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pour l'assurer de notre concours. Qu'il .ouvre les ports, il en a le pouvoir, il serait coupable de n'en pas user ! »
Combattu jusque-là, sir Robert Peel parut prendre un parti. Dans le commencement de novembre, ie cabinet se réunit plusieurs Ibis. Les rapports sur l'état des récoltes furent examinés avec soin ; on ouvrit une enquête sur la situation des approvisionnements, on chercha à s'éclairer sur celte maladie inattendue qui allait faire de l'Irlande un pays d'affamés, on consulta les savants et les hommes du métier. Quelques détails sur ces séances transpirèrent dans le public. On sut que sir Robert Peel, qui proposait des mesures décisives, avait rencontré dans le conseil de graves dissentiments, que trois de ses collègues s'étaient seuls rangés de son avis. Quoi qu'il en soit, le conseil se sépara sans agir. Déjà les esprits s'irritaient, quand une lettre de lord John Russoll, rendue publique et datée d'Edimbourg, éclata comme un coup de foudre. La lettre de lord John était un abandon formel de ses anciennes opinions au sujet d'un droit fisc sur les grains. On sait quelles en furent les conséquences : la démission de sir Robert Peel, présentée le 8 décembre ; l'hésitation de lord John Russell à se charger du pouvoir ; enfin la rentrée aux affaires de sir Robert, dont tous les collègues, excepté lord Stanley, acceptaient le plan de réforme. Dès ce moment, la ligue aurait pu laisser les événements suivre leur cours : la
RICn ABU GOBDBH. 59 victoire était sûre au prix de quelques délais. Ceueildanl son conseil exécutif ne déposa pas les armes, il se crut obligé à un dernier effort ; M. Cobden en expliqua le motif. «Quel que *oït, dit-il, le ministre qui se charge de la défense de nos principes, nous lui devons noire appui. Peu importent son opinion et son parti; des qu'il esL avec nous, il est des nôtres! u Séance tenante, de nouvelles résolutions furent adoptées. Un quatrième appel avait été fait pour un fonds de 250,000 livres sterling (7 millions de francs); on en pressa le recouvrement pour défrayer, au besoin, les plus grandes dépenses : 60,000 livres furent souscrites immédiatement; au bout d'un mois, on atteignait. 150,000 livres. L'élan, il faut le dira, était un peu artificiel : on voyait arriver les hommes de la dernière heure, ceux qui vont vers le succès et épousent les causes quand elles sont gagnées. Les sacrifices d'ailleurs n'étaient qu'éventuels, tandis que les vétérans de l'agitation avaient fuit les leurs sans pensée de retour et suides espérances bien douteuses. Dans les réunions mêmes, on était frappé de l'attitude des nouveaux venus, qui cherchaient, par des excès de zèle, à relever une adhésion un peu lardive. Comme toules les puissances, la ligue avait des parasites et des officieux ; il était temps que le dénoûment vint l'en délivrer.
Quand le parlement se rassembla, le 19 janvier 1846, tous les visages exprimaient l'attente et la préoccupation. La reine l'ouvrit en personne; elle parla de l'in-
suffisance des récoltes et de la nécessilé d'y porter remède. Dans ln chambre haute, les personnalités ne furent pas ménagées; le duc de Richmond demanda avec aigreur pourquoi M. Cobden n'était pas nommé pair et n'occupait point le liane de la trésorerie. Aux Communes, sir Robert Peel déclara qu'au sujet des grains son opinion avait subi un changement complet . Accueillies par les applaudissements de l'opposition, ces paroles ne rencontrèrent que le silence sur les bancs ministériels. On attendait ses propositions ; il les développa à quelques jours de là. La chambre était au grand complet; le prince Albert et le duc de Cambridge assistaient à la séance. Le premier ministre entra dans les détails. Après quelques réductions annoncées sur divers articles, il eu vinl aux grains; après trois années d'un régime mitigé et provisoire, ils devaient èlre complètement aiïranchis. Est-il besoin de rappeler comment lurent accueillis ces projets de réformes et la vive irritation qu'ils pi 'évoquèrent parmi les anciens amis du ministre '.'Jamais langage plus irritant, jamais attaques plus personnelles ne vinrent frapper un homme sur son siège. Les mots de transfuge, d'apostat, volaient de bouebe en bouche. Sir Robert Peel supporta le choc sans faiblir; aux personnalités il n'opposa que le dédain, et se borna à justifier ses mesures par les considérations les plus élevées. Trois admirables discours remplirent ce débal et resteront comme des monuments de dignité, de sagesse et d'éloquence.
