‹ Economistes modernes Richard Cobden, Frédéric Bastiat, Michel Chevalier, John Stuart Mill, Léon Faucher, Pellegrino RossiChapitre 26 sur 38 · T6K ÉCONOMISTES MODERNES · texte numérisé non relu

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tombe qu'une résignation servie parla sécheresse, du cœur.

Ébranlée à ce point, la santé de Faucher ne pouvait plus se remettre ; trois années suffirent pour ruiner ce qui lui restait de forces. Les voyages n'avaient plus pour lui les vertus d'autrefois ; une tristesse incurable l'accompagnait partout elne lui laissait pas de relâche. Son seul soulagement était d'exhaler ses plaintes : « Vous faites des livres et des gouvernements, écrivait-il à M. Grote, tandis que nous démolissons nos illusions, a En avril i 85-i, sa maladie prit un caractère plus alarmant et dégénéra en pleurésie. Il en réchappa avec peine et alla à Viroflay, chez M. Dailly, dont il avait été le précepteur et dont il restait l'ami, passer le temps de sa convalescence, lue amélioration sensible se déclara ; un lui conseilla une nouvelle saison aux Eaux-Bonnes. Le traitement réussit, l'espoir renaissait dans sa famille; il parlait de reprendre sa plume et formait des plans; ce n'était qu'une lueur trompeuse. Dès sa rentrée à Paris et sous l'influence delà saison, il éprouva une rechute; il lullad'abordet se remit au travail; à peine put-il corriger, d'une main affaiblie, les épreuves du dernier article qu'il donna à la Revue des Deux Momies sur les ressources financières île lu Russie '. Ce fut son adieu à la science qu'il avait cultivée. Un voyage en Italie était nécessaire ; l'idée lui

1 [.maison du 15 novembre 1854.

LÉON FAUCHER. 569 en sourit, bientôt il s'en fit une fête. C'était un projet caressé depuis longtemps ; il y apportait les sentimcnls et lesjoies d'un artiste. Quand il partit, aucun de ses amis ne s'attendait à une séparation prochaine ; ses médecins mêmes comptaient sur les effets d'un meilleur climat. Une complication qui survint trompa ces espérances ; les fatigues de la route, les rigueurs du temps, lui avaient porté le dernier coup. A son arrivée k Marseille, une lièvre typhoïde se déclara ; malgré les soins dont il fut entouré, il s'y éteignit le 14 décembre 1854.

On voit ce qu'était Léon Faucher : il y avait en lui une grande résolution, une généreuse activité d'esprit, unies à une certaine rigidité. Dans l'intimité, cette expression s'effaçait devant une affabilité naturelle. Sur ses traits fatigués, on pouvait lire les labeurs de sa vie, les tristesses de l'enfance, les combals de lage mûr. Deux'qualités le distinguaient surtout, le sens moral, la fidélité aux croyances ; on peut dire de lui qu'il n'a jamais failli ni à ses devoirs ni à son drapeau. Comme homme politique, il avait, à défaut des grandes inspirations, les facultés sérieuses de l'orateur; c'était un esprit ordonné, connaissant les affaires, en maniant la langue, soutenu parla conscience et l'amour du travail, qui seuls font le bon administrateur. Comme économiste, ses titres sont nombreux et très-réels, quoique disséminés : il n'a pas, à proprement parler, d'oeuvre dogmatique formant un corps de doctrines, en revanche, il se montre en toute occasion le défen-

Zïv ÉCONOMISTES MODERNES.

