‹ Economistes modernes Richard Cobden, Frédéric Bastiat, Michel Chevalier, John Stuart Mill, Léon Faucher, Pellegrino RossiChapitre 25 sur 38 · ÉCONOMISTES M ODE II 3 ES · texte numérisé non relu

ÉCONOMISTES M ODE II 3 ES

Mais nous touchons à un moment où les événements nous emporteront avec plus (le rapidité. Les questions de dclail avaient détourné Faucher de la politique générale ; il y rentra par la loi du 51 mai 1 SliO, dont il fut le rapporteur. On sait quel était le but de celle loi : renfermer le suffrage universel dans ccrlaines limites, définir d'une manière précise les indignités et les incapacités qui fermaient l'accès des listes a ceux qui en étaient frappés. Cette mesure réunissait dans une même entente toutes les fractions du parti modéré; elle avait l'appui du gouvernement. Le rapporteur In défendit avec courage contre les partisans exaltés du suffrage universel, qui n'entendait pas qu'on louchât à leur arche sainte. La loi fut votée à une très-grande majorité. Les circonstances allaient en faire une lettre morte. Un autre embarras restait à vaincre, et il était plus grave, puisqu'il touchait à un article de la Constitution. Par une disposition formelle, !e président n'était pus i f''i''li»ible. Tous les hommes prévoyants sentaient quels périls étaient attachés à celle exclusion ; ils concertèrent leurs efforts pour la faire tomber devant l'expression de l'opinion publique. On peut dire, sans forcer ia vérité, que les notabilités de l'Assemblée n'avaient là-dessus qu'un sentiment, ïïesconfé-

renées eurent lieu, el il fut arrêté qu'un appel serait adressé au pays pour qu'il se prononçât sur une révision de celle partie delà Constitution. Des pétitions circulèrent dans les provinces, el des représentants se chargèrenldc les apportera la tribune, couvertes de signatures. L'intention manifeste de cet acte était de confirmer et d'affermir les pouvoirs dans les mains qui en étaient investies. Faucher ne fut pas l'un des moins ardents à répandre celle idée salutaire; il y voyait la garanlic des institutions: il y apportait l'intention sincère de donner quelque repos à une nation qui, fatiguée de longs troubles, semblait disposée à s'en affranchir à tout prix. Les pétitions affluèrent : mieux servies par les circonstances, elles auraient pu aboutira un concert; dans l'étal des esprits, élan milieu du partage des opinions, il n'en sortit que des débats orageux. Pour les uns c'était trop, pour les autres ce n'ôlait point assez. Le temps marchait toujours, montrant en perspective une date et une 'crise.

A diverses reprises, des propositions avaient élé faites il Faucher pour qu'il rentrât dans le cabinet. Il hésitait, éprouvait des scrupules, résistait aux instances, ou se retranchait dans quelques conditions. Le 1 0 avril 1 851 , il se décida et accepta de nouveau le portefeuille de l'intérieur. Ce ne fut pas sans émotion qu'il expliqua à l'Assemblée les motifs de ce retour; il ne se dissimulait pas combien sa mission était délicate, et quelle responsabilité y était attachée. « En

j i ion lu ii I ù la tribune, dit-il, et pendant que je pariais, mon front ruisselait; cliaque mot devait litre pesé, mesuré, h L'accueil qu'il reçut lui rendit la confiance et le rourage ; il se mit à l'œuvre comme si sa présence et sonnom eussent suffi pour dissiper ce que les événements avaient de sombre et de menaçant. Il avait le sentiment de ses devoirs, cl savait qu'aucune force humaine ne l'amènerait à les enfreindre. L'influence qu'on lui rendait, il ne voulait l'employer que pour le bien. Ce fut alors qu'il essaya d'une diversion qui, dans une période plus calme, eût certainement réussi. Cette activité exubérante qui, faute d'aliment, se jetait dans les exagérations politiques, ne pouvait-orî pas l'appliquera de grands et utiles travaux? A l'instant, et sans tenir compte des empêchements financiers, le ministre do l'intérieur en traça le programme. Il lui donna des proportions de nature à éblouir et à entraîner les esprits. Une re eu us 1 ru cl ion des halles centrales et le prolongement de la rue de Rivoli jusqu'à l'Hôtel de Ville, furent mis à l'étude et présentés avec des plans à l'appui. Une somme de 50 millions y était affectée. Ces hardiesses ont été bien dépassées depuis iors. Quand le ministre les soumit a l'épreuve du scrutin, elles étaient une nouveauté et une surprise. Pour trouver un projet analogue, il fallait remonter aux 100 millions queM. Thiers arracha aux Chambres après les événements de 1830. Faucher ne montra pas moins de décision. Dans les préoccupations qui

LEON FAUCHER. 361 l'assiégeaient, l'Assemblée ressemait pour ce qui y était étranger plus que de l'indifférence; il triompha de ce sentiment, et amena, à travers les épreuves des bureaux et de la tribune, le projet de loi à une sanction définitive. Il lit plus encore, il en commença l'exécution, et, à quelques mois de là, il reçut des mains du président, sur les premières assises des halles nouvelles, la croix de commandeur de la Légion d'honneur.

