P. ÉCONOMISTES MODERNES
MM. de Broglie et Guizot, venaient, à la suite de la révolution de 1850, d'être portés aux affaires, et tout conseillait à Rossi de se rapprocher d'appuis aussi précieux, aussi sûrs. Avec de pareilles sympathies et la conscience de sa valeur, il n'aurait pas dû. hésiter ; il hésita pourtant": cette perspective ne l' éblouit pas. Il aimait Genève, pour lui si hospitalière; il en était l'enfant adoptif. Tout y avait adouci, charmé son exil, il y avait trouvé les joies du cœur, les plaisirs de l'intelligence, il y avait fait, agrandi sa position. Son nom devenait de plus en plus inséparable des intérêts de la cité, de son rôle en Europe, de sa politique fédérale; il aurait pu s'en tenir là et faire le calcul de César. Recommencer ailleurs, sur d'autres frais, une carrière scientifique et politique, se créer un nouveau public, une nouvelle clientèle, lui semblait une entreprise grave et chanceuse. Teut-étre la prudence eût-elle été chez lui plus forte qu'une légitime ambition, si l'état précaire de la Suisse et les fluctuations politiques auxquelles le pays était en butte, n'eussent jeté dans son esprit quelque lassitude et quelque découragement. Il était fatigué de ces tempêtes dans un verre d'eau, de ces batailles qui ne terminaient rien, de ces agitations sur place. Un dernier motif le décida. La mort de Jeaii- Bapliste Say venait de laisser vacante la chaire d'économie politique au Collège de France. Il songea à se mettre sur les rangs pour lui succéder, et, vers les premiers mois de 1855, il se rendit à Paris, où ses
PELLEGR1H 0 ROSSI. 403 amis avaient déjà préparé les voies à sa candidature. On sait que ces choix se font sur une présentation double, l'une de l'Institut, l'autre du Collège de France. Le Collège désigna Rossi, et l'Académie des sciences morales et politiques, Charles Comte, son secrétaire perpétuel. Le ministre se rallia au premier de ces votes, et Rossi fut nommé, en 1835, professeur au Collège de France, puis, en \ 854, professeur de droit constitutionnel à la Faculté de Paris. Des lettres de grande naturalisation suivirent de près ces deux investitures.
Depuis ce temps, Rossi a appartenu à notre pays, qui a fait en lui une acquisition précieuse. 11 apportait dans l'enseignement des facultés solides'et supérieures, un esprit exercé, judicieux, maître de lui-même, et en outre une fermeté de convictions qui prenait sa source dans un sens droit et de longues études. Jamais ces qualités n'avaient été plus nécessaires qu'au moment où il monta dans sa chaire d'économie politique. L'espril d'aventures faisait alors de grands ravages; de divers cûlés on voyait s'élever des écoles qui traitaient Sa science comme un spectacle èl n'avaient pas assez de dédains pour les économistes restés fidèles à la tradition. Toute poursuite semblait vaine, toute amélioration puérile, quand elles n'embrassaient pas la société entière et n'avaient pas le caractère d'une métamorphose. II ne s'agissait plus de définir la richesse, mais de la répandre par torrents; il ne s'agissait plus d'expliquer les ressorts qui règlent le jeu des intérêts, mais
Ml LC0X05I1STES MODERNES.
de les briser, afin de les soumettre au creuset d'une transforma lion complète. Personne ne voulait accepter comme point de départ le inonde réel; on ne rêvait que des mondes imaginaires. Quelques formules hermétiques allaient suffire pour régénérer la société, la délivrer des maux qui l'assiègent, y fonder h jamais l'empire du bonheur et le régne de l'aisance. Désormais plus de misères, plus de souffrances; il ne devait y avoir de place ici-bas que pour une félicité sans limites.
