de se défendre, et, s'appuyant sur la liberté de son mandat, il cherchait sa voie entre ceux qui voulaient tout conserver et ceux qui voulaient tout détruire. Aussi résista-l-il souvent à ses amis de la Marne, et dans la Chambre il ne suivit pas sans trouble le parti auquel il tenait par une communion d'origine et de sentiments. Deux actes importants entretenaient dans le pays un état de crise, la réforme électorale et les banquets : il se prononça nettement pour la réforme, dans laquelle il voyait un instrument de salut; il ne s'associa qu'avec répugnance aux banquets, qui lui semblaient être une arme de guerre. S'il en présida un à Reims, il en atténua le caractère hostile en portant lui-même, et en première ligne, la santé du roi. Celle modération, qui tranchait sur les passions du moment, ne t'abandonna pas durant toute la période qui précéda l'écroulement de la monarchie. Dans les réunions particulières de l'opposition, il repoussait ce qui pouvait fournir un aliment aux agitations du dehors. Les résolutions une fois prises, il cédait pour ne pas paraître trop indiscipliné : c'est ainsi qu'il mit sa signa-
lure au bas de la demande d'accusation contre le ministère. Malgré eux, sous l'influence extérieure, les esprits s'emportaient, même dans la Chambre. Les fautes étaient diverses, le châtiment allait être commun; les uns furent frappés pour avoir trop résisté, les autres pour avoir trop agi. Pour tous, hors un bien petit nombre, le tocsin de la révolution de Février n'eut que des sons lugubres. Léon Faucher assista avec douleur à la séance où le gouvernement représentatif, abandonné par la force armée, succomba devant une poignée de factieux. L'un des derniers, il quitta celte enceinte envahie et rentra chez lui le désespoir et l'humiliation dans l'flme. Il prévoyait où aboutirait le coup sacrilège que la nation s'était porté a elle-même. Ni sa position, ni ses chances personnelles, ne le touchaient autant que les destinées publiques, livrées désormais à toutes les expériences. Tomber sans avoir combattu lui était une douleur intolérable.
Dés le lendemain, il se remit en mouvement, courut chez plusieurs de ses collègues, leur proposa de se retirer dans un des forts environnants, d'y rallier les troupes restées fidèles, et d'y créer, avec les débris de la représentation légale, un point d'appui pour la véritable opinion du pays, violentée et surprise. Ce plan reposait sur une illusion, mais c'était une illusion généreuse; il en coûta beaucoup à Faucher d'y renoncer. Ses devoirs de député avaient cessé, il ne se tint
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pas pour quitte de ceux de citoyen. Les rues de Paris étaient Je siège de désordres menaçanls; il y descendit le fusil à la main sous l'habit de garde national. Le gouvernement provisoire songeait a la revendication des chemins de fer moyennant indemnité ; comme administrateur du chemin de l'Est et comme délégué des autres Compagnies, il prit en main la cause du respect des contrats, et vint en aide aux ministres du gouvernement provisoire, qui, au milieu de tant de vertiges, avaient conservé l'usage de leur raison. Quand l'empirisme eut ouvert ses chaires au Luxembourg et dans les clubs, enlraïnnnt a sa suite des lésions d'ouvriers mal conseilles par la misère, il s'al- Inqua auv systèmes insensés qui, substituant t'htal a l'individu dans le domaine du travail, partaient d'une violence pour aboutir â un préjudice et ;i une injure. Il rappela à cette foule égarée que, partout où s'exerce l'activité de l'homme, la meilleure garantie de la justice est la liberté, qu'il n'y a de contrais sérieux que ceux dont les parties peuvent discuter les termes et qui reposent sur un mutuel consentement; que toutes les combinaisons jetées en pâture à la crédulité populaire promettaient ce qu'elles ne pouvaient tenir, blessaient la dignité des ouvriers autant que leurs intérêts, et, odieuses au plus haut point, avaient encore le tort d'être radicalement impuissantes. A l'appui des principes, il cilait des faits, entrait dans la réfutation de systèmes qui n'avaient d'autre consistance que l'é-
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motion dont ils étaient cause et les noms significatifs qui s'y attachaient. Faucher n'y usait pas de ménagements, il disait avec vigueur et avec courage ce qui était alors dans la conscience de tous les gens de bien.
