‹ Écrits inédits de Saint-Simon (volume 2)Chapitre 10 sur 12 · Pour la frappe des monnaies · texte numérisé non relu

Pour la frappe des monnaies

qu'elle, imagina et exécuta restablissement de Saint-Cyr, qui remplit touttes ses vues : elle compta que les bastimenls et la formation de cette vaste maison luy attireroient une grande réputation, et lui acquéreroient l'amour de la noblesse ; émousseroient l'envie de l'énormité de sa fortune, foumiroient abondament à ses conversations avec le Roy très difficile à amuser ; luy ouvriroient un vaste champ à satisfaire son goust de gouvernement et de direction ; et si malheur luy arrivoit, ou si sans cela elle survivoit au Roy, ce beau lieu deviendroit sa retraitte où elle continueroit d'exercer sa domination, et où elle et ses gens et ses équipages seroient logés, nourris et entretenus de tout par la maison, comme elle eut soin de le faire bien exprimer par la fondation. Les bastiments, magnifiques, vastes, complets en tout, coustèrent cher ; la formation des revenus peu de chose, parce que la riche manse abbatiale de Saint-Denis y fut unie. On ne peut nier que ce ne soit un excellent et très utile establissement ; c'est dommage que la commodité de Mme de Maintenon pour la proximité de Versailles l'ait fait placer dans une espèce de marais, et que le goust prélieux de son temps gaste l'éducation des demoiselles, qui pourroit estre plus utile qu'elle ne l'a establie.

A l'égard de la belle manufacture si connue à Paris et Les Gobeiins. ailleurs sous le nom des Gobelins, et au bout du cours sous le nom de la Savonnerie, ce sont des établissements deus tous entiers à Colbert, ainsy que l'Observatoire et tout ce Lmsenratoire. qui y appartient, tellement que de tous ces ouvrages publics il demeure vray que le Roy les a payés, mais que tout l'honneur en appartient à d'autres. Pour les travaux de Maintenon, qui ont cousté tant d'hommes et de millions pourcon- Travaux duire la rivière d'Eure à Versailles sans aucun succès, leurs

vastes ruines qui en restent en tesmoignent encore la folie. Place des Vie- PouT la place dcs Victoircs, si petite et qui n'est que remplacement de la maison du mareschal de la Ferté, on ne peut la mettre, avec sa statue et ses falots, que sur le compte du mareschal de La Feuillade et de la flatterie la plus basse, la plus énorme et la plus payenhe.

Avant d'aller plus loin dans les événements du long règne de Louis XIV, il faut s'arrester un peu sur les ressorts (Je son 'gouvernement, et voir comme il fut toujours celuy des autres, je veux dire de ses ministres dans tous les temps et celuy de Mme de Maintenon par eux ensuitte. Mot célèbre de Uu mot célèbrc de M. Le Tellier, avant qu'il fust chancelier, donnera une notion générale qui éclairera la matière dans laquelle nous entrons, et que j'ay sçeu plus particulièrement encore du chevalier de la Hillière, gouverneur de Rocroy, qui avoit esté lieutenant des Gardes du Corps, fort galant homme, ami de M. Le Tellier, qui avoit esté meslé dans beaucoup de choses importantes à la Cour, et esté bien avant dans touttes celles de Mademoiselle, de M. de Lausun et de Mme de Monteâpan pour la délivrance de Pignerol ; il estoit ami intime de mon père à qui je luy ay ouï conter plus d'une fois ce que je vais raporter. Un ami particulier de Le Tellier demandoit quelque chose au Roy qui estoit du Département de ce ministre par lequel il ne doutta point de l'obtenir; mais quand il luy en parla, il fut bien surpris que Le Tellier luy répondit qu'il feroit de son mieux pour luy. Cet ami luy en tesmoigna son étonnement, qu'on sçavoit bien quel estoit son crédit, surtout dans son travail avec le Roy teste à teste, qu'il s'estoit promis toutte autre réponse de son amitié et que ce n'estoit pas à luy qu'il en falloit donner

de celles-là. Le Tellier sourit, le prit par le bras et l'asseura qu'il luy avoit répondu en toutte vérité. Il ajouta qu'il falloit donc qu'il sceust que de vingt affaires que chaque ministre portoit à son travail teste à teste avec le Roy, il y en avoit toujours dix-neuf qui passoient comme le ministre vouloit, et une qui tout aussy certainement n'y passoit jamais. De sçavoir laquelle des vingt seroit la malheureuse, pas un d'eux ne le pouvoit deviner, parce que cela dépendoit de la fantaisie du Roy qui en prenoit une à son choix comme pour son préciput, pour monstrer au ministre qu'il estoit le maistre [et qu'il n'estoit pas gouverné. Que cette coustume certaine du Roy estoit la cause de sa réponse à son ami, parce qu'il ne pouvoit luy répondre si son affaire ne seroit pas celle que le Roy refu- ' seroit entre les vingt, plus ou moins, qu'il luy porteroit. C'est ce que le Roy a toujours continué de faire; d'où on peut juger quel usage il faisoit de son pouvoir et de quelle estendue fut toujours celuy de ses ministres.

Deux maximes qu'il suivit toutte sa vie depuis qu'il fut Point de premiei devenu le maistre par la mort du cardinal Mazzarin, furent, ny ÏMci^iasl'une, excellente, de ne vouloir plus de premier ministre dans le^c^onseii. et de ne jamais laisser entrer dans son Conseil aucun cardinal, aucun évesque, aucun ecclésiastique, qui, à son avis comme il est vray, s'y veulent rendre les maistres de tout, s'ils sont cardinaux, et s'ils ne le sont pas, ne tendent qu'à le devenir aux dépends de touttes choses. Il fut si content de la fermeté et de la dextérité avec laquelle le cardinal de Janson avoit réussy à Rome, pendant plusieurs années qu'il y fut chargé des affaires de France, et du compte qu'il luy en rendit à son retour, qu'il en fit deux Jours après un éloge dans le Conseil, ajousta qu'il avoit un vray regret de ne l'y pas faire entrer, parce qu'il y

serpit un très utile et très excellent ministre. Torcy, qui me l'a conté et qui en pensoit de mesme, crut bien faire de demander au Roy pourquoy ce cardinal n'entroil pas au Conseil puisque Sa Majesté et toul le monde le jugeoit capable d'y bien servir. « Oh ! Monsieur, répondit le Roy, « c'est que je me suis fait une règle, dès la mort du carce dinal Mazzarin, dont je me suis bien trouvé jusques à « cette heure et que je ne changeray pas, de ne ^mettre « aucun ecclésiastique dans mon Conseil, et des cardi- « naux encore moins; mais cela ne m'empesche pas de « regretter que le cardinal de Janson n'en puisse estre « excepté. » Cela ferma la bouche à Torcy, et il n'en fut plus parlé.

Ny gens de qua- L'autre maximc estoit bien éloignée d'estre si bonne : ce fut de ne mettre jamais dans le Conseil que des gens de fort peu; de moins bas luy faisoient ombrage; des seigneurs encore plus, qu'il craignoit imposer, s'accréditer, se livrer trop. L'embarras de les congédier, de mécontenter par là toutte une parenté considérable, de les retrouver sur leurs pieds par eux-mesmes après avoir esté renvoyés, fut une autre forte raison. Il voulut des gens qui ne fussent rien que par leurs places de secrétaire d'Estat, de controlleur général des finances, de ministre, qu'il pust traitter et chasser comme et quand il voudroit, et qui n'estant rien par eux-mesmes retombassent dans le néant d'où il les avoit tirés, et qui frappés de celte veue en tinssent plus à leurs places, et missent par ce grand interest tout leur soin et leur application a bien servir et à luy plaire. Aussy a-t-il persévéré dans cette maxime depuis qu'il a esté le maistre jusqu'à sa mort, tellement qu'en cinquante-cinq ans il n'a mis dans son Conseil qu'un seul gentilhomme, qui fut le duc de Beauvillier; car, pour le

mareschal de Villeroy, qui luy succéda dans la place de chef du conseil des finances et dans le ministère, le Roy ne survescut pas une année entière après Ty avoir mis : ainsy il est peu à compter.

Outre cette politique d'éloigner tout seigneur de son superbe et jaiou-

sie de

Conseil, il s'en estoit fait une de les abaisser, de les avilir, louîs \i\. de les confondre, d'oster tout ce qu'il put aux dignités, de les multiplier, de les déplacer et de leur égaler ses ministres en leur laissant changer leur extérieur, leur laisser prendre et leur donner mesme des distinctions monstrueuses, et de réduire tout à leurs pieds par l'autorité sans liornes qu'il leur laissa usurper, et se persuader que n'estant rien par eux-mesmes, c'estoit à luy seul qu'estoit rendu tout ce dont ils s'emparoient. Ce reste de grands seigneurs qui avoient figuré dans les troubles des premiers temps de sa vie, lui avoit donné une aversion de la naissance et des dignités dont il ne revint jamais. D'ailleurs, loutte existence effective indépendante de luy, telle que la naissance, les dignités, le mérite en tout genre dès qu'il estoit reconnu, particulièrement l'esprit, l'instruction, plus que" tout le sentiment et le nerf, tout cela luy fut toujours insuportable, jusqu'à la capacité dans ses généraux et dans ses ministres, à la mort desquels il se trouva toujours tellement soulagé, qu'il ne pouvoit s'empescher de le monstrer et souvent de le dire. Il ne se plut jamais que dans le tremblement devant luy et dans l'aveu d'ignorance; en sorte que rien n'estoit si destructif pour soy que d'en monstrer quelques étincelles, et que le capital estoit l'art de luy cacher son esprit et ses connoissances. C'est ce qui valut à des enfants les survivances des charges de secrétaires d'Estat, tandis qu'il refusoit celles des charges le moins importantes, et qu'il mit dans le minis-

fère des gens sans notions d'affaires, qu'il se picquoit d'instruire et de former.

Toutte seigneu- Il uo fut douc. pas difficile aux ministres de s'élever sur

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touite noblesse les ruiues des seigneurs jusqu'à les fouler aux pieds. Loupeupîe pw- le vois y fit les plus grands progrès et parvint à rendre toutte du'^ervhîe. seigncurie et toutte noblesse peuple, dont la nécessité du service militaire luy fournit les moyens. Sous prétexte d'apprendre avant de commander, cet apprentissage fut introduit dans les Gardes, sous le nom de Cadet; on faisoit tout le service des Gardes du Corps dans les salles et partout, comme eux, dont qui que ce soyt ne fut excepté. L'amusement que le Roy se fît de ses deux compagnies de Mousquetaires y substitua l'apprentissage de celles des Gardes du Corps, et furent de pédantes marionettes sans aucune instruction non plus que dans les Gardes. Aussy l'instruction n'estoit que le 'prétexte ; la réalité estoit la confusion de gens nés pour commander aux autres avec ceux qui Festoient pour leur obéir et fort souvent pour les servir. D fallut après passer une autre année, très ordinairement davantage, dans un autre estât subalterne de capitaine de cavalerie ou de lieutenant dans le régiment du -Roy d'infanterie, avant de pouvoir espérer un régiment, d'où après^ les plus grands seigneurs se trouvoient encore confondus avec les soldats de fortune, et, ce qui estoit encore pis avec des gens de peu, quelquefois de rien, que des alliances de ministres ou d'autres causes de faveur faisoient colonels aussytost, et quelquefois de préférence aux gens les plus faits pour les avoir touttes ; et malgré de tels dégousls> il falloit servir ou tomber dans la disgrâce et dans une persécution très suivie et qui s'estendoit à tout, mesme dans la famille entière. Telle fut la playe de toutte la noblesse et de la plus haute. On va voir celle de l'Es-

tal, qui dure encore aussy et qui lui a cousté bien cher.

Louvois, désespéré du joug de Monsieur le Prince et de Généraux d'ar- H.deTurenne, et non moins impatient du poids de leurs ha- en toutes brasbiles élèves, résolut d'énerver ces derniers et de se garantir de leurs successeurs. Monsieur le Prince accablé de goutte estoit lors depuis longtemps hors d'estat de servir ; M. de Turenne et le mareschal du Plessis qui le battit à Rhételetqui sauva TEstat par sa victoire, estoient morts en 1675; plusieurs de leurs élèves morts ou hors d'estat de servir; et Louvois ainsy au large en sceut profiter. 11 n'estoit pas difficile de picquer le Roy de jalousie de gloire et d'autorité. Il luy persuada donc aisément de commander luymesme, de son Cabinet, touttes ses armées ; de ne se raporter point du plan des campagnes à ceux qui les dévoient commander, mais de leur donner leur leçon toutte faitte sans qu'ils pussent s'en écarter sans un nouvel ordre, suivant les conjonctures ; en sorte que le Roy reiglast la conduitte et le cours des campagnes, et que rien n'en demeurast à la disposition des généraux d'armée qui ignorant, dit-il, les secrets du Cabinet, et préférant leur réputation à louttes choses, mésuseroient de leur liberté pour profiter des occasions, et former des entreprises dont le bon succès troubleroit les veues et les négotiations secrettes, et le mauvais feroit un effet bien plus fascheux. Par cette adresse, sous prétexte de soulager le Roy, Louvois fit le plan de louttes les campagnes et réduisit promptement les généraux d'armée à les recevoir sans oser dire un seul mot, et de la mesme main se saisit de la conduitte et du cours de toutes les campagnes. Par là encore, il devint le maistre de porter le fort de la guerre où il voulut, de lâcher ou de retenir la bride aux généraux d'armée, de distinguer, avancer ou reculer comme il luy plut les officiers généraux,

en prescrivant des corps séparés et des détachements pour ses créatures ; de les faire valoir ou de les dépriser à son gré, mesme les généraux d'armée tombés ainsy dans son entière dépendance ; d'où il résulta que les généraux d'armée, despités de se voir dans une telle brassière et de manquer les plus belles et les plus certaines occasions par la nécessité de demander à la Cour la permission d'en profiter, laquelle estoit ou refusée ou passée lorsque la permission arrivoit, ont changé en négligence forcée leur émulation et leur vigilance, et n'ont plus songé qu'à plaire à Louvois devenu le général de toutles les armées et le maistre de tous ceux qui les commandèrent et de tous les officiers de tout grade pour leur fortune.

Ordre du tableau Ce grand pas fait, Louvois le combla par un autre. Il

ot promotions. ., , n-ii-i

estoit arrivé au succès de celuy-là par 1 orgueil et la jalousie du Roy qu'il flatta de commander seul et de son Cabinet touttes ses armées. Ce mesme orgueil le fit réussir à ce qui va estre expliqué.

Le Roy avoit rendu tout peuple, comme il vient d'estre monstre, en égalant et confondant les plus grands avec les plus petits dans le service militaire. Mais les gens distingués, quoyqu'assujetlîs aux grades, se sentirent encore de ce qu'ils estoient pour aller plus vite que les autres. Louvois représenta au Roy que ces distinctions dégoustoienl des gens véritablement fort inférieurs en condition, mais fort supérieurs en capacité militaire ; qu'il falloit pour la guerre une parfaite égalité, et luy proposa ce qui fut dès lors appelle l'ordre du tableau, c'est-à-dire que l'avancement de personne, sans exception que de cas fort singuliers et fort rares, ne f ust plus réglé que par le rang d'ancienneté, et de ne le faire que par promotions. Cette proposition qui combloit la confusion que le Roy s'estoit proposée,

le charma et détruisit en mesme tems toutte émulation, toutte application, toutte envie de s'instruire, et fît regarder comme une folie de se donner de la peine inutilement ; tellement qu'on s'accoustuma à faire précisément son service, à se reposer après, à se livrer à la paresse et au plaisir dans les armées et à attendre ainsy son rang pour avancer. Cet ordre du tableau introduit de la sorte, fut aussytost après porté bien plus loin par Louvois.

Jusqu'alors les généraux d'armées avoient esté les maistres de leurs détachements dans le courant de la campagne, car desjà Louvois s'estoit emparé des gros détachements de corps entiers et du choix de ceux qui dévoient les commander, ce qui s'appelle des corps séparés quoyqu'aux ordres des généraux d'armées. Il leur restoit donc le choix du commandant des autres sortes de détachements. Louvois leur osta cette autorité, et voulut qu'ils fussent commandés par rang d'ancienneté par l'officier général en lourde marcher; de façon que si la commission se trouvoit délicate, qui eust besoin d'un commandement entendu, et que ce fust quelque balourd à marcher, le général n'eust plus le pouvoir de le donner à un autre aux dépends de ce qui en pouvoit arriver, et de ce qui en est arrivé trop souvent. Avant cet ordre du tableau, c'estoit à qui des jeunes gens des armées feroit le mieux sa cour aux officiers généraux les meilleurs et les plus employés, pour aller avec eux dans leurs détachements volontaires les voir faire et apprendre en les voyant et en les écoutant. De ceux qui s y distinguoient, le général en choisissoit pour commander de petits ou de médiocres détachements à leur portée : les taster, les essayer, laisser doucement tomber ceux dont le talent ne répondoit pas à la volonté, pousser au contraire ceux qui montroient l'un et l'autre. Il naissoit de là

une grande émulation dans tous les grades, une grande envie de s'instruire, de voir et de faire, un grand désir de plaire au général de l'armée et aux officiers généraux les meilleurs, pour se faire une réputation parleur tesmoignage et avancer plus viste par le compte que le général de l'armée rendoit d'eux. Ainsy se formoient les grands sujets à l'école les uns des autres. On avoit à choisir sans crainte de se tromper, pour le commandement des armées ; on y paroissoit souvent ayant quarante ans, et on avoit bien des années à profiter de leur capacité. Le mesme choix se trouvoit abondament à faire pour les officiers généraux, dont plusieurs estoient capables de commander des armées et en soulageoient bien utilement les généraux. Ceux-cy, tous occupés des divers objets que leur offroient les diverses conjonctures, ne songeoient qu'à en profiter et à réussir pour le bien de l'Estat et pour leur propre gloire, sans estre asservis aux ordres de la Cour et à des écritures continuelles pour y rendre compte des moindres choses, et souvent faire des plaidoyers par écrit, qui consument tout leur temps, émoussent leur esprit, despittent leur courage, leur oslent le loisir de promenades utiles, et de l'application et de la vigilance que demandent tant de diverses et d'importantes parties du commandement d'une armée, dont le soin et la nécessité reviennent presque à chaque instant. Et c'est ainsy que Louvois pour son interest personnel, pour son autorité illimitée, pour sa grandeur, a esteint dans les généraux et les particuliers toutle émulation, toutte instruction, et a tari en France les capitaines, sans nulle espérance d'en voir plus se former et s'élever, par la jalousie avec laquelle tous ses successeurs en sa charge ont suivi les mesmes errements et soustenu ce bel ordre du tableau dans toutte l'estendue qu'il luy a donnée.

La passion de faire triompher le Roy facilement et cer- Nombre de

,,*' ^ troappes exces-

tamement, pour s encrer de plus en plus, concourut avec sif. celle de culbuter Colberl par les finances, pour la formation de ces immenses armées dont on n'avoit jamais ouï parler en Europe, et qui accablèrent partout les ennemis, mais qui leur apprit en mesme temps à nous en opposer de pareilles, avec d'autant plus de facilité qu'ayant la guerre contre tous, la France se dépeuplant ne pouvoit égaler les hommes sans nombre que fournissoient, sans qu'il y parût, l'Allemagne si populeuse, les Païs-Bas, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre. Celte coustume une fois prise d'avoir cette immense quantité de trouppes, devint la ruine des États et de la France plus que de tous les autres. Ces grandes armées si difficiles à manier et à faire subsister, furent aussy chargées d'officiers généraux. Leur nombre et celuy des colonels fit que chacun d'eux ne marchoit que deux ou trois fois par campagne. L'ordre du tableau fit que les colonels se contentèrent de marcher à leur tour. Et que peut-on apprendre dans une campagne où on n'est particulièrement employé que deux ou trois fois? Plus les armées sont grandes, plus ont-elles besoin d'un habile général et de bons officiers généraux et particuliers ; et lorsque ces armées devinrent si nombreuses de part et d'autres, l'ordre du tableau avoit déjà presque esteint les capitaines, les officiers généraux, et osté toutte émulation el toutte instruction aux colonels qui sont la pépinière d'où se tirent les officiers généraux, comme de ceux-cy les généraux d'armée.

Ce n'est pas tout. Plus il y eut de trouppes, plus il y eut inspecteurs. de régiments et de colonels. Les colonels commandoient chacun leur régiment, en reigloient les détails, et c'esloit sur leurs mémoires que les officiers des régiments estoient

choisis et avancés. Ils répondoient de leur régiment, et il estoit de leur honneur et de leur interest qu'ils fussent beaux, bons, bien composés. Cette autorité ne putestre soufTerle par Louvois. Il imagina des inspecteurs auxquels il donna toutte Tautorité qu'avoient les colonels, qui devinrent nuls dans leurs régiments et par une suite nécessaire, peu comptés et respectés. Il fit entendre au Roy que de jeunes seigneurs qui avoient des régiments n'estoienl pas capables de les tenir comme il faut ; et qu'en tout il falloit que le Roy eust une connoissance intérieure et détaillée de ses trouppes, qu'il ne pouvoit prendre que par des inspecteurs qui luy rendroient compte chacun de leur département. Le Roy prit aisément à ce nouvel hameçon d'autorité et de détails, et agréa cette proposition qui acheva d'anéantir et de dégouster les colonels et les trouppes. Ces inspecteurs, qui ne les voy oient qu'une fois ou deux l'année, et beaucoup de régiments chacun, nepouvoient les connoistre comme les colonels; presque jamais deux ans de suitte les mesmes par le changement des quartiers et des garnisons, de sorte qu'ils estoient toujours nouveaux avec les corps, et que le successeur défaisoit presque toujours ce que le prédécesseur a voit ordonné ; en sorte que les trouppes ne sceurent plus où elles en estoient. Ces inspecteurs qui ont toujours duré depuis, rendirent compte d'abord au Roy en présence de Louvois qui auparavant leur avoit fait leur leçon; mais bientost après, sous prétexte d'importunité du Roy de tant de bas détails si multipliés, les inspecteurs ne rendirent plus compte au Roy, mais à Louvois seul qui ne voulut pas accoustumer le Roy à parler à d'autres qu'à luy de ses trouppes, ce que ses successeurs en sa charge ont bien sceu continuer depuis, tellement que ces inspecteurs n'ont servi qu'à anéantir les

colonels, à troubler les trouppes, à renverser la subordination, à transférer à Louvois et à ses successeurs l'autorité intérieure et détaillée sur touttes les trouppes, et à luy donner de nouvelles grâces à faire, par la nomination de ces nouveaux officiers.

Je suis fasché d'entrer dans tant de détails, mais ils sont très nécessaires pour bien connoistre et juger du gouvernement de Louis XIV. En voicy d'autres qui ne le sont pas moins.

On a veu cy-devant icy les commencements et les progrès de Mme de Maintenon qui ont fait l'estonnement de l'Europe, et qui seront à jamais la honte de l'histoire du monarque qu'elle sceut ensorceler trente-deux ans durant, jusqu'aux derniers moments de la vie de ce Prince. Il faut voir maintenant le curieux manège de sa conduitte, et on ne peut bien entendre les inconvénients infinis qui en résultèrent sans connoistre quelque chose de son caractère, non assés pour estre un portrait, mais ce qui peut suffire pour connoistre les deffauts de son influence totale.

C'estoit une femme d'esprit et de beaucoup d'agréments, court abrégé du que le beau monde, la galanterie, les intrigues tant pour Mme de Mainsoy que pour autruy, avoient fort polie ; toujours cherchant *®"^"' à plaire avec beaucoup de grâces en tout ce qu'elle disoit et faisoit, et un langage doux, juste, en bons termes, naturellement éloquent et court, d'un air d'aisance et toujours de retenue et de respect, que sa longue bassesse luy avoit rendu naturel. Son beau temps avoit esté celuy des belles conversations et ce qu'on appelloit le temps des ruelles et de la belle galanterie. Cette sorte d'esprit luy demeura toujours avec une forte teinte de prétieux et de guindé qu'elle avoit prise de son estât de gouvernante. Le vernis de l'importance l'augmenta, et celuy de la dévotion qui

la servit si bien fit semblant d'absorber tout le reste. Ce dernier luy estoit capital pour la maintenir où il l'avoil portée, et pour gouverner. Ce fut aussy à cet estre de dévotion qu'elle immola tout le reste. La droiture et la franchise estoient trop difficiles à accorder avec sa situation et ses veues pour en retenir plus que la parure ; elle n'estoit pas aussy tellement fausse que ce fust son caractère ny son goust, mais la nécessité de ses anciennes intrigues et sa légèreté naturelle l'y avoient formée : légèreté si grande qu'elle la faisoit paroistre fausse au double de ce qu'elle l'estoit, et souvent en bien des occasions et des choses où elle ne l'estoit pas ; elle n'avoit de suitte en rien que par contrainte ou par force; son goust estoit de voltiger en connoissances, en amis, en amusements, et comme il n'y eut plus d'amusements depuis qu'elle fut Reine, son inégalité tomba toutte sur les gens et sur les affaires. Ce qu'elle approuvoit, mesme ce qu'elle conseilloit hier, souvent elle le trouvoit mauvais aujourd'huy, et il se falloit bien garder de luy faire sentir sa variation ; elle s'engouoit aisément des personnes dès la première fois qu'elle les voyoit en particulier, et se répandoit avec une ouverture surprenante et qui ouvroit les plus grandes espérances. Dès la seconde audience elle s'importunoit de cette mesme personne, fort ordinairement devenoit seiche, coupoit court. On se tourmentoit à chercher la cause de ce changement sans la pouvoir trouver : c'estoit uniquement sa légèreté et son inégalité naturelles. C'estoit ce qui rendoit sa petite Cour si pénible et si difficile au très petit nombre de personnes qui l'approchoient et aux ministres, dans l'exacte closture où son goust et celuy du Roy la tenoit sans cesse enfermée et inaccessible, qui rendoit ses audiences à obtenir si rares et si difficiles, outre le temps infini

qu'elle perdoit en écritures à faire, et à lire des délations et des directions de couvents, mesme de diocèses : c'estoit son goust favori. Elle se croyoit une mère de l'Église, et la directrice de la Cour. L'abjection et la détresse de sa première vie luy avoient rétrécy l'esprit et avili les sentiments tellement , qu'elle pensa toutte sa vie si fort en petit qu'elle fut toujours au dessous mesme delà Scarron. Rien n'estoit si rebuttant que cette bassesse jointe à un estât si radieux, et rien aussy n'estoit si destructif de tout bien, comme rien de plus embarrassant et de plus dangereux que cette vacillité perpétuelle d'esprit en gens et en affaires. Elle eut encore la foiblesse d'estre gouvernée par la confiance, mieux encore par les confessions qu'elle s'attiroit, mais que sa mutabilité ne laissoit pas durer longtems. Sa closture la tint dans une ignorance profonde, croyant estre informée de tout par les délations qu'elle entretenoit et qui la conduisirent sans cesse et très grossièrement, de dupperies en dupperies. Il y auroit bien des choses à ajouster à ce singulier caractère, mais ce qui vient d'en estre dit suffira pour entendre les artifices de son gouvernement actif et passif.

Reine en plein de rang et d'efTet dans le particulier et Artmces de Mme dans l'intérieur de la famille du Roy légitime et bastarde, tenon pourgouet preste deux fois à estre déclarée, son règne et sa puis- ^«™e'« sance ne furent que d'artifices. Le Roy, qui se picquoit si fort de n'estre point gouverné, ne fut pas moins en garde contr'elle sur ce point qu'il Testoit avec ses ministres, et n'y fut pas moins trompé que par eux. Son manège fut de ne demander presque jamais rien, de ne s'intéresser pour personne, de ne se mesler en apparence d'aucune affaire ; mais elle estoit présente au travail du Roy avec ses ministres qui venoient chacun leur jour

chez elle travailler teste à teste avec le Roy. Il estoit d'un costé de la cheminée, et elle de l'autre avec un livre ou un ouvrage. Elle convenoit avec eux de ce qu'elle vouloil éloigner ou accélérer, empescher ou faire réussir ; de celuy pour qui elle vouloit une grâce ou un employ à remplir. Elle alloit quelquefois chez eux les matins, rarement d'autres fois les mandoit chez elle. Ordinairement, pour les choses qui ne demandoient point ou peu de raisonnement, les billets marchoient entr'elle et eux. Pas un d'eux n'osoit ne se pas livrer à ce qu'elle en vouloit, ny broncher en sa présence dans leur travail avec le Roy. Luy et le ministre parloient haut, de sorte que Mme de Maintenon entendoit tout ce qu'ils disoient. Rarement elle y mesloit son mot, plus rarement ce mot estoit de quelque conséquence. Souvent le Roy luy demandoit son avis ; alors elle répondoit avec de grandes mesures, et avec beaucoup d'indifférence sur les choix ou de neutralité sur les affaires. Pour les choix ou les grâces, le ministre proposoit et monstroit une liste. Si le hazard faisoit que le Roy s'arrestast sur celuy que Mme de Maintenon vouloit, le ministre s'en tenoit là, et faisoit en sorte de n'aller pas plus loin. Si le Roy s'arrestoit à quelqu'autre, le ministre proposoit de voir ceux qui estoient à portée et continuoit la liste, laissoit après dire le Roy, et en profitoit pour exclure. Rarement proposoit-il expressément celuy à qui il en vouloit venir, mais toujours plusieurs qu'il tàchoit de balancer également pour embarrasser le Roy sur le choix, par cette ruse. Le Roy luy demandoit son avis. Alors le ministre parcouroit encore un peu les raisons de quelques-uns et appuyoit sur celuy qu'il vouloit. Le Roy presque toujours balançoit encore, et demandoit à Mme de Maintenon ce qu'il luy en sembloit. Elle sousrioit, faisoit l'inca-

pable, disoit quelquefois un mot de quelqu'autre, puis revenoit si elle ne s'y estoit pas tenue d'abord sur celuy que le ministre avoit appuyé, et déterminoit pour celuy-là. Si toutesfois le Roy ne se déterminoit pas, le ministre proposoit une autre affaire, sur ce que celle-là pouvoit encore attendre, éludoit d'en reparler jusqu'à quelqu'autre travail où il espéroit mieux réussir en déterminant le Roy fatigué de l'embarras du choix, ce qui ne manquoit presque jamais d'arriver, tellement que les trois quarts des grâces et des choix, et les trois quarts encore de l'autre quart de ce qui passoit par le travail des ministres chez elle, elle en disposoit ; quelquefois aussy, si elle n'affectionnoit personne, c'cstoit le ministre mesme avec son agrément et son concours, sans que le Roy eust aucun soubçon ny de l'un ny de l'autre. Il croyoit disposer seul de tout, tandis qu'il ne disposoit que d'une très petite partie et toujours encore par quelque hazard , excepté des occasions rares de quelqu'un qu il s'estoitmis dans la fantaisie, ou si quelqu'un en faveur particulière luy avoit demandé pour quelqu'un; à quoy ceux-là mesmes ne s'exposoient guère qu'ils ne se fussent asseurés du ministre auparavant, lequel n'avoit garde de s'engager sans en avoir pris la permission de Mme de Maintenon qui sagement en ces cas-là qui encore une fois n'arrivoient pas souvent pour choses qui valussent la peine, s'y prestoit aisément, mais à l'insceu de celuy qui avoit demandé. En affaires et de tout genre, si elle les vouloit faire réussir, retarder, tourner d'un autre biais, ou manquer, c'cstoit la mesme intelligence entr'elle et le ministre, et le mesme manège avec le Roy; mais pour les affaires, cela estoit bien moins ordinaire que pour les grâces et les choi\. Ainsy cette femme habile faisoit presque tout ce qu'elle vouloit, mais non pas tout ny quand et comme elle vou-

loit. C'estoit encore la mesme adresse pour changer ou diminuer les fautes, faire valoir les lettres et les services ou les obscurcir et les exténuer, et préparer ainsy Favancement ou le reculement, la perte ou la fortune. C'est ce qui rendoit ce travail des ministres chez Mme de Maintenon si important aux particuliers et ce qui rendoit à cette femme les ministres si nécessaires à avoir dans sa dépendance. Ce fut aussy ce besoin qu'elle avoit d'eux qui les porta à augmenter sans cesse leur pouvoir et leur estât et à élever à tout eux et les leurs, parce qu'elle leur faisoit littière de tout pour se les attacher entièrement. Quand ils estoient près de venir travailler chez elle ou qu'ils en sortoient, elle prenoit son temps de sonder le Roy sur eux, de démesler ce qui luy en plaisoit ou déplaisoit, pour les excuser et les en avertir; de les vanter, plaindre, exalter leur grand travail, préparer les voyes aux succès de ce qu'ils désiroient, quelquefois mesme d'en rompre la glace, sous prétexte de leur modestie et du service du Roi qui demandoit qu'il fussent soustenus et encouragés à faire de bien eu mieux.

C'estoit donc entre Mme de Maintenon et les ministres un cercle continuel de besoins, de mesnagements et de services réciproques, dont le Roy ne se douttoit pas le moins du monde, quoyqu'infinis et continuels. Mais si elle ne pouvoit rien ou presque rien sans eux, encore moins pouvoient-ils se maintenir sans elle, et jamais malgré elle, si on excepte les ducs de Chevreuse et de Beauvillier uniquement, mais qui furent deux fois au moment d'estre perdus par elle ; c'est le seul exemple qu'il y en ait. Dès qu'elle en appercevoit quelqu'un d'eux s'écarter de sa dépendance et ne pouvoir les y ramener, c'en estoit fait : il luy falloit du temps, du tour, des couleurs, des souplesses, quelquefois

beaucoup, comme lorsqu'elle perdit Louvois et ensuite Chamillart. On peut juger de ce qu'elle put à l'égard de touttes les autres sortes de personnes bien moins à portée de s'en appercevoir, de se deffendre, et presque tous sans nul accès. Toutesfois elle ne put parvenir quoy qu'elle pust faire, à réduire Croissy et après luy Torcy à venir travailler chez elle avec le Roy sur les affaires estrangères, dont ils avoient le département. Ils s'en défendirent toujours, sous prétexte que ces affaires se portoient touttes et se régloientau Conseil d'État, et qu'il ne leur restoit rien pour fournir un travail particulier. C'est ce qui opéra la toutte-puissance de la Princesse des cause de la toui-

* * ^ * ^ te-puissance

Ursinsen Espagne, qui luy fit accroire qu'elle neferoit rien de la Princesse

des Ursins

sans ses ordres et qu'elle y gouverneroit en effet, si elle l'y en Espagne. faisoit gouverner sans dépendance du ministère et de l'ambassadeur de France, des mains desquels tout ce qui regarde l'Espagne fut tiré autant qu'il fut possible, et ne passoit que par Mme de Maintenon à Mme des Ursins jusqu'à la paix d'Utrecht , que plusieurs raisons degoustèrent tellement Mme de Maintenon de la Princesse des Ursins, qu'elle y fut perdue enfin et chassée sans retour.

Son autorité estoit si démesurée, que les ministres tai- Deux faits impoisoient au Roy mesme des événements publics et d'autres tres"sur\e gouchoses les plus importantes qu'elle ne vouloit pas qu'il de'^Touis^xîv. sceut. Le duc de La Trémoille, picqué de ce que le Roy ne lui avoit rien dit de son fils qui s'estoit distingué dans une affaire arrivée en Flandres d'un fort gros corps battu dans une retraitte, se mit à en parler à demi bas à quelqu'un en servant le Roy à son petit couvert, où j'estois, luy en année de premier gentilhomme de la Chambre. Le Roy en entendit assés pour demander au duc de la Trémoille ce qu'il disoit, qui luy raconta l'affaire tout du long. Le Roy dans sa surprise avoua qu'il l'ignoroit, et fit plu-

sieurs questions, comme douttant toujours de la chose. Au sortir de la table, il envoya chercher Chamillart, luy dit ce qu'il venoit d'apprendre; et sur ce que ce ministre avoua tout le récit de la Trémoille comme vray, lé Roy le gronda fortement. Pendant ces reproches, Chamillart, qui me l'a conté, pensoil à ce qu'il avoit à faire, et prit enfin son parti de confesser au Roy que Mme de Maintenon luy avoit deffendu de luy rien dire de ce combat. « La pauvre « femme! s'écria le Roy pour toutte réplique, la teste lui « tourne dès qu'il s'agit de moy », et congédia Chamillart d'un air content et satisfait. Une autre fois, et c'est encore Chamillart qui me Fa raconté, le Roy se voulant servir du mareschal Cattinat, brouillé à l'excès avec Chamillart et retiré à sa campagne, le manda pour les racommoder. Le Roy en tiers avec eux dans son cabinet, se plaignit amèrement de ce que Cattinat luy avoit laissé ignorer bien des choses importantes dans sa dernière campagne et négligé de luy demander ses ordres et d'instruire Chamillart, ce qui avoit causé de grands inconvénients. Cattinat répondit modestement qu'il n'avoit rien à se reprocher de ce costé-là, et soustint qu'il avoit informé de tout le Roy et son ministre avec toulte exactitude, sans avoir pu recevoir aucun ordre sur lequel il pust se régler. Chamillart maintint qu'il luy avoit laissé tout ignorer, et lui en cotta plusieurs articles tous considérables, qu'il n'avoit sceus que depuis par des officiers généraux qui avoient servi sous luy, et encore par hazard, et que de cette façon il n'avoit demandé ny pu recevoir d'ordres sur des choses qu'il avoit laissé ignorer au Roy et à luy. Cattinat sans s'émouvoir ny s'opiniastrer à la dispute, dit au Roy qu'elle seroit bientost terminée et] tout mis au clair, s'il lui plaisoit; qu'heureusement il avoit aporté

sa cassette; qu'il le supplioit d'envoyer la chercher, et d'ordonner cependant à Chamillart et à luy de rester dans son mesme cabinet. Le Roy y consentit. La cassette venue, Cattinat l'ouvrit et montra au Roy les minuttes de ses lettres, par lesquelles il rendoit compte et à luy et à Chamillart et demandoit des ordres sur les mesmes choses qu'ils luy reprochoient de leur avoir laissé ignorer, et les lettres originales de Chamillart en réponse des siennes làdessus. Le Roy qui les leut, estonné au dernier point, regarda sévèrement Chamillart déconcerté, les yeux bas, à ne pouvoir répondre. A la fin, il prit son parti comme l'autre fois, et avoua au Roy que Cattinat avoit pour luy raison et vérité toutte entière; mais que Mme de Maintenon luy avoit expressément défendu de rien apprendre au Roy pour ne le point affliger, de tout ce que Cattinat écrivoit au Roy et à luy, et de laisser plutost croire au Roy que ce mareschal les laissoit tout-à-fait dans l'ignorance. A cet aveu, le Roy embarrassé baissa les yeux, et dit : « La « pauvre femme ! » et s'interrompant aussy tost, loua Cattinat de sa modération et de son silence ; car il s'estoit contenté de présenter ces lettres, sans y avoir ajousté un seul mot de commentaire ny de plainte. Le Roy le caressa avec toutte la grâce et la flatterie qu'il sçavoit si bien employer lorsqu'il le vouloit ; luy dit qu'il n'y alloit pas moins du sien à luy, dans cette affaire, que de luy mareschal ; qu'ils voyoient bien tous deux que ce n'estoit ny faute ny mauvaise intention de Chamillart ; que pourtant il demandoit au mareschal de luy pardonner une faute qui n'estoit pas la sienne, et que luy-mesme vouloit prendre sur son compte ; qu'il lui répondoit désormais de tous les égards, de touttes les attentions de Chamillart à luy plaire, et à aller au-devant de touttes choses pour y réussir, et

pour l'avenii' de sa fidélité à ne rien supprimer. Chamillart un peu remis par ce discours, tesmoigna au mareschal tout ce qui convenoit le mieux en une occasion si singulière. Le Roy conclut que leur intelligence estoit si nécessaire au bien de son service, qu'il la désiroit extrêmement, demandoit au mareschal d'oublier ce qui s'estoit passé et d'accorder son amitié à Chamillart, et tout de suitte les fit embrasser. Tous deux parlèrent suivant la conjoncture pour plaire au Roy, et Gattinat reprit les lettres et sa cassette ; puis tous deux se visitèrent réciproquement. Ce qui suivit depuis n'est pas du sujet que je traitte, mais ces deux faits y entrent si principalement, et que j'ay sceus de Chamillart mesme, que j'ay cru devoir les raporter. Par ce qu'on en voit, on peut conjecturer ce qu'on ignore, et combien de fois il est arrivé de semblables cas en grand, en petit, en médiocre, et combien d'inconvénients en ont esté les suittes, d'autant plus qu'ils n'ont pas été mis au net comme ceux-cy. Il est pourtant vray qu'avec cette autorité si estrange qu'on voit par ces Coups de cavesr deux faits, le Rov passer si doucement à Mme de Maintenon

son du Roy , , ** '■

à MmedeMainte- et à SCS miuistres, quc lorsqu'il arrivoit que nonobstant

non et à ses i t» i •« i i • ^ ir

ministres, les- touttcs Ics mcsurcs, le Roy S appcrccvoit de leur mtelli- €stdent\ue plus gcucc cu favcur de quelque protégé de Mme de Maintenon,

M.'^u Teiîiêr. ^^ ^^ général d'armée qui en partant et en revenant travailloit quelques quarts d'heure chez elle avec luy et le ministre de la guerre, il tenoit ferme au refus pour cela mesme, puis disoit, partie fasché partie se mocquant d'eux : « Un tel a bien fait sa cour, car il n'a pas tenu à « luy de bien servir un tel, parent ou protégé de Mme de « Maintenon ; » et ces coups de cavesson les retenoient fort en mesure. Ceux qu'il donnoit à ses ministres ne réussissoient pas si bien. M. Le Tellier, que j'ay desjà cité,

disoit à ses amis que le Roy s'opiniastroit quelquefois contr'eux sur des choses ou qui estoient si raisonnables ou si importantes, ou qu'eux désiroient si fort qu'ils s'opiniastroient de mesme; qu'alors le Roy sefaschoit, quelquefois les malmenoit et s'affermissoit à ne point céder, en sorte que la chose passoit comme il \ouloit malgré eux; mais qu'il revenoit, non sur la chose mais pour eux si promptement, qu'à leur premier travail d'après , le Roy sans revenir à rien de ce qui s'estoit passé, les caressoit comme pour le leur faire oublier,* et leur estoit alors si maniable, qu'ils faisoient en ce temps-là passer tout ce qu'ils vouloient sans la moindre difficulté, et que c'estoit là leur meilleur temps et où leur crédit pou voit en seureté prendre le plus grand essor. Ainsy le Roy content de leur avoir monstre qu'il estoit le maistre, et de leur faire sentir à ce qu'il croyoit , qu'il n'estoit poinj gouverné par eux, l'estoit toujours parfaitteraent ; et peiné de les avoir faschés, cherchoit après à les ramadouer, et tenoit cette conduitte avec les plus jeunes comme avec les plus anciens. Il en usoit de mesme avec Mme de Maintenon, à qui de temps en temps il faisoit des sorties terribles et s'en applaudissoit. Elle pleuroit alors et faisoit la malade. Fagon qu'elle a voit fait premier médecin, qui la voyoit tous les matins, qui estoit tout à elle et tout-à-fait dans la confiance du Roy, lui faisoit des récits attendrissants de sa santé sans faire semblant de sçavoir ce qui s'estoit passé, et c'estoit par là qu'elle sortoit d'ordinaire de ces scènes. Maistresse de la Cour, de la famille du Roy, des ministres Mme de Mainte-

non se srlîsse

de la guerre, des finances, du département de la Cour, de enfin, puis s'emla Maison du Roy et de Paris, et des affaires d'Espagne ; *^g*asUqSef ^ souvent confidente du secret de la poste par le Roy et des ^S^emparfe*" raports et délations qu'il recevoit en secret de bouche et tesles^autres.

