‹ Écrits et lettres choisiesChapitre 17 sur 22 · FRAGMENTS DIVERS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DIVERS

Sur le pardon des offenses et la vengeance. Sur le bien que Ihonime retire de la faculté de pardonner.

Sur la sérénité qu'il retrouve en lui-même.

Le pardon donne le vol à toutes les inquiétudes : plus de troubles, plus d'angoisses, une lumière a chassé les nuages, et l'esprit reprend sa liberté de penser; Thomme de pardon voit Tavenir, tout pour lui est réglé dans le passé, et seul le bien, la source de vie que lui ont léguée ses ancêtres, lui est visible. La clarté sur l'avenir est pareille à la lumière que projette sa liberté d'esprit sur le passé, tout lui est cher parce qu'il profite de tout. L'esprit de vengeance est fait du souvenir de toutes les oifenscs, les personnelles et les collectives, celles du présent, celles du passé ; l'avenir en recèle encore la menace, le trouble est dans l'esprit, l'impossibilité de satisfaire sa rancune inspire la haine de tout ce qui existe, lout est soupçon et fureur. Le passé est un souvenir horrible où le mal se dresse ; l'héritage des ancêtres, une loque odieuse, rien ne vient adoucir le cœur de rhomme qui admet la vengeance. Les offenses se grossissent comme l'eau des torrents à chaque heurt

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de pierres... Le passé le hante, le présent l'oppresse et l'avenir lui paraît haïssable. Il se concentre sur lui-même, menaçant et craintif.

Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés

Paroles de lumière et d'apaisement, de libération pour tous les offensés ; ils n'ont rien à régler avec le mal, puisqu'ils le laissent ; ils l'ignorent, courent au soleil, laissent les larves dans les ténèbres.

Pardonnez, pour être bon. Pardonnez, pour être forl. Pardonnez, pour être en possession de toutes vos facultés pour la conquête du bonheur.

Sur la louange.

Il faut mériter la louange, mais sans qu'elle soit le but de nos travaux; pour cela éviter les personnes qui par leur facilité de louer nous tromperaient sur nos mériU's, et nous exciteraient à la vanité. Le péril de la louange est de nous écarter de ce qui la mérite réellement, c'est-à-dire du travail en lui-même sans autre penséequedenons développerpar lui. L'homme qui prend plaisir à s'entendre louer devient de plus en plus étranger à son travail, et ainsi la proie des flatteurs. Ainsi la vertu a sa récompense en elle-même, puisqu'elle nous donne plus de forces pour vivre, et nous écarte du mal, qui est notre ruine. Nous ne devons donc pas rechercher la louange pour avoir suivi notre bien, et la seule louange que nous pouvons dé-

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sirer, c'est restiinc des personnes qui ont donné à cette forme de pensée le même intérêt que nous. La louange des autres est à fuir, puisqu'elle nous fait croire que nous agissons accidentellement, et nous mène ainsi à l'orgueil qui nous sépare de nos semblables, lorsque tous nos actes doivent tendre à la réunion à ce qu'ils ont de bien en eux, à l'amour du prochain et à la compréhension de la nature.

Est-il possible qu'il y ait une faculté humaine qui ne soit donnée à Ihomme pour accroître ses éléments de vitalité et de perfection ? La raison, la critique doivent toujours être des éléments d'affirmation.

L'esprit du mensonge trouve sa distraction dans les apparences. Le mensonge trouve sa source dans la paresse de l'esprit, auquel répugne de faire l'effort pour se rendre compte des causes. L'esprit de vérité trouve une jouissance complète dans la joie que lui donne la découverte des causes profondes de toutes choses ; sa vie s'en trouve ainsi prolongée, la sécurité acquise par la conscience d'une raison certaine de vivre. L'esprit de mensonge s'épuise vite par sa stérilité et son manque de renouvellement. Par l'esprit de vérité tout s'élargit et s'étend.

Supprimer les difficultés, c'est supprimer l'expc rienoe.

Pour qu'une action soit agissante, il faut que le sentiment dépasse le raisonnement. Le raisonnement est une raison individuelle, le sentiment est général. Le sentiment est éternel, le raisonnement n'existe que sur Tinstant.

La vie des hommes leur paraît misérable, parce qu'ils s'obstinent à ne penser qu'à leurs faiblesses et jamais à leurs forces.

En dehors des cas anormaux d'infirmités, il n'y a guère d'individu qui ne soit propre à une vie qui lui permette le développement de son activité.

La superstition de la misérable condition de Thumanité est absurde et vient d'une mystification spoliatrice des droits du plus grand nombre. C'est en répandant cette déplorable erreur, que les hommes se résignent à l'humilité à l'égard deleurs semblables et à leur propre déchéance. La condition humaine est heureuse, la nature a fait de l'homme l'animal le plus complet, le plus libre de lui-môme; il est le plus subtil, le plus vif et le plus fort par ses ressources d'imagination et l'assimilation de tous les moyens d'olfensive et de défensive. Les armes qu'il a trouvées contre sa propre espèce sont la preuve la plus formidable de ce qu'il aurait pu créer au profit

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de son bonheur, s'il n'avait tourné ses plus actives facultés [vers] sa propre destruction.

Il faut faire un nouvel examen de notre conscience et savoir plus justement ce que nous possédons de forces, afin de les exercer au profit de notre bonheur. Les faiblesses deviennent alors négligeables, et en fait elles se trouvent amoindries par le développement de nos forces.

La nature a fait l'homme fort et riche de dons; il faut se le redire ; et l'homme, par sa cruelle inclination à la domination de [ses] semblables, a forcé les hommes à ne voir que leurs misères, résultat de leur propre inconscience.

Combien il est difficile de ne pas souffrir des peines passées ! Notre bien-être de l'instant établitune constante comparaison, et nous souiïrons injustement des efforts qui nous ont permis de triompher des obstacles. Seule la conscience de l'effort continu vers un but très haut nous éloigne de ce triste senlimenl.

La peine est le propre de l'homme; il faut qu'il se résigne à la souffrance, elle forme la plus grande partie de son existence.

Comme sur un grand ciel sombre se détachent de rares étoiles, ainsi se représentent [en] notre vie, sur un grand fond de souffrances, les lumières qui en sont

les fleurs. Plaignons ceux dont les ciels blêmes et mornes ne contiennent aucun espace noir ni éclatant, et résignons-nous à la douleur, source de la seule joie pure.

L'homme sera toujours un être en préparation.

La plante donne des fleurs et les fleurs, tombant vers la racine, lui font un engrais. Il en est de même de l'homme.

La tristesse vient de Tégoisme, c'est-à-dire que l'homme, qui ne prépare pas sa vie pour un autre, ferme sa vie, — fait l'œuvre d'un égoïste. 11 se sépare des hommes : de là vient sa tristesse.

Comme sous une glace où se sont figées les stériles manileslations des dominations des hommes, coule la vie impétueuse des espoirs humains. Sous cette couche, qui se croit immortelle, parce qu'elle est immobile, le flot humain travaille et pense; il aboutit à nous qui nous sentons son témoignage présent, conscient de son labeur ininterrompu, comme la nature éternel.

Les artistes, les penseurs sont des hommes qui se réjouissent de leurs découvertes mutuelles, et non fies pitres qui senvient leurs grimaces.

Ss/

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Ce que l'on me rappoiie contre un vérilablc artiste, je ne le crois pas : il est trop esclave de son rêve. Seuls les pleutres ont leur temps à eux pour commettre l'infamie.

La première et la plus utile des sciences, c'est d'être informé sur la valeur et Torigine de nos sentiments naturels. Si Thomme savait d'où il vient, il saurait où il va.

Un schéma n'ade valeurquepar cequ'il représente : le geste inconscient et le geste de la pensée...

La vraie- science rapproche les hommes, la fausse les sépare par Torgueil.

Comme par les ponts modernes, les hommes sont séparés par un savoir spécial. (Pont de Bonneuil : éloignement.)

L'homme n'est pas une boule. C'est une conscience. Il ne faut pas qu'on lui supprime par l'uniformité les occasions de le sentir. Que deviennent les ponts, qui réunissaient les rives, et qui maintenant les cachent et les interrompent?

Il y a la géométrie morte et la géométrie vivante :

le cercle qui est un trait autour d'un vide, et celui qui est le symbole du monde. Ainsi de toutes formes

d'expression

Les ingénieurs comprennent le monde comme un jeu de boules, bien uniforme, pour que la boule roule sans arrêt.

La forme plastique est le premier élément que l'homme a pu consulter. C'est un livre que Tart a ouvert et que Ton doit interroger constamment.

Les grands siècles d'art sont les grandes époques de la conscience, les périodes où un certain nombre d'hommes avaient la conscience de l'unité humaine, où s'intéresser à tout n'était que s'occuper d'une seule chose.

Les vertus humaines sont seules des vertus artistes.

L'exaltation de nos forces dans l'action, la consolation dans la douleur sont les demandes constantes des hommes.

La sculpture gothique par le sentiment est devenue savante. C'est l'amour qui mène à la science, c'est-

à-dire au besoin de mieux connaître et comprendre Têtre aimé.

On piétine les hommes en masse. On défend de marcher sur les terres ensemencées. L'humanité est une terre pleine de semences variées : on n a pas encore fait défense de la fouler aux pieds.

Chacun pour faire son chemin passe à travers ce champ, et détruit sans conscience tout ce qui germe sur son passage. Il y a les grandes routes des masses barbares, les sentiers des individus : partout des sillons de mort.

La vie se défend toujours. Il faut donc espérer.

Paroles prononcées aux funérailles du peintre Fanlin-Lalour.

Heureux ceux qui se préparent glorieusement à la mort !

Quel est parmi les artistes celui qui s'y est le mieux préparé que Fantin-Latour ? Nous offrons à sa compagne, qui l'a si noblement soutenu dans le bel exemple quil nous laisse, notre gratitude et l'expression de notre chagrin.

CONVERSATIONS AU CRAYON ( l)

[Novembre U)o5 — Mars 1906.)

Il n'y a de vi-ai que ce qui est d'accord avec l'éternel. L'accident n'est pas vrai.

Nous pensons avec horreur à un cadavre, et en j)ensant qu'il n'est qu'une apparence temporaire, nous nous reprenons dans cette idée que l'esprit seul est réel, puisqu'il est éternel.

L'idée est juste et belle (2) : c'est que le bien triomphe du mal et que nous devons nous exercer à n'admettre que le bien, en refusant au mal sa réalité.

Le mont Palatin est l'histoire véritable de la création du christianisme dans des couloirs sinistres et {profonds comme des puits. On vous dit : école des

(1) V. Avertissement y p. 10.

(2) Il est question de la mind-cure (application de la foi à la guérison des maladies par la négation du mal).

esclaves..., etc. ; — et au-dessus le cirque, où tout le monde était destiné à amuser l'empereur...

La campagne romaine est une ruine magnifique.

Naples nous a donné des spectacles extraordinaires d'humanité passionnée et misérable.

Rome, très beau et plein de belles surprises. Raphaël, c'est une intelligence d'art inoubliable et féconde. On ne le connaît pas en dehors de Rome.

Comme Gorki fait paraître rococos les naturalistes français ! Aucun de leurs personnages n'a d'inquiétudes supérieures. Ce manque de dédoublement est le contraire de la vérité.

Seulement ils ont donné au document réel l'importance du but. Dès que les moyens l'emportent, l'art fléchit. C'est ce qui a rendu possibles en peinture toutes les exagérations de procédé.

On n'a pas tout fait lorsqu'on a fini son œuvre ; le devoir est de la répandre le plus possible. C'est un devoir vis-à-vis de soi et des autres.

Les gens se servent les uns les autres. On ne sait jamais dans quelle mesure une œuvre moyenne peut servir de point de départ à une pensée intelligente.

Lorsque le lien est coupé, on ne s'explique plus les parties. C'est une bonne façon d'expliquer la synthèse. La synthèse demande de Tordre, de la classification, delà méthode de comparaison, qui donnent à tous nos actes leurs véritables proportions et significatives dans l'ensemble de notre vie.

{Conversation avec Auguste Bodin.)

Toujours on finit par ses propres fautes et non par celles de l'ennemi.

