PLAN
Il faut d'abord convenir que ceux qui mènent le peuple ne le mènent pas pour rien. Haine pour la cour, tendresse pour la nation, patriotisme, etc., ce ne sont là que des motifs différents qui couvrent tous le même intérêt.
J'ai écrit quelque part qu'à l'ouverture des Étatsgénéraux, le roi a3^ant parlé du malheureux état des finances, M. Necker de sa vertu, et les troupes n'ayant paru que pour désobéir, l'Assemblée perdit, en un jour, l'espoir d'être corrompue et la crainte d'être réprimée. Ils ont détruit bien des choses à regret et contre leur envie. Depuis cette époque, l'Assemblée a paru faire exécuter toutes ses volontés au roi, mais au fond elle exécutait elle-même toutes les volontés d'une puissante cabale qui soulève et calmée le peuple à son gré -, de sorte que si le roi est forcé par l'Assemblée, elle est déjà forcée par la populace. L'Assemblée n'est donc pas plus libre que le roi ^ ce n'est donc pas sur l'Assemblée qu'il faut travailler, mais sur le peuple-, et pour en venir à bout, il faut s'appliquer à détruire la cabale qui forme les tempêtes populaires, rassemble les nuages et les excite quand il lui plaît.
J^expliquerai de vive voix des moyens compliqués, mais sûrs. Perdre le duc d'Orléans, c'est d'abord à quoi il faut viser. La séparation de la duchesse, à laquelle je n'ai pas été inutile, est déjcà un grand pas. Elle a affaibli le crédit du duc, et lui rend les emprunts plus difficiles.
Pour démasquer et perdre entièrement le duc d'Orléans, il faut donc travailler sur le menu peuple. On aura tous les petits et les gros bourgeois, une fois qu'on aura la canaille, La boue, sous Louis XVI, est la même que sous le roi Dagobert; sans compter que c'est avec elle qu'on a toujours bâti les empires.
Il faut bien se répéter cette grande vérité : que la monarchie recommence. Il faut donc recourir aux éléments, c'est-à-dire tirer du tiers-état le parti qu'en ont tiré les premiers rois de France. Si tous les partis qu'on a pris jusqu'ici ont été mauvais, c'est qu'on ne touchait pas à la racine du mal.
Les mo^^ens que je développerai ne seront pas extrêmement chers : c'est avec des ognons qu'on a bâti les pyramides d'Egypte.
Quand le duc et son parti seront absolument détruits et le peuple tranquille, le trône n'étant plus assailli par des orages répétés, reprendra plus d'éclat et de stabilité. Le temps amènera des chances heureuses, soit que cette législature se prolonge,
soit que nous en ayons une autre. Mais il ne faut pas se laisser surprendre par la seconde comme on Ta été par la première.
J'expliquerai mes idées sur la banqueroute qui est inévitable, et je prouverai que ce malheur peut avoir les plus heureux effets pour la tranquillité publique, si le gouvernement y est bien préparé. J'espère aussi que nous pourrons mettre le roi en état d'être accusé par son peuple d'avoir trop laissé affaiblir l'autorité ; ce sera une belle époque de la vie du roi, quand la France entière le priera de resserrer le gouvernement qui est louche, diffus et absolument sans nerf.
Mais comme Paris se sert de l'Assemblée pour dominer la France, c'est d'abord sur Paris et sur la populace de Paris qu'il faut travailler.
Je ne parle pas du système adopté par M. de Montmorin. La peur seule suffirait pour conseiller tout ce qu'il a fait jusqu'ici au nom du roi. Mais à quoi servent les démarches qu'il conseille à Sa Majesté, quoiqu'elles aient un succès momentané ? N'aurait-il pas mieux valu ne pas les rendre nécessaires ? Ce ne sont là que des palliatifs ; on accoutume le peuple à traiter le roi comme les Indiens traitent leurs pagodes : ils les battent et ensuite les couvrent de pleurs.
Le système de M. de Montmorin n'est qu'un
demi-plan. Quel mérite d'obéir au peuple, quand cette condescendance est forcée? Ne serait-il pas d'un meilleur esprit d'empêcher ce peuple de tant exiger, et de ne pas mettre si souvent Sa Majesté en scène avec lui? Je voudrais bien que le roi n'ait pas tant d'occasions de montrer des bontés de cette nature, et de mettre toutes les cours de l'Europe dans la confidence de ce qu'il fait pour le peuple et pour l'Assemblée, c'est-à-dire pour la cabale d'Orléans.
