‹ Economistes modernes Richard Cobden, Frédéric Bastiat, Michel Chevalier, John Stuart Mill, Léon Faucher, Pellegrino RossiChapitre 31 sur 38 · M ÉCONOMISTES MODERNES · texte numérisé non relu

M ÉCONOMISTES MODERNES

rier du pape lui renouvela ces avertissements; il n'en tint compte, et dans son audience avec le saint-père il affecta la plus grande sérénité. Enfin, à la sortie du cabinet pontifical, un prêtre essaye' de l'arrêter et d'éveiller ses défiances, a Je n'ai pas le temps de vous écouter, lui dit Rossi: on m'attend au palais de la Chancellerie. — Si vous y allez/.vous êtes mort, » s'écria le prêtre en le retenant par le bras. Rossi réfléchit un instant, -puis, de nouveau décidé. « Dieu m'aidera, dit-il; la cause du pape est sa cause. » Kl il passa outre, allant droit a la mort. Ceux qui avaient préparé le piège étaient des assassins experts, qui ne se trompaient pas dans leurs combinaisons. Mêlés à deux bataillons de la garde civique, ils attendaient le ministre, les uns sous la colonnade, les autres sur les marches de l'escalier du palais. Quand il parut, des signes furent échangés parmi les complices. Les uns se pressèrent derrière lui pour lui fermer la retraite, tandis que les autres en se groupant lui barraient le passage. Ainsi cerné, il essaya de se dégager, ce fut vainement; l'heure de l'exécution était venue, et on y mit un art infernal. Pour que le coup portât plus sûrement, l'un des conjurés frappa sur l'épaule de la victime et pendant que Rossi se retournai! pour répondre par un regard hautain, le meurtrier profitait de ce mouvement pour lui enfoncer le poignard dans la gorge et le frapper mortellement. Triste effet des dissensions civiles! Ce crime non-seulement resta impuni, mais fut applaudi. La garde ci-

PELLEGItISO ROS8I. Uh vique y assisla avec une impassibilité qui ressemblait à de la complicité, et laissa fuir les assassins qui avaient agi sous ses yeux ; les députés réunis dans le parlement apprirent l'événement sans s'en émouvoir, et la foule alla outrager les douleurs de la famille de Rossi en poussant des cris d'allégresse sous ses croisées. Son ministre mort, le pape restait à découvert ; il fut assiégé dans le Quirinal et obligé, à peu de jours de là, de chercher son salut dans la fuite.

Ainsi la politique n'avait porté Rossi jusqu'au faîte des honneurs que pour le laisser retomber de plus haut. Il eut le tort de ne pas se défendre avec une fermeté suffisante des pièges qu'elle lui tendait et d'avoir mis dans cette poursuite une ardeur dont ses travaux scientifiques ont eu à se ressentir. La grandeur de s a fin couvre et excuse les ambitions inquiètes de sa vie, auxquelles il sacrifia parfois la liberté de ses opinions. Comme économisle, Rossi est à l'abri de toute accusation de ce genre. Personne n'a envisagé avec plus d'indépendance les problèmes qui se rattachent au régime des intérêts, exposé les faits avec une conscience plus entière, ne cachant, ne déguisant rien, ni ses convictions, ni ses doutes. On l'a vu, Rossi est un économiste orthodoxe, mais ses croyances s'appuient sur un examen raisonné. Les théories de Smith et de Ricardo ont pris, en passant par sa plume, une force et une autorité qui n'existaient qu'en germe : Rossi les rectifie et les agrandit en les expliquant. Cependant

il évite avec soin tout ce qui ressemble â de l'indiscipline, et, au milieu des folies du temps, c'est là une preuve d'un bon sens exquis. Pour être prise au sérieux, une science a besoin d'apporter quelque mesure dans les modifications qu'elle subit : elle ne peut pas se laisser reconstruire, tous les dix ans, de fond en comble. La liberté d'une époque n'est pas enchaînée sans doute par le point de vue des époques antérieures, et il serait ridicule de vouer la pensée humaine à l'immobilité ; mais l'usage du droit de réforme, quand il porte sur l'ensemble d'une science, ne saurait êlre accompagné de trop de ménagements ni entouré de trop de réserve. Le passé lègue à l'appui des idées qu'il recommande, outre leur valeur propre, l'impression qu'elles ont produite, l'ascendant qu'elles ont acquis, la clientèle qu'elles se sont faite. Dans un système de destructions successives, ces résultais s'évanouissent, et un jour arrive où l'on ne trouve plus que le néant en place d'une science, et des ruines pour tout abri.

