‹ Economistes modernes Richard Cobden, Frédéric Bastiat, Michel Chevalier, John Stuart Mill, Léon Faucher, Pellegrino RossiChapitre 7 sur 38 · U ÉCONOMISTES MODERNES · texte numérisé non relu

U ÉCONOMISTES MODERNES

il était sincère; on avait dans les inslilulions du pays une foi exemple de calcul, et qui a survécu dans bien des âmes aux plus douloureux mècomples. Bastiat était ce que l'on nommait un libéral, et jusqu'au bout il est resté un libéral: il est mort avec toutes les croyances, ou, si l'on veut, toutes les illusions de sa jeunesse. Au moment où éclatèrent les événements de juillet 1850, il était à Mugron, dans les Landes, près de son «rand-père; déjà il a rompu avec le comptoir et la spéculation maritime, et c'est vers l'agriculture qu'il dirige son activité. Il a sous sa main un domaine de deux cent cinquante hectares, qui comprend douze métairies et comporte une grande variété de cultures ; il n'entend pas rester dans l'ornière, et veut se signaler par des améliorations qui seront un profit pour lui et un exemple pour ses voisins. Il parle d'aller en Angleterre et d'y étudier les bonnes méthodes, d'acheter du bétail, des instruments perfectionnés, d'introduire l'assolement dans une province qui y est réfractaire, de faire, au prix de quelques sacrifices, des expériences qui frappent les plus incrédules et entraînent les plus irrésolus. Dans cette carrière nouvelle, tout l'attache, tout lui sourit; il n*a qu'une crainte, c'est d'être audessous de la responsabilité qu'elle impose et de manquer des connaisse nées nécessaires pour y réussir. Nonseuleménl il consulte les ouvrages spéciaux, mais il songe à s'initier aux sciences accessoires, l'histoire naturelle, la chimie, la minéralogie. En même temps, il

applique a l'administra lion rurale les habitudes exactes du commerce, cherche à établir une balance entre la dépense et le produit, non-seulement dans l'ensemble, mais dans le détail, et pour chaque nature d'exploitation: soins ingénieux qui ne le mettront pas à l'abri des mécomptes qui accompagnent un apprentissage! 11 lui manque ce qu'aucune méthode ne remplace, l'amour du gain, l'esprit de défiance et la volonté de se défendre contre les petits pillages qui sont la plaie et l'écucil des cultures morcelées.

C'est au milieu de ces travaux que la chute de lu branche aînée de Roui bon vient le surprendre. 11 n'hésite pas, quitte Mugron et court â Bayonne pour s'y mêler au mouvement. La victoire du peuple l'enivre; il ne veut pas qu'elle demeure incomplète sur le petit théâtre où il lui est donné d'y concourir. Bayonne s'était prononcé; la citadelle seule tenait encore, le drapeau blanc continuait à y flotter, et on parlait en outre d'une concentration de troupes espagnoles sur la frontière. C'était un danger, et Bastiat ne fut pas des derniers à le signaler; la dynastie vaincue pouvait, en gardant Bayonne, s'appuyer sur l'Espagne et les Pyrénées, et s'en servir comme d'une base d'opérations pour soulever l'ouest et lemidi . Il s'entendit avec quelques amis, rédigea une proclamation, forma un corps de six cents jeunes gens bien résolus, et ne désespéra pas de réduire la citadelle par un coup de main.

Bien de plus animé, de plus martial que la lettre 1 où il expose ses plans et raconte ses craintes. « 11 faut, dit-il, que le drapeau national soit arboré partout d'ici à ce soir; sans cela, je prévois dix ans de guerre civile, et quoique je ne doute pas du succès delà cause, je sacrifierais volontiers jusqu'à ma vie pour épargner ce fléau à nos misérables provinces. » Même avec la perspective d'un échec, il ne se décourage pas; il ira remuer la Chalosse. pendant que ses camarades en feront autant pour les Landes, le pays basque elle Béarn; par ruse et par force, ils amèneront la garnison à merci. Heureusement ces ardeurs juvéniles ne furent pas mises à l'épreuve; devant l'effet moral des événements, toute résistance avait cessé, et dans la journée même la citadelle ouvrit ses portes. Au lieu d'un combat, il y eut une fétc; au lieu de sang, il ne coula que du punch et du vin. « Les officiers, dit Bastiat, étaient plus chauds que nous, comme des chevaux échappés sont plus gais que des chevaux libres. » Le sous-préfet, vaincu par l'opinion, s'était décidé à publier des ordres que, pendant quarante-huit heures, il avait tenus secrets; la révolution s'accomplissait paisiblement à flayonne comme ailleurs, et le jeune économiste en fut pour ses plans de campagne.

