KO - ÉCONOMISTES MODERNES
naïves qui, à l'épreuve, s évanouiront, mais qui n'en témoignent pas moins l'état de son esprit! Va-t-il en Espagne pourdes intérêts particuliers, celte disposition persiste. H s'y occupera moins de la compagnie d'assurances qu'il se propose d'y fonder que de l'étude des mœurs el du régime économique qui y prévaut. C'est dans le monde des banquiers que son projet l'iniroduit; au lieu de les solliciter, il les juge, el si bien qu'à vingt ans de dislance son observation garde un caractère d'exarlilude. H distingue deux classes parmi eux : les hommes de la tradition, barricadés dans leurs maisons comme dans des château» forts, vivant d'emprunts, de monopoles cl de fournitures, solides, mais déliants, el ne livrant aux nouveautés ni leur oreille ni leur caisse; puis d'autres, plus hardis, plus européens, plus accessibles par conséquent, mais aussi moins accrédités. C'est la vieille et la jeune Espagne, il faut choisir : c'est à l'Espagne pure qu'il s'adresse, au risque de se fermer les portes de l'Espagne moderne. T.es camps sont si tranchés, qu'aucun mélange n'est possible. Il échouera donc après avoir obtenu tout ce qu'il était possible d'obtenir, la formation d'un conseil et le concours de neuf noms, tous honorablement connus. En revanche il emportera de la Péninsule une notion trèscomplète de la révolution qui vient de s'y opérer. Cette révolution lui semble prématurée ; i! ne partage aucune des illusions qu'elle a fait naître. On a ebassé les moines et confisqué leurs biens avec le double espoir
FRÉDÉRIC BÀSTtAT. iî[ de rétablir les finances et déteindre la guerre civile, île rattacher par 1 - division des terri» une partie du peuple au régime nouveau, et de substituer à la propriété de main morte, si indolente et si abusive, la propriété privée, dont l'énergie est bien plus grande et l'action bien plus judicieuse. Ailleurs le calcul serait juste et l'effet certain. En Espagne, on a contre soi les habitudes, les préjugés et les intérêts; toute réforme échoue ou devant des franchises locales qui résistent aux moyens les plus violents, ou devant les charges d'un passé qui n'est pas susceptible de liquidation. Met-on en vente les domaines du clergé, c'est la spéculation qui s'en empare, une spéculation étrangère qui n'a pas de racines dans le pays, et qui, odieuse par ses origines, le devient encore plus par ses procédés d'exploilation. L'Étal n'en tire presque rien, car on le paye avec ses propres valeurs, c'esl-à-dire avec des titres avilis ; la richesse territoriale n'en profite pas davantage, car les compagnies belges ou anglaises qui ont remplacé les moines ne visent qu'à revendre en détail ce qu'elles ont acheté en bloc, et, en attendant, appliquent le revenu non pas à améliorer le fonds, comme le ferait un détenteur à long terme, mais a amortir le capital employé, comme le fait un propriétaire de passage, jaloux de sortir le plus toi et le mieux possible d'une opération aléatoire. Voila ce qui se passe sous les yeux de lïastiat, ce qu'il découvre, ce qu'il constale. Quoique bien des années, et des années très-agitées,
se soient écoulées depuis lors, son jugement n'a pas reçu de démenti, il reste vrai dans ses traits essentiels.
