A M. DE LA PORTE
Remise le 1 1 septembre lygi
Voici encore quelques coups-d'œil de Termite, que je soumets, monsieur, à votre jugement. Nous touchons à une crise décisive, soit que le royaume éprouve un choc extérieur, soit qu'il reste abandonné aux hazards de Tadministration orageuse qu'on lui prépare. Vous verrez que mon avis est que le vaisseau de l'État peut être sauvé par une manœuvre habile, et qu'il n'a pas besoin d'être remorqué par d'autres vaisseaux qui ne peuvent lui offrir que des ports suspects ou une côte ennemie.
En 5oo et jusqu'au septième siècle, le vent souffla du côté de la haute pairie, des leudes ou seigneurs-, du huitième siècle au onzième, l'Église domina. Depuis cette époque, les rois, aidés par le tiers-état, ont fini par soumettre l'Église et la noblesse. Dans toutes ces époques, l'habileté a toujours consisté à consulter le temps, et à bien discerner le secret ressort de l'État.
Je ne crois pas que mes réflexions sur cet objet important vous fatiguent ou puissent vous déplaire; votre zèle pour Sa Majesté m'est connu, et vous n'ignorez pas mes sentiments pour vous.
Le comte de Rivarol.
Observations relatives au discours proposé au 7'oi, remises à M. de la Porte le 4 septembre
En considérant un roi comme le pilote d'un vaisseau, il est évident que TÉtat, qui est le vaisseau, est porté sur des flots tantôt dociles et tantôt mutinés, et ces flots sont le peuple. Cette image, la plus naturelle de toutes, nous dit que le pilote doit sauver le vaisseau, et ne s'en séparer jamais, à quelque prix que ce soit; sa manœuvre doit varier comme le temps, et suivre tous les mouvements des flots, qu'il domine à la vérité, mais qui souvent peuvent le submerger. Or, nous voyons dans l'histoire que les rois de France ont toujours péri ou se sont toujours conservés par la partie forte de leur temps. Je vais expliquer ma pensée.
La reine Brunehaut périt pour avoir commencé de trop bonne heure l'ouvrage de Louis XI, c'està-dire l'abaissement des seigneurs. Clotaire fut obligé, non-seulement d'abandonner son aïeule, mais de la dénoncer lui-même aux seigneurs, qui étaient tellement la partie forte du temps, qu'ils pouvaient détrôner les rois, et dépouiller l'Église impunément.
Sous la seconde race, les évêques se trouvèrent
la partie forte : aussi, pour n'avoir pas su se coaliser avec eux, les descendants de Charlemagne furent déposés par eux. Louis-le-Débonnaire et un de ses enfants avouaient ne tenir leur sceptre que des évêques.
François I" et Henri IV se disaient les premiers gentilshommes de leur royaume, et cette phrase, qui perdrait à jamais Louis XVI, leur réussit à merveille, parce que ces rois, embarrassés dans des guerres malheureuses, ne pouvaient régner que par la noblesse, qui était lo. partie forte, et qui dominait dans les armées et dans le reste de T Europe, par cet esprit de chevalerie qui n'existe plus.
Louis XIII et Louis XIV ayant réuni tous les pouvoirs, et donnant à leur peuple la brillante et coûteuse distraction des victoires et des grandes entreprises, ne laissèrent pas de dominer par la partie forte de leur temps, je veux dire par la noblesse et par T Église réunies.
L'argent ayant enfin tout égalé, parce que tout courait après lui, Louis XV a vécu nonchalamment des miettes de la table de Louis XIV, et ce qu'il en restait n'a pu conduire Louis XVI qu'à la quinzième année de son règne.
A cette époque, les esprits n'attendaient qu'un prétexte pour remuer : la crainte de la banqueroute l'a fourni, et a forcé les États-généraux. Dès ce
moment, il y a eu transport de souveraineté. Quatre factions ennemies (chose unique dans l'histoire) se sont donné la main pour faire une révolution :
i" Les restes des jansénistes, et tous les parlementaires, qui voulaient détruire la piaffe du haut clergé ;
2** Les protestants, qui voulaient détruire Rome;
3° Les capitalistes, qui voulaient les biens du clergé -,
4° Enfin, la tourbe des philosophes et raisonneurs, qui voulaient abolir la religion et la noblesse, et qui, après avoir dévoré ces deux victimes, et porté des atteintes à la royauté, a tellement prévalu et s'est si bien servi des trois autres factions, qu'elle conduirait le royaume au démembrement ou à la plus mauvaise des républiques, si on ne s'opposait à ses progrès.
