A PÉRONNE
Péronne, 28 juillet 1789.
Après nous être arrachés, Madame, aux charmans spectacles que Paris vous donne tous les jours, soit à la Grève, soit au Palais-royal, nous nous sommes mis à voyager, munis des passeports de Messieurs les Electeurs de la ville, et nous traversons en ce moment la Picardie. Un grand événement la remplit tout entière : c'est la capture de M. Tabbé Maury. Les Picards sont bons, mais ils sont exacts, et pour arriver plus vite à la perfection, ils se modèlent en tout sur les Parisiens. Ils ont des assemblées, des cocardes, des armes et de bonnes intentions ; ils jouent, comme à Paris, une partie
dont chaque coup est échec au Roi; ils ont brûlé les douanes, jeté les commis dans les rivières, intercepté les revenus publics, élargi les malfaiteurs, emprisonné les magistrats, et ils comptent tout cela pour rien, s'ils n'ont bientôt entre leurs mains M. l'Archevêque de Cambrai. Péronne est à-peuprès le chef-lieu de tant de ressemblances avec la capitale.
Nous y sommes arriv^?, aujourd'hui 28, de bon matin. L'abbé Maur}^, qui y était entré déguisé, le dimanche 26, et qui avait été reconnu, pour avoir demandé un chemin de traverse, se trouvait en ce moment environné des milices nationales de Péronne, au milieu d'un corps-de-garde, sur le derrière de r Hôtel-de-ville. Nous avons d'abord demandé comment on avait fait cette prise, quel genre de défense M. l'abbé alléguait, et quels étaient sur lui les projets de la Picardie. Mille bouches se sont ouvertes à la fois, et nous serions encore à comprendre un mot à tout ce que dégoisaient tant de Péronnels et de Péronnelles, si nous n'avions appelé à l'ordre et invité un chanoine en cocarde, qui était en face de nous, à parler seul, et à parler français, si cela ne le gênait pas. « Messieurs, nous a-til crié, l'homme que la Patrie a cru devoir arrêter ici, et que nous allons renvoyer à la Nation, qui est à r Hôtel-de-ville de Paris, a mérité justement
cette imposition de mains. Il a voulu passer chez rétranger, à la dérobée, sans rabat et sans cocarde, et a demandé un chemin de traverse : ce qui n'a pas semblé droit à nos miliciens, qui nous Font amené. Nous Tavons reconnu pour être M. Tabbé Maury, à cause du signalement qu'on nous avait fait passer depuis quelque temps, et qui s'est trouvé fidèle. Nous lui avons dit : Vous êtes M. l'abbé Maury, et nous allons vous renvoyer à l' Hôtelde-ville de Paris, sur les pas de MM. Foulon et Berthier. A quoi M. l'abbé Maury a répondu : Puisque le déguisement et la peur n'ont rien changé à la figure que le ciel m'a donnée, je ne vous nierai pas, comme tout autre le ferait à ma place, que je ne sois l'abbé Maury. Il y a eu jusqu'à présent de la candeur à l'avouer, et maintenant il y a du courage. Me voilà votre prisonnier, et si vous m'envoyez à Paris, entouré de bayonnettes patriotiques, je ne doute pas que la populace ne me traite à-peu-près comme MM. Foulon et Berthier; mais je ne me soucie pas beaucoup de grossir le martyrologe des aristocrates, et je vous prie. Messieurs, d'envoyer un courier, à mes frais, devers Messeigneurs de l'Assemblée nationale. Je ne doute pas que plusieurs d'entr'eux ne me réclament fortement, de peur que je ne fasse planche; il n'y a que la majorité du clergé qui ne me réclamera peut-être
pas, à cause de quelques principes qu'on me reproche, et qui au fond me sont très-lionorables. Ces curés ne veulent pas concevoir que, du jour où j'ai fait voeu d'être évêque, tout ce qui est entré comme moyen dans mon vœu, est non-seulement justifié, mais sanctifié. Des têtes picardes comprendront cela très-aisément. Maintenant, Messieurs, que je suis entre vos mains, présentez-moi, je vous prie, au Commandant de la milice, à M. le maire de la ville, et enfin à tous les Permanens, — Rien de plus juste ; et nous Tavons aussitôt amené et constitué dans notre Hôtel-de-ville, où, en attendant la réponse de l'Assemblée nationale, il vit au milieu de nos messieurs, et se fait tout à tous. »
Charmés de tant de détails, nous désirions que le bon chanoine ajoutât à notre reconnaissance, en nous procurant les moyens de voir un moment M. l'abbé Maury, au milieu du comité permanent de Péronne : ce qu'il nous a accordé sans difficulté.
Jugez, Madame, si l'abbé Maury a été content de nous voir! Quoiqu'il attendît des nouvelles satisfaisantes de l'Assemblée nationale, il n'était pourtant pas sans inquiétude. Quand on a des ennemis, quelque nombreux et quelque éloignés qu'ils soient, on les retrouve tous dans une guerre civile. C'est ce que nous a très-bien fait sentir cet Académicien.
II nous a présentés d'abord aux messieurs qui l'entouraient, au Commandant de la milice, au Prévôt des marchands, et à tous les électeurs.