Ces publications répondaient à un besoin si urgent , que l'assentiment du public prit la forme la plus immédiate et la plus naturelle. Au mois d'avril 1848, le département de la Marne eut à envoyer des représentants à l'Assemblée constituante. Léon Faucher passa en tète de liste avec 84,000 voix : le mandat dont la force l'avait dépouillé lui était rendu par un libre et presque unanime suffrage. Si l'honneur était grand, les risques ne l'étaient pas moins : jamais assemblée ne se réunit sous l'empire de circonstances plus critiques. Les classes que, par le droit du vole, on avait appelées à participer à l'exercice du pouvoir n'avaient de ce pouvoir ni la notion ni le respect; elles étaient plus disposées a l'insulter qu'a s'y soumettre. Delà ces journées du -15 mai, du 24 juin, qui laisseront des dates ineffaçables dans l'histoire des égarements populaires. Faucher s'y montra à la hauteur de ses devoirs, ardent pour la lutte et ferme devant le danger ; il s'associa aux efforts de M. de Falluux pour amener le licenciement de cette armée de l'émeute dont sciemment ou involontairement on avait laissé se former les cadres dans les ateliers nationaux. Quand la guerre civile se fat éteinte dans le sang, il fallut reconstituer
3ti Economistes modernes.
sur des débris un gouvernement qui donnât aux hommes paisibles quelques garanties, et à l'activité du pays quelque espérance de renaître. Le représentant de la Marne eut sa part dans cette œuvre de réparation, plus lente et plus laborieuse que les revanches de la force. Il s'agissait de reprendre pied à pied le terrain que le désordre avait envahi, de ramener dans un lit nouveau les institutions débordées et d'en assurer le cours par quelques digues . Neuf mois de session permanente, mêlés d'incidents orageux, surfirent à peine à une portion de cette tache. Faucher ne s'y ménagea point ; il défendit vaillamment nos finances, et contribua à faire écarter tout ce qui leur eût porté une atteinte irréparable, comme l'emprunt forcé et le papier-monnaie. Une chaire d'économie politique, dignement occupée par M. Michel Chevalier, avait été supprimée au Collège de France ; de concert avec MM. Barthélémy Saint-Hilairc et Wolowski, le représentant de la Marne parvint à la faire rétablir. Parmi ses combats de tribune, celui-ci no fut ni le moins vif, ni le moins hardi; l'acte d'ostracisme avait, dans la majorité même, des complices et des instigateurs.
Un singulier épisode se rattache à celte période de sa vie. Les membres de la famille Bonaparte, relevés par un vote de la Constituante de l'exil qui frappait les antres dynasties, venaient s'asseoir un à un et en vertu de mandats réguliers sur les bancs de l'Assemblée. Un jour que Faucher était à sa place absorbé par quelques
travaux, une certaine êmojion se répand dans l'enceinte, et il entend un nom qui circule de bouche en bouche. — n Ah I c'est le prince Louis, dit-il au collègue assis à sa droite. Où csl-il donc? Montrez-lemoi. » En même temps il relève la tête, el du banc placé au-dessus du sien il reçoit comme réponse un salut elun sourire. C'était le prince qui aliait devenir son voisin. Des relations de politesse naquirent de ce rapprochement fortuit, et peut-êlre entra-t-H pour quelque part dans un événement qui, peu de mois après, devait mettre l'ambition de Faucher îi l'épreuve. Une constitution avait été promulguée et instituait un président de la République, avec des attributions définies; la nation consultée se prononça pour le prince. A peine nommé, il forma son premier ministère en réservant un portefeuille à son voisin sur les bancs de l'Assemblée. Faucher hésita d'abord; il ne se sentait point préparé à une telle responsabilité, et des motifs personnels lui conseillaientun refus. Ses fonctions d'administrateur du chemin de l'Est étaient incompatibles avec celles de ministre; il s'agissait de quitter une position sûre pour une position précaire. 11 y avait d'ailleurs bien des tempêtes dans l'air ; les pavés tremblaient encore, et rien n'était moins sùr qu'une Assemblée ombrageuse qui sentait le pouvoir lui échapper. Peut-être est-ce à ces risques mômes que Faucher fit le sacrifice de ses intérêts particuliers; il élail belliqueux par tempérament, se jetait vol on-
zw Economistes jiodehnes.