Voilà ce qu'il fallait bien voir à l'ouverture des Etats-généraux, et si le roi avait été conseillé d'après ces faits et ces aperçus, il n'est pas douteux que Sa Majesté n'eût renoncé à l'appui de l'Église et de la noblesse, pour régner désormais par la partie forte^ je veux dire par les maximes populaires; car, après tout il faut que le royaume soit régi, c'est-à-dire que le roi règne; il faut que le vaisseau aille, quelque vent qui souffle. Quand un appui de la monarchie est pourri, il faut qu'elle en
choisisse un autre. Or, les nobles et les prêtres ne pouvaient rien pour la royauté, puisqu'ils n'ont rien pu pour eux-mêmes. Ils auraient pu servir le roi s'ils avaient pu lui nuire ; mais ils avaient tous les genres d'impuissance, et leur soumission à la cour, qui les rendait aimables, ne venait que de cette impuissance ; ils auraient eu moins de charmes s'ils avaient eu plus de pouvoir. Le roi ne pouvait donc s'appuyer sur eux, sans tomber avec eux; tout ce que Sa Majesté pouvait faire pour l'ordre de la noblesse, c'était de se refuser à la sanction du décret qui abolit les titres, et l'Assemblée s'y attendait.
■ Quand j'ai dit que Sa Majesté n'aurait jamais dû adopter le système de sanctionner tout aveuglément, c'est qu'un tel système supposait nécessairement que le roi devait un jour appeler de toutes ses sanctions forcées ; mais à quel tribunal assez puissant Sa Majesté pouvait-elle en appeler? En existet-il en Europe pour un roi de France, quand il ne peut compter sur l'armée ?
Il eût donc été fort sage qu'à chaque décret susceptible d'observations, le roi eût communiqué les siennes à l'Assemblée nationale, et en supposant que l'Assemblée les eût comptées pour rien, ces observations à mi-marge, à côté des décrets, formeraient aujourd'hui un recueil précieux, qui.
répandu avec profusion dans le royaume, eût ramené les bons esprits, diminué l'influence des clubs, préparé d'heureux changements à la Constitution, et du moins rendu la protestation future de Sa Majesté toute simple. Car en tout un roi ne doit jamais heurter l'esprit dominant de son siècle, quand il peut régner par cet esprit avec un peu d'habileté. Or, c'est le raisonnement qui domine aujourd'hui; les armes même ont cédé aux raisonnements bons ou mauvais.
Maintenant, pour en venir à des applications plus présentes à la situation du roi, il est certain que l'affaire de Varennes étant comme oubliée, si la contre-révolution eût dépendu de la majorité de l'Assemblée, elle se serait opérée; on a fait ce qu'on a pu. Je n'insiste pas sur les mesures de cette majorité, sur les modifications qu'elle a faites à la Constitution, sur les sacrifices qu'elle a encore exigés, sur, etc., tout cela est suffisamment connu.
Mais je dis que la position actuelle de Sa Majesté ne serait point mauvaise, et qu'un peu d'habileté et d'esprit de suite dans les ministres porterait assez rapidement le monarque à une grande mesure d'autorité, si ce n'était deux inconvénients majeurs qui frappent tous les yeux : i° les émigrans-, 2° les clubs; périls au dehors, périls au dedans.
D'abord les émigrans, sans s'en douter, ont
donné jusqu'ici un grand degré d'énergie à TAssemblée; ce sont les terreurs qu'ils inspirent qui rallient tous les cœurs et tous les esprits autour du corps législatif. En effet, si les émigrans étaient rentrés depuis six mois, et si les Français étaient sans crainte à cet égard, il n'est pas douteux que l'Assemblée nationale n'eût éprouvé de grandes avanies depuis longtemps, et ces avanies auraient tourné au profit du trône... J'observerai encore, au sujet des émigrans, que les princes sont peut-être plus séduits par les propos de cette noblesse ardente qui les environne, et par la tournure héroïque et romanesque que leur donne leur position, que par les promesses des puissances étrangères. Car, comment M. le comte d'Artois sera-t-il jamais bien sûr des véritables intentions de l'Empereur et du roi de Prusse ? Il est plus que probable que ces puissances n'accorderont aux princes émigrés (s'ils accordent quelque chose), n'accorderont, dis-je, qu'un secours au-dessous d'une si vaste entreprise; ils donneront de quoi tourmenter la France, et non de quoi la retourner. D'ailleurs, quand même les puis» sances étrangères seraient magnifiques dans leurs dons, et fidèles dans leurs intentions et dans leur conduite, quand même les princes français, après avoir renversé tout obstacle, entreraient triomphans dans Paris, il me semble que leurs embarras com-