Le La Fayette des Picards est un ancien sergent, boiteux et borgne, qui s'était déjà signalé dans deux ou trois émeutes populaires, où il avait perdu Tœil qui lui manque. Il nous a raconté, avec beaucoup de complaisance, toutes les peines qu'il avait prises pour enrégim.enter cent vingt Picards, et leur procurer des cocardes et des fusils. C'est avec cette escorte qu'il espérait avoir l'honneur de conduire M. l'abbé Maury dans la Capitale.
Le Prévôt des marchands de la ville de Péronne n'est pas des trois Académies, comme M. Bailli ; mais il avait été nommé par acclamation, ainsi que lui, et était en ce moment Marguillier émérite et Maître d'école.
Nous demandâmes à ces messieurs, et à tous les électeurs, pourquoi la Nation ne massacrait pas ses prisonniers à Péronne, comme à Paris, et pourquoi leur ville se privait du spectacle de ces exécutions, qui font d'abord tant de plaisir, et ensuite tant d'honneur aux Parisiens : « Car, sans faire tort à personne, avons-nous ajouté, M. l'abbé Maury était digne de votre colère patriotique. Pourquoi le renvoyer à Paris ? Attendez-vous, comme les gens de Beaune, une meilleure occasion? — Messieurs!
messieurs ! a repris gravement le maire de la ville, Paris a droit d'exécution sur tout le Royaume-, mais nous ne tuons jamais que des Picards , car nous ne sommes pas précisément la nation^ comme les Parisiens. M. Pabbé Maury est un transfuge des Etatsgénéraux •, ceci est délicat : nous attendons les ordres de l'Assemblée nationale ; elle nous tirera d'embarras. Nous n'avons déjà que trop d'affaires. Cette nuit même, sur un avis qu'on nous a fait parvenir de la capitale, le Hainault, la Flandre et toute la Picardie ont été sous les armes -, le tocsin sonnait dans les campagnes et dans les villes ; 3oo,ooo hommes de patrouilles bourgeoises ont été sur pied, et tout cela pour recev^oir 2,000 brigands enrégimentés qui doivent se répandre dans nos champs et brûler nos moissons. — Nous nous sommes bien aperçus, messieurs, d'un mouvement considérable, en traversant votre province ; mais faute d'être instruits du sujet de vos craintes, nous avons pris cet état violent pour l'état naturel de la Picardie. Des patrouilles bourgeoises, armées de fourches, de bâtons ferrés, de faulx, et de quelques fusils, nous arrêtaient à chaque pas, et nous faisaient jurer d'aimer la Patrie, et par dessus tout, le village où nous passions. De porte en porte, on nous a donné un milicien pour nous accompagner, et le dernier qui nous a fait cet honneur, est monté sur le siège de notre voiture, tenant derrière
lui ses pistolets en sautoir, de sorte que les bouches pointaient sur nous.
» C'est dans cet état que nous sommes arrivés à Roye, où on nous a demandé si M. Necker était arrivé. Nous avons dit qu'il arriverait bientôt : Et toujours il arrivera ! il arrivera ! s'est écrié un des plus apparens de la troupe; je suis décidé à arrêter le premier qui ne me dira pas que M. Necker est arrivé, et à l'envoyer, pieds et poings liés, à l'Hôtel-deville de la Nation, à Paris.
» Bien avertis pour cette fois, nous n'avons cessé de dire, sur toute la route, que M. Necker était arrivé, et nous vous en dirons autant. Messieurs, si vous l'exigez. Permettez-nous seulement de dire ce qui en est à M. l'abbé Maury, et de vous demander, au sujet de la chaude et fausse alarme qu'on vous a donnée, quel peut être le but de ceux qui vous font ainsi passer les jours et les nuits sous les armes. D'où pourraient venir ces deux mille hommes qui doivent brûler vos moissons ? Le Roi n'estil pas d'intelligence avec toute la nation? Les soldats ne font-ils pas le service partout, conjointement avec les bourgeois? — Ce que vous dites là. Monsieur, est bien suspect, a dit le maire, en nous regardant de travers-, vous êtes bienheureux que nous entendions la raison. Il nous plaît de croire que nous sommes en danger; celui qui nous rassure est notre
ennemi, et ce n'est qu'en donnant des alarmes qu'on peut tenir sur pied une armée de trois millions de bourgeois et de paysans, d'un bout du ro3^aume à l'autre (i), et cette armée existe en ce moment. »
M. l'abbé Maury nous fit signe de l'œil, et nous changions de conversation, lorsqu'on entendit un grand bruit dans la rue : c'était le courrier de l'Assemblée nationale qui arrivait en ce moment, et qui venait revendiquer, non la personne, mais la liberté de M. l'abbé Maur}^ en le déclarant sacré et inviolable : ce qui mortifia la ville de Péronne à un point qu'il serait difficile d'exprimer. On avait fait des frais; on s'était équipé pour le conduire à Paris; on s'était flatté de donner une grande preuve de zèle à r Hôtel-de-ville, et d'effacer peut-être le souvenir du supplice de MM. Foulon et Berthier, en faisant un peu brûler xM. l'abbé Maury. Il fallait renoncer à de si douces espérances, et relâcher sa proie.