De retour à Mugron après un séjour de quelques semaines en Angleterre, Basliat y trouva un aliment pour un esprit comme le sien, toujours disposé à la controverse et à l'action. L'opinion locale s'était émue d'un projet de loi qui frappait les boissons de quatre contributions nouvelles, et il s'agissait d'organiser dans les départements à vignobles une résista n ce' *ui mit le gouvernement en échec et déjouât la condescendance des Chambres. A diverses reprises la Gironde avait protesté, mais toujours sans fruit ; il ne suffisait pas qu'une cause fût juste, il fallait qu'elle eût pour elle l'autorité du nombre, et la vigne ne l'avait pas. Avec son ardeur ordinaire, flasfiat se jeta enavant pour sa défense: sous le couvert d'un intérêt, il y avait la un point de doctrine à faire prévaloir et une égalité de traitement à réclamer. Les industries à privilèges abusaient de leur force contre une industrie qui ne tient le sien que de la nature ; en plaidant pour l'opprimée, on avait pour soi la double autorité du droit et de la science. Bastiat voulait qu'on employât cette fois tous les moyens légitimes d'influence et d'opposition; il voulait que chaque département à vignobles eiit un comité, et chaque comité un délégué, chargé de porter à Paris l'expression des doléances et des griefs des populations: il voulait combiner les élé-
ments d'une agilalion vigoureuse, non-seulement dans le bassin de la Garonne, mais dans toutes les provinces où le vin joue un rôle comme produit, et réunir ainsi dans une môme ligue des intérêts que leur isolement condamnait a l'impuissance et livrait désarmés aux exigences de la fiscalité. Le plan était hardi, et, à raison de sa hardiesse, n'aboutit pas; resté seul sur la brèche, Bastiat n'en monta pas moins â l'assaut. Sous le titre de : Le Fisc et la Viijne, il publia une brochure qui résume avec une verve singulière les arguments souvent invoqués en faveur d'une réforme de la législation des boissons, et où il rappelle entre autres laits une curieuse anecdote. Au début de la régie, les droits couvraient à peine les frais de perception, et le ministre des finances crut devoir faire observer à l'Empereur que la loi mécontentait les contribuables sans rien rapporter au Irésor. « Vous êtes un niais, monsieur Maret, lui dit Napoléon: puisque la nation murmure de quelques entraves, que serait-ce si j'y avais joint de lourds impôts? Habituons-la d'abord à l'exercice; plus tard, nous remanierons le tarif. » Le grand capitaine, ajoute Bastiat, était aussi un habile financier, et cette histoire est celle de toutes les taxes.
Nous voici arrivé à une époque décisive dans cette vie laborieuse. Bastiat a quarante-trois ans, et son obscurité lui pèse; aucun des efforts qu'il a faits ne l'a complètement servi; il sent qu'il n'est pas sur son véritable théâtre, et bien des motifs l'y retiennent pour-
m ÉCONOMISTES MODERNES.
tant, ses fonctions, ses habitudes, sa santé chancelante, le soin de ses affaires, ses affections de famille, pardessus toul une timidité naturelle et une grande fierté de sentiments. Si la destinée ne s'en mêle pas, il restera où il est, dans son humble sphère, avec des velléités qui se combattent et la conscience d'un but qui semble reculer devant lui; il Unira comme il a commencé, conciliera les différends des paysans des Landes, sans que le moindre bruit se fasse autour de sou nom, connu et goûté seulement par un petit nombre d'amis. C'est alors que le hasard intervient, et que cette existence tranquille se transforme. 11 y avait à Mugrou un cercle, comme il en peut exister dans un chef-lieu de canton, rendez-vous de la jeunesse du pays, où deux journaux défrayaient les entreliens et les controverses politiques. Un sentiment y dominait, c'était la haine du nom anglais, haine de tradition, et profondémenl enracinée dans ces provinces du littoral de l'Océan d'où sortirent nos plus audacieux corsaires. Mugron n'entendait pas raillerie là-dessus; tout ce qui venait de l'Angleterre y était pris en mauvaise part. Bastiat seul montrait un peu de tolérance et rompait des lances au besoin en faveur de ces pauvres insulaires mis au ban de l'opinion. Il aimait et cultivait la littérature anglaise, il admirait le bon sens de ce peuple qui sait s'arrêter à temps sans reculer jamais, mêle à l'égoïsme le plus raffiné une grandeur de vues et une habileté de conduite qu'on ne saurait méconnaître, et se garde
bien (le se nuire à lui-même, s'il se montre peu scrupuleux sur les moyens de nuire à autrui. De là des discussions interminables entre Bastiat et les habitués de l'établissement. Un jour, l'un d'eux l'aborde, et lui montrant le journal que lé courrier venait d'apporter : « Ceci passe les bornes, s'écria-t-il ; voyez comment vos amis nous traitent. » Celait la traduction d'un discours que sir Robert Pool avait prononcé dans la Chambre des communes, et qui se terminait ainsi : « Si nous adoptions œ parti, nous tomberions, comme la France, au dernier rang des nations. » L'insulte était directe, flagrante; il n'y avait pas un mot à répondre. Bastiat eut pourtant des doutes; il lui sembla étrange qu'un pareil langage fût sorti d'une bouche ordinairement si mesurée, el il voulut en avoir le cœur net. Il écrivit à Paris, el se fit abonner à un journal anglais, en réclamant les numéros arriérés. Quelques jours après, Je .Globe arrivait à Mugron; vérification faite, les mots outrageants, comme la France, ne se retrouvèrent plus dans l'original : c'était un enjolivement de la traduction. L'incident était vidé, et n'aurait pas mérité une mention, s'il n'avait eu d'autres suites.