tiers dans la mêlée et cherchait la gloire, fût-ce au prix de quelques blessures. Ce fut d'abord le portefeuille des travaux publics qui lui échut, l'un des moins exposés et en même lemps des plus laborieux : ces atlributions l'auraient tenu presque à l'écart de la politique militante; mais la démission de M. de Malleville, causée par quelques scrupules, ayant laissé vacant le portefeuille de l'intérieur, Faucher dut l'accepter sur les instances qu'où lui lit. C'était, en l'état des choses, une charge redoutable. Le trop court passade de M. Dufaure dans ce département n'avait pas suffi pour en épurer les cadres; )a voie était pourtant ouverte, et Faucher n'eut qu'à continuer les traditions d'un ministre intégre, aujourd'hui l'honneur de notre barreau. Les difficultés étaient grandes : il y avait eu dans les personnes tant de choix malheureux et tant d'abandon dans les affaires. Le nouveau ministre pensa qu'un changement de régime comportait l'emploi de moyens prompts et directs. 11 s'inspira d'une idée qui résumait toutes les exigences de la situation, l'apaisement des esprits, et pour l'obtenir il employa l'arme qui lui était familière, la vigueur. On parlait toujours de surprises violentes qui se tramaient dans l'ombre et auxquelles on assignait des dates; il résolu! d'en finir par un coup d'éclat. Le *20 janvier 1849, Paris se réveilla au bruit d'un certain appareil militaire; les canons roulaient dans les rues, les baïonnettes brillaient le long des boulevards.
IÉON FAUCHER. 5*1 Le général Changarnier Olaît à la tête des troupes avec ce calme résolu qui sied si bien au commandement. L'objet de ces préparatifs était de contenir une descente des faubourgs mêlés aux débris de la garde mobile ; une loi sur les clubs servait de ralliement et de prétexte aux mécontents. Devant ces mesures prises à propos et avec une fermeté prévoyante, le mouvement avorta sans effusion de sang. L'arrestation de l'un des chefs rendit la leçon complète; les rassemblements se di spersèrent, et la loi des clubs fut votée à l'abri de toute émotion extérieure.