252 PARALIJËLE

par écrit, hors d'espérance de se saisir du reste des affaires éstrangères, et dans la plus grande brassière d'aller de front sur gens et choses, elle portoit fort impatiemment de ne pouvoir mettre le grappin sur les matières ecclésiastiques et sur les bénéfices, dont le Père de La Chaise et après luy le Père Tellier, avoit la feuille; et La Chaise partageoit la confiance des premières avec Harlay, archevesque de Paris, et l'eut seul depuis la disgrâce de ce prélat jusqu'à sa mort à luy, dans une garde continuelle de Mme de Maintenon par*qui il ne se laissa jamais entamer, quelques tentations qu'elle essayast par Godet, évesque de Chartres. Je laisse les ressorts et les moyens qui ne sont que pour l'histoire, et qui seroient déplacés icy. La mort d'Harlay, archevesque de Paris, luy ouvrit une espérance que faute d'autre ressource elle voulut tenter. Elle aida les Noailles pujssament à obtenir cette place pour l'évesque de Chàlons dont la résistance et le refus ruina leur projet de le bombarder à l'insceu du Père de La Chaise et des Jésuittes, qui haïssoient et craignoient dans une si grande place un prélat qui l'estoit devenu sans eux, qui ne se conduisoit en rien par eux, et qui estoit appuyé d'une réputation et d'une famille si establie. Il fallut donc redoubler d'efforts pour l'emporter sur la résistance de Tévesque et le crédit de La Chaise. La chose emportée, Mme de Maintenon ne songea qu'à en profiter et les Noailles qu'à se lier à elle à l'occasion de ce bienfait, et à

s'accréditter de plus en plus à l'ombre du nouvel archevesque.

Il y a tout lieu de croire que ce vif interest de se saisir des affaires ecclésiastiques^ et peu à peu des bénéfices, fit préférer à Mme de Maintenon le fils de Noailles au petitfils du duc de La Rochefoucauld, que le Roy luy proposa

pour sa nièce, jusqu'à y insister fortement. Par ce mariage de son unique héritière, élevée par elle dans son appartement, le voile estoit tiré sur le commerce le plus continuel qu'elle voudroit avoir avec l'archevesque de Paris, luy et elle oncle et tante propres et paternels des mariés. L'archevesque par sa place avoit une audience reiglée du Roy une fois la semaine, en droit et en usage de traitter avec luy du choix pour les bénéfices et de discuter les affaires ecclésiastiques, à quoy sa réputation et la faveur inséparable de la nouveauté luy donnoient beau jeu avec la conduitte de La Chaise; et Mme de Maintenon qui en savoil plus que le Prélat, y influoit par luy fort à son aise. L'affaire de l'archevesque de Cambray fut d'un grand usage à cette habile femme, par la liaison qu'elle mit entre l'archevesque de Paris et Godet, évesque de Chartres, son plus intime directeur, appuyés contre Cambray de tout le poids de Bossuet évesque de Meaux. Le Roy accoustumé à l'intimité de Mme de Maintenon avec Godet jusqu'à avoir Quiétisme. permis qu'il eust la confidence de leur mariage, et avec l'archevesque de Paris par l'alliance si étroitte qui les unissoit, ne fut point effarouché qu'elle fust instruitte par eux de tout le cours de cette affaire, et qu'elle l'en entretinst souvent. Aussy prirent-ils tous deux ouvertement parti contre Fénelon archevesque de Cambray, jusqu'à en faire leur propre affaire, et c'est ce qui initia Mme de Maintenon dans les affaires ecclésiastiques à découvert avec le Roy et * pour toujours.

Dans la suitte, l'affaire de la Constitution vint à son constitution, secours fort à propos pour reverdir sa domination dans les affaires ecclésiastiques, qui faute de matières nouvelles languissoit. La naissance, les progrès, les combinaisons de cette affaire ; tout ce qui fut employé pour per-

dre le cardinal de NoaîIIes auprès de Mme de Maintenon, et pour la rendre l'instrument des Jésuittes qu'elle n'aimoit point, sans qu'elle se doutast qu'elle fist rien pour eux ; les chemins de Bissy pour devenir son oracle au Heu de Godet évesque de Chartres qui estoit mort, et faire ainsy une estrange fortune ; en un mot les profondeurs, les horreurs de toutte cette affaire feroient de gros volumes. Réduisons-nous donc seichement icy à nous éloigner de ce qui n'est qu'histoire et Mémoires, pour nous renfermer uniquement dans notre sujet, qui est de faire sentir quelle fut l'influence de cette femme dans le gouvernement de Louis XIV.

Le long usage qu'elle avoit du Roy luy avoit appris de quels yeux il regardoit le Jansénisme, les Jansénistes et tout ce qui luy estoit présenté comme tel ; et que sur ce chapitre, il n'avoit de sa vie rien sceu ny écouté que les Jésuittes et ceux qu'ils luy avoient lâchés, dont ils estoient bien asseurés. EUe-mesme qui n'en sçavoit pas plus que le Roy, gouvernée par Godet, évesque de Chartres, Sulpicien sans mesure, estoit pénétrée de la mesme horreur pour le Jansénisme, les Jansénistes et tout ce qui luy estoit présenté comme tel, sans écouter qui que ce soit non plus que le Roy lù-dessus, parce qu'encore que la jalousie et l'aversion fust extresme entre les Jésuittes et les Sulpiciens, leur doctrine et leur haine contre les Jansénistes estoient les mesmes, leurs sentiments également ultramontains ; et ce que l'interest faisoit dans les uns, l'ignorance crasse et les préjugés d'éducation l'opéroient dans les autres, à tel point que leur convenance sur ce gros principal de doctrine si chère les faisoit se suporter et vivre extérieurement bien ensemble, sans rien rabattre au fond de leur haine et de leur jalousie réciproque, que l'appuy déclaré

de Mme de Maintenon pour les Sulpiciens augmentoit et tenoit en bride les Jésuittes à leur égard. Godet évesque de Chartres avoit laissé Bissy à Mme de Maintenon comme son Elisée, qui aidé de la grâce de la nouveauté si puissante sur elle, devint son oracle. Le cardinal de Noailles avoit vieilly auprès d'elle ; elle en avoit fait son pont pour entrer avec le Roy dans les affaires ecclésiastiques; ce pont, elle n'en avoit plus besoin. Son esprit léger, volage, changeant, espris de la nouveauté de Bissy qui eust dégousté tout autre qu'elle par touttes sortes d'endroits, fut promptement conduit à trouver Noailles janséniste. Un homme de bien et droit, qui ne connoist ny les contours de l'ambition, ny les replis de l'intrigue, ny les profondeurs et les horreurs qui en sont les productions, enchaisné par la piété, arresté surtout par la charité qui ne se fonde que sur la vérité, la raison, la justice, n'a pas beau jeu contre des adversaires que rien ne retient, à qui tout est bon, qui employent sans égard quelconque tout ce qui peut leur estre utile ; en un mot, à qui rien ne couste, et qui se sont tellement emparés des deux personnes de qui tout dépend, qu'ils sentent n'avoir rien à craindre quoy qu'ils osent entreprendre, parce qu'ils ont fermé les yeux et les oreilles de ces deux personnes, le Roy et Mme de Maintenon, à tout autre qu'à eux. Elle y trouvoit trop son compte pour ne pas se prester à tout ce qu'ils voulurent d'elle. D'amie et de protectrice du cardinal de Noailles, elle devint son ennemie et sa persécutrice déclarée, jusqu'à forcer le Roy à plus qu'il ne vouloit contre un homme qu'il avoit aimé et qu'il ne pouvoit s'empescher d'estimer, mesme de respecter, par cet abandon aux ennemis de ce cardinal. Elle plut au Roy plus que jamais par la fureur de son zèle contre ce qui leur estoit montré comme Jansé-

25tf PARALLÈLE

nismeet Janséniste. Elle abonda en occasions continuelles d'entretenir le Roy de cette affaire et d'entrer dans toutles ses suittes ; de se mesler à découvert de la conduilte des évesques, des diocèses, des monastères, des familles raesme, et de s'ériger en plein en mère et en protectrice, en surveillante de l'Église, ce qui dura toujours en augmentant jusqu'à la mort du Roy. Les chefs de la Constitution luy rendoient publiquement compte de tout ; ils avoient avec elle des conférences fréquentes que le Roy approuvoit, outre leurs mesures secrettes qu'il ignora toujours, et par lesquelles le Roy fut peu à peu conduit jusqu'aux plus grandes violences, quoyque fort au dessous de celles que voulurent les conducteurs de cette affaire et Mme de Maintenon qu'ils avaient entraisnée, à l'égard du cardinal de Noailles, auxquelles ils ne purent amener le Roy. Le pouvoir et les artifices de cette estrange espouse se retrouveront encore plus d'une fois. Retournons maintenant sur nos pas.

Louvois engage Louvois étouffoit SOUS le poids de la trêve de vingt ans de i688et la rend concluc avcc la Maisou d'Autriche, signée à Ratisbonneen et générale. ^^^^* 1684. Il vit avcc plaisir se former un orage à Augsbourg, qui fut le chef-d'œuvre de l'esprit et de la politique du Prince d'Orange pour sa propre grandeur et pour sa vengeance de la constante haine et des mépris que Louis XIV n'avoit cessé de luy faire sentir, depuis son refus de sa bastarde, qu'aucuns respects, qu'aucuns soins n'avoient pu emousser. Mais Louvois n'eut pas la patience d'attendre l'effet d'une ligue composée de tant de testes. Il avoit succédé à la mort de Colbert à sa surintendance des bastiments. Une fenestre commencée de travers au bastiment du nouveau Trianon attira à sa brutale opiniastreté une sortie du Roy d'autant plus sensible qu'il l'essuya sur le

lieu, en présence des ouvriers et des maistres et des valets qui y suivoient le Roy. Il retourna chez luy à Versailles comme un sanglier furieux, et ne put s'empescher de dire à ses confidents que puisque le Roy le traittoit de la sorte, il Tembarqueroit dans une guerre telle qu'elle le détourneroit desesbastiments, et le rendroit tellement nécessaire que le Roy seroit forcé à le considérer comme il le méritoit. Il saisit en effet sur le champ la conjoncture de la concurrence du cardinal de Furstemberg et du Prince Clément, frère de l'Electeur de Bavière et de Madame la Dauphine, pour l'archevesché de Cologne, dont ce dernier eut la préférence par la protection de l'Empereur et du Pape ; et fit tout à la fois déclarer la guerre à l'Empereur pour ce sujet, et à l'Electeur Palatin successeur du frère de Madame et beau-père de l'Empereur, à l'occasion des droits de cette Princesse, et à l'instant mesme commença les hostilités.

Dans ce mesme temps le Prince d'Orange, après de longs et de secrets préparatifs, sur le point d'opérer son invasion en Angleterre, n'avoit pu empescher qu'elle ne transpirast. Rien n'estoit plus opposé personnellement à la passion du Roy contre luy et à son union intime et personnelle aussy avec le Roy d'Angleterre, ny plus funeste à l'interest de la France. D'A vaux ambassadeur de France à La Haye ne cessoit d'en donner les avis les plus circonstanciés et les plus redoublés, et de démonstrer qu'il ne falloit qu'un siège considérable et très possible, comme celuy de Mastricht par exemple, pour déconcerter le projet si près de l'exécution, du prince d'Orange à qui les HoUandois ne pourroient plus prester leur argent et leurs trouppes pour passer en Angleterre du moment qu'ils seroient attaqués chez eux. Louvois estoit trop habile pour ne pas

sentir le vray et l'importance de cet avis ; mais il estoit bien éloigné de vouloir étouffer un projet qui favorisoit et pour longtemps ses veues pour la guerre- Il aima mieux que le Roy ajoutast foy à l'aveuglement de Jacques II et à la sécurité de Barillon, ambassadeur de France auprès de luy, qui en croyoit ses plus intimes ministres qui, en mesme temps estoient les plus infidèles, et les plus engagés avec le Prince d'Orange à tromper et endormir le Roy leur maistre sur l'imminente révolution. Louvois les favorisa donc en trompant le sien et le détournant des sages avis d'Avaux, comme d'un visionnaire qui pour de vains soubçons vouloit attaquer une République qui ne luy disoit ny faisoit rien, et détourner ses armes de la protection de Furstemberg tout à luy contre un Prince tout à l'Empereur, et des droits de Madame contre l'Électeur Palatin, beau-père et entièrement uni à l'Empereur. Ainsy tout-à-coup les trouppes du Roy se saisirent de Bonn, de Keyserswert, d'Heilbron, d'Heydelberg, de Mayence.

conquestcs de Mouseigncur, pour sa première campagne, prit Philipsgncur, etc. In- bourg, Manhcim et Frankendahl; et ausssytost après, dulpaïaUnaL Spire, Worms et tout le Palatinat en deçà du Rhin furent entièrement brûlés : barbarie gratuitte, inouïe, inutile au succès de la guerre, mais nécessaire aux veues personnelles de Louvois de mettre l'Allemagne en furie et d'unir l'Empire à l'Empereur pour une guerre qu'il vouloit générale ainsy qu'il arriva au mois de février suivant, moins de trois mois après ces expéditions pendant lesquelles le Prince d'Orange passa en Angleterre et en moins de rien y fut déclaré et reconnu Roy sans le plus léger obstacle; et Jacques II, la Reine sa femme et le Prince leur fils au berceau, se sauvèrent en France sur des esquifs et arri-

vèrent à Saint-Germain au commencement de janvier 1689, tendrement et superbement receus par le Roy.

Louvois ayant ainsy embarqué la guerre avec l'Empereur et TEmpire, à qui l'Espagne se joignit incontinent, l'em. barqua nécessairement incontinent après avec la Hollande et l'Angleterre pour le secours du Roy Jacques, et vit tranquillement dès 1689 Bonn, Keyserwert et Mayence, avec d'autres petittes places, reprises par les Impériaux, tandis que Jacques II, à la teste des trouppes que le Roy luy avoit données, tâchoit de soutenir l'Irlande qui après luy estoit demeurée fidelle. Quelque générale que fust la guerre dès 1689, Louvois n'en put estre content. L'Italie n'y avoit point pris part, et le duc de Savoye ne vouloit que demeurer neutre. Cattinat estoit avec une petite armée à l'observer, et recevoit les offres les plus avantageuses de la part de Monsieur de Savoye pour obtenir cette neutralité. Louvois faisoit semblant de la vouloir et ne pensoit qu'à forcer ce Prince à la guerre. C'est ce qui pensa tourner la teste au sage Cattinat qui à tous moments recevoit des ordres contradictoires, et à M. de Savoye qui ne pouvoit comprendre ce procédé. Il n'épargna ny offres, ny soumissions, ny termes; mais ses lettres au Roy et les responses de ses ministres à Louvois luy passant par Cattinat, Louvois, comme on le sceut après, supprima tout ce qu'il voulut au Roy, et à force de hauteurs et de prétentions poussa exprès à bout le duc de Savoye et le jetta malgré luy dans le parti des alliés, d'où suivit la partie la plus difficile et ta plus ruineuse de cette guerre générale.

Content d'avoir mis la] France aux mains contre toutfe l'Europe, Louvois voulut encore s'asseurer de la durée de la guerre. Le mesme interest personnel qui la luy avoit

fait porter d'abord en Allemagne pour exciter TEmpiie, et non aux Païs-Bas, de peur de troubler l'entreprise du Prince d'Orange sur l'Angleterre, engagea ce pernicieux ministre à une presque deffensive en Allemagne, et à porter tout le fort de la guerre en Flandres. En vain monsieur le mareschal de Lorge mon beau-père destiné à commander l'armée du Rhin, qui me l'a conté plusieurs fois, luy représenta-t-il, cette année et la suivante, l'importance des efforts en Allemagne pour en faire crier les Princes et les Cercles à la paix, les détacher et peu à peu l'Empire, d'avec l'Empereur et forcer ce prince à la paix luy-mesme par la défection de l'Empire, ébranler par là cette formidable ligue et terminer ainsy plus aisément et plus promptement cette grande guerre ; en vain luy fit-il voir l'impuissance d'espérer le mesme succès par le costé des Païs-Bas, tout hérissé de places les unes sur les autres, dont la prise cousteroit infiniment de temps, d'argent et d'hommes, et après un fort lourd entretien de garnisons et de touttes choses pour les conserver, sans toutesfois pouvoir espérer de percer : il ne remonstroil à Louvois que ce dont ce ministre estoit [aussy] persuadé que luy, et n'y gaigna rien parce qu'il alloit à abréger la guerre que Louvois vouloit perpétuer pour accroistre sa puissance par le besoin que le Roy auroit de luy, et son autorité en tenant entre ses mains la fortune de tous les gens de guerre de tout grade et de tout rang. L'année 1690 luy fut heureuse par les succès de mer qu'eut Tourville, le gain de la bataille de Fleurus en Flandres, et de celle de la Staffarde en Piémont, qui fut moins stérile par la prise de quelques places qui en devinrent le fruit. Mais cette mesme année, le Prince d'Orange passé en Irlande défit le Roy Jacques en personne, qui

repassa en France et qui acheva de perdre entièrement rirlande Tannée suivante. En Allemagne , il ne se passa rien.

En 1691, Cattinat prit Montmellian, mais ses succès Louvôismeun furent arrestés à Coni par la malice de Feuquières. Le Roy en personne prit Mons et fit bombarder des places en divers païs. Louvois si satisfait de s'estre si bien asseuré plusieurs années d'une guerre générale, n'avoit pas compté avecluy-mesme. Il mourut fort subitement et fort es trangeraent peu après le retour de Mons, et auroit esté arresté le lendemain s'il eustvescu, et conduit à la Bastille, à ce que le Roy a dit depuis à Chamillart qui me l'a conté. Un combat de cavalerie gaigné à Leuse par le mareschal de Luxembourg n'eut point de suitte.

En 1692, le Roy prit en personne Namur, et M. de Luxembourg gaigna un combat d'infanterie à Steinkerke, quiaussy n'eut pointde suitte, et monsieur le mareschal de Lorge, quoyque toujours sur le mesme pied en Allemagne, y eut plusieurs succès et battit et prit prisonnier le duc administrateur de Wirtemberg. Le Roy d'Angleterre estant sur les costes de Normandie avec le mareschal de Bellefond et force trouppes, compta si fort sur ses intelligences parmi la flotte angloise le triple plus forte que celle de Tourville, qu'il obtint du Roy des ordres si précis et si réitérés d'attaquer la flotte Angloise pour après sa victoire passer Jacques II et ses trouppes en Angleterre, que Tour^'ille fut obligé d'obéir malgré ses sages représentations. Luy et les siens firent des prodiges, mais aucun vaisseau de la flotte angloise ne s'estant La flotte frandétaché, la nôtre fut défaitte, puis détruitte à la Hogue ^'^ttSe!^* faute de ports à se pouvoir retirer dans la Manche, dont Louvois avoit toujours empesché la construction par ja-

lousie de Colbert et de Seignelay; et notre marine fut dès lors perdue.

Cattinat affoibli pour grossir d'autres armées, ne put empescher le duc de Savoye de faire une course au deçà des Alpes et de s'y emparer de plusieurs villes qu'il luy fallut abandonner tost après pour repasser ces montagnes avant qu'elles fussent fermées par les neiges; mais il ruina force païs, et emporta un grand butin.

Batailles de Ner- En 1693 le Roy fit sa dernière campagne. On a vu icy de la Marsaiiie. page 56, quelle elle fut.' M. de Luxembourg gaigna en Flandres la bataille de Nerwinde, port Huy et Charleroy, et eut d'autres petits succès. Cattinat gaigna la bataille de la Marsaiiie contre le duc de Savoye. Monseigneur, ny les mentors que le Roy luy avoit donnés, ne put jamais estre persuadé par monsieur le mareschal de Lorge d'attaquer les retranchements d'Heilbronoii l'armée Impériale s'estoit retirée ; il m'en a souvent tesmoigné son dépit, et combien il estoit facile de les emporter, de battre cette armée, et de percer et luy venir en Allemagne. Monseigneur ayant M. de Luxembourg sous luy fit en 1694 la campagne de Flandres célèbre par la belle marche de Vignamont. Cette année ne fournit rien ailleurs.

Mort de M. de En 1695 M. de Luxembourg mourut à Versailles au mois

Luxembourg. Le . xxjl j t> • i» •

mareschal de janvier, peu regretté du Roy qui ne 1 aima jamais quoy

^ succède. "^ qu'il ait fait pour luy. Le goust du Roy pour le mareschal

^^ ^ïuy*feu*"** de Villeroy le fit malheureusement son successeur. Le

'"Trvaude^**" mareschal de Boufflers se jetta dans Namur et le défendit

raontetdesecou- admirablement contre le prince d'Oranee. Son armée com-

nr Namur. ^ ^

viiieroy habile mandée par Vaudemont fut surprise en marche par celle

courtisan*

du Roy qui cherchoit à secourir Namur ; elle l'eut belle pour défaire entièrement Vaudemont qui l'a luy mesme avoué souvent depuis. Ce ne fut pas la faute du mareschal

de Villeroy dont touttes les dispositions estoient faittes par celles des deux armées. Il ne pouvoit rien faire que le duc du Maine qui commandoit une aisle et qui estoit sur le nez de Vaudemônt, n'eust commencé le combat ; Villeroy luy en envoya trois ordres consécutifs ; les officiers généraux l'en pressèrent , jusque-là que le Marquis de Montrevel, depuis Mareschal de France, se mit à genoux devant luy et embrassa les siens sans avoir pu le résoudre. Ainsy Vaudemônt passa tranquilement prestant le flanc à notre armée qui Veust défait si elle Tavoit attaqué, et se seroit ouvert un chemin à secourir Namur et à battre Tarmée du prince d'Orange qui en faisoit le siège. Le mareschal de Villeroy en cacha son dépit et en habile courtisan en prit sur luy toutte la faute. Un violent sarcasme dont la gazette d'Hollande réjouit là dessus ses lecteurs, inquietta tellement le Roy qui la voyoit toujours, qu'il força La Vienne, un de ses premiers valets' de chambre, de l'informer de cette énigme qu'il n'entendoit pas ; en sorte qu'elle luy fut expliquée, dont la colère qui le saisit le transporta pour l'unique fois de sa vie jusqu'à éclatter au dehors sans qu'on connust la cause qui se découvrit incontinent après. Mais le Mareschal de Villeroy en redoubla de faveur, et le Roy et Mme de Maintenon luy sceurent un gré extresme d'avoir couvert le duc du Maine de son manteau.

Noailles perdu par l'audace la plus insigne de Barbezieux Koanies grand en luy donnant la faute de n'assiéger pas Barcelonne, sert habilement

1 < «i 1 «^ 1. r 1 -1 la passion du

dont il luy avoit empescné les moyens, se racommoda en Roy en faveur habile courtisan, et servit de pont au duc de Vendosme vendosme'qui pour commander en sa place l'armée de Catalogne, et ^^""^dVnf^"**^** satisfaire le désir passionné du Roy de le mettre à la teste des armées, et le tirer par son adresse de Tembaras

S^ft PARALLÈLE

de la concurrence des Princes du sang et de son propre neveu, qu'il n'y vouloit pas élever.

En 1696 la paix particulière de Savoye et le mariage de Mgr le duc de Bourgogne furent les seuls événements avec la neutralité d'Italie.

l'aix deRyswkk, Eu 1697 Poiutis prit Carlaffèue et enleva aux Indes des

!^6S f&Ut6S

trésors aux Espagnols. Le mareschal Cattinat p rit Ath en Flandres, et le duc de Vendosme Barcelonne. Enfin la paix fut conclue à Ryswick. Luxembourg nous y échappa par l'ignorance et la précipitation d'Harlay ; la frontière très mal réglée par celle de nos trois plénipotentiaires, tous gens de robe et de plume, et le Prince d'Orange reconnu Roy d'Angleterre par la France, et Brandebourg Roy de Prusse.

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guerre, sinon que la manière dont la France la ût comme il a esté remarqué plus haut. Le Roy d'Espagne estoit sans enfants et sans espérance d'en avoir ; sa santé devenoit de jour en jour plus mauvaise. Le grand objet de l'ouverture prochaine de cette vaste succession, et l'incertitude de la vie d'un enfant estranger et qui n'y estoit pas mesme appelé alors, dévoient persuader de se bien garder d'entreprendre une guerre, et de tout employer pour conjurer Torage d'Augsbourg : enfin ne se point mettre en teste de maintenir seul contre toutte l'Europe, un Roy rejette de toutte une nation si jalouse de ses loix et de sa liberté ; couler sur tout, rétablir un royaume épuisé par une longue suitte de guerres, tâcher d'endormir l'Europe alarmée des conquestes précédentes, et se préparer sourdement et sagement à profiter de l'événement de la mort du Roy d'Espagne qui ne pouvoit estre bien éloignée. Mais les

fautes d'Estat influent longtemps, et la haine personnelle du Roy et du Prince d'Orange en fut une d'autant plus irréparable, que Louvois en sceut profiter pour jetter la France dans une guerre générale et pernicieuse qu'il n'engagea que pour sa grandeur personnelle. Funeste fruit de l'abandon à un seul ministre, et d'un travail toujours teste à teste sans aucun contredit !

C'en estoit bien assés de l'épuisement de cette raerre et E'/« cainp je

^ ^ Oompiégne.

de l'effroy jette dans toutte l'Europe par la France, de l'avoir soustenue contre touttes les autres Puissances avec ses seules forces. Le Roy ne put se tenir de les insulter par une monstre nouvelle qui lesestonnast de plus en plus, tout en sortant de cette guerre générale où il avoit conservé tout le sien et ses précédentes conquestes. Sous prétexte de faire voir aux princes ses petits fils une image de la guerre, il fit un camp à Compiègne dont l'extresme luxe, la plus inouïe magnificence, la plus éblouissante splendeur confondit les ministres estrangers et ceux de touttes nations qui y accoururent ; mais qui ruinèrent ses trouppes qui s'en sentirent longues années, tandis que la crainte et la jalousie d'une telle puissance s'augmenta chez touttes les autres et resserra leur union pour l'abaisser et s'en garantir. Ce fut le spectacle et la matière des réflexions de l'année 1698.

L'année 1699 vil la mort du fils aisné de l'Electeur de Trauté de par- Bavière et unique de sa première femme, fille de l'Empe- Monarchie d*Esreur Léopold, en faveur duquel pour le bien de la paix, ^'^"*' la succession future à la monarchie d'Espagne avoit esté consentie par toutte l'Europe. Cette perte subite fut d'autant plus sensible, que la santé du Roy d'Espagne diminuant tous les jours rejettoit dans les mesmes embarras, et plus prochains, qu'on avoit cru éviter par le choix

unanime de ce jeune Prince. C'est ce qui produisit le traitté de partage proposé et reiglé par le Prince d'Orange à Tinsceu et au grand mécontentement de l'Espagne, et dans lequel TEmpereur ne voulut jamais entrer quoy qu'il y eust la meilleure part.

Mort et testa- La fin de l'année 1 700 vit mourir Charles 11 Roy d'Es-

ment de Char- ^ . i i i,. .

les n Roy paguc et paroistre un testament en faveur du duc d Anjou,

d'EsDaffiiG ac>

cepté qui estonna toutte l'Europe et dont Louis XIV fut égalepar rance. ^^j^^ surpris. Jamais il n'y avoit pensé. Ce ne fut pas sans grande délibération qu'il l'accepta sur le vœu de toutte la nation Espagnole qui se jetta entre ses bras comme à la Puissance limitrophe la plus en estât et en force d'empescher le démembrement de cette vaste monarchie, et sur la difficulté de conserver la portion si éloignée du partage qui luy avoit esté assignée, dont toutesfois il s'estoit contenté. Le duc d'Anjou déclaré . Roy d'Espagne partit aussytost et fut sans aucune difficulté reconnu Roy par touttes les parties de la monarchie d'Espagne, de l'ancien et du nouveau monde bientost après, et par toutes] les Puissances de l'Europe, excepté l'Empereur. L'Electeur de Bavière estoit à Bruxelles Gouverneur général des Païs-Pas, qui outré de la mort de son fils dont il soubçonnoit la Cour de Vienne, et oncle maternel du nouveau Roy d'Espagne, embrassa le parti de ce Prince et de la France et y entraisna l'Electeur de Cologne son frère.

Garni«)ns hoi- Les placcs du Roy d'Espagne aux Païs-Bas estoient gardées presque entièrement par les trouppes des Estats généraux des Provinces-Unies. Par l'intelligence la mieux concertée et la plus adroitement exécutée, le mesme jour vit touttes ces places saisies par les trouppes françoises et espagnoles sans le plus léger obstacle, et touttes les gar^

nisons hoUandoises désarmées et prisonnières. Le Roy qui se voulut flatter que ce grand événement de la succession d'Espagne se passeroit sans guerre et qui vouloit adoucir ses jaloux, crut faire un coup de maistre en rendant aux Ebtats généraux touttes leurs garnisons et leurs armes presqu'aussy tost qu'il les eut enlevées. Par cette faute insigne il se priva de la foiblesse où cette capture les réduisoit, et d'en profiter sur le champ pour entrer dans leur païs et les faire souscrire à tel traitté qu'il luy plairoit et à telles asseurances de le tenir qu'il voudroit leur demander, sans toutesfois leur rien prendre ny abuser de leur surprise et de leur impossibilité de luy résister. Par cette conduitte il se seroit asseuré d'eux et de tout le costé si proche des Païs-Bas ; et ne demandant rien de plus à la Hollande qu'il estoit en estât de forcer, il faisoit voir également à toutte l'Europe sa modération et son désir d'entretenir la paix ; au lieu que le parti qu'il prit fournit des hommes et des armes contre luy, et apprit à la Hollande par la consternation et l'impuissance où l'enlèvement de ces trouppes la jetta, à n'oublier rien pour ne jamais dépendre de la volonté de la France et luy oster pour toujours les moyens de l'envahir. Ce dernier danger réveilla si puissament en eux celuy qu'ils avoient couru dans ces campagnes du Roy au milieu de la Hollande, qu'ils se livrèrent à tout contre la France, jusqu'à ruiner leur République à fournir les plus grands frais de la guerre qui s'ouvrit tost après'.

Une seconde faute aussy grande que cette première et qui vint de la mesme cause fut le mortel assoupissement dans lequel le Roy passa Tannée 170L Endormi par la reconnoissance de la Hollande, de l'Angleterre et de touttes les Puissances, excepté l'Empereur,

de son petit-fils pour Roy de toutte la monarchie d'Espagne, il crut devoir éviter jusqu'aux plus légères apparences d'hostilité, excepté en Italie. Rien alors n'estoit préparé contre luy, il avoit le champ libre de touttes parts, et il pouvoit la force à la main contraindre les Princes de l'Empire à un traitté, avec touttes les seuretés qu'il eust pu désirer, d'abandonner TEmpereur dans Une guerre purement domestique à luy, qui n'interessoit nullement l'Empire. Alors il eust esté difficile au Roy Guillaume d'engager l'Angleterre à une guerre où destituée du secours de l'Empire et de la Hollande, cette couronne n'avoit point d'interest direct, et qui ne se seroit pas aisément rendue à se mettre dans la nécessité d'en porter tous les frais pour l'Empereur qui manquoit d'argent et mesme de trouppes ; qui ne pouvoit attaquer la France sans forcer l'obstacle du passage des pais unis à elle par des traittés et des déposts, ny l'Espagne que par mer. L'Empereur n'ayant pas un vaisseau, les choses si aisément réduites en cet estât, le Portugal n'eust pas esté forcé comme il le fut par l'Angleterre, à recevoir l'archiduc et ses trouppes qui ne pouvoient débarquer ailleurs, et qui mesme n'auroient pu trouver d'embarquement n'ayant ny l'Angleterre, ny la Hollande ; et l'Espagne n'eust pas éprouvé dans ses entrailles tous les dangers où elle pensa succomber par cette guerre de Portugal, qui donna lieu et moyen à la révolte de Catalogne et d'une partie de l'Aragon de jetter Philippe V plus d'une fois aux derniers bords du précipice. Le Roy plein d'espérance de n'avoir affaire qu'à TEmpereur crut avoir remédié au seul cosfé qu'il avoit à soustenir, par le traitté qu'il fit avec le Duc de Savoye qu'il establit généralissime de ses armées, tandis que les autres Puissances dont il comptoit n'avoir rien à

craindre, ne perdoient pas un moment pour s'arranger Trautédeia

^ . ^ ^ ^ France airec la

ensemble sous la direction du Roy Guillaume, et se pré- savoye. parer promptement à la plus forte guerre, tandis que Louis XIV se laissoit amuser de leurs compliments.

Dans ces entrefaittes le Roy Jacques II d'Angleterre mou- ^^^^ ^^ ^°J '*^' rut à Saint-Germain le 16 septembre 1701. La générosité Le Prince son

, , \ , flls recounu

de Louis XIV le séduisit au point de reconnoistre le Prince Roy d'Angleterre de Galles son fils pour Roy d'Angleterre , d'Ecosse et d'Ir- par Louis xiv. lande, et de luy en donner tous les traittements. Jusque là, le Roy Guillaume qui n'oublioit rien secrettement au dehors contre la France et l'Espagne, n'avoit osé rien tenter en Angleterre. Elle entra en fureur de cette reconnoissance du Prince de Galles, directement contraire à l'article principal de la paix de Ryswick qui portoit la reconnoissance de Guillaume pour Roy d'Angleterre par la France, et de la succession de la ligne protestante à cette couronne déférée et passée en luy par le Parlement d'Angleterre. Guillaume sceut encore échauffer les esprits et leva le masque qu'il avoit conservé jusqu'alors.

Torcy et les autres ministres s'estoient fort opposés à cette reconnoissance pendant la maladie de Jacques II. Ils enavoient remonstré au Roy les pernicieuses conséquences, et l'inutilité de cette démarche pour un jeune prince qui n'y pouvoit gaigner que de vains honneurs dans sa Cour, et rien de plus que d'attirer sur soy les yeux de toutte l'Europe pour s'opposer plus attentivement à tous les desseins de son rétablissement ; tandis que l'article qui se pouvoit dire fondamental de la paix de Ryswick portant ce qui vient d'estre expliqué, estoit une excuse suffisante et de plus une barrière insurmontable contre cette reconnoissance. Le Roy fut ébranlé et persuadé à diverses reprises ;

mais la Reine d'Angleterre avoit gaigné Mme de Maintenon par pitié ; par générosité le Roy averti à Marly de la dernière extrémité du Roy Jacques, alla à Saint-Germain. Torcy qui me Ta conté, s'approcha de luy sur son passage et luy dit à l'oreille ses craintes sur l'effet de l'attendrissement qu'il alloit éprouver. Le Roy sans s'émouvoir luy répondit seichement à ne laisser pas lieu à réplique, et toujours marchant : « Mon parti est pris, je reconnoistrai le Prince, et je le vais dire au Roy son père ». S'il y entra de la satisfaction de picquer le Roy Guillaume, elle ne réussit que trop ; il avoit réuni et parfaitement reiglé la plus formidable ligue ; il avoit sceu inspirer contre la France tout son esprit à tout ce qui la composa, il n'eut pas mesme la peine d'irriter les Anglois du moment que la France eut reconnu Jacques III ; et leur fureur fut telle que la mort du Roy Guillaume arrivée six mois après, le 19 mars 1702 ne la ralentit pas un moment, non plus que l'union, la passion, les mesures de toutte la ligue qu'il avoit formée, dont il n'eut pas le plaisir de voir le succès.

Manège du Duc Cattiuat commaudoit en Italie sous le duc de Savoye ; le etduPrilcrde princc de Vaudemout gouverneur général du Milanois en^uaii^^dont Gutroit cu ticrs de tout avec eux. Les Vénitiens avoient tu le Roy ^nu- ^^^ssé passcr Ics Impériaux sur leurs terres et la campagne ru ^]f!^^^' s'ouvrit de bonne heure. Cattinat n'eut pas de peine à

Gbamillart con- ^ ^

trôleur gêné- s'appcrccvoir de l'embarras de sa situation ; il n'avoit pu

rai et en *

mesme temps sft. leur pcrsuadcr de prendre les postes nécessaires à empes-

crétaire d*Estat i i vx

de la guerre ap- chcr Ics Impériaux de profiter de leur passage par le Vévaudêmont rouuois ; il uc pouvoit envoyer un parti dehors qu'il n'en

en notre cour, peucontrast à poiut uommé un du double plus fort ; aucun mouvement, aucune résolution ne demeuroit secretle aux Impériaux qui mettoient à temps obstacle à tout, et qui

battoîent nos quartiers et nos postes avancés les mieux placés, tout à leur aise. Cattinat fit part de ses soupçons à Chamillart qui avoit eu les finances lorsque Pontchartrain les quitta et fut fait chancelier en 1699, et avoit succédé à Barbezieux, mort le 5 janvier 1701 , à la place de secrétaire (l'Estat de la guerre. Le Roy qui se souvenoit toujours des querelles de Colbert et de Louvois qui l'avoient si longtemps fatigué, voulut réunir ces deux vastes emplois et en accabla Chamillart malgré luy. Ce ministre esloit alors dans l'apogée de la fortune çt dans la plus haute faveur du Roy et de Mme de Main tenon. Il es toit lors livré au mareschal de Villeroy, au grand Escuyer, au comte de Marsan son frère, à Mme[d'Espinoy et à Mlle de Lislebonne filles de la sœur de Vaudemont qui ne se brouilla avec les autres Lorrains que depuis son retour d'Italie en France ; et ses deux nièces gouvernoient Monseigneur et estoient dans la première considération à la cour.

Vaudemont anciennement avoit tellement offensé le Roy personnellement par ses discours en Espagne et à Rome, qu'il fut obligé de sortir et de l'une et de l'autre sur ce que le Roy en fit dire à Charles 11, puis au Pape ; et s'estoit depuis élevé à tout aux Païs-Bas par la faveur du Prince d'Orange dont il estoit intime, lequel avoit obtenu pour luy le gouvernement général du Milanois de Charles 11, par la forte recommandation de l'Empereur Léopold. Vaudemont n'avoit qu'un fils unique et point de filles, qui estoit au service de l'Empereur et qui fut de cette première campagne la seconde personne de l'armée Impériale en Italie jusqu'à sa mort arrivée dans cette année le 12 may 1704, à trente-quatre ans sans alliance. Ny le souvenir du passé, ny ce service du fils en lieu si suspect ne put l'emporter sur la protection du père. Le Roy charmé

de Tapparente et prompte franchise avec laquelle il avoit fait proclamer Philippe V duc de Milaii; prévalut à tout ; et la puissante cabale qui s'acheva de former après pour un autre objet, souslint Vaudemont toutte sa vie.

A regard du duc de Savoye dont le traitté estoit encore si frais, le Roy ne put se figurer malgré l'expérience, que ce Prince voulust trahir Philippe V qui venoit d'espouser sa fille et sœur de Mme la Duchesse de Bourgogne. Le combat de Chiari engagé malgré Cattinat qui en voyoit le succès impossible et la ruine des trouppes manifeste, devoit ouvrir les yeux ; mais les plus hazardeuses actions ne coustèrent jamais rien au duc de Savoye, quand il croyoit y trouver son utilité. Il vouloit à l'entrée de la campagne affoiblir l'armée françoise et en masquer l'intention; il réussit en Tune et en l'autre en se distinguant par la plus grande valeur au milieu du plus grand feu de cette boucherie, tout aussy longtemps qu'il put la faire durer. Le triste succès de cette action lui réussit au double, et par son issue telle qu'il se l'estoit proposée, et par l'envoy du mareschal de Yilleroy qui fut mandé à [l'instant de Flandres pour aller en Italie redresser les prétendus torts de Cattinat.

viiiei oy en Italie ViUcroy cstoit lors daus la plus grande faveur et fait exprès prSoMiier à pour cstrc pleinement duppe de M. de Savoye et de Vaude- ^ Te"vên- "^ mont SOU camarade de galanteries dans leur jeunesse et ^°T/deen "*^ de l'amitié duquel il se picquoit ; mais il ne fit avec eux itaue^. s'y liejivcc q^g ^g|jg campagne. Il fut enlevé à Crémone au commende Vaudemont. cément de Thyver, ce ne fut pas sa faute. Le duc de Vendosme luy succéda en Italie. Celuy-cy vit plus clair sur le duc de Savoye, mais il eut ses raisons pour se lier étroittement avec Vaudemont et Vaudemont avec luy.

Je sauteray icy les événements jusqu'en 1704. Le Mareschal de Villars avoit joint l'électeur de Bavière en Allemagne, et se brouilla tellement avec lui que ce Prince ne pouvant plus le soustenir, prit le parti de le laisser en Bavière avec une partie de leurs trouppes, et luy avec l'autre de tenter de s'emparer du Tyrol. Il fit gouster ce dessein course infortuen France par l'espérance d'une jonction facile avec luy Trente et'^sa par l'Italie en occupant Trente et y faisant marcher le duc L'inûdéuié du de Vendosme. Ce projet dont le seul motif fut l'extresme '^'^SécouvertlT brouillerie de Villars en Bavière, puissament soustenu par ^** \7rmér ^^ Mme de Maintenon, conséquemmenl par Chamillart, devint «' arrestées. funeste. On ne put profiter en Allemagne du succès de la première bataille d'Hochstet. Les avis certains de la défection du duc de Savoye et de son traitté signé avec les alliés firent revenir surluyen toutte haste le duc de Vendosme qui estoit déjà à Trente et qui perdit beaucoup en ce retour précipité et fort harcelé. En arrivant il désarma et arresta comme prisonnières presque touttes les trouppes de Savoye jointes encore aux nôtres ; et au lieu de la simple guerre d'Italie avec l'Empereur, on l'eut avec le duc de Savoye, touttes ses places contraires et la communication avec la France assés difficile. L'Electeur de Bavière occupé partout, eut touttes les peines imaginables à ramener ses trouppes en Bavière et en perdit beaucoup en chemin. La malheureuse bataille d'Hochstet dont le nombre Baïauie d'ttochset le poids des fautes est incroyable, ramena touttes ei^ses^suities. les armées d'Allemagne en Alsace où les Impériaux prirent Landaw. L'Electeur de Bavière revenu à Bruxelles perdit ses Estats, et sa famille essuya les plus cruels traittements de l'Empereur, ainsy que ses pais, qui le mit au ban 4e l'Empire et l'Electeur de Cologne bîentost après.