Au reste, ce n'est pas la faute des ministres s'ils n'ont pas de plan. Le grand renversement qui s'est opéré a rendu les meilleures têtes inutiles, à plus forte raison les médiocres. Les ministres ont fait applaudir le roi toutes les fois qu'il a été ou qu'il a écrit à l'Assemblée, c'est-à-dire toutes les fois que la majesté du trône a été outragée, et toujours le lendemain d'une révolte ou de quelque affreux désordre.
J'expliquerai ailleurs de nouvelles idées.
Le comte de Rivarol.
LETTRE DE M. LE COMTE DE RIVAROL A M. DE LA PORTE
Remise le i5 mai i~gi
Il ne faut pas beaucoup de sagacité pour découvrir les causes de la tranquillité momentanée de Paris : l'exécution de la loi martiale, la dispersion des républicains et des factieux, et, plus que tout cela, une méfiance prodigieuse jetée dans tous les esprits. Du jour où la scission du club des Jacobins a partagé les affections du peuple, en divisant ses anciennes idoles, les bourgeois et la garde nationale se sont rangés du côté des Feuillans et de la majorité de TAssemblée ; le petit peuple et les factieux n'ont pour eux que les Jacobins et quelques députés républicains.
Il est difficile que cet état dure ; il est trop violent, et le peuple, qui accorde si aisément sa faveur, et presque jamais sa confiance, peut être soulevé d'un moment à l'autre contre l'ordre qu'on cherche à établir. Les efforts et les intrigues des factieux pourront bien n'être pas toujours réprimés.
J'ai donc pensé que pour maintenir la paix dans Paris, et déjouer ces clubs factieux qui peuvent troubler en un instant plusieurs départements, il
fallait établir un club des ouvriers, sous les conditions suivantes :
Il est évident que c'est un moj^en efficace pour diriger vers Tordre et la constitution ces esprits grossiers; que ce mo3^en n'est pas moins efficace pour découvrir les intrigues et les plans de ceux qui tentent de soulever les ouvriers et de remuer le fond du peuple, et, qu'enfin, on peut, une fois le club organisé, se servir de cette grande machine pour produire les effets les plus importants et peutêtre les moins attendus.
Il me paraît instant de monter ce club ; le moment d'indécision où se voit le petit peuple est favorable. Une coalition entre les dernières classes peut devenir terrible. On se souvient du i8 avril : nonseulement la force armée céda aux ouvriers, mais elle se coalisa avec eux, et le général fut obligé de donner sa démission.
Il y aurait de la témérité à compter sur la consternation des factieux : ils peuvent se ranimer en un jour, et, dans cette supposition, il y aurait encore plus de témérité à compter sur la force réprimante dirigée contre le peuple. Le mo3^en que je propose est plus doux, plus sûr et plus vaste que tout autre. J'en appelle à votre patriotisme et à vos lumières.
Le comte de Rivarol.
LETTRE DE M. LE COMTE DE RIVAROL A M. DE LA PORTE
A Maisons, le 2 septembre ijgi
Me voici, monsieur, comme saint Rustique, dans un ermitage, d'où j'observe depuis quelques jours les mouvements orageux de notre vaisseau politique. Dès que je vis que TAssemblée nationale s''effra3^ait, avec juste raison, de la pente républicaine que les clubs donnaient à l'État, et des risques que couraient à la fois la personne de Louis XVI et le trône, je compris qu'il se formerait aussitôt une majorité qui se rendrait maîtresse de la révision des décrets. Cette majorité, secondée du silence de la minorité, a fait, malgré les cris des Jacobins, tout ce qu'elle pouvait pour le roi. Elle lui dictera encore la manière dont il doit accepter la constitution, etc. Aussi n'est-ce pas de ces détails que je m'occupe. J'ai songé seulement aux moyens dont le roi pourrait se servir pour regagner l'opinion et même l'affection publiques, et je n'en ai pas trouvé de meilleur que le discours que voici... Je le soumets à vos réflexions \ mais s'il faut que je vous parle en conscience, je crois qu'il faut être ennemi du roi et du sens commun, pour ne pas conseillera Louis XVI
la publication de ce discours, dans les quatre ou cinq premiers jours qui suivront son acceptation de la constitution. Car vous n'ignorez pas, monsieur, qu'une partie de la nation accuse le roi d'imbécillité pour avoir tout sanctionné, et que l'autre l'accuse de fausseté pour avoir protesté. A quoi sert de se dissimuler la situation du roi dans l'opinion publique? A quoi servirait de ménager les termes? Son esprit et son cœur sont également inculpés. Ce discours, dont la première partie est un mouvement, et la seconde un aveu raisonné, peut lui ramener les têtes les plus rebelles. Encore un coup, j'en appelle à votre jugement. Vous voyez, monsieur, et vous prévoyez qu'il y a et qu'il y aura un combat à mort entre la royauté constitutionnelle et les Jacobins, et ce combat va s'engager de plus belle à la deuxième législature. Le roi ne peut leur porter de coup plus sensible que ce discours, et il ne doit pas songer une minute à vouloir les ménager ou les gagner, car ce sont ses ennemis naturels.
