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POUR LES VICTIMES

DE L.\ GUERRE RUSSO-JAPONAISE (l) (l904)-

Ce sera l'houneLir de notre temps d'avoir connu à un si haut degré la compassion et la pitié, qu'aucune souffrance humaine ne nous soit étrangère et que le -sentiment triomphe des préjugés des opinions.

La solidarité humaine fut la pensée idéale de tous les temps. Elle est le fond unique de toutes les religions, de toutes les philosophies. L'humanité n\n •cessé de lui demander ses raisons de vivre. Nous savons le nombre infini de ses martyrs et ses triomphes sur la barbarie.

Sa vérjté nous est affirmée par le premier geste de toute créature. La confiance des petits enfants, ignorants de toute violence I... La foi ingénue de la première jeunesse, cette foi qui nous permet les efforts enthousiastes les plus féconds, jusqu'à l'instant où les expérimentés affirment qu'elle n'est qu'une vaine ilUision !... Avec quel amer sentiment de déchéance Je jeune homme abandonne ce bel état de l'ûme !

Est-il possible que cette période admirable de l'ûge

(1) Discours prononcé au Trocadéro à une séance orga- •nisée au bénéfice des victimes de la guerre Kusso-Japo- Jiaise.

héroKjue, — que loul hommo nouveau revit et qu'il doit reconquérir dans sa vieillesse, s'il ne veut mourir désespéré, — ne soit qu'une vaine chimère? L'âge de la fatigue et de la mort peut-il affirmer à l'âge créateur qu'il se trompe ?

Tout nous est preuve que la solidarité humaine est le but véritable et délinilif de la destinée humaine.

Il n'est plus au pouvoir de personne de se désintéresser de l'angoisse universelle. Savants, poètes, artistes se retrouvent dans l'unité du but commun et sont d'accord pour répudier l'outrageante opinion qui sépare l'homme de sa profession. Ce n'est pas interrompre son activité que d'en rechercher la signification.

L'artiste ne quitte pas son œuvre lorsqu'il veut connaître à quelles nécessités humaines elle correspond. Plus sa conscience du sens des êtres et des choses sera haute, plus ses moyens d'&xpression prendront d'éloquence.

La nature n'apparaît pas à l'artiste comme un magasin d'accessoires, de décors appropriés aux arguments des opinions, mais comme l'objet même de son interrogation. C'est elle qui nous renseigne sur notre identité absolue avec elle.

Partout s'affirme l'unité de l'UniAers. Que selon les continents la mer soit bleue, verte ou grise, elle n'est jamais qu'un seul et même élément. Un peu plus ou moins de soleil ne change pas le cœur des hommes. Que notre parole soit plus rapide ou plus

lenle, nos gestes plus ou moins vifs, notre couleur plus ou moins foncée : la naissance, la soulï'rance et la mort seront partout les conditions naturelles à toute humanité. Dans l'uniforme poussière sont léunies les laces et les nationalités disparues.

Une seule lumière, une seule matière : voilà ce (ju'enseigne à Tartiste le fleuve qui va à la mer, l'infini de l'horizon. Un univers sans limites, une seule humanité, une seule raison!...

Tous les éléments du monde se rejoignent dans son équilibre : toutes les humanités doivent se rejoindre selon la loi de l'harmonie. L'histoire de l'évolution humaine serait incompréhensible sans • ette loi dont notre être sent l'absolue vérité.

C'est pour retarder ou se refuser à cette communion que le désaccord s'est installé dans le cœur des hommes, que le sentiment delà conservation personnelle a prévalu sur le sentiment de la conservation de l'espèce, l'intérêt particulier sur l'intérêt général.

La souflVance est partout : dans le désespoir agressif du pauvre comme dans la déception du riche que la fortune contraint à la défensive. C'est Ihonneur de la nature humaine de ne pouvoir jouir d'une sécurité exceptionnelle.

Il appartient aux artistes, qui voient de si près tous les hommes, de se refuser à la complicité de la grande infortune humaine, afin de triompher de la violence et de l'ignorance qui produisent le meurtre individuel et la guerre, ces deux formes de l'abandon de la raison.

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C'est dans ces sentiments que les artistes, au nom desquels j'ai l'honneur de parler, ont désiré, dans une manifestation collective de compassion, apporter leur secours aux victimes de la guerre, et réunir dans une commune pitié les victimes d'une même erreur.

SUR L'ÉCOLE DE ROiME ET l'Éducation des artistes (i)

Nos compréhensions tardives sont faites des révélations de IVxpérience ; c'est donc vainement que nous regrettons de n'avoir pu en faire le départ de notre activité. Mais nous devons la vérité, selon notre vraie vie, à ceux qui nous entourent et, certes, en pensant à mes enfants et ainsi à tous les hommes, je déclare que ce n'est pas par le Prix de Rome que je recommencerais ma vie.