Bataille navale On avoit restabU quclque marine en faveur du Comte

gaignée

prés de Maiaga de Tolose ; il s'eu servit heureusement et battit la flotte Pontchartrain * ennemie près de Maiaga. La nuit les sépara ; il voulut et

Jaloux du comte .1 «a-iij •i«.a

de Tolose put achever sa victoire le lendemain, la flotte ennemie anéantit la ma- ^^^ pouvoit lui échapcr, et aller droit reprendre Gibraltar.

nne.

Le raareschal d'Estrées et tous les officiers généraux estoient du mesme avis, mais d'O qui avoit la confiance et les ordres du Roy, sans lequel on ne pouvoit rien faire, s*y opposa si opiniastrement qu'il sauva la flotte ennemie et Gibraltar qui en est demeuré aux Anglois. Pontchartrain, outré de voir le Comte de Tolose prendre crédit et autorité dans la marine et qui avoit eu plusieurs prises avec luy, la ruina peu à peu exprès pour empescher le Comte de Tolose d'aller à la mer et de s'y accréditer davantage. C'est ce qui la mit entièrement à bas ; et le singulier est que Pontchartrain avec qui j'estois fort bien alors, eut l'imprudence de me le dire.

Siège de Barce- Je passc eiicorc tout de suittc à la cruelle année 1706.

lonne levé

par Phiuppe v. Le siège de Barcelonne si légèrement entrepris fut levé à la

veue de la flotte angloise, et le Roy d'Espagne réduit à traverser un coin de la France pour rentrer en Espagne dont tous les chemins luy estoient fermés par la révolte de la Catalogne et de l'Aragon, destitué alors de trouppes suffisantes pour en oser tenter le passage.

Le fliareschai de Ce malhcur arriva le 12 may, et le 23 suivant le maresreTcnu^d'Aiie- chal de ViUcroy en eut un bien plus sensible. Le Roy ™^baiainrde ^* l'^voit tiré de sa prison de Stirie et mis à la teste de son Rameiiiies, le armée dc Flandres ; lassé de se voir consumer par la

jugement, »

les Païs Bas, et guerre, il voulut une bataille qui pust décider, sans faire follement dans réflcctiou à qui il la commcttoit, au peu de fruit qu'il avoit

unepro-

fonde disgrâce, retiré de celles que ses généraux lui avoient si souvent

gaîgnées, aux suittes immenses de celles qu'ils avoient per-

dues, dont la mémoire de celle d'Hochstet ne pouvoit estre vendosme luy

^ saccéde

si tost effacée. Il en donna l'ordre précis à Villeroy, mais enPiandres,remen mesme temps d'attendre h la donner que le mareschal de Italie par m. le Marchin l'eust joint avec un gros détachement qu'il luy amenoit de l'armée du Rhin. J'en ai vu les lettres que Chamillart m'a montrées, car cet ordre luy fut répété avec cette mesme condition. Villeroy picqué de ces ordres réitérés de combattre, en voulut avoir seul l'honneur, et sans avertir l'Electeur de Bavière, généralissime de l'armée qui estoit encore àBruxelles, ny attendre Marchin qui n'a voit plus que trois jours de marche pour le joindre sans nul empeschement, alla prendre un poste où M. le duc d'Orléans m'asseura qu'il seroit battu, parce que M. de Luxembourg luy en avoit monstre et expliqué tous les deffauts sur le lieu et averti de ne s'y jamais mettre s'il venoit à commander une armée en Flandres. Il en arriva le lendemain ce que ce Prince m'avoit prédit. La bataille de Rameillies fut perdue ; jamais moins de tués et de prisonniers de notre part, mais jamais tramontane plus entièrement perdue. L'Electeur qui accourut et qui se trouva à la fin de la bataille ne put jamais obtenir du mareschal de Villeroy de se poster sous les places, ny pas un des officiers généraux ne luy put faire entendre la facilité et la seureté de le faire et de conserver ainsy les Païs-Bas Espagnols et les nôtres. Il abandonna tout d'une tire et n'en voulut jamais croire que soy.

L'inconcevable c'est qu'il ne manquoit pas de valeur. Toutte l'armée cria contre luy ; Paris et la Cour s'y joignirent. Vendosme fut mandé d'Italie, et M. le duc d'Orléans choisy pour l'y remplacer, parce qu'on crut nécessaire d'y envoyer un Prince du sang, et que le Roy s'opiniastra à ne vouloir point de M. le Prince de Conti qu'il n'ai-

moit pas, et que n'osant après ce qui s'estoit passé confier une armée au duc du Maine qu'il avoit égalé aux Princes du sang, il y voulut un Prince de rang supérieur à eux.

Sa foiblesse pour le mareschal de Villeroy quoy qu'au fond il l'eust toujours méprisé, et son mépris alloit très bien avec son affection^ le porta à consoler le mareschal de Villeroy, à luy représenter luy mesme la nécessité où il se trouvoit de satisfaire son armée et le public en le rappellant et luy substituant un autre général ; qu'il luy demandoit comme à son ami de luy aider à cacher ce dégoust en luy demandant luy mesme son congé et son retour et l'asseurant qu'il le trouveroit toujours le mesme, plein d'amitié pour luy et de désir de luy en donner des marques. Villeroy s'excusa de prendre ce parti ; le Roy insista, luy représenta qu'il n'avoit pas un moment à perdre parce que le duc de Vendosme alloit arriver ; Villeroy répliqua avec hauteur qu'il n'estoit point fou, qu'il se portoit fort bien, qu'il se sentoit en estât de commander l'armée, qu'il ne prétexteroit donc ny sa santé, ny aucune autre chose pour demander son retour ; sur quoy le Roy picqué le rappella, le receut mal, et laissa voir une véritable disgrâce. Comme il s'en prit à Chamillart avec éclat, ce ministre me montra touttes ces lettres La Feuiiiade fait Le Roy qui u'aimoit ny le duc de La Feuillade, ny à se

le siège

de Turin, scrvir cu chcf de jeunes gens, avoit refusé à Chamillart la permission de luy donner sa fille, dans la crainte de l'ambition de ce gendre qui le feroit importuner par son beaupère. Chamillart s'éprit tellement de La Feuillade qu'il obtint à la fin la liberté de luy faire espouser sa fille ; et bientost après tout ce que le Roy en craignoit ; mais son goust extresme pour Chamillart opéra un triste* prodige : il

luy proposa de charger en chef du siège de Turin, son gendre. Chamillart surpris au dernier point, sentit le poids d'une telle commission, refusa et représenta sincèrement ce qu'il y avoit à dire là-dessus. Le Roy persista, et il est vray que Chamillart ne s'affligea point du peu de succès de ses remonstrances. Le pis fut que ce grand siège fut plus qu'annoncé une année entière avant l'exécution et donna tout le temps aux ennemis de prendre touttes leurs mesures.

Un autre malheur fut la précaution qui fut prise à m. le Duc dOr-

lésns 6st

l'égard du coup d'essay de général d'armée de M. le duc totalement soi*d'Orléans. Le mareschal de Marchin luy fut donné comme Boy™àux*a^is^dii un mentor sans l'aveu duquel il ne pourroit faire quoy deMarchindont que ce fust, et le Roy en exigea sa parole et donna en sa per®dent"îout. ' présence toutte autorité à Marchin.

Ce mareschal estoit une manière de linotte, intriguant qui s'estoit poussé en faisant sa cour à tout ce qui estoit en quelque place ou crédit, par tous moyens, qui trembloit sous les ministres, et qui sacrifia M. le duc d'Orléans, l'armée, et l'Italie à La Feuillade, dans la frayeur et l'adulation de Chamillart, dont la crainte extresme de se commettre avec l'armée du Prince Eugène acheva de tout perdre.

M. le duc d'Orléans arrivant de sa personne devant Turin où tout estoit au double de tout ce qui estoit nécessaire pour ce grand siège, le trouva si peu avancé, et tout si mal dirigé, qu'il ne put s'empeschcr de le monstrer. On en sçavoit desjà quelque chose à Paris malgré le frein de la politique.

Vauban, aussy bon patriote que grand preneur de places, Beiie et inuuie en parla au Roy ; luy dit qu'il n'estoit pas juste que la mareschal de grande récompense qu'il luy avoit donnée l'empeschast de

le servir, qu'il le supplioit de luy permettre d'aller à Turin y faire uniquement l'ingénieur, y laisser son baston de mareschal de France dans sa poche, et La Feuillade général en chef et en plein sans se mesler, luy, d'aucune autre chose que des travaux et des attaques : il se jetta aux genoux du Roy et ne put l'obtenir. M. le duc d'Orléans qui ne fit que passer devant Turin, alla joindre l'armée où le duc de Vendosme l'attendoit impatiemment pour la luy remettre et partir. M. le duc d'Orléans passa un jour avec luy sans en avoir pu tirer la moindre instruction ny le moindre éclaircissement.

Je me souviens sans cesse que ce que j'écris n'est ny histoire, ny mémoires ; je passe donc des détails infinis sur le siège et sur l'armée ; mais il y a des faits qu'il faut exposer. Le sort de l'Italie dépendoit de celuy de Turin, et le Prince Eugène n'oublioit rien pour arriver au secours de cette place, parmi les divers mouvements de son armée et de celle du Roy pour s'y opposer. Un pacquet intercepté du Prince Eugène à l'Empereur fut aporté à M. le duc d'Orléans ; il estoit en chiffre, et ce Prince ne trouvant point de quoy le déchiffrer parmi tous les chiffres qui luy avoient esté donnés, l'envoya au Prince de Vaudemont dans l'espérance qu'il l'auroit. Soit que Vaudemont l'eust Pacquet chiffré OU uc l'cust pas, il manda que ce chiffre luy estoit entièretard déchiffré, mcut inconuu, de façon que M. le duc d'Orléans fut obligé d'envoyer ce paquet au Roy par un courrier pour en apprendre ce qu'il portoit. Les armées arrivoient cependant Le Taner. sur le Taucr. Disputtc entre M. le duc d'Orléans qui vouloit se présenter au passage, et l'empescher mesme en donnant batailfe, et Marchin qui ne le voulut jamais. L'armée ennemie passa donc fort aisément et se hasta vers Turin, sans qu'il fust permis à M. le duc d'Orléans

que des ruses inutiles pour la retarder, sans rien qui la pust erapescher d'arriver. Parvenues touttes deux près de Turin, mesme disputte et mesme succès sur le passage du Pô où M. le duc d'Orléans vouloit arrester et combattre le LePô. Prince Eugène.

Enfin le mareschal fit entrer l'armée du Roy dans les lignes malgré M. le duc d'Orléans qui vouloit la tenir au dehors pour combattre plus librement et se porter plus aisément partout. Arrivés dans les lignes, elles se trouvé- Lés Lignes. rent mal faites, mauvaises, point achevées^ longuement interrompues en beaucoup d'endroits. M. le duc d'Orléans qui avec tous les officiers généraux de son armée les jugea insoutenables, voulut l'en faire sortir et marcher au Prince Eugène. Ce fut en vain; tellement qu'après la plus vive disputte à cheval et publique avec Marchin, M. le duc m. le Duc d*ord'Orléans déclara tout haut qu'il se démettoit de tout tout commandecommandement, qu'il se lavoit les mains de l'événement neTe^îepmid et qu'il se retiroit chez luy où il ne vouloit entendre parler *^"?outteTar-^* de quoy que ce fust, et l'exécuta sur le champ. Il ne sortit e?t»rd"fa^^bt de sa retraitte qu'aux cris de l'armée et aux instances des .^^JHe de

* Turm,puis llta-

officiers généraux et particuliers qui coururent chez luy lie par la

. cabale intéres-

aux premiers instants de 1 attaque des lignes. Il envoya sée des

. . j f É.'j* o ' u ' 1 • A officiers géné-

trois ordres consécutifs pour faire marcher a luy vingt- raux pleins d'ardeux bataillons retranchés sur la hauteur des Capu- ^^"** oins qui n'en branslèrent jamais, disant qu'ils ne le pouvoient sans un ordre de La Feuillade qui ne le donna point.

Tout estant perdu, la retraitte commencée et jamais inquiettée, et M. le duc d'Orléans dans sa chaise dangereusement blessé, il voulut tourner en ItaKe. Ce n'estoit pas le compte des officiers généraux gorgés d'argent qu'ils vouloient raporter chez eux. Il ne s'y estoient pas épar-

gnés et Vaudemont pour se faire des amis les y avoit favorisés.

Autre disputte de M. le duc d'Orléans avec eux, sur le retour en France ou en Italie qu'ils maintenoicnt impossible. Le Prince s'opiniastra, mais il n'avoit pas fait un quart de lieue que Daraisnes Lieutenant général et major général de l'armée, luy vint dire qu'il avoit envoyé devant et esté luy mesme reconnoistre des passages, et qu'ils estoient tous gardés et impossibles à forcer ; tellement que M. le duc d'Orléans à bout de fatigues, de disputtes, de douleur de sa blessure, consentit à reprendre le chemin de France. On sceust dans les vingt-quatre heures lorsqu'il ne fut plus temps qu'il n'y avoit nulle sorte d'obstacle lorsque Daraisnes les lit si grands, et que rien n'eust empesché le retour en Italie où Medavid battit en mesme temps le Prince de Hesse, et que malgré les malheurs de Turin on auroit conservé le Milanois.

M. le duc d'Orléans receut aussy du Roy le pacquet déchiffré. On y trouva que le Prince Eugène rendoit compte à l'Empereur de touttes les difficultés de sa marche à Turin, et qu'il luy mandoit que si l'armée de France s'opposoit à son passage du Taner, il estoit impossible qu'il le tentast; qu'alors il seroit réduit à des circuits qui luy feroient perdre bien du temps, lesquels auroient encore des difficultés qu'il n'osoit répondre de surmonter, si l'armée françoise continuoit à le tenir de près et à s'opposer à tout.

Marchin fut pris et mourut la nuit mesme de ses blésseures. La Feuillade disgracié ; puis l'Italie fut perdue et une belle armée défaittc.

En 1707 le duc de Berwick sauva l'Espagne par la bataille d'Almanza, et y servit le reste de la campagne

SOUS M. le duc d'Orléans qui y avoit esté envoyé sans entraves. Villars fît une belle campagne en Allemagne où il ne s'oublia pas. Le duc de Savoye tâcha de prendre Toulon à l'aide de la flotte angloise et de s'emparer ainsy de la Provence, à quoy on ne s'attendoit pas; mais il y eut le mesme sort que Charles V y avoit éprouvé autrefois.

Me voicv arrivé à ces années funestes dont les malheurs ^n*e l'os et

•• , • » 1 suivantes

sont si connus, mais dont les sources sont si ténébreuses, jusqu'à la paix, et dont les ténèbres quoyque trop bien éclairées, sont si affreuses qu'elles ne se peuvent encore après tant d'années développer qu'en énigme et en gros. Elles percent le cœur, elles font dresser les cheveux à la teste, elles ont creusé des précipices qui ont pensé engloutir la France, qui malgré des miracles de la pure providence gémit encore, et gémira longtemps sous le poids accablant des suiltes qui en ont résulté. Le fond de cet abysme d'horreurs n'est pas inconnu, tant s'en faut ; mais semblable à l'enfer d'où il est sorti, quelle est la plume qui oseroit le rendre? Tremblons mesme d'en approcher.

11 est des complots d'une audace tellement incroyable que cela mesme les fait réussir : tel fut celuy qui ne craignit pas de tout perdre pour s'asseurer le nouveau pouvoir sous l'apparent successeur du Roy, et mesme qui l'estoit, dont l'âge faisoit espérer une fin peu éloignée, à qui la soif de régner sous le nom de ce successeur rendit tout permis. C'est ce qui produisit tous les événements de la campagne de Flandres en 1708, dont les succès et les suittes en 1709 réduisirent le Roy et la France à des extrémités inconnues depuis les premières années de Charles VI et de Charles VII, et la personne de M. le duc d'Orléans au péril le plus grand et le plus singulier.

Le Roy avoit esté pris dans de si hardis filets, et tendus mais j'invoque le silence. La Ligue mesrae n'eut

pas succès si prompt, si général, si rapide. Que ne pratiqua-t-on pas pour en faire durer le pernicieux fruit jusqu'au delà des espérances trompées, après les plus grands coups exécutés ! Le Roy enfin vit clair sur son petit-fils. Plust à Dieu que ses lumières eussent atteint au-delà. Il le perdit ce petit-fils dont la terre n'estoit pas digne; six jours après l'espouse de ce prince, qui estoit les délices de la Cour et du monde ; incontinent après, le Prince leur fils aisné à cinq ans et deux mois, et tous d'une façon si déplorable que le Roy au milieu de ces douleurs eut lieu de ne âe pas croire en seureté d'une fin-semblable. Et si le Roy qui règne aujourd'huy a échappé au crime, ce n'a pas esté la faute des criminels. Monseigneur estoit mort peu auparavant de la petitte vérolle, M. le Prince de Conti, Monsieur le Prince, Monsieur le Duc n'esloient plus ; ce qui restoit de Princes du sang estoient des enfants, et pour le dire tout de suitte, M. le Duc de Berry ne survescut pas deux ans à ces terribles pertes, et par les mesraes moyens en 1714.

Parmi de si sensibles douleurs, le Roy se voyoit hors d'estat de soustenir la guerre, ny d'obtenir la paix. Son ministre des affaires estrangères alla sonder luy-mesrae les HoUandois jusque dans la Haye sans aucun fruit. Les conférences de Gertruydemberg ne produisirent que l'imposition des conditions les plus odieuses et les plus impraticables ; et les ennemis qui avoient percé jusqu'à nos anciennes et dernières frontières, faisoient retentir leur canon jusqu'à Marly d'où les soirs et la nuit on l'entendoit distinctement, lorsqu'il plut à Dieu d'opérer un miracle qui par des riens desquels naquit une cabale de

cour à Londres, y produisit un traitté qui régla la paix, et qui força les alliés surpris des succès de nos armées depuis la neutralité de l'Angleterre, de regretter leurs rigueurs, et de conclure enfin la paix à Dtrecht et puis à

Bade.

Disons-le encore une fois avec répanchement d'un vray vraye grandeur François naturellement si aise quand la vérité n'arreste point ses louanges, c'est du fond et de la durée de cet excès de maux d'Estat et domestique les plus cruels à un Roy superbe et si longuement accoustumé à donner la loy partout, et au bonheur de règne et domestique le plus long, le plus complet et le plus suivi ; c'est, dis-je, du fond de cet abysme de douleurs de toutte espèce que Louis XIV a sceu mériter du consentement de toutte l'Europe, et ce qui met le comble aux yeux qui virent son intérieur de plus près, ce surnom de Grand que les flatteurs luy avoient avancé devant le temps, par le bonheur si long et la gloire de son règne. Le nom de Grand qui ne fut alors qu'extérieur devint en ces derniers temps, en cette horrible lie des temps, le nom justement acquis, le vray nom, le nom propre de ce prince qui dans l'entière et plus que nudité de tout ce qui le luy avoit fait prématurer, laissa voir avec simplicité la grandeur de son âme, sa fermeté, sa stabilité, son égalité, un courage à l'épreuve des plus épouvantables revers et des plus cuisantes peines, une force d'esprit qui ne se cache rien, qui ne se dissimule rien, qui voit les choses comme elles sont; qui de là s'humilie en secret sous la main de Dieu, en espère tout contre toutte espérance, affermit sa main sur le gouvernail jusqu'au bout, ne se rebutte de rien, ne s'obscurcit de rien, conserve son extérieur dans tout l'ordinaire de sa vie, touttes bienséan-

ces, toutte sa majesté avec une égalité si simple et si peu affectée que l'estonnement et l'admiration qui en naissoient en tous ceux qui le voyoient, et en public et en particulier, leur fut tous les jours nouvelle, en sorte que nul ne pouvoit s'y accoustumer.

Cette paix qui cousta cher à la France, encore plus à TEspagne, parut toutte d'or aux deux Couronnes, après les propositions énormes auxquelles le Roy avoit consenti, e\ dont ses ennemis a voient dédaigné de se contenter. La condition la plus importante fut celle des renonciations réciproques pour empescher que les deux Couronnes pussent jamais tomber sur la mesmc teste. C'estoit en cas d'extinction de la branche Royale directe de France, exclure de ce Irosne la branche aisnée en faveur des cadettes, establir une succession inouïe en France depuis Hugues Capet, pour ne pas remonter plus haut, et faire possiblement, mais nécessairement si le cas arri voit, des Rois de France dont les aisnés, cadets des Rois d'Espagne n'y seroient que de simples particuliers, et considérés comme tels dans toutte l'Europe, nonobstant la grandeur de leur naissance, et les droits innés de leur aînesse. Un tel changement de succession jusqu'alors inconnue et dont les suittes estoient si grandes, demandoit pour le moins que le vœu de la nation y intervins!, laquelle y estoit si puissament intéressée. Ce fut aussy ce que voulurent les Puissances alliées : mais le Roy ne put jamais suportcr ce concours d'autorité avec la sienne ; il compta pour rien tout ce qu'il cédoit, mesme tout ce qui pouvoit luy eslre demandé en comparaison de cet article ; tout ce qu'il put accorder fut la convocation des Pairs au Parlement pour ce grand acte, dont à la fin les alliés furent obligés de se contenter après de longues disputtes.

Reprenons maintenant deux traits importants du gouvernement de Louis XIV : l'establissement et les vastes fonctions des Intendants dans les Provinces^ et d'un Lieutenant de Police dans Paris.

Les Intendants encore rares et peu puissants ont esté intendants et

. , Y T> 1 1 1^^ nssLge dans

peu en usage avant ce règne. Le Roy et plus encore ses lesProvinces. ministres de la mesme espèce que les Intendants, peu à peu les multiplièrent, fixèrent leurs généralités, augmentèrent leur pouvoir. Ils s'en servirent peu à peu à balancer, puis à obscurcir, enfin à anéantir celuy des gouverneurs des Provinces, des Commandants en chef et des Lieutenants généraux des Provinces; à plus forte raison, celui que les Seigneurs considérables par leur naissance et leurs dignités avoient dans leurs terres, et s'estoient acquise dans leur païs. Ils bridèrent celuy des Evesques à Tégard du temporel de leurs diocèses, ils contrecarrèrent les Parlements, ils se soumirent les communautés des villes. L'autorité pécuniaire s'étend bien loin ; les discussions qui naissent de touttcs les sortes d'impositions et de droits, le pouvoir de taxer d'office, les moyens continuels de protéger et de mortifier grands et petits, de soulever et de maintenir ceux-cy contre les autres, dépeupla peu à peu les Provinces de ce qu'il y avoit de gens les plus considérables qui ne purent souffrir ce nouveau genre de persécutions, nys'accoustumer à courtiser l'Intendant pour éviter les affronts et les insultes par leur protection. La répartition des tailles et des autres imposts entièrement en leur niain, les rendit maistres de l'oppression ou du soulagement des paroisses et des particuliers ; quelqu'affaire, quelque prétention, quelque contestation qui s'élèvent entre particuliers, seigneurs ou autres, nobles ou roturiers, qui n'estant point portées aux Cours de justice, l'estoient à la Cour, aux se-

286 PARALI&LE

crétaîres d'Eslat ou aux finances, se renvoyèrent touttes aux Intendants pour en avoir leur avis, qui toujours estoit suivi à moins d'un miracle fort rare. Ils attirèrent ainsy à eux une autorité sur touttes sortes de matières, qui n'en laissa plus aux Seigneurs ny à aucuns particuliers, dont tous ceux qui le purent désertèrent leurs terres et leur pais pour venir peupler Paris, la Cour, y voir de loin leur inconsidération et leur chutte, et tâcher de s'y faire du crédit et des protections qui les fissent ménager par les Intendants.

Les gouverneurs de Provinces, indignés de se trouver sans cesse compromis avec les Intendants pour les fonctions de leurs charges et leur considération personnelle, et dans ces débats, en avoir presque toujours le dessous, s'accoustumèrent à n'aller plus dans leurs gouvernements, d'où peu à peu il arriva qu'ils perdirent le droit d'y aller quand ils voulurent et de ne le pouvoir plus sans la permission du Roy qu'il se mît à ne presque plus accorder. Ainsy les gouvernements devinrent de vains tiltres sans pouvoir et sans fonctions dont il ne resta aux gouverneurs que les appointements.

A plus forte raison en fut- il de mesme des lieutenants généraux des Provinces : ceux-cy anéantis jusqu'à estre ignorés, et à l'égard des Commandants en chef envoyés pour quelques raisons dans quelques Provinces, sans cesse surveillés et contrariés par les intendants, tout leur pouvoir se borna au maniement des trouppes, en cas de besoin de s'en servir, encore mesme de concert avec les Intendants sous prétexte de la subsistance de ces trouppes du ressort uniquement de l'Intendant. Les changements d'ordinaire assez fréquents de ces magistrats volants, d'une généralité à une autre, rompoîent les me-

sures et les liaisons qu'on pouvoit prendre avec eux et donnoient à recommencer auprès du successeur.

Un estât si puissant fut bien compensé par sa dépendance entière et absolue des ministres, auxquels il fallut rendre un compte exact de tout, et particulièrement de Texécution de leurs ordres qui les tenoient de fort court el leur donnoient souvent des coups de cavesson fort sensibles. Cette servitude extresme compensoit leur brillant; ils tremblèrent toujours devant les ministres, et mesme devant leurs principaux commis, à la fin jusque devant les fermiers généraux et les gros partisans. Le premier but d'un Intendant est d'arriver à une des cinq ou six grandes Intendances, et le second de parvenir à une place de Conseiller d'Estat et peut-estre dans le minisière. Il n'y en a que vingt-quatre de Robes ; y arrive qui peut à travers le crédit de parents de ministres et des magistrats à places singulières.

C'est un triste estât pour un Intendant de persévérer dans les Intendances ordinaires, un plus fascheux de perdre l'espérance d'estre Conseiller d'Estat ; enfin rien n'égale le mépris et le néant dans lequel un Intendant révoqué achève sa vie. C'est ainsy que tout se compense et que ces tout-puissants sont dans la main des ministres sans moyens et sans force, à leur bon plaisir comme des roseaux, toujours dans la frayeur d'en estre écrasés.

Tel fut l'art d'anéantir partout Grands, Seigneurie, Noblesse, Corps, Particuliers, par des gens de rien par euxmesmes, dont le pouvoir énorme ne fust que précaire et incapable de porter nul ombrage ; avec qui bien loin d'avoir à compter comme avec des gouverneurs, des seigneurs, des Parlements, n'estoient pas mesme pour embarrasser de la plus légère considération quand les ministres vouloient

leur en manquer ou les perdre, qui par eux encore devinrent de plus en plus les maistres de tout.

Lieutenant d«po- L'inveutiou d'uu lieutenant de Police tel qu'il est délice à Paris ^

et son usage, vcnu fut uu autrc art politique d'un usage infini. C'estoil auparavant un médiocre officier du Chasielet, depuis que ce petit département avoit esté séparé de la charge du lieutenant civil, dont les fonctions estoient absolument bornées à la police extérieure de Paris, entièrement subordonnée au Parlement qui de tout temps est en possession de la grande police. Le Roy qui voulut estre instruit de tous les détails qu'il aimoit en tout genre, et exécuter aussy plusieurs choses secrettement ou militairement, dérober tout ce qui lui plaisoit de faire en ce genre à la connoissance du Parlement, le brider mesme dans son exercice de la grande police sur beaucoup de choses et sur quelques unes mesme publiques et importantes, comme les bleds, les divers approvisionnements de Paris , force détails de commerce et 'des corps des métiers; dérober mesme plusieurs connoissances et plusieurs exécutions sourdes à ses ministres à qui toutesfois il laissoit tout faire et tout entreprendre, mais dont il ne laissoit pas d'estre toujours jaloux et souvent embarrassé, mit peu à peu tout ce qui vient d'estre expliqué entre les mains du lieutenant de Police ; le soustint contre le Parlement qui trouvoit mauvaises les entreprises de ce subalterne à luy sans avoir recours à ses ordres, et qui tenoit peu de compte de ceux qu'il en recevoit quoy qu'avec adresse et mesure pour les choses jpubliques et principales, mais nullement sur les particulières et secrettes qui mécontentoient infiniment le Parlement contre luy, quand il en découvroit quelqu'une.

L'espionnage répandu dans tous les lieux publics de Paris, estendu jusque dans les églises, les monastères, les

maisons particulières, les hostels, pour écumer et rapporter ee que chacun disoit et pensoit, porté jusqu'à y placer adroittement des domestiques dont les maistres ne pussent se défier, devint matière principale de son application. Les mouches, les espions des rues, la chasse des Jansénistes fut une de ses plus importantes fonctions ; le secret entre le Roy et luy pour exiler ou faire arrester les gens, leurs interrogations, le secret de la Bastille et d'autres prisons ou lieux secrets qui ne dépendent que du Roy ; le sort obscur de ces malheureux dérobé à toutte connoissance ajouta la confiance et l'importance du premier ordre à l'employ de lieutenant de Police, et procura à un estât si subalterne en apparence la décoration de la première magistrature sans quitter la Police ; en sorte que par une union monstrueuse il devint fort ordinaire de voir le mesme homme tout à la fois Lieutenant de Police et Conseiller d'Estat, pour luy donner un relief qui le rendist considérable mesme au Parlement aux premiers magistrats duquel il ne cédoit pas en cette dernière qualité.

Enfin ce fut en plein un ministre, bien qu'incognito; et par le bien et le mal qu'il se trouvoit en estât de faire à qui bon luy sembloit, sans réserve par sa réticence ou par ses rapports, par ses bons ou mauvais offices à hommes et à femmes de tous estats, il fut aussy redouttable et aussy mesnagé que les plus puissants ministres en place et mesnagé jusque par eux-mesmes.

La Cour eut aussy son Lieutenant de Police. Ce fut celuy Et à la cour. des quatre premiers valets de chambre qui estoit Gouverneur de Versailles, qui par un nombre de Suisses qui ne dépendoient que de luy et force espions qu'il entretenoit , et qui suivoient la Cour en quelque lieu qu'elle allast, servoit à la Cour aux mesmes usages que faisoit le Lieutenant

de Police à Paris ; tellement que par ces espions répandus jour et nuit dans les coins obscurs des escaliers, des galleries, des corridors, des cours et des jardins, dans les cabarets, dans les rues, et jusque dans les appartements par des domestiques donnés ou gaignés, le Gouverneur de Versailles sçavoit tout ce qui se passoit et en rendoit compte, tellement que jusqu'aux galanteries de la Cour et de la Ville et aux aventures de chacun, le Roy estoit informé de tout. Souvent il ignoroit les aventures des jeunes gens qui l'amusoient, pour ne pas paroistre informé; souvent il punissoit d'autres choses sans que les gens pussent imaginer d'où le coup leur estoit parti. Sur les duels il fut inexorable et en ce dernier point s'acquit beaucoup d'honneur.

Adresses pour L'orgucil et la deffiauce du Roy vouloient une Cour nom-

rendre la

Cour nombreuse, brcusc et assiduc. Le démérite d'y aller peu estoit certain.

Les besoins de la Cour estoient rendus continuels par tout

ce qui vient d'estre expliqué; et quand l'affaire venoit au

Roy, ou la demande de quelque grâce : « C'est un homme

que je ne voy jamais », répondoit le Roy seichement, et la

grâce estoit refusée. S'il s'agissoit d'une affaire de justice,

il falloit qu'elle fust bien claire pour réussir; encore la

faisoit-on traisner longtemps.

Et pour rendre Au dcffaut dcs grâccs effectives, le Roy avoit mille

prétieuVou^as- adresses pour uourrir sa Cour d'espérances et suppléer

cheux. ^^^ réalités, bien trait 1er ou marquer une sorte de chas-

timent. La misère d'estre nommé à son coucher pour tenir

le bougeoir; estre plus ou moins souvent des voyages de

Marly, et pour les femmes, des soupers à Trianon quand

, le Roy y estoit; de certaines festes le long de l'année et

plusieurs bagatelles de la sorte, faisoient des dégousts ou

des distinctions à tous moments, qui sans aller à rien de

réel entretenoient Tespérance et la considération des courtisans, ou les désoloient. Un regard, un mot du Roy qui ne les prodiguoit pas, estoient prétieux et attiroient l'attention et Tenvie. Roy partout, Roy dans tous les moments, qui tenoil tout en crainte et en haleine, et qui par la guerre et le luxe réduisit les seigneurs grands et autres, à ne vivre presque que de ses bienfaits.

Accoustumé par le cardinal Mazzarin à craindre et à haïr Louis xiv abaisse les dignités et toutte seigneurie, il s'appliqua sans cesse à tout devant luy, les avilir et à les confondre, à les commettre pour les ti^nt^ba^^^de rangs et à ne rien décider pour perpettuer les disputtes, sans «Sdiita fales divisions et la dépendance de tout de luy. Il eut une pr™cesVuiaV. attention singulière à ne donner aucun crédit à Monseigneur, ny la plus légère liberté avec luy ; et quoy qu'il traitast Monsieur tant qu'il vescut avec beaucoup d'attention et de considération personnelle, il suffisoit d'estre à luy pour estre exclu de toutes sortes de grâces. Il l'en dédommageoit par de l'argent pour son jeu et pour ses bastiments.

Les Princes, ses petits-fils, trembloient devant luy, sans la plus légère liberté, sans oser non plus que Monseigneur demander quoy que ce soit pour personne, sans pouvoir quitter les lieux où il estoit, sinon Monseigneur en le disant au Roy, pour de courtes absences à Meudon. Ses filles dans la mesme contrainte. La passion d'élever ses bastards haussa de beaucoup le rang et les avantages des Princes du sang ; mais pour tout ce qui estoit de crédit, pas un d'eux n'y put atteindre. Estre à eux, ou leur très rare recommandation, fut toujours une raison exclusive; ny charges, ny gouvernement, excepté ce que la paix des Pyrénées en valut à Monsieur le Prince, et le mariage de M. le Duc après, et nulle entrée que de la Chambre et du Cabinet,

sinon par bastardise. Les tenir bas, peu riches, leurs principaux domestiques sans considération, exclus de tout, fut toujours une maxime dont le Roy ne s'écarta jamais. 11 tint aussy les parlements fort bas.

Les guerres de Paris de sa jeunesse, il ne les oublia jamais, et se jfit encore une maxime de n'habiter jamais la ville et n'y venir, toujours sans y coucher, que pour des occasions fort rares, et comme une sorte de gi'âce. De ce tout, il se doit conclure que s'il posséda l'art de régner, il ne fut jamais un instant de sa vie sans l'exercer. Par conséquent, jamais à son aise avec personne, ny personne avec luy, non pas mesme ses maistresses, Mme de Maintenon, ses bastards, ses ministres, ses plus familiers valets intérieurs.

Comparons maintenant les trois gouvernements.

^™g ouveme-*'^^ 11 faut couvcnir de bonne foy que celuy d'Henry IV tire '"î^^ivf^e^" un éclat des conjonctures des temps, et de l'application,

^ ^^Louis XIV* ^* ^^ ^^ ^^ dextérité personnelle de ce Prince qui lui acquiert

une préférence éblouissante, et qui laisse doutter s'il fut plus grand capitaine ou plus grand et plus habile Roy. La fortune de n'estre pas forcé comme le fut son fils, à s'aider d'un premier Ministre, et le bonheur d'estre doué d'un esprit nerveux et masle qui au-dessus des petitesses ne se laissoit manier ny gouverner, mais qui sçavoit se servir utilement des meilleures testes en tout genre, luy ont donné un grand avantage sur son fils et sur son petitfils. Toutesfois,sans prétendre diminuer rien de cette gloire, l'équité veut qu'on ne s'en laisse pas éblouir assés pour , perdre de veue la vérité de touttes choses dans ces trois règnes et ne les pas peser au poids du sanctuaire avec toutte la justesse qui s'y peut apporter.

DES TROIS ROIS. 2fi5

Je reviens toujours à ramener les yeux sur l'éducation et la première jeunesse de ces trois monarques, et sur Testât de leur famille et du Royaume dans les premiers temps qu'ils en ont pris les resnes par eux-mesmes. La répétition en seroit longue et ennuyeuse, mais le souvenir en est essentiel. C'est la clef de tout ce qui suit ces premiers temps, et le juste directoire qui les fait parcourir avec une lumière qui découvre la source des différentes conduittes et qui les apprécie avec fondement, justesse et vérité. Ne perdons donc jamais de veue les avantages incomparables de l'éducation et des conjonctures des premiers temps de la vie d'Heni7 iV, faittes exprés pour former un capitaine et un Roy tel qu'il fut ; l'éducation et les conjonctures des premiers temps de Louis XIII faittes exprés pour anéantir à jamais le Prince le plus heureusement né ; enfin l'éducation et les conjonctures des premiers temps de Louis XIV qui ont tenu un milieu entre les deux précédents. Ce n'est pas tout. It faut encore fixer sans cesse ses regards sur l'intérieur domestique de ces trois Princes, c'est-à-dire sur ce qu'ils ont eu de plus proche, dont le malheur ou le bonheur a si nécessairement influé sur leur gouvernement, et se représenter sans cesse que Henry IV sans famille ne fut poiot gesné au dehors par les humeurs , quoyque dangereuses et si fort importunes, de Marie de Médicis ; que Louis XIII n'eut, depuis sa naissance dans tous les moments de sa vie jusqu'à sa mort, de plus grands ennemis que sa mère, son espouse et son frère vingt ans son héritier présomptif; ce qui le livra à l'indispensable nécessité d'avoir un premier ministre. Que Louis XIV a esté le plus heureux et le plus absolu Prince sur mère, frère, espouse, fils, petits-fils. Princes du sang, seigneurs, etc., qui ait jamais régné, depuis le premier moment qu'il a pris les resnes du

gouvernement jusqu'à la fin de sa vie, si on en excepte les malheurs des quatre dernières années, mais malheurs qui ne donnèrent aucune atteinte ny peine à son autorité la plus poussée. C'est dans ces points de veue qu'on doit se placer, se fixer, se rappeller sans cesse, pour se mettre en estât de comparer bien ces trois gouvernements.

Premier corn- Le Commencement du règne d'Henry IV à Saint-Cloud règne d'Hen- est sans douttc incomparable. Livré seul entre deux partis de Louis xuL dout chacun voulut luy faire la loy, et plus encore les principaux de chaque parti assés audacieux pour profiter de son embarras et de ses besoins, se faire grands et redoutables à ses dépens, il sceust les amuser tous, partis et particuliers, souffrir leur insolence avec accortise sans toutesfois mettre sa dignité en compromis; les tirer de Saint-Cloud sans s'expliquer avec pas un, sous prétexte de la nécessité de faire la guerre ; puis de l'entretenir si viste et d'y faire tellement admirer sa valeur et sa capacité et d'y faire craindre aux siens sa vigilance à bien examiner comment ils s'y comportoient, qu'il se donna le temps de vaincre, de se mettre en estât de n'estre plus rançonné par les principaux de son parti, d'en demeurer l'admiration et à peu près le maistre.

Un commencement si lumineux et qui fit un si grand effet parmi amis et ennemis ne peut entrer en aucun parallèle, tant la grandeur et l'art personnels en furent soudainement utiles et à toujours éblouissants. Les conjectures d'alors uniques, entées sur l'éducation et l'école de ses premières années, produisirent ce miracle ; elles rencontrèrent un prince instruit par les meilleurs maistres, par les nécessités continuelles d'un parti également nerveux et malheureux, à la teste duquel il s'estoit formé avec

loisir par les succès et les détresses de touttes les sortes » où Texemple et l'interest luy avoient appris de ne se laisser jamais abattre.

C'est le contradictoire direct de la situation personnelle de son fils, lorsqu'à la mort du Mareschal d'Ancre, il sembla prendre les resnes du gouvernement que Luynes qui Tavoit tiré de la captivité la plus obscure, sceut bien retenir tant qu'il put pour l'énorme élévation de luy et de ses frères. Dans Louis XIII nulle sorte de théorie, aucun exemple, pas la moindre idée d'aucune pratique, ny de connoissance de choses ny de gens ; réduit à Luynes et aux siens qui n'oublièrent rien pour faire durer cette obscurité tant qu'ils purent. Quelle merveille donc au-dessus des forces ordinaires de la nature qu'un Prince ignorant tout, au sortir du plus ténébreux cachot, surpris tout à coup du grand jour, ne connoissant encore et ne pouvant connoistre que les Luynes, ny quoy que ce soit de gens, de choses, d'affaires que par eux, ait pointé malgré eux par luy mesme ; ait appris dès ses premières années la guerre que Luynes ignoroit, et que personne ii'osoit lui monstrer ; que la valeur de cœur et la volonté extresme qui fait le courage d'esprit, ait tellement surmonté tout d'abord en luy celte timidité dont son éducation, son entière ignorance, la profondeur de son cachot depuis sa naissance i'avoient accablé, qu'il se soit montré capitaine dès la fin de ses premières armes en Béarn et en Languedoc, par son application à s'instruire et à s'expérimenter. Cela n'a pas le brillant de Saint-Cloud et des prompts exploits d'Henry IV pour amuser et accoustunier ensemble ses huguenots et les catholiques de son parti : mais à qui comparera la situation personnelle d'alors de ces deux Princes, osera-t-on dire de bonne foy qui des deux l'emporta sur l'autre?

2d6 PARALLÈLE

Toutesfois Louis XIII estoit encore sous les besicles de Luynes quand il se monstra naturellement et modestement si grand. Luynes mort, et Louis XHI abandonné à luy-mesme mais sans avoir pu encore que lustrer les personnages et comme à la dérobée, ose négotier luy-mesme dans Avignon avec Ch. Emanuel duc de Savoye, le plus habile et le plus dangereux politique de son temps, sur des affaires à la vérité communes contre les entreprises de la Maison d'Autriche, mais sçait se garer des avantages qu'un Prince si cauteleux et si expérimenté comptoit de prendre en personne vis-à-vis de luy sur sa jeunesse, laquelle en sort de façon à lui laisser les prémices de ce qu'il sceut exécuter dans les suittes contre les infidélités du Savoyard. Louis n'interrompit ses exploits en Languedoc que par un court voyage à Paris où il jugea sa personne nécessaire; et malgré les Reines et les personnages importants qui tenoient à sa mère, et sans estre soustenu que de son grand sens et de son double courage, il se dérobe à la Cour et achève de soumettre le Languedoc.