menceraient le lendemain de leurs succès : ce n'est pas tout de vaincre, il faut régner, et pour régner, il faut payer. Que serait le roi avec cette noblesse qu'il faudrait remplumer, avec ce clergé qui redemanderait ses bénéfices, avec tout Tancien déficit, et près de deux milliards de bons ou de mauvais papiers qui circulent dans le ro3^aume ? Il faudrait donc que Sa Majesté retînt dans ses Etats une garnison de deux cent mille Allemands. (Et les frais d'une telle guerre?) Mais toutes les puissances de l'Europe pourront-elles donner au roi un pouvoir plus illimité que celui dont Sa Majesté jouissait à l'époque des États-généraux ? Et cependant, à cette époque, on ne savait quel parti prendre; on était entre la banqueroute et les États-généraux, et on se décida enfin pour ce violent remède. Il paraît donc, en supposant le succès, qu'une grande armée victorieuse n'aurait servi qu'aux vengeances des nobles, des prêtres et des princes. (On pourra me dire que l'Empereur et le roi de Prusse n'enverraient leurs soldats en France que pour y éteindre cette démocratie qui menace tous les trônes. La réponse à ce sophisme me mènerait trop loin.) Je ne vois rien là pour Sa Majesté, si ce n'est qu'après avoir passé deux longues années dans les horreurs d'une révolution, de se replonger dans les angoisses d'une contre-révolution pour un temps inconnu, et cela,
au moment où Sa Majesté allait jouir de quelque repos, et du spectacle des embarras d'une nouvelle législature, non sans quelque espérance d'y accroître son influence dans peu de temps, et de regagner tous les bons esprits, puisqu'on ne songera jamais à inculper ce monarque du non-succès des assignats, des entraves de Tadministration, et de Tindiscipline de l'armée. Or, un roi dont on ne songe jamais à se plaindre, devient tout naturellement le centre des affections publiques ; comme un roi qui peut tout et qui répond de tout est toujours en butte à tous les traits. Je dis que si les princes français faisaient ces réflexions, et s'ils ne séparaient pas leur cause de celle du roi, ils ne tarderaient pas à rentrer en France, en supposant qu'il ne leur fût pas aussi difficile de se tirer des mains d'une noblesse inquiète et jalouse, qu'il l'a été à Sa Majesté de quitter celles qui ont attenté à sa liberté. Sur quoi, j'observerai qu'un prince n'est prisonnier que de ceux dont il ne sait et ne veut pas être roi. Car, d'un côté, il est vraisemblable que les émigrés retiendraient, par force, M. le comte d'Artois, s'ils se doutaient que ce prince veut les abandonner, et que de l'autre les Parisiens les plus fous verraient sans inquiétude Sa Majesté voyager en Europe, s'ils étaient sûrs que Louis XVI ne veut plus être le roi des gentilshommes. Grande leçon pour tous les
rois! ils ne doivent envisager que leur trône et leur descendance. Tout ce qui compromet la royauté doit leur être ennemi. Un roi n'est ni prêtre, ni évêque, ni gentilhomme, ni peuple : il est roi, et tous les mo3^ens qui maintiennent la forme monarchique sont ses mo3'^ens. Tout le reste lui est plus qu'étranger. Sa Majesté ne peut maintenant gouverner rÉtat que par le moyen populaire d'un corps législatif; mais elle le peut avec une force et un bonheur proportionnés à Fhabileté de ses ministres.
Quant aux clubs des Jacobins disséminés dans toute rétendue du royaume, et qui sont le second des inconvénients attachés à la situation présente de rÉtat et du roi, j'avouerai qu'il est possible qu'ils influent violemment sur la législation prochaine, et qu'ils engagent un combat entre la royauté et leur prétendu républicanisme; mais je démontrerai, dans un autre mémoire, qu'il est possible, à des ministres un peu adroits, d'armer le corps législatif et les départements contre les clubs. La paix du royaume et le repos du monarque dépendent absolument de cette grande mesure.
