‹ Écrits et pamphlets de RivarolChapitre 13 sur 17 · A LA LETTRE DE · texte numérisé non relu

A LA LETTRE DE

M. CHASSEBŒUF DE VOLNEY

A Coblentz, ce i"'' janvier, 1792.

J'ai reçu votre longue lettre, mon cher Volne}'', et la petite médaille d'or que je vous avais accordée, après maintes sollicitations et maintes lettres écrites par vous à mes amis, qui s'obligent à vous les produire, si vous le désirez. Il faut (non pas pour vous qui le savez bien, mais pour le public) vous expliquer ce que sont ces médailles d'or accordées, au nom de Sa Majesté l'Impératrice des Russies, aux brochinHers de Paris.

Sa Majesté aime les lettres; elle veut les encourager ; elle sait que quelques petits dons de sa main peuvent, en excitant l'émulation, développer le génie. Elle accepte assez volontiers tous les livres

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qu'on lui présente. Il est vrai qu'elle ne lit que les bons, mais elle paye quelquefois les mauvais. De pareils détails sont au-dessous d'elle. L'ensemble seulement a fixé un moment ses regards; et il a été accordé à ses ministres dans les cours étrangères la permission de distribuer ces encouragements, en son nom, aux jeunes gens qu'ils croiraient les mériter. Cette décision de sa part est du i5 mars 1770. Voilà, mon cher Volney, ce qu'il fallait apprendre au public, pour faire cesser son étonnement au sujet de la médaille d'or dont je vous avais honoré. Le tort de vous l'avoir accordée est bien léger; mais enfin ce tort, c'est moi qui l'ai eu. Vous me disiez que vous aviez tant d'esprit ! que vous faisiez de si bons livres ! Ma faute est de vous avoir cru sur parole. Mais, d'un autre côté, vous désiriez à ma souveraine tant de succès dans sa guerre contre les Turcs, que vos souhaits valaient bien une médaille; ainsi je ne peux encore me repentir de l'avoir accordée à vos pressantes sollicitations. Aujourd'hui, vous me la renvoyez, mon cher Volney; en vérité, si je pouvais en disposer, je la présenterais au comte de Rivarol, qui, si je l'en avais cru, m'eût empêché de faire une pareille inconvenance à votre égard. Placé, depuis plusieurs années, sur l'observatoire de la république des lettres, il applique son microscope à dé-

couvrir les cirons de la littérature, et à les faire connaître. Un homme de cette trempe serait utile à ma souveraine, pour empêcher ses agents de donner de petites médailles aussi mal à propos. Mais, dans votre lettre du 4 décembre, vous vous donnez quelques tons que je ne vous passerai pas.

Vous ne voulez pas que votre nom se trouve inscrit sur le registre des munificences de Sa Majesté : il faut avoir toute la vanité d'un petit auteur pour se repaître d'une pareille idée. Croyez, mon cher Volney, que lorsque Sa Majesté ou ses agents accordent un écu d'or, on n'y attache pas assez d'importance à Pétersbourg pour en conserver le souvenir dans des registres; et la preuve péremptoire que je peux vous donner du peu d'importance que l'on met à ces dons-là, c'est que vous les avez obtenus. On inscrit les dons annuels ou les pensions; mais ceux-là, c'est Sa Majesté Impériale elle-même qui les donne, et vous saviez mieux que personne que vous étiez bien éloigné d'obtenir une pareille faveur.

On a quelque peine à deviner quel est le motif qui a pu vous engager à vous donner le ridicule de la démarche que vous venez de faire envers moi, et à laquelle vous sentez bien que ce n'est qu'au faubourg Saint-Marceau qu'on peut trouver de l'importance. Mais comme je vous connais, je vous ai

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bien vite deviné. Vous voulez absolument faire parler de vous, mon cher Volney, pour vous rattacher aux Jacobins, ou vous faire payer par les monarchiens qui disposent de la liste civile : voilà le défaut de la cuirasse. S'il vous avait plu de me consulter, je vous aurais déconseillé une pareille bévue, qui vous mène précisément où vous ne voulez pas aller : cela vous mène à réveiller dans le public le souvenir de votre âpreté à ramasser les miettes de cette liste civile , et cette âpreté ne va pas avec Taffiche des vertus républicaines : elle se rapproche un peu trop des manières des déprédatem^s de la France.

