PREMIÈRES ANNÉES D'EUGÈNE CARRIÈRE
(notes écrites en février 1906)
Ceux qui furent élevés parmi les familles riches en enfants peuvent seuls se rendre compte de ce que peut être Tenfance de celui qui arrive le dernier sur neuf frères et sœurs. Ou bien il est le jouet de la famille, l'enfant gâté, ou celui qui encombre la turbulence et la vivacité des jeux des aînés. Dans ce cas, sa situation est propice à la méditation, et s'il est doué d'une âme contemplative, sensible aux formes de la nature, la communication se fait tôt avec elle. Il est rare aussi que le superflu de tous ces nombreux berceaux et que la richesse et le nombre des jouets le dispense du désir. Son imagination s'exerce tôt à parfaire le jouet rudimentaire.
Dans cette petite foule où les intérêts déjà se classent, et où le mien et le tien prennent un sens exact, le petit apprend de bonne heure qu'il ne faudra compter que sur lui-même. Ainsi se forme une petite personnalité de réel et de rêve. — Mon père, presque toujours absent, retenu à Paris par ses affaires, nous avait laissés sous la direction absolue de notre mère. Jamais femme ne fut plus généreuse, plus résignée. Se sacrifiant aux siens, elle trouvait
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encore clans ses maigres ressources la joie de la chantera ceux qui l'entouraient. Comment cela fut-il possible? La nature l'avait créée riche, et la société l'avait faite pauvre; elle vécut toujours selon sa nature première. Un enseignement si magnifique fui pour moi le soutien de toute ma vie, et dans mes heures d'incertitude je reviens à ce berceau, et je lui demande la preuve de ce que je suis : j'y trouve toujours la réponse nécessaire. L'homme vit toute son existence sur son enfance. Quel malheur qu'on le sache si peu I Que d'êtres écrasés au berceau !
Je me vois assis près de la fenêtre d'une grande chambre ; je sens que ma mère est près de moi, elle travaille aux vêtements de ses enfants. Je regarde le toit énorme d'un grand bâtiment moyenâgeux qui nous fait face. Les pigeons, les hirondelles s'y donnent rendez-vous, et cela m'est un spectacle de grande distraction pour mes yeux d'enfants.
Ma mère aimait la lecture et avait des sentiments religieux, ce (pii m'amena à fréquenter les églises. De bonne heure, je me plaisais fort à la cathédrale de Strasbourg ; ses ombres mystérieuses, ses statues, les beaux vitraux incompréhensibles comme sujets, mais si riches aux yeux, toute la pompe religieuse me séduisait fort. Je passais ainsi par l'éducation mystique commune à tous les hommes de notre lemps, et sans laquelle on ne peut les comprendre ; un si long passé de sentimentalité religieuse ne s'efface pas aisément. Je pris donc part aux procès-
sions, pèlerinages, et à tous les exercices religieux en usage. Mon imagination se complaisait à tous ces spectacles. Je fis mes études chez les frères des Écoles chrétiennes et j'y appris ce qu'il est d'usage d'y enseigner. J'apprenais facilement et vite, mais les exercices d'imagination seuls me séduisaient, et je restais très fermé à tout ce qui avait un caractère scientifique. Je dessinais d'après des images et assez facilement. Je me livrais ensuite à des compositions variées sur les incidents de la vie qui nous était habituelle. Je me livrais aussi à des essais littéraires, généralement philosophiques. Jusqu'à mon entrée à l'académie de dessin de Strasbourg, je m'étais tant exercé que j'étonnais les professeurs de la facilité de mes copies des modèles, lithographies de Julien ; mais je copiais avec une telle patience et application que j'eus les succès dans ce genre. Je passai ensuite à la bosse, et de là je voulus ne plus dessiner que de nature, les feuillages, arbres. Je dessinais partout et tout ce qui s'offrait à mes yeux. A quinze ans on me mit en apprentissage chez un lithographe. Mais ce métier était si minutieux, si dénué d'intérêt que je dessinais tout le temps pour moi. Ainsi je devins un très habile compositeur d'ornements et de vignettes, qui étaient alors fort à la mode. C'est ce qui me permit longtemps de vivre et de soutenir mes études et mes recherches. C'est sur ce fond, dénué de toute esthétique et de la moindre éducation d'art, que je m'appuyais pour ne pas désespérer aux moments des dures épreuves.
ÉCRITS i09
Le mol lithographie aujourd'hui évoque des idées d'art, mais la lithographie industrielle était le contraire de tout art. C'était le milieu le plus borné qui fût
(/c/ s'arrête le manuscrit inachevé.)
FRAGMENT
(février ou mars 1906)
C'est une idée acceptée, que nous avons tous en nous un être double, que nous ignorons, mais qui ne prend pas moins part à notre vie. Chez moi ce sentiment est si vif que je crois devoir le dire. ^lon être extérieur est presque complètement en désaccord avec mon être intérieur, auquel j'ai dû obéir toute ma vie sans discussion. Mes idées [faites] de lectures ou de relations ne subissent aucun changement, grâce à cet être irréductible. Autant que je me juge pur d'estime, autant j'ai de confiance dans cet être inconnu qui m'a gardé et soutenu. C'est une force très noble et très pure, sans compromission, avec un culte de l'absolu qui m'aurait mené aux derniers sacrifices, si la chance ne m'eût épargné ces occasions.
C'est maintenant seulement que j'ai une sensation très nette de cette double personne, que rien ne m'avait révélée aussi fortement (1).
(1/ Ces lignes, ('«cri tes par Eugène (barrière peu de jours avant sa mort, lurent confiées par lui à son 11 Is dans une enveloppe portant la suscription : « Pour mon René ».