Dans le cours de la discussion, les. membres de la ligne qui siégeaient au parlement crurent qu'il était de bon goût de s'effacer. La question élail bien celle qu'ifs avatenl conduite à maturité, mais elle s'agitait au dessus de leurs têtes et à leur profit, il. Bright et M. Colulen parlèrent néanmoins et avec un certain à-propos, le premier pour rendre hommage au chef du cabinet, le second pour combattre une manœuvre et vider un fait personnel. Sir Robert Peel venait de prononcer un des plus beau* discours qu'eût entendus la tribune anglaise. Après avoir rappelé les avantages de position et les motifs de supériorité qui plaçaient sa nation en avant des autres, il se demandait si ce n'était pas le cas de faire acte de libéralité et de se soumettre aux chances de la concurrence. On pouvait échouer ou réussir à demi; l'honneur n'en restait pas moins grand. Aucun spectacle n'était plus digne de respect. Si d autres misères survenaient, on aurait du moins la conscience d'avoir tout lait pour les conjurer. « Est-ce que vous ne direz pas alors avec une joie profonde, ajoutait-il en terminant, qu'aujourd'hui, à celle heure de prospérité comparative, sans céder à aucune clameur, à aucune crainte, si ce n'est à celte crainte prévoyante qui est la mère de la sûreté, vous avez prévenu les mauvais jours, et que, longtemps avant leur venue, vous avez écarté tout obstacle à la libre circulation des dons du Créateur? » Ce fut à celte péroraison, admirée de tous, que M. Bright crut devoir
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rendre publiquement justice. « L'honorable baronnet, dit-il, a prononcé hier un discours d'une éloquence qui jamais dans cette chambre n'a été surpassée ; je l'ai observé à sa sortie, et pour la première fois je lui ai envié ses sentiments. C'est vous, messieurs, — et il s'adressait aux conservateurs, — qui l'avez porté au pouvoir. Pourquoi? Parce qu'il était le plus capable de votre parti. Vous le disiez tous, vous ne le nierez pas aujourd'hui. El pourquoi élait-il le plus capable? Parce qu'il avait une plus grande expérience, des connaissances profondes et une honnête sollicitude pour le bien du pays... C'est quelque chose que d'avoir à répondre du pouvoir. Portez vos regards sur les populations du Lancashire et du Yorkshire, et malgré toute votre vaillance, quoique vous parliez sans cesse de lever le drapeau de la protection, demandez-vous à vous-mêmes s'il y a dans vos rangs des hommes qui veuillent aller occuper ce banc où siège l'honorable baronnet à la condition de maintenir la loi sur les grains. Je les en délie ! » L'éloge était heureux, le défi habile; le double trait porta.
M. Cobden ne montra pas moins de tact. Des conservateurs s'étaient retranchés dans une sorte d'appel au peuple ; ils demandaient des élections nouvelles pour consulter l'opinion : pure tactique, afin de gagner du temps. Le chef de la ligue la démasqua. «Vous voulez, dit-il, une dissolution, vous parlez de vous adresser au pays : est-ce bien sérieusement 1 Des idées aussi
RICHARD COBREN. 65 démocratiques ne vous sont pas habituelles. Tenez, je connais le pays aussi bien qu'aucun de vous, et je vous affirme en son nom qu'il ne vous donnerait pas la majorité. Votre parti y est en pleine dissolution. Il y a bien encore dans les comtés du Nord une phalange qui vous est acquise, mais elle appartient plus au premier ministre qu'elle ne vous appartient. Combien des vôtres se sont ralliés a la liberté du commerce I Combien m'ont dit : « Sir Robert Peel nous la donnera ! » Mais j'admets, par hypothèse, que vous ayez une majorité. Voyons ce que serait cette majorité, voyons en même temps quelle minorité vous auriez en face. » Et M. Cobden mit alors au déli les conservateurs de rallier à leurs opinions une seule ville de plus de vingt mille âmes. Des rires et des dénégations accueillant ses paroles : « Bon, répondit-il, riez maintenant, comme les entants sifflent dans un cimetière pour se donner du courage! Je vous répèle qu'aucune ville de vingt mille âmes ne sera pour vous. Il est bien vrai que vous avez -vos bourgs de poche et vos nominations de comtés. Supposons encore que ces comtés et ces bourgs vous fournissent une majorité de vingt ou de trente membres; mais d'un côté seront les représenlants de Londres et de toutes les grandes cités, des comtés les plus riches et les plus industrieux; de l'autre ceux de vos Ripons, Stamfords, Woodslooks, Marlborou^hs et autres méchantes bourgades : croyezvous que vous vous sentiriez en force pour maintenir,