Abonné à un journal anglais, Bastiat prit goût à cette lecture, et y découvrit ce qui échappait à la publicité française, superficielle en général. H s'opérait alors en Angleterre un mouvement qui, pour être simplement économique, n'en avait pas moins atteint de telles proportions que la politique du pays en devait être néces-
190 ÉCONOMISTES HODBRNES.
sairement affectée. La ligue contre la législation (les céréales prenait par degrés le caractère d'une agitation en faveur de la liberté des échanges. Il n'y a pas à rappeler ici ce que fui ce mouvement, auquel les noms de MM. Cobdcn, Bright et Fox restent associés, et qui a renversé de fond en comble le vieux régime commercial de nos voisins, longtemps regardé comme inviolable, et abandonné aujourd'hui, même par ceux qui l'avaient défendu à outrance. Il suffit de dire que Baslial, du fond de son département, jugea mieux les faits qu'aucun des hommes dont ils servaient les doctrines el consacraient les opinions. Pendant six mois, il en nourrit sa pensée et vécut pour ainsi dire au milieu de celle agitation étrangère dont la marche avait pour lui l'attrait d'un spectacle et ie mérite d'un enseignemen t. D assistai l en esprit à ces réunions populaires, formidables par le nombre el par la vigueur des résolutions, suivait les orateurs à la tribune, se rendait familières les formes de celte éloquence appropriée à un auditoire pris dans tous les rangs, tantôt triviale, tantôt élevée, mais toujours marquée au coin d'un bon sens irrésistible, s'e'ni parait des arguments les plus solides, et traduisait les passages les plus saillants pour en former la matière d'un volume qui pût initier notre public aux détails d'une révolution dont on ne soupçonnait pas encore l'importance. A l'appui, et comme prélude, Bastiat résuma la substance des faits dans un article auquel il mit tous ses soins, et qui avait pour litre : De t Influence
f Et È D É [II C BASTIAT. 127
des Tarifs anglais et français. Cel article était tScrit un peu a l'aventure, et n'avait pas de destination précise; il semble même que, faute d'occasion, l'auteur le garda pendanl quelque temps dans ses carions. Enfin il en risqua l'envoi, et l'adressa, sans autre recommandation qu'une lettre d'avis, à un recueil mensuel spécialement ouvert aux questions d'économie politique et de statistique.
H n'est pas rare de voir s'élever parmi les écrivains éconduits des plaintes amères sur le délaissement dont ils sont frappés. A les entendre, c'est une faveur aveugle qui préside au choix des matières dont se compose une publication périodique en possession de quelque crédit, et le mérite inconnu n'y a d'accès que s'il est suffisamment appuyé. ISien des exemples prouveraient que cette accusation, pour être banale, n'en est pas plus juste, et il serait plus exact de dire que, dans presque tous les cas, les œuvres se protègent ellesmêmes L'article de Bastial arrivait de la province, et n'avait aucun patron à Paris; il portait une signature qu'aucune notoriété n'accompagnait : ii n'en fut pas moins accueilli, jugé et inséré. L'effet ne s'en fit pas attendre: la matière était neuve, le tour belliqueux; c'en était assez pour produire une certaine impression sur le petit groupe de savants qui défendaient les principes de l'économie politique contre le déchaînement des inléi^ls et l'indifférence du public. Un auxiliaire leur arrivait, qui montrait non-seulement du talent,
128 ' BCOSOIIIBTIS MODERNES.
mais du courage, el se jelait dans la mêlée avec le feu qui anime des troupes fraîches à leur premier engagement. Les rangs s'ouvrirent, el on donna au nouveau champion une place d'honneur. Des éloges, des encouragements allèrent le surprendre dans sa retraite; il s'en montra plus réjoui qu'enivré. On lui demandait des communications nouvelles; il s'y prêta volontiers, el commença la première série de ses Sophismes économiques, qui resteront, à mon sens, comme la fleur de ce qu'il a écrit, et où l'ironie el l'enjouement se mêlent, dans la plus heureuse mesure, à la solidité île la doctrine el à la vigueur des démonstrations.
