S. M. LOUIS XVI
en lygi
PAR l'intermédiaire DE M. DE LA PORTE
Intendant de la Liste civile.
Rivarol, dans le Journal politique-national, n'épargne aux royalistes, ni au roi, les vérités et les sévérités ; ici seulement il livre sa pensée tout entière sur les conséquences du fait révolutionnaire. Conseiller sollicité dans sa franchise, il éclaire à Louis XVI la situation, crûment, sans réserve, afin de lui inspirer, s'il se peut, des résolutions royales : la monarchie recommence , on ne peut trop se répéter « cette grande vérité ; » ses anciens soutiens, l'Eglise et la Noblesse, sont « pourris : » s'appuyer suj eux, c'est tomber avec eux ; n'ayant rien pu pour euxmêmes, ils ne peuvent rien pour elle. Il faut donc recourir aux « éléments, » tirer du tiers-état le même parti que les premiers rois de France. Et, avec une insolence au moins déplacée, dans une consultation de cette gravité, l'aristocrate commente et complète sa pensée par une comparaison méprisante : « La houe, sous Louis XVI, est la même que
-4« sous le roi Dagobert ; sans compter que c'est avec elle qu'on a toujours bâti les empires. »
Le rôle était trop brusque à remplir pour un prince aussi peu préparé ; on le sait. Cette conception d'un roi du tiers, soit de la boue, dans les termes élastiques où elle se formule, prend, à distance, l'ampleur d'une prévision à longue portée. Elle embrasse h la fois la royauté constitutionnelle avec le régime censitaire, et le despotisme basé sur le suffrage universel, les deux altérations du vieux système monarchique que la Révolution n'a pas mis moins de deux tiers de siècle à user. Après la fête de la Fédération, Rivarol eût conseillé à Louis XVI de parcourir la France à la tête des Fédérés ; conseil qui fait sourire pour celui qui l'eût reçu, mais où point la première idée de la politique à diversions et à grands spectacles pratiquée par le second empire.
L'étonnant Rivarol, le précurseur et le prophète, qui écrivit contre la Révolution même avant Burke, n'en est pas davantage réclamé par les royalistes ; il ne tient pas à eux que le noir silence se soit établi autour de son nom. C'est que jamais homme ne fut plus de son monde, et aussi peu de son parti. Retenu dans la compagnie des grands seigneurs par tous les liens d'une sociabihté raffinée, il ne put conserver d'illusion sur la profonde déchéance de la noblesse française ; détaché de sa cause, il lui gardait la fidélité de ses habitudes et de ses mœurs. « Les nobles d'aujourd'hui ne sont plus que les mânes de leurs ancêtres, » a-t-il écrit quelque part; conseiller véridique de la royauté, il renonçait à l'élégance des métaphores, pour faire toucher du doigt à Louis XVI l'abaissement de cette caste funeste à la monarchie, en France comme à l'étranger : « Les aristocrates qui sont restes passent leur vie, à Paris, autour de
trois mille tapis verts, et se consolent, par la perte de leurs écus, de celle de leur existence. Placés entre le sabre et le râteau (i), ils ont des bals et des concerts, et plus touchés de la rigueur de l'hiver que de la rigueur des circonstances, leur unique chagrin est de prévoir qu'il n'y aura pas de glace l'été prochain. En tout, la corruption a des effets plus cruels que la barbarie (2). »
Voilà la société dont Rivarol partagea jusqu'au bout la fortune ; nul ne l'a pu mieux peindre, et ne l'a fait avec moins de pitié. Non pas même Joseph de Maistre, bien qu'il lui ait appliqué l'épithète de « dégradée, » et n'oublions pas que celui-ci écrivait six ans plus tard, quand les émigrés, à bout d'épreuves, pouvaient endurer les vérités les plus insupportables. D'ailleurs, pour consoler son amertume, au livre des Considérations sur la France, la noblesse française se voyait enveloppée, avec ses crimes et ses malheurs, dans la grande fantasmagorie de la Révolution miraculée.
Les Conseils donnés à S. M. Louis XVI, en lygi, publiés en 1820 (3), dégagèrent un Rivarol imprévu. Malgré
(i)Le texte dit le « rideau » ; mauvaise lecture, ce nous semble.
(2) Le livre des Aphroditcs, d'Andréa de Nerciat, un romancier royaliste, achève ce tableau. Nous n'y renvoyons pas ; il suffira de se reporter au chapitre que lui a consacré M. Ch. Monselet, dans les Galanteries du XV! II' siècle, en tenant compte des points de suspension (p. iGi).
(3) Par la veuve de Rivarol : Conseils donnés à S. M. Louis XVI, en 17 gi, par l'intermédiaire de M. de la Porte, intendant de lalistecivile. Ouvrage inédit de M. le comte de Rivarol, suivi d'une Lettre sur M. le marquis de la F**"^, par le même. Paris, Moreau, 1S20, in-S, iv-74 p. La dernière pièce est une
ses audaces de langue et de plume, les ro}'alistes ne l'avaient jamais supposé aussi peu orthodoxe ; de l'autre côté, on n'attendait pas la révélation de ce Machiavel à rebours, si clairvoyant et si chimérique, qui n'avait conçu le prince nouveau que pour le vouloir incarner dans le rejeton condamné de la plus épuisée des races royales.
La brochure est assez rare pour avoir échappé, ce semble, à Sainte-Beuve ; il n'en parle pas dans son étude si pénétrante. M. de Lescure, le dernier, et à bien dire, le seul biographe de Rivarol jusqu'à présent, en a tenu compte avec discrétion.
réimpression de la brochure : De la vie politique, de la fuite et de la capture de M. Lafayette. Morceau tiré de l'histoire de la Révolution. Par M. de Rivarol l'aîné. Liège, 1792, in-8, 16 p.; réimprimée au tome V des Œuvres complètes, p. 3o5.