LETTRE DE M. LE COMTE DE RIVAROL A M. DE LA PORTE
Remise le i3 septembre ijgi
J'ai oublié, Monsieur, une idée assez importante, et c'est le délai que le roi apporte à la sanction finale de la Constitution qui Ta rappelée à mon souvenir. Il me semble, qu'à l'exemple de l'Assemblée nationale, Sa Majesté peut se laisser, à elle et à ses ministres, une porte ouverte aux modifications et aux changements heureux et nécessaires qu'il faudra faire à la Constitution. Peut-être Sa Majesté a-t-elle déjà eu cette idée, et je le désire; car si le roi acceptait purement et simplement la Constitution, ce seraient des cris effroyables, des soupçons outrageants, et même des résistances, au moindre changement que proposerait Sa Majesté. Voici, à peu près, ce qu'on pourrait insérer dans l'acte d'acceptation :
« Il n'est jamais sorti rien de parfait de la main des hommes -, c'est à l'expérience seule qu'il appartient de confirmer et de sanctionner les efforts de notre faible raison. Aussi, l'Assemblée nationale elle-même a-t-elle posé, avec une sage méfiance, la dernière pierre de son vaste édifice : elle a reconnu
le droit imprescriptible qu'ont les Français de corriger et même de changer la Constitution, et comme si elle avait craint que le goût de la perfection ne vouliàt y faire des changements prématurés, elle a invité la nation à subir une épreuve de trente ans. Mais l'Assemblée a présumé en même temps que la troisième législature fît éprouver des changements à la Constitution. Ces changements seront d'abord proposés et ensuite exécutés par les représentants de la nation. Ce mot seul me trace mon droit et mon devoir : car, et moi aussi je suis le représentant de la nation, et son représentant perpétuel. C'est donc à moi à veiller sur la Constitution, et en faisant tous mes efforts pour assurer sa marche et ses succès, c'est encore à moi à épier ses imperfections. J'accepte donc la Constitution, comme l'Assemblée nationale l'a proposée, dans le même esprit de sagesse et de crainte, dans la ferme conviction qu'il m'appartient, ainsi qu'à tous les représentants du peuple français, d'en remarquer les imperfections, d'en indiquer le remède, et d'en favoriser l'amélioration, de tout le pouvoir que me donne cette même Constitution. Il semble que cette idée générale de la première de mes fonctions était inutile à développer ici; mais j'observe à la nation, que si j'avais accepté, simplement et sans cette réflexion, l'ensemble des décrets constitutionnels, il
n'aurait pas manqué d'esprits factieux et malveillants, qui, à la première observation, au premier acte que nVeût inspiré Tamour du bien public, auraient dit et répété que j'a\-ais donné une sanction pure et simple; ils auraient inculpé ma franchise. »
Vous ferez, Monsieur, Tusage qu'il vous plaira de cette idée. Je vous prie seulement de vous souvenir qu'Elisabeth, reine d'Angleterre, jeune encore et prisonnière de Marie, sa cruelle sœur, se tira d'affaire par le moyen que je propose ici pour Sa Majesté.
Mille pardons de tant de prose.
Le comte de Rivarol.
SECOND MÉMOIRE SUR l'État présent et a venir du gouvernement
Remis à M. de la Porte, le 22 septembre ijgi
Il ne faut pas juger PAssemblée nationale d'après les maximes de la probité, ni même d'après celles de la religion, mais d'après les maximes de la politique; car : 1° si on la jugeait d'après les maximes qui ne sont pas les siennes, on ne s'entendrait jamais avec elle, et on agirait comme si on ne devait jamais avoir affaire à elle; 2° on tomberait dans la fausse et mesquine conduite de la minorité et de M. Necker, lequel, pour me servir d'une image familière, étant chargé d'un moulin à eau, regardait de quel côté venait le vent.
Mais ce n'est pas tout : si le roi se retranchait dans les principes de la minorité. Sa Majesté agirait :
I ° En simple particulier ; ce qui l'écarterait toujours de sa vraie position ;
2° Elle agirait en victime de la révolution, chose que non-seulement il ne faut pas avouer, mais qu'il faut cacher soigneusement, et promptement réparer; c'est l'objet de ces réflexions ;
3" Enfin, si Sa Majesté laissait soupçonner ou
— Si —
croire qu'elle tient aux anciennes maximes, et que les principes régnants blessent ses lumières ou sa conscience, non-seulement elle perdrait à jamais le crédit qui lui est si nécessaire, mais elle endurcirait le peuple dans son aveuglement; car la multitude se roidit contre la raison, quand elle lui est présentée par des mains qu'on lui a rendues suspectes. Le seul mo3^en de servir la raison dans les temps de fougue et de folie, c'est de paraître l'abandonner. En un mot, le roi peut, en se rangeant avec système et par un esprit de suite, du côté de la force, la ramener aux pieds de la raison ; parce que Sa Majesté, en se rangeant du côté dominant, en paraîtra mieux à sa place; un roi n'est, en effet, que le chef du plus fort, et c'est parce qu'il se fait le chef du plus fort, qu'il devient enfin le protecteur du plus faible.
