LETTRE DE M. DE VOLNEY
à M. le baron de Grimni
De Paris, ce 4 décembre 1791.
Monsieur,
La protection déclarée que S. M. l'Impératrice des Russies accorde à des Français révoltés, les secours pécuniaires dont elle favorise les ennemis de ma patrie, ne me permettent plus de garder en mes mains le monument de
générosité qu'elle y a déposé. Vous sentez que je parle de la médaille d'or qu'au mois de juin 1788 vous m'adressâtes de la part de Sa Majesté (i).
Tant que j'ai pu voir en ce don un témoignage d'estime et d'approbation des principes politiques que j'ai manifestés, je lui ai porté le respect que l'on doit à un noble emploi de la puissance; mais aujourd'hui que je partage cet or avec des hommes pervers et dénaturés, de quel œil pourrais-je l'envisager? Comment soufFrirais-je que mon nom se trouvât inscrit sur les mêmes registres que ceux des déprédateurs de la France ? Sans doute l'Impératrice est trompée; sans doute la souveraine qui nous a donné l'exemple de consulter les philosophes pour dresser un code de lois; qui a reconnu pour base de ses lois l'égalité et la liberté ; qui, dans son administration, a sans cesse tendu à l'anéantissement de la noblesse et de la féodalité ; qui a affranchi ses propres serfs, et qui, ne pouvant briser les liens de ceux de ses boyards, les a du moins relâchés; sans doute Catherine II n'a point entendu épouser la querelle des champions iniques et absurdes de la barbarie superstitieuse et tyrannique des siècles passés ; sans doute enfin sa religion séduite n'a besoin que d'un rayon pour se dessiller. Mais, en attendant, un grand scandale de contradiction existe, et les esprits droits et justes ne peuvent consentir à le partager. Veuillez donc.
(i) En juin 1787, M. le baron de Grimm m'ayant prévenu, chez M. d'Holbach, qu'il se proposait d'envoyer à l'Impératrice mon Voyage d'Egypte et de Syrie, qui venait de paraître, je le priai d'en recevoir un exemplaire choisi et corrigé; il y mit la condition obligeante de le présenter de ma part ; et c'est cette politesse qui, sept mois après, m,'attira une très-belle médaille; mon Mémoire sur la guerre des Turcs était presque achevé, et je dirai, avec vérité, que je n'y ajoutai ni n'en retranchai. cNote de Volneyj
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Monsieur, rendre à l'Impératrice un bienfait dont je ne puis plus m'honorer ; veuillez lui dire que si je l'obtins de son estime, je le lui rends pour la conserver ; que les nouvelles lois de mon pays qu'elle persécute, ne me permettent d'être ingrat ni lâche, et qu'après tant de vœux pour une gloire que je crois utile à l'humanité, il m'est douloureux de n'avoir que des illusions à regretter.
Vo L N E Y Ex-député à l'Assemblée naiionale de France, en 1789.
A propos d'une médaille , cet « or partagé avec des hommes pervers et dénaturés » est sans doute d'un comique inattendu; mais Rivarol dans sa Réponse montre des faiblesses d'un autre genre. L'homme d'esprit par excellence, s'enflant de fureur, après deux années de réflexion, donne la comédie autant que son solennel adversaire. Personne que lui, dans sa société, n'était capable d'une diatribe de cette virulente poussée , mais l'artifice et la peine s'y font sentir \ et bien vite on en appelle, de Rivarol hors de lui, à Rivarol se possédant, et du pamphlétaire de la Réponse du baron de Grimm, à celui de la Lettre sur la capture de l'abbé Manry.
Nous réimprimons sur la réimpression de Barbier, à la date de 1823 (i ); l'édition originale nous a échappé, et Fayolle qui la possédait n'en a pas donné à Quérard la description complète (2).
(i) Lettre de M. de Volney à M. le baron de Grimm, chargé des affaires de S. M. l'Impératrice des Russies, à Paris, en renvoyant la médaille d'or que S. M lui avait fait remettre; suivie de la Réponse de M. le baron de Grimm à M. Chassebœuf de Volney, en date du 1" janvier 1792. Paris, Potey, 1823, in-8, 20 p. Barbier, dans le doute que cette pièce fût de Grimm, avait attendu la mort de Volney pour la réimprimer en appendice au Supplément à la Correspondance.
(2) Voir la France littéraire, T. VIII, p. 61, 2= colonne.