Mais voilà ce que c'est que de consulter, sur la politique, le médecm Cabanis^ sur les moyens de s'enrichir, Tex-bénédictin abbé de La Roche, d'abord moine, puis apostat, puis secrétaire d'Helvetius, puis athée, puis pensionnaire d'Helvetius, puis bas valet et la comère des beaux-esprits^ puis aumônier de Monseigneur comte d'Artois, puis pensionnaire du même prince, puis dans la révolution, puis acquéreur des biens du clergé et des possessions de l'abbé Morellet, son ami depuis vingt ans, possesseur du prieuré de Thimer; et, sur ce qui est de conduite et de bon sens, une madame Helvetius, espèce de folle de la moderne démocratie, mais qui, avant d'aimer si fort la li-

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berté, a présenté deux requêtes au ministre des lettres de cachet pour faire enfermer sa propre sœur, sous le prétexte qu'elle était folle, et dans la vérité, pour Tempêcher de se marier et de porter ses biens à d'autres qu'à elle; qui, a3'ant en effet obtenu la lettre de cachet, a fait publiquement et en plein jour, arrêter sa sœur par les soldats du guet, à la vue de tous les habitants de la place Vendôme, où elle logeait, et l'a fait enfermer à l'abbaye de Belle-Chasse. Je vous l'ai dit cent fois, cette maison d'Auteuil est une loge de fous les plus ridicules de la terre. Quel diable de conseil vous avaient donné tous ces gens-là, au mois de décembre 1789?...

Vous étiez l'un des plus éloquents orateurs muets de l'Assemblée nationale. Votre air d'importance vous y donnait une sorte d'attitude; vos mouvements, une espèce d'ascendant ; vous aviez merveilleusement acquis l'apparence d'un dépositaire de tous les secrets de la faction; ce qui vous faisait appeler si plaisamment, par le comte de Mirabeau, le Basile des Jacobins. Vous pouviez vous vanter de quelques incendies dans l'Anjou, et de quelques douzaines d'assassinats; avec ces avantages vous pouviez très-certainement, en restant attaché aux Jacobins, recueillir les débris de ce que n'auraient pu emporter Mirabeau, Chapelier ou le duc d'Or-

léans; et, en attendant patiemment l'établissement des assignats, vous aviez presque la certitude de pouvoir en remplir votre portefeuille. Au lieu de cette marche si aisée à suivre, que vous ont fait faire vos amis d^Auteuil? Ils vous conseillèrent de vous faire acheter par le ministre; et vous vous rappelez tout ce que je vous dis pour vous garantir de cette lourde sottise. Cela fut inutile.

Au mois de décembre 1 789,' le fier républicain Volney parvint, bien en secret, jusqu'à M, de Montmorin, et se proposa pour être acheté. Le bon M. de Montmorin, qui se servait depuis longtemps de la poudre sans Tavoir inventée, vous crut, sur votre parole, un personnage important dans le club des Jacobins. Il faut bien que je le lui pardonne; car moi aussi je vous avais cru un homme de beaucoup d'esprit. Sur la même assurance, le marché fut bientôt conclu, et assurément le Fabricius Volney qui, le 4 décembre 1 79 1 , renvoie à Grimm un écu d'or qu'il lui avait donné en 1788, s'en était adjugé une assez bonne collection dans son traité avec M. de Montmorin. Voici quel était votre marché.