Authenticité n'est pas vérité ; pas plus que le moulage n'est de l'art. C'est le sens qui est vrai.

La vérité n'est pas le fait brutal, mais seulement ce qui est conforme en lui au but de la destinée humaine.

C'est l'amour qui rend clairvoyant.

Vous avez fait de tous ces grands artistes du passé Jes contemporains vivant en vous.

On ne sait pas combien un homme qui a un idéal très haut est bienfaisant pour tous. On ne peut être bas en connaissant les héros de la beauté. C'est pour- ([uoi je trouve que l'admiration est la forme supérieure de la reconnaissance, et c'est le sens do mon admiration pour vous, mon cher grand Rodin.

Il faut mettre le plus d'existences possible dans la sienne, c'est le seul moyen de supporter ce que la vie nous apporte et d'être prêt à tout.

Les moments où l'homme sent ses facultés en état de se réunir à la nature générale sont très rares. Ce sont des instants où il se trouve au-dessus de ses habitudes.

Vous savez combien les plantes et les coquillages se forment par feuillets successifs sur un noyau central. C'est ainsi qu'il me semble que l'homme doit se créer en lui une forme qu'il offre aux événements qui se modèlent sur elle et que, finalement, les causes intérieures et extérieures se confondent vers l'unité.

Une plante qui fleurit est près de [sa] fin. Elle ne peut pousser qu'en épuisant sa sève. Chaque horizon nouveau est un pas vers la fin.

La vie, c'est la préparation à la mort, — de chaque jour, — chacun sans le savoir nous désalTectionne de la vie, et alors nous consentons à courir le péril de la niorl .

(Vest affreux, la maladie. On ne dispose plus de soi.

Elle nous apprend combien les hommes sont nécessaires les uns aux autres.

Un enlizement dans l'insensibilité ! Quel est l'homme qui accepterait, pour échapper à la souffrance, le don de Tinsensibilité ? C'est la mort morale.

Ouand les héros de Gorki invoquent le nom de Dieu, cela donne de Tair. Le fait d'espérer est admirable.

11 la ut estimer ce qu'on a pour en jouir

Quand on est sensible à la beauté, on ne peut rien faire de mauvais : la bassesse du mal vous dégoûte.

.. Je me disais : quoi! Toujours faire la même

chose? Comment sorlir de là ? El j'ai eu alors celle révélation qu'il fallait resler le même, mais grandir, ce qui esl la façon véritable de se varier. Il faut multiplier le nombre des rapports.,.

^/ Il faut retourner aux origines de nos émotions. La ^ sensation continue ne peut pas suffire, il faut qu'elle constitue un sentiment, qui est la vérité humaine.

Le dédoublement de l'ûme humaine est à la fois sa beauté et son danger.

La merveille, c'est que tout est pareil et différent à la fois.

Cela modifie l'orientation de nos pensées, un enfant. Un célibataire est incompréhensif. Un homme sans enfants ne devrait pas être appelé à une fonction. Celui qui ne donne pas de gages à l'avenir n'a pas droit à la direction.

Un homme qui se prend en toute sincérité comme point de départ rejoint la généralité. Marc-Aurèle est général parce qu'il parle de lui-même à luimême.

Les hommes sont comme les araignées : ils passent leur vie à tisser la toile qui les supportera ou les lâchera au moment [imprévu] des événements.

On est plus porté à se faire une distraction des événements, qu'un enseignement. De là le désir des violences et du retentissement.

Ne nous mettons pas la mort dans Tame, et puisqu'on nous dit d'espérer, espérons!

Je suis comme un arbre qui peut toujours repartir de sa sève. Je ne veux laisser aucun espoir.

L'amour sincère pour les autres hommes nous donne une force invincible qui triomphe de tout.

Mets-moi en face du ciel, comme devant la mer.

Caen, 4 septembre 1878,

A Mmi: Eugène Car m ère

Chère et bonne Sophie,

Merci pour la bonne lettre et pour la promptitude de ta réponse ; je veux aussi que tu ne m'attendes pas et je m'empresse de t'écrire.

Je suis heureux que la petite Lilie se porte bien, mais je remarque que sa maman est indisposée, et cela me chagrine. Je ne veux pas que tu te prives et (pie tu fasses des économies pour moi. Je n'y tiens pas. La plus belle des économies pour moi est ta santé et je veux que tu la conserves; ne fais donc pas de mauvais calculs, tu me ferais du chagrin et rien de plus.

Comme lu vois, ma bonne amie, je ne me plains pas et, en somme, nous en verrons la fin bientôt. Ayons patience tous les deux. J'ai bien dormi et j'ai rêvé que je te revoyais avec la petite. J'étais content, comme tu penses bien, mais la trompette a terminé mon bonheur en sonnant le réveil, et là-dessus je t'ai de nouveau perdue. Nous avons fait aujourd'hui cinq heures d'exercice et j'en suis dreinté ; cette vie de soldat ne me va pas, heureusement que ce n'est que 28 jours, sans cela je crois que je me sauverais carrément. Ma chère petite Sophie, il ne faut pas trop travailler et j'aime mieux que tu ne travailles pas du tout, si ta santé doit en souffrir. Sois raisonnable, n'est-ce pas ? Je suis certain que tout le monde t'aime bien à la maison, vas-y quand tu pourras. Que fait ta mère et ton père aussi? Sont-ils venus te voir? Souhaite-leur le bonjour et embrasse-les pour moi. Je te remercie, ma femme bien-aimée, pourles timbres poste. Ne m'envoie rien, je n'ai besoin d'ailleurs que de peu de chose. Je suis heureux de tes baisers, ma chérie; soigne-toi et embrasse cette chère enfant pour son papa. Je t'embrasse mille fois. Ma chère Sophie, en attendant de te revoir ne m'oublie pas et pense quelquefois à celui qui pense à toi toujours.

Encore un baiser, ma chérie. Ton mari qui

t'aime.

Eugène.

Ne mets pas artiste peintre sur l'adresse, mets : Eugène Carrière, réserviste au 36^ de ligne, 3^ bataillon, 4* compagnie...

3 mai 1884.

A M. RoGEK Marx

Cher Monsieur,

J'adresse mes remerciements sincères au critique aimable, si gracieux pour mes œuvres; mais à l'homme de cœur qui, généreusement, me tend la main pour me faire sortir de la foule, je voue ma profonde reconnaissance.

Votre article, cher Monsieur, a été une joie pour les miens; pour moi, c'est un lien qui m'attache à vous, et c'est en me félicitant de votre sympathie que je me dis de cœur votre tout dévoué.

28 décembre 1885.

A M. RoGKu Maux

Cher et bon ami,

IMon pauvre fils a rejoint le votre. Je vous embrasse et vous remercie de ce que vous avez fait pour lui.

Paris, 'M mai 1886.

A M. .Jean Dolknt

Cher et excellent ami Dolent,

Votre précieux témoignage d'amitié suffirait à me consoler de mon échec aux médailles. Rater une satisfaction d'amour-propre et y gagner l'assurance d'une aussi charmante amitié et une si profonde sympathie pour son art n'est certainement pas un malheur.

Je vous remercie, cher ami ; j'avais pris note de ce que vous cherchiez à me faire comprendre, et mon espoir en avait été très ébranlé ; cependant il me paraissait difficile que tous ou à peu près étaient de cet avis. Je suis flatté qu'on me croie tant de ressort. J'espère justifier cette opinion, quoique, vraiment, c'est un guignon : l'année passée, grâce à ma récompense, l' Etat m'acheta mon tableau; par malheur, j'avais répondu pour un de mes frères pour une somme équivalente à mon tableau : tout le paquet me fut saisi, il me resta ma médaille. Total, 260 francs, j'avais 3oo de cadre à payer. Heureusement le prix Bashkirtseff me tomba des nues. Je pus payer mon terme ! Cette année je n'ai rien, mais mon tableau me restera. Je pourrai meubler mon atelier! Tout ça, cher ami, est pour dire que des personnages, qui étaient prix de Rome à 25 ou 28 ans et décorés à 3o ou 35 ans, et qui

parlent de leurs misères supportées pour l'amour de l'art, ont peut-être torl de me trouver pressé à 87 ans de donner du pain à mes petits.

J'ai commencé un tableau et une esquisse pour le Salon prochain. Malgré tout je cherche à satisfaire ce besoin qui me presse de me développer et d'aftirmer ce que j'aime. J'y gagnerai bien des ennuis, mais je prouverai à des amis comme vous que je n'étais pas indigne de leur estime.

A mercredi prochain, cher ami, et mes compliments à M. votre père. Ma femme se joint à moi.

Quant à ce cher Valadon, je crois que j'en suis content. Je lui ai prouvé que je désirais son succès; il le sait.

Tout à vous de cœur et merci.

Votre ami dévoué.

Strasbourg, 11 août 1886.

A M. RoGEH Marx

Cher ami Roger,

Merci de votre lettre si alïectueuse; nous sommes tranquilles maintenant, la petite Margot est rétablie, et le séjour, court, il est vrai, que nous avons fait à

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la campagne a considérablement changé à son avantage toute ma petite famille. Nous pouvons donc, je crois, supporter le bonheur qui nous viendra ou les tuiles qui nous tomberont; ce dernier article est généralement moins demandé, mais arrive plus souvent. Je vous ai fait du chagrin en venant avec mes ennuis vous rendre vos souvenirs encore plus amers, s'il était possible ; vous me pardonnerez cet égoïsme, on se complaît à raconter ses peines à ses amis et on oublie celles qu'ils ont eux-mêmes. C'est humain, il est vrai, mais ce n'est pas juste

J'ai vu beaucoup de beaux ciels; c'est ce qui m'a frappé le plus, dans ce petit voyage; un paysage près du Pdiin aussi fort beau. Les petits enfants allemands avec leurs yeux bleus et cheveux paille sont bien curieux. Enfin tout cela, cher ami, me donne grande envie de revoir notre cher Paris qui contient tout ce que l'on peut chercher ailleurs et en plus tous ceux qu'on aime, les rares que l'on peut aimer et qui ne se retrouvent nulle part. Quel abîme, cher ami, entre ceux qu'on appelle nos semblables !

Naturellement beaucoup d'Allemands par ici. La citadelle de Strasbourg en est bondée, une fourmilière en délire; tout ce monde parqué et discipliné, marchant comme des marionnettes. Moralement et physiquement, il y a des gens, — et môme des Français, — qui admirent sincèrement, à ce qu'ils disent; pour moi je rapporte une horreur profonde de ce mécanisme (;t en même temps une grande espérance : il me paraît impossible qu'une race qui ne nous ap-

LETTRES li^3

porte que la barbarie enrégimentée puisse un jour prévaloir contre le génie franç^ais si expansif et si

libéral

Je vous reverrai la semaine prochaine, heureux et content de vous voir et de retrouver mon atelier. Jevous embrasse, cher ami ; à vous de cœur.

1(5 mars 1887.

A M. Jean Dot-ent Cher ami Dolent,

Merci, cher ami, je vous suis bien reconnaissant de^ vos préoccupations à mon égard. Nous causèrons^ <lemain.

Rien de nouveau ; mes tableaux sont partis. J'ai beaucoup pensé à Mlle Jeanne, au chien, chat et au mou, sans oublier les terrines blanches et noires,, ainsi que le bitume gris et le mur si curieux avec son lierre modeste qui court le long de la petite bande de terre noire. Je suis bien heureux que ce spectacle délicieux vous soit resté dans l'esprit, il ne s'est pas CiTacc (kl mien.

Compliments au bon père et baisers à la petite Jeanne.

A demain, cher ami, et croyez à vous de tout cœur

Eugène Carrière.

i'S^ ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

28 mai 1888.

A M. Roger Maux

Bien cher Roger,

Je vieiiè vous dire tout le plaisir que m'a causé la lecture des pages où vous exprimez si bien votre état d'esprit.