J'ai accompli tous les exercices qui y préparent et je fus des dix logistes. C'est donc en pleine connaissance de lesprit et de la forme d'éducation des Académies que je conjure tout être doué de vraie sensibilité de s'en préserver à jamais.

Voici une partie des raisons qui ont formé ma profonde conviction :

Lcsfj^randes manifestations d'art sont des résultats d'activité générale ; il est impossible de concevoir le Parthénon sans les Athéniens et Rome sans les Romains.

II en est de même pour la Renaissance.

(l) Publié dans lex Arts de la Vie, octobre 11'04.

La vie italienne était dans toute sa force d'expansion : elle était rapide et passionnée. Aucun moyen de parvenir ne rebutait ses princes amoureux de la puissance et de la pompe.

Là aussi Tart était d'accord avec la vie. Nulle part l'imagination ne fut si fertile pour parer la Fortune ; le décor magnifique de la Renaissance fut la séduction de tous les rois et surtout des rois de France. Versailles, l'apothéose du plus orgueilleux de nos rois, nous dit à quelles raisons les envois des artistes en Italie répondaient.

Ces raisons sont-elles encore de notre temps ?

La réponse se fait d'elle-même. Home, pour l'homme préparé à la comprendre, est une jouissance de révélation sans pareille. La pensée de la Rome antique est présente sous ses admirables édifices. C'est avec émotion que je revois le Panthéon d'Agrippa. Ses colonnes qui se dressent si vivantes, comme les derniers restes d'une forêt disparue, ont vraiment une vie souple de plantes et, sur les murailles où elles se meuvent, semblent les restes d'une flore naturelle. Que dire de la campagne romaine, cette autre ruine, si émouvante par elle-même et ses souvenirs !

Productrice d'enthousiasme, certes, Rome nous envahit de sa vie passée ; il nous paraît légitime qu'elle ait conquis et séduit le monde par une foi si haute et si magnifique dans sa destinée. Nous participons à sa gloire ; mais à qui communiquer notre émotion ?

Kn vain nous cherchons quelqu'un pour partager nos sensations. 11 faut attendre le retour parmi les iiorames auxquels leur activité donne les mêmes désirs que ceux qui nous agitent.

Les Slances du Vatican ! Raphaël ! Quel enseignement admirable et quelle révélation I Michel-Ange ! Combien de noms d'hommes et de villes à nommer ! Cet émouvant Giotto, la preuve absolue de notre expérience, celui qui mérita, dit Vasari, à force d'études, d'être appelé disciple de la nature 1 Je pense à tous les primitifs, à IMasaccio aussi, et à tous ceux que chacun nomme en son cœur. Mais pour communiquer notre gratitude, il faut attendre et revenir. C'est ainsi que pense le Prix de Rome auquel on reproche de penser à Paris.

A qui penserait-il, s'il ne s'inquiétait de ceux auxquels il doit rapporter le fruit de ses études, auxquels il doit compte des sacrifices consentis en sa faveur, des nombreux rivaux dévoyés et sacrifiés en son honneur, et comment ne serait il pas plein d'appréhension sur le degré de communion avec eux? Le poids n'est-il pas lourd, aussi, pour des hommes jeunes, d'un privilège qui les sépare de leur génération et de l'ensemble des hommes dispersés dans la lutte confuse, mais fraternelle, de la vie quotidienne ?

Autour de ces chefs-d'œuvre dont les auteurs et les puissants amateurs ont disparu, il ne reste plus que des gardiens et des visiteurs. Comme dans les grands cimetières, on va demander conseil aux morts

illustres : tout homme veut accomplir ce pèlerinage héroïque.

Mais comment y vivre ? La grande nëcropole du Père-la-Chaise, dominant la ville de Paris, répond^ par cette image, à notre désir de comparaison.

La vie présente a toujours été la source d'inspiration des artistes. Le passé n'est qu'un renseignement sur l'étendue des facultés humaines. Xous savons par lui ce dont les hommes sont capables. Mais aussi nous apprenons à quels éléments ils ont fait appel et la nature de la source de leurs émotions. Nous savons par eux qu'ils ont vécu, aimé, souflert comme nous, que les mômes sentiments, les mêmes passions les agitaient, que leurs œuvres sont d'accord avec eux et leur temps, dont ils étaient les témoins et la conscience.

Ils nous enseignent aussi que jamais, sous prétexte de se recueillir, ils ne se sont soustraits à leurs devoirs de citoyens ni à la vie de famille, qu'ils acceptaient les responsabilités communes à tous les hommes, qu'ils avaient conscience de l'âge heureux de la jeunesse, cet âge sacré qui demande tous les respects.