Les trois mois qui suivirent furent pour Faucher une suite d'escarmouches qui ne lui laissèrent ni trêve ni repos. Le cabinet dont il était membre essayait de mener à bien la plus rude et la plus délicate des entreprises : c'était de déterminer une assemblée souve raine ii se congédier de ses propres mains. Pour beaucoup de membres, ce congé équivalait à une condamnai khi sans appel; on les renvoyait devant des électeurs décidés à les exclure. De là bien des chicanes, des pièges fendus et des complots enveloppés de mystère. Aux attaques ouvertes se mêlaient des plans d'usurpation agiles dans les conciliabules. La majorité s'était prononcée dans une résolution qui prûlait à l'équivoque; il s'agissait de donner à cette résolution la valeur d'un acte, d'en fixer les termes, la date, les inodes d'exécution, de préparer et d'assurer le périlleux passage d'une Consliluante à une Législative, qui du
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jour an lendemain devaient se succéder sur les mêmes bancs. L'honneur du cabinet y était attaché, et la tâche fut dignement remplie. Pendant une semaine, l'homme éminenl qui présidait ce cabinet, M. Odilon Barrol, occupa la tribune pour ainsi dire en permanence, disputant à force d'éloquence les heures, les minutes aux tronçons de cette Assemblée déjà dessaisie et dont l'agonie était menaçante. Faucher eut moins de bonheur; il resta enseveli dans le triomphe commun. Il avait conduit les élections, et, pour combattre le déchaînement des partis, il avait usé d'un moyen d'influence qui aujourd'hui n'amènerait sur les lèvres que le sourire. La veille et le jour du scrutin, il avait, par le télégraphe, communiqué à quelques départements les résultats d'un vote récemment émis en citant les noms qui avaient pris couleur pour ou contre. Rien de plus légitime et de plus inoffensif; il en sortit pourtant un orage. La partie ardente de l'Assemblée s'empara de ce grief; la partie modérée déserta le champ de bataille. De telles passions régnaient sur les bancs de la gauche, qu'un sacrifice parut nécessaire pour y faire diversion; Faucher s'était engagé un peu a l'aventure, on l'abandonna comme une victime désignée par la fatalité; on acheta le salut public par une injustice. L'homme politique soutint cet isolement avec sa fierté ordinaire; il fit face à l'ennemi et ne rendit pas les armes sans combat. Au scrutin, 51!) voix se prononcèrent contre lui, 5 voix l'ap-
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puyèrent, près de 400 s'abstinrent. Il subit tranquillement cet arrêt, et donna sa démission. Cependant le département de la Marne venait de renouveler son mandat et de lui ouvrir les portes de l'Assemblée législative. Dès les premiers jours de la session, il voulut que le procès qu'il venait de perdre fût porté devant les seuls juges qui auraient dû en connaître. C'était dans l'Yonne que sa dépêche télégraphique avait causé le plus d'émotion : les 5 et 6 juin 1849, il monta à la tribune pour soutenir la validité des élections de l'Yonne, restitua aux faits leur caractère et présenta sa conduite sous son véritable jour. La réparation fut complète : aux deux tiers de ses voix, la nouvelle Assemblée déclara que les mandats étaient réguliers, mettant ainsi à néant et le blâme passé et les conséquences qu'en voulaient tirer les casuistes de la Montagne contre l'ensemble des pouvoirs de la législature. Dans ce débat, un fait fut mis en évidence, à la louange du ministre attaqué : c'était la manière discrète dont il avait usé des Fonds secrets. Là où M. Ledru-Rotlin avait cru pouvoir employer 10,933 fr. par jour, Léon Faucher s'était ôontenlè de 1 ,637 fr. Ces chiffres, apportés à la tribune, causèrent, même parmi les membres les plus exaltés, un étonnement mêlé d'un certain retour, et l'un d'eux, dans un accès de franchise, ne put s'empêcher de s'écrier : « Le coquin était bien honnête I » Dans sa forme brutale et familière, le compliment est bon à recueillir : il ren-
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ferme un hommage dans une insulte; il dit bien ce qit'élait Faucher, un cœur loyal, ennemi des mauvais moyens, aimant à convaincre plus qu'à corrompre, et ne cherchant pas d'autre appui à la fermeté de ses actes que la pureté de ses intentions.