Après cette seconde épreuve, la place de Bastiat n'était plus à Mugron ; l'intérêt de la science et le soin de sa renommée l'appelaient à Paris. On le pressa de s'y rendre, il résista longtemps; il se sentait plus à l'aise dans sa résidence obscure, où il s'appartenait en entier et n'avait à compter qu'avec sa conscience, que dans ces grands centres de population, où les opinions s'énervent et dévient au gré d'influences qui ne sont pas toujours favorables ni légitimes, l'iusd'un lien d'ailleurs l'attachait au département natal : quelques amis bien chers, et sa lante surtout, sa seconde mère, qui allait vieillir loin de lui. Ce ne fui donc ni sans regret, ni sans esprit de retour, qu'il consentit à un premier voyage.
Lorsque Baslial arriva à Paris, il se trouva naturellement en relations avec les personnes 'qui s'étaient occupées des mêmes études que lui. Je me souviens de l'impression qu'il produisit comme si c'était hier : impossible de voir un échantillon plus caractérisé de l'érudil de province, simplicité de manières, simplicité de costume; mais sous ce costume un peu dépaysé et sous ces airs de bonhomie perçaient des éclairs d'intelligence et une véritable dignité de maintien. On devinait bien vite un cœur droit et une belle amn. L'œil surtout était animé d'une ardeur et d'un éclat singuliers; les Irails amaigris cl le teint plombé trahissaient déjà les ravages de la maladie qui devait l'emporter à quelques années de là ; la voix était sourde et formait un contraste avec la vivacité de la pensée et la pétulance du geste. L'entretien s'animait-il, l'organe de liastiat allait se voilant de plus en plus, et la poitrine ne remplissait sa fonction qu'au prix d'un certain elforl. Mieux ménagée, cette constitution, si frôle qu'elle fût, aurait duré longtemps. liastiat ne prit conseil que de son énergie ; il ne compta pas les heures qu'il avait à vivre et s'attacha seulement à ce qu'elles fussent bien remplies. Cette voix, qui le servait si mal, il la proji-
gua pour une cause qui n'était jamais qu'à demi gagnée et qui se plaidait devant des juges inaltcntifs ou prévenus, suppléant par le zèle à la force qui lui manquait, et n'éprouvant qu'un regret au moment suprême, celui de laisser sa tâche inachevée.
L'accueil qu'on lui fit fut des plus empressés, el sa correspondance en témoigne. Il se trouvait, comme il l'écrit à M. Coudroy, au milieu d'hommes bienveillants, Tort unis entre eux, quoique différant d'opinions à beaucoup d'égards : les uns contenus par des engagements politiques, les autres plus libres, mais ayant inoins d'ai'iiirilc. « Si notre isolement de province, ajoote-t-U, uousa empêchés df meubler beaucoup notre esprit, il nous a donné du moins, sur une question spéciale, une justesse que des hommes mieux doués et plus instruits ne possèdent peut ôlre pas. » Lu conclusion de llasliat était qu'il ne voyait pas à ses côtés un parti ferme et homogène, et son premier coup d' œil ne l'avait pas trompé; il n'en éprouvait pas néanmoins du découragement. Ce que d'autres n'ont pu ni voulu faire, il l'essayera ; les éléments existent, il nes'agit que de les réunir et de leur imprimer le mouvement : il y a des. soldats et des soldais éprouvés; d'année proprement dite, il n'y en a pas ; il faut en créer une et la mener à l'ennemi. Quant aux moyens, ils sont indiqués : un journal d'abord, et à côté d'un journal des publications spéciales; une chaire ensuite, avec un caractère officiel, si c'est possible, ou, faute de mieux,
avec un caractère privé; enfin une agitation publique pour éveiller dans le pays Je sentiment d'intérêts qui s'ignorent et, par suite de cette ignorance même, sont impunément et implacablement sacrifiés. Voilà le programme de Jlaslial ; à vrai dire, ce programme n'avait de nouveau que la volonté d'y persévérer; d'autres l'avaient conçu avant lui ; c'était en outre un emprunt à lecole anglaise. Pour se rendre compte des obstacles que la réalisation de ce programme devait rencontrer parmi nous, il convient de voir comment les choses s'y passaient.