malgré !e vœu du pays, des lois ijuï prélèvent sur ses aliments «ne taxe désormais condamnée? Non, vous n'y tiendriez pas une semaine, et vous sériel obligés de nous ouvrir les portes toutes grandes pour vous donner ce qui vous manque et vous manquera toujours, la puissance de l'opinion ! »
Après dix-sept jours de discussion acharnée et à la suite des trois lectures, la chambre des Communes adopta, à 98 voix de majorité, le plan de sir Robert l'eel : 10G conservateurs seulement se rangèrent de son côté; les autres, au nombre de 222, se séparèrent ouvertement de lui. Les whigs et les radicaux lui furent en revanche fidèles, et on le conçoit : le ministre .ivait fait leurs affaires et ne triomphait que sur les débris de son propre parti. A la chambre des Lords, les mesures passèrent ù une majorité de 47 voix sur un discours de lord Wellington. Le plan de sir Robert Peel avait traversé toutes les épreuves ; le 2(j mai 1846, il devenait la loi du pays. Désormais sir Robert Peel el et M. Cobden devaient l'aire assaut de bons procédés. A cinq semaines do là, sir Robert Peel expiait sa victoire ; la majorité laquelle il avait fait violence se reformait contre lui à propos d'un bill sur l'Irlande. Lord Bentinck la ralliait ù grand renfort d'invectives; il conviait ses amis, dans un langage amer, a chasser le ministre du pouvoir ; il voulait le laisser seul ou presque seul entre la détection des siens et l'abandon des whigs, qui déjà prenaient leur revanche. M. Cobden
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volait avec ces derniers, mais il ne voulut pas que le motif de ce vote fût dénaturé. 11 répondi! à lord lientiuck : « Le noble lord nous a dil avec franchise que lu but delà majorité qui \n se former était de faire justice du liès-honorahie baronnet pour sa politique durant cette session. 11 a dit, si je ne me trompe, que tout honnête homme de*ait vouloir punir le traître, quoique la trahison plut plaire a quelques uns... Je répudie pour moi cl pour beaucoup d'autres honorables membres celle fausse cl injuste interprétation de notre vole Nous agirions en contradiction choquante avec l'opinion populaire, si nous acceptions une telle apparence vis-a-vis de l'honorable baronnet... Il montre une grande modération en ne se prévalant pas delà force qu'il possède au dehors pour prendre au mot ses adversaires et en appeler au jugement du pays. S'il ne le fait pas, je suis certain que j'exprime le sentiment du peuple en offrant ii l'honorable baronnet mes remercimenls profonds pour l'infatigable persévérance, l'inébranlable fermeté et l'habileté incomparable avec lesquelles, pendant ces six derniers mois, il a conduit à travers cette chambre une des plus magnifiques réformes qui aient jamais été accomplies chez aucune nation. »
Tombé noblement du pouvoir, sir Robert Peel resta sensible à ce langage et saisit la première occasion pour le témoigner. Trois jours après, il résignait ses fonctions et prononçait devant la chambre émue et
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captivée son discours d'adieux. Après avoir rappelé ses actes avec simplicité, exposé quelles en étaient les inlentions et les conséquences, il ajouta : « J'ai dit naguère el sincèrement qu'en proposant mes mesures de liberté commerciale, je ne voulais nullement enlever à. d'autres le mérite qui leur en revient ; je dirai pour les honorables membres qui siègent en face de moi, comme je le dis pour moi-même et pour mes amis, que ce n'est ni à moi-même, ni à eux, ni à nous, qu'appartient l'honneur de cette œuvre. Des partis en général opposés se sont unis : cette union et l'influence du gouvernement ont amené le succès de nos mesures; mais le nom qui doit être placé en tète de ce succès ne doit être ni celui du noble lord qui dirige le parti dont nous avons eu le concours, ni le mien; c'est le nom d'un homme qui, par des motifs purs, je crois, el avec une incessante énergie, a fait appel a notre raison à tous et nous a forcés de l'écouter par une éloquence d'autant plus admirable qu'elle était sans prétention et sans ornement, c'est le nom de Richard Cobden ! »
La loi une fois votée, qu'allait Taire la ligue?En d'autres pays, on n'eût pas renoncé de plein gré à un levier semblable; on en eût varié et forcé l'emploi. Ses chefs ne commirent pas cette faute ; ils avaient réclamé jusqu'au bout l'affranchissement immédiat, ils eurent le bon sens d'acceptei'l'affranchissemcnt à terme comme une satisfaction suffisante. Le conseil exécutif, assisté de nombreux délégués accourus de tout le royaume.