La grande fraternité de goût qui existe entre nous et que chaque page confirme, de plus en plus, resserrerait, s'il était possible, les liens affectueux qui nous unissent. Rien ne m'est plus sensible que votre description du romantisme, la recherche du décor, du surhumain. Vous avez raison de nous dire que nous sommes las des recherches de nos pères ; leurs aspirations de réaliser en dehors de nous les conduisaient fatalement à défigurer Tètre humain. Leur idéal était louable puisqu'il tentait de nous élever à des degrés auxquels nous n'aspirons plus. Désabusés des panaches et des bannières, nous nous sommes contentés, comme vous le dites fort bien, de regarder en nous-mêmes, et sans trop de honte nous nous résignons à être des hommes, et sans pessimisme, mais avec un peu de mélancolie nous a'egardons autour de nous. Sans refuser nos louanges et nos applaudissements aux vainqueurs,

nous ne pouvons nous garder de penser que les appelés paient presque toujours les fleurs des couronnes des élus.

Merci, cher ami, d'avoir associé mon nom à votre œuvre et de tout cœur vous me savez votre affectueux ami.

23 juin 1889.

A M. Jean Dolent

Cher ami Dolent,

Merci de votre bonne lettre. Je suis vraiment confus du mal que je vous donne ; vous m'avez déjà donné tant de preuves de votre amitié généreuse que je n'en suis plus à les compter. Après deux jours de cruelles souffrances ma femme vient de mettre au jour une petite fdle, cela fera la quatrième ; l'enfant îst superbe et s'annonce comme voulant prendre Dart à la vie. C'est peut-être un fichu festin auquel lous l'invitons. Si la vie me laisse le temps de lui ^réparer les premiers plats, je serai heureux. La naman se porte bien, autant que cela est permis iprès de pareils combats.

J'aime à espérer que d'ici quinze jours tout ira bien- Le pays est superbe et les enfants s'y portent à avir ; la mer et la terre nous apportent leurs senteurs, t toute cette odeur de chaque plante, de la vague,

OÙ tout se fond en une atmosphère intense me lait penser à celle de Paris, qui nous apporte toutes les passions et les ardeurs de cette humanité si vibrante -et si compliquée, qui nous coudoie dans nos rues ; la ■campagne, c'est le repos et, j'espère, la reprise de son être. Paris, c'est là où nous nous retrouvons, car ses senteurs à lui nous apportent l'esprit de ceux que nous aimons et dans lequel nous aimons vivre. J'envoie aujourd'hui le tableau de Clemenceau à 'GelTroy pour qu'il le lui remette.

Tous nos baisers à Jeanne et au grand-père, et à vous, cher ami, avec notre reconnaissance nos plus affectueuses amitiés.

iBienà vous de cœur.

30 juin 1889.

A M. Roger Marx

Cher et bon ami,

Je vous remercie de tout ce que vous me dites. Vous savez combien l'écho est vif chez moi de tout ce qui vient de vous. Je vous remercie aussi de l'alTec-j tueuse estime que vous témoignez à ma pauvre femme qui est en effet bien dévouée, et le travail si absorbant <|ue lui donne cette nichée d'enfants est vraiment bien

dur. Il y a des moments où je considère ma compagnie d'enfants avec terreur ; certes la logique de la vie est juste, mais comment pourvoir à toute cette petite humanité ? Heureusement qu'il y a une certaine part d'insouciance dans l'esprit de l'homme, car la responsabilité assumée par un père de famille est tel ri fiante ; ce qui me rassure, c'est d'avoir trouve des appuis pleins d'affection. Les plus mauvais jours me semblent passés. La chaleur si expansive de votre nature d'artiste a fait naître des sympathies précieuses. Après avoir été tout seul à me soutenir, la persistance de votre elTort a fait se grouper quelques esprits généreux qui, d'accord avec vous, m'ont rendu la vie plus facile et l'espoir plus certain. Je serais heureux si je pouvais arriver par un développement continuel à justifier le crédit que vous m'avez

fait et faire honneur à votre afTection

De tout cœur, cher ami, bien à vous chaleureusement votre dévoué.

G mars 1890.

A M. RoGjiii Marx

Mon cher Roger,

Ily a si longtemps que je voulais vous écrire, et sans cesser de penser à vous, j'ai toujours et encore remis.

Il est difficile de dire à un ami qu'il ne nous quille pas de Tespril et qu'on ne soit pas plus prompt à lui écrire, et cependant cela est, mon cher Roger. Je viens encore d'avoir des craintes pour un de mes enfants, et après ce sera un autre. Quel rôle douloureux que celui de père de famille ! A chaque instant il y a un autre accroc. L'égoïsme parfait doit presque être le bonheur, mais cela n'est pas à la portée de tout le monde. Nous cherchons sans trouver une autre solution ; je crois qu'il faut savoir se tenir à la résignation. Je suis très fatigué, cher ami, je cherche, et je fais des projets pour m'isoler et ne voir que quelques rares amis, les vieux surtout ; j'aurai une petite maison et un atelier à côté de Paris, et, sans quitter Timpasse Hélène où je trouverai toujours le tout-Paris, je pourrai travailler comme l'artiste doit le faire, seul en face de lui-même, sans être troublé par le monde.

Sans prétendre que tout Paris me poursuit, je suis cependant obsédé par d'aimables gêneurs et souvent impuissant à résister à des invitations pressantes. Je vais par la fuite éviter ce que je ne puis combattre. Il n'est pas possible qu'un artiste ne soit pas tout entier à son œuvre et je veux me replonger au milieu des miens et ne plus jamais en sortir.

A vous de cœur, mon cher Roger.

26 janvier 1891.

A M. Alphonse Daudet

(^.lier Maîlre,

j Mon cher ami (iustave GefTroy me fait part de votre gracieuse invitation. Vous pensez que c'est ivec joie que j'accepte le plaisir de passerune soirée )rès de vous.

Les rencontres sont des heurts ou des caresses, et e frôlement de vctre esprit si doux et si rare m'a aissé cette dernière sensation si précieuse. Permeltez-moi, cher Monsieur Daudet, de vous

xprimer ma sympathie bien afï'ectueuse et de me

ire votre bien dévoué admirateur.

Paris, 3 avril 1891.

A M. Alphonse Daudet

(^her Monsieur Daudet,

Vous m'avez garde dans votre bon souvenir, et de ion côté je ne vous ai pas quitté. La joie pure que Dtre amitié me doruie et la grande sécurité que je

trouve dans votre droiture me console de tant de -choses que j'ai rencontrées dans ma vie. Il m'a semblé en vous voyant et vous entendant que tout de même je n'avais pas eu tort de croire à ces idées simples, qu'on classe sous le nom d'illusions, et qui en réalité sont les plus indispensables à notre vie.

De pareilles rencontres, — si rares hélas ! — relèvent un peu la ligne d'horizon; et comme dans les «belles fresques des maîtres où si le ciel a sa part, le beau chant des arbres et des prairies, les miroirs des fleuves donnent à Thomme limage de son bonheur rêvé et de sa vie remplie, vous m'avez donné, cher Monsieur Daudet, la sensation de cette plénitude. Et en attendant le plaisir de vous voir lundi, je veux, en vous remerciant pour votre bonne lettre, vous ■exprimer ma profonde reconnaissance pour les heures pleines de charme que je vous dois.

Mes respectueux compliments à Mme Daudet, je vous prie, et croyez-moi à vous bien sincèrement! <lévoué. .

2S novembre 1892.

A M. RoGEu Mahx

Mon cher Ami,

Geffroy m'a communiqué la note du Rapide. J(j vous remercie pour la sympathie toujours si constant «que vous m'y témoignez une fois de plus. Croyez

cher l^oi^cr, que j'ai la mémoire bonne et que je n'oublie pas le passé et que c'est pour moi toujours grande émotion de m'en souvenir. J'ai vu Edmond de (loncourt ce matin; il m'a parlé de vous en termes tendres et vraiment affectueux. Ilm'aditêtreenchanté de votre étude et touché de la profonde connaissance ({ue vous aviez de son œuvre. Il m'a fait un très bel éloge pour la tournure que vous aviez donnée à cela et se déclare tout à fait satisfait de la forme. Je sais, cher ami, le cas que vous faites du jugement de cet iidmirable écrivain et je me fais un vrai plaisir de vous le dire.

28 février 1893.

A M. Roger Marx

Mon cher Roger,

Je lis avec émotion ce que vous inspire votre touchante amitié. Je sentais bien que vous étiez toujours présent pour moi. Je le suis aussi pour vous et souvent, bien souvent, je me retrouve avec vous. Vous aviez la belle jeunesse du corps et de l'esprit ii notre rencontre première, vous avez gardé malgré la maturité une sensibilité toujours en éveil, et je retrouve toujours en vous le même ami. Si bien vous .sentir est pour vous le gage que je suis de môme pour vous.

Tout va bien, cher ami, je vous dirai comment nous en sommes sortis d'une façon presque miraculeuse... La terrible semaine, cher ami, mais aussi quels bons amis autour de nous ! Combien le scepticisme est en dehors de la vie et n'est en réalité qu'un droit à l'égoïsme cynique que s'adjugent les êtres impuissants de cœur et d'esprit !

Nous voilà donc de nouveau rassurés et, comme le A^eut la vie, prêts à reprendre des forces pour de nouvelles douleurs, puisque la destinée humaine est de souffrir. Merci à vous, cher Roger. Nous serrons tendrement vos mains affectueuses. A bientôt, ami.

2 août 1893.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame,

Comme d'habitude je commence par des remerciements. Vous savez que c'est de la Sorbonne qu'il s'agit, car là encore votre si gracieuse sollicitude a eu son effet. Vous êtes la bonne déesse pour vos amis. Croyez, chère Madame, que je suis heureux de vous devoir quelque chose à nouveau, mais c'est de votre bonne sympathie que je suis le plus fier. Il y a longtemps que je veux vous écrire. Parti depuis quinze jours de Paris, j'ai erré seul à travers la Bre-

taii^ne. Vous savez combien les paysages nouveaux sont vile peuplés de figures aimées, et qu'on ne change que de place, mais le bagage que la vie vous a donné ne vous quitte pas.

Combien de fois ai-je pensé à vous et aux vôtres et demandé au garçon l'éternel « ce qu'il faut pour écrire », et me perdant en rêverie devant le papier...

Rien n'est plus fait pour la solitude que ce grand cloître de Bretagne, où la parole est basse, souvent incompréhensible. L'humanité dans ce pays est triste et en retraite, elle n'est même pas gardienne du passé. Elle le subit et y succombe, la foi est une routine qui fait partie de la coifïe blanche et de la robe noire ; les églises, de vieux coquillages vermoulus auxquels les guides font des réclames basées sur l'histoire, mais que le présent ne confirme pas.

Calvaires, châteaux, cathédrales, à de rares exceptions, sont des mystifications, les christs ont des allures de fétiches et les vierges d'idoles canaques. Le prêtre soigne sa mise, mais néglige l'autel, et, s'il se met en frais, achète rue Saint-Sulpice le plâtre peint qui représentera la beauté divine près des populations rachitiques. Ce que la pauvre humanité peut supporter de souffrances, il faut voir la Bretagne pour s'en rendre compte. Vivre tout de même, très vieux souvent, avec des goitres, des bosses, bancal ou tordu de la façon la plus pittoresque, mais aussi la plus désagréable, est un problème qui y trouve sa solution.

La mer bleue, 1res belle, esl seule vivante et éternelle, et berce de son bruit sourd et monotone tous ces débris du passé.

La forte impression que les choses disparues le sont bien, est intense dans ce pays. Les retours sont bien vains, il faut se résoudre à regarder au levant et se mettre en route pour l'avenir.

Rodin m'écrit pour me demander à quand le départ pour Guernesey. Je me mets à sa disposition, et bientôt. Madame, j'aurai à nouveau le plaisir de vous serrer la main, avec notre excellent ami Gcffroy.

Faites nos . meilleurs compliments, je vous prie, à M. Ménard-Dorian et à Mademoiselle.

Les enfants vous envoient mille baisers, et regardent les jolies bagues pour lesquelles elles ne vous ont encore rien dit, mais je suis chargé de vous en parler ; c'est ce que je ferai à Guernesey bientôt de tout cœur, chère Madame.

Respectueusement votre dévoué ami.

Nous sommes à Saint-Quay, près Saint-Brieuc.

Août 1S93.