Sans doute, à en faire le dénombrement exact, il existe en France une plus grande masse d'intérêts à qui la liberté serait profitable qu'il n'y en a d'enchaînés à la jouissance de privilèges abusifs. On peut compter d'une part les industries qui se protègent elles-mêmes et vivent du débouché étranger : l'agriculture, engagée pour une portion de ses produits et pouvant rester neutre au sujet des autres ; la marine, qui est pour un Élat autant une richesse qu'un instrument de défense; le commerce des ports, auquel se rattachent l'activité coloniale et les développements de la circulation intérieure; le fisc lui-même, dont la fonction est de viser à l'accroissement du revenu plutôt qu'au maintien d'une surveillance stérile; le consommateur enfin, qui doit garder le premier rang, et pour qui le bien-être se mesure au prix plus ou moins élevé des olijels qui défrayent ses besoins. D'autre part figurent des inclus-
i33 ÉC0N-0J1I5TES MODERNES.
tries considérables, il est vrai, et dignes de beaucoup de ménagcmcnls, mais dont la prétention ne saurait être de transformer leur convenance particulière en un droit général et définitif, ni de contraindre éternellement le pays à se conformer à leurs allures, comme si, dans une armée en campagne, le pas des hommes valides se réglait sur celui des traînards. Voilà les deux intérêts en présence, et, récapitulation faite, il est permis de se demander, avec liastiat, comment et pourquoi le plus fort avait reculé jusqu'alors devant le plus faible, le plus considérable par le nombre devant le moins nombreux.
C'est qu'à coté et au-dessus de la question du nombre il y en avait une autre qui dominait, c'était l'activité. Ces intérêts si divers, auxquels la liberlé devrait servir de drapeau, n'avaient pas tous la conscience des avantages qu'ils pourraient en recueillir, landis que les intérêts cou ver I s par un privilège avaient au plus liant degré la conscience du dommage qu'ils éprouveraient à s'en dessaisir. Les premiers étaient épars, isolés, sans lien entre eux ; les seconds avaient puisé dans le besoin d'une défense commune les éléments de la plus savante et de la plus puissante association. On avait pu le voir à la manière dont l'effort s'était partagé. Si les chambres de commerce des ports, si les pays à vignobles avaient de loin en loin exprimé leurs griefs et élevé quelques prof estât ions, c'était d'une manière timide, sans unité, sans suite, sans vigueur. De leur
FRÉDÉRIC BA5TIAT. 1J3 côté, les industries dont l 'accroissement des échanges favoriserait l'essor semblaient se contenter du lot que leur supériorité naturelle leur assigne, et n'étaient animées ni de l'esprit de conquête, ni de la manie de se plaindre qui distinguaient les industries jalouses d'un marché réservé. Quant au consommateur, c'est en toul lemps un être abstrait qui ne s'émeut guère de ce qui le touche, subil en silence la loi qu'on lui fait, ne se dérobe à l'exaction qu'en retranchant sur sa dépense, et, au lieu d'appuyer ceux qui parlent en son nom, serait plutôt tenté de leur infliger un désaveu. Et pendant que tous ces intérêts s'oubliaient et s'abandonnaient, les intérêts opposés s'agitaient et veillaient sans relâche, ne cédaient pas Une position sans combat, v revenaient quand la circonstance les servait mieux, se multipliaient par le bruit et ralliaient autour d'eux les esprits qu'ils égaraient et les opinions qu'ils abusaient. Telles étaient les deux forces, l'une inerte, l'autre douée au plus haut degré d'élan et d'action. Peut-être Bastiat ne se rendait-il pas suffisamment compte de ce déplacement des rôles, et, préoccupé de ce qu'ils devraient être, ne voyait-il pas assez nettement ce qu'ils ' étaient.