tint à Manchester, le 2 juillet, une dernière et solennelle séance. M. George Wilson, qui l'avait si longtemps et si dignement présidée, résuma les opérations de la ligue depuis ses débuts jusqu'à son triomphe. M. Cobden rendit justice aux hommes qui y avaient contribué et avant tout n sir Robert Peel, qui, en perdant son portefeuille, avait fait la conquête du pays. a Pour ma part, dit-il, j'aimerais mieux rentrer dans la vie privée comme il l'a fait que de monter au plus haut degré du pouvoir humain. » 11 termina en demandant que les opérations de la ligne fussent closes dans le plus bref délai possible. SI. Bright appuya la mo tion, qui passa à l'unanimité. Des détails de conduite furent ensuite réglés; on prit des précautions contre les surprises; le conseil restait juge de l'opportunité d'une reconstitution, et l'un des membres présents s'écria, à ce sujet, qu'il serait prudent de la pari des ligueurs de garder leur poudre sèche. On ne renonça ni à la surveillance des listes, ni à l'influence exercée sur les élections. Ces points arrêtés, on fit la part de la reconnaissance. Une somme de 10,000 livres sterling fut offerte au président pour ses inappréciables services, et chacun des membres du conseil eut un service d'argent pour le thé et le café. Vis-à-vis de MM. Cobden et Bright, te témoignage prit la forme d'une souscription publique dont l'élan fut merveilleux ; M. Bright reçut en don une magnifique bibliothèque; M. Cobden, 75,000 livres sterling (près de
es ECONOMISTES MODERNES.
2 millions) recueillies à son intention. C'étaient de nobles récompenses, galamment offertes, dignement acceptées, relevées par l'intention et ayant le double mérite de la générosité et de l'empressement.
Ces actes étaient un adieu. Immédiatement après, le président déclara au milieu d'un profond silence que la ligue était conditionncllement dissoute. Ce congé ne fut pas reçu sans émotion parces cinq cents délégués qui, dans une cause commune, avaient pris l'habitude de se voir et de se concerter. Dans le nombre, il y en avait beaucoup qui, d'après le conseil donné, se promirent de tenir leur poudre sèche. Cette poudre resta sans emploi ; la guerre était bien finie. Trois ans après, le 51 janvier 1849, deux mille personnes se réunissaient ponr un banquet dans la salle de Manchester : les principaux chefs de la ligue, MM. Cobden, Briglit, George Wilson, y assistaient; c'était la veille du jour où le droit allait être aboli. Des discours suivirent le repas et se succédèrent dans le cours de la soirée; personne ne quitta la place. Cinq minutes avant minuit, la musique joua l'air populaire de la ligue : Le bon temps vient ! cl l'assemblée le répéta en chœur. Quand l'horloge eut sonné les douze coups, le président commanda le silence « Le bon temps est venu, » dit-il. D'interminables applaudissements accueillirent ces mots; on entrait dans la période d'affranchissement du commerce des grains.
Du i Lv C
RICHARD COBDEM.
Voici plus de onze ans que ce régime est en vigueur : quelles en ont été les conséquences? Elles ont dépassé ce que ses plus fervents défenseurs s'étaient promis et ce qu'ils avaient annoncé au public avec une assurance qui semblait téméraire. La liberté, mise à l'essai, a étonné jusqu'à ceux qui doutaient le moins d'elle. Ils avaient prédit que, sous son empire, il n'y aurait de dommage pour personne, et que sur tous elle étendrait ses bienfaits, que les fermiers et les propriétaires, qui voyaient leur ruine imminente, ne seraient pas les derniers à en profiter, que l'industrie s'y retremperait, que le commerce et la navigation y prendraient un incalculable essor, que, par l'effet d'une activité plus grande et d'un emploi plus soutenu des bras, on verrait les salaires s'élever, le nombre des pauvres s'amoindrir, les crimes décroilre, l'instruction se répandre, la mortalité diminuer, l'émigration se réduire, enfin le revenu public grandir en prenant une meilleure assielle. Toutes ces conjectures se sont trouvées justes : le temps n'en a démenti aucune, les Faits sont même allés au delà. Et qu'on ne dise pas que ce sont là des présomptions, des assertions sans preuves, des enagé-
râlions de langage! Un document distribué en 1859 à la chambre des Communes permet d'établir au vrai ia situation. Ce document comprend en détail le mouvement de la richesse en Angleterre de 1844 à 4858 inclusivement, dans tous ses modes, dans toutes ses branches. C'est l'inventaire du régime de la protection mis en regard de celui d'un régime de liberté graduelle. Le rapprochement est significatif.