Rossi n'a pas voulu que son nom fût impliqué dans une œuvre d'effervescence et d'élourderie. En demeurant sur le terrain de l'expérience, il a infligé une leçon à ceux qui s'égarent à la poursuite de chimères et prennent pour des symptômes de force les èblouissemenls de la vanité. Certes, une intelligence comme la sienne aurait eu plus de droit qu'aucune autre à présenter un système qui lui fût propre et des corn-

pei.lecrino nossr 111 binaisons personnelles. Sans aller jusqu'au pays des aventures, i! pouvait, en restant dans la science, y marquer son passage par un contrôle sévère el des dissentiments plus profonds. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il y a vu un péril pour les doctrines vérifiées. Il a voulu se montrer d'autant plus discret qu'autour de lui on l'était moins; donner, au milieu du désordre des opinions, l'exemple de l'obéissance, et rester soldat quand tout le monde aspirait a devenir général. Voilà quel motif en a fait un traducteur si fidèle des économistes qui l'ont précédé, et l'a rendu si sobre en matière d'innovation. L'originalité de Rossi consiste dans la façon dont il expose et compare les théories des maîtres, en sachant faire la part de l'erreur et celle do la vérité, en ajoutant à leurs idées ce qui peut les mettre en relief, en éclairant ce qu'elles ont de trop vague ou de trop obscur. Une science a beaucoup à gagner dans cette élude comparée, traitée de haut et sous la double autorité de la position et du (aient; elle est heureuse d'avoir à son service une de ces plumes qui laissent un sillon partout où elles liassent et communiquent à ce qu'elles touchent de la lumière, de la sève el de la vie. Ce qui distingue le travail de Rossi, c'est une admirable clarté, un jugement qui ne bronche jamais, une méthode sans égale. Son style fait passer dans les abstractions mémo la transparence qui le distingue ; rien de plus serré que la trame de sa composition, de plus nerveux que sa polémique. L'or-

donnaneo générale y est si rigoureusement calculée, qu'on n'en s aurait, distraire aucun détail sans nuire à l'harmonie de l'ensemble. Ce signe est un de ceux qui trompent le moins ; il caractérise les œuvres fortes et durables.

On a vu à quels combats de mots l'économie politique était naguère livrée, et que de tempêtes se sont élevées autour de ses définitions. Ce sont là des joutes à armes courtoises que toute science aime à se ménager pour tenir en haleine l'ardeur de ses champions. Les coups" portent un peu dans le vide, mais on s'y exerce la main. Parmi les points qui ont défrayé celte gymnastique, il en est trois ou quatre surtout dans lesquels les autorités de la science sont intervenues, et que Rossi ne pouvait, à raison de ce fait, retrancher de son examen. Tels sont la définition de la valeur, le rôle de la rente ou fermage de la terre, l'influencé des frais de production sur le prix du produit, enfin le rapport entre le chiffre des populations et celui des subsistances. Un simple coup d'œil suffira pour prouver que ces questions sont loin d'avoir l'importance qu'on leur a attribuée, et que l'économie politique renferme des parties plus fécondes et d'un intérêt bien autrement vif.

L'école de Smith n'admettait qu'une seule nature de valeur : la valeur en échange ou échangeable; Ricardo, et avec lui Rossi, disent qu'à côté de celle-ci il en est une seconde, qu'ils nomment la valeur en usage.

r E L I.B G B I N 0 ROSSI. HO La première serait l'utilité indirecte ; l'autre, l'utilité directe; l'une, te trafic; l'autre, l'emploi immédiat des choses. La nécessité de ce second terme de la valeur parait indispensable à Ricardo cl à Rossi pour expliquer certains faits et classer certains phénomènes. Il est, par exemple, des objets dont on use sans pouvoir ou sans vouloir les échanger. Tels sont les monuments publics, les routes, les canaux, les ponts ; telles seraient les récoltes que le fermier consommerait lui-même au lieu de les vendre. Tout cela, ajoutent-ils, ne peut rentrer dans la classe des valeurs en échange; il faut donc créer une nouvelle catégorie, qui est celle de la valeur en usage.