seur zélé des principes sur lesquels la science se fonde, la possédant ù fond et prompt à la servir, portant dans la controverse une foi raisonnée unie à la notion des faits, h la patience des recherches et à un rare talent d'exposition. Un sentiment domine cet ensemble de facultés, les anime et les inspire : c'est le goût et la passion de la liberté. Faucher appartenait à cette génération qui en a été nourrie et qui s'éteint peu à peu en laissant de rares et généreux élèves. Qu'en des jours d'orage la pépinière ait disparu, ce n'est pas un motif pour désespérer; les germes en restent, cela suffit. La liberté a deux manières de faire sentir son prix, par les bienfaits qu'elle répand ou par les vides qu'elle laisse. De ces influences, ta seconde n'est ni la moins active, ni lu moinssûre. Il peut paraître commode, salutaire si l'on veut, dans un moment donné de la vie des peuples, de supprimer la liberté ou d'en restreindre l'exercice au point de la rendre illusoire. Elle n'a rien à redouter de ces épreuves. Le temps la venge, agit pour elle, et la conscience de ce qu'elle vaut se réveille avec d'autant plus de vivacité qu'elle a été plus longtemps et plus manifestement absente.

L'esprit de révolte contre les idées sanctionnées par l'expérience était naguère si général, que peu de sciences sont demeurées à l'abri de ses atteintes. A mesure que le goût des aventures devenait plus vif, il devait se Taire un pou de vide autour des doctrines qui s'appuient sur le passé. C'est ce qui est arrivé pour l'économie politique. En bulle à des attaques nombreuses et diverses, elle a essuyé une crise et traversé une période d'affaissement, dont chaque jour elle tend à. se remettre. Des esprits éminents et judicieux ont concouru, il est vrai, à cette réaction; mais ce qui a surtout préservé la science et la préservera toujours, c'est sa force propre et l'ascendant des vérités qu'elle enseigne.

Il suffit, en effet, de jeter un coup d'œil sur les tra- ' Cours d'économie politique (ail au wlWge de Fraude. 4 vol.

vaux essenliels qu'a inspirés l'économie politique, pour se pénétrer de ce qu'elle vaut, et voir quels noms glorieux s'y rattachent. Dés la fin du dix-septième siècle, le maréchal de Vauban lève l'éiendard d'une réforme, et, en place des mille impôts abusifs qui, sous des noms différents, écrasaient les classes pauvres, il conseille une taxe unique, uniforme, inspirée par un principe alors bien nouveau, celui de l'égalité proportionnelle des charges. Bois-Guillehert vient ensuite, et parle de ces graves intérêts avec une entière liberté d'esprit- En face du monarque le plus vain et le plus absolu, il ne ménage ni la soif des conquêtes, ni la manie des prodigalités, montre l'abîme où de telles passions conduisent le trésor, et conclut à un renouvellement complet dans le mécanisme administratif de la France. Avant lui, les plus fortes tètes en matière d'économie publique, s'étaient accordées à voir dans les métaux précieux la cause et le signe de la richesse d'un peuple : l'art de gouverner consistait dès lors à attirer et à retenir chez soi Vor et l'argent, en leur assurant des facilités à l'entrée du royaume et en leur opposant des obstacles à la sortie. Bois -Gui Hébert comprit et démontra la vanité de ce système ; il expliqua le rôle que jouent les métaux comme agents de circulation; et, sans méconnaître les services qu'ils rendent, il en limita la perlée. Law poussa cetle réaction plus loin, et naturalisa en France, avec le papiermonnaie, les excès de l'agiotage.

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Ainsi les éléments de la science s'amassaient peu à peu. Des discussions sur les valeurs mélalliques, on passa à l'Élude des forces productives. Au milieu des écrits qu'engendra la crise de la rue Quincampoix, ceux de Melon, et de Dulot se firent remarquer par quelques aperçus curieux sur l'industrie et le commerce. Un malaise profond pesait alors sur ces deux branches du travail. La prospérité un peu artificielle que l'administration de Colbert avait vue éclore, venait de disparaître au milieu des dilapidations du grand règne et des témérités financières de la régence. On eût vainement cherche, à celte époque, les quarantequatre mille métiers à laine que laissa, en mourant, le ministre de Louis XIV, et cette population de cent mille marins sortie à sa voix de noire littoral. Tout dépérissait; et chacun se préoccupait des motifs de ce dépérissement. Melon crut les entrevoir dans le mouvement et l'équilibre des échanges avec l'étranger; il imagina une loi, connue depuis sous le nom de Balance du commerce, qui constituait l'État en bénéfice foules les fois que la somme des sorties dépassait celle des entrées, et en perte dans l'hypothèse contraire. En cela. Melon s'appuyait sur Colbert, comme Qucsiiay, chef de l'école des physiocrates, s'appuya ensuite sur Sully. Le règne de ces derniers ne tarda pas il venir. Les déceptions du papier-monnaie et les mécomptes industriels avaient lassé les esprits; par un sentiment de défiance, les physiocrates