Cette longue lutte avait brisé ses forces; à peine avait-il pu, avec une voix éteinte, arriver au bout de la discussion. Bon gré, mal gré, il fallait user de ménagements. Le vaste vaisseau de l'Assemblée, que les plus puissants organes n'aiïrontaientpasimpunément. étail funeste à celle poitrine délicate. De l'avis des médecins, il demanda et obtint un congé; on l'envoyait aux Eaux-lionnes. On lui conseillai! en outre d'éviter toutes les occasions de se produire, afin d'arriver à un plus prompt rétablissement. Il n'obéit pas toujours, et, de passage à Bordeaux, il accepla un banquet où une médaille d'or lui fut votée. Même au pied des Pyrénées, et tout en suivant un traitement, il ne pouvait se détacher des grands intérêts qui tenaient l'allenlion publique en haleine. Des travaux pour les reeues, des lettres aux journaux de province, prouvaient que le soin de sa sanlé ne l'absorbait pas tout entier, cl qu'absent ou présent il entendait garder sa pari d'influence sur les affaires. De retour des eaux, il traversa Limoges, el rompit en faveur de sa ville natale un silence qui commençait a lui peser. Elle était sous l'influence d'opinions avancées, et avait envoyé à l'Assemblée des représentants d'une nuance très-vive ; les
LÉON FAUCHER. 351 corps d étal, les ouvriers des fabriques, y vivaient flans l;i dépendance de quelques chefs de sectes ;iussi habiles qu'audacieux. Comment se l'aire écouter d'un semblable auditoire? Faucher n'en désespéra pas, et deux sentiments le poussaient à l'essayer : ramener au bien des compatriotes, infliger un échec de plus à d'implacables adversaires. Il eut donc une réunion, et y garda longtemps la parole avec des effets que ni ses amis ni lui n'avaient prévus. 11 s'attendait à des murmures, il ne recueillit que des applaudissements. Pourtant il n'avait pas épargné les vérités, même les plus dures, à celte foule habituée a l'adulation et au mensonge; il lui avait montré par quels chemins les conseillers de son choix la conduisaient de la révolte à la ruine, et par suite à la plus triste des égalités, l'égalité dans la misère. Ce langage fut non-seulement supporté, mais accueilli avec chaleur, tant est mobile l'impression de la multitude. En quittant Limoges, Faucher y était presque populaire ; cette popularité, il est vrai, ne survécut guère à son passage; mais il ne l'avait pas achetée du moins en llaltant les mauvais instincts ni en déguisant ses opinions.
Henli'ù à Paris vers le commencement de l'automne, il reprit ses travaux à l'Assemblée législative et en fut plusieurs fois nommé l'un des vice-présidents. Le repos lui avait rendu ses impatiences d'activité ; il avait iiàlc de s'engager avec quelqu'un et sur quelque chose. Justement le budget de -J 850 venait d'être présenlé
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par M. Hippolyte Passy; il êtail ce que comportait le temps et se mettait péniblement en équilibre. Faucher trouva l'occasion à son gré ; il n'imagina rien de mieux que d'opposer au budget du ministre son propre budget. Donner des leçons était dans ses goûts; celle-ci s'adressait à un homme éminent pour lequel il aurait dû montrer plus de déférence, ne fût-ce qu'en raison de la communauté des doctrines. Huile part l'humeur de Faucher ne se montre mieux que dans ce travail '. Il n'admet pas que le ministre puisse faire un premier et discret essai de l'impôt sur le revenu, familier à nos voisins, cl en môme temps il introduit dans son œuvre toute une catégorie de taxes nouvelles, soit temporaires, soit permanentes. C'est ainsi, en supprimant d'une part 1 45 millions de dépenses et en ajoutant d'autre part 151 millions aux receltes, qu'il arrive non-seulement à rétablir b balance, mais à obtenir un excédant. 11 n'a pas d'ailleurs de termes assez délibérés pour parler du budget officiel, ni d'expressions de confiance trop fortes pour le budget qu'il y substitue : on sent un esprit pénétré de l'efficacité de ses combinaisons. Il est douteux cependant que ces taxes qui devaient atteindre le sel, le transport des lettres, les journaux, l'enregistrement, le mobilier, les domestiques, les officiers minislériels, les employés, les pensionnaires de l'État, il est douteux, dis-je, que ces
• Revue des ùeiix Monda du 1" novembre 18W.