La paix de Vervins quoyque deue à la dernière langueur et à la politique de Philippe II, la liaison intime avec la Reine Elizabeth, que la conversion d'Henry IV ny celte paix ne put affoiblir, et l'Édit de Nantes, sont les grands chefsd'œuvre du gouvernement de ce Monarque et le couronnement de tous ses travaux. Un autre qui n'est pas inférieur est l'appuy donné à la république naissante des Provinces-unies après cette paix, sans la troubler et sans blesser Rome par touttes ces différentes démarches d'un Roy si nouvellement converti. Enfin la longue trêve que ce Prince procura entre l'Espagne et cette république naissante, qui asseura sa liberté et qui la conduisit à la souveraineté. Touttes ces grandes époques n'ont pas besoin

d'explication icy, après ce qui en a esté tracé sur le règne d'Henry Vf; mais elles sont des merveilles des veues, de la capacité, de la conduitte de ce grand Roy et de la liberté qu'il s'estoit acquise au dedans, d'abord par son espée, ensuitte par la justesse de la balance qu'il eut l'adresse de tenir entre les catholiques et les huguenots.

De quelques tristes voiles que le malheur de la famille de Louis XIII ait obscurci son règne, on ne peut disconvenir qu'avec moins d'éclat le sien n'ait esté aussy solidement grand et habile que celuy du Roy son père. Ce Prince abattit la Ligue et tint les huguenots en raison ; mais tout son art et sa puissance ne put détruire celle des huguenots maistres de la Rochelle et de tant de places de seureté, en possession de leurs synodes, de leurs assemblées générales et particulières, de leurs levées entr'eux, de leur discipline, et de tant d'articles de pacification si jaloux et si onéreux aux finances et à l'autorité royale jusque là qu'on voit par les histoires et les mémoires de ce règne l'inquiettude que ces assemblées donnoient si souvent à Henry IV; les précautions, les peines, les mesures dont il lui fallut user à cet égard , compter avec elles et en souffrir encore comme si elles eussent esté des Puissances estrangères. La Ligue toutte chastiée qu'elle fust fuma encore par ce qui en restoit de principaux personnages. Henri IV fut toutte sa vie réduit à les mesnager, à en souffrir, à fermer les yeux sur bien des choses, à se servir mesme jusque dans ses affaire^ et dans son conseil de quelques unes de leurs meilleures testes, quoyqu'il en connust bien les véritables et anciens attachements.

Louis XIH sceut profiter pour luy-mesme des grands coups que Henry IV leur avoit portés . Je dis par luy-mesme puisque

ce fut d'abord malgré Luynes ; après sa mort, contre le grè de la Reine sa mère, dont il s'échappa pour retourner achever de réduire le Languedoc, et qu'il continua ce grand ouvrage seul jusqu'à la déclaration du Cardinal de Richelieu en qualité de premier Ministre. Il est vray qu'il en fut aidé pendant tout le reste de son règne ; mais on a veu icy ailleurs qu'il sceut le discerner, vaincre sa répugnance personnelle, le choisir, le maintenir ; enfin qu'il n'en fut point gouverné et qu'il fit avec luy et par luy ce que Henry IV fit de son temps avec et par les excellents ministres qu'il avoit sceu choisir, et qui ne le gouvernèrent pas; la diffé* rence en est d'un ou de plusieurs ministres ; la nécessité où le malheur de famille de Louis XIII le jetta de faire un premier ministre sous qui d'autres ministres agissoient ; le bonheur d'Henry IV de ne se trouver point par sa famille dans le mesme détroit et de n'avoir personne entre luy et ses ministres. Il est vray que le coup d'œil en est bien différent, mais avec un peu d'examen, l'intérieur est le mesme si l'extérieur ne l'est pas; tout revient à ce que le fils n'a pas esté plus gouverné que le père, et je me flatte de l'avoir démonstré plus haut. Je me tiens donc en droit de le supposer icy pour ne pas répéterlesmesmes choses, et en droit aussy de donner au maislre comme au premier ministre la mesme part de tout ce qui a eslé fait d'admirable dans ce règne, puisque rien ne s'y est conçeu ny exécuté sans estre débattu, concerté, arreslé entre Louis et Richelieu; qu'on ne peut sçavoir quelle plus grande ou moindre part l'un et l'autre y ont eue dans leurs importants et si fréquents teste à teste, et que les exemples si éclattants du Pas de Suze et de Corbie, et en mesme temps si publics, montrent avec tant d'évidence la supériorité du maistre sur le premier ministre, qu'il ne suivoit ses conseils que lorsqu'il

lesjugeoit bons, et que dans des occasions aussy décisives il a sceu en prendre de meilleurs en soy tout seul que ne furent ceux de Richelieu quoyqu'appuyés de tous ses généraux à Suze et de tout son conseil sur Corbie. Combien donc pourroit-on compter d'autres événements semblables, si ces teste à teste nous estoient révélés en petittes de cour *. J'en ay rapporté d'autres exemples cy- dessus. Je le répète donc et je l'avoue avec complaisance, mais avec une juste asseurance, Louis XIII ne fut point gouverné.

Poursuivons donc avec confiance son excellent et sage gouvernement à travers tant de troubles domestiques qui en formèrent sans cesse dans TEstat ; malheurs cuisants que Henry IV n'eut point à combattre, car qui pourroit compter pour quelque chose le court et léger embarras de la fantaisie de sa sœur pour le Comte de Soissons? Et quand à la dissolution de son mariage ou son second mariage, son bonheur applanit tout par la mort de Gabrielle. •

Si Henry IV sceut conquérir son royauine sur la Ligue, si son bonheur força sa conversion si nécessaire, et la couvrit en mesme temps par le tiers parti ; si l'attachement constant aux règles anciennes de l'Église et de l'Église particulière de France luy fit trouver un prélat éclairé et généreux qui par l'absolution publique qu'il luy donna à Saint-Denis le receut solennellement dans le sein de l'Église, et força Rome par son propre interest de l'y recevoir aussy malgré tous les efforts de l'Espagne et de la Ligue mourante^ et ainsy attacher le dernier sceau à son droit et à ses victoires, et le mit en estât de régner de fait comme de droit; Louis XIII sceut mettre à profit les travaux d'Henry IV par les siens, et affranchir la royauté des entraves dont Henry IV

1. Ces trois derniers mots, dont la signification m'est inconnue, sont lisiblement écrits dans le manuscrit.

Au dedans.

n'avoit pu se délivrer de la part du corps si ensemble, si fortifié, si protégé au dehors, des huguenots de France, et des restes de la Ligue fumante encore par bien des personnages soustenus au dehors, dont quelques-uns avoientesté les plus dangereux arc-bout tants, chacun en leur manière, de cette pestilentielle association.

La prise de la Rochelle et la destruction de touttes les places des Huguenots, l'abattement de leurs chefs, de leurs assemblées, de leur reste d'indépendance, en fit enfin des sujets comme les autres avec qui il n'y eut plus à compter, et du mesme coup rendit souples et impuissants les insolents restes de la Ligue, de façon que Louis XIII délivré de ses dangereuses entraves dans son Royaume, se mit en liberté et en pouvoir de se tourner vers les affaires du dehors : ce que les troubles intérieurs de religion et de tant de factions et de guerres civiles sous ce prétexte, n'avoient pas permis à tant de ses prédécesseurs, et tard et imparfaittement encore à Henry IV.

Cette délivrance intestine vint bien à propos: La maison d'Autriche jusqu'alors débarrassée des contradictions que la France tranquile chez elle eust pu luy susciter, n'avoit pu renoncer aux grands desseins que la gloire et la puissance de Charles V luy avoient fait concevoir, auxquels la bataille de Prague et le redouttable exemple de la proscription et du dépouillement de l'Electeur Palatin ouvroit Au dehors, de nouvclles espérances. Quel grand coup d'Estat ne fut-ce donc pas que d'en arrester si proraptement le cours par ce profond traitté qui fit entrer subitement le Roy de Suède en Allemagne, et se servir de ce héros pour en estre le vainqueur si rapide et le libérateur en mesme temps de sa liberté de concert avec la France ; quel art en mesme temps à elle de se conserver l'arbitre entre la Ligue catholique

et protestante ; [enfin quel effort de politique, de sagesse, de force, de prudence, de conduitte, que le soutien des Suédois par la France et la direction ferme et torte de la guerre et des affaires d'Allemagne après la mort du grand Gustave-Adolphe, et dans Tenfance et la minorité de Christine sa fille qui succédoit à sa couronne et à ses traittés.

Le règne d'Henry IV tout grand et glorieux qu'il ait esté, n'offre rien de pareil dans tout son cours ; l'équivalent ne se trouve point dans nos histoires. Que Ton convienne donc que ce seul trait est supérieur à ce qu'on admire le plus, et avec plus de raison dans tout le règne d'Henry IV, puisque ce chef-d'œuvre d'habileté si sagement et si profondciment conceu, si bien exécuté, si merveilleusement et si longuement soustenu parmi tant d'obstacles causés par la mort inopinée de Gustave Adolphe au milieu de ses triomphes, est celuy qui a arresté ce vol prodigieux de la Maison d'Autriche, qui venant de subjuguer l'Allemagne et l'Empire à Prague, menaçoit d'une prompte servitude l'Europe entière, et la France très particulièrement qui après la mort de Louis XIII et de Richelieu en a recueilli de si précieux fruits pour elle, et l'Allemagne par elle, par la paix de Westphalie qui termina cette guerre aux dépends de la Maison d'Autriche.

Comparons maintenant ce que le père et le fils ont fait en Italie, l'un pour l'affaire du Marquisat de Saluées, l'autre pour la protection du duc de Mantoue.

Charles Emanuel duc de Savoye, gendre et allié d'Espagne, s'empara par droit uniquement de bienséance du Marquisat de Saluées sur la France, estant en pleine paix avec elle dans le temps des plus grands efforts de la Ligue contre Henry IH. J'obmets ses autres desseins qui ne sont

pas de mon sujet. Henry lY paisible au dedans et au dehors voulut se faire restituer ce larcin. Il n'y eut point de souplesses ny d'artifices que Charles Emanuel ne mist en œuyre pour se le conserver. En le restituant il ne se croyoit plus en seureté, au moins en repos à Turin, à quatre lieues des François qui recouvroient par là une clef d'Italie pour s'y porter touttes les fois qu'il leur conviendroit d'y entrer. Ces mesmes raisons faisoient l'empressement d'Henry IV pour cette restitution. On a vu dans le court récit cy dessus du Règne de ce Prince, ce que luy pensa couster le cauteleux voyage que le duc de Savoye voulut faire à Paris à cette occasion ; en combien de sortes Charles Emanuel se j oua de sa patience, et la chétive issue pour la France d'une affaire où le moindre n'avoit pas mesme de prétexte contre le plus grand. Henry en fut enfin, quoyque victorieux, pour son Marquisat échangé contre la Bresse sans mesme obtenir Pignerol, ny aucun autre passage en Italie dont les portes luy demeurèrent entièrement fermées, et le duc de Savoye délivré pour toujours d'un fascheux voisinage, qui le tenoit dans une crainte continuelle dans la capitale et le milieu de ses Estats.

Ce mesme Prince si bon capitaine et politique si dangereux et si raffiné, n'eut pas si bon marché de Louis XUI dans l'affaire de Mantoue comme on l'a vu icy dans le court abrégé du Règne de ce Monarque. Il ne put estre retenu par les ruses de ce Prince appuyé de l'Espagne et de l'Empereur, les Alpes infectées de la peste et armées de touttes les rigueurs de l'hyver, enfin les barricades de Suzc. L'opposition du Cardinal de Richelieu et de tous ses généraux ne purent l'arrester, sa gloire personnelle et son incroyable victoire qui réduisit à ses genoux le fier duc de Savoye, et à se servir de son fils comme beau-frère du Roy pour se

tirer comme il pourroit d'un si mauvais pas. Il promit tout, ne tint rien, fit agir l'Empire et l'Empereur avec succès contre le duc de Mantoue qu'il dépouilla pour •quelques moments, qu'il paya chèrement après ; vit le Prince chassé, réintégré pleinement et le protecteur et le protégé complettement glorieux et en seureté avec tous ses Estais par le traitté de Querasque ; c'est-à-dire que Charles Emanuel mourut de despit, de honte et de rage fort peu avant la consommation. Certes, les issues de ces deux affaires avec le mesme Prince ne sont pas égales, et le paroistront encore bien moins si l'on considère qu'Henry IV y iravailloit doublement pour soy, quant à la chose mesme <èi quant à la réparation du larcin et de l'injure faitte et soustenue à sa couronne ; et que le Roy son fils n'agit que par générosité pour la protection d'un allié qui avoit esté son sujet, et indirectement aussy pour empescher la trop grande puissance de la Maison d'Autriche en Italie, et l'agrandissement particulier du duc de Savoye.

On ne peut rien dire du dessein d'Henry IV à propos de l'ouverture de la succession litigieuse de Clèves, Bergues et Juliers, sinon que le projet en estoit beau et utile, et que selon toutte apparence le succès en eust esté heureux et glorieux, ayant esté pourpensé de si loin, et tous les grands préparatifs faits peu à peu, obscurément, de longue main, et lors tout prests à estre mis en œuvre. Mais si au lieu de le suivre sans s'en détourner, l'orage estoit tout à coup tombé sur Bruxelles uniquement pour enlever la Princesse de Condé à son espoux, et à l'archiduchesse à qui il l'avoit confiée, quel prodigieux obscurcissement de gloire, quel éclat honteux par toutte l'Europe, quel contretemps à faire échouer le premier projet, quelle

304 PAKALLËLE

source déplorable de troubles domestiques et d'Eslat, quel avantage aux ennemis et aux envieux de la France et de son Monarque, pour en profiter ! Dans quels abysmes pouvoient-ils conduire ; et quelles issues pour en sortir? La providence, qui règle tout, ne permit pas qu'un si grand Roy survescust à sa gloire. Ce dernier trait d'amour si estrangement déplacé n'avoit desjà fait que trop de bruit; mais quel démon a pu terminer une si belle vie!

A l'égard de son dernier projet, il faut avouer que quelque soin que prennent les mémoires de Sully à le rendre plausible, on a peine à s'empescher d'y voir autre chose qu'une belle chimère, et à comprendre qu'elle ail pu estre conceue et proposée sérieusement jusqu'à se flatter de la faire gouster à des Puissances estrangères, du concours desquelles ce projet ne pouvoit se passer. Il est bien difficile de se persuader qu'une Princesse aussy sageel aussy habile que Ta esté la Reine Elizabeth y soit véritablement entrée, et autrement que par une complaisance qu'elle jugea ne l'engager à rien par l'impossibilité de l'exécution.

Si Henri IV se laissa fermer la porte d'Italie par l'échange du iMarquisat de Saluées et engager en mesme temps à en laisser une ouverte par un coin de la Bourgogne aux trouppes de la Maison d'Autriche pour leur communication d'Italie en Allemagne et aux Païs-Bas ; et réciproquement par la Savoye par ce passage en Bresse qu'Henry se soumit à ne pouvoir fermer par la Franche-Comté lors à l'Espagne et par la Lorraine, Louis XIH sceut leur fermer le chemin de la Valteline que la Maison d'Autriche s'estoit ouvert et bien fortifié aux dépends de la liberté des Grisons, partie par les armes, partie par l'opiniastreté et l'adresse de la

négotiation, dont la mort de ce Monarque laissa l'entier accomplissement et le fruit à son successeur.

Il prit aussy des mesures plus justes et plus promptes que le dernier projet du Roy son père, pour abaisser la Maison d'Autriche dont je viens de parler, sans revenir au grand coup qu'y frappa Gustave Adolphe si bien soustenu après sa mort, qui a esté expliqué ailleurs comme un chef d'œuvre de politique de ce règne. La révolution de Portugal n'en fut pas un moins grand, parti de la mesme source, dont le secret qui se peut dire avoir esté prodigieux dans sa conduitte, au nombre de testes à qui il le fallut confier, et la rapidité de l'exécution estonnèrent l'Europe et porta à l'Espagne le coup le plus fatal en Europe, en Afrique et dans le Nouveau monde. C'est un trait qui ne se peut assés admirer.

Enfin si Henry IV eut la gloire de conquérir son propre royaume, Louis XllI eut celle de se le rendre soumis, et de couronner sa belle vie dans le temps qu'il sentoit le plus cruellement qu'elle alloît luy échapper, par se porter au mépris de ses douleurs, à la plus éloignée extrémité de son royaume en faveur des Catalans qui imploroient sa protection, prendre Perpignan en personne, conquérir \o Roussillon et l'attacher pour toujours à sa couronne. Ce dernier exploit fut vierge comme tous les précédents de ce fort, de ce jusie par excellence, je veux dire qu'il n'eut pour but ny l'ambition, ny l'amour. L'objet unique n'en fut que le bien de l'Estat, et le recouvrement d'une province importante qui appartenoit par plusieurs tiltres à la France et qui avoit été arrachée depuis longtemps à ses prédécesseurs.

U se trouve si peu de proportion entre Testât où estoit

Louis XIII.

Comparaison du la France lors de la mort d'Henry IV et lors encore de celle

règne de

iLouis XIV avec du marcschal d'Ancre, et celuy où la laissa la mort du caret de dinal Mazzarin, que cette différence rend difficile la comparaison du gouvememtot de Louis XIV avec ceux d'Henry IV et de Louis XIII depuis que ces trois Monarques en eurent pris les resiies par eux-mesmes. Le premier avoit dès lors toutte l'expérience nécessaire pour agir par luy-mesme, et pour choisir à loisir ses ministres entre les meilleures testes : le second se trouva dans Testât le plus diamestralement opposé à celuy-là en touttes les sortes : le troisième tenu de court mais bien traitté, avoit eu loisir et moven de voir et d'entendre parmi les désordres de sa minorité, et dans les temps qui la suivirent jusqu'à la mort du Cardinal Mazzarin, quelque soin qu'on eust pris pendant plusieurs années à le tenir dans la plus profonde ignorance, et de prolonger après sa dépendance entière jusqu'à cette époque. Henry IV avoit plus de trente-cinq ans lorsqu'il parvint à la couronne» et il estoit alors tout ce qu'il s'est montré depuis. Louis XUI n'avoit pas seize ans lorsque la mort du mareschal d'Ancre le sortit du sépulchre où il avoit esté enfermé jusqu'alors dans la plus profonde ignorance, dans la plus jalouse solitude, en un mot dans les fers et les ténèbres les plus épaisses ; et n'avoit guère que vingt ans à la mort du conestable de Luynes. Ajoutons qu'il n'en avoit pas vingt-trois accomplis lorsqu'il fit le Cardinal de Richelieu premier ministre. Louis XIV avoit plus de vingtdeux ans et demi à la mort du Cardinal Mazzarin qui luy laissa d'excellents ministres au dedans et au dehors, et les premiers capitaines de l'Europe avec force bons généraux. Aussy les premiers traits de son règne furent-ils éclattan Is. 11 n'ei^ besoin que de monstrer son courroux à Rome et à l'Espagne, pour en recevoir les satisfactions publiques

les plus humiliantes de l'insulte faitte par les Corses de la garde du Pape au Duc de Créquy son ambassadeur à Rome, et de l'affaire arrivée à Londres entre d'Estrades, depuis mareschal de France, son ambassadeur à Londres et Vatteville ambassadeur d'Espagpœ. Lyonne estoit lors secrétaire d*Estat des affaires Estrangères, dont l'Europe avoit senti la capacité en plusieurs grandes occasions, et Colbert fit fleurir les finances» l'abondance dans le Royaume, le commerce au dehors, la marine, les arts et les lettres, dans la place de ControUeur général des finances et de Secrétaire d'Ëstat de la marine: deux grands hommes qui ne travaillèrent que pour la gloire, et la prospérité du Roy et du Royaume. Le Tellier et Louvois son fils, Secrétaire d'Estat du départemait de la guerre, ne furent pas des ministres moins habiles, mais Louvois plus personnel : de là ces guerres entreprises si légèrement, cette rapidité de conquestes, cet éloigncment du repos, ce formidable et ruineux excès de trouppes, cette jalousie et cette frayeur jettée dans toutte l'Europe qui la banda sans cesse contre la France, qui causa des guerres continuelles et qui pensa ^ifin l'écraser sous le poids de ses propres triomphes.

Henry IV et Louis XIII ne se proposèrent que de ravoir justes moUfs des le leur, d'empescher leurs ennemis de les dominer, et Henîy^ïv el^de avec eux toutte l'Europe et de régner chez eux sans dépen- différents' "de dance. Tel fut l'objet constant de leurs armes au dedans Lo^^"xiv!our et au dehors, de leurs alliances et de toutte la conduitte ..,^®"/? .

qu il a faittes.

de leur règne. Louis XIY, libre des entraves domestiques lorsqu'il prit les resnes du gouvernement, que ses deux prédécesseurs avoient trouvées chez eux lorsqu'ils s'en saisirent, et qu'ils eurent tant de peines et de travaux à essuyer pour les vaincre, séduit par Louvois, voulut estre conquérant et s'abandonna à toute la superbe de la gloire.

308 PARALLSLE

De là les deux guerres d'Hollande et le grand fruil qu'il retira de la paix de Nimègue, avant que les Puissances de l'Europe eussent le temps de se bien reconnoistre et de se mettre en estât de se faire redoutter à leur tour, après avoir vu une partie de la Flandres, TAlsace passer sans retour entre les mains de Louis XIV, et enfin le prodigieux chef-d'œuvre de Toccupation tranquile de Strasbourg, qui du boulevard de l'Allemagne devint celui de la France sans le moindre mouvement, dans le plus surprenant secret, sans qu'il en coustast au Roy qu'un simple voyage de plaisir, ny l'entraisnast après en aucune prise d'armes. Tels sont les exploits de ce règne, aidés de la conjoncture des temps qui ne se peuvent comparer à ceux des deux précédents, mais qui causèrent une crainte et une jalousie à toutte l'Europe qui la réunit contre la France, et personnellement contre Louis XIV, sous lesquelles il se vit enfin si près de succomber de la manière la plus cruelle.

Failles des réu- Rien n'irrita tant l'Allemagne que les réunions que pour cela mesme Louvois fit entreprendre sous un voile juridique, des (îefs dépendants de l'Alsace et des trois Éveschés, avec des extensions et des prétentions immenses. Ce fut le premier écueil où Louis XIV échoua, et que les allarmes menaçantes de la Diète de l'Empire l'obligèrent à suspendre, puis à abandonner.

Disproportion Une vauité peu proportionnée à la grandeur et à la pros-

immense entre . „ , i t • v^r • •. i . • •

rhumiiiation péri té actuellc alors de Louis XIV irrita encore la jalousie nes^à ve^ de l'Europc. Ce fut moins le bombardement de Gênes, que

^^delchariM"* ^^ satisfactiou singulière que Louis XIV exigea de son doge en personne accompagné de quaire sénateurs. On ne la comparera pas, que je pense, avec celle que Louis XIU couvert dépoussière, de sang et de gloire receut sans l'exiger du Duc Charles-Emanuel de Savoye en personne,

Emauuel au PasdeSaze.

après avoir forcé les barricades de Suze lui-mesme Tespée à la main.

La Marine comme inconnue en France, ne permit pas à Henry IV d'en tirer aucun parti ny à Louis XIU que de fort légers. Colbert qui la rendit florissante procura la gloire de plusieurs victoires navales sur les HoUandois et sur les Anglois en bien de différentes mers. Celle de Sicile en fut illustrée plus d'une fois pour le secours de cette isle révoltée contre l'Espagne. Toutesfois elle fut brusquement abandonnée au ressentiment de son ancien maistre avant la paix de Nimègue.

L'Italie ne fut point heureuse à ce règne. Henry IV et fautes à regard Louis Xni s'estoient toujours très bien ménagés avec Home. Louis XIV se brouilla avec Innocent XI Odeschalchi et y laissa du sien. Lyonne n'estoit plus. La Régale ancien droit de nos Rois s'y maintint à grande peine; mais les propositions de 1682 du clergé de France, et les franchises soustenues les unes et les autres avec tant d'éclat, il fallut ployer honteusement sur ces deux points pour obtenir des Bulles.

Le Portugal et la Savoye, Puissances si disproportionnées de la France, soustinrent mieux leurs démeslés avec Rome ; leur patience et leur fermeté leur fit enfin donner des Bulles et des chapeaux après longues années de refus, et les accorder sans que ses Princes se prestassent à rien pour les obtenir.

Henry IV et Louis XHI eurent sans cesse des alliés pen- Faute esnangc dant tout le cours de leur règne et jamais toutte l'Europe longues ci funesà la fois sur les bras. Cette politique ne fut pas celle de du%rmce^dV Louis XIV. Il en eut peu lors de ses premières guerres et '^*"^®* les perdit bientost. L'alarme et la jalousie de ses succès fut d'un merveilleux usage à un génie du premier ordre,

510 PARALLËLE

outré de n'avoir pu par la longueur de sa patience et les tentatives les plus réitérées de soumission et de respect, émousser la haisne personnelle de Louis XIV qui luy donnoil sans cesse des traverses et des marques publiques de son mépris et de l'indignation qu'il ne pou voit esteindre du refus d'espouser Faisnée de ses bastardes et se marier api-ès à ime fille d'Angleterre; ce grand génie, je veux dire le fameux et dernier Prince d'Orange, s'estoit acquis un grand crédit dans touttes les Cours de l'Europe, et un si absolu dans les Provinces Unies qu'il en estoit devenu comme entièrement le maistre. Il sceut si bien profiter do tous ses avantages pour se venger personnellement do Louis XIV, qu'il ourdit contre luy la formidable ligue d'Augsbourg qui le porta sur le trosne d'Angleterre et la Maison d'Hanover après luy; et après, la Reine Anne sa bellesœur.

Faute de Loiu de coniurcr cet orage Louis XIV le prévint, et prit

la guerre de i688. ♦ • i '* *• j r * k

les armes pour soustenir la prétention de Furstemberg, depuis Cardinal, à la Coadjutorerie de Cologne, contre le prince Clément de Bavière, soustenu par l'Empereur et le Pape. Ce Prince estoit frère de l'Électeur de Bavière et de notre Dauphine ; c'estoit une raison d'éviter honnestemenl de se commettre, et de s'attacher deux Électeurs.

Le Roy d'Espagne estoit sans espérance d'avoir des enfants et sa santé fort menaçante : quoy de plus important que de ne rien oublier pour déranger la ligue d'Augsbourg, pour monstrer une modération, une complaisance mesme qui pust adoucir les haisnes et les jalousies, pour faire des alliances, pour asseurer la paix, et pendant cette paix réparer le royaume et se préparer bien secrettement à profiter à la mort du Roy d'Espagne d'un événement qu'il estoit tout-à-fait impossible d'espérer qu'il se passast paci-

fiquément. C'estoit Tinterest de TEstat, et le plus grand qu'il pust avoir dans celte perspective de l'ouverture de la vaste succession d'Espagne qu'on regardoit comme pouvant arriver à tous moments. Mais ce n'es toit pas le compte de Louvois; il vouloit la guerre; il se hasta de la faire déclarer; il désespéra l'Allemagne par les incendies de Worms, de Spire, de tout le Palatinat, et poussa le duc de Savoye qui ne vouloit que la neutralité tellement à bout à Tinsceu du Roy, qu'il rendit la guerre générale et la plus longue. Encore si dans ce détestable parti les armes du Roy se fussent portées sur la Hollande, l'invasion d'Angleterre en eust été nécessairement arrestée, et qui sçait si elle eust pu s'exécuter après? Les avis en estoient redoublés et certains ; mais cette invasion rendoit la guerre plus durable. C'est ce que Louvois souhaitoit et c'est ce qui fit tost après l'invasion exécutée , porter tout l'effort des armes du Roy en Flandres, où tout auroit ployé d'abord dans la première surprise, mais où après la guerre commencée on ne pouvoit pas espérer de succès décisifs parmi tant de places ennemies; au lieu que l'Allemagne où on ne voulut rien pousser estoit destituée de ses barrières, aisée à pénétrer, à effrayer, à faire crier les Princes et les Cercles, à les pratiquer et à donner jour à détacher l'Empire de cette guerre, qui par luy-mesme n'y avoit point d'interest et n'y estoit entraisné que par l'autorité de l'Empereur. La France victorieuse partout ne recueillit aucun fruit de ses victoires, qu'un épuisement qui luy fit achepler ch&:ement la paix de Savoye qui achemina celle de Ryswick où nos plénipotentiaires de robes et de lettres se laissèrent surprendre, et faute de eonnoissances militaires, tombèrent en d'estranges fautes sur la formation de nos frontières en Flandres du costé de la mer.

Faute de la ré- La révocation de TÉdit de Nantes en 1685, et la façon

vocation

de l'Edit de barbare dont on usa pour forcer la conversion des huguetraitte- uots avoit irrité au dernier point les Puissances protes-

huguenots. * tantes, et n'avoit esté d'aucun prix auprès des catholiques, non pas mesme auprès d'Innocent XI ny de la Cour de Rome. Ces rigueurs contre tout un peuple dont grâce aux travaux de Louis XIII il n'y avoit plus rien à craindre, dépeuplèrent le Royaume, y portèrent une grande confusion et enrichirent les Estats protestants de nos dépouilles cl de nos manufactures, et [mirent le désespoir dans l'âme de tant de millions de proscrits, ou de faux convertis demeurés dans le Royaume. Louvois qui en fut le grand promoteur et l'exécuteur par les Dragons dont il fit ses apostres, avoit bien prévu l'indisposition que cet événement et que les violences qui l'accompagnèrent exciteroient partout, et dont le prince d'Orange sceut si bien profitter. La piété et la gloire du Roy y furent également surprises. Tandis que les catholiques mesme les moins éclairés gémissoient des sacrilèges innombrables où les pillages et les tourments qu'éprouvoient les huguenots dans leurs corps et dans leurs biens, se laissoient entraisner ; et que les Puissances catholiques ne regardoient cet estrange spectacle que comme un trait de politique pour déraciner et pour exterminer à jamais de la France une secte qui y avoit si longtemps et si dangereusement formé tant de troubles, les Puissances protestantes ne purent voir qu'avec frémissement que la foy de ce célèbre Édit si souvent affoiblie sous ce règne, n*avoit esté gardée que j usqu'au moment qu'on avoit cru pouvoir tenter impunément la destruction des huguenots en France, et l'exécuter de la manière la plus cruelle et la plus odieuse. En général, catholiques et protestants, ennemis ou ja-

loux de la France, virent avec joye l'effet terrible qu'une telle dépopulation alloit faire dans ce Royaume, et avec quelle privation de richesse et de commerce ! Elles n'applaudirent pas moins aux moyens violents dont on se servoit, au lieu de la patience, des exclusions, des récompenses, de la douceur, des tentations par lesquelles on pouvoit attirer les ministres, priver peu à peu les huguenots de pasteurs et les attirer ainsy à devenir catholiques, sans exposer le royaume à l'affoiblissement qui résultoit si nécessairement d'une expulsion sans comparaison plus ruineuse que n'avoit esté celle des Maures à l'Espagne. Aussy les huguenots ne purent-ils obtenir de protection utile pour estre restablis en France à la paix de Ryswick comme ils s'en estoient flattés, ny à la suivante. Les Puissances estrangères avoient trop bien profité de leur expulsion et n'eurent aucun désir sincère du retour dans leur patrie d'une telle multitude d'hommes qui en repeuplant la France y auroient rapporté leur commerce et leurs richesses. Les Puissances ennemies et jalouses aimèrent mieux se réserver l'usage qu'elles pourroient faire de la rage des faux convertis demeurés en France , dont en effet elles tirèrent dans la guerre suivante une longue et dangereuse diversion en Languedoc et dans les pais voisins. Ainsy elles laissèrent tranquilement Louis XIV s'applaudir comme d'une grande gloire d'avoir détruit le calvinisme en France, qui avoit inutilement cousté tant de travaux à ses six derniers prédécesseurs, tandis qu'il ne s'appercevoit pas de la playe qu'il faisoit à son Estât, et que la facilité qu'il y avoit trouvée n'estoit que le fruit des travaux de Louis XIII, trop sage et trop juste pour en vouloir recueillir de si odieux et de si funestes.

La paix de Ryswick n'imposa donc rien à Louis XIV par

raport aux huguenots, mais la reconnoissance du Prince d*Orange en qualité de Roy d'Angleterre et de la succession protestante de ce Prince qu'il avoit si constament personnellement haï, méprisé, traversé, fut une condition bien amère après tant d'efforts pour le restablissement de Jacques II réfugié avec sa famille en France, qui luy avoit cousté tant de trouppes et d'argent, et de plus l'anéantissement total de sa marine à La Hogue. Rendre ou donner par force des Roys à une nation qui les a chassés, en chasser un qu'elle s'est donné et qu'elle veut se conserver, est une gloire qui avoit d'autant plus ébloui Louis XIV qu'il s'agissoit du restablissement d'un ami personnel contre un Prince que Louis haïssoit personnellement depuis qu'il avoit refusé l'aisnée de ses bastardes. Il sentit trop tard tout ce qu'il luy en cousta vainement pour exécuter un projet contre toutte l'Europe, sur lequel l'heureux succès de la révolution de Portugal, et sans sortir d'Angleterre, le l'establissement de Charles II dont Louis avoit esté témoin, eust deu luy servir de leçon.

Faute du superbe \oi\k bien de S fautes et bien lourdes, qui ne peuvent

camp de ^ '■

compiègne. trouvcr de comparaison dans les deux règnes précédents. Celle de la superbe magnificence du camp de Compiègne, si ruineuse aux nombreuses trouppes qui le composèrent, pour se parer de la pompe d'une opulence peu croyable au sortir d'une guerre générale de dix ans aussy pesante, fut une monstre vaine qui ne servit qu'à redoubler la jalousie de l'Europe, et à fournir les plus plausibles raisons aux envieux de la France et de la personne du Roy, pour allarmer touttes les Puissances contre celle qui estaloit à leurs yeux les preuves d'une abondance dont elles avoient lieu de la croire alors si éloignée, et de laquelle tout esioit à craindre pour elles.

D£S TROIS ROIS. 31â

Henry IV et Louis XIII ont fait de'grandes guerres, touttes nécessaires, touttes utiles; celles de pure parade leur ont toujours esté inconnues : ils ont cherché à s'avantager, à se garantir, à vaincre, jamais à exciter Tenvie ny la jalousie; jamais de parades de puissance qui ne sont bonnes qu'à irriter et à rallier contre soy sous le trop plausible prétexte de la crainte qu'on en doit concevoir.

La santé du Roy d'Espagne fit, bientost après la paix de Rysvvick signée le 20 septembre 1697, faire des réflexions sur sa mort prochaine, qui produisirent un traitté de par- Traiit^ de futur

partage

tage dont le Roy Guillaume fut l'auteur, sans consulter de la monarchie celuy de la future succession duquel on disposoit. La guerre dont Louis XIV sortoit ne luy permit pas de faire la moindre difficulté de se contenter du lot qui luy fut présenté ; mais l'Empereur qui ne vouloit pas moins que la succession entière pour l'Archiduc son second fils, méprisa l'Espagne et les Indes qui luy estoient offertes. La Lorraine à la vérité estoit infiniment à la bienséance de la France, et le Guipuscoa luy estoit limitrophe, mais n estoit presque rien. Le duc de Lorraine se trouvoit récompensé de son intime et héréditaire attachement à la Maison d'Autriche par un plus grand et plus seur establissement hors de portée de la sujétion de la France à laquelle on donnait encore les Deux- Siciles. 11 n'estoit pas difficile d'appercevoir la difficulté future de soustenir une possession si éloignée contre les flottes angloises et hoUandoises, et presque dépouillée de tous les revenus royaux aliénés aux villes et à la principale noblesse par les anciens compétiteurs angevins et aragonoîs. Mais le dictateur du partage se gardoit bien d'agrandir de proche en proche la France, et de -luy donner une entrée de plain-pied en Italie en récompensant le

3i6 PARALLÈLE

duc de Savoye d'ailleurs de ce qui seroit pris sur ses Estais, ny de perdre une si belle occasion de jetter la France dans la dépendance des Puissances maritimes, ou dans une dépense exlresme et continuelle à relever et entretenir une marine assés puissante pour n'avoir point à les craindre.

Tel fut le détroit où la guerre de 1688 dont le Roy ne faisoit que sortir, le jetta. Mais tandis que l'Angleterre et d'autres Puissances s'épuisoient inutilement à tâcher d'obtenir que l'Empereur voulust se contenter de l'Espagne et des Indes, le Roy d'Espagne mourut et laissa un testament par lequel il déclaroit le duc d'Anjou son unique successeur ; et ce testament fut applaudi par les vœux de toutte

iMiiiippe V Boy la natiou Espagnole. Louis XIV, quoy qu'on ait voulu réd'Espagne j » u • • t i • • * reconnu par tout paudrc, ïï avoitjamais songe a rien moms, et aussy surpris

derEm^rcur. quc touttc TEuropc le fut de cette disposition balança fort, et l'accepta enfin sur ce qu'à son refus l'Espagne avec toutte sa monarchie se donnoit à l'Archiduc, et que de façon ou d'autre le partage fait par le Roy Guillaume devenoit une chimère, outre le peu de satisfaction que la France devoit avoir du lot qui luy estoit destiné et qu'elle avoit accepté.

Double faute en Mais voicy dcs fautcs plus profoudcs, et le commencedans respérance mcut dcs malhcurs qu'cllcs entraisnèrent. Louis XIV, ébloui la gueiTe. dc voir le duc d'Anjou rapidement reconnu de toultes les parties de la monarchie d'Espagne en Europe, et ensuitte de touttes celles du Nouveau-Monde presqu'aussy proniptement, aussy de l'Angleterre, de la Hollande et de touttes les autres Puissances de l'Europe, excepté de l'Empereur, crut avoir mis ordre à tout par le traitté qu'il se hasta de faire avec le duc de Savoye, et se flatta que cette grande affaire se passeroit sans guerre, sinon avec l'Empereur seul

en Italie de laquelle ayant rallîance de Savoye, il ne seroit pas longtemps embarrassé. L'Électeur de Bavière, Gouverneur général desPaïs-bas Espagnols, outré de la mort de son fils unique du premier lit à qui toutte TEurope avoit déféré l'entière succession d'Espagne, en avoit accusé la Cour de Vienne, et se jetta sur le champ avec son frère TÉlecteur de Cologne dans les înterests de la France et de Philippe V son neveu; et de concert avec eux par le projet le plus secrettement exécuté avec une justesse incomparable, les Irouppes Françoises et Espagnoles furent au mesme jour et àlamesme heure introduittes dans touttes les places espagnoles des Païs-bas, s'y saisirent des garnisons hollandoises qui les gardoient et les firent prisonnières.

Jusque là tout alloit à souhait, et les Provinces-Unies tout à coup privées de tant de trouppes et d'armes, se trouvoient dans une foiblesse qui ne leur permettoit pas d'agir et de pouvoir réparer ce malheur qu'avec beaucoup de temps et de dépense. Mais le Roy toujours persuadé qu'il éviteroit la guerre par la douceur de sa conduitte, imagina qu'il ne pouvoit rien faire de si utile à ce dessein, ny de si propre à se dévouer les Provinces-Unies, que de leur rendre leurs trouppes avec leurs armes, content de s'estre rendu maistre des places du Roy son petit-fils. La surprise et la dérision secrette des Estats généraux furent égales ; ils n'avoient garde dans un si grand étourdissement de s'attendre à une générosité à laquelle le respect profond défend de donner le nom qu'elle mérite. Ils se confondirent en remerciements mocqueurs, et de concert avec le Roy Guillaume ne songèrent qu'à garder, eux et l'Anglelerre, une conduitte qui persuadoit de plus en plus Louis XIV qu'il réussiroit à éviter la guerre, tandis qu'ils n'oublièrent rien en préparatifs et en traittés d'alliances pour se

mettre en estât de la faire la plus forte et de réunir toutle l'Europe contre Louis XIV et contre Philippe V. C'est ce qu'ils sceurent exécuter d'autant plus aisément que la ligue qui avoit fait la guerre de 1688 estoit encore presque toutte ensemble, et que le Roy Guillaume sceut bien la réunir, tandis que Louis XIV endormi par ses désirs de paix demeura dans une inaction entière partout hors en Italie, contre des Puissances si bien en estai alors de luy résister, et ne voulut jamais faire le premier aucun acte d'hostilité. Cette seconde faute est énorme, mais toutesfois légère en comparaison de celle qui la suivit de bien près. Touiie l'Europe Le Roy GuiUaumc constament le dictateur de l'Europe

sumt

contre la France par la confîance qu'il s'cstoit acquise, n'eut aucune peine

à la liguer contre la France et l'Espagne ; mais le grand interest du commerce d'Espagne luy faisoit envisager de si grandes difficultés à engager l'Angleterre dans la guerre si fraischement sortie de celle de 1688 qui l'a voit fort épuisée, que cet habile prince avoit réussy partout sans avoir osé encore entamer rien là-dessus avec son Parlement, lorsque la mort de Jacques II luy épargna tout ce qu'il en pouvoit craindre.

Fautedeiarccon- LouisXIV, dout la géuérosité avoit toujours esté vraiment de'^Jacqu^^^ii royalc à l'égard de Jacques H, luy rendit de grands soins

rohle l'Angle- pendant sa dernière maladie, laquelle bien que courte

^^"%rmot^ ^* donna le temps aux ministres du Roy de luy représenter et rEspagne. combien il devoil estre en garde contre luy mesme pour ne pas reconnoistre le fils de ce malheureux monarque, s'il venoit à mourir, et les suittes certaines d'une pareille démarche dans la conjoncture où il se trouvoit, et qui seroit si contradictoire à ce qui se pouvoit nommer la base de la paix de Ryswick, c'est-à-dire à la reconnoissance qu'il avoit faitte du prince d'Orange en qualité de Roy d'Angleterre,

de la succession protestante à cette couronne, et à rengagement qu'il y avoit solennellement pris de ne rien faire qui y fust contraire. Rien de si sage ny de si évident que ces considérations si importantes. Elles arrestèrent un peu Louis XIY ; mais contredittes par la compassion de Mme de Maintenon que la Reine d'Angleterre avoit gaignée, elles cédèrent au spectacle touchant de Saint-Germain. Louis XIY promit à Jacques 11 mourant de reconnoistre son fils Roy d'Angleterre dès qu'il ne seroitplus, et à l'instant mesme de sa mort tint cette parole. Toutte l'Angleterre entra en fureur aussytost que cette nouvelle y fut répandue. Le Roy Guillaume qui en frémit de colère, n'eut plus besoin que de seconder celle de son Parlement et de toutte la nation. Catholiques et protestants regardèrent cette reconnoissance comme la plus insigne infraction du traitté de paix de Ryswick ; de tous costés la guerre fut déclarée. Sans cet événement elle ne l'eust pas esté moins, tant les mesures du Roy Guillaume estoient bien prises ; mais il n'estoit point du tout asseuré d'y faire entrer l'Angleterre qui de ce moment s'y précipita avec fureur. Tel fut le fruit de cette reconnoissance de Jacques 111 en qualité de Roy d'Angleterre, qui n'en recueillit que le rang et les honneurs en France et dont le sort n'en fut pas moins malheureux.