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se rejetèrent vers le soi, et proclamèrent l'agriculture comme la seule richesse. A leurs yeux, l'industrie et le commerce étaient des occupations stériles, des travaux improductifs. C'était quitter un excès pour l'autre, et changer d'exagération. Cependant, nulle école ne rendit à la science des intérêts, encore au berceau, de plus grands services que l'école des pliysiocralcs. L'attention qu'elle accorda aux échanges agricoles réagit sur l'ensemble des transactions et sur les modes d'activité. C'est un de ses membres, Gonrnay, qui, à l'aspect des entraves auxquelles était assujettie la circulation intérieure des grains, ne put un Jour s'empêcber de s'écrier : « Laissez faire, /russes passer! a cri inspiré par un abus partiel, et qui n'avait pas la prétention de devenir une formule générale, cri d'unité, cri de liberté, au bout duquel se trouvaient l'adhérence des diverses parties du royaume et le principe de la centralisation actuelle. L'école des physiocrales eut un honneur plus grand encore ; elle porta Turgot, l'un des siens, au pouvoir. On sait quelles pensées généreuses animèrent cet homme de bien, et quelles réformes signalèrent son passage dans celte haule position. Par une contradiction singulière, le minisire s'occupa d'abord de l'industrie et du comnierre, c'està-dire de deux professions stériles, selon Qucsnay. Tnrgnt y appliqua ses premiers efforts, cl il se créa deux litres immortels, d'un côlè en supprimant les servitudes de la circulation, de l'autre en abolissant

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les maîtrises et les jurandes, qui constituaient le travail à l'étal de privilège.

Les choses eu sont là quand Adam Smith paraît : un demi-siècle a suffi pour cette enquête préparatoire de l'économie politique. Vauban a proclamé l'égalité de l'impôt, Itois-Guillcbert a assigné aux métaux précieux leur véritable rôle, Law a fait connaître le papier-monnaie, Melon a donné une théorie des échanges, Quesnay etïurgotont préparé laliberté de la main-d'œuvre e! de la circulation .Voilà tousles éléments d'une science complète; il sutlil désormais qu'un esprit puissant les anime, les éclaire etles résume. Adam Smith aura cet honneur. Jusqu'ici, la France a été le théâtre de ces études, cl c'est une injure gratuite que l'on fait à l'économie politique, lorsqu'on la traite chez nous en étrangère. L'Angletene continuera ce mouvement; la théorie industrielle se complétera sur le soi où doit fleurir la pratique. Chaque secte a eu sa devise; Sinilli aura aussi la sienne, le travail, c'est-à-dire l'action de l'homme sur la nature. Dès ce moment, le travail prendra sur ce globe le rang qui lui appartient; il deviendra l'honneur el la noblesse des peuples modernes. A coté de Smith, Verri et G-aliani auront quelques éclairs au milieu de beaucoup d'ombres, et après lui s'élèvera l'école dont il est le chef, et qui compte une suite de disciples éminents. Dans l'ordre des dates el des mérites, Jean-Baptiste Say commence cette série : il apporte sur le terrain économique les ressources d'un esprit net et sensé,