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laxes eussenl rencontré dans une assemblée l'accueil dont se flattait l'aulcur. Quoi qu'il en soit, sur un point Faucher eut cause gagnée; l'impôt du revenu avait été si nettement attaqué et de tant de côtés, que le cabinet aima mieux en faire le sacrifice que courir au-devant d'un échec certain.
En combattant cette forme d'impôt, Faucher était l'interprète d'un sentiment presque général. Il avait pour lui de grandes autorités et s'appuyait de motifs dont la solidité ne saurait être méconnue. D'abord ce serait pour nous un impôt nouveau, et en celle matière il faut tant qu'on le peut se garder contre les nouveautés; puis cet impôt est inséparable de procédés d'inquisition et déchire le voile qui couvre les fortunes privées; enfin il se prête à la fraude et compte sur une vertu qui est absente de nos mœurs, la sincérité visà-vis du fisc. Il a en outre l'inconvénient plus grave d'être ostensible : c'est ce que les administrateurs lui pardonnent le moins. Il s'adresse à la bourse des contribuables ouvertement, nominativement, sans dissimuler ce qu'il est, ni ce qu'il veut. Combien l'impôt indirect est plus habile, et avec quel art il sait se déguiser! Il ne frappe pas la personne, mais les besoins; il procède par petites fractions en portant sur de . grandes masses, s'incorpore dans les choses et entre sur le marche comme un élément accessoire du pris, s'acquitte insensiblement sans que les contribuables aient la conscience du moment et de la manière dont
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il se paye. On sait bien ce qu'en lire un État ou une ville, on ignore dans quelle proportion chaque citoyen y contribue. Ces formes tempérées, ce mode presque imperceptible de recouvrement, ont rois l'impôt indirect en crédit auprès des hommes versés dans les finances; il semble élre le meilleur, parce qu'il est le moins apparent. Aussi en a-t-ôn largement usé dans l'assiette des contributions. Toul ce qu'on pouvait y assujettir y a été assujetti, même les denrées les plus nécessaires, par conséquent les moins imposables*. N'est-ce pas ainsi que nous voyons la caisse de la boulangerie de Paris, de temporaire qu'elle était, devenir peu à peu permanente? Le procédé est commode et productif: avec des centimes on fabrique des millions, et, quand on a ainsi battu monnaie, il est difficile de renoncera une telle pratique sans regret ni sans résistance.
Il y a pourtant, dans celte préférence pour l'impôt indirect, des dangers qu'il est bon de signaler et des préjudices qui, pour n'être pas visibles, n'en sont pas moins réels. L'aisance avec laquelle cetimpôt se supporte est précisément ce qui entraîne a en abuser; on ne se défie pas d'uninslrument si léger, si maniable; on l'applique à toute chose et sans mesure. Nulle forme d'impôt ne se concilie mieux avec des habitudes d'imprévoyance et de prodigalité, nulle ne laisse plus de champs aux aventures, de quelque nom qu'on les couvre, en rendant moins appréciable ce qu'elles doivent coûter. L'impél direct, s'il est brûlai, a du moins
LÉON FAUCHEE. 35s k mérite de la franchise; il réclame une somme et éveille dans l' esprit de celui qui la paye le désir de savoir ce que celle somme représente. Si c'est une guerre, on la discute; un embellissement municipal, on en agile l'urgence. L'impôt direct est ainsi une école d'opinion. Chacun sait ou cherche à savoir à quel prix il est citoyen d*un État ou d'une ville. Un contrôle plus général nait de celle disposition des esprits. En outre, quand on compare lesdeux impôts, on est entraîné ii une autre recherche : c'est de savoir à quelles conditions on les perçoit. Telle de noscontrihulions, les douanes par exemple, n'entre au trésor qu'après avoir laissé, pour frais de recouvrement, le sixième de la recette brute ; les autres, quoique moins chargées, sont dans le môme cas, et nos budgets élèvent à 200 millions environ les frais généraux de perception et de régie. C'est, pour l'impôt indirect, une moyenne de 11 à 12 pour 100, tandis que l'impôt direct ne coûte a recouvrer que 5 pour 100. L'écart, on le voit, est considérahle, et si, par voie d'hypothèse, on confondait tous les impôts pour les ramener au type des moins coûteux a recueillir, 3 pour 100 par exemple au lieu de 12, ou aurait par an 50 millions d'épargnés, et depuis soixante ans qu'existe le grand mécanisme des contributions indirectes, près de 4 milliards avec les intérêts accumulés, c'est-à-dire la moitié environ de notre delte inscrite. Ce sont là, il est vrai, dcsjeuxdechiilres qui n'ont rien derigou-
3âG ECONOMISTES SIODERNES.