Il faut s'en tenir aux chiffres les plus saillants. Pour le revenu public, la progression se mesure sur les besoins; on ne demande à l'impôt que les ressources nécessaires aux dépenses de l'État. En 1844, le revenu est de 54,005,753 livres sterling; ils'élèveàGl,812,555 livres en 1 858. Pendant ce temps, les charges annuelles de la dette ne se sont point accrues. Le capital, il est vrai, s'est élevé de 787,598,145 livres à 804,445,485 livres ; les guerres de, Crimée, de l'Inde et de la Chine expliquent cet accroissement de 16,847,338 livres (421 millions environ), tandis que nous empruntions plus de 2 milliards pour une destination analogue; mais, d'un autre côté, le budget anglais ne demandait plus, en 1858, que 28,754,479 livres pour les intérêts et l'amortissement, taudis que le même service exigeait, en 1844, 30,495,459 livres. L'allégement lient aux conditions des emprunts et au mécanisme de l'échiquier. Sur l'importation, il y a une lacune dans le document dont je m'appuie. Avant 1854, les chiffres manquent ; dans un document antérieur, les impor-
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tations figurent, en 1842, pour 65,200,000 livres: elles sonl, en 1854, de 152,580,055; en 1858, de 165,795,803 livres. Le mouvement de l'exportation est présenté avec plus de détail; on a les étals de loule la période. En 1844, le point de départ consiste dans une exportai ion de 58,554,705 livres, total déjà élevé, si on le compare à celui de 1842, exceptionnel, il est vrai, et qui n'est que de 47,500,000 livres. De 1844 à 1848, le chiffre reste slationnaire, il descend même à 52,849,445 livres dans cette année d'ébranlement européen; mais a partir de 1849, date des grandes franchises, il monte àvue d'œil : 71,567,585 en 1850, 78,076,854 en 1S52, 98,955,781 en 1855. La rupture avec la Russie et les débouchés qu'elle supprime ne l'arrêtent môme pas ; il garde a peu près son niveau jusqu'en 1856 et 1857, où il monte à 115,826,948 e( à 122,086,107 livres. En 1858, en pleine crise commerciale, il est encore de 116,614,331. L'écart entre le moindre chiffre et le plus fort est de 75,786,107 pour 1842 et de 63,551,402 pour 1844 ; 2 milliards dans le premier cas, 1,600 millions dans le secondl Quel surcroît de travail et de salaires ces rapprochements représentent ! Après avoir défrayé les besoins du pays, l'activité des régnicoles, moins contenue, mieux encouragée, a versé sur tous les points du globe cet incroyable excédant de produits. L'industrie des transports marche du même pas ; le transit d'une valeur en nombres ronds, de 2 millions de livres en 1851,
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passe à 4,500,000 livres en 1858 ; le tonnage des bâtiments, de 10,546,769 tonneaux en 1844, à 23,1 78,792 tonneaux en 1857 et 22,509,981 en 1858; les constructions navales, de 680 navires à voiles et à vapeur en 1844, à 1,278, en 1857 et 1,000 en 1858 : réponse péremptoire à ceux qui avaient annoncé qu'en renonçanl à certains privilèges de navigation, l'Angleterre signait la condamnation de sa marine.