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une sûreté rare dans la conception, une lucidité parfaite dans le style. David Ricardo a les qualités opposées, et les pousse jusqu'à l'abus; il est le métaphysicien de la science, comme Sismondi en est le critique. Ce dernier semble mémo incliner vers le schisme; mais il est au fond plus orthodoxe qu'il n'affecte de le paraître, et, après avoir proposé ses doutes, il avoue l'impuissance où il est d'en tirer aucune conclusion. Quant àMallhus,àpart son problème de îa population, qui n'est guère qu'une digression économique, il demeure lidéle à Adam Smith, comme Mac-Culloch,Mill, Storch, Senior et Thomas Tooke. C'est alors le beau temps de la science ; elle régne sur les livres et dans les chaires, elle fait même un pas de plus et entre, avec Huskisson et Henri famell, dans les conseils de la couronne^anglaise. La France ne reste pas en arriére de celte impulsion, et il s'y forme un groupe d'économistes, dont on ne saurait méconnaître l'influence et les titres.

La science est donc fondée; rien ne lui manque, ni la sanction du temps, ni l'autorité des noms. Elle a rallié sous son drapeau des esprits spéculatifs, comme Smilh et Say,des hommes pratiques comme Huskisson et Turgot. D'où vient que ce cortège de célébrités, cette suite de livres et d'écrivains, n'ont pu la défendre contre les dédains des uns et les attaques des autres? Comment se fait-il qu'une doctrine qui a de tels précédents, soit quelquefois remise en question et con-

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testée dans son ensemble? Cela tient à plusieurs causes, les unes extérieures, les autres intérieures, pour ainsi dire.

Parmi les obstacles extérieurs, il faut oublier les effervescences juvéniles et la prétention de tout refaire, qui semble être l'une des maladies du siècle. Si l'économie politique n'avait eu à combattre que de pareilles révoltes, son autorité n'en aurait reçu que d'insignifiants écliecs. Malheureusement, au bruit que menaient autour d'elle de petites vanités, sont venues se joindre des agressions sourdes delà part des intérêts privilégiés qu'elle menaçait. Pendant que l'orage grondait sur sa tôle, on minait le terrain sous ses pieds. Pour quiconque a étudié, ne serait-ce que superficiellement, les problèmes économiques, il est démontré qu'en livrant les intérêts a leur marche naturelle, la science n'accomplit pas seulement une œuvre de justice, mais encore de prévoyance. Tût ou tard le privilège s'expie : ce n'est pas impunément que l'on sort des voies de la vérité. Tantôt la loi brise ellemême l'arbitraire qu'elle a établi, tantôt les événements politiques s'en mêlent et opèrent un violent retour au droit commun. Même pour les intérêts cantonnés dans le privilège, la liberté est donc une condition meilleure et plus sûre; ils devraient le sentir et moins s'en défendre. C'est le contraire qu'ils ont fait de tout temps; et de là une lutte ouverte.

Rien n'est plus fâcheux que cette situation. L'Empire et la Restauration nous avaient légué un régime industriel cl agricole, basé sur une protection presque sans limites, et il en était sorti une multitude d'intérêts artificiels qui se sentaient mal à l'aise, se nuisaient mutuellement cl cherchaient leur voie à latojis. Les uns demandaient en excès précisément ce qui constituait leur faiblesse, les autres réclamaient, comme remède à leurs maux, ce qui devait causer du tort au voisin. On ne savait à qui entendre, ni qui secourir; si l'on se portail vers celui-ci, on froissait celui-là ; l'immobilité était aussi douloureuse que le mouvement. A bien étudier le mécanisme de la protection, on s'assure qu'à chacun de ses prétendus bienfaits correspond un dommage réel, et tout ce qu'on peut se promettre d'un tel système, c'est que les bienfaits et les dommages se fassent équilibre. Ainsi, la protection accordée aux produits du sol élève le prix des denrées nécessaires à la vie, et frappe les manufacturiers, en réagissant sur le taux du salaire, tandis que la protection accordée aux produits de l'industrie, atteint à son tour les consommateurs agricoles, obligés de paver une prime au privilège manufacturier. Tel est le jeu de la protection; elle détruit d'une main ce qu'elle fait de l'autre, et cela dans toutes ses applications : d'où il est naturel de conclure que I on se donne un mal infini, pour obtenir des résultais au moins nuls, et substituer partout une vie précaire au

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libre développement de nos forces. Ces vérités élémentaires, l'économie politique a le (ort de les proclamer, et les intérêts protégés ne le lui pardonnaient pas.

