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L'APPARITION DE LA NATURE

PRÉAMBULE A UNE CONFÉRExNCE FAITE PAR M. JEAN DEL- VOLVÉ A LA SECTION DES BEAUX-ARTS DE l'eXPOSITION UNIVERSELLE DE LIÈGE LE 23 SEPTEMBRE IQoB ^l)

Une œuvre d'art exige le respect de la proportion des volumes et des valeurs, le sens de leur proportion d'intérêt par rapport à l'ensemble.

Pour rendre plus claire cette affirmation, évo- «luons la figure humaine. Nous nous rendrons aisément compte combien les différentes parties du corps ont des proportions particulières; les unes nous présentent de fortes surfaces, des plans larges et solides ; d'autres, plus discrètes, les accompagnent, les font valoir selon leur proportion d'intérêt, et nous donnent ainsi l'expression totale de la vie dans l'harmonie de l'unité.

Cette différence des volumes, cette proportion d'inlérôt par rapport à l'ensemble nous paraît la chose la plus simple et la plus naturelle : elle est cependant l'objet de la constante application de l'artiste, dont cette recherche fait la joie et la souffrance. L'artiste, quel que soit son génie, meurt inconsolable de n'avoir pénétré davantage cet éternel mys-

(1) Mercure de France du 1.' février IDUiî.

tère. D'autres après lui reprendront le mi^me labeur et légueront à leur tour le môme tourment à ceux qui les suivront.

Pareille inquiétude du sens de la c^énéralilé n'occupe-t-elle pas la vie de tous les hommes?

L'Exposition, qui nous convie ici à prendre conscience des efforts de tous les peuples, nous paraît, au premier aspect, immédiatement visible et compréhensible. Cependant, il faut que nous retenions notre attention pour en recueillir renseignement et la signification profonde.

Le fracas des machines, le tumulte des affaires, tout ce qui représente l'activité nécessaire pour subvenir aux besoins extérieurs de Thomme moderne, nous étourdit et risque de donner à cette prodigieuse puissance des proportions fausses par rapport à la vie intérieure. Des éléments si actifs et si bruyants peuvent déplacer les proportions réelles d'intérêt et nous persuader que nous sommes devant eux en présence de tout ce qui suffit à Tâme humaine.

Personne ne garde longtemps cette illusion. Il se produit dans la vie des hommes des heures de silence, résultats d'événements, de causes générales ou personnelles. A ces heures, l'examen de notre existence s'impose: et alors, aussi inquiets que l'artiste, nous nous découvrons le regret cuisant d'avoir négligé ou méconnu ce qui, à l'aurore de la vie, nous paraissait l'intérêt absolu.

Dans l'agitation et la préoccupation du travail, — du travail, moyen indispensable pour vivre avec

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honneur et dignité parmi nos semblables, — gardons-nous d'oublier que le travail n'est pas cependant à lui seul le but de la vie. Nous sommes trop exposés à Terreur sur nous-mêmes.

Restituons donc ici à ce mot si beau, senliinentalite\ toute sa haute et heureuse signification.

Demandons à des hommes conscients de leur responsabilité de nous remettre en mémoire les proportions de valeurs et d'intérêt de notre vie morale.

Ce sont les philosophes, les savants, les poètes, les artistes que nous avons élus à cette mission de nous garder le vrai sens de la vie et de rendre, par l'éloquence que confère un don privilégié, des aspects nouveaux à des vérités immortelles dont le sens a été obscurci en nous par des formules trop longtemps répétées. Comme nous usons nos plus chères parures, ainsi nous deviennent étrangères, par un usage que l'attention n'accompagne plus, les paroles les plus belles ; et nous nous déclarons sans Foi lorsque le verbe antique ne nous émeut plus.

Reconnaissons donc aux artistes cette mission dinitialeurs ;mx vérités permanentes : car c'est l'arl aussi, et peul-ètre surtout, — puisque cette expression des sentiments liumains ne peut se soustraire à la nature, — c'est l'art qui renouvelle le verbe en découvrant toujours à nouveau les origines de nos émotions. C'est à lui qu'il appartient de nous ramener au sens des intérêts réels d<' l'humanité, et de nous émouvoir par des formes d'expression en rapport avec notre être d'aujourd'hui.

GUSTAVE GEFFKOY(i)

Il est des gens qui ne peuvent se consoler de ce que les musées soient gratuits et non payants comme les musées étrangers. Gustave Gelîroy n'est pas de cet avis, et, obéissant à son goût pour l'apostolat, qui lui avait fait presque réussir les iMusées du Soir, il ouvre non seulement les portes du Louvre, mais celles de tous les musées d'Europe à tous les hommes de bonne volonté. Sa présence les accueille, et ce grand écrivain, dont le seul livre V Enfermé assure la gloire, se fait professeur d'esthétique à la disposition de tous. Il enseigne, encourage, enthousiasme les artistes, leur crée un public averti, sans lequel il n'est pas d'art possible, car c'est l'atmosphère si féconde du passé, qui permit la floraison des riches natures d'artistes qui eurent la bonne fortune de vivre en communion d'esprit avec leur temps.

L'auteur de la Bretagne^ des Pays d'ouest, livres admirables où les plus beaux paysagistes sont dépassés, et qui aidèrent peut-être de nobles vocations, s'était préparé par l'admiration et la compréhension de la nature à la rencontre des grands Maîtres. Il s'est élevé, selon la parole de Gœthe, à la haute com-

(1) Publié dans le Temps, janvier 1906.

préhension de Tart, et son œuvre nouvelle en est le témoignage ardent et absolu.

On lui doit de longues années d'enseignement dans les livres et les journaux ; il est honoré de la confiance des amateurs qu'il a formés, de l'attention respectueuse des artistes qu'il a soutenus. L'État lui a conféré ses honneurs officiels. 11 aurait pu se réfugier dans la tour d'ivoire légendaire : il préfère la vie, et fait du grandissement de son action sa forme de repos. 11 est juste que ce soit un artiste qui le remercie de ce long labeur : ce sont les artistes les premiers juges et témoins de cette belle vie, ils savent le profit qu'ils en ont tiré.

Je n'ai pas de mandat collectif, et je suis presque suspect puisque je suis l'ami de Gustave Geffroy, et que je suis parmi ceux qui lui doivent le plus : avoir reçu le bien ne dispense pas de proclamer la vérité.

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