Ce travail de comparaison prend un intérêt plus vif encore quand on l'applique au sort des populations. Y a-t-il eu dans les naissances, dans les habitudes morales, dans le chiffre de la mortalité, dans l'état des pauvres, dans les institutions de prévoyance, dans le nombre des délits et des crimes, un mouvement en plus ou en moins qui corresponde à celui de cette fortune extérieure? Le document officiel de 1859 est explicite là-dessus, il suffit de le citer. Le chiffre de la population s'est constamment accru : il était, en 1 844, de 16,520,000 pour l'Angleterre, de 3,004,290 pour l'Êcosse; en 1858, de 19,525,000 pour l'Angleterre, de 5,095,000 pourl'Êcosse. Sur l'Irlande, le document se tait; on sait quels vides y ont causés plusieurs années de famine. Le nombre des pauvres, malgré une population accrue, a diminué sensiblement : il était, en Angleterre, dans les maisons de travail ou au dehors, de 934,419 en 1844, en 1858 de 857,003; en Ecosse, de 82,557 en 1844, en 1858 de 79,199. Pour l'Irlande, les étals où je puise constatent bien les vio-
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lentes vicissitudes de ses destinées. En 1851, on y comptait 620,747 pauvres; ce nombre était réduit à 44,866 en 1858. Il convient d'ajouter que le mot de pauvre n'a pas en Angleterre la même signification qu'ailleurs ; nulle part on ne supporte la pauvreté volontaire avec une tolérance plus voisine de l'encouragement. L'émigration n'afli:cle plus ces proportions alarmantes qui la portaient à 568,000 âmes en 1852; elle n'est, en 1858, que de 115,972 âmes. Le nombre des délits et des crimes s'est également réduit : il était, pour l'Angleterre et le pays de Galles, de 18,919 en 1844; il n'est, en 1858, que de 13,246. L'Ecosse, reste à peu près stalionnaire; l'Irlande, au contraire, obéit aux variations qui résultent de ses cruelles épreuves : de 20,767 condamnations, politiques pour la plupart, qui la frappent en 1850, elle descend à 2,940 en 1858. Les caisses d'épargne ont aussi leur progression, lente, mais suivie : de 29,50i,861 livres en 1844, elles passent à 56,109,409 en 1858. Enfin les décès et les naissances se mettent en équilibre avec l'accroissement de la populalion dans une moyenne qui est de 1 sur 45 habitants pour les premiers et de 1 sur 35 pour les secondes, moyenne supérieure dans les deux cas aux moyennes ordinaires.
Ainsi cette révolution économique a produit, avec une évidence frappante, des fruits supérieurs à ceux qu'on en attendait. Elle a, par des usurpations heureuses, agrandi son domaine et ranimé le sentiment
moral là même où l'on n'avait on vue que la satisfaction matérielle. Non-seulement elle a créé de nouvelles richesses, mais elle les a distribuées plus éqnilablement. Elle se fondait sur ce qui apaise et touche le plus les hommes, un retour à la justice; elle leur accordait ce qu'ils poursuivent par instinct, même au prii des orages, l'égalité de traitement. Elle a introduit dans le régime des intérêts un principe qu'on ne pourra plus méconnaître sans dommage ni sans péril, et qui peut se résumer en quelques mots : abandonner l'activité privée et publique à son cours naturel pour en tirer tout l'effet utile. Il semble que ce soit là une besogne aisée : aucune n'est plus rude ni plus remplie d'embarras. Tant de gens prétendent vivre aux dépens d'autrui qu'un gouvernement, si bien inspiré qu'il soit, ne peut toujours se défendre de certaines obsessions. Il lui faut un certain effort pour écarter l'essaim des parasites et dominer leurs murmures, pour voir, audessus et au delà des griefs particuliers, ce qui importe à la généralité et ce qu'il est opportun de faire. Les ministres anglais ont eu ce courage et ce bon sens : aucun, depuis sir Robert Peel, n'a dévié du chemin que cet homme illustre avait tracé d'une main ferme et à ses dépens. Il n'y a plus en Angleterre deux doctrines à ce sujet ; il n'y en a qu'une, c'est la sienne. La protection a été inhumée dans la même tombe que la loi des grains. Comme l'a dit récemment M. Gladstone, elle habitait autrefois un palais ; aujourd'hui on la dé-
IIICHARD COBDBH. 76 loge des recoins. Depuis dix ans, la politique commerciale de l'Angleterre est conforme à celte donnée. On a ouvert les portes du plus eu plus grandes, dégrevé les subsistances, les objets manufacturés, les matières brutes, de manière à offrir au travail de l' homme un champ plus libre et plus d'occasions de s'exercer. On n'a pas calculé si telle ou telle industrie aurait à en souffrir, si quelques-unes ne succomberaient pas à l'épreuve ; on les a toutes condamnées à ne compter que sur elles-mêmes, à se protéger par leurs seuls efforts, à combattre à découvert, quelles que fussent les chances du combat. C'est ainsi que le tarifa été émondé constamment et, on peut le dire, implacablement; c'est ainsi qu'on en a retranché les branches gourmandes qui épuisaient la sève au préjudice du l'ruit. lin 1845, le nombre des articles soumis aux droits de douane était de 1,165 ; en 1855, ce nombre était descendu à 466, en 1859 à 419; dans le budget de 1860, il tombe à 18 articles, dont 15 seulement essentiels et les autres nominaux. Les là articles de produit sont le sucre, le thé, le tabac, le café, le vin, les bois de construction, etc. ; les autres ne sont maintenus au tarif que pour balancer des taxes intérieures. Tout ce qui reste en dehors de ces 48 articles entrera désormais en pleine franchise. Qu'on l'approuve ou non, il faut reconnaître que cette manière d'agir a une certaine grandeur et un remarquable esprit de suite. Ce qu'en font nos voisins, n'est pas pour autrui, mais pour eux; ils