A M. Jean-Dolent

Cher ami Dolent, Je vous écris de Rennes où je m'escrime depuisj

hier malin. Je vais chercher à me rappeler nos bonnes conversations, elles me tiendront compagnie. Vous savez en quel accord d'esprit je suis avec vous, et que ce que vous aimez m'est cher aussi, et le contraire de même.

Embrassez Jeanne et compliments au papa. Je pars pour la forêt de Brocéliande, à Montfort. Je vais m'attaquer à ses arbres et tâcher, si je peux, d'exprimer l'appel au ciel que la terre fait par eux.

Je voudrais vous faire plaisir en revenant, ce qui me rassurerait pour moi-même.

A bientôt, cher ami. Si vous voulez m'écrire un mot à Saint-Brieuc, poste restante, j'aurai plaisir à vous lire.

De cœur à vous et aux vôtres et le bonjour à Morice.

20 janvier 1895.

A M. Georges Rodenbach

Cher poète et ami,

Sous le Voile du Silence vous avez trouvé la conli nuité de la vie clernelle, et avec un charme rare vous avez fait pressentir sa puissance et sa supériorité sur l'agitation de raclivité apparente et éphémère.

Je vous remercie, cher ami, et voudrais que vous

sacliiez tout le plaisir que me donne voire sympathie d'une si poétique et noble expression. Rien ne pouvait m'être plus sensible que le témoignage du Poète du vrai mystère.

Je suis, cher ami, tout à vous dans une reconnaissante émotion.

Votre ami.

Avril 1896.

A M. Georges Rodenbâcit

Cher poète,

Par quels pouvoirs supérieurs à nous quatre mots qui s'appellent et dans le même son musical se rejoignent ont-ils tant de puissance ?

C'est votre charme à vous mêmes, chers poètes, qui dans cet artifice apparent se glisse et captive notre âme ;^ous lisons de belles histoires, et sans le savoir notre esprit vous appartient.

Je vous remercie, mon cher Rodenbach, de l'émotion douce et passionnante aussi que me donnent vos beaux poèmes.

Je suis bien flatté de la belle dédicace, et en lisant ces quatre vers, j'ai oublié que vous y pensiez à moi et je les ai aimés et admirés dans l'émotion de ceux qui aiment le Poète que vous êtes.

Je vous suis reconnaise^ant et de cœur votre ami dévoué. , I

Mai 1896.

A M. Roger Maux

Cher ami Roger Marx,

Coiiime reste intacte la mémoire de l'enfance, les premiers souvenirs de notre être agissant gardent une netteté entière. C'est pourquoi l'ami du départ dans l'action garde une virginale image dans notre esprit.

Vous fûtes mon soutien dans mes premières xuvres et aussi dans mes premières grandes douceurs ; chaque instant de ma vie d'artiste me fait songer à vous ; c'est dans cette pensée que je viens i nouveau, aujourd'hui que je rassemble les œuvres iont vous avez aimé les premières, vous rappeler ma rès fidèle amitié.

A M. Frantz Jourdain

Mon cher ami,

Je suis vraiment touché de votre si profonde amité. Il y a un degré où l'expression de reconnaisance manque de formules. Je suis heureux, cher

ami, de voir que vous êtes si d'accord avec ce que j'aime. Je ne sais pas si mes œuvres me survivront, mais ce que je sais, c'est que pendant la vie la chaleur est nécessaire pour exister et se développer ; que la générosité des amis collabore avec nous : sans elle vite nous faiblissons. Il faut que l'écho réponde à notre voix ; le son change lorsqu'il nous est renvoyé par des voix amies, et la tendresse que nous y reconnaisons nous donne des forces nouvelles.

Je vous remercie bien, cher ami. Croyez-moi plein de gratitude et tout de cœur à vous.

18 juillet 1896.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame,

Merci de votre bonne lettre et pardonnez le retard que je mets à vous répondre. La mort de notre vieil ami de Concourt nous a beaucoup occupés. Ceffroy m'a demandé à Champrosay pour faire une dernière fois un portrait de cet homme si charmant pour ceux qui le connaissaient bien. Vous pensez la triste besogne pour moi, et mon émotion en me trouvant, la porte brusquement ouverte, devant le cadavre allongé sur le lit plein de fleurs. Je ne pouvais me détacher

de celle tôle dans lexpression du sommeil et d'un efl'et de pierre tombale. L'affection véritable que de Concourt m'avait témoignée si souvent avait fait naître en moi une émotion reconnaissante, et aussi une affection réelle que j'ai vivement ressentie dans ce brusque départ.

Vous connaissez, chère Madanie, la sensation douloureuse de la disparition des êtres qui vous ont aimé à un degré quelconque, et aussi le moment de certitude d'un vide qui se fait près de vous. Je ne puis rien vous apprendre sur ces choses, à vous qui avez gardé une sensibilité si rare et toujours si vigilante, que rien n'a pu décourager.

Je ferai de l'étude que j'ai faite d'après de Concourt une lithographie qui sera offerte aux seuls amis, vous aurez donc ce dernier souvenir.

L'enterrement de de Concourt a eu lieu lundi ; vous avez certainement tous les détails par les journaux.

.1 ai vu à Auteuil des yeux mouillés près du cercueil, et sur cet homme qui part sans famille, de vraies larmes ont été pleurées sur lui.

La justice est donc aussi instinctive, chacun retrouve la part qui lui est due dans le fracas et le désordre apparent.

Portez-vous bien, chère Madame, et revenez-nous en parfaite santé, et recevez de votre respectueux et fidèle ami le souvenir affectueux.

14 novembre 1896.

A SA FILLE Élise {Mme Lisbelh Delvolvé-Carrière.)

Ma chère Élise,

Nous partons ce matin à ii heures. Je veux encore vous embrasser toutes les trois avant de quitter Paris; malheureusement je ne le puis que par pensée.

Profite bien, ma chère fille, du temps que tu passeras dans la maison des sœurs, et fortifie-toi dans les questions où tu te sens faible. Le monde des sots, qui fait la majorité, est cruel pour ceux qui n'ont pas la correction du petit bagage d'instruction courante : il faut donc t'y appliquer avec courage et volonté, il faut cesser d'être une petite fille et être vraiment une jeune fille se préparant avec volonté pour la vie.

Sois donc avec fermeté résolue à compléter ton inslruction, et aussi à avoir de l'ordre dans tes affaires et ta pensée. Ta vie changera à notre retour et tu travailleras dans un atelier où tu seras tranquille.

Embrasse bien Marguerite et Nelly pour nous, et recevez toutes, mes chères filles, les affectueux baisers de votre père qui vous aime de tout son cœur.

IICTTRES 151

9 décembre 189G.

A SA FILLE NeLLY

{Mme Nelhj Choublier-Carrière.)

Ma chère petite Nelly,

Demain, le lo décembre, tu auras ro ans. Comme lu' grandis, ma chérie ! Te voilà presque une jeune fille. Ta mère t'embrasse bien et te souhaite, avec un bon anniversaire, de toujours être bien gentille et d'aimer tes parents. Tu sais que vous avez été toujours notre unique souci, et que seul ce qui vous touche nous est sensible au cœur, car vous êtes tous une partie de nous-mêmes, et c'est encore penser à nous, lorsque nous nous préoccupons de vous. Porte-toi donc bien, ma chère Nelly, et deviens une fillette bien studieuse et courageuse qui fera honneur à ses parents. Lucie et René t'embrassent de tout coeur, et moi aussi, ma chérie. Je te serre en pensée tendrement sur mon cœur en t'aimant bien fort.

Ton père.

i52 ÉCRITS EL' LETTRES CHOISIES

Janvier 1897.

A SA FILLE NeLLY

{Mme Nelly Choublier-Carrière.)

Ma chère petite Nelly,

Merci pour ta bonne lettre, ma petite fille chérie. Nous te reverrons bientôt, encore de la patience, mon petit lapin ; nous pensons bien à toi et tu nous manques bien. Plus de chansons à la maison, sans le petit rossignol aimé 1 Travaille bien, et reviens-nous à la rentrée ; fais des progrès pour devenir une jeune fille forte et instruite, qui n'a pas peur de la vie ; donne-toi de la peine et amuse-toi aussi, donne-toi du mouvement. René et Lucie t'embrassent bien et ta maman t'envoie ses baisers. Elle pense bien à toi et s'attriste de ne plus voir ses fillettes. Porte-toi bien, et fais attention au froid. Écris-nous avec tes sœurs bien longuement et reçois les baisers de ton petit père qui t'embrasse bien de tout son cœur.

Ton père qui t'aime bien.

LEITRES 153

10 octobre 1897.

A M. Raymond Bonheur

Cher Ami,

Merci pour les enfants et pour nous aussi des belles poires. Quelle évocation, ces belles formes si pleines, vivantes de toute la sève de l'arbre à peine séparées! Jai repassé devant elles les instants de Magny, revu les beaux arbres, les belles lignes de terrains, les ciels qui font tant rôver et tant oublier. Je porte vos beaux paysages en moi, cher ami, je vous les dois et je vous en suis reconnaissant, ce sont des reluges pleins de réconfort. Je suis heureux d'avoir si près de moi des pays si plaisants et des cœurs si bons.

Dès que je pourrai, j'irai passer la journée avec vous. Faites nos bonnes amitiés à tous les vôtres et avec tous les remerciements des grands et petits, votre ami bien fidèle.

15i ÉCRITS ï:t lettres choisies

18 juin 1898.

A Mme Eugène Carrière

Ma chère Sophie,

Je t'embrasse bien et tous les enfanls avec loi. Nous avons quitté Burgos hier, à 9 heures, après avoir visité la cathédrale et assisté à la cérémonie de la fête de l'eucharistie. Le monument est fort luxueux, mais les groupes des femmes et des hommes nous ont laissé un plus profond souvenir. A genoux, ou assis par terre, ou debout, — Tusage des chaises n'existe pas, — les attitudes sont fort belles. La ville de Burgos n'a pas un grand intérêt. Nous sommes arrivés ce matin à ^ladrid,à 7 heures du matin, après avoir traversé un long désert de pierres et de landes. Nous nous sommes précipités à 9 heures au Musée. Comme tu penses les Velasquez sont bien nouveaux pour moi, pas tous, mais Tensemble est d'un bel enseignement de savoureuse et libre peinture. Titien, Puibens, Véronèse, Le Tintoret, Goya ont une allure bien dégagée dans cette collection réunie pour le plaisir de la peinture, sans histoire comme au Louvre. J'en rapporterai un utile souvenir. Je t'embrasse, ma chère Sophie, et tous les enfants de tout cœur.

A bientôt et tout à loi, ma bonne femme.

LETTRES i55

11 juillet 1898.

\ Mme Ménard-Dorun

Chère Madame et amie,

Vous êtes bien loin peut-être ! J'espérais vous revoir avant votre départ, mais cela n'a pas été possible. J'espérai vendredi dernier, mais vainement. Je pense que les beaux lys étaient vos adieux pour cette saison. Vous savez combien je vous suis attaché et combien je suis sensible de vous savoir en esprit près de nous, prenant part à notre vie, comme je prends part à la vôtre. Quel exercice de la volonté, la vie, et toujours se redire que le but est droit, lorsque tout est contre cette direction ! Rien ne répond autour de nous à nos espoirs, et en nous seuls sont la consolation et le réconfort. Nous pensons agir pour les autres et c'est nous-mêmes que nous cherchons à satisfaire. Il faut se résoudre à tout souffrir pour pouvoir vivre en soi, et garder sa force de rayonnement qui est la raison de vivre au milieu des autres. Je souhaite, chère Madame, que votre belle intelligence vous garde des trop grandes souffrances. La yie de ceux qui nous entourent nous échappe malgré nos efforts; la nature le veut ainsi. Cherchons à nous garder le plus possible et nous consoler, en comprenant.

Ma femme et mes enfants vous font toutes leurs amitiés. Élise a été ravie des belles fleurs, et vous remercie avec nous tous.

Je vais me mettre au travail avec ardeur, c'est mon seul bonheur.

A bientôt, chère Madame, de vos bonnes nouvelles. Vous savez que je suis de cœur avec vous, et bien aussi à vous en profonde et douce amitié

Votre fidèle ami.

Août 1898, Bruxelles.