La guerre commencée en Italie où les Vénitiens avoient Fautes et trahilaissé entrer les Impériaux ne se faisoit pas heureusement, u^i^ que Gattinat y commandoit l'armée françoise, Vaudemont gou- ^t^Jn" cu^ vemeur général du Milanez celle d'Espagne, et le duc de Savoye l'une et l'autre en qualité de généralissime, et y avoit joint ses trouppes. Desjà beau-père de Mgr le Duc de Bourgogne, il venoit de marier sa seconde fille à Philippe Y; Gattinat s'apperceut bientost que les ennemis estoient avertis de tous les projets et de tous les mouvements de

320 PARALLëLE

leurs armées, jusque là qu'aucun parti ne pou voit aller dehors qu'il n'en trouvast un du double des ennemis à point nommé. Vaudemont bastard du duc de Lorraine Charles IV, si justement malmené par Louis XllI et par Louis XIV, élevé par luy dans la haine de la France, Favoil marquée contre la personne du Roy autrefois avec tant d'insolence à Madrid, puis à Rome, que ce Prince le fit chasser d'Espagne et d'Italie. Devenu le confident intime du Prince d'Orange depuis Roy d'Angleterre, il luy deut loulte sa fortune et enfin le gouvernement général du Milanez, que le crédit de ce Prince auprès de l'Empereur et de Charles II luy procura ; et dès cette première campagne d'Italie, le fils unique de Vaudemont y estoitla seconde personne de l'armée Impériale. La souplesse du père à haster la proclamation de Philippe V à Milan, soustenue d'une puissante cabale à la Cour de France, où les deux filles de sa sœur gouvernoient Monseigneur, et faisoient d'ailleurs une figure importante qui leur avoit acquis tous les gens (în place et en crédit, avoit fait oublier tout au Roy sur Vaudemont, et ne se souvenir que du gré de la conduitte qu*il avoit tenue à la mort de Charles II.

Il fut tout aussy éloigné de se deffier du duc de Savoye après tant d'alliances si fraichement renouvelées, de sorte que Cattinat ne fut point écouté, et que desservi d'ailleurs par deux hommes si intéressés à se defTaire d'un capitaine si sage, si habile et qui voyoit si clair, le Roy fasché du triste succès du combat de Chiari où le duc de Savoye avoit voulu faire périr les trouppes du Roy, et s'estoit exposé avec une extresme valeur pour mieux tromper, le Roy, dis-je, envoya le Mareschal de Villeroy prendre le commandement de son armée. Louis XIV n'estoit pas heureux en choix: celuy-cy estoit le plus convenable aux veues du duc de Sa-

DES TROIS ROIS. 5il

voye et de Vaudemont. La capacité et les lumières de Yilleroy ne pouvoient les contraindre. Courtisan partout, il n'avoit garde de ne Testre pas du père de Mme la Duchesse; de Bourgogne si tendrement chérie du Roy et de Mme de Maintenon, et de ne pas admirer tout dans Fonde de mesdemoiselles de Lislebonne, lui qui par elles s*estoit dévoué Chamillart dans l'apogée alors de sa faveur. D'ailleurs le bel air et la galanterie l'avoient autrefois lié à Vaudemont à Paris dans leur jeunesse, et il s'estoit toujours picqué (l'estre de ses amis tant qu'il avoit pu ou osé. Il n'eut pas le temps de leur estre d'un long usage, il fut enlevé dans Crémone (et ce ne fut pas sa faute) au milieu de l'hyver, conduit prisonnier à Graz en Stirie et le duc de Vendosme envoyé en sa place en Italie. Celuy-cy ne ménagea guère M. de Savoye ; mais la cabale de la Cour l'avoit lié à Vaudemont, et leur union se resserra toujours de plus en plus que des interests communs rendirent indissoluble.

Je n'ay pu me dispenser du détail où je suis entré jusqu'icy des fautes du gouvernement de Louis XIV ; les unes entrent naturellement dans la comparaison que je me suis proposée; les autres sont si pesantes qu'il se peut dire que leur distance d'avec les deux gouvernements précédents, achève de les comparer. Comme elles ne feront qu'augmenter en nombre et en profondeur jusqu'à la merveille de la paix du traitté de Londres qui fut un pur bienfait de la providence, la mesme raison qui les rend incomparables avec les deux derniers gouvernements que je viens d'alléguer, me dispense de la douleur de les suivre. Elles sont marquées cydessus dans le récit abrégé du gouvernement de Louis XIV ; j ' y renvoyé donc et pour les fautes et pour les causes qu'elles ont eues. Mon respect profond pour la mémoire d'un Monarque dans la Cour de quij'ay tant vescuetpour la vrayeetadmi-

S2i PARALLÈLE

rable grandeur qu'il a sceu tirer de ses malheurs m'épargnera donc icy une répétition si triste. La vérité qui exige un sacrifice entier me fait icy sentir son joug. Que ne voudrois-je point dire si j'avois le malheur de n'en estrepas esclave ; que ne voudrois-je pas taire du moins si elle pou voit me le permettre ! Mais il faut parler en sa présence sans s*écarter d'elle d'une seule ligne, et je ne le puis sans estre douloureusement touché, mais qu'il me soit permis de ne dire que ce qui n'est pas possible de taire dans l'engagement où je suis entré.

Henry IV n'es! Hcury IV nc fut uy uc parut jamais gouverné. Louis XIH

lois'uouvîinié. 1b parut et ne le fut point en effet. Louis XIV le fut lou-

^"gouYeSîr'^^ j^^^s ^t le parut toujours. Henry IV sceut bien choisir en

et ne rest point. |q^j{ genre, et jamais prince si bien servi. Jaloux de la gloire

Louis XIV tou- T . y-ii iiij 1 •«•

jours est et pa- dcs armcs jusqu a se blesser de celle des grands capitaines roist gouverne. ^^ ^^ tcmps, pcut-cstrc cucore plus dos siens que des estrangers, il éblouit par ses exploits personnels et n'estonna pas moins par la sagesse, la fermeté, le juste équilibre de son gouvernement. Une familiarité martiale mais mesurée que ses divers estais et ses divers besoins luy avoient acquise ; un esprit vif plein d'agrément ; un langage aisé Merveilles, ct uaturcl qui quclqucfois sentoit un peu trop le camp; une ^'dSry [\!^^ gayeté et une facilité parmi les choses les plus sérieuses ; un sens droit et juste sur touttes celles où l'amour ne le tyrannisoit pas et où certaines foiblesses ne le dominoient pas, par exemple pour Mme de Guise et ses enfants, pour le duc de Mayenne et les siens, pour le duc de Mercœur surtout Diifôrence d'âge par raport au mariage de M. de Vendosme; pour les Entrades premiers gucs, le comtc d'Auvcrguc, Ic marcschal de Bouillon, les eiTLouiTxm. deux Biron dont le dernier força sa foiblesse, qui ne cherchoit qu à le sauver ; sur l'aflaire de l'Hoste commis de Vil-

leroy; sur cette lie d'Italiens qui empoisonnoient Tesprit de la Reine ; enfin sur les suggestions de La Varcnne et de quelques autres qui sceurent luy faire une peur inutile et funeste.

Un accès toujours ouvert avec un air de bonté, rendirent tant de grandes qualités aimables, avec cette habitude contractée de ses diverses fortunes de sçavoir parler à chacun le langage qui luy convenoit, et de ne s'embarrasser d'aucun personnage, àquoyses détresses Tavoient accoustumé; mais singulièrement supérieur à tirer le miel comme les abeilles des différentes fleurs, je veux dire à tenir de court ministres, généraux, personnages de touttes les sortes, par ses entretiens familiers avec eux et avec d'autres, ou teste à teste, ou deux ou trois ensemble, surtout avec des gens de différentes liaisons et de différents partis. Il s'éclairoit et discernoit ainsy la vérité parce qu'il la cherchoit» et se gardoit par là des surprises; et presque toujours en se promenant dans ses allées ou dans ses galleries avec ceux qu'il appelloit, tantost les uns, tantost les autres, sans que la plus part s'attendissent à ces conversations qui duroient plus ou moins suivant que l'instruction qu'il en vouloit tirer l'exigeoit, quelquefois sans qu'ils s'en apperceussent. C'est ce qui s'appelle sçavoir régner. Toutesfois on ne luy sçauroit passer la faute si périlleuse de s'estre laissé amuser, je n'ose dire jouer, sur le marquisat de Saluées, d'avoir souffert que ce duc de Savoye vinst à sa Cour et y fist un si long séjour pour débaucher Biron et Bouillon et d'autres encore, préparer la plus funeste révolution, tandis qu'il estoit clair qu'il ne venoit et ne deincuroit que dans le dessein de ne rien conclure, ou d'éluder tout ce à ouoa il sembleroit consentir. Cette faute se prolongea mcsme parmi les armes et les succès de celles d'Henry IV en per-

sonne, et finit enfin par le plus triste échange et qui ferma aux François la porte de ritalie.

Son dernier projet pensé et préparé de si loin et qu'il alloit exécuter sur Touverture de la succession de Clèves et de Juliers paroist admirable ; mais il le deshonora par le premier usage qu'il voulut et qu'on ne sceut que trop qu'il alloit faire de son armée pour satisfaire sa passion à son âge, et enlever en personne à main armée la princesse de Condé à son espoux, et à l'archiduchesse chez qui ce Prince l'avoit réfugiée.

A l'égard de l'idée de ce partage de l'Europe en quinze dominations égales, et de ce sénat pour les gouverner cl les maintenir en paix, j'aurois peine à écrire sérieusement sur un projet aussy vaste pour ne pas dire aussy imaginaire.

Louis XIII se trouvoit dans Testât le plus contradictoire à celuy où estoit Henry IV lorsqu'ils prirent les resnes du gouvernement. Je le répéteray sans cesse, l'équité, la vérité, l'intelligence des choses exigent également mais étroittement, qu'on ne perde pas de veue l'incommensurable différence de leur éducation et de leur vie jusques à cette époque, la distance de leur âge, celle de leur estât dans cette époque mesme et des années depuis jusqu'à la mort du Conestable de Luynes.

Henry trouva les obstacles les plus grands et les plus difficilement compliqués à son avènement à la couronne, mais son éducation de mains de maistres et les plus intéressés à en faire un grand homme en tout genre, sa première nourriture dans les camps d'un parti dont il estoit toutte l'espérance, cette liberté d'esprit qui en naist qui Testend et qui l'éclairé, cette complication d'affaires, de ménagements, de besoins, qui le forme et le rend capable.

cette expérience militiaire acquise dans les combats et dans la suitte des guerres sous les plus grands capitaines, et depuis avec les généraux les plus instruits et les plus rompus à touttes sortes d'événements, les périlleuses détresses de ses divers séjours à la cour si dangereuse de Catherine de Médicis et de ses fils ; et quand il en fut échappé, l'heureux assemblage et usage qu'il sçeut faire des qualités nécessaires à un chef de parti abatu à relever et à conduire dans la guerre, dans les négotiations du dedans et du dehors, dans les intervalles d'un calme apparent et trompeur, dans les reprises d'armes et dans les divers succès, furent le continuel et l'instructif exercice qui occupa sans cesse et qui conduisit ce Prince depuis sa première jeunesse jusqu'à plus de trente-cinq ans, et au moment qu'il succéda à la couronne. On peut donc dire que jamais Prince n'y parvint plus capable de la porter, et qu'il semble que tout le cours précédent de sa vie eust été dressé exprès pour le rendre supérieur par luy-mesme aux obstacles infinis qu'il y rencontra et qu'en effet il sceust vaincre.

Quelles que fussent les veues de Marie de Médicis et d(?s Italiens qui la gouvernoient, elle prit un soin particulier d'enfermer et d'étouffer la jeunesse de son fils, et la foihlesse pour elle du Roy son espoux aidée de ses absences, l'en laissa le maistresse. Ce dauphin n'avoit pas neuf ans à la mort d'Henry IV, et ce fut alors qu'il se peut dire sans exagération que la Régente sa mère changea sa prison en un sépulchre dont qui que ce fust n'osa approcher et dans lequel régnèrent l'ignorance la plus complette et les ténèbres les plus profondes jusqu'au moment de sa délivrance par Luynes, le seul homme qui eust sçeu obtenir la liberté et encore fort mesurée, de l'approcher. Alors

on ne luy avoit pas encore montré à lire, il l'a dit amèixîment à mon père bien des fois ; et de plus pour le tenir plus en crainte, accablé des plus durs traittements. Il est vray que la Reine sa mère Tavoit marié dès la fin de 1615, à Bordeaux, à l'Infante d'Espagne, mais il est vray aussy que le mariage qui est pour les jeunes gens une sorte de manumission et d'entrée en liberté, ne rendit pas à son égard la main de la Régente plus légère, non plus qu' avoit fait la majorité ; et que, par un. prodige des mesmes inclinations et tost après des mesmes interests que les deux Reines se reconnurent dès avant d'arriver à Paris, elles s'attachèrent, c'est trop peu dire, elles s'amalgamèrent si hermétiquement l'une à l'autre qu'elles ne furent plus qu'un au grand malheur du jeune espoux et que rien ne put jamais les déprendre le moins du monde l'une de l'autre, non pas mesme leur séparation forcée à Compiègne depuis laquelle elles ne se virent plus, mais sans cesser de s'entendre et de persévérer dans la mesme union jusqu'à la mort de Marie de Médicis qui arriva onze ans après sa retraitte à Bruxelles.

Merveilles de Louis XIII, délivré par Luynes en 1617, ne trouva nul obstacle en prenant les resnes du gouvernement. Cette action appaisa mesme tout à coup la guerre civile qui s'allumoit contre le gouvernement de Marie de Médicis et du mareschal d'Ancre ; mais que pouvoit eslre alors un Roy dans la première jeunesse, et qui n'avoit jamais vu la lumière du jour ny pu apprendre s'il y en avoit une, en comparaison de ce qu'estoit Henry IV lorsqu'il succéda à Henry III. On ne répétera point icy les merveilles si promptes que Dieu fit éclatter dans son éleu, celles de son gouvernement parmy les traverses de tous genres et de tous les moments dont il fut persécuté, les épreuves

oontinuelles du domestique le plus intime et le plus ennemi, les factions et les tristes voiles qui obscurcirent Téclat de sa vie et qui troublèrent sans presque plus d'intervalle un gouvernement si sage, si juste, si nerveux, si judicieux encore par l'admirable discernement de se^ choix, sans toutesfois qu'un tel amas de fortunes si cruelles ayent pu empescher les grandes choses qui furent exécutées au dedans et au dehors. Ce détail en racourcy se voit cy dessus dans l'abrégé du règne de ce Prince. Je croy y avoir prouvé la nécessité indispensable où il se trouva de faire un premier minisire, et avec quelle justesse de connoissance il le choisit ; la sagesse, la délicatesse de sa conscience, la lumière qui éclaira son esprit sur ses devoirs de fils et de Roy ; son incroyable patience dans sa cruelle famille ; l'humble et sincère piété, mais lumineuse; la modestie si peu conneue aux Roys, et ce qui Test encore moins aux Roys capitaines et victorieux : la haisne des louanges jusqu'à leur destruction ; l'humble ignorance de sa propre gloire tant de fois et en tant de de sortes si justement acquise ; l'aspect tranquile du reflet de cette gloire répandu sur ses capitaines et sur ses ministres, et le mépris de tant de sortes d'apothéoses qui furent faites de son premier Ministre jusqu'à l'en accabler ; enfin de sçavoir parfaitement discerner les avis de son premier Ministre, les suivre lorsqu'il les crut bons ; préférer aussi son propre sentiment au sien quand il le jugea à propos, comme à Suze, à Corbie, etc.

Régner donc et gouverner par luy-mesme, et cstre en raesme temps assés grand, assés magnanime, • assés supérieur à soy et à sa propre gloire, pour voir avec la plus entière indifférence ses propres rayons s'appliquer •sur son premier ministre et passer, soy, pour en estre

gouverné. Si en cela il y eut quelquefois de la politique, combien plus de \ray détachement de tout soy-mesmc, de sincère mépris de toutte la gloire qui passe, d'humilité sincère, profonde, égale pour le moins à celle que les plus grands saints, et les plus illustres ont fait admirer en eux comme des miracles éclattants de la grâce, de si loin supérieurs à la nature.

Disons donc tout de suitte, sans nous arrester de nouveau à un détail qui se voit bien expliqué cy dessus, qu(^ le gouvernement de ce grand Roy, car il ne s'agit icy que de gouvernement, n'a été en rien inférieur à celuy d'Henry IV ; qu'il s'y est frappé mesme de plus grands coups que dans le précédent, par les conjonctures différentes, tels que l'abattement des restes de la Ligue, l'entière réduction de la puissance des huguenots, les entraves mises par l'entrée des Suédois en Allemagne el ses prodigieuses suittes, à l'excessive puissance de la maison d'Autriche ; la révolution de Portugal ; enfin la révolte des Catalans qui a rattaché le Roussillon à la couronne. Si de tristes nuages de famille, de formation de partis, d'exécutions indispensables, ont quelquefois obscurci un gouvernement si habile et si juste, ne craignons point d'avancer qu'il n'en a esté que plus admirable, puisque tant de troubles n'ont pu l'affoiblir ny l'empcscher d'exécuter tant de grandes choses. Nulle faute dans ce sage gouvernement toujours également soustenu, nulle méprise; appelons en à témoin le mesme Charles-Emanuel amusant, trahissant, se mocquant jusqu'au bout d'Henry IV et succombant sous son glorieux fils, quoyqu'ayant derrière soy l'armée d'Espagne ; et après tartt de souplesses et de retours appuyés de l'Empereur, forcé enfin a subir la luy, et en mourir de rage et de despil

dans cette angoisse, quelque peu auparavant la signature et rexécution du traitté de Quérasque.

Si Louis XIV fut retenu dans la solitude et dans Tigno- Piemicrs com-

^ mencements de

vance aussv longtemps qu'il fut possible à la Reine sa Louis xiv,

•^ . . . . . si différents de

mère, et au cardinal Mazzarin, au moins fut-il toujours ceux de traitté en fils bien-aimé, et dans la perspective qu'ils niment'pius auroient enfin à compter avec luy. Les mouvements de la j^ Lou^rxiii. cour et de Paris qui se passoient sous ses yeux, leurs suittes violentes, les retraittes de la Cour hors de Paris, Tarrest fait des princes de Condé et de Conti et du duc de Longueville dans l'appartement de la Reine, leur prison, leur délivrance, les deux sorties du Royaume du cardinal Mazzarin, ses deux retours, les divers voyages que ces troubles firent faire à la Cour ; le fort de la guerre civile porté autour d'elle approchée autour de Paris, le combat du Faubourg-Saint-Antoine que la Cour vit de si près de sur le mont Louis, furent des événements dont il ne fut pas possible que la régente et son premier ministre n'entretinssent pas le Roy pour luy en inspirer des sentiments convenables aux leurs, par conséquent que sans le vouloir ils commençassent à le former eux-mesmes. Dans la suitte ils le laissèrent s'amuser avec les Mancines, faire des parties de main à ses armées, peu à peu se développer avec plus de liberté, assés pour résister à son mariage pour Taisnée Mancine ; enfin paroistre Roy à son mariage et depuis, quoiqu'il ne le fust pas en effet jusqu'à la mort du cardinal Mazzarin, qu'il prist les resnes du Gouvernement dans une paix profonde, sur tout un royaume florissant et deveneuparfaitlement soumis. Quelle distance donc incomparable, infinie, d'une situation si heureuse d'avec celle de Louis XIII dans cette commune époque et combien moins cloi-

gnée (l'Henry lY dans la mesme, quelque différente qu'elle en fust encore ! Et c'est d'où il faut partir sans jamais les perdre de veue. Tout se trouva dans Henry lY, et cultivé par une éducation exquise singulièrement appropriée aux hazards et aux affaires qu'il devoit avoir à surmonter; tout fut suffoqué avec le soin le plus jaloux et le plus barbare dans Louis XIII, excepté les dons de Dieu qui se plut à l'en combler et à dissiper les perfides conseils des hommes ; esprit, justice, discernement, valeur, capacité, bonté, générosité, piété, attachement unique à ses devoirs, sentiments nobles, élevés, enfin ce tempérament exquis de grandeur et d'humilité si peu connu aux hommes, qui l'éleva aux rangs des plus sages roys et des plus redouttés capitaines et qui luy en fit fouler sans cesse toutte la gloire aux pieds, jusqu'à vouloir comme ignorer ses talents et ses vertus, et s'il eust esté possible, les laisser ignorer à tout le monde.

Vertus de Louis XI Y apporta au monde de très heureuses disrompues positions. Il estoit né bon, doux, patient, avec beaupar rinterest j i> • vi • t i

des flatteurs, coup QC rcligiou qu il couscrva jusquc dans ses plus grands désordres; enfin véritablement ami de la justice et de la vérité, si des flatteurs intéressés ne luy eussent pas fait trop continuellement préférer l'amour de la gloire et de l'autorité sans bornes, à quoy tout fut enfin et tost et constament immolé. C'est ce qui luy fit entreprendre tant de guerres et briser touttes les bornes anciennes que Henry IV et Louis XIII avoient constament respectées*

Ce dernier monarque osta aux grands les moyens de se faire craindre et d'estre désobéissants et tirans ; Louis XIV les abatit tous ; c'est trop peu dire, il les anéantit par tous les moyens dont il put s'aviser; ou pour mieux dire,

les gens de néant qu'il éleva sur leurs ruines et par qui il se laissa enfermer et gouverner sans presque s'en douter avec une écorce d'accès et une majesté qui ne cessoit d'estre redouttable qu'à ces gens de rien, à ses valets intérieurs, et encore à ceux de tous estais qui ayant à luy parler plus au long qu'en passant, parvenoient à en obtenir une audience dans son cabinet, qui estoit la chose <lu monde la plus difficile et aussy la plus rare, et qui en sortoient toujours charmés d'avoir éprouvé combien aisément il se rendoit à la raison et aux preuves de vérité d de justice. C'estoit cela mesme qui rendoit ces audiences si rares, par la frayeur et l'interest de ses ministres à les empescher. Son esprit fort médiocre au fond paroissoit au triple dans^les choses communes, parce qu'il s'estoit naturellement cultivé dans la cour de la Reine sa mère, dans la société de la comtesse de Soissons, et après dans celle de Mme de Montespan où il y en avoit beaucoup ; enfin par <îelong commerce de galanterie et de festes qui luy avoient acquis cette élocution facile et toujours majestueuse, €ette aisance à répondre en si peu de mots et si choisis, 5UX harangues, aux Ministres estrangers, aux Souverains; à parler à ceux qu'il vouloit honorer, à recevoir les hom Jnages de ses villes et de ses conquestes, et à assaisonner si dignement les dons qu'il faisoit ; à quoy les grâces et la Majesté singulières de sa personne ajoustoient un grand prix. Mais de ce que son esprit estoit au fond tel qu'il vient d'estre monstre, vint la facilité de le gouverner. Sa deffiance générale, son aversion du mérite, sa crainte de lous ceux à qui il croyoit de l'esprit, sa haine de tout nerf et de quiconque se sentoit, son penchant au contraire pour ceux dont il méprisoit le sens et l'esprit, avec qui il ^e sentoit à son aise, d'où vint encore la nécessite de luy

cacher l'un et l'autre à quiconque le vouloit approcher ; et si on vouloit encore mieux réussir, de luy persuader une fraveur, une admiration, un anéaintissemenl devant luy, les plus prochains de l'adoration. De cette complication vinrent ses mauvais gousts en choses et en gens, ses mauvais choix, son opiniastreté à les soustenir, d'où naquirent ses derniers malheurs qui furent si près de renverser la France. De là aussy cette préférence des lieux disgraciés de la nature pour avoir le plaisir de la forcer et de la dompter, sans toutesfôis que cela luy ail esté possible, comme on le voit à Versailles, Marly, etc., et mieux s'il se peut encore aux ruines qui subsistent des travaux de Maintenon. De là encore tant de méprises, de fautes dans tout le cours de son gouvernement, et toutesfois tant d'apothéoses en tout genre qui luy ont soulevé les nations, cette sublimation énorme de ses bastards comme fils de sa personne, de ces ministres comme n'existant que par son autorité, enfin son goust pour le petit et le bas détail parce qu'il se sentoit faire et supérieur à ce travail, tandis que tout l'important demeuroit entre les mains de ses ministres.

Ils sentirent de bien bonne heure comment les conversations multipliées d'Henry IV l'avoient garanti puissameni de la tutelle des siens, et mesme celles de Louis Xin quoyque moins communes 'par le malheur des orages domestiques. C'est aussy à quoy les Ministres de Louis XIV sceurent obvier de si bonne heure en augmentant sa naturelle deffiance et l'orgueil d'une majesté peu communicable, en luy persuadant qu'il estoit également de sa dignité et de sa seureté de ne se communiquer qu'à eux ; comme de son autorité de les porter sur la teste de tout le monde, qui grands, médiocres et petits ne dévoient estre que simple

peuple devant luy. Tant de précaution ne leur suffit pas encore. Un Conseil pesoit aux plus puissants d'entre eux. Ceux principalement qui avoient le Département des Finances et celuy de la guerre, et à leur appuy celuy qui avoit dans le sien Paris, la Cour et la Marine, le conduisirent à travailler teste à teste avec eux, où libres de contradicteurs et préparés à loisir, ils luy firent passer tout ce qu'ils voulurent et y énervèrent à leur gré le Département des Alfaires estrangères, du raport des quelles ils estoient témoins dans le Conseil. Tel fut Fart des Ministres dès le commencement, et dans la suitte le manège concerté avec chacun d'eux de Mme de Maintenon, par lequel tout en garde que Louis XIV fust sans cesse d'estre gouverné par eux et par elle, le fut toutesfois sans cesse, et se picqua toujours et te persuada d'estre le Prince le moins gouverné. De ce tout il résulte que ce règne si longtemps radieux, ne le fut que tant que les grands Ministres et les grands généraux durèrent ; et ne le fut mesme qu'à travers bien des fautes ; qu'elles redoublèrent et que la décadence vint des foibles successeurs de ces premiers que le Roy avoit trouvés en place, et des disciples que ceux-là avoient formés ; et que tout périt après par les mauvais choix du Roy pour les remplacer, et de ceux qu'il se complut à former luy mesme. N'entreprenons donc point de comparer ce Roy ny son La personne ny règne avec les deux précédents; hastons nous de tirer le Louis xiv"en rien rideau sur un tout si peu susceptible de ce parallèle, et à^pmom*e^ny venons enfin aux derniers temps et à la mort de ces trois Xnr'^^iv^n^ de*^ puissants monarques. « lo"^^ ^"I-

Nous avons conduit Henry IV jusqu'au dernier jour de Mort d'Henry iv son règne et de sa vie, dont la fin ne peut eslre assés déplorée. C'est à l'histoire de ces temps-là à s'y estendrc. Elle

nous a bien monstre tout ce qu'on en crul alors, mais ce n'est pas la matière d'un parallèle.

^dTiifuTsxnf ^ Louis XIII perdit la Reine Marie de Médicis, je ne puis me résoudre à l'appeler sa mère, pendant son triomphant voyage de Roussillon, qui fut le dernier exploit de ce grand Prince, et le cardinal de Richelieu au retour de cette expédifion à Paris, un peu plus de quatre mois après cette Princesse qui n'eut pas le plaisir de luy survivre. L'estal d'indigence dans lequel elle finit sa vie vagabonde, toucha vivement Louis XIII qui la croyoit fort assistée de ses gendres lesquels s'en lassèrent tout à la fin, c'est-à-dire depuis qu'elle eut repassé la mer, quoyqu'il soit vray qu'elle raporta assés d'argent d'Angleterre que le Parlement luy fit payer pour l'en faire sortir, car personne ne vouloit d'elle depuis longtemps ; et le seul lieu où il ne tint toujours qu'à elle d'estre receue honorée, payée de tous ses grands revenus de France et où le Roy son fils et le Grand Duc la convièrent dans tous les temps de se retirer, jamais elle n'y voulut entendre, quoyque dans son pays natal, dans Florence, dans le sein de sa famille, parce que l'Italie et la cour du Grand Duc n'estoient pas des lieux d'où elle pusl former des partis en France, pour susciter des révoltes, et les faire soustenir par la maison d'Autriche. Cologne à l'estroit et dans la dernière indécence, luy convint mieux. Elle y mourut enfin dans l'abandon et le mépris de touttc l'Europe huit ou dix mois après estre sortie d'Angleterre.

Mort de Marie le Cardinal de Richelieu mourut à Paris le 4 décembre

de Médicis

et du cardinal de 1642, cu sortc quc Loùis Xlll uc le survoscut quc de cinq

mois et dix jours. Ce Prince desjà mourant avant le voyage de Roussillon, en estoit revenu dans le dernier épuisement des plus continuelles douleurs, et dans une maigreur tou-

DBS TROIS ROIS. 555

jours augmentée par un long dépérissement qui lui laissoit à peine l'épiderme et la peau. Une vie qui se peut dire avoir esté un sacrifice de tous les moments à Dieu et à ses devoirs sans partage, au milieu des soins de l'Estat, du bruit des armes, des complots domestiques et des factions qui les firent naistre et renaistre sans cesse, ne luy parut jamais difficile à quitter. L'estat déplorable de sa santé Tavertissoit que les moments n'en pouvoient estre éloignés. Il les Yoyoit s'approcher avec la fermeté d'un héros, la soumission et la confiance d*un juste qui sous sa couronne et ses lauriers, n'avoit jamais vescu que pour Dieu dans le plus grand détachement des grandeurs, des plaisirs et de soy-mesme; qui de ses traverses et de ses maux avoit sans cesse travaillé à s'amasser un trésor qui ne périt ny ne se rouille; qui ne se sentoit chargé ny de ses plaisirs, ny de ses dépenses, ny de ses guerres mesme. Enfin qui la balance à la main n'avoit jamais regardé que Dieu et ses devoirs dans touttes les parties de radministration.Toutesfois ses péchés, et qui est le juste qui n'en ait point à se reprocher, son humilité, les jugements de Dieu si profonds et si terribles, le tenoient dans un abaissement devant luy et dans une crainte, qui sans altérer l'humble confiance attiroient de plus en plus sur luy la miséricorde, les grâces et les lumières dont il avoit besoin. Ilestoitbien éloigné de s'applaudir et de se croire juste, mais il sçavoît qu'il est écrit que celuy qui est juste se justifie encore. Ce fut à quoy il consacra tous les moments du reste de sa vie pour profiter de tout, pour augmenter de plus en plus son sacrifice et sa pénitence intérieure, qui fut l'admiration, je diray plus et avec vérité, qui fut l'effroy de ceux que leur ministère spirituel en rendirent témoins, et des autres du plus intime service qui furent spectateurs de ce

(ju'il ne put dérober à leurs yeux, et cela mesme avec une paix et une fidélité qui jusqu'au dernier instant de sa vie fut incomparable et sublime. C'est ce qui n'a jamais été contesté et qui a esté publié partout après sa mort. La partie de Roy ne fut pas moins saintement ny admirablement remplie par ce chrestien par excellence, qui sçavoit qu'il en alloit rendre un compte rigoureux, et qui se fît un scrupuleux devoir de mettre pour après luy tout l'ordre qu'il put dans le gouvernement.

Ce Monarque quiavoit toujours passionnément aimésoii royaume et ses sujets, avoit la consolation de les laisser dans un estât heureux et florissant, malgré touttes les guerres civiles et estrangères et touttes les traverses de son règne. Il ne pensa qu'à le perpétuer en asseurant Ja tranquilité de sa cour et de la France. L'expérience funeste qu'il avoit du génie de la Reine et de Monsieur, qui sous un enfant qu'il laissoit à l'âge de cinq ans, dévoient jouir d'une longue administration, luy donnoit beaucoup d'inquiettude ; il sentoit l'impossibilité de les en priver et les suittes honteuses et dangereuses de tenter cette privation, quoyque le Parlement l'eust prononcée en général le lendemain de la mort du Cardinal de Richelieu sur la requeste de Mole procureur général alors, comme une suilte de l'affaire de Cinq-Mars. Ces pensées agitoient ce Prince dans son extrémité, sans pouvoir prendre de conseil de qui que ce fust dans une affaire qui intéressoit si principalement les deux personnes qui alloient régner de gré ou de force, et qui ne pardonneroient pas à qui aui*oit conseillé des entraves à leur pouvoir. Richelieu qui avoit fait donner par la nomination du Roy, le chapeau destiné au feu Père Joseph à Mazzarin, l'a voit introduit dans Je conseil et recommandé à ce monarque comme un sujet

fort capable ; mais ce Prince ne le voulut pas élever à la place que la mort de Richelieu laissoit vacante. Il se servit de Mazzarin comme de ses autres ministres, sans luy laisser prendre plus d'autorité qu'à eux.

Le fruit de touttes les réflexions de Louis XIII fut un Admirable testament qu'il dicta à Chavigny, ministre et secrétaire Louis xiii d'Estat ayant le Département de sa Maison et de la guerre, ment"en m^ du quel j'ay. parlé cy devant et que Richelieu luy avoit ^^'^^i^^^g-^e"^^^^ très Instament recommandé. La juste défiance qu'avoit le ''^j^nce* Jês^* Roy du caractère de la Reine et de Monsieur fit qu'il dis- ^J»."**^ «* î«s

'' ^ * Seigneurs de

posa par ce testament de tout ce qui vaquoit; et qu'en les i» Çoju-, les

Ifinistres

déclarant, l'une Régente, l'autre Lieutenant général de et une noml'Estat sous elle , il les mit tous deux en brassière tout dcputation du autant qu'il le put sagement. Le prince de Condé fut qui^renregfstre. nommé chef du conseil de Régence, et les ministres actuels conseillers nécessaires de ce conseil, qui ne pourroient estre amovibles et par la pluralité des voix desquels toutte affaire se décideroit ; et un nouveau ministre ou un nouveau conseiller du conseil de Régence seroit choisi pour remplacer celuy qui viendroit à manquer. Par ce contrepoids rendu aussy fort, aussy solide que Louis le put, il compta d'avoir fait tout ce qui estoit en luy pour laisser un gouvernement sage et solide, au fait parfaitement de touttes les affaires et qui auroient tous un interest personnel et commun à conserver l'autorité qu'il leur donnoit contre les entreprises de la Reine et de Monsieur sur eux ; et par là mesme en situation de ne pas céder à leurs veues particulières en affaires et en grâces de conséquence.

Ainsy le gouvernement demeuroit, à la Reine près et à Gaston, dans les mesmes mains où il se trouvoit desjà, et aux quelles on estoit tout accoustumé, sans aucun mes-

lange de seigneurs pour éviter leur compétence et leur jalousie.

Cette précaution fondamentale prise, il jugea très sagement y en devoir ajouster une autre pour acquérir à ce testament toutte la plus possible solidité. Il manda tout ce qu'il y avoit de grand et de considérable pour lors à la Cour et à Paris dans sa chambre où la Reine et Monsieur se trouvèrent, et où il fît entrer en mesme temps le premier Président à la teste d'une très nombreuse députation du Parlement que ce Prince avoit ordonné qui luy fust envoyée.

De son lit il leur fit un discours plein de religion, de piété, de Majesté, des plus grandes maximes d'Estat ; et en présence de la Reine et de Monsieur, leur expliqua comment il vouloit qu'il fust gouverné après sa mort jusqu'à la majorité de son fils. 11 les recommanda l'un et l'autre, à la fidélité de tant d'illustres tesmoins avec une fermeté d'ame incomparable qui parut faire un puissant effet sur tous ; puis retombant sur luy-mesme, il les estonna et les attendrit encore plus par le plus judicieux meslange de courage et de tendresse, d'humilité et de dignité; en sorte qu'on estoit là dans la plus grande admiration d'entendre un discours si sage, si prévoyant tout, si judicieux, sortir avec force et avec estendue de la bouche d'un squelette mourant parmi de si grandes douleurs, sans rien perdre de sa Majesté, ny rien de ce qui pouvoit édiffier, et traittant de sa mort si prochaine avec la mesme simplicité, avec la mesme indifférence, que s'il eust parlé de celle d'un autre. Enfin il commanda à Chavigny délire son testament à haute voix distinctement et posément pour que chacun pust entendre quelles estoient ses dispositions. La lecture achevée, Louis demanda aux assistants ce qu'il leur en sembloit, et leur commanda de le dire librement.

Tous les approuvèrent avec acclamation. Alors il commanda à Chavigny de remettre ce testament entre les mains du premier Président, et à luy et aux autres députés du Parlement de l'y faire enregistrer pour qu'il servist de loy, puisqu'il estoit approuvé d'eux tous présents dans sa chambre; ensuitte les congédia tendrement, fermement, majestueusement, en les faisant souvenir de la fidélité qu'ils venoient tous de luy promettre pour son successeur et pour l'Estat. Quelqu'épuisé qu'il fust, il retint quelques grands seigneurs huguenots qu'il exhorta avec une affection de pérè et d'ami et en homme qui alloit paroistre devant Dieu, de penser sérieusement à s'instruire, sans opiniastreté, sans prévention, et de rentrer dans le sein de l'Eglise hors laquelle il n'y a point de salut. Il parla aussi en particulier à quelques autres seigneurs catholiques sur leurs désordres, et sur l'importance d'en revenir et de se convertir à temps. Ces grands et derniers devoirs remplis, il ne voulut plus penser qu'à bien mourir, et ne parla presque plus qu'à ceux en très petit nombre qu'il avoit choisis pour Ty assister : et seulement à la Reine, à Monsieur, à ses ministres, courtement pour le nécessaire précis; à mon père, au service le plus intime; et vit, des moments rares et courts, quelques uns des Princes et des grands les plus distingués, toujours avec le mesme accueil gracieux et une fermeté sans exemple dans toutte sa simplicité.

De son lit, il voyoit l'Église de l'abbaye de St-Denis et la regardoit avec joye; il avoit défendu touttes les grandes cérémonies, et permis seulement et à regret celles dont il n'estoit pas possible de se dispenser. Il ordonna luymesme de l'attelage qui mèneroit le chariot où son corps seroit porté, et désigna le chemin qu'il voulut qu'on tinst à

son convoy pour éviter autant qu'il pust les paroisses, afin d'épargner la peine aux curés de venir au devant et d'accompagner. 11 entra sur un sujet si terrible à la nature, dans ces sortes de détails avec la mesme tranquilité qu'il ordonnoit dans sa santé ses rendès-vous de chasse et ses relais; et cela avec un air si simple, si naturel, qu'il n'y eut personne à qui il vinst le plua léger soupçon d'affectation et qui n'admirast une fermeté si naïve et si suivie, et un courage aussy pieux et en mesme temps aussy héroïque.

Faisons icy une courte disgression pour l'intelligence de Disgression cc qui va suivrc. Lcs Espagnols faisoient alors le siège de et nécessaire. Rocroy, et le duc d'Eughicu qui a rendu ce nom si célèbre par ses exploits et celuy du prince de Condé qu'il prit après son père, avoit alors vingt-deux ans et venoit d'obtenir pour la première fois le commandement de l'armée destinée pour la Flandre, mais à condition de s'y conduire en tout par l'avis du mareschal de l'Hospital, et surtout de ne rien faire sans son approbation, qui sous luy mais plus véritablement que luy, alloit commander cette armée. Il leur fut deffendu très étroittement à l'un et à l'autre de tenter aucune entreprise, surtout d'exposer l'armée à aucun combat, dans la conjoncture de la mort du Roy si prochaine, et ordonné de se contenter d'une guerre de chicane et de simple observation. Ils partirent avec ces ordres formels qui leur furent réitérés bien précisément par deux courriers exprès, l'un peu de jours après leur arrivée à l'armée, l'autre aussytost après la mort du Roy.

Il avoit receu les derniers sacrements avec les dispositions les plus saintes et il n'attendoit presque plus que les derniers moments, lorsqu'un grand éclat de rire qu'il en-

lendit se faire dans sa garde-robe indigna ce qui estoit dans sa chambre, excepté luy ; il sourit et dit que ce ne pouvoit estre que la Reine et Monsieur, qui en effet causoient ensemble et avoient laissé échapper cet éclat si indécent pour ne pas dire pis, de leur joye de se voir sur le dernier point de Taccomplissement de leurs plus longs et plus ardents désirs. Le Roy conserva toutte sa tranquilité et n'en dit pas davantage.

Le lendemain qui fut la veille de sa mort, environ vingt- ProphéUe quatre heures auparavant. Dieu voulut illustrer une vie et une mort si sainte et manifester la couronne qui luy estoit préparée. Louis XIII voyant le Prince de Condé auprès de son lit entr'autres, fixa tout d'un coup les yeux sur luy, et sans qu'on parlast alors de guerre ny d'armée devant luy : c< Votre fils, dit-il à ce Prince, a remporté une insigne victoire. » Il n'en dit pas davantage. Le Prince de Condé et tout ce qui estoit lors dans la chambre, surpris au dernier point de cette prophétie, douttèrent si ce discours si court et si clair mais qui ne revenoit à rien de ce qui se venoit de dire auprès de ce Prince, douttèrent disje, s'il n'étoit point l'effet de quelque disparate d'une teste qui commençast à se brouiller, quoyque jusqu'à ce moment elle n'en est pas laissé appercevoir le plus léger signe. En effet, il respondit sur le champ du meilleur sens à ce qu'ils luy dirent pour éprouver Testât de sa teste qui demeura saine et entière jusqu'à son dernier soupir. Ce grand Roy s'expliqua à la manière des prophètes qui donnent quelquefois le passé pour le futur, et annonça comme passé ce qu'il venoit de voir en Dieu, quoyque l'événement prédit n'arrivast que peu de jours après. Ce fait est trop grand, il est trop au dessus de la nature, il appelle d'une voix trop éclat lante à la vénération publique,

342 PÂIUIiLÈLE

et toutesfois par un second prodige il a esté si tost oubliée que je croys ne devoir pas me contenter de citer mon père. Mais voicy un passage de l'autorité duquel on ne peut appeler, et de laquelle je rendray compte incontinent. Yoicy le passage :

Plura (Ludovicus XIII) adjunxit^ quœ in vulgus tune edita^ hic transcribere supersedeo. Condeum intuitus : « Filius tuu8^ inquit, insignem victoriam reportavit. » — Pag. 17 K

Ce n'est pas je l'avoue, sans violence que je m'arreste icy tout court, et que je me renferme dans les mots sacramentaux sans estendre la citation plus loin, ny me permettre plus à moy-mesme. L'éloge le plus juste et àmoy le plus délicieux couleroit abondament de ma plume, mais tout éloge est interdit dans un parallèle qui ne permet de dire que ce qui y sert. Venons donc maintenant à la preuve de l'autorité du passage que je viens de citer.