croient se protéger en se découvrant : c'est exactement l'inverse de ce que l'on voit ailleurs. Et tandis qu'ailleurs on procède par hypothèse, ils s'appuient, eux, sur l'expérience. Ils ont vu ce que la liberté coûte et ce qu'elle produit ; connaissant sa vertu, ils se l'appliquent à de plus fortes doses. Personne ne les y pousse, personne ne les imite; ils n'en persistent pas inoins. Ils voient que les dégrèvements de taxe porlant sur de certains objets aboutissent, après un bref délai, à de plus fortes rentrées de taxes ; ils dégrèvent. Ils voient que la suppression d'aulrcs droits répand le bien-être et calme les agitations populaires ; ils les suppriment. Ils voient enfin que le pays porte avec aisance les plus lourds fardeaux, des armements ruineux, les frais de querelles lointaines, les dépenses exorbitantes qu'exigent le renouvellement du matériel naval, l'entretien de la milice, l'augmentation des troupes soldées, le complet étal de la défense des côtes, et ils se disent qu'un système qui a rendu ces sacrifices possibles sans ébranler la richesse publique, sans troubler le crédit, est une de ces bienfaisantes inspirations qui arrivent aux peuples qui en sont dignes et qui savent eu tirer parti.
Il n'est pas jusqu'aux violents adversaires de la réforme qui n'aient été désarmés par le spectacle de ces faits. Vainement chercherait-on aujourd'hui, parmi les fermiers et les propriétaires du sol, un homme qui voulût en revenir au régime dont ils ont si longtemps
plaidé la nécessité. Comment ce retour d'opinion a-t-il eu lieu? Par la meilleure des leçons, celle de l'essai. L'agriculLure, quoiqu'elle s'en défendît, s'endormait dans la routine. Menacée par la concurrence étrangère, elle s'est réveillée; elle a, comme on le lui conseillait, appliqué au sol les procédés de la manufacture; elle a mieux éludié l'instrument qu'elle avait entre les mains, elle en a vu les points défectueux, les a corrigés, et, a l'aide du capital el du travail, a augmenté le produit en diminuant la dépense. Sur ses propres fonds ou avec les prêts que le parlement avait consentis, elle a drainé les terres, assaini les palus, attaqué les landes, varié ses cultures, amélioré ses méthodes, vérifié le mérite de ses exploitations par le contrôle d'une comptabilité régulière. De là une force, une vigueur dont elle n'avait pas la conscience, et qui la constituent en profit là où naguère elle n'avait que des perles. Ainsi armée, elle a attendu ces denrées exotiques dont elle croyait avoir tant à redouter. De ce coté-là se produisait le phénomène contraire. Ces greniers du dehors, que l'on présumait inépuisables, n'avait à offrir que des approvisionnements limités. Avilis quand ils étaient peu demandés, les grains se relevèrent par l'effet de demandes soutenues, et il fut bientôt visible- que l'équilibre s'établirait entre les marchés de provenance et les ports de destination. C'est une loi constante qui des livres a passé dans les faits. L'agriculture anglaise produisant à plus bas prix, les pays étrangers vendant
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plus chèrement ont fini par trouver leur point de rencontre. Personne n'y a perdu, tout le monde y a gagné, la France plus que qui que ce soit en versant dans les entrepôls du royaume-uni les excédants de ses recolles de l'Ouest. Les subsistances de l'Angleterre étaient assurées sans qu'elle eût rien compromis, rien sacrifié. Elle a pu recevoir jusqu'à dix millions de quarters de grain dans une année sans que les prix de ses marchés aient fléchi de manière à metlre en échec sa richesse rurale. En 1855, en plein privilège, les blés étaient descendus jusqu'à 39 shillings le quarter : avec la liberté, ce prix ne s'est rencontré qu'une fois, en 1850; depuis lors, les blés se sont constamment tenus plus haut, 53, 72, 74, 69 shillings, suivant l'état des récoltes ; en 1848, en pleine abondance, on payait le quarler 44 shillings. L'agriculture ne saurait se montrer mécontente de ces prix, accompagnes de rendements supérieurs, et, d'autre part, la population y acquiesce ; elle sait qu'elle paye les choses ce qu'elles valent, rien de plus, rien de moins ; elle n'a plus de motif de s'en prendre à personne, et la plainte cesse là où cesse l'abus. L'accord s'est fait ; l'usage de la liberté en a donné goût à ceux qui y résistaient le plus.