D'autres causes d'affaiblissement avaient pris naissance dans son sein même. 11 fut une heure où la science avait le champ libre devant elle. Avec les derniers plrysiocrafes venait de disparaître la seule hérésie considérable; rien ne troublait plus l'horizon; toute protestation semblait éteinte, toute inimitié désarmée. C'était le cas de se mettre hardiment à l'œuvre et d'agir avec concert. Au lieu de prendre ce parti, que font les économistes ef les plus émincnls d'entre eux? Ils engagent des querelles sans fin pour des subtilités d'école. liicardo se jette dans des formules abstraites sur la valeur et sur la rente du sol; Malthus pose son problème de la population ; Sismondi se réfugie dans lo scepticisme cl se déclare sans force contre les doutes qui l'assiègent. La discussion s'échauffe, et, ail lieu des clarlés qu'on devait en atlendre, il se fait dans ces questions une obscurité (elle, que Jean- Baptiste Say écrit a tiicardo 1 : « Te suis un peu confus qu'avec la prétention que j'ai eue de me mellre à la portée des esprits les plus ordinaires, je ne sois pas compris des hommes les plus distingués. » Et plus loin il ajoule : « Ce que je crains, c'est que nous ne

' Correspondance, pagei U1-1Î1 et 151

rebutions le commun des hommes par dos raisonnements trop abstraits. C'était ainsi que procédaient les dispuleui's du moyen âge, et c'était, je crois, ia raison pour laquelle ils ne s'entendaient jamais. » Or, quand les savants pensent et disent ceci d'eux-mêmes, que veut-on qu'en dise et pense le public?

Un dernier tort des économistes, c'était d'avoir maintenu leur doctrine sur les hauteurs do la théorie, et de s'être défendus de l'application comme d'un piège. Pour eus, l'économie politique n'était qu'une élude spéculative; ils semblaient la désintéresser des faits existants, ou bien ils imaginaient deux sortes de science, l'une pour le monde réel, l'autre pour un monde imaginaire. En cela, il faut le croire, les économistes avaient entendu se ménager un terrain libre pour le débat, loin du bruit des passions et du déchaînement des privilèges. Ce calcul, en supposant qu'ils l'aient fait, n'élait pas heureux : ils s'affaiblissaient volontairement et ne désarmaient personne. Il eut été bien plus sage d'entrer dans la région des intérêts, d'y porter hardiment le flambeau, et d'y gagner à la cause du bon sens les esprits éclairés et les consciences droites. Si le combat devait être plus vif ainsi, il avait du moins un but, une sanction. C'était toucher aux réalités, au lieu de s'égarer à la poursuite d'une métaphysique de la richesse. Môme erreur, même faute pour les questions morales qu'effleure l'économie politique. Sans doute, prise abstraclivemenl, la science

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peut considérer les hommes comme des rouages, et oublier les misères qui se cachent sous le mécanisme des intérêts ; mais celte donnée, juste a la rigueur, ne saurait être sans péril poussée jusqu'au système. Il est dangereux de faire d'une doctrine quelque chose de semblahlo au char du dieu indien, qui ne s'avance vers le temple qu'en teignant ses roues du sang des victimes. Certes, personne n'accuserait l'économie politique d'avoir dérogé à sa mission et méconnu son objet, si elle avait su aborder les problèmes du travail, et faire comprendre aux classes nécessiteuses tout ce qu'elle renferme de solutions secourables et de résultats féconds. Voila un souci qui n'a point, avant ces derniers temps, assez préoccupé les hommes qui ont traité ces matières. Sismondi seul s'en montre touché, quoique d'une manière désespérante et négative. Les autres se contentent de dire qu'une science d'observation n'est pas une science de sentiment, et que le rôle du médecin ou chevet du malade consiste à guérir et non à s'apitoyer. Soit- mais de son côté, le malade se confie eu raison de l'intérêt qu'on lui témoigne, et quand la guerison se fait attendre, il s'impatiente et ferme sa porte au médecin. C'est l'histoire des économistes : ils voulaient convaincre et négligeaient de se faire aimer; ils en ont longtemps porté la peine. Voilà par quelles phases a passé l'économie politique avant d'arriver jusqu'à nous. Si elle a eu à souffrir de son propre fait et du fait de ses ennemis,