Il avait une autre illusion qui fut bientôt dissipée, c'était de croire que la réforme anglaise pouvait secondor la nôtre, et que l'occasion était bonne pour se prononcer. Le sentiment contraire eut été plus juste. .Au nombre des préjugés qui régnent parmi nous, il
134 ÉCONOMISTES SIODKHNES.
n'en est point de plus enraciné que la défiance vis-à-vis de l'Angleterre. Il suffit qu'elle incline d'un c6lé pour que nous soyons lenlés d'incliner de l'autre; tout ce qu'elle imagine nous semble suspect, et au bout de chacun de ses actes nous signalons volontiers une embûche. C'est en matière de commerce surtout que se manifeste cette disposition. A tort croirait-on que, dans les réformes que l'Angleterre accomplit, elle n'a en vue que ses propres affaires : le véritable objet de ces réformes est de nous pervertir eL de nous ruiner par voie d T entraînement ! Si nous y cédions, nous serions des insensés ou des dupes. — Ainsi parle l'opinion nationale, cl quoique les esprits éclairés y résistent, elle n'en domine pas moins et se reproduit en toute circonstance. Mieux éclairé sur ce penchant de l'opinion, liasliat aurait dû reconnaître que le moment était peu opportun, et qu'en face de l'agitation anglaise il valait mieux ajourner que hâter toute agitation qui semblerait s'inspirer de son esprit et se poursuivre à son exemple.
Il existait d'ailleurs, entre les deux agitations, une différence qui a déjà été signalée et qui sert à expliquer comment d'une part le succès a été si complet, ' de l'autre le résultat si lent à venir. En Angleterre, c'est du sein de la manufacture qu'est parli le signal de la réforme; c'est la manufacture qui, faisant bon marché de ses propres privilèges, établit la brèche devant le vieux privilège territorial et se déclara prête
FRÉDÉRIC B ASTI AT, 133 à supporter les charges d!un régime de liberté, pourvu qu'on lui en assurât les bénéfices. Peu lui importait l'entrée de quelques produits de fabrication étrangère, pourvu que les produits du sol, admis en franchise, vinssent adoucir la condition des hommes qui vivent d'un travail manuel el influer sur les taux des salaires. Le débat était donc trés-net, très- tranché, sans équivoque ni confusion possibles; il avait lieu de puissance a puissance, entre la terre et l'industrie, l'une défendue par la tradition, l'aulre représentant le droit moderne, qui demande, pour toutes les classes, l'égalité de Iraitement. En France, rien ne se prêtait à une combinaison semblable; la manufacture et l'agriculture y vivaienl en paix sur la foi d'un paclc commun, maintenu par l'habitude et rendu plus étroit par la crainte de l'inconnu. Leur seule préoccupation, et elle était vive, consistait à se préserver de nouveautés dont elles exagéraient le péril et à répondre à cette manifeslalion extérieure par un surcroit de précautions, en vue d'un plus complet isolement. Que restait-il dés lors pour déterminer parmi nous un mouvement analogue à celui dont l'Angleterre était le siège'. 1 Quelques hommes convaincus, plus dévoués à leurs doctrines que soucieux de leur popularité, et essayant de répandre un peu de lumière sur ces problèmes qu'on obscurcissait à dessein. C'était assez pour l'honneur des principes ce n'était pas assez pour le succès. Quoi qu'il en soit, liastiat entra en campagne et
publia sur la Ligue anglaise le volume dont il avait préparé les matériaux en province, et qu'il accompagna d'une introduction où les laits sont résumés avec une force et une lucidité remarquables- On y voit, on y suit les progrés de celte association, qui, d'économique qu'elle est, devient peu à peu politique, dispose d'un fonds de S à 10 millions, s'empare d'an certain nombre de sièges dans le parlement, contraint sir Robert Pecl a s'infliger un démenti public, à compléter de ses mains une réforme qu'il avait longtemps combattue, et disperse si bien les éléments du parti tory qu'ils n'ont pu se reconstituer depuis lors dans leurs anciennes conditions de puissance et d'intégrité. Cette histoire vient (l'être racontée à propos de la vie et des travaux de M. Richard Cobden ; on a pu y suivre la marche de cette révolution économique. Le mérite de liastiat est d'en avoir retracé les débuts et d'y avoir ajouté ses impressions personnelles. Il ne se borna pas en effet à traduire les documents émanés de la ligue, il voulut la voir à l'œuvre, connaître ses principaux acteurs, assister aux réunions qu'elle multipliait dans les districts manufacturiers. Vers le milieu du mois de juillet 18 M, il arrivait a Londres; sa première visite fut pour M. Cobden, qui l'accueillit comme l'un des siens et sur-le-champ lui offrit l'hospitalité. « Voici une maison, lui dit-il, que nous avons louée pour recevoir nos amis ; il faut vous y installer. » Et comme liastiat faisail quelques façons : « Cela peut ne pas vous êtes agréable, ajou(a-l-il, mais
FRÉDÉRIC Ii A SI [ Aï. 137
c'est utile ii !a cause ; Bright, Moore et autres ligueurs y pussent ici leurs soirées; il faut que vous soyez au milieu d'eux, n Des ce moment commença, entre ces deux hommes qu'animaient des convictions communes, une intimité qui ne s'altéra jamais, et qu'entretint la correspondance la plus active.