RICHARD COBDEB
M. Cobden et ses amis pouvaient être fiers d'une révolution qui était en grande partie leur œuvre ; il semblait qu'ils n'eussent plus qu'à la voir tranquillement se développer. Un souci leur restait pourtant, et ils ne s'en cachaient pas. Cette richesse naturellement venue ne pouvait être féconde qu'à la condition d'un bon emploi. Ils craignaient surtout qu'on ne la dissipât dans les fantaisies que se permettent les Etais où les ressources abondent, dans la gueire principalement, de toutes le"s fantaisies la plus coûteuse. Ils avaient à ce sujet des idées aussi arrêtées, aussi absolues que celles dont ils s'étaient inspirés pour la réforme des tarifs. De là une campagne nouvelle qui fut une série d'échecs, comme l'autre avait été une série de victoires. Dans la première, ils suivaient le courant de l'opinion; dans la seconde, ils voulaient le remonter. Était-ce le cas, après avoir gagné une bonne partie, d'en engager une mauvaise? Ne valait-il pas mieux, sinon pour soi, du moins pour la cause commune, garder intactes l'influence et l'autorité acquises? N'y avait-il pas de l'imprudence au moins à quitter le terrain solide des faits pour se jeter dans les
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spéculations imaginaires? En parlant du travail, de ses lois, de ses conditions, M. Cobden et ses amis étaient dans leur sujet ; ils en connaissaient la langue, les éléments; ils avaient pour eux l'expérience et le droit, ils défendaient leur domaine. Dans les redoutables questions de paix et de guerre, ces avantages s'effaçaient ; ils n'avaient plus ni la même force ni les mêmes titres; ils couraient vers les aventures, eux qui jusqu'alors s'en étaient si bien défendus. Quapporlaient-ils à cette éternelle dispute, où les plus robustes intelligences ont bronché? Quelques vues morales, une pensée chrétienne, des calculs ingénieux, tout ce que la tribune el la chaire ont répété bien des fois, el avec une éloquence toujours déçue : rien de nouveau dans tout cela, même en y faisant à l'intérêt une part plus grande qu'au sentiment.
Celle fois les râles chnngèrent, à ce qu'il paraîtrait. M. Bright prit le commandement, M. Cobden ne vint qu'en second ; l'autorité se déplaçait. Pour bien juger M. Bright, il faut se souvenir de ce qu'il est, un quaker, et un quaker convaincu. C'est ainsi seulement qu'on s'explique ces discours si étranges de la part d'un Anglais, et où, se faisant l'homme de toutes les nations, il affecte de n'être pas de la sienne. La croyance chez lui domine l'opinion: il ne voit dans le monde que des frères unis en Dieu et victimes ici-bas de séparations artificielles ; il n'admet et ne veut admettre de justice que dans la paix; il refuse formelle-
mciunn r.otiDKN. si menl auv peuples le droit de s'entre-tuer. il est de la môme Église que l'un de ces fiers Américains qui disaient à Voltaire : a Nous n'allons jamais à la guerre; ce n'est pas que nous craignions la mort, mais nous ne sommes ni loups, ni tigres, ni dogues, mais humains, mais chrétiens. » Ses discours sont comme lui, tout d'une pièce, plus sincères que polis. Sa conscience lui fail-clle un appel, il obéit et va droit au but comme un boulet; aucune puissance humaine ne saurait l'en détourner. Ne lui demandez pas ces ménagements dans lesquels les opinions s'enveloppent ; il les dédaigne; il a des formes qui n'appartiennent qu'à lui, une franchise qui Louche il la crudité, une originalité et une éloquence qui captivent même quand elles choquent. D'ambition, il n'a que celle de dire ce qu'il pense et ce qu'il sent; de politique, il n'en sait pas de meilleure que celle dont la liible lui a livré les secrets. Qu'on le trouve compromettant, maladroit, dangereux, peu lui importe, pourvu qu'il ne se démeule en rien et demeure conforme à lui-même. Il est quaker en un mot, ami de la paix coûte que coûte, et disposé, pour la maintenir, à beaucoup d'accommodements.
M. Cohden est aussi un ami de la paix, mais avec des réserves et sans esprit de secte. La réflexion cl le calcul l'ont conduit où la croyance a conduit M. Itright. Volontiers il serait rcslé en deçà, si son compagnon d'armes y eût consenti; il n'a marché que par entra 1-