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aucun coup sérieux ne lui a été porfé. Ses grands principes restent intacts ; ses analyses n'ont rien perdu de leur valeur. Des esprits éminents, et parmi eux en première ligne Rosst, l'ont remise sur la voie et ont su lui ménager une seconde période, qui a été marquée de quelque éclal. A ce litre, la vie de l'ancien professeur au collège de France est de celles qui méritent qu'on s'y arrête : elle est pleine d'excellents travaux et d'infatigables excursions dans tous les champs de la pensée.

Né à Carrare en 1787, Pellegrino Rossi commença ses études dans la ville qui a donné son nom à un peintre illustre, à Correggio, dont le collège jouissait alors d'une vogue méritée, et vint les achever dans les universités de Pavie et de Bologne. On sail ce que furent jadis ces grands foyers de l'enseignement italien, et quels hommes supérieurs en sortirent. En mettant même Vico a part, on est embarrassé pour le choix des noms, tant ils abondent. Ce sont des criminalistes comme Beccnria, des moralistes comme Filangieri, des économistes comme Galiani et Verri. Rossi devait marcher sur les traces de ces penseurs célèbres, et les continuer en les rectifiant. Ses progrès furent si rapides, qu'à l'âge de dix-neuf ans il obtenait, à l'unanimité des suffrages, le grade de docteur en droit. Le programme des études n'était, dans les écoles d'Italie, ni étroit ni exclusif; il embrassait la connaissance des sciences exactes. Aussi, le jeune légiste put-il donner

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carrière à toutes ses facultés et développer les diverses aptitudes de son esprit. Il poussa les mathématiques jusqu'aux premières notions du calcul intégral et différentiel, et s'initia aux sciences morales et économiques, qui formaient un cours obligatoire, compris dans la matière des examens. A ce point de vue, la Faculté de Paris est encore en arrière des universités de Bologne et de Pavie. Rossi se trouva donc en contact, dès son début, avec cette économie politique, dont il devait être l'un des interprètes les plus judicieux; il eu aborda les problèmes avec tant de sûreté et d'aisance, que son professeur Valeriani ne voulait pas croire que cette étude lui fût nouvelle.

Ouand il s'agit de choisir une carrière, Rossi se décida pour le barreau. Après avoir rempli pendant deux ans les fonctions de secrétaire du parquet près la . courroyale de Bologne, il revêtit la robe d'avocat el se voua à la plaidoirie. Dès ses premiers pas, il fut aisé de voir que rien en lui ne se ressentait du praticien vulgaire, et qu'il ne se traînerait pas dans l'ornière de la profession. L'esprit du jurisconsulte, le souffle du criminaliste, animaient ses travaux et le suivaient jusque dans les minutieux détails de la procédure. Une maturité précoce, un jugement solide et net, la faculté d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble d'une controverse el de la résumer en quelques traits rapides et concluants, une dialectique aussi impénétrable qu'a-

cérêe, vive dans l'attaque, vigilante dans la défense, un essor élevé, même en des sujets qui n'y semblaient pas compatibles; une dignité réelle, une tenue parfaite, une parole sûre d'elle-même, ornée, éloquente, souvent ingénieuse, parfois énergique; telles furent les qualités dont le jeune avocat fit preuve à la barre des tribunaux de Bologne, et le souvenir de quelques affaires qu'il soutint avec un talent réel n'est pas encore effacé en Italie. Cependant le barreau ne pouvait être, pour une intelligence de celte trempe, qu'une sorte de gymnastique et de préparalion. II est rare que les hommes vraiment supérieurs puissent vieillir dans colle profession r beaucoup la traversent, peu s'y fixent. Ainsi fit lîossi, et en Italie même il aborda la carrière de l'instruction publique, y occupa dcus chaires, et professa les éléments du droit civil au lycée de Bologne, et ensuite la procédure civile et le droit pénal à l'université de la même ville.