A SES FILLES ElISE, NeLLY ET LuCIE

Chers enfants,

Merci des bonnes nouvelles. Faites attention, comme dit la mère chèvre, dans la fable de la Chèvre et du Loup : gardez-vous bien.

Toi, Élise, étonne-nous à notre retour par des oeuvres imprévues et vous, ma chère Nelly et Lucie, par la constante prudence et obéissance à votre sœur aînée. Nous sommes en bonne santé et courons à travers Bruxelles. Nous y habitons et prenons conscience de la ville. Nous verrons plus tard ce qui sortira de ces études.

Maman et Margot se portent bien et s'amusent de ce qu'elles voient.

Écrivez-nous à Anvers, posle restante, — je dis Anvers, — el dites-nous ce qu'il y a. Je suis content, et ta mère aussi, de ce que vous nous dites. Faites en sorte que les nouvelles de tranquillité nous suivent et que notre retour les confirme.

Baisers de Maman, de Margot et de Papa à Lise pour sa bonne lettre et son attention à la maison, à Nelly pour sa prudence à se soigner, à Lucie pour sa sagesse, à toutes les trois pour ce qu'on les aime ; à toi, Élise, pour toutes les trois de nous trois de tout cœur de gros baisers.

Ton père.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame,

Tout le monde vous remercie et veut vous embrasser. V^ous connaissez le personnel et vous choisirez si vous voulez, mais le môme sentiment vous est par tous exprimé.

La maison est toute fleurie, et les enfants en joie. Élise peint les belles fleurs, et René, tout fier de son premier colis, s'exerce dans les écrins à lire Tadresse à son nom; en petit destinataire, il revendique la propriété de la boîte, mais, en bon frère, il partage les bonbons. Les raisins leur sont aussi parvenus, et là aussi ils se souviennent.

Votre si réconfortante amitié m'est bien précieuse, chère Madame, elle est d'une si douce sérénité, au milieu de ce monde si pressé, que j'en suis tout pénétré, et vraiment bien reconnaissant.

Vous savez et vous devinez que rien ne va tout seul, et combien l'artiste qui suit son idéal rêvé doit subir de chocs; très armé contre tout ce qui vient des faits il n'en peut triompher et résister seulement que soutenu par la certitude que certains coeurs ne le méconnaissent point. Vous savez que beaucoup de sourires sont faits de souffrances et beaucoup d'ironies de pudeurs, et à travers ces masques, pour vous transparents, vous voyez le véritable visage. Je crois que seules parmi les femmes je irouve cette clairvoyance et cette charité véritable. Elles sont plus près de la vie que les hommes, elles savent regarder les berceaux, et ce qui est pour elles l'émotion n'est souvent pour l'homme que la curiosité.

La santé est bonne à la maison, et je travaille beaucoup, vous verrez tout cela à votre retour. Je passe ma vie en contemplation et en travail. Il me semble que jamais je n'ai vu la nature, elle me paraît tous les jours plus admirable et plus parlante. Je la sens en moi et je suis en elle. Si la chance veut que je vive encore assez longtemps, j'espère l'exprimer en partie. Je l'aime avec tant de passion et j'y trouve tant de jouissance, elle me semble si belle et si généreuse ! Je sais que vous l'aimez aussi, et c'est à cela que vous devez votre intelligente bonté.

Je me laisse aller à rêver près de vous. J'espère

LETTRES i 59

VOUS voir tous bientôt en bonne santé. Embrassez votre petit-fils pour nous, et nos amitiés à tous vos enfants.

Votre ami respectueux et fidèle.

Villa Saint-Pierre,' boul. Alsace-Lorraine Pau, Basses-Pyrénées, 1898.

A M. Constantin Meunier

Mon cher Meunier,

11 y a si longtemps que je me promets de vous écrire et bien longtemps que je remets ! A force de penser à un ami, on finit par se figurer qu'on lui a parlé. Je sais que je pense à vous et ma femme aussi, puisque bien souvent vous et les vôtres sont le sujet de nos entreliens.

J'ai trouvé en vous et près dos vôtres Taccueil impie et charmant qu'on se plaît tout jeune à se figurer être de droit dans une maison d'artiste. Vous savez combien c'est rare, et je le sais aussi. Cette jolie émotion de se voir dans l'intérieur de l'artiste qu'on aime, de le voir pareil à ce que son œuvre le montre, simple, humain et de douce générosité,

Ivous me l'avez donnée, cette joie, et souvent j'y pense avec reconnaissance.

Mme Meunier, de si gentille humeur, et vos chères filles (des dames, — mais je parle aussi en père), tout cet accord harmonieux d'une famille vivant dans le même esprit, m'a profondément touché. Naturellement, j'ai été négligent; vous connaissez peut-être ce défaut, et en pensant beaucoup à vous, je vous ai peu écrit. Excusez-moi, cher ami, et faites bon accueil à mes bons souhaits de bonne année ; ma femme me charge de ses vœux pour Madame Meunier et vos enfants et aussi de leur dire combien elle a gardé un souvenir reconnaissant de votre charmant accueil. Nous espérons que si vous venez à Paris, nous aurons le plaisir de vous avoir un peu à nous avec Madame. Je vousécris debienloin,dePauenface les Pyrénées. C'est là qu'il m'a fallu pour ma femme passer l'hiver. J'aurais préféré Bruxelles, mais la Faculté en a décidé autrement.

J'espère vous voir l'année 99 à Bruxelles et, avant, à Paris, où vous viendrez certainement pour le Salon. Je n'ai pas renoncé à Bruxelles qui me plaît toujours. Faites, je vous prie, mes amitiés à M. et Mme Van der Stappen et à votre ami, mon confrère. Vous savez que nous n'avons pas fini avec l'affaire qui passe par toutes les phases des grandes maladies. J'espère en la force de la vérité, qui a toujours raison de la malice du mensonge. Il ne s agit que de savoir attendre, nous sommes patients.

Voulez-vous, cher ami, présenter mes respectueux et reconnaissants hommages à Mme Meunier et à vos

demoiselles, recevoir de tous les miens souhaits et compliments.

Je vous serre bien les deux mains, mon cher grand artiste, en me disant votre admirateur et ami fidèle.

A M. Gabriel Séailles

Mon cher ami Séailles,

Il y a longtemps que je n'ai aucune nouvelle de vous et des vôtres, et aussi longtemps que je suis silencieux pour vous. Vous savez qu'il nous a fallu quitter Paris et que c'est sur Pau que nous avons fixé notre choix. Ma femme y trouve un climat peu froid et beaucoup de repos.

J'espère que février nous reverra à Paris dans de meilleures conditions. Jusqu'à présent le climat ne nous a été révélé que par une humidité tenace, quelques soleils et beaucoup de brume. Un Béarnais n'est pas sans parapluie, cela devrait indiquer la température comme le moine baromètre. Cependant on nous dit que les années précédentes étaient admirables, mais la vélusté dos parapluies me rend défiant; ils ont dû serrir depuis de longues années. Encore une

IG'-i ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

illusion de moins ! 11 ne faut pas trop s'approchert mon cher ami : comme la peinture, la nature et l'ihomme demandent à être vus de loin, il faut garder ses distances et je les ai rapprochées, une fois par extraordinaire ; cela ne m'a pas réussi. Je continuerai donc à me passer de premiers plans...

Tous nos souhaits de fin d'année de tous pour tous. Je travaille ferme ici. La nature est belle, touffue et bretonneuse,les citrons et les oranges sont verts dans les vitrines des épiciers. C'est ici une Bretagne un peu suisse avec de belles constructions de terrain et beaux arbres; le type est curieux: figures minées, rapaces ou sectaires, des mystiques qui connaissent les monnaies qui ont cours. J'ai vu un peu la campagne, des villages dans la montagne, bien curieuse d'aspect, les êtres plus frustes que la nature. Les femmes en capuches noires, très saintes femmes mais plutôt sorcières, des doigts maigres sortant près des faces jaunes pour retenir un mauvais pli de la cape, silhouettes maigres et enfants roses. Les hommes occupés dans les montagnes, les femmes travaillent la terr», émondant les arbres, vieilles très vite, passant de l'état de jeune fille rapidement à la mégère noire, avare et picorante. Ce pays est un beau tapis de laine mangé par la vermine.

Je bavarde avec vous, cher ami ; il y a si longtemps que je ne m'arrêterais pas; il me semble être près de vous et doucement je vais malgré moi ; c'est joli tout de même, la pensée, et les merveilles de la science ne

LETTRES 1 6îi

pourraient me melltre plus près de vous que je ne suis en ce moment. Que pensez-vous des Béarnais qui appellent les Français des étrangers et qui revendiquent leur nationalité béarnaise... et cela dans les campagnes ? Que nous sommes loin de la République universelle ! A Paris nous pensons que tout est en mouvement, tout prêt. Les mains sont tendues, d'autres répondent, se joignent et, quelques efforts de plus, on trouve les poings durs; un peu de terre végétale et le roc tout de suite. C'est bien long l'évolution, il en faudra du temps pour dégeler les fonds! Je ne veux pas finir en pessimiste et je revois tout beau en vous serrant les deux mains et vous disant bonne année pour vous et les vôtres.

Votre fidèle.

Pau, 1*^ janvier 1899.

A Mme Rodenbach

Chère Madame,

.J'apprends bien loin de vous la perte si cruelle que vous venez de faire. Le compagnon si charmant, votre ami si cher, a disparu... Hélas ! Chère Madame, je ne puis vous apporter que le témoignage d'une profonde sympathie; vous savez combien était aimé votre cher mari, et combien particulièrement j'avais

de raffection pour ce rare et pénétrant poète. Il nous re ste la marque inefTaçabie de son doux génie, mais no US garderons sa mémoire, en regrettant de l'avoir possédé si peu de temps. C'est avec une émotion douloureuse que je viens m'associer à votre deuil, et vous prie d'agréer l'expression de mon respectueux dévouement.

De Pau, janvier 1899.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame,

Bientôt nous allons prendre le chemin du retour et revoir les quelques visages amis qui nous manquent. Voici déjà quatre mois que nous sommes ici, vivant sur nous-mêmes avec nos souvenirs. La nature m'a bien servi. Le pays est doux, de vie prenante et grave. La sérénité forte m'a donné de la patience et du courage au travail. Ce spectacle ust fortifiant, mais à condition qu'il nous ramène vers l'homme. La nature est un stimulant et non un oubli. Quelle prime à l'égoïsme si elle pouvait nous détourner de l'humanité; c'est pour cela que j'entends la voix humaine dans les arbres, et que tou m'incite à penser à ceux qui sont loin de moi.

.Je vous suis reconnaissant, chère Madame, du sou-

LETTRES lOo

venir frais cl doux que je porte en moi ; ce souvenir, que je vous dois, il est pour mon esprit un repos, le silence ému devant un être rare et doux, de vie forte et contenue, de haute passion et de généreuse indulgence. Vous passez comme une brise fraîche, ignorant ce que vous laissez à ceux qui vous comprennent, admirable façon de faire le bien. J'espère vous retrouver en bonne santé, ainsi que vos chers enfants. J'ai beaucoup pensé à vous et à eux, à toutes vos angoisses passées, vos inquiétudes à venir. La vie travaille pour et contre nous, nous Taidons sans le savoir. Il faut se résigner en partie pour ne pas trop souffrir.

iMes enfants vous envoient tous leurs baisers, et ma femme vous fait ses meilleurs compliments. Mes hommages respectueux à votre chère fille, et à M. iMénard-Dorian mes amitiés, je vous prie.

J'ai beaucoup travaillé et pensé. J'espère m'être plus rapproché de la vraie vie, m'être retrempé dans la vérité de la terre, et trouvé de nouvelles forces pour vivre dans une harmonie que je désire depuis si longtemps. Ce sont des choses qu'on aime à se redire. C'est la persistance de l'espoir.

De cœur à vous, chère Madame et amie, en respectueux et fidèle dévouement.

Pau, 23 janvier 1899.