Il y a là-dedans, ce semble, plus de subtilité que de vérité. C'est confondre la propriété avec la destination des choses. Tout produit est échangeable, a eu cette qualité ou l'a encore : seulement, au lieu de l'échanger, parfois on en use, on le consomme directement. L'usage n'infirme pas la valeur d'échange des objets, et ne saurait être invoqué contre elle. H est vrai que certaines richesses, comme les chemins et les monuments, deviennent, entre les mains delà communauté, des biens de mainmorte, indivisibles et se refusant a toute appropriation individuelle, par conséquent a tout échange; mais, pour arriver à cet état, ces richesses ont dû passer parla loi commune, être échangées contre des salaires et autres services productifs; et si, quand elles sont créées, la société aime

mieux en jouir que les aliéner, ce n'est pas une raison de penser que toute valeur d'échange soit détruite en elle, |iarce qu'elle y sommeille. La vente des biens nationaux dans la période révolutionnaire, l'aliénation de plusieurs forejs de l'État a une époque plus récente, prouvent que ces richesses de mainmorte peuvent retrouver, à un jour donné, leur valeur d'échange et rentrer dans ta circulation, après en avoir été longtemps distrailes. La difficulté se réduirait dès lors a quelques exceptions qui ne méritent pas que l'on surcharge la science d'une définition de plus.

Le même caractère se retrouve dans la théorie des frais de production que Rtcardo oppose à celle de l'offre et de la demande. Voici, en peu de mots, quel est ce problème. I,a mesure de la valeur, c'est le prix : or comment se règle, se détermine le prix? Ici commencent les incertitudes. Dans un ordre logique, le prix devrait se composer du coût des choses, plus d'un bénéfice raisonnable pour le producteur. Malheureusement les faits ne se prêtent pas à celte marche naturelle et simple. Entre les producteurs existent des inégalités d'aptitudes, de prétentions, dépositions, qui ne permettent pas d'adopter une loi uniforme, même scientifiquement. Ce serait non-seulement une erreur, mais encore une injustice. Qu'ont fait les économistes? A la loi de la production ils ont substitué la loi du marché. Le prix, disent-ils, ne se détermine qu'indirectement par le coût des choses; il se déter-

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mine directement, cssenliellement, par ie rapport de l'offre à !a demande. L'offre représente la quantité des produits qui cherchent un acheteur; )a demande esl la quantité des produits que l'on désire acquérir. La demande est-elle forte et l'offre faible, les prix se maintiennent ou s'élèvent. Au contraire, l'offre est-elle abondante et la demande rare, à l'instant les prix inclinent vers une dépréciation. Dans les deux cas, c'est la concurrence qui opère; elle se déclare entre les vendeurs quand la somme de la marchandise excède celle des besoins, elle naît entre les acheteurs quand la somme des besoins excède celle de la marchandise. En remontant jusqu'à la production, l'effet de l'offre et de la demande se manifeste, soit par un ralentissemcnl d'activité quand l'offre abaisselcs prix au-dessous de la limite où s'arrête la convenance de produire, soit par un accroissement de travail quand la demande se résout en bénéfices qui sont une prime offerte a une production plus grande. Il va sans dire que la quantité n'est pas le seul terme décisif dans le phénomène de l'offre et de la demande, et que la qualité y tient une place tout aussi considérable comme règle et mesure de prix.

Voilà une loi simple et peu s'en faut complète; clic n'a qu'un tort, c'est de ne pas saisir le produit à l'origine pour le suivre dans les diverses opérations auxquelles il donne lieu. Ricardo, et Rossi après lui, ont pris cette marche et cherché la valeur réelle des choses

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dans les frais de toute nature nécessaires pour les produire. Ils ont poursuivi tous deux la théorie du prix, tandis que les autres économistes n'en signalent que le plus constant phénomène. Celle donnée, juste en elle-même el méthodique, a le défaut grave d'être incompatible avec les faits. Ce que l'on nomme le prix de revient rie règle jamais l'état du marché; c'est, au contraire, l'état du marché qui régie le prix de vente. A coté du coût des choses, il est une foule de circonstances variables qui influent sur le parti que l'on en tire : par exemple, la perfection plus ou moins grande de l'objet, le besoin do réaliser, les masses sur lesquelles on opère, le jeu des rivalités industrielles et commerciales. Vouloir soumettre à une règle fixe des causes si mobiles et si diverses, c'est poursuivre une chimère et introduire dans l'économie politique le procédé de Procustc. L'idéal de l'étal du marché serait de n'y présenter qu'une quantité de marchandises égale aux besoins el d'y maintenir cet équilihre, comme aussi d'y faire prévaloir des prix d'une mutuelle convenance, éloignés de bénéfices exagérés et de rabais excessifs. Or, qui ne comprend que c'est là un rêve où le bienfait n'est qu'apparent et dans lequel l'esprit d'ordre étoufferait l'esprit de liberté? Qu'est-ce d'ailleurs que le besoin? En pourra-l-on jamais obtenir la mesure fixe, invariable? N'y faut-il pas laisser une grande part à l'imprévu, à. l'éventuel? Somme toute, l'état du marché esl, et doit rester nécessaire-

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