S. M. LOUIS XVI
PREMIER MEMOIRE A M. DE LA PORTE Remis le 25 avril l'/Qi
Quoique je ne fasse pas grand cas des conseils rétroactifs, et de l'esprit d'api^ès-conp^ je ne dois pas cependant négliger de faire un tableau raccourci de quelques faits importants qui ont influé sur rétat actuel du roi et de la monarchie. Ce tableau servira : i° à jeter du jour sur ce que j'ai à dire, et donnera du poids au plan que je propose, en prouvant que mes idées s'enchaînent de loin, et tiennent également aux causes et aux effets de la révolution; 2° ce tableau prouvera qu'on a toujours conseillé au roi des actes qui étaient forcés d'avance,
— 5'i — ce qui lui a fait perdre Tà-propos de tous ses sacrifices. On ne saurait trop insister sur cette vérité, afin de renoncer le plus tôt possible à une politique si malheureuse.
L^effroi de la banqueroute aj^ant nécessité un remède aussi violent que les États-généraux, comment le roi ne s'aperçut-il pas d'abord que M. Necker le trompait ? Ce ministre avait dit et redit que la main seule de la nation pouvait combler le gouffre du déficit^ et à peine les députés sont-ils arrivés, qu'il leur parle avec mépris de ce déficit, et prétend le combler avec du tabac en poudre et autres ingrédiens de cette force. N'était-il pas évident que ce ministre trompait ou le roi ou les députés ? Je communiquai cette observation à M. le comte d'Artois, qui promit d'en faire part à Sa Majesté.
Le discrédit où tomba brusquement M. Necker, après son discours d'ouverture, était un moment heureux; on n'en profita point, et il ne fut renvoyé que deux mois après.
On sait avec quel désavantage il a fallu que ce ministre, qui n'avait pas de plan, mourût peu à peu d'inaction. Comme il ne s'était précautionné que contre le roi, il n'a pu résister aux attaques.
Quant à la déclaration du 2 3 juin, n'est-il pas évident que si elle eût été donnée six mois aupa-
ravant, elle eût fait perdre non-seulement Tidée, mais jusqu'au désir des États-généraux?
Vers les premiers jours de juillet, je proposai au maréchal de Broglie et à M. de Breteuil un parti décisif. Je demandai qu'au moment même où TAssemblée nationale disputait Tarmée au roi, Sa Majesté vint elle-même à Paris lui disputer la nation. Qu'on juge de l'effet qu'eût produit Tarrivée soudaine et volontaire du roi, proposant à l' Hôtelde-ville les principaux articles d'une bonne constitution, et faisant lui-même une simple légitime de cadets aux prêtres et aux nobles, qui étaient alors les heureux aînés de la nation. Cette démarche, soutenue de quelques distributions d'argent, aurait mis le roi en état de sortir de Paris avec un cortège de vingt à trente mille hommes qui seraient venus à Versailles faire décréter par l'Assemblée ce qui aurait été décidé à P Hôtel-de-ville par le concours de la nation et du roi. Le duc d'Orléans, à qui je fis craindre cette démarche (lorsque je vis qu'on y renonçait), en fut tellement effrayé, que l'abbé Sieyès m'a avoué que le duc de Biron et lui avaient vu le moment où ce prince allait se jeter aux pieds du roi.
Si, au Champ de Mars, le roi se fût avancé vers l'autel, et qu'après avoir prêté le serment, il eût dit à haute voix : « Je ne suis pas roi de Paris, mais
roi de France; je veux m'' accompagner des fédérés et visiter avec eux mes provinces, » il paraît certain que rien au monde n'eût arrêté l'enthousiasme des fédérés , que rien ne les eût séparés de la personne du roi.
Enfin, j'ai dit à M. Delessert, le lendemain du jour où l'on illumina pour la convalescence du roi, qu'il me semblait urgent que Sa Majesté profitât de cette marque de tendresse publique pour faire au peuple le sacrifice de tout ce qu'on appelle aristocrates. Ce sacrifice n'ayant pas été fait à propos, est aujourd'hui plus nécessaire que méritoire.
Tel est le système qui a prédominé dans le conseil du roi, système qui consiste à n'abandonner une main que lorsque le bras est déjà gangrené. Avant de parler du nouveau plan qu'il faut substituer à celui-là, disons un mot des aristocrates , dans leurs rapports avec la fortune publique et avec la situation particulière du roi.
Si tous ceux qu'on appelle aristocrates n'avaient fait la grande faute de vouloir résister, sans moyen, au torrent de la révolution, ils auraient, comme le roi, arboré la cocarde de toutes parts, prêté le serment, brigué et obtenu facilement toutes les places ; ils seraient aujourd'hui à la tête des départements et des districts; ils domineraient dans tous les clubs^ mèneraient le peuple à leur gré, etc.; mais il
fallait pour cela concevoir un plan et le suivre; tandis que les uns se sont enfuis, les autres se sont déclarés contre la cour, et la troisième partie qui ne Ta pas quittée, lui a été plus funeste que ses plus ardents ennemis. Quand le vaisseau périt, si tout le monde se jette dans la chaloupe, elle périt aussi ; d'ailleurs, le roi ayant pris le parti de la douceur et de Tacquiescement à tout, ne devait pas rester avec les vaincus : c'est réunir tous les inconvénients.
Aujourd'hui, les aristocrates prononcés ne sont bons à rien pour s'être trompés sur tout; ceux qui sont restés, passent leur vie à Paris, autour de trois mille tapis verts, et se consolent par la perte de leurs écus de celle de leur existence. Placés tous les jours entre le sabre et le râteau, ils ont des bals et des concerts; et plus touchés de la rigueur de l'hiver que de la rigueur des circonstances, leur unique chagrin est de prévoir qu'il n'y aura pas de glace l'été prochain. En tout, la corruption a des effets plus cruels que la barbarie. Les aristocrates ont succombé sous les démocrates, par la raison qui fit tomber les Gaulois et les Romains sous les fondateurs de la monarchie. Règle générale : toutes les fois qu'on est mieux chez soi que dans la rue, on doit être battu par ceux qui sont mieux dans la rue que chez eux. C'est le principe des révolutions et même des conquêtes.