C'est l'instant si court où la générosité a toute sa puissance, nous réunit impérieusement aux hommes, exige que nous les aimions, que nous transmettions^ la vie reçue ; c'est l'âge des martyrs, des bûchers, des barricades, l'âge de l'amour, du respect religieux des virginités, de la tendresse désintéressée.

Le Prix de Rome, toujours d'accord avec LouisXIV,.

répond à tout cela en nous ollVant le célibat du cloître.

Tous les grands artistes que cite Vasari ont débuté de très bonne heure dans l'apprentissage.

Ils ne faisaient pas d'abord leur médecine ou leur droit, ne passaient aucun baccalauréat, mais en s'instruisant sur leur profession, toutes les formes de la pensée se révélaient, toute découverte sur leur art leur apportait une vérité nouvelle dans la nature ; les lois de l'unité leur apparaissaient successivement, et bientôt ils avaient conscience qu'on devait s'occuper de toutes choses, sachant qu'il n'en est qu'une essentielle qui les contient toutes.

Où Vinci, Michel-Ange avaient-ils acquis la possession de cette merveilleuse intelligence, si ce n'est en croyant, tout enfants encore, quils ne s'instruisaient que dans leur art? C'est en le pratiquant (ju'ils ont senti que rien ne lui était étranger et que tout leur était indispensable. Toutes les formes de la pensée exigent les mêmes dispositions d'esprit : il n'est rien sans idées générales.

L'atelier du maître était leur université. Ils assistaient à la préparation de Toeuvre, à la méthode de travail, aux recherches, aux incertitudes, à tout ce qu'un art demande de suite de pensées. Ils étaient à la fois élèves et disciples; rien de la pensée du maître ne leur échappait, son action réfléchie comme ses actes involontaires fceux qui nous apprennent le plus de choses).

Les relations avec tous les esprits actifs et mé-

Si ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

dilalifs de leur temps, la complète harmonie entre leurs préoccupations et celles de leurs concitoyens, enfin cette unité de pensée qui était absolue chez les hommes de conscience de leur époque, ne leur épargnait aucune expérience.

Que Ton compare cette forme d'apprentissage et d'éducation de Thomme et de Tartiste à ce qui existe de nos jours : les Académies où les professeurs apparaissent une ou deux fois par semaine, donnent une minute à peine à chaque élève, n'ont en dehors de cet instant aucun rapport avec eux, ne les admettent jamais à les voir travailler, leur cachent leur méthode d'exécution et bornent le renseignement professionnel aux corrections les plus élémentaires, exigeant de leurs élèves un respect hiérarchique qui les sépare à jamais de ceux qui devraient être leurs familiers.

Cet exemple est naturellement suivi, et Part, cette admirable forme de la réunion des êtres, fait des artistes modernes les hommes les plus séparés entre eux, incapables de défendre leurs intérêts moraux et matériels, — la proie de tous les exploiteurs.

On objecte que le contact direct de l'élève et du maître peut influencer l'originalité du premier.

Mais la personnahté d un être consiste précisément dans ce qu'il ajoute en plus à ce qu'il a reçu. Que peut-il apporter en plus lorsqu'il ignore l'essentiel de ce qui est et de ce que les hommes ont déjà réa lise?

Les ateliers des maîtres des grandes époques n'ont i|

pas empêché les hommes de génie d'y trouver ces éléments de développement dans la connaissance de la pratique de leur métier. Les artistes les plus originaux ont débuté par l'imitation la plus servile de l'homme avec lequel ils travaillaient ; c'est une fois la conscience éveillée, alors seulement, que le peintre ou le sculpteur, en un mot le praticien, devenait l'artiste en germe dans l'homme.

Que peut devenir, dans la cohue de l'Académie moderne, un être doué d'une sensibilité profonde? Comment de jeunes hommes, sans direction, abandonnés à eux-mêmes, peuvent-ils s'empêcher de passer tristement dans l'incohérence les plus belles et les plus fécondes années de la vie humaine ?

Je connais par mon expérience personnelle, par toutes les confidences d'amis et de camarades, les obscurs comme les plus enviés, le désastre de leur vie et l'unanimité de leur reproche. Que ces souffrances soient au moins épargnées à ceux qui viennent, elles nous paraîtront moins cruelles.

C'est pourquoi il n'est pas dans ma volonté de taire l'expérience de ma vie ni le soutien que j'ai trouvé dans cette forme de pensée. Je garde l'espoir de connaître plus profondément, grâce à elle, les vrais sentiments des hommes, la seule forme de bonheur qu'il soit donné d'espérer.

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