On vous donnait l'intendance de l'île de Corse et six mille livres d'appointements; l'inspection générale du commerce de l'île de Corse, et encore six mille livres d'appointements, et puis six mille

livres de gratification pour les frais du voyage de M. Volney, de Paris dans Tîle de Corse. Six mille livres à M. de Volney, pour aller de Paris en Corse!... Eh! mon ami, quand vous voyagiez en Eg}^pte, un bâton blanc à la rnain, vous n'étiez pas si cher, et j'ai peine à croire cependant qu'alors vous n'eussiez pu acquérir quelque estime.

Glorieux de ce marché, jugeant de votre valeur par le prix qu'on y avait mis, vous étiez au comble de vos vœux. Je vous prédis de promptes disgrâces et un opprobre ineffaçable : cela ne tarda pas d'arriver. Dès le 14 janvier, vous eûtes un premier déboire. M. de Montmorin rapporta au conseil du Roi son travail sur M. de Volney, et ce diable de Necker, qui, quoi qu'on en dise, était bien, je l'avoue, un traître et un pervers, mais qui avait du tact, fit aussitôt une si forte grimace, que le Roi s'en aperçut, et dit : « Je vois que M. Necker n'est pas de cet avis. » Sur quoi celui-ci prend la parole, et discutant la différence entre le prix réel de M. de Volney et celui auquel il prétendait, il prouva trèsclairement que, par malheur, M. de Volney n'était pas un aussi puissant scélérat qu'il voulait le persuader-, que c'était un mauvais valet de conjuré, qui voulait changer de condition: et que si l'on payait ainsi les casse-cou, on ne pourrait plus, par aucun motif, satisfaire l'ambition des chefs. M. de

Montmorin insista et obtint le bon du Roi. Vous crûtes triompher, et je vous annonçai de nouv^eau un opprobre plus éclatant; car je connaissais Necker et sa manière de travailler. Cela ne fut pas long : il vous fit dénoncer, le 20 janvier, aux Jacobins, et produisit les honteuses conditions de votre honteux marché. Dès le 26 janvier 1790 {Journal des débats et décrets^ du 26 janvier), cet enragé de Goupil de Préfeln dénonça à l'Assemblée nationale que trois de ses membres s'étaient vendus au ministre, et que l'un de ces transfuges était le fougueux, le républicain Volney, et il proposa un décret qui mît fin pour jamais à ces désertions ignominieuses. Grand tapage -, on veut surtout que le décret ait un effet rétroactif pour atteindre M. de Volney; car M. le duc de Biron, sans attendre le décret, s'était démis de sa place de gouverneur de rîle de Corse. MAI. Le Goulteulx et Nourrissart ' avaient annoncé qu'ils suivraient cet exemple. M. de Volney paraît enfin, et il n'ouvre la bouche que pour se couvrir d'ignominie. Il déclare nettement {Bulletin de l'Assemblée nationale, du 26 janvier, p. 7) qu'il s'oppose à l'effet rétroactif du décret ; qu'il est vrai qu'il a obtenu deux places du ministre ; qu'il sait bien qu'on ne peut être à la fois juge des ministres dans l'Assemblée et leur subordonné, mais que son choix est fait, et qu'il

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renoncera à sa qualité de député. Vous savez quel fut le succès de ce discours, quelles épouvantables huées l'accompagnèrent. Le décret prohibitif est prononcé. Mais comme on pouvait croire qu'en effet il n'avait pas un effet rétroactif, mon Volney s'acharne à son opprobre : il voit MM. Le Coulteulx et Nourrissart se démettre formellement le 27 janvier; il entend les applaudissements dont on les honore; et mon vilain tient bon. Il lutte, il ne peut lâcher sa proie; mais le ministre, qui voit l'inutilité de la lui laisser, le menace de la lui ravir. Les Jacobins, d'un autre côté, le menacent de cette fatale lanterne dont naguère le sieur Volney menaçait les nobles de l'Anjou; enfin, le 29 janvier, n'osant paraître dans l'Assemblée, il écrit la lettre la plus plate, la plus lâche, et se démet de son intendance (voyez cette lettre au Pfocès-i^erbal de l'Assemblée nationale, du 29 janvier 1790, p. 7). Le plus froid silence accueille cette démarche honteuse et tardive : elle tombait dans l'oubli, si la méchanceté d'un abbé Latyl n'eût demandé et obtenu que la lettre serait inscrite au procès- verbal. Voilà les faits, mon cher Volney; et, depuis qu'ayant perdu vos douze mille livres de rente, il ne vous restait plus que dix-huit livres par jour comme député , avez - vous quitté l'Assemblée , comme vous juriez que vous le feriez, le 26 janvier,