Je ne vous réitère pas ici mes sentiments-, vous savez, monsieur, combien je vous suis attaché.
Le comte de Rivarol.
Essai d'un discours du roi aux FYajiçais, après lacceptation de la Coiistitution. Ce discours convient à toutes les circonstances, même en supposant une irruption des ennemis et des émigrés.
(( Si j'étais un prince étranger à la France, comme rélecteur de Saxe l'est à la Pologne, c'est en vain que TAssemblée nationale m'eût offert le recueil de ses décrets : une constitution fondée sur tant d'écueils ne m'eût causé que de Teffroi. Je n'aurais pas assez présumé de moi et de mes destinées pour accepter un empire sans finances, une armée sans discipline et une administration violentée par les clubs ; quel royaume résisterait jamais à ces trois causes de destruction, à ces principes de mort?
« Mais je tiens à la France par trop de nœuds, je suis à elle par trop de liens de sang et d'amour; la vue du péril le plus éminent ne peut me séparer d'elle. Oublierai-je huit cents ans de destinées communes à ma famille et à la nation, et trente rois mes aïeux, et mon fils, et tant de Français toujours fidèles! Non, sans doute; je monterai sur ce vaisseau battu par les tempêtes, sur ce vaisseau chargé de tant de craintes et de tant d'espérances.
Allons, Français, essayons-nous, engageons-nous sur des mers inconnues, et s'il faut périr, périssons ensemble !
» Ce jour qui m'attache à vous, m'offre aussi l'occasion d'avouer à la France, et à l'Europe entière, deux erreurs fondamentales, qui ont décidé de mon sort et de celui de l'État. L'une a été d'appeler la démocratie au secours de la monarchie, et l'autre de sanctionner aveuglément tous les décrets de l'Assemblée.
» Par ma première erreur, je bazardais l'État, car si les républiques ont péri par un seul homme, je devais craindre que la monarchie ne succombât sous tant de mains.
» Aussi tout me fait croire que, si l'amour des Français pour leur roi, et peut-être le génie de la France, ne l'eussent emporté sur les factions, le nom même de la monarchie était aboli sans retour, malgré la nature éternelle des choses, qui appelle un grand empire à la forme monarchique.
» Par ma seconde erreur, je veux dire par mes sanctions accordées aveuglément à tous les décrets, j'ai compromis, je l'avoue, ma raison et mon caractère.
» J'ai compromis ma raison, puisque j'ai sanctionné plusieurs décrets qui blessaient les lumières naturelles, et sur lesquels l'Assemblée elle-même
est déjà revenue, puisque j'ai sanctionné, au 4 février 1790, la Constitution faite et à faire, convenable ou non à ce vaste royaume.
» J'ai compromis mon caractère, puisque j'ai sanctionné des décrets qui répugnaient à mon esprit et à mon coeur, et contre lesquels je devais protester un jour.
» J'ai donc exposé ma réputation de franchise, le seul bien que la fortune a dû me laisser. Ce double aveu que je fais ici prouve assez combien je désire qu'on puisse compter sur moi; car j'aurais pu m'excuser sur la crainte d'arrêter, par un refus de sanction, la marche de l'Assemblée, sur la crainte d'allumer des divisions intestines dans l'Etat. Mais après tant de fautes et d'infortunes, il ne me reste plus que leur aveu, et le repentir^ pour préparer la fin des unes et l'oubli des autres. »