Toutefois, bien que le ministre de l'intérieur se rejetai à dessein vers la partie tranquille de ses fonctions, qu'il songeât aux fouilles deNinive, aux tableaux de Géricault et à des fondations de prix pour des œuvres morales.il n'était passons comprendre qu'il y avait dans l'air autre chose que ces salisfaclions à donner aux arts et aux embellissements de Paris. Il ne se regardait pas comme parfaitement affermi sur ce terrain qu'ébranlaient de fréquentes secousses. A diverses reprises, il s'était vu interpellé au sujet d'incidents qui relevaient dosa responsabilité. Constamment il avait répondu de la manière la plus catégorique et la plus ferme : «Je ne suis rien, dit-il un jour, que par la tribune et par la presse, et si jamais cette tribune doit être renversée, je resterai enseveli sous ses ruines. » Ces déclarations étaient sincères, etl'Assemblée y ajoutait foi ; le ministre répondait de lui-même, il ne pouvait aller au delà. Dans le cercle où son action s'exerçait, il reslail maître de ses mouvements, ne souffrait

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rien qui ne fut régulier, et portail la main sur ce qu'il lui était permis d'atteindre. Des problèmes pourlanl s'agitaient en 1 dehors de lui, à son insu, et pour ainsi dire par-dessus sa tèle. Une guerre d'embûches servait de prélude à la solution d'un grand débat ; l'impatience d'en finir se montrait dans les camps en présence. Le ministre de l'intérieur n'y voyait qu'une agitation artificielle dont l'esprit de conduite triompherait ; il persistait à croire qu'une transaction était possible, et qu'elle s'imposerait d'elle-même. Un acle inattendu lui arracha cette illusion. Le président de la République, ne déguisant plus ses desseins, demanda tout à coup à son ministère de proposer à l'Assemblée législative l'abrogation de la loi du ôl mai. Pour Faucher surtout, c'était un point délical. Il avait été le rapporteur de celte loi; se prêter à l'abrogation que demandait le président, c'était s'infliger un désaveu. 11 donna sa démission, et entraîna celle des autres ministres. Il assista dès lors plus qu'il ne se mêla aux incidents qui survinrent, garda la réserve que commandait sa situation avec plus de résignation que d'espoir, plus de douleur que d'alarme, et le 2 décembre 1851, il se réveilla, comme tous ses collègues, au milieu dûs surprises d'un coup d'État.

Il était du nombre des hommes publics qui avaient jusqu'au bout usé de ménagements et pensé que la modération des formes n'était pas incompatible avec la fermeté des principes. Le gouvernement nouveau

LÉON f ADCHER, "(1^ vit des amis dans ceux qui ne s'étaient pas déclarés ses adversaires ; Faucher fut, à ce titre el à son insu, compris parmi les membres qui composaient la commission consultative instituée après le coup d'Ëlal. Il ne voulut point d'équivoque et répondit par un refus. Son intention était de rester désormais étranger aux affaires : il avait pour les institutions qui venaient do succomber un attachement raisonné et profond ; elles étaient pour ainsi dire la trame de sa vie; il leur devait ce qu'il était, son nom, sa notoriété; tous ses travaux, toutes ses éludes s'y rattachaient; les renier, c'eût été se renier lui-même ; les sacrifier à ses intérêts lui eût semblé une tache ineffaçable. Là-dessus il n'avait besoin ni de conseils ni d'exemples ; il agissait comme il sentait. Quelle fatalité pourtant que celle dont il était le jouet! En 1848, il arrivait à peine aux honneurs de la vie publique qu'une révolution éclatait nour la briser. C'était une première épreuve, il en avait triomphé. A l'aide de longs efforts et par une lutte soutenue, il avait pu refaire, affermir, agrandir sa position, el voici qu'elle s'écroulait de nouveau sous le poids d'événements qu'il n'avait pu ni prévoir ni ^empêcher. Cette fois il comprenait qu'il ne s'agissait pas d'un éloignemenl passager, mais d'une retraite définitive. Il s'y résigna néanmoins sans hésitation, si ce n'est sans douleur. Sa vie fut dès ce moment une vie de recueillement et d'étude. Il revint à ses travaux favoris, y chercha l'oubli ou le soulagement de ses

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regrets. Les témoignages de l'estime publique ne lui manquèrent pas d'ailleurs; on s'empressait chez lui, il Était recherché partout; on lui demandait des conseils, des règles de conduite. Un instant i! eut la pensée de se remettre sur les rangs pour la députation ; quelques électeurs de la Marne l'y invitaient ; il avait dans ce département une situation que le courant nouveau des opinions avait affaiblie plutôt que détruite. Quelques chances lui restaient, et les risques ne l'effrayaient pas. La réflexion le guérit de ce retour vers d'anciennes habitudes. Un échec l'eût diminué, et il eût été bien embarrassé d'un triomphe. Quel usage faire d'un mandat mutilé? Mieux valait se renfermer dans cette protestation silencieuse, qui est la revanche et la dignité des vaincus.