A M. Maurice Hamel

Mon cher Maurice,

Je t'embrasse bien tendrement et te félicite pour la bonne nouvelle. Tu sais combien je me suis toujours rendu compte de ton besoin d'affection et personne plus que toi n'était fait pour le foyer. Seul de si bonne heure, tu as parcouru la vie à la recherche de la douce tendresse, celle qui pouvait t'abriter et te réchauffer. Ce cœur qui pouvait comprendre tout ce qu'il y avait d'expansif et de désir de retour, tu l'as trouvé, me dis-tu. J'en suis heureux, et ma femme et tous les enfants ont eu un tant mieux de grand cœur et comme un soulagement de te sentir heureux. Mon amitié pour toi désirait ton bonheur dans une vie plus complète de sécurité affectueu.se. Les amis n'ont que l'amitié, et cela ne remplace pas l'amour. Les heures que nous passions ensemble m'étaient douces et précieuses. Je ne retrouverai pas d'esprit qui me soit plus cher, plus tolérant et plus compréhensif . Je pouvais être inférieur avec toi par un abandon complet, sûr que tu ne me mépriserais pas, tu pouvais aussi avoir confiance en moi. L'incertaine arrivée nous avait fait aimer le charme de la route, et, la main dans la main, nous avons

cheminé marquant les étapes et laissant le but à la Providence. 11 fallait cependant nous quitter, et, lorsque je trouvais chez moi d'autres cœurs, tristement je te sentais seul. Il n'en sera donc plus ainsi : à ton tour, tu trouveras la maison habitée et un cœur qui l'attend, duquel tu ne craindras pas les froissements des discussions, les hérissements d'amourpropre, mais cjui te soutiendra simplement, parce qu'il ne demandera que d'être près de toi.

Je suis sûr qu'à Tours on pense comme moi et que tous ceux qui t'aiment bien seront heureux pour toi.

Je n'ai pas besoin de te dire que le sentiment de vie si expansive de ta fiancée me paraît tout à fait de bon augure. Sa bonne humeur et sa franche simplicité nous donnent le désir de vous voir unis. Ma femme joint ses félicitations aux miennes, et les enfants, petits et grands, te font leurs compliments et tombrassent bien fort. Je serai ton témoin de bonheur, puisque tu le désires. Je suis de ceux qui t'ont regardé vivre de près. J'y ai trouvé beaucoup de courage pour moi et un beau et noble refuge à des moments douloureux. Je serai donc près de toi à cet instant d'un départ si logique qu'il est plutôt une arrivée.

Je te verrai dans trois semaines à Paris. Présente mes hommages à ta future avec mes félicitations ; elle sait ce que lu es, puisqu'elle te choisit; elle aurait pu difficilement faire un meilleur choix. Je vous félicite tous les deux, elle pour toi, et toi pour elle.

Passe donc en bonne quiétude les jours qui te séparent encore de l'inslant désiré, et reçois de ton ami qui t'aime bien de tout cœur la bonne étreinte fraternelle.

Ton ami.

6 juin 1899 A M. Raymond Bonheur

Cher Ami,

Ma femme vient d'accoucher heureusement d'une petite fille. Cette nouvelle venue est la bien venue; beaucoup de tendresses l'attendaient, et des bras de douceur Tout bercée et la garderont. C'est si beau, la vie, et la voir se transmettre à notre conscience, puisque maintenant nous savons voir à peu près double le prix de cet admirable spectacle. Je sais combien vous avez en vous le sens de la nature. Aussi vous me comprendrez et avec moi je sais que vous pensez à la belle statue nue de l'humanité, se renouvelant en force, avec toutes nos habitudes et conventions sous ses pieds.

A vous et à tous les vôtres de tous les miens de tout cœur, cher ami.

I ET TRES i()9

27 juin 189if.

A LA DÉLÉGATION DE LA SoCIÉTÉ NaTIONALE

DES Beaux-Arts (Texte communiqué par M. Jean Dolent.)

Chers Confrères,

Le prix BashkirlsefT est ul prix et non un secours; il est la reconnaissance de la force morale victorieuse des obstacles que toute action humaine trouve en face de son affirmation. Il confirme Tartiste dans cette foi si vraie que tout lui est possible s'il ne déses})ère pas de lui-même. Craindre et exagérer h s difficultés, c'est réduire nos espoirs, amoindrir par !o doute nos facultés, c'est croire le mal plus puissant que le bien, la mort supérieure à la vie.

Le prix Bashkirtself nous est un témoignage que nous ne sommes pas seuls à penser ainsi.

Une âme jeune, pleine des rêves d'avenir, de foi dans sa destinée, dont l'art avait déjà indiqué le sens, nous laisse ce signe de grande espérance en la vie qui lui fut promptement ravie. Le cri d'espoir si lassuranl d'une voix de belle jeunesse est d'accord avec la pensée de l'expérience consciente. Cette sorte d'expérience est une forme de jeunesse reconquise. Elle reconnaît et confirme ce que l'instinct delà vie

inspire aux enthousiasmes de Taurore . Elle sait que ce seront toujours les yeux qui viennent de s'ouvrir, qui sont les plus sensibles à la lumière, et, par un retour sur nous-mêmes, nous sentons que la vérité est dans le retour au berceau.

Je suis heureux, chers confrères, de rendre un hommage reconnaissant à la mémoire de cette pensée qui avait gardé unie la foi dans Part et la vie. Je me joins à vous pour exprimer à Mme Bashkirtseff notre gratitude à la mémoire de son enfant disparue.

21 Juillet 181)9.

A M. Gabriel Séailles

Mon cher Séailles,

Je viens seulement de lire la belle étude que vous avez faite sur la vie de votre ami. J'avais demandé la Revue de Paris à plusieurs personnes et par mon départ au Parc j'ai dû la chercher moi-même à Paris. Ce n'est pas sans une certaine appréhension que j'allais me trouver en face d'un autre moi à travers votre douce et vaillante amitié ; cette rencontre promise m'effarouchait un peu, mais dès les premières lignes j'ai perdu ma timide modestie et je vous ai suivi entrant en moi-même.

J'aime, cher ami, que dans une langue simple et

vraie on dise ce que Ton ressent forLement, décrive un être comme un paysage, non avec la fougueuse imprudence des touristes novices, mais avec la sincérité des émotions éprouvées. Je suis bien touché de la physionomie que vous donnez à mon enfance, elle est de toute vérité et j'admire votre intuition ; la présence flottante de mes parents et la figure de ma mère, qui avait connu toutes les douleurs sans que son espoir se lassât, m'a été au cœur. Je vous en remercie bien, cher ami. Vous avez parlé de celle partie de ma vie avec vérité, avec une vérité qui n'est pas seulement applicable à ma personne, mais à toute l'humanité, qui nous apparaît comme un champ uni plein de silencieuse fécondité, d'herbes qui s'ignorent et que la belle saison trouve épanouies, étonnées d'être si différentes, lorsque si pareilles dans la poussière de la semence et dans la fragilité des premiers instants. Je voudrais avoir cette éloquence simple, que vous trouvez pour me dire votre clairvoyante amitié, pourvous remercier et vous dire mon émotion reconnaissante.

J'ai lu et relu ces pages qui me seront souvent un appui et un rappel à ne pas oublier le départ, et l'obligation de ne pas r®mpre la continuité de sa pensée et garder près de soi par l'estime d'aussi nobles cceurs que le vôtre, ('herami, si le mot succès a un sens, n'est-ce pas celui qui consiste à ne pas décourager ses amis? Vous m'en donnez le témoignage et je Taccepte. Ma femme et mes grandes filles vous remercient aussi. Ma femme est touchée

17^2 ÉCRITS ET LEriRES CHOISIES

de la place que vous lui donnez et qu'elle mérite si bien dans ma vie et mon travail. Je vous suis reconnaissant pour Roger Marx, Maurice Hamel, Jean Dolent et Gustave Gefîroy, que vous unissez dans leur ordre à ma destinée. Je dois vous dire aussi que Frantz Jourdain a été un de mes premiers amis sans que je l'eusse jamais vu. Je rends cet hommage de tout cœur à cet ami. Je ne parle ici que des écrivains des premiers instants ; pour vous, cher ami, vous aussi vous êtes dès longtemps avec moi. Jespère que vos espoirs, si je ne puis tous les confirmer, trouveront du moins la justification dans mon désir passionné de me rapprocher de ceux qui m'aiment comme je vous le rends de tout mon cœur d'ami. Avec mes bonnes amitiés à Mme Séailles et à toute la maison de la mienne.

A M. Gabriel Séailles

Mon cher ami Séailles,

Nous voici encore à la fin dune station douloureuse; combien en ferons-nous encore pour faire pénétrer dans l'humanité le besoin d'une conscience libre (i) ? Il est bon de constater que celles qui exis-

(1) Il s'agil de l'allaire Dreyius.

tenl ont pu se rencontrer et agir, et qu'elles sont présentes dans toutes les classes et formes de la population. Je suis très [attristé tout de même, et je ne vois pas sans inquiétude toute la série des luttes qui vont suivre et forcément empiéter sur nos travaux. 11 y en a qui peuvent s'abstraire de toutes ces contingences, mais nous ne le pouvons pas, et de là une vie troublée, puisqu'il faut garder une part pour nos travaux de solitude. Les excitations continuelles de la brutalité ambiante et que nous voyons de trop près, nous enlèvent le calme nécessaire. Je viens de lire un appel du groupement de Cyvoct pour la liberté ; mais en même temps il demande à combattre la liberté d'enseignement du clergé. Je suis naturellement contraire à l'esprit clérical, mais il me semble que l'éducation de liberté, comme toutes les autres, se fonde par l'exemple, et qu'il suffit de réclamer la liberté pour tous, pour atfaiblir les idées oppressives. Les prêtres ont eu toutes les libertés, il a suffi à leurs adversaires de pouvoir parler pour leur ruiner le pouvoir. C'est à l'esprit de tolérance qu'il faut marcher. Il y aura toujours des différences entre les hommes, et sous toutes formes et nuances; il est donc important qu'ils sachent que chacun a le droit d'avoir la nature qu'il a sans que cela puisse choquer le voisin. Je suis donc pour l'entière liberté. Le mal sera libre, mais le bien aussi ; cela suffit, je suis rassuré, car le bien, c'est la vie et le mal, la mort. La vie sera toujours victorieuse. Je viens de trouver une carte de vous, cher ami^,

que je ne soupçonnais pas et qui me demande un dessin pour votre étude.

Excusez-moi de mon silence, on l'avaitfourrée dans des papierset je la trouveen rangeant mes affaires, je suis désolé, mais vous saviez que naturellement je serai très heureux d'accompagner voire texte, et de dire combien je suis fier de votre amitié.

J'espère, cher ami, que la santé est bonne parmi vous tous. Chez nous cela a bien marché, la petite pousse admirablement et tout le monde va bien. J'ai beaucoup travaillé mais pas tant que j'aurais voulu. Celte affaire lamentable m'a extrêmement préoccupé et me poursuit encore. Je sais que vous êtes de même et que vous comprenez que je sois comme vous. Ma maisonnée fait ses bonnes amitiés à la vôtre. Dites à Madame nos bonnes affections et croyez-moi de tout cœur votre fidèle et dévoué ami.

9 janvier 1900.

A Mlle Raymonde Cabrol

Chère Mademoiselle Raymonde,

Je vous remercie bien de vos jolis souhaits et je vous fais les miens de tout cœur. Souhaiter le bonheur de vos parents, c'est désirer le vôtre, ma chère

enfant, coninie votre bonheur est le leur ; je vous prie donc d'être mon interprète auprès d'eux, je n'en saurais avoir de plus cher. iMes enfants vous envoient aussi tous leurs souhaits affectueux et ma femme me prie de ne pas l'oublier près de vous tous. Voulezvous dire à voire cher père que son tableau est prêt et que je vais le lui envoyer bien vite. Dites-lui aussi qu'il soit indulgent pour mon relard si prolongé et que je suis tout confus. Je vous demanderai de me permettre d'y joindre une petite lilhographie pour vous : une image qui me rappellera à votre gentil esprit. Je présente tous mes respectueux hommages à Mme Cabrol et mes amitiés à votre bon papa.

Je vous embrasse, chère Mademoiselle, vous êtes déjà bien grande mais je suis bien vieux près de vous; j'en profite pour déposer un long baiser sur votre jeune front.

Votre ami.

10 février 1900.