Je dis donc que pour gouverner un royaume dans la situation oij se trouve la France, et pour le gouverner à la place où se trouve le roi, il faut : 1° juger cette double position avec un esprit politique, et non dans des vues simplement honnêtes ou religieuses; 2" se donner tous les moyens de force qui restent à l'Etat.
Car, d'un côté, l'Assemblée nationale ne demanderait pas mieux qu'on l'accusât toujours d'avoir détruit la noblesse et le clergé; puisque c'est par là
qu^elle a triomphé de tout, et enchanté le peuple. De Fautre, la minorité ne demanderait pas mieux que le roi se perdît comme elle, avec elle et pour elle. Mais est-ce à un roi à se laisser ravir l'amour de son peuple, et son repos et sa liberté même, par rinsolence d'une majorité, ou l'impolitique d'une minorité ? Cette minorité voudrait-elle engager le roi à aller quêter dans les cours de l'Europe des forces qu'il peut trouver dans sa patience et son habileté ? La minorité devrait savoir, que si le roi se fait victime lui-même, il n'en sauvera pas une. Un mouton n'a jamais sauvé un autre mouton des dents du loup.
Que Sa Majesté observe, d'ailleurs, le grand parti que la majorité a tiré des injures que lui a toujours prodiguées la minorité, et si cette minorité est assez offensée du nouvel ordre de choses pour se plaindre du roi, si elle n'a ni patience ni politique, il arrivera, à coup sûr, que ses plaintes feront un grand bien à Sa Majesté, en lui attirant la confiance du peuple, et en la mettant à la place de l'Assemblée nationale dans les affections publiques. De sorte que les victimes de la révolution ne seront jamais plus près d'être protégées par le roi, que lorsqu'elles paraîtront ne plus compter sur lui. Je ne veux, pour preuve de ces maximes, que l'opinion qui s'est glissée dans le peuple, que la reine
s'opposait depuis longtemps aux effets de la bonne volonté de TEmpere-ir en faveur des princes. Cette opinion, qu'on n'avait peut-être propagée que pour brouiller la reine avec M. le comte d'Artois, a singulièrement changé les dispositions de la populace à l'égard de cette princesse, et le bien est venu du mal.
Mais laissons la minorité, et voyons par quel système le roi peut parvenir au grand but de nos recherches.
En morale, on périt par des crirties, et en politique, par des fautes. L'Assemblée nationale qui a réussi par les uns, périra par les autres. Il ne faut donc pas lui reprocher ses crimes, mais il faut bien exposer ses fautes, et les mettre dans le plus grand jour. Le roi, comme un musicien habile, doit toucher l'instrument qui lui est confié, et à force d'en tirer de faux accords, bien prouver qu'il est mauvais, et en dégoûter la France. Voilà, en un mot, à quoi se réduit et doit se réduire l'esprit du gouvernement, au moment où nous sommes. Mais il faut pour cela des mains légères et bien exercées; car des ministres maladroits se feront toujours accuser de gâter l'instrument, et la gloire de ceux qui l'ont organisé sera sauvée, aux dépens de ceux qui en joueront : appliquons-nous aux exemples.
Un grand principe en politique, c'est qu'il faut,
quand le premier moteur d'un État est simple, que ses agens soient composés ; mais quand le premier moteur est composé, il faut que ses agens soient simples. Ainsi, le sénat de Rome n'envoyait pas d'autres sénats pour gouverner les provinces : il envoyait des consuls, des proconsuls, des questeurs, et toujours des agents simples. Mais F Assemblée nationale a rempli le royaume de petites assemblées nationales. Il y a superfétation de démocratie dans son ouvrage, ce qui entraîne autant d'embarras dans la marche du gouvernement, qu'il y avait autrefois d'arbitraire, lorsque le roi envoyait des vice-rois dans les provinces, je veux dire des intendants et des commandants. Aussi faut-il rendre à Sa Majesté la justice de dire qu'elle avait adopté le système des assemblées provinciales; mais, dans l'état actuel des choses, il faudrait, ou que l'Assemblée nationale n'eût que des commissaires dans chaque département, au lieu des directoires, ou que si ces directoires subsistent, il n'y eût plus d'Assemblée nationale à Paris.
Voilà un principe incontestable, et c'est une des plus grandes fautes de l'Assemblée que de s'être laissé emporter par la popularité, au point de mettre des assemblées partout. Il en résulte que tout se passe en délibération dans TÉtat, et qu'il n'y a pas d'action. Chacun propose, chacun empêche, per-
sonne n'exécute, personne n'obéit, et on pourrait dire que TEtat est malade d'une souveraineté rentrée. C'est aux ministres à montrer, à chaque instant, le jeu de la machine arrêté, et à le montrer avec éclat, et cependant ils ne le font pas.