Il seroit trop long et inutile d'expliquer icy la fortune du sieur Priolo ; noble Vénitien proscrit par sa république, il vint demeurer en France, s'y maria, fut toujours pauvre et eut un fils d'un génie heureux et sage à qui il donna la meilleure éducation qu'il put. Ce fils s'appeloit Benjamin Priolo. 11 entra chez le duc de Longueville, dont il mérita bientost toutle la confiance, qui venoit d'espouser la fille de ce mesme prince de Condé, laquelle a tant fait de bruit depuis dans les factions, les partis, les intrigues, et après par sa solide conversion. Le prince de Condé son père, plein de la prophétie que Louis XDI luy venoit d'adresser, sortant de la chambre du Roy trouva le duc de

1. L'importance que Saint-Simon attribue à l'ouvrage, peut-être trop oublié aujourd'hui, de Benjamin Priolo, nous engage à reproduire en appendice/à la fin de ce volume, le passage entier relatif à la mort de Louis XHI.

Longueville dans l'antichambre, à qui il la raconta aussy iost, et moins d'une heure après celuy-cy la rendit à Priolo. On voit ainsy qu'il ne se peut rien de plus prompt ny de plus original. Priolo fut employé pendant toutte la régence dans les affaires de M. de Longueville les plus importantes, mesme les plus secrettes; souvent aussy dans celles de Mme de Longueville et des deux princes de€ondé père et fils. 11 traitta très ordinairement ces affaires avec les ministres, avec le cardinal Mazzarin, avec Monsieur, avec la Reine Régente, et s'y conduisit toujours avec grande probité et dextérité qui luy acquit leur estime. Un temps si long et si curieusement occupé le mit au fait des choses et des causes les plus importantes et les plus secrettes, et après en estât d'escrire en latin la meilleure et la plus seure histoire de la minorité de Louis XIV, et en mesme temps la mieux et la plus sagement escritte qui soit entre les mains du public, sous ce titre :

Benjamini Prioli ab excessu Ludovici XIII de rébus Gailicis historiarum libri XII ^ ad serenissimum Principem et Augustum Senatum Reipublicœ Venetorum. Carolopoli (flharleville) Typis Gedeonis Ponceleti, Serenissimi Ducis Mantuœ typographi. Anno 1665 (octavo) *.

Je ne sçay si un si excellent ouvrage eut quelque part au rétablissement de ce célèbre et judicieux auteur dans sa patrie ; mais il est vray que fort peu après l'avoir dédié à la République de Venise, il y fut rappelé ; il se mit en route pour y retourner et fut malheureusement dépouillé et assassiné sur le chemin par des voleurs.

Qu'il me soit permis de citer encore deux mots du mesme

1. La même édition parut à Paris la même année, avec l'indication suivante sur le titre : Carolopoli, Et veneunt Parisiis, apud Frederigum Léonard, via Jacobeâ, ad Seutum Venatum,

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auteur, P, 18, en restreignant la citation dans les bornes les plus étroittes. Il parle de Louis XIII :

Cùm arrogantiam effugerat^ retinuit majestatem et magnitudinem : modicus voluptatum, Regni sui supra modum amans : et si longiores moras in luce fata concessissenty optimus Regum evasurus. Quel juste et sublime éloge, et combien éloigné de tout soupçon de flatterie, si longtemps après la mort d'un Monarque dont Priolo n'avoit jamais rien receu, ny vraysemblablement esté connu, et sous la Reine, sa veuve, à qui ces louanges ne pouvoient plaire, et qui réussit pleinement à inspirer la mesme aversion au Roy leur fils.

Après avoir rendu un compte nécessaire de l'ouvrage et de l'auteur que j'ay cité, il ne Test peut-estre pas moins d'expliquer comment, et combien promptement, la prophétie de ce juste mourant fut accomplie.

Bataille de ^^ ^^^^ sc souvcuir dcs ordrcs si précis et si réitérés au Rocroy. ^^^ d'Eughicn et au mareschal de l'Hospital, de laisser faire tranquilement le siège de Rocroy aux Espagnols qui Tavoient entrepris, d'éviter comme que ce pust-estre d'engager aucune action et de se contenter absolument d'une guerre d'observation et de chicane, qui sur touttes choses ne les commist à rien ; que depuis leur arrivée à l'armée ces ordres leur avoient esté réitérés, avant et depuis la mort du Roy; enfin que le duc d'Enghien, qui n'avoit pas lors vingt-deux ans accomplis, n'avoit obtenu le commandement de cette armée qu'à condition expresse de s'y conduire en tout et partout par le mareschal de TfloS' pital qui la commandoit en effet sous luy, et de ne rien faire de contraire à son avis. C'estoit la première fois que le duc d'Enghien se trouvoit à la teste d'une armée, et il ne pensoit à rien moins qu'à manquer à la parole qu'il avoit

donnée à la Reine et au Prince de Condé son père, à Louis XIII mesme de ne s'écarter en rien des avis du mareschal de THospital, lorsque le 19 May, c'est-à-dire le cinquième jour après la mort du Roy, l'armée fit une marche si proche de Rocroy et des lignes des Espagnols, que le mareschal de l'Hospital se chargea de l'arrière-garde.

Gassion, depuis mareschal de France, avoit esté détaché de la veille pour reconnoistre cette marche, et la situation des Espagnols, qui les devoit costoyer de si près, et par qui on ne vouloit pas s'exposer à estre inquiettés, beaucoup moins engagés à combattre. Gassion ayant rendu compte de sa mission au mareschal, vint joindre le duc d'Enghien qui menoit la teste de l'armée. Comme elle s'approchoit de plus en plus des lignes des Espagnols dans sa marche, Gassion fit remarquer au Prince la facilité de les attaquer et de les emporter. Le Prince en fut convaincu et en mouroit d'envie, mais il allégua les conditions qui luy avoient esté imposées, et l'engagement de sa parole à le sobserver, que d'ailleurs après les deffenses si expresses, et si réitérées d'engager, ny mesme de se laisser engager à aucune action, jamais ils ne persuaderoient à l'Hospital de consentir à attaquer ces lignes. Gassion se mit à rire, il luy demanda s'il n'estoit pas Prince du Sang et fils du premier Prince du Sang qui estoit chef du Conseil de Régence; ce qu'il pouvoit craindre au cas qu'il fust battu ; et s'ilremportoit la victoire et délivroit Rocroy, jusqu'à quel point il se couvriroit de gloire, d'autorité, et feroit compter avec luy et avec son père, la Régente et tout le Ministère et tous les ordres du Royaume. Gassion ajouta que c'estoit se mocquer que balancer à attaquer les ennemis à l'instant et à demander à l'Hospital une permission qu'il étoit seur qu'il refuseroit suivant ses ordres ; qu'il n'y avoit donc

de Louis XIII.

qu'à engager sur l'heure cette attaque que l'Hospital se trouveroit forcé malgré luy de soustenir. Le duc d'Enghien entraisné par un raisonnement si conforme à son génie, exécuta sur l'heure le conseil de Gassion, qui fut suivi d'une pleine victoire et des suittes les plus glorieuses, qu'il avoit plu à Dieu monstrer d'avance à son serviteur et la luy faire prédire, pour exalter devant tout le monde l'humilité, le détachement, la piété sincère, l'insigne vertu de son juste, et manifester clairement que les dons de sa miséricorde alloient estre couronnés en luy de la couronne de j ustice et de la béatitude éternelle. Que Ton me passe encore cette dernière citation du mcsme auteur parlant de Louis XIII. Mort Multa denique aspersit explacitis christianorum egregia

(après sa prophétie) de spe vitse melioris, etejusmodi blandis avidœ nunquam desinere mortalitatis solatiis; quœ loties concionatoribus intonata, hic reticeo. Nullus mortalium nec antiquorum nec recentiorum ^ fatum ultimum tam intrépide excepit. Mon cœur se fond , ma plume se brise sur ces éloges si vrayment au dessus de tous éloges, consacrés par le désintéressement et la vérité. Il n'est donc pas possible de les estendre ny d'y rien ajouster. Que me reste-t-il à dire, si non tout court et par impuissance de plus d'admiration, de louanges, de regrets, que le grand Roy dont la terre n'estoit plus digne et si meur pour l'éternité, y fut enfin appelé sur le midy du 14 May jour de l'Ascention à quarante-deux ans, sept mois et dix-huit jours, après trente-trois ans de règne; le mesme jour 14 may de la mort d'Henry IV, remarque assés frivole. Celle du jour et à peu près l'heure de la consommation du triomphe de Jésus-Christ, de la délivrance des anciens Justes et de leur entrée dans le ciel à sa suitte et par luy, est bien d'une autre solidité.

Ce que devinrent les admirables dispositions et si applaudies de ce sage Roy, n'est plus de mon sujet. L'histoire et plus encore les troubles et les malheurs deTEstat, ce que nous en ressentons encore des détestables maximes de Mazzarin, ne nous l'ont que trop appris, et nous le renouvelle encore tous les jours. Passons maintenant aux derniers temps de Louis XIV.

Us furent aussy dissemblables de ceux de Henry IV et Derniers temps de Louis XIII que sa personne et son règne l'a esté des ^Esut^du * leurs. Henry de longue main et secrettement préparé ^^moTdt ^* partoit, lorsqu'il fut si horriblement assassiné , pour aller ^louIs wii^ décider les armes à la main de la succession de Clèves et ^t de Louis xiv. de Juliers, empescher la maison d'Autriche d'en tirer les avantages qu'elle s'en proposoit, et se rendre à cette occasion le Dictateur de l'Europe. Louis XIII ne vescut pas six mois depuis la conqueste du Roussillon, que rien ne put Tempescher de faire en personne. Tous deux recueuUirent le fruit de la sagesse de leur gouvernement par le bonheur de laisser leur royaume florissant, opulent, heureux, malgré les troubles et les guerres : Henry IV en paix, mais qui s'alloit mettre à la teste de son armée, Louis XIII au milieu d'une guerre qui n'a fini que longtemps après luy ; tous deux laissant des sujets en grand nombre dont la capacité et les talents dans leurs divers estats, honoroient TEglise et rÉpiscopat, les armes et les provinces, les conseils et la cour, la magistrature et le commerce, et faisoient au dehors respecter la France, par la sagesse et la dextérité de leurs négotiations.

Louis XIV termina au commencement de 1714 une guerre longue, cruelle, infortunée, qui avoit ébranlé son trosne jusque dans ses fondements. Il la finit, dis-je, par

des traittés qui dans un temps où ce prince s'estoit veu hors d'estatde soustenirla guerre ny d'obtenir la paix, parurent un retour miraculeux de fortune , mais qui en effet furent tels que Texigeoitla plus extresme nécessité. Les malheurs domestiques et du genre le plus cruel, fondirent rapidement sur ce monarque presqu'en mesme temps qu'il se vit près de passer la Loire, et frappèrent leur dernier coup presqu'aussy tost après la conclusion de la paix, tandis que cette mesme année 1714 fut presque toutte employée au siège de Barcelone que le duc de Berwick prit enfin d'assaut, et à soumettre la Catalogne dont l'Empereur malgré la paix soustenoit toujours la révolte. Louis XIV ne jouit donc de la paix que la dernière année de sa vie, et d'une paix acheptée bien chèrement pour la France et pour l'Espagne. On a veu icy ailleurs, avec quelle grandeur de courage ce Monarque but des calices si amers. L'extinction du commerce, la dépopulation du Royaume, la misère extresme des peuples et d'une immensité de particuliers, le poids des debtes qui absorboit jusqu'aux moyens de suffire au payement des interests, furent les fruits d'un gouvernement de cinquante- cinq ans depuis la mort du cardinal Mazzarin , et des funestes maximes que ce premier ministre avoit si malheureusement inculquées et qui régnèrent sans cesse après luy, soustcnues de la perfide ambition de Louvois. L'excès du déplorable ne fut pas un spectacle si frapant, quelqu'horreur qu'il pust inspirer. Tout se peut réparer peu à peu avec le temps, de la suitte et des hommes; mais ce temps bien employé, cette suitte bien ménagée, ne peuvent l'estre que par des hommes et des hommes il n'y en avoit plus.

Louvois pour sa grandeur avoit tari les généraux et les capitaines dont aucun ne pouvoit plus se former ; l'igno-

rance et la crasse des séminaires, Tinterest des Jésuittes et de Sainl-Sulpice, l'aveuglement de Louis XIV pour eux avoit rempli les sièges et les places ecclésiastiques des sujets les plus tristes, et fait main basse sur touttes les écoles sçavantes, et les Evesques et les autres ecclésiastiques instruits. Cet ordre fatal du tableau avoit ruiné toulte éducation par l'empressement forcé de jetter dans le service des enfants pour gaigner de l'ancienneté, qui ayant tasté de la liberté hors de la maison paternelle, ne connurent plus d'instruction ny de devoirs. La mesme contagion infecta cette partie de la robe, destinée à maistriser le royaume sans autre talent qu'une charge de maistre des requestes. L'estre un peu tard c'estoit temps et argent perdu. C'estoit un pas qu'on ne pouvoit faire trop tost, par conséquent sans aucun sçavoir ny expérience, et le pas fait, on n'avoit plus besoin de l'un ny de l'autre ; l'intrigue devenoit l'estude de ces candidats d'intendances où on ne pouvoit qu'oublier, supposé qu'auparavant on eust appris quelque chose. La teste y tournoit bientost par l'excès du pouvoir de touttes les sortes, et de l'impunité seure de touttes les béveues et de touttes les sottises qu'y faisoit un jeune homme protégé. Il ne leur restoit de sens que ce qu'il leur en falloit pour faire leur cour à la finance et au ministère, et peu à peu s'encrer et pointer au grand. Peu y arri voient par la rareté des vacances, mais tous y travailloient et ne travailloient qu'à cela ; tellement que ceux que la fortune y amenoit ne pouvoient apporter que leur ignorance, leur inexpérience, leur présomption, leur audace qui retomboit à plomb sur leur département et sur les affaires. Et c'estoit encore pis, si pis se pouvoit, des survivanciers fils de secrétaire d'Estat, qui adorés dès le berceau n'apprenoient rien et décidoient de touttes choses. L'autre

partie de la magistrature destinée aux tribunaux, se trouva infectée d'enfants de vile finance ou d'autres gens de rien enrichis, pour honorer leur famille et déshonorer les Parlements et l'ancienne magistrature, dont il ne reste presque plus.

Que l'on compare les anciennes estudes de jeunes gens destinés à la robe qu'on voit si bien marquées dans la vie de M. de Thou, avec la manière d'estudier des mesmes depuis le temps du cardinal Mazzarin, qui mesme n'a fait que diminuer depuis et devenir tout à fait illusoire, on ne sera plus surpris de l'anéantissement de la magistrature. La haine constante du mérite, de l'application, de l'instruction écartés, c'est trop peu dire, proscrits avec toutte la suitte imaginable dans tous les estats d'espée et de robe du moment que quelque trait en est apperceu, mesme soubçonné dçins quelqu'un, a tout esteint jusque dans ceux dont l'heureux naturel auroit donné le plus de lieu d'en espérer. Les pères justement convaincus que l'exclusion de tout y estoit attachée, ne se donnèrent plus la peine de gesner leurs enfants à cet égard, et l'âge de ceux-cy qui ne respire que liberté et plaisirs, les y a livrés, accoustumés et rendus incapables de toutte application et instruction en aucun genre, surtout en avançant un peu en âge où l'exemple général leur en a démonstré l'inutilité pour leur avancement et leur fortune. C'est encore ce qui joint à l'extresme hontç de mettre des enfants dans le service et dans les charges de robe, n'a laissé ny temps ny moyen d'éducation, en sorte qu'il n'en est rien demeuré; que les pères qui n'en ont point receu des leurs, ne sont point en estât d'en donner à leurs enfants; qu'ainsy l'éducation n'est plus qu'un nom vuide de choses, et qu'avec elle les mœurs et la connoissance des devoirs sont entiè-

rement disparus, si on en excepte cette légère écorce qui s'apprend dans l'usage du monde et qui devient chaque jour plus grossière et moins pratiquée. Je ne parle point de l'éducation des collèges où, au latin près, on n'apprend rien que ce qu'il faut oublier ou une corruption de mœurs qui est un plus grand mal. On se plaint tout haut qu'il n'y a plus d'hommes, qu'on n'en peut trouver pour aucun employ ; les plus petits sont dans la mesme pénurie ; il n'y a pas jusqu'aux communautés qui n'ont plus de sujets pour les emplois de leurs maisons ; on vient d'en voir la cause deue aux maximes pernicieuses de ce trèg long règne. Les remèdes à qui les voudroit employer ne seroient pas faciles, il faut bien du temps et de la suitte pour redresser le mauvais génie si longuement et si soigneusement répandu et receu dans toutte une nation. Ce malheur si grand en soy et source de tant d'autres, n'attira jamais le repentir du Roy, ny celuy de ses ministres.

Tel fut Testât où Louis XIV laissa la France après cinquante-cinq ans de règne qu'il se complut à croire par luy mesme. Estât difforme et déplorable si différent en tout de celuy où Henry IV et Louis XIII l'avoient laissée.

Louis XIV finit sa vie dans des angoisses personnelles Malheurs qui luy furent très sensibles ; l'histoire et les détails de ce derS^emps morceau seroient bien curieux» et bien propres à caracté- ^® ^°"" ^^^* riser par eux-mesmes. Mais un récit exact des derniers événements de ce règne meneroit trop loing pour un parallèle, quoyqu'il y pust entrer si naturellement. Je me souviendray donc que je ne fais pas icy des mémoires, et je n'employeray que des faits dès lors publics et tout le moins d'ailleurs indispensables, pour remplir uniquement l'objet que je me suis proposé.

per-

En perdant la charmante Dauphine, Louis XIV perdit tout le plaisir et Tamusement de sa vie ; c'estoit la seule de tout ce qu'il avoit jamais eu de famille, qui eust sccu s'aprivoiser avec luy et Taprivoiser avec elle ; ainsy avec elle tout luy manqua pour l'adoucissement de ses malheurs et de sa vieillesse. Ce fut la seule qu'il aima et qu'il regretta toujours parce qu'elle ne put estre remplacée. Dans la closture où il s'estoit laissé enfermer de plus en plus, il ne trouvoit plus que du sérieux sans intermède. Les amusements intérieurs que Mme de Maintenon substitua tant qu'elle put chez elle au vuide de la Dauphine, aportoient bien quelques délassements, mais nulle liberté, nulle joye; la tristesse y surnageoit toujours. Il luy restoil quelque plaisir dans les propos du duc du Maine dans ses cabinets, dont la conversation pleine d'esprit et de traits avec une aparente simplicité, estoit en effet ravissante.

Depuis tant d'années qu'il avoit fajit le sacrifice de Mme de Montespan à Mme de Maintenon son ancienne gouvernante, elle n'avoit des yeux que pour luy et l'avoit porté à touttes les grandeurs où il se trouvoit establi; mais qui le croiroit ! tant de grandeurs et d'establissements ne le satisf aisoient pas encore, ny Mme de Maintenon pour luy. L'occasion se présentoit belle. Le plus âgé des Princes du sang n'avoit pas vingt-deux ans, et tous estoient petits-fils de Mme de Montespan. Point de fils de France, et M. le Duc d'Orléans, seul petit fils de France ; hors d'estat de s'opposer à rien. Le Roy fut tenté, pressé, forcé enfin comme il l'avoit esté à tous les divers degrés d'élévation de ses bastards. Il parut subitement une déclaration du Roy qui les éleva aux tiltre, qualité, droits de Princes du sang, en habileté de succéder à la couronne après le dernier des Princes du sang. Ce ne fut pas sans la consternation gêné-

raie très marquée, ny sans que le Roy ne témoignast plusieurs fois au duc du Maine l'amertume et la violence avec laquelle il s'estoit laissé arracher ce dernier degré de grandeur. Ce monarque qui n'avoit de ressource que luy et Mme de Maintenon dans la réclusion où il s'estoit laissé enfermer, n'avoit pu leur résister sur un point dont il sentoit toutte Ténormité. U ignoroit, le pauvre Prince, que ce qu'il venoit d'accorder de si monstrueux et d'inouï parmi tous les hommes, n'estoit qu'un degré pour s'élever à l'ancienne puissance de ces redouttables Maires du Palais qui avoient dépouillé deux fois leurs maistres, usurpé leur couronne et l'avoient transmise à leur postérité. On n'oublia rien pour luy cacher l'indignation universelle d'un coup d'autorité dont l'énormité inouïe avilissoit la couronne et les Princes du sang, attentoit à la religion, à l'honnesteté publique, à touttes les loix, et fouloit aux pieds toutte la nation avec le plus signalé mépris. 11 fallut laisser passer les premiers élans de despit d'avoir esté forcé, et redoubler de louanges et d'attentions à plaire, d'amusements pour adoucir cette amertume et cette violence que le Roy avoit si fort sentie et tesmoignée par des humeurs et de fortes sorties, avant que d'oser le mener plus loin. Toutesfois le temps pressoit, les choses se trouvoient touttes disposées ; ils ne comptoient pour rien tout ce qui estoit obtenu, sinon comme moyen d'arriver à ce qu'ils se proposoient.

Le duc d'Orléans estoit le seul avec qui le duc du Maine pust avoir à compter après le Roy aussy l'avoient -ils noircy auprès de luy par les moyens les plus odieux qu'ils avoient eu l'art de répandre dans le monde avec un succès digne de leurs artifices, dont ce succès avoit persuadé le Roy et le gros du public. Le duc d'Orléans

avoit acquis en son dernier voyage d'Espagne la haisne la l)lus implacable de la Princesse des Ursins et de Mme de Maintenon à qui il ne tint pas, et à la cabale qui s'estoit formée, de le perdre radicalement. Cette haisne ne s'estoit jamais amortie; le duc du Maine ne luy pouvoit pardonner les droits de sa naissance qui luy asseuroient la régence, sa vieille gouvernante et luy en frémissoient ; c'estoit cette perspective qui leur avoit fait remuer l'enfer contre luy à la mort du dernier Dauphin, de son espouse et de son fils aisné. Tout leur avoit réussy. Il falloit se haster d'en proliler, depuis surtout que le dernier sceau avoit esté mis à la grandeur des bastards du Roy et de leur postérité, par la qualité de Prince du sang et l'habileté de succéder à la couronne. L'Édit en avoit esté enregistré subitement en juillet 1714, et le Roy plus enfermé que jamais estoit uniquement entre leurs mains. Après avoir laissé reposer quelques jours sa foiblesse ils n'osèrent perdre plus de temps; ils avoient sceu se pourvoir d'un instrument atout faire, absolument dans leur main, et par les deux emplois peu compatibles qu'ils luy avoient procurés seul à portée de voir le Roy tous les jours et à touttes heures, et d'estre par ces mesmes emplois le ministre naturel de l'exécution de leurs volontés. Ce fut par luy que le Roy fut attaqué pour faire un testament dont les dispositions fussent telles que Mme de Maintenon et le duc du Maine les vouloient.

L'attaque à diverses reprises renouvellée fut autant de fois repoussée, et mit le triumvirat dans un grand embaras. Il ne se rebuta point, et prit un parti hardi comme le seul qui pust estre leur ressource. Ils imposèrent silence à leur instrument, et se proposèrent de réduire le Roy, pour ainsy dire par famine, à revenir de luy-mesme à ce qu'il avoit rejette avec indignation. Je ne parleray point

icy de l'audace ny de rinhumanité de cette conduitte de deux personnes qui dévoient tant au Roy, qui avoient desjâ abusé si démesurément de luy et qui en vouloient abuser encore davantage. Tous deux firent soustraction de tout ce qui avoit accoustumé de luy plaire et de le délasser ; le sérieux, le morne, le sec de ces deux personnes avec le Roy devint tout d'un coup extresme; non seulement ils ne fournirent plus rien à la conversation, mais à peine répondoient-ils au Roy, mesmeen monosyllabes. Ce mesme silence et ,cette tristesse gaigna les valets intérieurs dans les cabinets sur l'exemple du duc du Maine, et ce peu de Dames famillières sur celuy de Mme de Maintenon, qui certains jours disnoient et jouoient chez elle un petit jeu avec luy. Le Roy estonné, embarrassé et pour trancher le mot, abandonné et ne sçachant plus que devenir, ny suporter un malaise si pesant et si continuel dans un intérieur qu'il s'estoit mis hors d'estat d'élargir, se trouva forcé à capituler et à faire un testament tel qu'ils le voulurent, qui sous prétexte de pourvoir au gouvernement de l'Estat et à l'éducation de son arrière pelit-fils et successeur, ne choisit pour l'un et pour l'autre que ceux dont le duc du Maine se tint asseuré, luy donna et au conseil de Régence toutte l'autorité et à luy en particulier sur la personne et sur l'éducation du Roy futur, et fit du futur Régent un homme de paille avec touttes les précautions qui se purent imaginer. Mme de Maintenon nes'y laissa pas oublier pour Saint- Cyr et pour elle-mesme ; en sorte que ce testament ne fut que pour les bastards et pour elle. Le duc du Maine qui craignit tout en voulant embler tout, n'avoit pas oublié à s'asseurer de bonn'heure du parlement autant qu'il le put par les artifices les plus profonds et les plus noirs. Il crut l'engager à maintenir de touttes ses forces les dispositions

de ce testament en l'en faisant dépositaire. Ce fut une autre lutte que le Roy eut à soustenir. Les anciennes impressions des entreprises du Parlement du temps du cardinal Mazzarin n'estoient pas effacées ; il fut toutte sa vie en garde contre cette compagnie. Un si grand tesmoignage d'affection, d'estime et de confiance heurtoit de front tous ses sentiments ; il luy sembla, s'il se rendoit à faire cette démarche, doutter de la plénilude de son autorité et chercher à l'appuyer de celle du Parlement. Ce point délicat de son autorité fut toujours sa parlie la plus sensible, il se débatit et fit tout ce qu'il put pour ne point déposer son testament au Parlement, mais à la fin il en fut comme de l'habileté à la couronne et comme du testament mesme. Il fallut céder. Ce fut aussy avec tant de despit et de colère que lorsqu'il le remit tout à la fin d'aoust au premier Président et au Procureur général qu'il avoit mandés pour cela à Marly, ce Prince si modéré, si mesuré, si maistre de luy-iîaesme, ne put se tenir de leur dire avec aigreur, qu'on l'avoit forcé malgré luy à le faire ; qu'il ne l'avoit fait que pour avoir paix, patience, repos ; qu'au demeurant il sçavoit la valeur de pareilles pièces par l'exemple de tant d'autres et par celuy de ce qu'esloit devenu celuy du Roy son père ; qu'il arriveroit aussy du sien tout ce qui pourroit; mais qu'au moins il estoit fait et qu'il n'en entendroit plus parler, ny n'en seroit plus tourmenté ; il le leur remit sans autre discours et leur tourna le dos sans attendre aucune réponse ; c'est ce que longtemps après j'ay sceu du premier Président mesme.

Le Roy en estoit si plein qu'il tint le mesme discours à la Reine d'Angleterre dès qu'il la vit chez Mme de Maintenon. Cette Princesse en fut si surprise qu'elle le ditaussytost à M. de Lauzun, et deux jours après à la duchesse

de Lauzun à Saint-Germain, qui tous deux me le rendirent. Les humeurs suivirent, les sorties au duc du Maine eurent des témoins dans les cabinets ; Mme de Maintenon aparament n'en fut pas exempte teste à teste, quelques souplesses, quelques louanges, quelques flatteries, quelqu'amusements qu'ils pussent employer. Cette humeur dura longtemps de suitte, puis de fois à autres par reprises à ce que Ton sceut par l'intérieur, en public mesme. Dans ce temps de crise et d'orage le Roy ne paroissoit pas dans son naturel, que tous ses autres malheurs n'avoient pu altérer. Rien donc ne fut plus triste que cette dernière année, ou plutost les quatorze ou quinze derniers mois de la vie de Louis XIV qui parut toujours se reprocher sa foiblesse, et gémir dans les fers qu'il s'estoit forgés dont il ne pouvoit sortir. L'ordre de sa cour, la conduilte de sa famille, l'économie du gouvernement ne semblèrent plus le toucher, luy qui jusqu'alors en avoit esté si jaloux. Il ne prit plus ny goust ny part à rien, et se pesoil à luy-mesme assés pour que toutte sa cour s'en apperceust. Ce fut de la sorte qu'il fut insensiblement conduit au tombeau.

Il fut hors d'estat de plus sortir du chasteau de Ver- Demièremaïadie sailles depuis le 11 aoust 1715, et peu après de s'habiller scéférarcMe des et de sortir de son appartement. Il y fut en proye à Mme de panflîeVcons- Maintenon et au duc du Maine, et par eux au chancelier tiiution. Voisin qui menoit en lesse le mareschal de Villeroy, au Père Tellier aussy et aux cardinaux de Rohan et de Bissy, ses deux accolytes. Il ne sortoit plus de son lit depuis plusieurs jours lorsque le lundi 26 aoust après sa messe» il fil rester dans sa chambre les deux cardinaux avec le Père Tellier, le chancelier, le mareschal de Villeroy et Mme de Maintenon qui y demeuroient toujours. Il appela les deux cardinaux ; leur dit qu'estant parfaitement igno-

rant des affaires de TÉglise, ils sçavoient et il les attestoit qu'il n'y avoit rien fait que ce qu'ils y avoient voulu, tout ce qu'ils y avoient voulu, et comme ils l'avoieiit voulu ; que c'estoit par conséquent à eux de répondre à Dieu pour luy de tout ce qui s'y estoit fait de trop ou de trop peu, et de la manière dont tout s'y estoit fait; qu'il protestoil de nouveau qu'il les en chargeoit devant Dieu : qu'il en avoit la conscience nette comme un ignorant qui s'estoit abandonné absolument à eux dans toutte la suitte de l'affaire de la Constitution. Le calus de ces deux cardinaux estoit à toutte épreuve; leur réponse fut un torrent de louanges ; le Roy l'interrompit et leur répéta qu'il avoit cru dans son ignorance ne pouvoir mieux faire pour sa conscience que de se laisser conduire par eux en toutte confiance, parquoy il estoit déchargé devant Dieu sur eux. 11 ajousta tout de suitte que pour le cardinal de Noailles Dieu luy estoit tesmoin qu'il ne le haïssoit point, et qu'il avoit toujours esté fasché de ce qu'il avoit cru devoir faire contre luy. A ce nom du cardinal de Noailles, Bloin, Fagon et Maréchal qui estoient tout proche du Roy se regardèrent et se demandèrent entre haut et bas si on laisseroit mourir le Roy sans voir son archevesque, sans marquer pardon et réconciliation, et lever un tel scandale. Le Roy qui les entendit s'escria plus haut qu'il n'avoit parlé, qu'il ne demandoit pas mieux, qu'il n'y avoit nulle répugnance, que mesme il le désiroit. Cette déclaration interdit les cardinaux, Mme de Maintenon, le Père Tellier, et ils craignirent tout de ce retour, et d'une dernière entreveue où tout disparoist et fait place à la vérité. Cet estât les lenoit dans un morne silence que le Roy interrompit par ordonner au chancelier d'envoyer sur le champ clicrcher le cardinal de Noailles si ces messieurs, en regar-

dant les deux cardinaux, n'y trouvoient point d*inconvé^ nient; Tous deux se regardèrent, puis s'éloignèrent et consultèrent ensemble, avec Mme deHaintenon, le chancelier et le Père Tellier. Le parti fut bientost pris ; ils mirent pour condition de laisser venir le cardinal de Noailles, qu'il accepteroit la Constitution, et de la sorte esquivèrent le danger. J'ay transposé ce fait si important pour caractériser le Roy qui n'eut jamais qu'une oreille et qui montre si clairement de quelle sorte l'affaire de la Constitution fut menée, pour ne pas interrompre ce qui va suivre de prodigieux. Ce fait, dis-je, arriva le lendemain que le Roy eut receu le viatique et l'extresme onfction. Il faut donc maintenant retourner un peu en arrière.

Le Roy depuis qu'il estoit enfermé dans son appartement, avoit san§ cesse travaillé avec le Père Tellier qui le pressoitsans relasche sur l'affaire de la Constitution et ses dépendances, et de nommer à beaucoup de grands et d'autres bénéfices vacants destinés à ses créatures. Mais le Roy tint ferme à refuser d'y nommer, et respondit constament à son confesseur que si près de paroistre devant Dieu il ne vouloit pas se charger de ce nouveau compte.

11 travailla aussy tous les jours avec le chancelier; Louis xiv fait un Mme de Maintenonet le duc du Maine ne trouvoient pas que codiciie. Reçoit

ses dei'niei's

le testament eust assez fait pour luy. Us avoienteu tant de sacrepeine à résoudre le Roy à le faire et à en accumuler touttes *^^" %uc ^ les dispositions en faveur de ce bastard, qu'ils n'avoient ^^f**»"* osé tourmenter davantage ce pauvre Prince ; mais le voyant xiux portes de la mort, ils n'oublièrent pas de profiter de la l'oiblesse de ses derniers moments et luy firent suggérer les dispositions d'un codiciie par le chancelier qui l'écrivit enfin sous le Roy, en leur présence, après avoir bien disputé auparavant qu'avoir pu amener le monarque à en faire

SCO PARALLÈLE

un, puis à le faire tel qu'ils le voulurent. C'est ce qui fit la matière de ce que j'ay appelle le travail si journalier du chancelier avec le Roy depuis qu'il ne sortit plus de son appartement, et qui sur les fins redoubla plus d'une fois par Jour jusqu'à ce que le codicile fust fait. Le 25 aoustle Roy se trouva simaU'après-dlnée, comme la musique alloit entrer dans sa chambre pour l'amuser, que les médecins accourus dirent qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour luy faire recevoir ses sacrements. Il se confessa au Père Tellier et fut administré par le cardinal de Rohan avec tout le désordre et la promptitude possible, sur les six heures du soir. Tout fut fait en moins d'une demi-heure et il se passa encore du temps après, sans que les Princes et les Princesses du sang ny personne dans le chasteau en fussent encore averti.

Moins d'un demi-quart d'heure après que le cardinal de Rohan fut sorti de la chambre du Roy pour reporter le Saint-Sacrement à la chapelle où il avoit esté le prendre, le chancelier s'approcha du lit du Roy et luy présenta le codicile à signer. Le Roy y écrivit quatre ou cinq lignes de sa main et le rendit au chancelier qui l'envoya bien cachette au Premier Président pour le mettre avec le testament du Roy. Par ce codicile le Roy ostoit en plein à M. le duc d'Orléans, futur Régent, et donnoit en plein au duc du Maine, et sous luy au mareschal de Villeroy, le commandement entier et absolu sur la Maison du Roy, civile et militaire toutte entière, c'est-à-dire la chambre, la garde-robe, la bouche, la chapelle, les écuries, et leurs grands et petits officiers, le régiment des gardes françoises et suisses, les quatre compagnies des gardes du corps, celles des cent-suisses, des gensdarmes, des chevaux-légers, des mousquetaires, celles du grand prévost et du capitaine

de la porte. Ainsy M. le duc d'Orléans Régent dépouillé de toutte autorité sur ces deux maisons dont le duc du Maine estoit revestu, nepouvoit non seulement disposer de quoy que ce soit autour du nouveau Roy, mais n'estoif plus en seureté à la Cour ny dans Paris, où le duc du Maine se trouvoit en force de le faire arrester, enlever et tout ce qui lui auroit plu à tous les instants que bon luy eust semblé.

Dès que le Roy eut rendu son codicile au chancelier, il appela le mareschal de Villeroy et luy parla seul quelque temps, puis envoya chercher M. le duc d'Orléans, à qui il n'a voit encore rien dit en particulier jusqu'alors, et luy parla seul. Il luy tesmoigna beaucoup d'amitié, d'estime et de confiance, 11 l'asseura qu'il ne trouveroit rien dans son testament dont il ne deust estre content : ne luy dit mot du codicile qu'il venoit de signer et de retoucher. Enfin il luy recommanda son successeur et son Estât. M. le duc d'Orléans me le dit une heure après. Il faut remarquer qu'entre la communion et l'extresme onction et cette conversation il n'y eut pas une demi-heure. M. le duc d'Orléans retiré, le duc du Maine fut appelle ; puis le comte de Toloze qui n'eut jamais la moindre part à tout ce qui s'étoit fait. De tous ceux-là M. le duc d'Orléans fut le seul à qui le Roy parla sans Mme de Main tenon en tiers, qui alors se retira à quelque dislance. Après tous ces particuliers, le Roy vit ensemble les Princesses, puis les Princes du sang, ensemble, courtement, sans particulier avec aucun, les congédia après leur avoir dit fort peu de chose.

Ce fut donc le dimanche 25 aoust feste de saint Louis, que Louis XIV reçeut les derniers sacrements, qu'il signa son codicile, qu'il parla à M. le duc d'Orléans après comme on vient de voir ; et le lendemain que les cardinaux de Bissy et de Rohan parèrent si monstrueusement le désir que le

Roy tesmoigna de voir le cardinal de Noailles, aussylost après avoir si hardiment receu la protestation que leur fit le Roy et la décharge de sa conscience sur la leur. Ce mesme jour il déclara au mareschal de Villeroy ce qu'il faisoit pour luy, et fit ses adieux aux Princes et Princesses du sang et aux courtisans qui entroient dans sa chambre. Puis il envoya chercher le petit Dauphin, et lui dit : Pai-oies de « Mon eufaut, vous allez estre un srand Roy^ ne m'imitez

Louis XIV au o J '

Dauphin. « pas daus Ic goust quc j'ay eu pour les bastiments et pour « la guerre. Tâchez au contraire d'avoir la paix avec vos « voisins. Rendez à Dieu ce que vous lui devez, recoii- « noissez les obligations que vous luy avez, faites-le honorer « par vos sujets ; suivez toujours les bons conseils, tâchez « de soulager vos peuples, ce que j'ay esté assez malheureux « pour n'avoir pu le faire; n'oubliez point la reconnois- « sance que vous devez à Mme de Vantadour », qui estoit présente; puis embrassa et bénît le Dauphin à deux différentes reprises fort tendrement, mais très fermement. Fermeté et der- R fit vcuir après SCS dcux bastards, à qui il parla fort dr^Louîs'^jSv. longtemps, manda ensuitte M. le duc d'Orléans et fut court avec luy, et luy ordonna de mener le Dauphin à Vincennes dès qu'il seroit mort et de le ramener à Versailles quand tout y seroit libre et nettoyé.

Le lendemain 27 aoust (mardy), il manda le chancelier seul à deux reprises, luy fit brusler beaucoup de papiers, et luy donna ses ordres pour d'autres papiers à conserver; manda après Pontcharlrain à qui il ordonna, à l'instigation du Père Tellier, d'expédier les ordres nécessaires pour faire porter son cœur aux grands Jésuittes à Paris. 11 se souvint après d'un plan du chasteau de Vincennes qu'il avoit dans une cassette qu'il se fit aporter et le fit envoyer à Cavoye, Grand Mareschal des logis, parce qu'il n'avoit jamais fait les

logements en ce lieu, où le Roy n'avoit point esté depuis les commencements de son règne. Mme de Maintenon fut loujours dans sa chambre ; il luy dit qu'il avoit toujours ouï dire qu'il estoit difficile de se résoudre à la mort ; que pour luy qui se trouvoit sur le point de ce moment si rcdout table aux hommes, il ne trouvoit pas que cette résolution fust si pénible à prendre. Elle luy respondit qu'elle Testoit beaucoup quand on avoit de l'attachement aux créatures, de la haine dans le cœur, des restitutions à l'aire. « Ha ! pour des restitutions, répliqua le Roy : je n'en « dois à personne comme particulier, mais pour celles « que je dois au Royaume, j'espère en la miséricorde de « Dieu. »

Le mercredy 28 aoust, il vit par la glace de sa cheminée deux garçons de sa chambre qui pleuroient assis au pied de son lit. Il leur dit : « Pourquoi pleurez-vous? est-ce que « vous m'avez crû immortel ? pour moy, je n'ay point cru « l'estre, vous avez deu à l'âge où je suis, vous préparer à « me perdre. »

Tout estoit fait, Mme de Maintenon, ny le duc du Maine Le lioy abann'avoient plus rien à désirer, et le Père Tellier hors d'espérance de faire nommer les bénéfices vacants, n'avoit plus rien à proposer. Le spectacle estoit triste, il les ennuya, et le Roy fut abandonné. Sur les quatre heures de ce mesme jour, Mme de Maintenon s'en alla à Saint-Cyr, le duc du Maine et le Père Tellier allèrent penser chacun à leurs affaires, de manière que le Roy demanda souvent depuis le Père Tellier sans qu'il vinst, et quand il venoit ce n'estoit que pour des instants, au grand scandale des valets intérieurs et des grands officiers à qui la désertion rendoit l'entrée plus hbre, jusque-là que le cardinal de Rohan qui se tenoit dans sa chambre à luy, avoit oublié la messe que le

Duc de Charost fit reslablir. Tout le jeudy 29, le Roy surpris dé ne point voir Mme de Maintenon depuis l'a près disnée de la veille, la demanda si souvent qu'il fallut luy avouer son départ. Il l'envoya chercher à Saint-Cyr, elle revint tard, demeura vingt-quatre heures, et levendredySO aoust sur les cinq heures du soir elle retourna à Saint-Cyr d'où elle

Mort de Louis XIV ne Sortit plus. Le samedy 31 aoust on dit au Roy les prières des agonisants. Cela le rappella à luy et il récita les prières d'une voix forte. Enfin il mourut le lendemain dimanche premier septembre 1715, à huit heures et un quart du matin, à soixante-dix-sept ans moins trois jours, dans la soixante-douzième année de son règne.