On nous regarda même de fort mauvais œil, quand nous félicitâmes M. l'abbé Maury sur sa délivrance , et nous fûmes très-heureux qu'il ne tombât pas dans l'esprit de cet abbé de nous appeler ses amis et de nous embrasser, car nous étions lapidés. Je ne sais s'il s'est aperçu de ce nouveau
(i) C'est là tout le secret de l'Assemblée nationale. CNote de Rivarol.j
moyen de perdre ses ennemis ; mais il s'est tiré des mains de ses geôliers, fort content d'en sortir, et en même temps fort changé pour les trois jours qu'il y a passés.
Nous ne savons s'il aura cédé à la reconnaissance pour l'Assemblée nationale, ou à son ressentiment contre le petit peuple et contre tous les démocrates; c'est-à-dire, s'il sera retourné à Versailles, ou s'il aura passé dans les Pays-Bas; il est sorti sans nous dire son secret. On lui a fait jurer, en partant, qu'il aimerait toujours Péronne. Il l'a juré sans difficulté, bien sûr qu'il trouverait parmi les évêques de la majorité quelque casuiste qui le délierait de la sainteté du serment.
Groiriez-vous, Madame, que M. l'abbé Maury passait son temps à lire ses Sermons et ses Discours académiques aux miliciens qui le gardaient? Il aura trouvé les Péronnels incorruptibles en fait d'éloquence. On dit que César, étant tombé entre les mains des pirates, leur lisait ses harangues, les traitait de barbares quand ils n'écoutaient pas, leur promettait de les faire pendre s'il retournait jamais à Rome, et ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il leur tint parole. Nous ne savons pas ce que Maury-Gésar a promis aux corsaires de Péronne, ni quel sort il leur réserve, si jamais les aristocrates ont le dessus.
Quoi qu'il en soit, son aventure a beaucoup servi
à un autre abbé qui est arrivé tout à l'heure à Péronne : c'est M. l'abbé Sabatier de Castres, auteur d'un dictionnaire sur les Trois siècles de la littérature française^ où il a attaqué la philosophie, en l'accusant d'avoir nui autant aux gouvernements qu'aux religions. Les gens de Péronne ne savent rien de tout cela. Mais puisqu'ils étaient en train de ramasser tous les abbés épaves, ils auraient sans doute arrêté celui-ci, et Tauraient envoyé expier trois siècles de littérature par vingt-quatre heures d'auto-da-fé à l'Hôtel-de- ville, sans la réponse de l'Assemblée nationale, qui les avait tout à fait dégoûtés de faire des prises. Cet abbé Sabatier est fortement signalé dans les oeuvres de Voltaire, mais il est plus dangereux de l'être à Paris. Nous avons même observé que M. l'abbé Maury a fait semblant de ne pas le connaître. Est-ce égard ou inimitié ? Dans les circonstances actuelles, c'est peut-être un bonheur pour l'un et pour lautre, puisque l'un pourrait être brûlé chez les fanatiques, et l'autre chez les philosophes.
Si Péronne savait quels hommes elle a possédés en ce moment, et quels risques elle a courus! C'est comme dans Dom Japhet d'A7^7néme :
Deux soleils ressen'és dans un petit endroit Rendent trop excessif le contraire du froid.
La fortune, qui avait rassemblé ces deux abbés, des deux bouts de la littérature ecclésiastique, les a heureusement séparés aussitôt : la conjonction de ces deux astres n'a duré qu'un intant, et Péronne est sauvée.
Nous la quittons en ce moment, et nous serons bientôt à Cambrai. Si quelque aventure vient encore jeter de la variété sur notre voyage, nous vous récrirons; mais ne vous attendez pas qu'on ait tous les jours des abbés Maurys à vous conter.
Je suis, etc.
P. S. Gardez-vous bien, Madame, de songer à publier cette Lettre, à moins que vous n'ayez résolu de faire pendre quelque honnête libraire du Palaisroyal. Quand nous n'avions qu'un maître, on pouvait l'éviter en écrivant; mais aujourd'hui il n'y a de sûreté à écrire que contre lui. Car depuis que le peuple de Paris est Roi, la populace est Reine, et on peut être criminel de lèse-Majesté depuis les Percherons jusqu'à la Courtille, et de la Râpée jusqu'à la Grève. Il faut espérer, avec le Journal de Paris^ que Mesdames de la Halle feront entendre raison aux Rois et aux Reines de leur quartier. Puissent -elles faire comprendre à tous ces
Princes que la clémence est une vertu royale qui convient merveilleusement dans les commencements d'un règne !
Quand vous aurez, Madame, gagné toutes ces Puissances, je repartirai pour aller vous joindre. C'est en vain que T Hôtel-de-ville vient de publier, au nom du peuple- Roi, une amnistie générale ; je ne veux pas me fier au secrétaire d'un Roi qui ne sait pas lire; je ne me servirai jamais d'un passeport signé Pitra : ce nom qui a donné la mort à tant de pauvres livres, ne peut assurer la vie de personne.