De cette correspondance, une partie n'a pas été publiée, el l'intérêt eùl été grand : ce sont les lettres de M. Cobden. Il me souvient d'en avoir lu plusieurs; elles frappaient par leur touche vigoureuse el cette solidité de raison qui est inhérente au génie anglais. Point de phrases, point do digressions, point de prétention au style, mais des arguments simples, précis, bien enchaînés, bien déduits. Les réponses de Bastiat sont l'histoire des efforts qu'il fait et des travaux qu'il entreprend pour la cause. Quelquefois elles expriment des -espérances; le plus souvent elles portent l'empreinte de l'amertume et du découragement. La tache lui semble plus lourde à mesure qu'elle traîne en longueur, et les ardeurs du début s'éteignent devant les difficultés qu'il rencontre. I! voit autour de lui bien des défaillances; il assiste a des déchirements intérieurs; les uns ne veulent que des fractions de liberté, d'autres acceptent la liberté en principe, mais parlent de la mettre sous la remise jusqu'à une meilleure occasion. Sur les moyens d'exécution, sur les principes mêmes, il y a des dissentiments; on ne sait pas nettement où l'on va ni par quelle roule s'avancer. Ce qui
118 ÈCOKOHISIES MODE USES
manque surtout, c'est l'argent, et Kastialcst presque honteux d'être pauvre. «Si, au lieu de courir tic l'un ù l'autre, dit- il, à pied, crotté jusqu'au dos, pour n'en rencontrer qu'un ou deux par jour et n'obtenir que des réponses évasives, je pouvais réunir tout ce monde ii ma lubie, dans un riche salon, que de difficultés seraient surmontées! » Et sur ce point délicat son scrupule est tel qu'il repousse tout concours qui paraîtrait suspect. La ligue anglaise dispose de sommes considérables; elle pourrait, par une subvention ouverte ou détournée, aider û un mouvement continental inspiré par son exemple et venant à l'appui de ses idées. Bastial n'en veut à aucun titre ni sous aucune l'orme; sa lierté y répugne, et quand M. Cobden lui propose de faire traduire son livre â ses frais, il répond à celle offre gracieuse par un refus plein de dignité.