Fermeté ettran- H est Certain que cc mouarquc vit et gousta la mort avec de Louis XIV. autant de fermeté, d'égalité, de soumission à Dieu, de di' gnité et de tranquilité extérieure, vraye, simple, naturelle, qu'il avoit soustenu les malheurs des dernières années de la guerre dernière. On vient de voir avec quelle force et quelle simplicité il donna ses ordres sur tout ce qui devoit accompagner sa mort ; comme il consola ses valets qui le pleuroient ; la douce majesté de ses adieux aux Princes et aux Princesses du sang à qui, en peu de mots si pleins de justesse et de précision, il recommanda l'union ; et ceux pleins de bonté et d'une dignité qui eut mesme quelque chose de tendre avec lesquels il congédia ceux de sa cour qui entroient dans sa chambre dans ces derniers jours; touttes ses actions et touttes ses paroles courtes, mesurées, et dans son idée purement nécessaires et toujours conformes à luy-mesme, toujours prévoyantes,^ sans appareil, toujours simples et tranquiles, qui marquoient la paix de son âme que rien ne troubla, que rien n'empescha de se posséder. Nulle sorte d'impatience de son mal, nul empressement de remède, nulle question sur son estât, sou-

mission et abandon entre les mains de Dieu, indifférence parfaite de guérir et de mourir; rien d'affecté, toujours luy-mesme ; une piété pleine d'espérance et de confiance en la miséricorde de Dieu ; un regret marqué plus d'une fois de ne pas souffrir, ce qu'il eust désiré pour en faire un sacrifice utile à l'expiation de ses péchés. En prière continuelle jour et nuit dès qu'on s'éloignoit de son lit, mais douce et paisible, enfin un détachement entier jusque-là qu'il luy échapa de dire : quand f estais Roy ; et parlant du Dauphin de le nommer le Roy. Que de grandeur, que de fermeté, que de noblesse, que de piété, mais que d'ignorance, que d'erreurs, que de causes des plus amers gémissements au deçà et au delà de sa portée, dont il ne parut pas s'appercevoir!

Comparons maintenant ensemble les derniers temps et comparaison des

* '■ derniers

la fin de Louis XIII et de Louis XIV. Je n'ay rien retenu de temps et de

'' la Un

de l'une ny de l'autre ; en garde continuelle contre la de Louis xiii et préférence de mon cœur jusque contre tout effet de mes et de leurs tesiasentiments les plus déliés, les plus intimes, dirois-je les '"^^ ^' plus fugitifs à ma correction. Si ma plénitude s'est répandeuesur la fin du père, le plus exact scrupule m'a dominé à ne rien oublier de la décoration de celle du fils, et à en ramasser au contraire avec la plus entière inquisition tout ce qui a pu en monstrer et en illustrer la piété et la magnanimité, et à n'en laisser échapper aucune vérité de cette nature. Je vais tâcher dans la comparaison de marcher à la lumière de la plus exacte impartialité, et de cette vérité qui saute aux yeux parce qu'elle résulte naturellement des faits et des choses. C'est donc à elle, et non à moy qu'il se faut prendre des différences qui se trouveront sous une surface presque pareille.

366 PABàLLËLE

Louis XIII ne vescut que six mois depuis son retour de la conqueste du Roussillon, et un peu moins depuis la mort du cardinal de Richelieu, mais qui arriva si mal de ce voyage, que ce qu'il languit depuis n'est point à considérer. Je compte les derniers temps de Louis XIV dès le 4 may 1 714 que mourut M. le duc de Berry, par la mesrae voye qui fit périr son incomparable aisné, la Dauphine son espouse, et le prince aisné du Roy Louis XV. Louis XIII avant ny pendant le voyage de Roussillon n'avoit pu penser au futur d'après luy, et Louis XIV n'y avoit pas songé avant la perte de ce dernier petit-fils que regardoit après luy la régence du Royaume. M. le duc d'Orléans succédant à ce droit, perdu d'avance auprès du Roy et presque du public par les plus noirs et les plus profonds artifices, ce fut à qui les avoit pourpensés et ourdis à songer à en profiter, pt)ur le comble d'une grandeur desjà si avancée et à poursuivre l'exécution de ses vastes desseins; et c'est l'époque où Louis XIV commença d'estre tourné vers ce qui devoit luy survivre. Cet espace dura donc seize mois, c'est-à-dire un an entier plus que Louis XIII eut à y penser. Ajoutons que ce Prince estoit à quarante un ans, à la fleur de son âge, et que son fils mourut à soixante dix-sept ans. Tous deux se trouvèrent dénués des ministres de leur confiance. Aucun n'avoit succédé à celle du cardinal de Richelieu, ny à sa place, et tout le ministère de Louis XIV venoit d'estre renouvelle, excepté Torcy et Desmaret, dont la confiance ne passa jamais plus loin que ce qui regardoit les affaires estran* gères, encore avec grande mesure, et les finances si dégoustantes à en ouir parler dans Testât où elles se trouvoient. Tous deux aussy, forcés à voir tomber après eux l'administration de l'Estat ; le père, en des mains dont une

DES TROÏS ROIS. ^7

longue et continuelle expérience le frappoit de fout leur danger ; le fils, sur un Prince que des artifices sortis de l'enfer luy avoient rendu bien plus que suspect, et parfaittement odieux. Mais dans cette similitude, le père libre et tout à soy, le fils dans les chaisnes qu'il s'étoit forgées^ dont il sentit tout le poids, dont il gémit dans la dernière amertune, et dont il ne put se délivrer ny mesme les adoucir.

Louis XIU n'eut d'objet que le salut et le bien de son Royaume. Ce but régla touttes ses dispositions, elles vinrent touttes de luy ; et qui eust osé dans ce qui luy restoit de ministres luy rien proposer qui eust déplu à la reine et à Monsieur qui n'auroient pas manqué tost après de s'en ressentir vivement? Aucun des grands ny des principaux n'osa rien dire sur des choses aussy délicates, dont Louis Xlll ne parla à aucun, non plus qu'à ses ministres. II ne consulta pas mon père, comme il avoit fait à la journée des duppes ; il se contenta seulement de l'avertir qu'il luydonnoit par son testament la charge de grand escuyer qui n'étoit point remplie depuis Texéculion de Cinq-Mars ; cela fut dicté, puis leu publiquement quelque temps après dans le testament du roy. Comment mon père la perdit par la perfidie de Chavigny dès que les obsèques de Saint Denis furent achevées, n'est pas du sujet que je traitte icy. On a veu précédemment que Louis XIV ne vouloit point faire de testament ny de disposition et les raisons qu'il en allégua. On a veu par quels amers contours Mme de Maintenon et son mignon, car elle appeloit toujours ainsi le duc du Maine, en arrachèrent le nom, les droits, les tiltres de princes de sang et l'habileté à la couronne ; le despit et la colère que le Roy en laissa échapper, enfin les ruses et jusqu'à la violence qui furent employées par les mesmes

368 PÂR^UËLE

pour le forcer à faire un testament et tel qu'ils le voulurent. Nouveaux regrels, nouveaux despits d'y avoir succombé monstres si amèrement au premier Président et au Procureur général, puis à la reine d'Angleterre ; enfin Tabus fait à son extrémité pour en tirer par un codicile le comble de puissance, de grandeur et du plus démesuré pouvoir. Rien donc de si diamétralement différent que le furent les dernières dispositions de ces deux monarques en tous leurs points.

opposiuon la Le but du pèrc fut uniquement le bien de l'Estat pour

^enlre les der- Ics sicunes. Celuy du fils fut uniqucmeut la graudcuret la positions de puissaucola plus démosurée de ses bastards, et la conser-

* "toiti^xiv. ^^ vation et l'augmentation de Saint-Cyr et de la fortune de Mme de Maîntenon. Non seulement le bien de l'Estat n'y entra pour rien, mais il fut sacrifié en entier au duc du Maine ainsy que Téducation de son successeur dont les suittes énormes ne purent n'estre pas apperceues de Louis XIV qui en fut inutilement effrayé et indigné, qui toutesfois au hazard du royaume, c'est trop peu dire, qui dans la veue claire de la plus cruelle perspective, ne put se sauver de passer si fort malgré luy sous ce joug. Tout libre dans le père, et tout de luy-mesme, et tout pour le bien de l'Estat ; tout forcé dans le fils avec la plus grande violence, et tout aux plus cruels dépends de l'Estat, et pour de tous les objets le plus scandaleux, le plus indigne.

Aussi Louis XIU qui n'avoit rien fait que de juste, que de sage, que de mesuré parla plus prudente prévision, que de saint dans son intention, que d'utile dans son exécution, voulut-il rendre publiques les dispositions de son testament, en avoir l'avis de ses proches, de ses grands, des principaux de sa cour, d'une nombreuse députation

du Parlement mandés tous dans sa chambre, desquels tous il eut la consolation de recevoir l'approbation et les remerciemenls les plus touchants d'une disposition si parfaite, où tout ne respiroit que le bien, l'avantage, le repos intérieur, et la plus sage, la plus simple, la plus juste administration de l'Estat.

Louis XIV au contraire entraisné malgré luy à un ouvrage de ténèbres oùTEstat et son Roy futur estoient sacrifiés au duc du Maine, et manifestement exposés aux derniers malheurs, scella touttes ses dispositions sous le secret le plus impénétrable tant qu'il eut un souffle de vie ; il se contenta seulement de déclarer qu'il avoit fait un testament, parce que dans la continuation de la violence qui luy fut faitte de le déposer au parlement il ne pouvoit plus cacher qu'il avoit fait un testament; et il fut si indigné des dispositions qu'il renfermoit qu'on lui avoit arrachées, qu'il ne put se contenir non seulement de le monstrer par son despit à Mesmes et à Daguesseau en le leur remettant, puis à la reine d'Angleterre, comme on l'a dit, mais de leur dire encore combien il le croyoil inutile et seur de n'estre point exécuté. C'est aussi ce que les deux testaments du père et du fils eurent de commun. Pas un des deux ne fut exécuté; le premier au malheur extresme de la France, le second à leur bonheur par les désordres les plus funestes qui en seroient nécessairement et incontinent résultés.

Louis XIII n'eut point à demander pardon à sa cour, comme fit Louis XIV des mauvais exemples qu'il lui avoit donnés. Il n'eut point à recommander à son successeur de ne le point imiter dans son goust pour les bastiments, ny sur ses guerres ; il n'eut point à se repentir de ses amours, ny d'avoir tout forcé, détruit, rendu peuple, anéanti l'espèce humaine. Ce fut des repentirs que Louis XIV secoua

si tant est qu*il cri sentit quelque atteinte. Mais comment se seroit-il repenti de ce qu'il prit toujours et qu'il pratiqua jusqu'à sa mort, comme une maxime de la meilleure politique? Pour ses amours dont le scandale énorme avoit épouvanté toutte l'Europe pendant tant d'années et dont il recueillit enfin des fruits si amers, il crut sans doutle avoir satisfait à tout par les deux mots qu'il dit aux courtisans intérieurs sur son mauvais exemple, en leur faisant ses adieux; comment, en effet eust-il pu joindre cet estrange chapitre à celuy de ses guerres et de ses bastiments, en parlant au Dauphin, avec l'apothéose de ses bastards, d'un double adultère qu'il venoit de consommer en les faisant princes du sang, et habiles à succéder à la couronne et leur postérité, par T honneur d'estre sortis de luy et avec le testament qu'il avoit fait, et le codicile qu'il faisoit alors mesme qui les rendoit des Maires du Palais et Titans.

Louis XIII estoit irréprochable dans son administration et dans ses mœurs, quelqu'humilité qui le représentast comme un grand pescheur à luy-mesme. La loy de Dieu avoit esté la reigle de toutte sa vie et la lampe |qui avoit éclairé ses pas ; mais que dire de l'administration, des guerres, des mœurs, des amours de Louis XIV et de leurs suittes affreuses ; des statues, des tableaux, des inscriptions, et de tant d'autres monuments d'orgueil, de flatterie, pour ne pas dire d'adoration, où il mettoit ses plus chères et ses plus continuelles complaisances, si contradictoires à la sincère humilité de son père qui tarit touttes louanges, qui les vit si tranquilement fondre sur son ministre jusqu'à l'en accabler; qui n'eut que du mépris pour soy jusqu'à oublier ses exploits les plus glorieux et les plus personnels, méconnoistre ses talents et ses vertus sans

cesser d'en faire un continuel usage, estre tout à son royaume et rien à luy, et dans le détachement le plus universel, ne connoistre que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié et se plaire à Teslre avec luy.

On ne peut disconvenir que la fermeté, la tranquilité. Trompeuse pala patience, la liberté d'esprit, la grandeur d'âme à prévoir disparité totale et ordonner des choses les plus tristes comme s'il se fustLou^*xm\t*de agi d'un autre n'ayent paru presqu'également dans la ^^uisxiv. mort de Louis XIII et dans celle de Louis XIV, avec toutesfois la différence que depuis plus de huit mois les douleurs de Louis XIII estoient devenues cruelles et continuelles, et que Louis XIV n'en sentit presque point. A la vie que Louis XIII avoit menée, on peut comprendre sa paix et sa tranquilité ; mais que dire de celle que Louis XIV conserva avec les comptes qu'il estoit près de rendre, avec une préparation à la mort toutte pour ses baslards aux dépends du renversement de l'Eslat et du scandale de donner ses derniers moments non à la pénitence de ses adultères, mais à leur plus éclattante canonisation ! Ce sont des vérités qui tonnent d'elles-mesmes et qu'il ne m'est pas permis de retenir icy captives. Quelle immense disparité donc entre la mort du père et celle du fils !

Ma plume se refuse presque à transmettre une autre TemWe vérité. vérité, c'est le discours par lequel Louis XIV ayant presqu'encore la divine eucharistie sur les lèvres, et les dernières onctions sur son corps, par lequel, dis-je, il asseure si positivement le duc d'Orléans qu'il ne trouveroit rien dans son testament qui pust luy faire peine; qui ne luy dit pas un mot du codicile qu'il venoit de signer, qui ne luy parla que de son estime et de son amitié, et comme à un Prince qui alloit estre le maistre du Royaume et le père nouricier de son successeur. Quels propos et dans quels

372 PARALLËLB

moments ! On frémit quand on y pense, on n'y peut mesme penser que des instants. Louis XIV se mocquoit-il alors de la victime que son testament et bien plus encore, que son codicile livroit au duc du Maine à égorger, tout au plus doux à servir de marchepied à la puissance de ce bastard, si ses frayeurs ne luy persuadoient de s'en deffaire ; ou Louis XIV qui. n'a voit eu nulle liberté, à qui tout avoit esté arraché parce qu'il sentoit l'excès de l'énormité des dispositions qu'il avoit faites, et qu'il venoit tout à l'heure de les combler ; Louis XIV, dis-je, parloit-il de la sorte comme se répondant à luy-mesme que tout ce qu'il avoit ordonné n'auroit aucun effet, comme il avoit paru l'avoir creu ? Quand cela seroit que devient la vérité dans ce discours tenu si fort immédiatement après avoir reçeu ses derniers sacrements ; à quelle tromperie, à quelle surprise ne conduit-il pas; à quelle autre veue peut-il estre propre? Que n'ai-je pu supprimer une vérité si effrayante, si peu convenable, toutesfois si indispensable à raporter! Louis XIV tint aussytost après un langage plus franc au mareschalde Villeroy et fut ensuitte longtemps avec Mme de Maintenon et ses deux bastards. Quelle suitte immédiate de dernière communion 1

Les derniers jours et les derniers moments de Louis XIII ne furent occupés que de bien offrir son dernier sacrifice, et du salut de son âme. Il avoit mis ordre à tout ce qui regardoitle bien de son Royaume, il l'avoit rendu public; il avoit pareillement disposé de touttes les vacances pour laisser sa cour tranquile ; il avoit eu la satisfaction de voir le tout approuvé et autorisé de tout ce qu'il avoit pu rassembler dans sa chambre de grand ou de considérable pour en entendre la lecture. Cela fait, il ne voulut plus s'occuper que de Dieu avec de saints prêtres et de doctes

prélats d'une vie pure et sainte, auxquels l'ambition et les détours furent toujours inconnus, mais sça\ants et entièrement dans les voyes de Dieu. Ce fut par eux qui ne l'abandonnèrent pas un moment, qu'il fut administré et assisté jusqu'à la fin. Une mort si sainte, si grande, si héroïque, fut le terme et la récompense d'une vie qui avoit esté toutte semblable : aussy vient-on de voir que Dieu rémunérateur daigna l'illustrer d'un rayon de sa propre gloire par l'esprit de prophétie dont il fut subitement et doucement éclairé ; et la prophétie mesme qu'il prononça en des termes si simples, si courts, si nets et sitost après vérifiée par l'événement le plus inattendu et le plus complet qu'il n'y eut point à s'y méprendre, ny à doutter par des prémices si surnaturels et si glorieux de la couronne de gloire qui attendoit ce juste de Dieu pour toutte l'éternité.

Une Scarron, et c'est tout dire ; le précieux fruit d'un obsession puis double adultère ; deux prélats qui ne connurent jamais de Louis xîv à su bornes à leur ambition à laquelle ils immolèrent jusqu'à q^Sïdmhasïïé. la fin le sacré et le prophane ; un confesseur dont l'unique Dieu fut le règne de sa Société, un instrument dressé par eux à ne s'effrayer d'aucuns moyens, continuèrent d'observer Louis XIV dans les derniers jours de sa vie, jusqu'à ce que tous leurs desseins fussent remplis et toujours couverts des plus épaisses ténèbres. Alors ils l'abandonnèrent, jusque là que tantost le roy, tanlost les principaux valets intérieurs envoyoient chercher le père Tellier que souvent on ne trouvoit point, ou qui ne venoit que pour des moments, sans estre suppléé d'aucun autre secours spirituel. Le cardinal de Rohan amusé dans sa chambre, avoit oublié de faire dire la messe dans celle du Roy, où le duc de Charost rentré avec les autres grands officiers par la désertion dont je parle, fut cause que la messe y fut restablie.

Mme de Mainlenon s'en estoit allée à Saint-Cyr, l'œil très sec, quatre jours avant la mort; et rappellée le lendemain par le Roy, elle n'y demeura pas vingt-quatre heures, retourna à Saint-Cyr et ne revint plus. Le duc du Maine transporté d'aise de Pestât radieux et absolu dont il goustoit d'avance le délicieux fruit de ses soins, estoit occupé chez luy à ceux que demandoil le succès de son ouvrage ; le peu d'autres Tpensoient à eux, et prenoient haleine de leurs assiduités passées. Ce fut dans cet abandon que Louis XIV mourut, administré par l'heureux fils d'une belle, dont les charmes a voient procuré tant de grandeur et de richesses de touttes les sortes aux siens, jusqu'à faire ployer ce fils sous leur faiz.

Différences intt- Rien douc dc plus dissemblable que les derniers temps mort des trois et la mort de ces trois grands ^nonarqucs. Celle de ^^*' Henry IV accable d'horreur et d'élans de vengeance également inutiles et deffendus. Celle de Louis XIII éclattc en merveilles qui inspirent les cantiques d'actions de grâces et de triomphe à travers les incomparables regrets de sa cour et de ses peuples. Celle de Louis XIV fait verser des larmes à qui a connu sa bonté, sa religion, son amour véritable pour la justice et pour la vérité, enfin cette fermeté d'âme , et cette grandeur de courage, cette vraye et simple magnanimité, cette humble et majestueuse résignation avec lesquelles il sceut porter les malheurs insignes de ses dernières années, et les approches de la mort jusqu'à la fin. On déteste Tinterest de ses ministres, celuy de ses flatteurs, le bourbier infâme de la Scarron et de son duc du Maine, qui sans pouvoir destruire tant de vertus, les ont opprimées par la closture entre eux et le poison de la superbe, du luxe, de l'autorité, de l'existence réservée à soy seul, de son écoulement à eux seuls, et de

Tanéanlissement de tout le reste des hommes. Il faut donc conclure que la comparaison de ces trois morts, et de ce qui les a précédées de près, est une chose tout à fait impossible. Elles doivent estre la matière des plus ordinaires réflexions des Roy s leurs successeurs.

C'est maintenant au lecteur à iufirer de ce parallèle. 11 le ^« trois Roys

" ^ * ensemble.

fera plus sainement que moy par la foiblesse dont les pères se défont si difficilement pour leurs enfants. J'ay tasché de ne rien obmettre des preuves el des traits qui font caractériser les trois monarques, et de tout ce qui sert à les comparer ensemble ou à s'y opposer. L'âge et les conjonctures où ces trois Princes ont pris l'administration de leur royaume, le temps qui Ta précédée, leur éducation ont do si extresmes différences, et tellement propres à influer sur touttes leurs actions et sur leur gouvernement qu'il a esté essentiel de les bien représenter. Il ne l'a pas esté moins d'expliquer la situation de chacun d'eux dans leur plus proche famille. Ces choses deviennent la clef de toutte leur conduitte, et la comparaison qui en naist forme une lumière qui éclaire toutte la suittc de ce qu'ils sont devenus. Pour peu qu'on pèse les avantages infinis que la nourriture d'Henry IV a eue sur celle de ses deux successeurs, la douceur et l'instruction quoyque tardive, forcée, précise de celle de Louis XIV; la ténébreuse, la sépulchrale barbarie de celle de Louis XIU, il n'est pas possible de refuser la plus intime admiration de l'en voir sortir si subitement grand, sans aucun secours humain, malgré mesme les empeschements que son coneslable eut tant de soin d'y mettre, dans le peu d'années qu'il vescut depuis.

Les vertus militaires de ces Princes ont un éclat d'évé- Militaire, nements en tous trois et personnellement si radieux dans les deux premiers, que je n'ay pu ny deu en dérober aucun

trait, pour faire entre Henry IV et Louis Xin une comparaison exacte. De quelque réputation dont les faits d'armes ayent illustré le père, qui osera dire que ceux du fils ne rayent pas égalé ? Mais que cette égalité est glorieuse, mais qu'elle est prodigieuse, si on se souvient de l'éducation et des temps qui ont précédé dans l'un et dans l'autre le moment qu'ils ont pris chacun les resnes du gouyernement ! C'est ce qu'il est impossible de ne pas reconnoistre. A l'égard de Louis XIV, dont en ce genre le personnel ne peut entrer en aucune comparaison avec celuy des Roys son père et son grand-père, reconnoissons à la bonn'heure que les temps estoient changés pour les monarques dont la conservation obtenoit la préférence sur la gloire personnelle, moyennant qu'il y fust suppléé par les conquestes.

Mœurs. Lcs mœurs sont un article si délicat, que le respect deu

à Henry IV et à Louis XIV souffre de s'y estendre. C'est achepter cher l'incomparable triomphe des mœurs de Louis XIII sur les leurs ; mais qui peut mieux caractériser ces augustes personnages qu'une exacte représentation de leurs mœurs ? La foiblesse de celles d'Henry IV et de Louis XIV fut non seulement extresme, mais infiniment préjudiciable à l'Eslat. Qui peut comprendre les eslonantes promesses de mariage que fit Henry IV à Gabrielle d'Estrées et à la marquise de Verneuil ? Le démariage forcé de la première pour la faire Reine, et ses bastards Roys et fils de France, et les infernales suitles de l'abandon à la seconde, malgré les plus dangereuses, les plus continuelles, les plus avérées trahisons, sans que ce monarque ait pu s'en déprendre?

Mais que dire de Mme de Montespan enlevée à son mari, faite près de vingt ans le scandale de toutte l'Europe ;

et d'une belle qui sous un voile de gaze tendu par son mari, a, tant qu'elle a vescu et au delà mesme, comblé son ambition et toutte sa maison de ce qui se peut dire un ouragan continuel de touttes les sortes de grandeurs et de richesses prophanes et sacrées, perpétuées depuis en touttes leurs générations. Ce qui estonne, ce qui confond, c'est ce qui a le plus duré, et ce qui n'a fini qu'avec la vie dé Louis XIV. C'est l'abysme de ce fumier de la Scarron qui a fait l'estonnement de l'univers et qui l'épuisé, et qui a esté si funeste à l'Estat. Si Henry IV a le premier rompu les plus fermes et les plus respectables barrières en faveur des V endosmes pour les consoler de Testât supresme où il les destinoit, et que la mort de leur mère l'empescha de pouvoir poursuivre ; tout ce qu'il fit pour eux, qui mesme dura si peu par sa mort, ne fut rien en comparaison d'enfants d'un double adultère que Louis XIV arracha le premier du néant, pour en faire à pas de géant, des colosses de grandeur, des Princes du sang, habiles à succéder à la couronne, avec cetle clause sy vrayment monstrueuse par Vhonneur qu'ils avaient d'estre sortis de luy, enfin des Titans et des Dieux, avec une superbe qui avilit tout son sang dans le leur par des mariages, en sorte qu'il n'est plus de Prince du sang qui ne soit issu de ses amours et de Mme de Montespan. Quel contraste de l'insigne chasteté de Louis XIII, et de cette réponse digne de saint Louis qu'il fit à mon père ! Quel autre encore de la jalousie de gloire militaire qui tourmenta Henry IV et Louis XIV chez lequel elle s'estendit à tout; des éloges dont l'un et l'autre furent si avides; des monuments, de touttes sortes de statues de Louis XIV et de leurs payennes apothéoses ; de ces tableaux de conquestes, et de ces marbres, et de ces bronzes de nations

subjuguées qui soulevèrent l'Europe contre luy. Quel contraste, dis-je, de cette modestie de Louis XIII qui oublia SCS talents et ses propres exploits ; qui en tarit touttes les louanges, et qui content de les mériter sans cesse, en vit parer ses généraux et en fondre par torrents sur son ministre dans le mépris de soy-mesme et de la gloire du monde qui passe, dont il fut toujours si parfaittcment détaché. Enfin ny luxe, ny bastimcnts si on en excepte la Chapelle et le Fer à cheval de Fontainebleau. Content de conserver précisément la majesté de son estât royal pour demeurer humble dans cette grandeur et ménager ses peuples qu'il aima toujours comme ses enfants. Il ne se peut donc rien de plus grand, en mesme temps de plus simple et de plus soustenu que les mœurs de Louis XIII ; de plus religieux, de plus exact sur tous les devoirs qu'il eut à remplir; de plus délicat entre ceux de fils et de Roy; enfin de plus justement décent, entre le grand monarque et le plus parfait chrestien. Si le Roy son fils a laissé sur les siennes de si cruelles prises, les foiblcsses d'amour et de superbe ont esté de luy, tout le reste luy a esté estranger et a opprimé un naturel de bonté, de patience, de raison, d'amour de la justice et de la vérité qu'il a toujours pesée tant qu'il a pu, malgré tous les soins et tout l'art de ses ministres et de Mme de Maintenon par laquelle il se laissa enfermer; enfin l'extrême magnanimité avec laquelle il a soustenu les malheurs si accablants de ses dernières années, avec une simplicité si naturelle, une résignation, une soumission et une confiance parfaitte en Dieu, avec une égalité d'humeur et de vie, et une grandeur de courage qui luy a toujours fait serrer le timon entre ses mains, en ont fait Festonnement et l'admiration de l'Europe, et ce qui n'est peut-estre pas moindre, la plus extrême sur-

l^rise, et la plus de tous les moments, de ce qui l'a veu alors dans le particulier le plus libre, et comme on dit tout à fait en deshabillé.

Disons donc, avant d'aller plus loin, que l'éducation, Juste préférence

' ^ . . de Louis XIII.

les temps qui ont précédé celuy où ces trois princes ont pris l'administration de leur royaume, les conjonctures de ce moment à l'égard de chacun et leur âge, ne sçauroient être comparés, non plus que leur situation par raport à leur plus proche famille ; mais que le tout balancé fait magnifiquement sortir Louis XIIl de ce tableau et que la pureté incomparable de ses mœurs et son inoui mépris des louanges ; l'oubli de sa valeur, de sa capacité militaire, de ses exploits, de ses autres talents sans cesser de les mettre en œuvre ; cette simplicité, cette vérité de modestie, cette décence d'humilité, de piété, toutesfois de majesté, relèvent bien au-dessus de son père et de son fils devant Dieu et devant les hommes. Disons encore qu'il a égalé Henry IV en valeur, en faits d'armes, en science militaire, avec cette différence que Henry avoit esté formé dès sa jeunesse par la nécessité et par l'instruction du fameux Coligny et des meilleurs capitaines, et que Louis XIII destitué de toutles sortes de secours, n'a eu de maîtres que son application et sa valeur. Louis XIV ne peut entrer en nulle comparaison militaire avec Henry IV ny avec Louis XIII . Ses mœurs et celles de Henry IV peuvent estre balancées. Si Henry IV a si dangereusement fléchi sous les continuelles perfidies de la Verneuil, du moins il ne s'est point noyé dans la funeste fange de la Scarron, et s'il a abusé de son pouvoir pour ses bastards, jusqu'où Louis XIV n'a-t-il pas porté les siens! Enfin si Henry IV a excédé quelquefois au jeu et en bastîments, qui pourroit nombrer les milliards que le luxe, la

superbe, les bastiments , le mauvais goust, le pernicieux vouloir de forcer la nature ont cousté à Louis XIY ! Je viens de le marquer : les temps qui ont précédé Tadministration de ces trois monarques par eux-mesmes, leur éducation, l'âge et les conjonctures où ils l'ont prise^ ne sçauroient estre comparés. L'avantage de Henry JV y est extresme, mais balancé par les plus fascheuses conjonctures. Celuy de Louis XIV fort ordinaire et dans des conjonctures à souhait. Le désavantage de Louis XIII inoui, dans des conjonctures fort problématiques.

Gouvernement Ilcury lY daus la forcc de l'âge et pleinement formé aux *° ' affaires et aux vertus militaires avec un corps robuste et un esprit vif et net, jamais gesné ny racourcy, mais toujours nécessairement instruit par les difficultés de sa conduitte, en monstra un chef-d'œuvre dès Saint-Cloud à la mort de Henry III; et de là une sagacité incomparable entre ses huguenots et les catholiques de son parti. Un bonheur singulier le fit catholique sans offenser trop ses huguenots, et sans fascher ses alliés protestants. Il luy fit trouver un Prélat sage, docte, courageux, amateur de la patrie, qui le récent solennellement à la communion de l'Ëglise, et qui par cette action força Rome à l'absoudre, malgré les efforts de la maison d'Autriche et de la Ligue accablée par ce coup, et par le concours de tous les ordres du Royaume vers leur Roy retourné à leur religion. Henry IV en sceut profiter et finir après, la guerre par la paix de Vervins, et les troubles intérieurs par l'Édit de Mantes, qui tous deux furent la merveille de l'industrie, de la capacité et de la politique. Il y faut ajouster celle d'avoir pu continuer ses secours aux Provinces-Dnies contre l'Espagne , après la paix de Vervins sans l'altérer et de la couronner dans la suitteparla longue trêve négociée par Jeannin

qui acquit l'entière liberté à ces Provinces et qui leur . valût après la reconnoissance de leur pleine souveraineté par FEspagne et par touttes les Puissances de l'Europe, politique de Henry IV pour abaisser la maison d'Autriche si bien balancée avec les diverses assistances utilement offertes aux Papes, qu'il demeura toujours très bien avec Rome et avec toutle sa communion.

Parmi tant de grands traits de paix et de ffuerre Henry Foibiesses non

^ * o amoureuses de

eut d'autres foibiesses que celles de ses mœurs. Si l'ensor- Henry iv. cellement qui l'accabla pour la marquise de Venieuil et qui le conduisit plus d'une fois au bord du précipice sans avoir pu l'ignorer, obtint le pardon d'Entragues, son père, et du comte d'Auvergne son frère utérin ; si l'excès de sa passion d'enrichir et d'agrandir son César de Vendosme, le fit traitter avec le duc de Mercœur, dernier des chefs de la Ligue, de vainqueur qu'il estoit presqu'en vaincu, pour obtenir sa fille héritière en mariage à ce bastard, on ne voit aucune raison, aucune cause de son amitié pour la Duchesse de Guise, veuve de celuy qui fut tué à Blois, de sa faveur pour ses enfants qui ne cessèrent point les plus dangereuses pratiques estrangères, de le picquer de jalousie sur ses maislresses, d'attenter à cette occasion à la vie de gentilshommes employés par Henry, dont la vigilance les imporlunoit. La foiblesse de ce grand Roy pour le duc de Mayenne qui a voit osé si longuement luy disputer la couronne par tant de voyes ouvertes et obliques, et les armes à la main, et foiblesse qui s'estendit jusque sur ses enfants impliqués dans tous les procédés dangereux ou insolents de leurs cousins de Guise ; celle qu'il eut pour le mareschal de Bouillon qu'il avoit pour ainsy dire créé, et qui depuis cette création ne cessa d'estre a son égard et de son sceu continuel, le plus ingrat et le plus perfide

S82 PARALLKLE

des hommes. Enfin on comprend aussy peu celle qu'il eut jusqu'au bout pour les deux Biron père et fils, qu'il fut presque le seul qui ne s'apperceust pas de la traîtresse conduitte du fils dans la guerre de Savoye sous ses yeux, malgré la jalousie militaire qui le picqua toujours à son égard et la folle impudence de celuy-cy là dessus et sur le sans prix de ses services, toutesfois si grandement récompensés. Foiblesse poussée au point qu'avec les preuves de son dernier crime si énorme el si odieux, Henry n'oublia rien et prodigua promesses, bontôs el tout ce qu'il crut capable de l'amener à l'aveu, au repentir au moins extérieur pour luy pardonner et le traitter mieux que jamais, et ne l'abandonna àla justice qu'avec le plus grand regret; consolé au moins de voir Bouillon tenir le large, Tâme de tout ce complot, qu'il ne tenoitqu'à luy de faire prendre à main armée et qu'il aima mieux laisser échapper. Sa conduitte à regard de Villeroy après la découverte de la trahison de l'Hoste , est inexplicable ; sa patience ne l'est pas moins sur cette fatale lie d'Italiens de la Beine sa femme et sur ses estranges humeurs. On se tait sur le restablissement des Jésuittcs suivi de tant de prodigalité pour eux. Ses fautes. On ne peut pallier les fautes d'un si grand Prince dai:s l'affaire du marquisat de Saluées où sa gloire, son Estât et son honneur estoient également intéressés : combien il se laissa amuser, pour ne pas dire mocquer par le duc de Savoye, sans pouvoir mesme s'empescher de le voir claiit?ment ; le laisser venir ensuilte à Paris où il estoil évident qu'il ne venoit ny ne demeuroit en aucune intention de conclure, et l'y laisser tant qu'il voulut à brasser avec Biron, Bouillon, etc., la plus noire et la plus dangereuse I trahison, prendre enfin les armes, se porter en Savoye en personne, y estre victorieux partout, finir enfin par un

à gouverner.

échange qu'il n'avoit jamais consenti sans Pignerol qu'il n'eut pas, qui luy ferma la porte de lltalie, qui le soumit à un passage pour les trouppes d'Espagne, d'Italie dans la comté de Bourgogne, et qui délivra le duc de Savoye des entraves où il se trouvoit entraisné dans Turin par la garnison françoise de Saluées qui en est à quatre lieues et par les trouppes que Henry estoit libre d'y faire filer. On est indigné encore en lisant dans les mémoires du cardinal Bentivoglio tout ce qui se passa dans cctle dernière conclusion.

Toutesfois Henry sceut bien connoistre les hommes sa capacité par le commerce familier de toutte sa vie avec eux ; il avoit acquis par l'usage l'art de les taster, de les éprouver, de les peser, de les apprécier, de les employer avec justesse aux choses auxquelles ils estoient les plus propres, par conséquent de choisir les meilleures testes pour la conduitte de ses affaires au dedans et au dehors, et pour le commandement et tous 1« s détails de la guerre. Aussy eut-il les plus grands généraux, les plus excellents officiers, les plus capables ministres au dedans, et les plus habiles au dehors, et fut toujours en tous les temps de sa vie le Prince le mieux servi ; c'est qu'il sceut estre toujours luymesme son principal ministre et son premier général, et les tenir tous dans le devoir par sa coustume de parler avec choix, veues, but, et discernement à personnages et à gens inférieurs, aussy de différents génies et de différents partis, quelquefois teste à teste, quelquefois à deux ou trois ensemble, toujours à gens envoyés ou revenus de quelqu'employ. Par cette conduitte il éclairoit celle de ses ministres et de ses généraux, celle des. partis qui bouillonnoient encore, et s'éclairoit luy-mesme ; tenoit ainsy de court ses ministres et chacun qui auroit voulu luy imposer.

combinoit ses diverses lumières et gouvernoit ainsy sans estre gouverné; et, sans s'accabler d'un travail inutile, sçavoit faire travailler, choisir et juger de ceux qu'il employoit. Celte familiarité et ce commerce avec les hommes, réfléchie toujours avec des veues et un but auquel sa première nourriture et son dangereux estât de chef de parti l'avoient accoustumé, fut la sagesse et le nerf de ce beau règne, comme la liberté qu'il donnoit à ceux qu'il consultoit, mesme à ceux qu'il parloit, telle qu'on l'admire dans M. de Sully, et qu'on la voit encore ailleurs, en fut le sel et le juste discernement.

Louis xiiL Je ne répéteray point icy ce qu'on y a desjà veu des exécrables moyens si continuellement employés jusqu'à la mort du mareschal d'Ancre pour abrutir, pour anéantir Louis XIII; de quelle façon il fut délivré et à quel âge; qu'on ne luy avoit pas mesme monstre à lire ; combien innocent il fut de la mort de ce mareschal, et peu coupable du lot immense qu'en recueillirent les trois Luynes et les deux Vitry avec une rapidité qui arracha tout à la première reconnoissance, et à la plus entière ignorance de gens et de choses ; quels démons luy furent sans cesse sa mère, son frère unique, son espouse ; combien sa stérilité de vingt ans donna de force à leurs forfaits ; combien gratuits et peu mérités de ce Prince, qu'un si affreux domestique jetta à des favoris, et dans la nécessité de faire un premier Ministre. Le prodige est que de tant de causes, d'entours, de mesures, les plus soigneusement et les plus librement prises pour faire de Louis XIII un parfait automate, il en sortit subitement et sans aucun secours un héros à la guerre et un grand Roy dans le gouvernement. Les prémices en percèrent et en parurent malgré tous les soins du nouveau Conestable qui mourut bientost et fort

à propos pour sa fortune que son maistre senloit trop grande et appuyée sur trop peu de fond. C'est qu'il plut à Dieu de confondre des projets si doublement pervers et en eux-mesmes et par l'extresme proximité des personnes qui les avoient conceus.

Le premier ffrand pas de Louis XIII par sov-mesme fut Nécessité et la résolution de faire un premier Ministre en contre-poids mier de ce qu'il avoit de plus proche, en mesme temps de plus ennemi ; et pour le choix de Richelieu de vaincre sa répugnance personnelle par l'excellence de son tact et de son discernement. Le dedans et le dehors demandoient une grande conduitte. Au dedans, les restes fumants de la Ligue appuyés des Reines, de Rome, de la Maison d'Autriche; et les huguenots de leurs chefs, de leurs sinodes, de leur union, de leurs places de seureté, de La Rochelle si heureusement située à qui en sçavoit si bien profiter; de tous les Princes protestants d'Allemagne, de l'Angleterre et des Provinces-Unies; des personnages des deux partis les plus capables, les plus ambitieux, les plus grandement establis, les plus en compétence les uns à l'égard des autres, avec qui il falloit nécessairement compter. Au dehors, la Maison d'Autriche preste à subjuguer l'Allemagne, par le gain de la bataille de Pragues et la proscription de l'Électeur palatin dont elle venoit de donner les dépouilles au duc de Bavière. Rien de si important que de s'opposer à temps à la toutte puissance de la Maison d'Autriche, mais nul moyen de penser au dehors qu'on ne fust asseuré du dedans. Survint tost après l'affaire de la succession de Mantoue, dont le mesme duc de Savoye qui s'estoit mocqué d'Henry IV prétendoit s'emparer, uni à l'Espagne et à l'Empereur, et devenir sous eux dictateur de l'Italie.

De si grandes affaires ne purent effrayer le jeune Roy, ny son premier Ministre. Ils ne songèrent d'abord qu'à réduire les huguenots à Testât raisonnable des autres sujets. C'est ce qu'exécuta la valeur et la capacité militaire de Louis XIII, sans perdre de veue le dehors. De là voler au secours du duc de Mantoue avec le mesme succès deu à la mesme valeur, traversé après par l'extrémité de Louis] XIII à Lyon ; les menées qui en naquirent, la terreur donnée par les Reines, touttes pour Espagne et Savoye; enfin malgré tant d'obstacles, la guerre glorieusement finie par le traitté de Quérasque qui fit mourir ce mesme duc de Savoye de rage et despit, de son humiliation au Pas de Suze un peu avant cette dernière conclusion, et qui réintégra pleinement le duc de Mantoue.

En mesme temps s'ourdissoit le chef-d'œuvre de la délivrance de l'Allemagne, et l'abaissement de la puissance énorme de la maison d'Autriche, par le traitté si profondément pourpensé , si secrettement manié, si subitement exécuté de la France avec la Suède, qui fit entrer le fameux Gustave-Adolphe en Allemagne au secours des opprimés; lequel en deux ans vola sur les aisles de la victoire d'au delà de la mer Baltique jusqu'au Rhin; mais qui périt tosl après au milieu de ses triomphes en gaignant la bataille de Lutzen. La merveille est que la subite perte de ce héros qui ne laissoit qu'une fille encore enfant, n'abatit ny Louis XIII ny son premier minisire. Il est vray qu'ils trouvèrent des chefs dignes du héros qui les avoit formés et les plus fortes testes en Suède, qui tous ne s'étonnèrent point, qui comprirent que dans leur union entre eux et avec la France consistoit leur salut, et tout le fruit des exploits de Gustave : un Oxenstiern dont la capacité,

l'adresse, la force de l'esprit, le courage et la vertu d'une belle âme, le rendit le dictateur de tous les souverains de son parti et de touttes les affaires d'Allemagne. Les affaires y furent admirablement soustenues jusqu'à la mort de Louis XUI, dont le Roy son fils recueillit de si grands fruits conjointement avec la Suède, par la paix de Westphalie qui termina enfin cette longue guerre.

La révolution de Portugal fut un autre coup de maistre par l'incroyable secret et la rapidité de son succès, qui fit une grande brèche à l'Espagne dans son continent et au delà des mers.