Un second principe en politique, c'est qu'on n'obtient pas, dans deux temps différents, le même effet de la même cause, et qu'il faut savoir changer d'instrument. Ainsi le ciseau qui a fait la statue, la gâterait si on continuait de s'en servir. Mais l'Assemblée nationale n'a pas su se défaire à propos des clubs, qui, lui ayant d'abord ébauché son ouvrage, en soulevant les peuples, sont aujourd'hui en état de renverser ce même ouvrage, en continuant de soulever le royaume. Et non-seulement elle n'a point aboli les clubs, mais elle leur a livré l'armée, et toute discipline est perdue. Les clubs influent également sur les tribunaux, et toute justice est arbitraire. Les ministres qui ont découvert des preuves multipliées de tous ces maux^ en ont parlé mollement à l'Assemblée, et ont abandonné plus mollement encore leur poursuite; et je vais dire pourquoi, sans parcourir plus longtemps les autres fautes constitutionnelles et politiques de l'Assemblée, puisqu'elles sont assez connues.
Les ministres, depuis la responsabilité, ne sont plus les ministres de Sa Majesté, mais ceux de l'As-
semblée. Cette loi de la responsabilité a changé complètement leur nature. Voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue. L'Assemblée les fait payer; rAssemblée les fait renvoyer : ils ne voient que PAssemblée. En un mot, ils ne sont pas plus pour le roi aujourd'hui, qu'ils n'étaient autrefois pour le peuple. D'ailleurs, quand il y aurait un ministre attaché à la personne de Louis XVI, il serait nécessairement infidèle au monarque faute d'être fidèle à ses principes : de l'attachement sans système, c'est du cœur sans esprit.
Des ministres mal habiles ne croient savoir plaire à l'Assemblée nationale qu'en lui déguisant les fautes de son ouvrage, qu'en lui cachant avec soin tous les inconvéniens de l'administration générale et particulière du royaume; ils croient ne pouvoir gagner le peuple, dont ils sont suspectés, que par le moyen des factieux qui le gouvernent et qui l'aliéneront toujours. Mais ces ministres peu exercés, ne voient pas que leur unique fonction, comme leur unique talent, est d'embarrasser l'Assemblée nationale, de mettre ses fautes en évidence, de la mettre en contradiction avec elle-même, en dispute avec les clubs, etc., et non de capter la faveur de cette même Assemblée et du peuple. C'est là ce qu'ils devraient v^oir ; mais la responsabilité leur fait perdre la tête.
Qu'importe, en effet, de pratiquer une majorité dans le corps législatif, si on ne s'entend avec elle que pour cacher les sottises de ce même corps? Les ministres du roi d'Angleterre ne se donnent une majorité dans le parlement que pour le maîtriser, et pour écraser sans cesse le parti des factieux. Mais les ministres français n'ont été jusqu'ici que les flatteurs des ennemis de leur maître.
La lettre de Sa Majesté à l'Assemblée pour accepter la constitution, est une assez bonne preuve de ce que j'avance.
Sa Majesté, en disant qu'elle acceptait, n'aurait pas dû ajouter qu'elle ferait exécuter. Rien ne l'obligeait à prendre cet engagement qui la rend, pour ainsi dire, responsable du succès de la Constitution; car ce succès n'étant guère possible, et tout l'art des ministres se réduisant à prouver qu'il n'est pas possible en effet, il est bien étrange qu'ils se soient mis dans la nécessité d'exécuter une chose inexécutable. Le peuple et l'Assemblée s'en prendront à eux de la non-exécution, puisqu'il est dit dans la réponse du roi, que c'est api'ès avoir bien médité qu'on accepte, et surtout qu'on fera exécuter.
J'en peux dire autant des compliments qu'on fait à l'Assemblée nationale sur le rétablissement de la discipline dans l'armée, et sur la suppression des abus de la presse.
Enfin, Sa Majesté ne pouvait promettre sûreté aux émigrants; car si quelques-uns de ces exilés, rentrant aujourd'hui en France, étaient massacrés par le peuple, quelle ne serait pas la douleur de Sa Majesté !
Il fallait donc, de la part du roi, une acceptation pure et simple, et s'en remettre pour le succès à l'expérience, pierre de touche de tous les établissements humains. En tout, on voit que cette pièce est faite pour plaire aux principaux chefs de l'Assemblée. Ce sont autant de coups d'encensoir pour les auteurs de la Constitution : venons enfin au vrai remède.