Cependant, au milieu de ces épreuves, !e nom de llastiat commence à se répandre, et c'est pour lui un dédommagement. Le volume sur la Ligne s'est rapidement écoulé, et quelques mois après la publication de ce livre l'Académie des sciences morales et politiques désigne l'auteur pour remplir une vacance parmi ses membres correspondants. Sou titre le plus décisif tut le zéle qu'il déployait pour la défense des saines doctrines. Itastiat ne savait rien faire à demi; son tempérament le purlait à devenir ie martyr des causes qu'il avait adoptées. Il lisait tout, surveillait tout; on ne
pouvait loucher à l'économie politique, l'attaquer; la dénigrer, sans qu'iln'intervint; sa plume était toujours prête et sa vigilancen'avaitpasde trêve. Découvre il- il, même dans les journaux sans crédit, des diatribes dont le dédain eût Tait justice, il sentait son indignation s'allumer et y opposait de vertes répliques. Il n'épargnait ni les démarches ni le temps, allait droit aux agresseurs et engageait avec eux des négociations où il mettait seul une bonne foi qui souvent devait les faire sourire ; puis, quand les moyens de conciliation étaient épuisés, il rompait en visière, cherchait à droite et à gauche un organe où il eût accès, ne se rebutait pas desrefus, et finissait par trouver un débouché pour des réfutations aussi vives que péremptoires. Ce fut l'origine de ces petits volumes intitulés Sophisme* économiques, et qui, nés de la cireons tance, écrits au jour le jour, montrent le talent de Bastial sous son véritable aspect. La verre, l'ironie, n'y manquent pas, et la pétulance du style est un agrément, une qualité de plus. Tous les lieux communs sur lesquels a vécu et vit encore l'école qui se prélend nationale y sont relevés de main de mailre; l'auteur en montre le vide, en signale les inconséquences : il ne laisse aucune erreur debout, et, * s'il s'arrête aux injures, c'est pour les rejeter sur ceux qui y ont recours et en homme qui n'en est pas atteint. Il faut que l'effet de ces opuscules ait été grand, même hors de France : on les a traduits en quatre langues; ils l'appellent, par le tour et le mouvement, ceux que
l'abbé Galiani publia vers le milieu du siècle dernier et qui lui firent une réputation parmi les premiers économistes.
Bastiat, on le voit, était déjà bien mêlé à la vie de Paris, ei pourtant il n'y séjournait qu'au pied levé. De temps en temps il lui prenait de violents désirs de revoir ses Landes, et les motifs ne lui manquaient pas: ses fonctions, qu'il n'avait pas abandonnées, le besoin de repos et de recueillement. « Cette Itabylonc n'est pas ma place, écrivait-il à M. Cobden, et il Tant que je me hâte de rentrer dans ma solitude. » « Je suis ici, à Mugron, écrit-il ailleurs, dans une position honorable et tranquille, quoique modeste. ..A Paris, je ne pourrais me suffire qu'en tirant parti de ma plume, chose que je ne blûmc pas chez les autres, mais pour laquelle j'éprouve une répugnance invincible.» Un autre espoir, plus vague, mais toujours persistant, se joignait à ses accès de misanthropie el l'enchaînait au pays natal : c'était une candidature politique. On n'y avait pas renoncé pour lui, et il n'y renonçait pas lui-même. Deux fois, en 1845 et en 1816, l'occasion se présenta. L'arrondissement avait un député à nommer, et l'administration appuyait ouvertement M. de Larnac. Bastiat se jeta dans la lice, et distribua une profession de foi où, au milieu de considérations économiques, il abordait une question politique qui partageait alors les Chambres el causait une certaine émotion dans le pays . C'était une réforme parlementaire qui eût frappé d'in-
FHÉBÉIUC B ASTI AT. Itl compatibilité les fondions publiques et le mandat législatif. Vis-a-vis de M. de Larnac, la querelle n'était pas trôs-fondée ; il n'appartenait à aucune administration, et on ne pouvait lui opposer que des services rendus à la famille régnante, les plus dignes donl un homme de cœur et d'esprit puisse s'honorer. Basliat n'en prit pas moins à partie le précepteur d'un des enfants du roi Louis-Philippe. Il y eut un échange de lettres qui furent livrées à la publicité, et où l'avantage resta à celui des deux concurrents qui avait montré le plus de modération et de goût. M. de Larnac fut élu, et sous l'empire de chances telles que Basfiat ne poussa pas l'épreuve jusqu'au bout, et se désista avant le scrutin. 11 est à croire que cet échec lui fut sensible; et quand, plus lard, la révolution de 1848 l'envoya à l'Assemblée constituante, il essaya d'y prendre une revanche, et d'obtenir de la république une satisfaction que la monarchie lui avait refusée. Il porta à la tribune une motion qui n'élail que le commentaire de ses lettres à M. de Larnac, et qui tendait à exclure les représentants des fonctions publiques sans distinction, sans exception, depuis le siège le plus humble jusqu'au banc des ministres. Dans sa candeur, Bastial s'imaginait que les hommes changeaient avec les régimes, et qu'un appel an désintéressement serait enlendu dans un pays, qui avait pris les armes contre tous les abus. Un nouveau mécompte l'altcndait : après un moment de surprise, l'Assemblée écarta sa proposition, liastiai raconte