quelle que fût sa décision ? Oh que non ! ces dixhuit livres par jour valaient mieux que rien du tout, et vous y êtes resté jusqu'à la clôture. Et c'est le même homme qui renvoie à Grimm un écu d'or!... Eh! mon ami, il fallait le garder; c'était toujours cela. En le perdant, vous verrez qu'on ne vous achètera d'aucun côté.

Votre lettre est encore au-dessous de la médiocrité de vos autres productions. Vous appelez les frères du Roi et les nobles français des révoltés. Il est vrai qu'ils ont tort : on les pille, on les insulte, on les brûle, on les assassine, et ils se révoltent contre les maîtres d'une faction oià le grand Volney occupe la place de manœuvre. Vous les nommez des hommes pervers. Vous vous y connaissez, mon cher Volney; mais cependant ces hommes pervers portent tout ce qui leur reste d'argent aux frères du Roi, et ne demandent un écu d'or à personne ; ils n'ont ni intendance , ni inspection , et on ne leur reproche aucune bassesse. Vous les qualifiez âChommes dénaturés. Vraiment, s'il est dans la nature qu'un Volney ait une intendance de six mille livres de rente, avec une inspection de six mille livres de rente, et que, pour se rendre en Corse, il lui faille encore six mille livres, ces gens-là, qui ne veulent pas souffrir un ordre de choses où cela arrive et qui peut arriver, sont fort dénaturés,

et je vous assure qu'ils ne le souffriront pas. Je sens bien Tembarras de votre position , et la fin de votre lettre, rendue à son vrai sens, me l'exprime assez : « Après tant de vœux pour une révolution que je crus utile à ma fortune, il est douloureux de n'avoir que des illusions à regretter. » Voilà bien, je n'en doute pas, le langage de votre cœur ; mais prenez-vous-en aux circonstances. Tout le monde ne peut pas se vendre aussi fructueusement que votre ami Cabanis : il est médecin, et Mirabeau était son malade. 11 Fa, par Dieu ! bien promptement guéri, à la grande satisfaction de ceux qui remployaient. J'avoue que c'est un coup de maître : aussi l'a-t-il bien loué après sa mort. Il faut convenir qu'il lui avait de grandes obligations.

Avant de finir cette lettre, dites-moi, mon cher Volney, sentez-vous bien toute l'indignité de votre position? Quoi! dès qu'un homme de votre parti, Jacobin ou monarchien, veut se donner quelque éclat, il ne faut qu'examiner sa vie pour y trouver mille traits de lâcheté et d'infamie ! Vous me dites que votre Brissot de Warville est un bon républicain ; oui, mais il fut espion de police sous M. Le Noir, à cent cinquante livres par mois. Je le défie de le nier, et j'ajoute qu'il fut chassé de la police, parce que La Fayette , qui dès lors commençait à intriguer, . l'avait corrompu et pris à son service.

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Vous me citez votre témoin banal, le sieur Morel , Tassassin de Favras -, mais il a été deux fois à Bicêtre, et une fois pour fait de sodomie. Vous ne cessez de parler du dévouement de M. Manuel, procureur de la Commune de Paris, mais il a resté six ans à Bicêtre pour fait d'escroquerie. Quelle fatalité que tous ces souvenirs-là ? Croyez-moi, faites décréter, sur la motion de Tabbé Fauchet, que la mémoire du temps passé est une aristocratie, et en parler un acte d'incivisme.

Adieu, mon cher Volney.

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