Pour obvier aux inconvénients qui naissent de la nature du ministère actuel, il est, je pense, trèsurgent que Sa Majesté se compose un conseil secret et privé, lequel n'étant pas glacé par les frayeurs de la responsabilité, et a3'ant un système suivi de principes et d'actions, sera en état de mieux juger les mouvements du roj^aume et de l'Assemblée nationale. Ce conseil préparera le travail des ministres; et c'est d'après ce travail que Sa Majesté prescrira aux ministres ce qu'ils auront à dire dans l'Assemblée, puisqu'il leur est enfin permis dy parler. Sans ce moyen, le ministère actuel sera toujours sans plan et sans courage, et on ne profitera ni des événements, ni des fautes de l'Assemblée,
ni des dispositions du peuple, ni des changements de l'opinion. Ces changements sont plus prochains qu'on ne croit. Dès que le peuple aura quelque confiance que le roi ne veut pas l'abandonner, il n'est pas d'affront qu'il ne fasse à ses législateurs. Voyez avec quelle persévérance cruelle on leur demande le compte des finances, depuis qu'on est tranquille sur l'acceptation.
Il est vrai que la prochaine législature va détourner l'orage qui la menacerait elle-même à sa sortie, parce que cet exemple est trop fort pour l'intimider; mais ce changement dans le peuple prouve mes principes.
On dira : « Mais comment se livrer à des espérances, et suivre quelque plan ? La France est sans armée, sans flotte, sans police, sans argent, sans commerce, sans crédit, sans alliés; toute autorité est perdue au dedans, toute puissance au dehors. » Oui, sans doute, mais c'est l'excès du mal qui me fait entrevoir le remède; car je serais sans espoir pour le roi, si l'Assemblée nationale, en détruisant l'autorité au dedans, s'était elle-même rendue respectable au dehors; si elle avait contracté des alliances, couvert les frontières d'une bonne armée, la mer d'une flotte formidable.
Je vois dans l'avenir qu'une législature bien conduite peut nous délivrer des clubs, et une guerre
bien amenée, de cette monstrueuse Constitution, en nous donnant une armée : il ne faut pour cela qu'un peu d'art et d'esprit de suite.
Tout ceci suppose deux choses : Tune, que Sa Majesté ne croit pas à une coalition des puissances étrangères contre la France ; l'autre, qu'il n'arrivera pas que la prochaine législature se déclare constituante, et propose une république fédérativ^e. L'un ou l'autre de ces deux grands événements exigerait, de la part du roi, des mesures différentes de tout ce que j^indique ici. Je pourrai expliquer ailleurs, comment le roi (en supposant que les princes émigrés n'obtiennent pas des secours décisifs, et ouvrent enfin les yeux sur leur véritable position), comment, dis-je, Sa Majesté peut les rappeler en France, se faire un mérite de leur rentrée aux yeux de la nation, et les faire rentrer, en effet, aux acclamations de tout le royaume.
Mais dans l'état présent et dans les circonstances qui se préparent, il est clair qu'il est très-heureux pour Sa Majesté qu'il y ait une législature qui se charge de la liquidation, en assignats^ de toute la créance de l'Etat, ce qui aura tous les effets de la banqueroute; qu'il y ait enfin une législature qui se charge de lutter contre les clubs et contre Tindiscipline de l'armée.
En attendant, il faut louvo3'er, puisqu'on ne peut
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aller à pleines voiles, profiter des fautes et des occasions, et ne pas appeler le médecin après les accidens-, car en tout, il vaut mieux prévenir les maux que d'avoir toujours à les réparer.
A^. B. Ce Mémoire était fini lorsque le manifeste des princes a paru. On ne peut rien dire à Sa Majesté de raisonnable sur cette pièce, et sur la conduite qu'il faut tenir, sans, au préalable, connaître les intentions de Sa Majesté. Le temps presse, et on pourrait jeter beaucoup plus de jour sur cette question épineuse, dans une heure d^entretien, que dans un volume d'écritures.
LETTRE DE M. LE COMTE DE RIVAROL A M. DE LA PORTE
En lui faisant passer ce second Mémoire
Voilà, IVionsieur, un second Mémoire : ce ne sera pas la faute du sujet, s'il n'excite pas votre intérêt. J'ai tâché de démêler avec clarté les véritables principes et les secrets ressorts qu'il faut employer, dans les conjonctures épineuses où se trouve Sa Majesté. Ceux qui ont l'honneur de l'approcher, et d'être consultés par elle, pourront tirer grand parti de ce système, s'ils le pratiquent avec dextérité. Je ne veux pas dire, par là, qu'il faut faire du roi un Louis XI ; je prétends, au contraire, que toutes les démarches du gouvernement soient claires, et toujours mises sous un beau jour. Mais il faut qu'elles tiennent à un système secret; il faut, en un mot, imiter la nature, dont toutes les opérations sont si éclatantes, et dont les ressorts échappent si bien à tous les 3^eux.