A M. Raymond 13 o.nhe un

Cher Ami,

Le mal de l'inlluenza m'a empêché de vous écrire après le départ de Mlle Hélène. J'avais été vivement ému d'apprendre que la perte que vous redoutiez

iTG ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

était faite et que l'irréparable vous était échu; aussi, cher ami, c'est vous que je dois consoler, qui venez de perdre l'être qui portait en lui tant de jeunesse qui était vôtre, le compagnon de vie, le souvenir vivant de tout ce que nous avons de fraîcheur instinctive et immaculée au fond de nous-même. La chance d'avoir eu l'ami vrai de jeunesse et la malechance de le perdre est une triste chose, une déchirure où le noir nous apparaît. Il vous reste d'autres cœurs, mais cueillis en route, qui ne sont pas ceux de l'aurore, mais rencontrés sur les mêmes routes, des compagnons déjà meurtris ; nous leur savons gré de leur vaillance, mais il nous les faut découvrir. Voyageurs de routes parallèles, nous nous rencontrons au tournant, et le compagnon du départ nous cherchons à le retrouver en eux. Nous nous racontons nos jeunes espoirs, comme les vieux se racontent leurs campagnes, mais rien ne peut prendre place là où la pleine innocence avail vécu. Je vous aime bien, cher ami, et comprends votre douleur.

Votre sœur vous a dit notre mésaventure (i) ; il est triste certainement d'être dépouillé d'une façon si absurde, mais vous savez que le but démon travail n'était pas dans mon armoire. Je remercie la Providence de m'avoir donné d'autres désirs ; ceux-là, seul j'en suis maître et ils ne sont à la merci de personne. J'espère réparer ce mal ; je ne suis encore pas bien fort

(1) Les cambrioleurs venaient de visiter la maison.

LETTRES in

et voici ma femme malade à son tour, c'est vraiment pas de chance. Que j'en sorte bien et bientôt, et je serai heureux tout de même.

Je vous embrasse, cher ami, heureux de votre bonne et chaude amitié. Votre bonne lettre a été la bonne fortune et je vous en remercie de tout cœur.

A bientôt donc et à vous et à tous les vôtres en toute et profonde amitié.

22 février 1900.

A M. Roger Marx

Cher Ami,

Merci deVolre bonne et alïectueuse lettre. Moi aussi je ne me suis jamais senti éloigné de vous, et, par la raison de mon profond attachement, il me semble que je n'ai cessé de vous voir. Vous portez en vous tant de belles années de grand espoir qui sont les plus belles de ma vie ! Jamais rien ne pout prévaloir sur celte période de la vie. Notre exis'once entière est remphe par le mirage du départ et cette lueur nous console même de ce qu'on appelle la réussite. Mon réel bonheur est de revenir en moi à ces instant disparus où ce qui est aujourd'hui notre présent était alors notre espoir; nous avons connu li vanité

i78 ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

des apparences, des certitudes, elnous nous réfugions dans ce rêve de nous replacer à nouveau dans cet état heureux d'espérer tout avec l'indifférence delà réalisation. Vous savez, cher ami, que je suis toujours près de vous. Vous me donnez ce plaisir d'avoir su conquérir votre amitié et de lavoir su garder, chose difficile, heureuse.

Je suis toujours assez mal portant, j'espère que le beau temps me remettra, mais il est loin le beau temps. A bientôt, cher ami, et bien fraternellement à vous.

le^ août i900.

A M. Armand Cabrol Mon cher Ami,

Ma fille aînée se marie dans le courant d'octobre. Je vous donne connaissance de ce fait si intéressant pour nous. Il me sera pénible de me séparer de ma fille aînée (comme des autres d'ailleurs); la vie a été si commune qu'il semblait que nous ne devions jamais nous quitter : mais on ne peut se refuser à la vie, et il faut que nos enfants continuent la leur. Leurs ardeurs sont plus ^aves et leur curiosité de l'avenir légitime; nous devons notre approbation à In conquête de leur personnalité.

Je lis avec plaisir ([ue vous faites de la peinture : c'est un si beau moyen de compréhension de la nature. Elle nous rapproche plus immédiatement de nous par la collaboration de ce qui nous entoure ; la nature est un miroir, nous nous voyons en elle et nous la voyons en nous. C'est réconfortant de juger la proportion de notre être dans le tout : son infime mesure nous met à notre place et nous prenons plus facilement notre parti des choses que nous croyions extraordinaires.

18 aoùtieOO.

A M. Raymond Bonheur

Cher Ami,

J'ai aussi regretté bien profondément de n'avoir pu vous voir à Magny. J'irai demain dimanche; nous partirons à quatre : ma femme, Élise et son fiancé que ma fille tient à vous faire connaître. Votre maison a été la sienne et elle y a connu l'amitié véritable. Elle a donc raison de relier sa vie plus complètement à celle des vôtres. J'aurais bien aimé voir Samain. J'y ai renoncé sur ce que m'a dit votre mère; sa difficulté et la fatigue des visites, le chagrin de ne pouvoir parler à ses amis est une

douleur trop forte. Je n'ai pas voulu lui infliger ce supplice, et cependant j'aurais été très heureux de lui serrer la main. Cette charmante et si douce intelligence, favorisée d'un si beau don d'expression, va disparaître. Je comprends, cher ami, votre peine et je la partage. Nous en causerons demain ensemble, nous aurons quelques heures à nous. Je vous ai laissé René qui, une fois chez vous, s'y trouvait bien comme d'habitude. Il est plus à même maintenant de comprendre la chance d'être aimé de cœurs justes et simples. J'espère que vous vous en apercevrez. Nous lui porterons ses effets, si vous désirez encore le garder, et si cela vous est possible.

Faites nos bonnes amitiés à tous les vôtres, cher ami. Embrassez René pour nous et dites notre gratitude à votre bonne mère, Mlle Juliette et Mlle Hélène, avec toutes nos amitiés à Mme Launay.

De cœur à vous, cher ami, bien affectueusement.

20 août 1900.

JA M. Gabriel Séailles

Mon cher ami Séailles,

Je vous remercie, cher ami, de votre carte avec le portrait des deux héros de la forêt que vous aimez (2).

(2) Les bustes de Rousseau et de Millet dans la forêt de Fontainebleau, près de Barbizon.

i rrTH!':< 181

Votre nom €st bien placé à côté de leur image : vous aussi vous avez eu peu de douceurs officielles, elsubi pas mal de dégoûts à Taspect de vos semblables. Si la vase qui a tant remué à la surface est un instant redescendue, elle est toujours présente et menaçante, et rien ne peut la détruire. Heureux, votre es[1rit s'est suffi à lui-même; et vous sentir grandir en vous a été la récompense. Vous n'avez pas seul été le témoin de vous-même : ceux qui vous aiment' près de vous, votre chère femme et vos enfants qui vous doivent leur vie et la pénétration de toùteâ leê belles existences du passé', auxquelles vous avez podsé ^'*ô« forces. La justice vous est rendue par la continuation de la pensée dans les esprits que voiis avez éc'ïairés, et que votre amour de la vie, telle que vous la comprenez (un immense ensemble de forces à pénétrer et' à réunir), a exaltés vers l'avenir. Ce sont ' tôti^ ' «^& tém^ns, femme, enfants et disciples, qtii 'sont' là^ preuve de vous-même et le paiement de 'Keffort. '^'♦^'"

Parmi tant de gratitudes que vous doi\^erii totïfe' ces êtres, avec bonheur et fierté je place la mienne :■ j'ai aussi pu ■ profiter de votre esprit l'gétï^téuX' et d'un exemple qui restera. Laissez-môi, cher ami, vous dire cette délicieuse reconnaissance,' et ne pas être inditîérentà l'occasion qui me la permet. '*^'"' 'i-'

Je suis de cœur, cher ami, vôtre d-évtttié eblklélfe** ment aimant. • •. jj; ^)im'JVlJ^ '/lo-.ns»

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21 août 1900.

A M. Roger Marx

Merci pour le télégramme qui m'arrive.

Votre nom, cher ami, qui le signe, est comme ces choses dont le son seul ou le parfum nous évoque une infinité d'images qui se suivent avec une rigoureuse logique. Notre vie nous repasse devant les yeux et nous la recommençons dans un émouvant ressouvenir. Les faits de la vie passée s'inscrivent en nous si profondément lorsqu'ils nous atteignent à l'instant où les pages sont encore blanches; la poussière passe par dessus, les événement s'accumulent; nous croyons tout très loin, très profondément enfoui, mais que le bruit pareil à celui passé retentisse et soudain surgit tout ce monde que nous portons en nous. Que l'homme soit fait de tant de passé et si peu de présent avec un vague instinct d'avenir, nous pensons le savoir, mais beaucoup moins que nous le prouvent nos réapparitions si formelles de nous-mêmes.

C'est ainsi, cher ami, que brusquement se dressent en moi nos deux images. Sont-elles ce que nous sommes ? Sûrement celles que nous fûmes dans cette encore juvénile ardeur quoique plus loin déjà dans la vie que vous ne Tétiez où nous nous rencontrions à l'instant où il fallait pour moi. Nous avons depuis trouvé tant de chose» qui nous furent communes et

pareillement ressenties. Cette communion d'esprit et de cœur qui ne s'est point lassée me donne cet espoir réconfortant que nous sommes toujours pareils, puisque nous n'avons cessé d'être d'accord entre nous et avec nous-mêmes. Cette pensée m'est douce, puisque déjà je suis au point où l'homme doit réunir ses forces et que l'examen s'impose. Déjà autour de moi la vie a passé et d'autres moimême ont déjà la vigueur qui remplace ceux à qui ils la doivent. Ce sont les amitiés douces et fidèles que nous avons su garder qui nous sont alors plus précieuses, et combien nous est agréable lorsque le jeune ami de l'enthousiaste minute nous tend la main fraternelle. Le souvenir est une chose belle et chère, la reconnaissance aisée à ceux qui ont reçu réellement. Je vous l'exprime avec l'émotion fidèle que le nom de Roger Marx inspire à mon amitié fidèle.

De cœur à vous, cher ami, et merci en vous embrassant tendrement.

Septembre 1900.

A M. Raymond Bonheur Cher ami,

Je suis heureux si le souvenir que je vous ai laissé de Samain,ce doux et noble compagnon de votre vie,

VOUS parle un langage que vous aimez ; c'était mon désir, mais dans quelle mesure l'ai-je réalisé, c'est Ce que vous seul savez. Notre travail est fait de tant de choses conscientes et inconscientes que tout est sujet à caution et qu'il faut nous résigner à vivre sans nous juger. J'ai pris grande part à cette perte; c'est si rare, un homme qui en est un, et la douleur que vous aviez, celle que l'on voyait et la grande que vous gardiez en vous m'ont beaucoup émotionné. Vous savez aimer ceux que vous choisissez et vous êtes aimé par eux; on ne peut donner sans recevoir. Puisqu'il faut renoncer à l'avenir des êtres disparus, leur • souvenir est notre consolation et la chance d'avoir pu les rencontrer et de vivre avec eux est encore un réconfort. Vous avez, nion cher ami, fait une dure expérience de ce sentiment, et cette année vous a été cruelle. Je nie rapproche davantage, si cela est possible, non pour masquer les vides, mais pour que vous me voyiez mieux et ainsi jouir davantage de notre commune amitié. A demain donc, mon cher Bonheur, en vous envoyant toutes les bonnes amitiés pour vous et tous les vôtres. Je vous serre tendrement vos mains amies.

De cœur à vous.

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ietthes 485

Septembre 1900.

A M. Arthur Fontaine

Cher Ami,

Je vous remercie, et vous suis bien reconnaissant. Mon ami ... m'écrit pour me trouver à un rendezvous avec X... demain. Je verrai si je puis convaincre notre ami et vous agirez de votre côté, puisque vous le voulez bien. Je sais combien la justice est difficile plus encore à ceux qui en sentent la nécessité. Tant de choses autour de nous résistent et en nous-mêmes aussi. Puisque nous ne serons jamais complètement affranchis, notre seul honneur est d en avoir le vif désir, et de nous sentir vivants dans cette lutte et ainsi plus près des autres hommes, par le sentiment de notre commune faiblesse.