Il venait à peine de se consacrer à l'enseignement, que les événements de 1814 et de 1815 éclatèrent et modifièrent le sort des États italiens. A l'unité éphémère et au joug uniforme que Napoléon y avait fait prévaloir succédèrent les douleurs du fractionnement et les excès des tyrannies locales. Désormais plus d'indépendance pour la pensée et peu de sûreté pour les personnes. Bossi, d'ailleurs, s'était compromis en épousant la cause de Joachim Murât, qui en 1814 es-

PELLBGRINO ROBSI. 3H5 sayait sur l'Italie ce que le proscrit de l'Ile d'Elbe tentait sur la France. Quand le roi de Naples fut tombé à Pizzo sous les balles de ses anciens sujets, tous ceux qui, de près ou de loin, avaient trempé dans cette levée de boucliers, n'eurent plus d'autre recours que l'exil. Le choix de Rossi fut promptement fait; il se décida pour Genève. A travers bien des vicissitudes, cette petite république avait toujours su conserver a sa tèle un noyau d'hommes éclairés pour qui le savoir était une recommandation et le malheur un titre de res- . pect. Sans y jouir d'une liberté entière, un étranger s'y trouvait a l'abri de la persécution. Nulle part d'ailleurs un esprit de quelque étendue ne pouvait se créer des relations d'un ordre plus élevé e( se trouver en contact avec des hommes plus éminents. Genève, par une fortune singulière, réunissait alors dans ses murs MM. Sismondi, écrivain si érudit et si ingénieux ; Dumont, l'ami et l'interprète de Benlham ; Pierre Prévost, le traducteur de Mallhus; Bellot, jurisconsulte distingué; le naturaliste de Candolle; les deux Pictet, l'un physicien, l'autre polygraphe; delà Rive, Lullin de Chateauvieux, Bonstetten, puis d'autres noms, célèbres à divers titres. Non loin de là, le château de Coppet gardait l'empreinte qu'y avait laissée sa glorieuse châtelaine, et conservait encore pour hôtes MM. de Broglie et Auguste de Staël. Ainsi celte hospitalière vallée du Léman, où s'étaient abrités au jour de leur disgrâce Voltaire, Jean- Jacques Rousseau et Î5

l'auteur de l'Allemagne, pouvait s'enorgueillir d'une famille de penseurs et de savants, éclose aux rayons de leur génie.

Ce fut dans ce foyer restreint, mais choisi, que Rossi devait trouver sa route et prendre le sentiment d'une direction. Il est un caractère commun à tous les écrivains qui nous sont venus de la Suisse française, et dont peu d'entre eux ont pu se défendre : c'est un esprit de méthode poussé à l'excès et une sorte de roideur inhérente aux mœurs locales. Rossi fut préservé de cet écueil par la souplesse de son talent et par la verve dont s'inspire le génie méridional; il associa dans un mélange heureux ses qualités naturelles aux qualités acquises, et se créa une profondeur qui n'allait pas jusqu'à la sécheresse. Rien n'égale l'ardeur qu'il apporta a étendre alors la sphère de ses connaissances. Les événements avaient bouleversé tous ses projets ; il fallait s'ouvrir une nouvelle carrière, changer d'idiome comme de résidence. Ces métamorphoses ne s'opèrent qu'au prix de longs efforts. La langue natale est pour l'homme un instrument familier, acquis sans peine, assoupli par l'usage : on dirait presque un sixième sens. Dans ces conditions, la pensée se fait jour sans embarras, sans travail; les mois qui la rendent arrivent naturellement sur les lèvres. [Il n'en est pas de môme quand on a recours à un dialecte étranger : à l'instant l'émission des idées se complique d'une opération de plus ; il y a tra-

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