rcux : l'unité de l'impôt sera toujours une chimère; mais il n'en est pas moins constant que, dans bien des cas, les charges de la perception sont hors de proportion avec le revenu net. Le trésor n'est pas seul à en souffrir; les intérêts elles mœurs s'en ressentent. On tient ainsi sur pied une multitude d'agents armés d'un droit de recherche, et qui traitent la population comme une vaste collection de suspects. Ces corps organisés, avec les attributs qui les distinguent et les pouvoirs dont ils disposent, non-seulement entretiennent dans leur sein, mats propagent au dehors des idées de dépendance. Que de gens se trouvent ainsi directement ou indirectement dans les mains de l'État, vivant de services qu'il rétribue ! L'impôt joue un grand rôle dans cet assujettissement. Quand on dit que le meilleur est celui dont on parle le moins, que toute forme est bonne, pourvu qu'elle rende, on oublie l'action morale de l'impôt, son influence politique, la manière dont il agit sur les opinions, les caractères, les habitudes, la disposition des esprits.
Tel est le sentiment auquel ont obéi les hommes d'État qui, en Angleterre, ont attaché leurs noms à un remaniement général de l'impôt. Ils n'y ont pas procédé arbitrairement ; leur méthode se dégage de l'examen des faits. Comme point de départ, ils ont supprimé les taxes qui pesaient sur les matières destinées à recevoir des façons ; c'était ouvrir par le dégrèvement des débouchés nouveaux aux fruits du travail.
Ils ont ensuite regardé de près aux taxes de consommation, et, malgré les clameurs, supprimé celles qui affectaient la subsistance du peuple. Ils ont également emondë les tarifs, en n'y laissant subsister que les articles de grand produit, et en leur appliquant des droits si légers, que ces droits ne pouvaient se concilier qu'avec un accroissement notable et probable de la consommation. Ainsi iis diminuaient les frais eu simplifiant les formes, écartaient les paperasses, les rigueurs inutiles, la défiance érigée en devoir, détournaient la main du fisc des existences qui en auraient trop souffert pour la diriger vers celles qui pouvaient la supporter avec plus d'aisance. De tout cela il résultait des vides ; il a fallu les combler. C'est alors qu'ils ont donné à l'impôt indirect un rival et un égal dans l'impôt ostensible, où lavolonLédu redevable se manifeste dans la liberté des déclarations. Il se pouvait que cette expérience fût chanceuse; elle était dignedu moins de ceux qui la tentaient et de ceux auxquels elle s'appliquait. Malgré quelques plaintes, on peut dire qu'elle a réussi. Nous n'en aurons probablement \amais l'équivalent; nos préjugés sont trop vifs là- dt L'impôt est pour nous un ennemi ; plus il se dé; mieux il ■ -[ accepté. Il ne faut pas cependant se Ire-r injuste envers les peuples qui savent le regarde: en face; ils sunt marqués du signe auquel se recon naissent les civilUali.ins vraiment supérieures, la tonscience et la responsabilité des actes.