Son activité trouva bientôt d'autres issues. Son beaufrère, M. Wolowski, avait entrepris de donner à une idée dont il était préoccupé la consistance d'une institution; il voulait introduire en France, en l'appropriant à nos habitudes, une de ces compagnies de crédit foncier qui rendent de grands services en Allemagne; il y apportait une notion approfondie des faits, une science et une droiture éprouvées. Faucher s'associa à cet enfantement, y consacra son expérience. L'établissement qui en est issu est inséparable des deux noms qui ont présidé à son origine. Le concours de Faucher ne fut ni moins actif ni moins utile pour l'achèvement du chemin de fer du Midi, qui en était

LÉON FAUCHER. ôffi encore à celle période pénible qui précède les exploitions. Il èlail membre du conseil d'adnrinisiralion; on songeait à lui en donner la présidence. Ce choix causait quelques ombrages et donna lieu à des négociations délicates. Fauclier sentit que son nom était un embarras pour la compagnie : il l'en affranchit en envoyant sa démission. Son indépendance lui était plus chère que ses intérêts : quand elle était enjeu, il ne calculait pas ce qu'il pouvait y gagner ou y perdre. Des études de cabinet remplirent dès lors sa vie. On a vu quel était son goût pour les questions d'économie politique et de finances. Il avait passé en revue les difficultés qu'elles présentent à mesure que l'attention publique en était saisie : les associations, les coalitions d'ouvriers, les règlements pour les heures de travail, les origines et les fondements du droit de propriété, l'impôt sur les boissons. Dans les temps de crise, la Banque de France n'avait pas eu de défenseur plus énergique ni plus heureux; il s'était mêlé à tous les débats où elle était en cause, pour l'émission graduelle de ses billets, les proportions de l'encaisse, le cours forcé, et dans ces difficiles sujets il n'avait commis qu'une erreur, en jugeant comme prématurée la reprise des payements en espèces. On a vu que nos lois de finances ne l'avaient jamais trouvé indifférent ; il avait feuilleté lous les budgets, même le budget socialiste, pour en tirer des enseignements ou en signaler les périls et les vices. Il avait écrit sur le prêt à intérêts

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undes meilleure chapitres que ce sujet ait inspirés, el sur la production de l'or des pages sensées et abondantes en recherches. Il avait enfin éclairé le procès de la liberté commerciale par une pièce importante où les arguments de ses adversaires étaient passés an crible d'une discussion solide et qui mettait à découvert tout ce que ces arguments avaient d'inexact, de superficiel et d'iuconsislant.

Ce fut à ce cadre de travaux qu'il remit la main pour occuper les loisirs que lui laissait la politique. L'Académie des Sciences morales, dont il était membre depuis 1840, reçut plusieurs de ses communications, el les lecteurs de la Revue des Deux Mondes n'ont pas perdu le souvenir des éludes qu'il y a publiées. Les finances de l'Angleterre, de la France et de la Russie y étaient examinées avec une sûreté de détails, une vigueur de raisonnemenl qui témoignaient que cet espril laborieux se mûrissait par la réflexion el par une surveillance constante sur lui-même. Mais pendant que l'intelligence se fortifiait d'une manière visible, les forces physiques allaient en déclinant. Faucher ne s'était jamais bien remis de celle affection du larynx dont il était allé chercher la guérison aux eaux des Pyrénées. Pour en détruire le germe ou en combattre la marche, il eût fallu plus de repos que n'en comportaient une imagination ardenle et un besoin d'agir toujours éveillé; il eût fallu garder un régime de silence et par-dessus tout une indifférence morale

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qui étaient incompatibles a\cc la vivacité de ses impressions. Il vivait par la pensée et pour la pensée: il devait finir comme il avait vécu. Les vicissitudes de sa destinée ne se séparaient pas dans son espiïl de celles de la patrie; il voyait les choses sous les plus sombres couleurs cl s'en affligeait profondément. Qu'on appelle ce mal du nom que l'on voudra , le mal de l'ambition, le mal du pouvoir; ce mal est de ceux qui peuvent s'avouer. Il lui était cruel de penser qu'après avoir mis au service public toutes les forces de son corps et toutes les facultés de son àme, il n'avait en réalité poursuivi qu'une chimère, et qu'au lieu d'une lumière il n'avait eu devant lui qu'un feu follet pour l'égarer dans son chemin. Il ne s'accoutumait point à l'idée qu'après avoir joué un rôle, rempli de grandes fonctions, servi son pays avec une honnêteté exemplaire, fait quelque bruit et quelque bien, il en fût réduit à voir ces titres frappés de nullité, ce bruit s'éteindre, ce bien rester méconnu, celte position acquise s'en aller en fumée, comme si tous ces accidents de sa carrière n'eussent été qu'une ironie du sort. 11 lui en coûtait enfin de parler une langue qu'on ne paraissait plus cuiu prendre, de se sentir élr;inger iiu milieu des siens, de garder parmi ses contemporains des sentiments qui semblaient appartenir à un autre âge. Voilà sou mal; qu'on le blâme, si on en a le courage, de l'avoir éprouvé. Ces regrets ne sont pas d'une àmo vulgaire, et, dùt-on en mourir, ils parent mieux une

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