11 faut croire que la fermeté dont il avait fait preuve pendant cette courte crise ne fut pas entièrement per-

1 Lettre i M. Coudrov du 5 août 1850.

duc pour lui; il compta désormais parmi les hommes en vue. Pour peu cependant qu'on ait connu Basliat, on sait qu'il mit à fuir les fonctions publiques le même soin'que d'autres mettent à les rechercher. S'il fut en 1831 juge de paix du canton de Mugron, et en 1832 membre du conseil général des Landes, c'est que l'estime locale le désigna, et que ces témoignages de confiance eurent un caractère spontané qui l'emporta sur ses scrupules. Déjà même, et quoiqu'il eût à peine l'âge requis pour l'éligibilité, on songeait à ie charger d'un mandat plus important encore et à l'envoyer â la Chambre des députés. A trois reprises, celte candidature fut mise en avant par des personnes notables, sans qu'on exigeât de Basliat d'aulre concours qu'un acquiescement personnel, en lui épargnant les démarches qui étaient si préjudiciables à la dignité de la fonction, il faut ajouter que ses chances n'étaient pas grandes; il s'était rangé dans ce qu'on nommait le parli du mouvement, et, après avoir fait une brillante exception pour le général Lamarquc, le département des Landes tendait à se rapprocher de plus en plus puises choix de la politique du gouvernement. Le nom de Bastiat ne resta donc en évidence que pour fournir à la minorité, de temps à autre, les moyens de se rallier et de se compter. Plus tard seulement la lutte devint sérieuse : ce fut quand notre économiste, servi par le bruit qu'avaient fail ses premières publications, entra en concurrence avec un homme très-esli niable et très-

il» ECOSOMIMES «ODEI1SES.

estimé 1 , dont la position élait un titre bien légitime auprès de la dynastie qui régnait alors. Il y eut à eette occasion des lettres échangées et une sorte de tournoi public dont les détails méritent une mention et reviendront à leur date.

Pendant les quinze années qui suivent, Bastiat semble se partager entre les devoirs de son modeste prétoire el l'élude de la science vers laquelle inclinent ses goûts. Mu g ion offre peu de ressources : on n'y trouve ni bibliothèques, ni cours, ni facultés, rien de ce qui anime et soutient un esprit avide de s'instruire ; Bastiat y suppléera par ses propres inspirations et par l'activité d'une intelligence qui peut se passer d'emprunts. 11 n'est pas de ceux qui palissent sur des textes et s'endorment dans des compilations stériles. Les grands traits lui suffisent, et quand il les tient, il va du principe aux conséquences, moins soucieux de savoir ce que d'autres en ont pensé que ce qu'il en doit penser lui-même. C'est a ces signes que se reconnaissent les hommes vraiment doués, ceux qui sortiront des rangs et laisseront leur empreinte. Bastiat est de ce nombre ; » Mugron, si dépourvu qu'il soit, lui suffira pour se recueillir et se préparer. Il y a rencontré d'ailleurs dans un ami d'enfance, M. Coudroy, un confident et comme un écho de ses impressions. Le travail se fait dès lors à deux, et en communauté pour ainsi dire, un peu au

1 M. de t.arnac, aiii-ien iirt'ccpit-m- ilr M. W duc de Nemmirs.

hasard el d'une manière assez décousue, dans le cabinet ou dans une promenade à travers champs, par l'entretien plus que par la plume; mais de celle liberté môme et de ce clioc des opinions naissent une vigueur el uff^ originalité, une abondance et une variété d'aperçus qu'on demanderait vainement à une élude solitaire. L'un des deux amis a-l-ïl reçu de Paris un ouvrage nouveau, celle lecture devient un thème qu'on n'abandonne qu'après l'avoir épuisé; on prend et on quille, on accepte et on combat les idées de l'auteur de manière à en dégager le fort el le faible et à pénétrer jusqu'au fond du sujet. C'est par de semblables exercices que Baslial préludait aux combats qu'il devait soutenir plus tard; il se formait la main et se composait un arsenal de guerre.

Tout résigné qu'il fût à sa vie de province, il lui prenait de loin en loin des impatiences secrètes et le désir de viser plus haut. Si le hasard on le soin de ses affaires le conduit à Bordeaux, il s' exaile au mouvement de la grande ville et se croit appelé à y jouer un rôle; de celte aelivilé commerciale il voudrait dégager un peu plus d'activité intellectuelle. La ville esi riche, les habitants sont ingénieux; il lui semble que des cours publics y réussiraient. 11 y aura une chaire d'économie politique, une chaire d'hisloire, une chaire de mécanique; on arrivera à former un athénée, avec des salles et une bibliothèque ouvertes à la population lettrée; dût-il en faire les frais, il essayera: illusions

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