On devine quels dangers peut engendrer une semblable disposition des esprits. Sans doute le devoir des classes favorisées est de penser à celles qui vivent sous une sorte de tutelle, et dans une société qu'animerait un mobile élevé, le dévouement devrait se produire en raison de la position. Ce devoir est impérieux, il ne souffre point d'exception et n'admet pas de privilège; mais, en le remplissant dans toute son étendue, il convient aussi de se défendre contre les illusions. C'est jouer avec le malheur que de faire des promesses qui ne seront pas tenues, d'exciter des désirs qu'aucun pouvoir humain ne saurait satisfaire. Il y a là-dedans une ironie cruelle, un abus fâcheux de l'imagination. Si l'intention est louable, l'effet en est triste. Quand on aura longltinps échauffé le peuple au récit exagéré de ses propres douleurs, quand on lui aura promis des réparations chimériques, par exemple, plus de salaire en retour d'un moindre travail et un bien-être indépendant de ses efforts, pourra-t on s'étonner de le voir
E'ELLKGIUNO ROSSI. 4U5
unjourchanger ses désappointements en colère- et continuer l'utopie dans le sens d'une rébellion? Peut-être cùt-il été sage de réfléchir plus qu'on ne le faisait alors ii cet avenir gros de menaces et de s'occuper ardemment du liien qui peut se réaliser sans épuiser sous toutes les formes l'histoire et le roman du mal.
Cette prudence a été l'un des plus beaux litres de Itossi: il a su résister, et en résistant il a préservé la science. Ni le bruit ni les attaques ne le troublèrent dans la ligne de ses éludes, dans les voies de son enseignement. 11 sut préparer et attendre l'heure d'une réaction. Convaincu de la force que l'expérience ajoute aux idées, il reprit l'économie politique au point où ses devanciers l'avait laissée, et tout en expliquant Smitli, Sny, Ricardo et Malthus, il les discuta avec la liberté d'un esprit pnissonl , niiii^ respeclminx . 11 se fil l'interprète de la Iradilion, mais ce fui un interprète indépendant, discutant les problèmes économiques en boinme habitué à les dominer, n'abdiquant pas son originalité, quoiqu'il sût la contenir. Ainsi, d'une part résister au choc des idées turbulentes et téméraires, de l'autre ne rien accepter du passé sans contrôle, tels furent le double mérite du professeur et le caractère de ses leçons.
Les cours publics do Rossi, en donnant la mesure de son savoir, devaient naturellement lui ouvrir les portes de l'Institut. Il j entra en 183(1, lorsque la mort de Sieyès eut laissé un siège vacant à l'Académie des
sciences morales et politiques, dans la section d'éco nomie politique et de statistique. Il n'eut pas, à proprement dire, de concurrent. Sur 22 volants^ il réunit 21 suffrages. Quoiqu'il existât un peu de froideur entre lui et M. Charles Comte, secrétaire perpétuel, ce fut pourtant ce dernier qui lui fît donner l'avis de se mettre sur les rangs, et, au jour de l'élection,, M. Comte, alors presque mourant, se fit porter à l'Institut pour y déposer son bulletin en faveur de Rossi, qui s'en montra \ivement touché. A'peine admis, le nouvel académicien prit une part active aux travaux du corps, le présida en 1840 et y lit plusieurs lectures, dont la plus importante est un travail sur les rapports de notre droit civil avec l'économie nationale. Ce n'est là toutefois qu'une esquisse et te germe d'une idée qui appellerait de nouveaux développements. Un travail plus essentiel a empêché Rossi de s'y livrer. Une ordonnance royale ayant chargé l'Académie des sciences morales et politiques de publier l'histoire de ces sciences en France depuis 1789, et cela pour compléter le travail que l'Institut avait enlrepris par ordre de Napoléon, Rossi fut choisi comme rapporteur pour l'économie politique et la statistique. Toute grave qu'elle fût, cette tâche ne formait à ses yeux qu'une partie d'une entreprise plus considérable où il comptait embrasser l'économie politique, soit dans le monde ancien, soit dans le monde moderne. Cette étude, ainsi qu'une foule d'autres est malheureusement demeurée à l'état de projet et d'embryon.