Nous remettons ce projet de vous voir à Mercin, et je vous souhaite à Biarritz bon temps et douce vie.

Je pense voir demain Bonheur à Magny où Delvolvé organise une excursion à Port-Royal. Nous irons voir cette vallée célèbre et ce qui reste de matériel de letTorl de quelques penseurs. Ces ruines d'un passé si proche me paraissent d'une plus triste éloquence que celles lointaines. Ces temples encore fiers étaient de belles promesses, ils le sont encore et malheureusement toujours peut-être. Pour notre

possibilité d'existence, il ne faut pas cesserd'y croire, quoique la bête se défende et nous fasse de cruelles blessures.

Nous avons un temps admirable, un peu frais au matin, mais de beau soleil clair; ce doit être de même chez vous avec la mer et la proche montagne en plus.

Faites, je vous prie, à Mme Fontaine, nos meilleures amitiés et notre bon souvenir à labelle famille.

Je vous serre les mains, cher ami en parfaite gratitude et en sincère amitié.

Votre ami dévoué.

22 novembre 1900.

A Mme Ménard-Dorian

Chère Madame. Voilà Élise partie ! Vous savez ce qu'un mariage contient de choses différentes. Notre raison et nos sentiments sont en lutte, et si la première consent, les seconds sont d'humeur différente.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien cette séparation m'a été sensible, personne mieux que vous ne sait faire la part des apparences heureuses. J'ai mieux compris, ce jour, en pensant à vous, les choses que vous gardiez derrière le sourire aux amis ; on ne compatit réellement que dans les choses pareillement éprouvées.

LKTTRES 187

Les enfants sont restés bien tristes, un très long silence a suivi le départ de Taînée, et depuis, ils ont beaucoup pleuré leur sœur chérie. Cette affection, si tendre et si étroite de mes enfants entre eux m'est une douce satisfaction : c'est la première solidarité, l'immédiate en attendant une plus générale.

Les fleurs ont le langage que leur donne la main offrante ; aussi les vôtres, chère Madame, si belles, m'ont entretenu longtemps et m'ont rappelé combien vous aviez été si douce dans la généreuse amitié, si rayonnante d'expansion, si réconfortante à regarder. Gardant l'ennui pour vous et trouvant la belle humeur pour l'arrivé. J'aime à penser que cette force triomphante pour les autres, vous avez pu l'employer pour vous-même, et que, sachant voir toutes choses dans leurs véritables proportions, vous avez acquis le consentement à l'inévitable ; cette belle et dure conquête est presque la sérénité, si celle-ci pouvait jamais être atteinte.

Je vous remercie, chère Madame, de ce visible et charmant souvenir qui a réjoui tous les miens, et je vous prie de croire à ma gratitude; je ne sais à combien d'occasions je vous la dois, elles sont nombreuses, mais au moment où je vous parle, je crois que la plus grande que je vous apporte, c'est celle d'avoir pu gagner votre sympathie et de garder votre image dans mon esprit.

J'espère bientôt vous revoir en bonne santé, avec tous vos chers enfants et votre mari. Faites, je vous prie, toutes mes amitiés à M. Ménard-Dorian, et avec

i^8 ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

les baisers des enfants et les amitiés reconnaissantes de ma l'emme, croyez à mon affectueux et respectueux dévouement.

30 novembre 1900. ' A M. LE Président Magnaud (i)

Monsieur le Président,

Je connais une partie de vos jugements et je viens dé lire votre lettre au Journal.

La reconnaissance émue que j'ai pour votre personne me fait un devoir de vous la dire. Certainement que la justice sans la charité n'est pas la justice. 11 n'y a pas de justice sans compassion, sans le désir de se reconnaîtredans son semblable misérable.

Vos jugements sont des œuvres de miséricorde. Comment vous en remercier? Simplement, une âme droite montre la route, et tous les êtres, capables d'aimer et de se sentir sont en émoi. Vous êtes Texécuteur d'une grande chose que tous attendent. Vous avez donné l'acte qui fait croire à l'espoir. Permettezmoi de vous en exprimer ma profonde reconnaissance et aussi la joie de sentir la renaissance humaine.

Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Président, ma respectueuse admiration.

(1) Copie communiquée par M. le Président Magnaud.

1 ETrur:s 189

12 mars 1901.

A M. Roger Marx

Cher Ami,

Je lis avec une surprise heureuse ce que vous avez si bien traduit et retenu (i). Je ne saurais y ajouter quelque chose de plus ferme et de plus précis. Je me félicite d'avoir eu un auditeur si bien préparé que vous, sur le même chemin depuis si longtemps. Je ne suis pas étonné que nos pensées soient si proches, mais j'en ai grande satisfaction par les lignes qui manifestent si bien notre communion d'esprit. II m'a semblé que VÉcole de la Rue pourrait servir à mieux faire voir les choses et les êtres que l'on frôle sans être retenu, et aussi à multiplier les rapports entre l'homme et la nature, cette belle façon de s'enrichir et de se mieux trouver soi-même. Je ne sais pas quand je recommencerai ; il m'a fallu surmonter. une timidité grande et innée, et lepeu d'expérience de ce genre de manifestations me gêne beaucoup; mais certainement, s'il me survient des heures dp bravoure, je vous ferai signe; vous me soutiendrez de votre amitié et de votre présence. A bientôt,

(ï) Il s'agit d'un résumé, donné par M. Roger Marx de la conférence d'Eugène Carrière au Muséum 'L'Homniiï Visionnaire de la réaliléj.

cher ami; si parler est vous appeler, je tûcherai que ce la soit bientôt.

De cœur à vous, votre fidèle.

Bagnoles, 14 juin 1901.

A SA FILLE NeLLY

(Mme Nelly Choubliar-Carrière.)

Ma chère Nelly chérie,

Tu sais, ma petite Nell, combien je suis heureux de te savoir si raisonnable: la bonne humeur est la compagne de la raison. On est gai lorsqu'on n'a pas de raison de s'en vouloir. Je suis sûr que lu seras contente de ton séjour h Magny, et que nos amis penseront à toi avec plaisir. Rendre heureux les autres, c'est le plus sûr moyen de l'ôtre soi-même; tu sais comprendre cela, ma chérie. Tu fais bien de coudre avec Lucie, c'est si beau et si sain, le travail matériel : être adroit de ses mains, c'est la sécurité de l'esprit, la libre disposition de soi-môme, dans la mesure possible. C'est aussi un repos de la pensée et même le plus sûr soutien. Il faut que l'homme ait confiance dans son jugement et aussi dans ses facultés physiques. Sois donc une femme bien complète sachant s'habiller et se parer sans le

secours de personne, et aussi acquérirle moyen d'être juste pour l'effort des autres, l'ayant essayé soi-même. Tous les quatre nous allons bien. Ta mère t'embrasse de tout son cœur, Margot et Toutiti. Ton père t'embrasse de tout son cœur, en te serrant bien fort, ma Nell chérie.

Bagnoles, 14 juin 1901.

A SA FILLE Lucie

Chère Lucie aimée,

Tu feras bien attention au vent et au temps pluvieux. La température a bien changé et une grande fraîcheur règne dans l'atmosphère. C'est le moment devons dire les uns aux autres de vous bien couvrir. Toi, mon petit loup chéri, qui sais être sérieuse et prévoyante, tu rappelleras à Nelly et à René qu'ils aient à faire attention, et tu prendras aussi garde à toi-même, pour que vos parents et nos amis n'aient aucune inquiétude à votre égard : ce serait mal reconnaître leur amitié que de les troubler par des négligences qui les inquiéteraient. Je te remercie de ta gentille lettre et nous en avons été tous heureux. Nous nous portons bien tous. Travaille, ma chérie. Tu sais que tu es adroite : couds avec Mme Bonheur. Vois comme elle et ses enfants conduisent bien leur maison : c'est parce qu'elles savent

i92 ÉCRITS ET LETTRES CHOISIES

faire tout ce qu'elles commandent aux autres. C'est un bel exemple pour vous d'être dans une maison où toutes les personnes ont la conscience de ce qu'il faut apporter à la conlmunauté de soins et de travail. Tu feras observer à René combien M. Bonheur est bon pour sa mère et comment il est un bon soutien et un bon conseiller pour ses sœurs; et toi, ma Lucie, avec Nelly tu regarderas comme ses sœurs sont gentilles avec lui, raisonnables, aidant à la maison, la soignant, portant sur tout leurs soins pour que leur mère soit heureuse. Vous êtes dans la maison de la raison et de l'alTection. Regardez autour le vous et prenez, mes enfants, l'exemple pour l'avenir.

Je t'embrasse bien, ma petite Lucie, de tout mon cœur. Ta maman t'embrasse bien aussi. Margot et Toutiti embrassent leur petite Lucie qui est toujours notre petite Toutiti aussi.

Encore un bon baiser de ton père, ma petite Lulu.

Bagnoles, 2i juin 1901.

A SA FILLE Nelly {Mme C/îOublier-Carrière.)

Ma chère Nelly chérie,

Tu es de retour à Magny, je pense, et à nouveau avec ton frère et ta sœur. Je vois que tu t'es amusée

LEHRES 193

avec Élise el qu'il t'a paru bon de l'accompagner à Paris. J'espère que nous vous retrouverons tous bien à notre retour à Paris avec de bonnes mines et aussi des esprits gais et heureux. Bonheur el ses gentilles sœurs Juliette et Hélène sont pour vous une si jolie compagnie, et Mme Bonheur vous berce dans sa bonté. Je pense, naa chérie, que tous nos amis ont dû être contents de toi, et Élise et Jean aussi ont dû avoir plaisir à l'avoir, et toi à être avec eux. Si. tous vous êtes bien portants d'esprit et de corps à notre retour, vos parents seront heureux.

Je t'embrasse, ma chérie, de tout mon cœur. Sois un guide ferme pour les plus jeunes près de toi, ma chérie, el pour toi un esprit désireux de lumière, et ainsi tu auras la joie que la vie peut nous donner. Ton père t'embrasse, chère Nelly, de tout son cœur, tendrement.

Bagnoles, 24 juin 1901.

A SON FILS Jean-René Carrière

Mon cher fils René,

Tu es bien gentil, mon petit garçon si aimé par Ion père et lu me parles selon mon cœur et selon le tien. J'aime que lu me parles simplement et aussi

que tu aimes si bien la jeune sœur Lucie. Elle est plus grande que toi, mais tu es son aîné comme âge et son soutien comme homme. Elle écrit mieux que toi, mais tu sais déjà travailler et lu seras un ouvrier artiste lorsqu'elle fera encore ses études. Tu vois quels avantages tu as sur elle, aussi je suis heureux que tu la protèges, que tu la consoles tendrement. Il n'y a que les hommes forts qui savent aimer complètement les autres, parce qu'ils ont confiance en eux et ainsi ils peuvent sans jalousie voir les autres aussi produire et avancer dans la vie, et ils sont heureux du bonheur des autres, parce que la joie de nos semblables c'est notre joie à nous.

J'espère que tu as bien travaillé et que tu laisseras à nos amis Bonheur un joli souvenir de ton séjour chez eux. Comme à Lucie je te dirai que c'est la belle façon d'honorer ses parents de se montrer raisonnable et aimant ceux qui nous font du bien. Tu es indi. gné que les petits garçons aient abîmé le jardin : tu as raison, mon cher René ; c'est bien mal de ne pas respecter le travail des autres, c'estjdire qu'on ignore le mal et qu'on n'a jamais essayé de faire quelque chose d'utile.

Quelques jours encore nous séparent et j'embrasserai à nouveau mon fils René et mes trois filles, et aussi je serrerai de nouveau la main de notre cher ami Bonheur. Tu lui diras avec Lucie et Nelly combien votre père est heureux de vous voir près de lui. 11 vous donne fair pur de son jardin et l'air pur de son esprit ; il est pour vous un joli exemple d'une vie

bien portée et d'une pensée qui aime à se connaître. Il faut donc bien l'aimer, comme vous le faites, et et aussi Madame Bonheur, Mesdemoiselles Juliette et Hélène si bonnes pour vous.

Fais-lui nos compliments affectueux à tous, et je t'embrasse bien, mon petit fils aimé.

Ton père.

Bagnoles, le 24 juin 1901.

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