Le comte de Rivarol.
LETTRE DE M. LE COMTE DE RIVAROL A M. DE LA PORTE
Remise le 3o septembre ijQi
En écrivant, dans ma solitude, sur un objet aussi important que celui de la souveraineté du peuple, je n'ai pu m'empêcher de jeter quelques regards sur la situation présente du gouvernement et de la nation. Je vous les communique, monsieur, avec toute la franchise que vous m'avez inspirée; mais je me souviens toujours de l'inutilité de mes observations, à l'ouverture des États - généraux , quand l'Assemblée, tirée en sens contraires par quelques factions encore faibles et timides, ne demandait qu'une main un peu ferme pour être dirigée; je n'espère pas un plus heureux succès pour mes réflexions actuelles. Les temps sont bien changés, direz-vous, et la leçon du malheur est quelque chose; je conviens que cela doit être, mais soyez sûr, monsieur, que la raison qui prévoit les disgrâces, et la raison qui peut les réparer, sont également méconnues, et toujours par les mêmes causes. Il y a une fatalité attachée à notre nature : c'est que tout favorise en nous la maladie dont nous
devons périr, nos alimens, nos goûts, nos habitudes, et jusqu''à nos raisonnements; mais la raison, quand elle se présente, est toujours traitée de médecine.
Deux choses me paraissent devoir empêcher Sa Majesté de tirer une conséquence pratique des Mémoires soumis à ses réflexions, et doivent aussi l'empêcher d'adopter un système suivi : d'abord les souvenirs d'une vie passée dans un ordre si différent de celui qui existe, et en second lieu, les services rendus par la coalition de quelques députés de la première législature avec les ministres.
En effet, le roi, ayant été élevé par la noblesse et avec la noblesse, n'a pu tout à coup se détacher des intérêts, des passions et des maximes de cet ordre, et cela est naturel : tout change en nous et hors de nous, avant que nous changions nousmêmes. On ne se défie pas assez des effets de l'éducation. On ne se dit pas assez : que serais-je, si j'avais été élevé autrement? Mais dans la personne de Louis XVI, le roi devrait l'emporter sur l'homme : Alexandre abandonna les Grecs dès qu'il se vit roi de Perse.
Quant à la coalition de quelques députés avec le ministère, je me contenterai d'observer que MM. Thouret, Chapelier, Barnave, etc., ne peuvent, dans les conseils qu'ils donneront, que mena-
ger leur ouvrage, et apprendre aux ministres à masquer les défauts de la Constitution ; ils passeront leur vie à lécher Tours; ce qui est absolument contraire au système qu'il faut adopter, si on veut nous tirer de Tanarchie où nous sommes. D'ailleurs, ces hommes-là, s'étant décriés par les derniers décrets qu'ils ont emportés, ont perdu la popularité, et ne peuvent influer en aucune manière sur la nouvelle législature, qui, étant le produit de tous les clubs du royaume, est arrivée absolument armée contre eux. J'ajouterai à cela qu'aucun de ces messieurs n'est redoutable hors de la tribune : c'est de leurs poumons que dépend leur empire.
A propos des dernières réjouissances de Paris, et des succès populaires de Leurs Majestés, j'observerai, monsieur, qu'on pourrait bien compter sur le peuple, s'il était abandonné à lui-même; mais ces transports n'ont fait qu'irriter les républicains, et ces transports auront passé, que la haine de ceux-ci prendra de nouvelles forces, parce qu'elle est systématique et combinée: l'enthousiasme populaire n'a pas de racines. Je pourrais dire encore que la majorité des aristocrates est aussi consternée de l'acceptation du roi que tous les démocrates, et que, divisés par ce motif, ils s'unissent par la passion. J'en ai de fortes preuves. En un mot, le roi peut dire qu'il aura à combattre, auprès de son
peuple, les démocrates, les aristocrates, les dépar- ^ tements, les clubs, et les ministres ; comme autrefois le peuple avait à combattre, auprès du roi, les commandants, les intendants, toute la cour, et toujours les ministres.
Heureux les rois qui savent prendre les conseils amers, et garder un conseiller qui déplaît ! Chercher un ministre agréable, c'est comme si on voulait une maîtresse y^;;/;;/e d'Etat.
Je finis en vous priant de ne pas oublier celui qui ne peut cesser de vous aimer.
Le comte de Rivarol.
P. S. Dit-on si le roi fera l'ouverture de la deuxième Assemblée nationale par un discours ?