Je croys avoir prouvé toutte la part que Louis XUI eut à Louis xiii jamais

•* *^ ^ * gouverné.

de si grandes choses, et que s'il parut gouverné par le cardinal de Richelieu, il ne le fut pourtant jamais ; les terreurs du cardinal de Richelieu l'attestent, qui venoit en pleine nuit éveiller mon père qui n'estoit ny sa créature ny son ami particulier, se jetter sur son lit, luy dire qu'il estoit perdu, recourir à son conseil et à ses offices. Le pas de Suze €t l'affaire de Corbie où Louis XIII s'opiniastra contre l'avis de tous ses généraux, contre l'avis et les ruses de son Premier Ministre et de tout son conseil, et réussit si victorieusement à Tun, si glorieusement à l'autre, sont des témoignages éclatants qui enlèvent la conviction et qui font regretter ce qui du mesme genre a échappé à la connoissance dans le secret des teste à teste du Maistre et du Ministre, où les grands projets se discutoient et se formoient entr'eux deux seuls, et les exécutions se décidoient. On obmet des choses journalières comme ce tabouret de la chancelière et d'autres de cette nature où on voit le premier ministre n'oser rien par luy-mesme dans ces choses si petites en comparaison des grandes dont on vient de parler, résoleueset exécutées

malgré luy. Ce qui se passa entre Louis XIII et mon père au sortir du Luxembourg è la journée des Duppes, montre encore avec la dernière évidence combien Louis XIII estoil libre de tout joug. On s'abstiendra donc d'une répétition inutile de ce qu'on a veucy-devant là-dessus, quelqu'épais qu'ait esté le voile que l'humilité de Louis XIII ait jette sur ses talents de toutte espèce par le parfait mépris du monde et de soy-mesme, la proscription de touttes louanges qui les tarit; l'indifférence avec laquelle il vit pleuvoir les éloges sur son ministre et sur ses généraux, la satisfaction secrette qu'il y prit mesme pour éloigner de soy ces mesmes éloges les plus justement mérités, et en faire la récompense de leurs services, quelqu'establie que soit la prévention qu'une conduitte si détachée et si fortsans exemple ait fait naistre. Je croys pouvoir espérer que les lecteurs uniquement amoureux de la vérité seront frappés de celles qu'ils trouveront icy, et que si leur surprise est grande des preuves qu'ils n'attendoient pas, leur joye ne sera pas moindre d'une lumière à laquelle pour nouvelle qu'elle leur soit, il n'est pas possible à la droiture de se refuser, laquelle leur fait comme toucher au doigt comment el pourquoy ce Prince en tout si admirable a paru et a bien voulu paroistre gouverné , sans toutesfois l'avoir jamais esté.

Sans rentrer dans des détails aussy odieux que sonl .ceux qui ont esté cy-devant exposés sur les deux Reines et sur Monsieur, Gaston, tout lecteur judicieux sera également épouvanté et indigné de leurs complots, de leur énormité, de leur infatigable continuité ; et non moins estonné et saisi de la plus grande admiration, de la patience aussy infatigable de Louis XIII à les soustenir tous, et à épuiser envers eux bien au delà de toutte mesure, les devoirs de

fils, de frère el de mari, peut-estre mesme plus que ceux de Roy ne le permettoient ; quoyqu'il ait toujours travaillé à les conserver entiers et à les concilier avec sa clémence et sa bonté.

A l'égard des testes coupées, je me flatte d'en avoir démonstré la justice et la nécessité, assés pour n'avoir rien obmis de l'évidence. Tant de sang ne peut que retomber sur la teste des deux Reines et de Gaston; Louis le Juste en a les mains parfaittement nettes, et ses devoirs de Roy ne l'auroient pas esté s'il s'estoit laissé suborner par sa clémence dans des conjonctures qui rendoient de telles félonies si fort irrémissibles. Tel a esté ce beau gouvernement, exempt de fautes et de foiblesses.

Si le malheur de l'éducation, celuy des conjonctures qui se suivirent sans cesse sous son règne, et cette petite difficulté de léger bégayement l'empeschèrent d'estre aussy familier que Henry IV ; Bassompierre, Pointis, tous les mémoires de son temps, nous apprennent qu'il ne fut pas moins attentif que l'avoit esté le Roy son père à entretenir et à écouter les personnages et les particuliers distingués par quelqu'employ et quelque talent , et des personnes de divers partis, de . diverses inclinations, d'attachements et de sentiments différents, pour s'instruire, s'éclairer, peser et se conduire.

Enfin, si la sagesse et la sagacité de son gouvernement Louis xiii vray-

. ment Roy

parvmt à réduire à Testât de sujets tant de princes , de et modéré avec grands, de personnages si autorisés par leurs établisse- et justesse. ments et leur habitude à faire compter leur Roy avec eux à tous instants; il eut la justice et la modération d'en demeurer là à cet égard, de jouir du repos et de la liberté de l'autorité qu'il s'estoit acquise par leur réduction à la soumission ; il leur conserva les justes avantages qu'il ne leur

envia point dans les distinctions et la considération qu'ils tiroient de leur rang, de leurs dignités, de leur nais^ sance, ny l'autorité légitime et subordonnée à la sienne qu'ils exerçoient dans leurs terres et dans leurs charges. Il aimoil Tordre, il le conserva partout. Il sceut reconnoistre les services et le mérite, traitter chacun avec la distinction qui luy ccmvenoit, et sentir par toutte sa conduitte qu'un monarque n'est grand et en mesme temps aimable qu'autant que ses sujets de toutte condition sont heureux jusqu'au plus bas peuple ; et qu'autant que depuis ce bas peuple jusqu'à luy les divers degrés sont bien établis, fixés, distingués, sans confusion et sans meslangc. Louis xiY. Je voudrois pouvoir donner les mesmes louanges au gouvernement de Louis XIV ; mais qu'en diroit la vérité, qu'en diroient des témoins encore vivants, et les enfants de ceux qui ont vescu sous ce monarque si heureusement né, si sinistrement flatté, adoré, gasté par l'interest de ses ministres, et depuis par les ministres successeurs de ces premiers et par la fatale et l'ignominieuse Maintenon. Louis XIV prit les resnes du gouvernement à la mort du cardinal Mazzarin, c'est-à-dire à vingt-trois ans, dans la force de l'âge et dans la plus florissante paix ; maistre absolu au dedans après y avoir esté battu des plus dangereuses tempestes pour l'interest seul de Mazzarin, et dans la plus haute considération au dehors par la paix de Westphalie, qui fut le fruit précieux des travaux de Louis XIII^ et de l'entrée des Suédois en Allemagne, qu'il sceut procurer et soustenir avec tant d'art et de force après la mort du Grand Gustave, sans se brouiller avec Rome ny avec la ligue catholique. Plus de restes fumants de la ligue, plus de huguenots fiers de leurs places de seureté, de leurs dangereuses assemblées, de leurs factieux chefs, de

leurs protecteurs au dehors. Enfin plus de princes ny de grands avec qui compter. Tout avoit esté applani par Louis XIU. Ce qui leva la teste dans la minorité de Louis XIY contre une Régente plus Espagnole d'inclination encore que de naissance, gouvernée absolument par un perfide Italien qui sacrifia à son interest personnel le Roy et le Royaume, ne put se soustenir longtemps, mesme à l'abri du nom et du bras du grand Prince de Condé bientost réduit à se réfugier à Bruxelles, à y servir l'Espagne contre sa patrie et à subir par la paix des Pyrénées un retour pleinement de sujet auquel on pardonne, dépouillé de tout moyen de remuer et de se faire craindre à l'avenir ; et par ce grand exemple toutte teste élevée réduitte au mesme abaissement. Aussy a-t-on veu combien les commencements de Louis XIV furent radieux, par les satisfactions si éclattantes des entreprises des parents du Pape sur le duc de Créquy son ambassadeur à Rome, et de celle de Vatteville ambassadeur d'Espagne sur d'Estrades, ambassadeur de France en Anglelerre. Tant de gloire éblouit et pour ainsy dire, humilia l'Europe en paix et en guerre tant que durèrent le prince de Condé et le mareschal de Turenne et leurs principaux élèves, et tant que vescurent les anciens ministres que Louis XIV trouva dans son conseil à la mort de Mazzarin. La fin des uns et des autres n'a que trop monstre la source de tant de gloire, que Tadmirable Colbert mort le dernier de ces anciens Ministres, le sage Pomponne, successeur du grand Lyonne, et l'habile Louvois, mais uniquement personnel, impétueux et fatal, soustinrent le plus longtemps qu'ils purent. De ce qui a suivi on en a veu cydessus un détail assés long et assés circonstancié pour pouvoir s'épargner icy la douleur des redittes, et d'y voir un tissu de fautes au dedans et au dehors, dont les causes

ont esté découvertes et mises dans tout leur jour, qui ont conduit la France aux derniers bords du précipice ; que la providence seule a comme arrestée par le bras par une espèce de miracle sur le derpier point d'^ tomber. Tirons donc icy le rideau sur un gouvernement qui a esté bien moins celuy du monarque que celuy de ses ministres et de ce masque d'espouse née pour le malheur du royaume et pour la honte d'un grand Roy. Tirons-le encore sur les malheurs domestiques qui l'ont après si cruellement affligé, et ne nous souvenons icy que de la magnanimité supérieure à tout exemple avec laquelle Louis XIV a soustenu les uns et les autres.

Ce parallèle pour le rendre plus clair, est distingué en différentes parties qu'il faut résumer maintenant en peu de mots :

L'éducation des trois monarques,

Leur âge et leur position lorsqu'ils ont pris chacun les resnes du gouvernement.

Leur intime famille et domestique.

Leurs vertus militaires.

Leurs mœurs, leur inlérieur, leur extérieur.

Leur gouvernement.

Leurs fautes, leurs foiblesses, leurs perfections, leurs deffauts, leurs vertus.

Derniers temps de leur vie et leur mort.

Tous ces différents points ont esté chacun séparément comparés, ensuitte résumés, en sorte qu'y retoucher seroil redittes superflues. Je n'ay rien dissimulé dans aucun; j'ay tâché de les exposer tous au plus grand jour, avec la plus scrupuleuse vérité; et les endroits les plus délicats avec encore plus d'exactitude s'il est possible et de netteté,

pour mettre le lecteur en estât de n'y rien désirer et d'en mieux juger. J'ay fait tout ce qui a esté en moy pour concilier ce qui ne se peut taire dans un juste parallèle, avec le plus profond respect deu à trois si grand s monarques, et je n'ay rien oublié pour contenir la préférence intérieure de mon cœur, en sorte que je me pusse rendre un juste tesmoignage à moy-mesme qu'elle s'estoit toujours et en tout tenue parfaittement soumise à la plus extresme exactitude et à la plus sincère vérité ; c'est donc de Tune et de l'autre que je me suis uniquement proposé de faire sortir le jugement entre ces trois augustes Princes, avec une évidence qui fust supérieure aux préjugés. Si j'ay eu le bonheur d'y réussir, il me semble qu'on ne pourra disconvenir de ce qui résulte de ce parallèle que je vais exposer très sommairement.

Tout ce qui a précédé le premier moment du Gouverne- Paraiiéie cour-

A j A • Tfc • i j i tcmcnl résumé.

ment des trois Prmces par eux-mesmes, se monstre au dehors et au dedans comme arrangé exprès pour faire de Henry IV un très grand Roy et un parfait capitaine ; de Louis XIII pis en tout, s'il se pouvoit, qu'un parfait automate; de Louis XIV un Prince fort médiocre en tout. Leurs différences n'ont pas été moindres dans leurs familles. Henry IV, peu heureux en ses deux femmes et en sa sœur, n'a pu en estre qu'importuné, jamais embarrassé, et a esté en tout temps le maistre de chasser cette funeste lie italienne, et de tenir Marie de Médicis au point où elle auroit deu estre réduitte pour le bonheur mesme de tous les deux, et dans la suitte pour celuy de l'Estat. Louis XIH dès avant l'âge de rai§on, trouva dans sa mère une furie dénaturée qui rendit telle à son égard l'espouse qu'elle luy donna, et Gaston, dont la vie à tous les trois ne fut qu'un tissu continuel des plus horribles complots contre ce monarque et contre son

royaume, en s'appuyant sans cesse des plus grands et des plus dangereux ennemis de l'Estat au dedans et au dehors. Louis XIV eut une nombreuse famille qui l'adora, qui le craignit, et sur laquelle il régna aussy absolument et aussy facilement, aussy continuement que sur le dernier de ses sujets, et qu'il tint toutteet toujours dans la soumission la plusprofonde,et dans la terreur de luy déplaire et l'attention à luy plaire dans tous les moments de leur vie.

Militaire. Henry IV sceut parfaittement profiter des leçons, des besoins, de la nécessité, de l'infortune d'un estât incertain, chancelant, dépendant de tant de gens et de choses, surtout de sa propre conduitte et de sa réputation, et de l'instruction des plus grands et des plus habiles capitaines, dont l'interest capital estoit de faire un politique et un héros capable de soustenir un plus juste parti qui, dans Téloignement où il estoit né du trosne, faisoit tout son estât et son estre, lorsque la stérilité des quatre fils d'Henry II l'appela à la couronne de France dans des circonstances qui ne la rendoient guère plus solide en luy que celle de Navarre, du vain tiltre de laquelle il avoit hérité et que ses exploits et sa dextérité sceurent enfin luy rendre réelle et tost après glorieuse.

Louis xiH. Louis XIII ébloui du grand jour au sortir de son cachot où la moindre lumière n'avoit jamais pénétré, deul tout à son extresme valeur, à une application militaire arlificieusement combattue, mais opiniastrement souslenue, à ce qu'il sceut tirer d'instruction de ce qu'il entrevit de plus cap|ible entre ses capitaines, et comme malgré eux, surtout des occasions, des conjonctures, de la pratique continuelle des délibérations militaires, de ses propres réflexions. Ce fut donc sans maistres et sans nécessité, comme avoit eu Henry IV, que Louis XIII se forma el

qu'il pamnl à égaler son père en valeur, en exploits, en science militaire, et à sçavoir juger, apprécier, et se servir de ses capitaines et des officiers principaux en ce à quoy ils estoient d'un meilleur et plus seur usage, et discerner leurs différents avis, à mettre le sien de niveau avec les leurs, et à se déterminer sans prévention avec sagesse et justesse, soit à suivre le leur ou Tun des leurs, soit à se déterminer par le sien à luy sans présomption, sans vanité, sans complaisance, mais par conviction comme à l'égard d'un autre, dont il se trouva si bien en tant d'occasions décisives et nommément : la prise des isles de la Rochelle, la digue et les diverses actions du grand siège de cette place, le pas de Suze, Corbie et une infinité de moindres. Dans cette égalité de valeur, de capacité militaire et d'exploits avec son père, pourroit-on avec justice ne pas relever de bien loin l'artisan de tant de gloire, par dessus celuy qui y a esté formé par les plus curieux soins du grand Coligny et d'autres habiles chefs qui y tenoient leur fortune attachée, et celuy de tout un parti dont les besoins, les nécessités, les crises et les diverses fortunes furent pour Henry IV la plus grande et la plus continuelle instruction.

Louis XIV ne vit la guerre par luy-mesme que longtemps Louis xiv. après avoir connu le monde, et tenu une superbe et tranquile cour, et longtemps après la fin la plus soumise de désordres qui avoient si fort troublé sa minorité et les premiers temps de sa majorité. Ses maistres pour la guerre furent les deux plus grands capitaines, Monsieur le Prince et M. de Tu renne ; mais les temps se trouvoient bien changés. Henry IV et Louis XIH avoient toujours véritablement fait la guerre. Louis XIV ne fit jamais que l'aller voir. Ses premières années furent des inondations

d'armées immenses qui enlevèrent tout ce qu'elles voulurent à des ennemis surpris et point préparés ; et si dans la suitte de si terribles leçons leur apprirent à avoir des armées à peu près pareilles^ la difficulté des subsistances et de remuer de si grands corps, changea toutte la forme ancienne de la guerre, et ne permit presque plus à Louis XIV que des sièges prématurés, brusqués en personne et par cy par là quelques six semaines de campagnes. C'est donc avec raison qu'il a esté dit cy-dessus que sur le mililaire Louis XIV avec la rapidité de ses conquestes et les infortunes de ses dernières guerres, ne peut entrer en aucune comparaison avec Henri IV, ny avec Louis XIII. Mœurs. Henry IV. Henry IV élcvé dans le bruit des armes et dans la licence des camps, détenu après dans une cour où les vices étoient devenus politiques, échappé enfin de cette espèce de prison, rendu à son parti, peu content d'une espouse plus que galante à qui d'ailleurs il ne pouvoit se fier, contracta une liberté de mœurs, pour en parler modestement, qu'il conserva toutte sa vie et qui en devint le fléau. On a veu tout ce que luy fit manquer l'amour de sa belle Corisende après la bataille de Coutras ; les excès où le portèrent ses passions pour sa belle Gabrielle et pour les enfants qu'il en eut ; les précipices ouverts sous ses pas par sa marquise de Verneuil, son indigne père, son frère utérin, sans qu'un aspect si clair, si réitéré, si redoublé, ait jamais pu l'en détacher ; les désordres qui pensèrent naistre de ses promesses de mariage qui ne se pardonneroient pas à un jeune particulier. Enfin ce transport d'amour pour la Princesse de Condé à la fin de sa vie dont il fut si peu maistre, qui fit un si grand fracas et qui alloit ternir sa gloire, pervertir le plus beau projet et le mieux concerté sur la succession de Clèves et de Juliers, le jetter

dans les plus dangereux troubles domestiques, lorsque ses jours furent si cruellement tranchés par le plus exécrable de tous les parricides, à qui on prit bien garde de laisser le temps ni les moyens de parler. Quoyque les longues détresses de Henry IV l'eussent rendu plus que ménager, il ne put se refuser le jeu ny les bastiments; ses exploits et sa capacité militaire soustenus d'une singulière valeur ne purent le mettre à l'épreuve de jalousie à cet égard de ses principaux capitaines, me sme des grand s capitaines estrangers ; et si l'on en croit Mme de Rohan, il ne fut libéral que pour regagner des ennemis, et compta pour rien les plus grands services de ceux dont il n'eut plus besoin, ou qui n'estoient plus en estât de luy en rendre.

Louis XIY au milieu d'une cour brillante et galante, fait Louis xiv. comme on peint les héros et les amanls à qui rien ne résiste, contracta une galanterie qui augmenta ses grâces et ses charmes, qu'il sceut rendre décente et majestueuse et qui l'accompagna jusqu'au tombeau. Un grand et jeune roy fait de la sorte n'échappe pas aisément à l'amour; ses maistresses ne furent pas moins éclattantes que celles de Henry IV, mais sa situation le préserva du dimgereux écueil des promesses de mariage qui furent si funestes à Henry ; et s'il n'eut pas l'occasion d'estre transporté pour une princesse du sang dans un âge avancé, jusqu'à la vouloir à main armée arracher d'entre les mains d'un mary dans un asile estranger, il eut l'incomparable malheur de trouver à ses pieds un abysme de fange, dans lequel l'inconcevable amour pour la vieille Scarron l'engloutit par son mariage avec elle, qu'il fut deux fois sur le point de déclarer quoyque parfaittement instruit de son estât et de la vie qu'elle avoit menée. Henry IV au moins n'est pas tombé dans cette ignominie, et s'il a le premier violé les

barrières sacrées des loix pour la grandeur de ses bastards, quelles loix, quelles barrières humaines et divines Louis XIV n'a-t-il pas brisées, n'a-t-il pas foulées aux pieds pour faire le premier exemple de tirer du néant de doubles adultérins, les porter de là jusque sur le trosne et souiller tout son sang par le meslange avec le leur. Si Henry lY tout brillant de gloire la plus justement acquise ne fut pas exempt des pointes de la jalousie militaire, Monsieur n'a jamais commandé depuis qu'il eut gaigné la bataille de Cassel, et le prince de Conti ne servit plus si tost qu'il * s apperceut des applaudissements qu'il s'estoit acquis et qu'il estoitoutrné à ressembler en faits d'armes à son oncle le Grand Prince deCondé. Enfin les mareschaux de Créquy, de Schomberg, de Luxembourg, de Lorge, Cattinat, ne furent jamais ses favoris, ny pour la mer les mareschaux d'Estrées et de Tourville.

Si on a reproché le jeu et les bastiments à Henry IV, que dire du luxe, de la superbe des statues et de leurs payennes dédicaces, des bronzes, des marbres, des médailles, des pièces sans nombre et sans mesure, de peinture et de vers et de proses à la louange de Louis XIY et dont il estoit si estrangement avide ; enfin de ses bastiments, de son goust à forcer la nature, et des milliards qu'il y a consumés ?

Louis xiu. Quel contraste de mœurs de ces deux Monarques avec celles de Louis XIII! Le diray-je sans blasphème ? C'est celuy des anges et des hommes les moins retenus dans leurs passions; c'est celuy de Jean-Baptiste et des Roys de son temps : le plus grand d'entre les enfants des hommes qui ignoroit seul sa sublimité et qui ne fut occupé que de

1. Louis XIV, dont Saint*Simon sous-entend ici le nom par inadvertance

son ministère, d'aimer, de prescher, d'adorer Jésus-Christ et de s'anéantir devant luy, au milieu de l'opinion et des hommages que luy rendoit le peuple immense qui accouroit à luy. Tel pour Dieu fut constament Louis XIII, infatigable dans ses devoirs et les pesant toujours, tout à son Estât, à ses peuples, rien àluy-mesme; oubliant, que disje, ignorant ses exploits, sa capacité militaire, ne s'en souvenant que momentanément pour prendre un juste parti et l'exécuter luy-mesme; enfouissant non l'usage, mais le souvenir de ses talents sous l'humilité la plus sincère, la plus profonde, la plus constante ; voyant avec joye les éloges qui luy estoient uniquement deus tomber à flots sur ses généraux, ses ministres, jusqu'à estre parvenu à tarir si bien toutte louange pour luy et en tout genre, que le prestige en a passé dans la postérité. Quelle patience immense et de tous les moments dans son plus intime et barbare domestique ; quel dépouillement de soy et à son âge de faire un premier Ministre, et quelle force sur luy à suivre la justesse de son tact dans le choix malgré la répugnance personnelle ! Quelle fermeté à s'en servir, quelle justesse à le peser pour le conserver ou le congédier ; quelle supériorité à suivre ou à ne suivre pas ses conseils et à ne s'y pas tromper, comme à Suze, à Corbie, en beaucoup d'autres occasions, dont les isles de La Rochelle, la digue et tant de choses arrivées en ce grand siège l'ont si bien monstre, sans tant d'autres ensevelies sous le secret des délibérations entre luy et Richelieu; et parmi cette judicieuse fermeté à tenir les resnes du gouvernement, quel prodigieux dépouillement de tout soy-mesme de ne dédaigner pas mesme de passer pour en estre gouverné; toujours en garde contre l'orgueil, contre l'éclat qui environne le trosne, sans toutesfois perdre

400 Parallèle

une seule ligne de grandeur, de décence, de majesté, qu'il sceut toujours unir à la bonté, à Thumilité la plus parfaitte, avec une incroyable justesse.

Une des plus grandes et des plus justes louanges qu'ail receues Alexandre, a esté sur le traitlement qu'il fit aux femmes de Darius après sa victoire dont il ne s'approcha point quoyque tenté de leur beauté. Les grands faits d'armes qui ont si fort illustré le célèbre Bayard, ce chevalier sans peur et sans reproches, l'ont peut-estre moins relevé que la manière dont il en usa pour cette belle prisonnière qui l'avoit embrasé et dont il respecta la chasteté par la victoire qu'il remporta sur luy-mesme, et les gratuittes libéralités qu'il luy fit en luy rendant la liberté. Toutesfois Alexandre ne manqua pas de maistresses, et peut-estre que le bon chevalier rencontra de quoy se consoler ; mais Louis Xin n'en trouvoit pas mesme dans la beauté de la Reine son espouse dont il sçavoit tous les forfaits à son égard, et toutesfois Roy, jeune, bien fait, amoureux, il n'en vit jamais d'autre et répondit là-dessus à la jeunesse de mon père comme auroit fait saint Louis. Quelle âme grande, forte, sainte, que les mondains ne sont pas dignes d'admirer !

Gouvernement, Je me suis tant estcudu sur le gouvernement de ces trois monarques, que je crois pouvoir me dispenser de m'y arrester beaucoup icy. On ne peut trop admirer l'adresse, la patience, la sagacité de Henry IV à Saint- Cloud à la mort d'Henry IH ; de quelle façon il s'en tira pour occuper et accoustumer ensemble ses huguenots et son nouveau parti de catholiques; comme il sçeut nager entre les uns et les autres ; tirer de chaque chef et de chaque personnage tout ce qu'il estoit possible; les suivre de l'œil et les contenir dans le cabinet, dans les camps.

Henry IV.

dans les combats ; faire ses choix et ses combinaisons avec prudence et justesse ; sçavoir tirer parti de tout, et employer chacun où il convenoit le mieux. Tels furent les fruits de son premier estât de chef de parti, qui Ta voit familiarisé par nécessité avec les hommes et qui Tavoit accoustumé à les discerner, et à sçavoir les employer où ils estoient les plus propres. C'est ce qui le fit venir à bout de deux importants chefs-d'œuvre : la paix de Vervins et TEdit de Nantes. Il sceut admirablement saisir le moment de sa conversion dans un point assés critique pour n'en perdre pas l'affection de ses huguenots, ny celle de la fameuse Elizabeth ; et dans la suitte se les conserver sans aliéner les catholiques par l'art infini qu'il eut de s'offrir toujours aux veues temporelles des Papes, qui les luy dévoua, et dont il obtint avec peu de peine l'affermissement de sa couronne par la dissolution de son mariage et la liberté d'en contracter un autre. Enfin quel coup ne porta-t-il point à l'Espagne, par les secours continuels qu'il donna à la république naissante des Provinces-Unies, sans toutesfois se brouiller avec cette couronne, ny avec les Princes catholiques, qu'il couronna enfin par celte longue trêve qu'il fit conclure entre les Provinces-Unies et l'Espagne qui les reconnut libres, et qui les conduisit à la souveraineté reconneue dans la suitte par toutte l'Europe et par l'Espagne mesme. Enfin ce Prince recueillit le fruit de tant de glorieux travaux par une paix avantageuse et profonde, qui ne fut troublée que par l'affaire du marquisat de Saluées. Celle de l'ouverture de la succession de Clèves et de Juliers à laquelle il s'estoit préparé sourdement de longue main, auroit beaucoup augmenté sa gloire et ses succès si le fatal amour de la princesse de Condé n'en eust pas terni et destourné l'entreprise que le mon»-

Ire Ravaillac l'empescha mesme de commencer. Ce qui est extresmement recommandable est qu'après tant de guerres de tant de sortes, il laissa bien des millions dans la Bastille, une puissante artillerie, des magazins remplis de tout, une Cour riche et pompeuse, des peuples aisés et heureux, enfin des trouppes bien aguerries et bien payées, avec la réputation la plus grande et la plus imposante par touttc l'Europe .

Unis XIII. Si Henry IV sçeut tirer la France de ses débris et des dernières ruines où les huguenots, et bien plus qu'eux la Ligue l'avoit plongée, et en faire un royaume riche et redouttable, Louis XIII malgré l'horreur de son éducation et les continuels attentats de sa plus intime famille en sçeut grandement profiter ; ç'avoit esté tout ce que l'art d'Henry IV avoit pu que de se rendre le maistre de tant de personnages, catholiques et huguenots , si fort accoustumés à l'estre eux-mesmes, et qu'il luy avoit faUu toujours mesnager. La déplorable régence de Marie de Médicis et le règne du mareschal d'Ancre avoienl relevé le courage de tous ces personnages des deux partis. Les restes fumants encore de la Ligue se promettoient tout de l'affection pour eux et de l'inclination abandonnée à l'Espagne de la Reine-Mère et des Italiens qui la gouvemoient, et plus encore bientost après des mesmes attachements de la jeune Reine qui l'unirent indissolublement et pour toujours à la Reine sa belle-mère qui avoit fait son mariage comme à main armée, malgré les Princes du sang et presque tous les grands.

Les huguenots qu'Henry FV avoit toujours esté obligé de mesnager, fouruissoient de places de seureté et de touttes sortes de grands avantages, par les moyens d'union et de contributions qu'ils trouvoient dans la liberté de leurs

assemblées provinciales et générales et dans leurs sinodes particuliers, avec La Rochelle, riche, marchande, presque république, et l'appuy de l'Angleterre et des autres souverains protestants. Lassés d'avoir esté tenus de court par la bonne, sage et adroitte conduittc d'Henry IV avec eux, el craignant tout du cœur espagnol des deux Reines et des restes de la Ligue qui se rendoient formidables, ils ne songèrent qu'à se le rendre aussy. Excités de plus par des chefs séditieux et des ministres qui ne Festoient pas moins, dont la qualité de pasteurs attiroit toutte la confiance de la commune et servit la politique et les veues des chefs, ces deux partis estoient l'hydre qu'il falloit abattre pour pouvoir régner en effet et acquérir les moyens de penser à résister aux ennemis du dehors. C'est ce difficile ouvrage dont on a veu plus haut que vint à bout l'espée et la teste de Louis XllI, secondé du premier ministre qu'il sceut choisir et maintenir, et que ses malheurs domestiques le forcèrent de se donner; je dis secondé et je le dis avec hardiesse, parce que sans faire icy de répétition inutile je me flatte d'avoir prouvé avec la dernière évidence que si l'humilité et le détachement de Louis XIII ne craignit pas de paroistre gouverné par Richelieu, il ne le fut en aucun temps de son règne et tint toujours lui-mesme le gou\ernail, suivant ou ne suivant pas les avis et les gousts de son premier Ministre selon qu'il les sçavoit discerner et qu'il jugeoit à propos ou de s'y rendre ou de préférer son propre sentiment.

Devenu maistre et Roy d'eftet sans avoir plus à compter avec personne en France, malgré les fréquents troubles qu'y . allumèrent les deux Reines et Gaston si longtemps héritier présomptif de la couronne, son bras et sa teste domptèrent l'Italie par le secours et la réintégration du

duc de Hantoue, et il délivra rAUemagne du joug de la Maison d'Autriche triomphante du Palatin à Prague, et abusant de son triomphe. C'est ce qu'opéra le traitté avec la Suède qui fit accourir le grand Gustave-Adolphe du fond du Nord jusqu'au Rhin, et par ses succès donner la loy à toutte l'Allemagne, que sa mort au milieu de ses triomphes ne put interrompre par les fortes et sages mesures que la France et la Suède sceurent prendre et soustenir. La révolution du Portugal fut une autre playe portée jusque dans le cœur de TEspagne, et bien au delà des mers. Je passe tout le reste bien suffisament expliqué icy, ailleurs. C'en est assés pour monstrer d'une façon évidente et le dire très modestement, que le gouvernement de Louis XIII n'est en rien inférieur à celuy d'Henry IV et est exempt des fautes remarquées dans le premier. S'il y eut plus de testes coupées sous Louis XIII que sous Henry lY et sous Louis XIV, on en a icy démonstré la justice, et l'indispensable nécessité. C'est un sang, ce qui est également véritable et horrible à dire, qui doit retomber tout entier et à plomb sur les deux Reines et sur Gaston. Cela n'est icy que trop prouvé.

Enfin la protection des Catalans et la conqueste en personne et si importante du Roussillon, de ce grand Roy tout mourant qu'il cstoit, a couronné son glorieux règne. Louis xiY. La sagesse a manifestement présidé au gouvernement de Henry IV, plus encore à celuy de Louis XllI dans un courant, l'un et l'autre, des plus difficiles conjonctures au dedans et au dehors. Que ne m'est-il permis d'en oser dire autant du gouvernement qui me reste à résumer qui a surpassé en longueur les deux précédents joints ensemble et dans les conjonctures continuellement les plus aisées et les plus heureuses, excepté les six dernières années de

la dernière guerre de Louis XIV? Il prit les resnes du gouvernement ou pluslost il crut les prendre à la mort du cardinal Mazzarin ; d'excellents ministres, les deux plus grands capitaines, leurs dignes élèves, une foule de bons officiers généraux ; d'habiles gens au dehors ; au dedans une soumission générale qui n'a fait que s'aprofondir depuis jusqu'à la dernière humiliation, quel radieux début dans la Cour la plus nombreuse, la plus brillante, la plus illustre en l'Europe dans l'admiration et l'estonnement. Il falloit en jouir et en profiter sans la faire passer dans la frayeur et dans la haine. Tel estoit aussi le plan de ces anciens grands ministres; malheureusement Louvois le devint bientost, et ce ne fut pas le sien. Il séduisit promptement un jeune Prince amoureux de la gloire, plus encore des louanges; il monstra les plus grands mais les plus funestes talents dans son département de la guerre, il anéantit tous les autres, et fit et laissa après luy une guerre continuelle contre toutte l'Europe, sous laquelle Louis XIV se vit enfin prest à périr. Ce Prince s'enferma et se rendit de très bonne heure inaccessible, par conséquent réduit à croire et à faire ce qu'il plaisoit à ses ministres, bien différents de ces anciens premiers, et de ministres qui travaillant avec luy teste à teste ne craignirent point de contredits. Je me suis tellement estendu sur les tristes, mais curieux détails de ce long règne, que je me croys dispensé de les retoucher icy etde repasser des fautes de gouvernement de touttes les sortes dont les suittes se sentiront longtemps. La plus fascheuse de touttes et la moins réparable est l'anéantissement total et radical des sujets en tout genre. C'est le fruit de l'interest et des prestiges de ministres du dernier ordre du peuple, qui vouloient exister seuls et qui y ont réussi à la perte de TEstat.

Henry FV s'estoit fait Roy et maistre autant qu^il le put. Louis XIII fut l'un et l'autre et s'en contenta sagement sans envier le rang, les fonctions, l'autorité, aux charges et aux seigneurs subordonnément à la sienne ; la distinction à la noblesse, Thonneste liberté et l'aise à tous ; en conservant partout Tordre, les degrés, et les droits et privilèges légitimes des corps et des particuliers. Louis XTV né bon, juste, raisonnable, mais séduit et enfermé par ses ministres, réduit tout le peuple pour leur complaire et dans la pensée d'en estreplus grand et plus absoleu ; et par cette confusion, tarit tous les talents et ourdit ce cahos informe sous lequel la France gémit accablée. Avant luy les lettres de cachet estoient peu connues ; elles furent commodes aux ministres et aux directeurs de conscience ; c'en fut à la fin une inondation , et s'il ne coupa qu'une teste, c'est que le chevalier de Rohan fut le seul fou qui ait conspiré sous son règne depuis la mort du cardinal Mazzarin. Enfin pour ne rien répéter d'affligeant de ce qu'on a veu icy d'un règne de surface si longuement radieuse, la maison de Mantoue et bien d'autres seront des tesmoins éternels dans les histoires, de la différence du sort des alliés de Louis XIII et de ceux de Louis XIV.

Derniers temps Finissous enfin par les derniers temps et la mort de ces

et mort de..-n* r*<*t i<

< es trois Roys. trois Prmces, non par un récit qui se trouve cy-devant fort détaillé, mais par un parallèle à cet égard et racourci Henry IV. cutrc Louis XIII ct Louis XIV, la funeste fin de Henry IV ne permettant point de l'y comprendre, mais des larmes amères et touttes les soi^tes d'indignation qui ne luy sont que trop deues et que personne ne peut luy refuser. Louis xin. J'appelle les derniers temps de Louis XHI depuis son retour de Roussillon, et pour Louis XIV depuis la mort de M. le duc de Berry, dont le droit certain à la future Ré-

gence passoit à M. le duc d'Orléans. Ce temps fut employé bien différemment par les deux monarques. Louis XIII qui ne se compta jamais pour rien, toujours et tout entier occupé de tous ses différents devoirs, ne songea qu'à profiter du peu de temps qu'il avoit à vivre, dont il estoit sans cesse averti par des douleurs cruelles, et par l'entier desseichemqnt et dépérissement de son corps, pour se préparer de plus en plus à la mort, par les soins, les sages reflexions et les mesures qu'il tâcha de prendre les plus justes, pour asseurer après luy un bon gouvernement et le balancer, et l'asseurer en sorte qu'il fust bien fortifié contre tout ce qu'il auroit pu craindre de la Reine qui devoit estre Régente, de Gaston à qui la principale autorité appartenoit après elle, enfin de la jalousie et de l'ambition des grands. C'est ce qu'on a veu icy plus haut dans un détail dont on admire encore la justesse, la précision, les veues. Il jugea que de si sages dispositions ne suffisoient pas si elles n'esloient connues et fortifiées avant sa mort de tout le poids qui y pouvoit estre ajousté pour en opérer après luy l'exécution tranquile. Il assembla donc dans sa chambre la Reine, Gaston, les Princes du sang, tout ce qui se trouva de grands et de personnes considérables, ses ministres, enfin une nombreuse dép\itation du Parlement. Le testament qui contenoit ces sages et importantes dispositions fut lu à haute voix devant cette assemblée. Cet humble Roy qui ne connoissoit d'autorité que celle de l'équité et de la raison, exigea que chacun fist ses observations et ses difficultés, ou approuvas! suivant ses lumières et sa conscience. L'admiration, le consentement fut unanime, en conséquence de quoy la députalion du Parlement receut ordre d'emporter le testament pour le faire enregistrer, comme il le fut le lendemain tout d'une voix au Parlement.

Louis xnr. Louis XIV exempt de toutle douleur jusqu'aux derniers jours de sa vie^ mais dont la saine et forte . machine s'affoiblissoit insensiblement sous le poids des années sans toutesfois rien changer en sa manière de vie ordinaire, s'en appercevoit moins que ceux qui l'approchoient dans le particulier le plus intime. Battu des malheurs de la guerre, de ses suittes après la Paix, de la perte de. ses enfants, de la Dauphine surtout qui faisoit tout son amusement et la seule dont il n'ait pu se consoler, il estoit devenu indifférent à bien des choses et de TEstat et de sa cour, auxquelles il avoit toujours esté fort sensible ; il ne songeoit plus qu'au repos, à écarter et à laisser tomber tout ce qui pouvoit l'importuner ou l'engager, et laissoit plus que jamais tout faire à ses ministres et plus à découvert. Il estoit donc fort éloigné de penser à aucunes dispositions pour après luy. L'idée que cela représente ne pouvoit luy estre agréable ; tout travail lui respugnoit. Dans le fonds il estoit peu touché de ce qui arriveroit après luy, et outre qu'il estoit uniquement personnel , il estoit dégousté de tout par les malheurs qui avoient fait fondre sous ses yeux ses projets et ses espérances avec ses enfants dont il ne luy en restoit plus qu'un dans l'âge le plus tendre. Enfin ce qui s'estoit passé avant luy le persuadoit de l'inutilité des dispositions qu'il feroit, et estre désobéi quoiqu'après sa mort révoltoit cette autorité sans bornes dont il estoit idolastre. Il l'estoit au point et tellement personnel qu'il n'y avoit homme qui eust osé prononcer devant luy le motd'Estat, le bien de l'Estat, l'interest de TEstat : à ce langage si naturel et si usité jusqu'à luy, il en avoit substitué un autre, le service du Roy, l'intérest du Roy, l'honneur du Roy ; en un mot toujours le Roy et jamais l'Estat. Tels furent les obstacles que le duc du Maine et Mme de Mainte-

non eurent à vaincre. On a veu cy-dessus avec quel art ils s'y prirent pour forcer ces barricades ; je m'espargneray la douleur de rentrer icy dans de si estranges détails* Ils rappellent bien clairement ce qui est si excellemment marqué dans les Livres sapientiaux, des hommes qui s'abandonnent à des femmes de mauvaise vie, et ce qui est dit des bastards adultérins. Ils arrachèrent enfin pièce à pièce tout ce qu'ils voulurent de ce pauvre Prince, malgré luy et à tel point qu'il n'en put contenir son despit jusques à l'avoir marqué avec les expressions les plus dures, au premier Président et au Procureur général en leur remettant ce testament si violemment extorqué ; et le lendemain encore en s'en plaignant à la Reine d'Angleterre. C'est aussy ce qui a esté icy détaillé plus haut. Il n'est pas besoin d'avoir recours à l'éloquence pour comparaison des

^* ^ * * dernières

faire sentir l'entière différence du testament et des der- disposiuons du nières dispositions de Louis XIII et Louis XIY. Elle est si frappante qu'on en est effrayé. Celles du père tout pour l'Estat, son bon gouvernement, sa tranquilité, sa paix intérieure; celles du fils uniquement pour Mme de Maintenon et pour porter le duc du Maine au dernier point de grandeur et de puissance, au mépris de touttes les loix divines et humaines, aux dépends de l'éducation de son arrière petit-fils son successeur, aux dépends de l'Estat exposé aux plus affreux désordres ; un Régent anéanti, une éducation et un conseil de Régence composés uniquement et manifestement pour le règne absolu du duc du Maine. Enfin, comme si ce n*eust pas esté assés, un codicile qui mettoit touttes les forces de la Cour et de Paris enlre les mainsdu duc du Maine et qui livroit le duc d'Orléans Régent à sa mercy. Aussy l'ouvrage de lumière ful-il rendu public et unanimement approuvé dans la chambre de Louis XIII

et enregistré après tout d'une voix au Parlement; et l'ouvrage de ténèbres demeura soigneusement enseveli sous le dernier secret jusqu'après la mort de Louis XIY.

Louis XIII ayant pourveu au gouvernement du Royaume avec tant de prévoyance et de sagesse, ne voulut plus s^occuper que de Dieu ; s'il parla depuis à quelques personnes fort distinguées ou fort privées, ce ne fut que courtement : aux uns pour leur monstrer le néant du monde par Testât où ils le voyoient, aux autres pour les exhorter à se convertir et à ne pas attendre au dernier jour ; enfin à quelques seigneurs huguenots, au mareschal de Chastillon par exemple, pour les exhorter vivement à rentrer dans le sein de l'Église hors laquelle il n'y a point de salut.

On a veu cy-dessus que telle ne fut pas l'occupation de Louis XIV alité, ny de ses derniers jours ; qu'il fit alors ou se laissa arracher ce pernicieux codicile; qu'il le signa dans l'instant immédiat qu'il venoit de recevoir le Saint Viatique ; qu'aussytost après il parla à M. le duc d'Orléans, l'asseura qu'il ne trouveroit rien dans son testament qui pust luy faire de peine, et dans le peu qu'il l'entretint ce fut toujours comme celuy qui alloit estre le maistre du Royaume et de son successeur. On a veu aussy que cela fut court, qu'il fit après raprocher Mme de Maintenon et le duc du Maine qu'il retint fort longtemps.

En vérité le contraste est terrible ; je me garderay bien de le paraphraser. Quelle pénitence du scandale de sa vie, et la divine eucharistie presqu'encore sur les lèvres, signer un pareil codicile et tenir tout de suitte des propos à son neveu si estrangement opposés aux dispositions de son testament et encore plus du codicile où sa signature n'estoit pas encore seiche ! Gomment enfin ajuster ces choses avec les prières continuelles, pleines de soumission

à Dieti et de détachement, qui l'occupèrent toujours jour et nuit quand il se trou voit seul et libre.

Louis Xin fut sans cesse assisté de trois des plus sçavants et des plus pieux évesques par lesquels il fut administré, et par de doctes et de saints prêtres qui ne le quittèrent pas un moment, qui tous sans interests, sans veues humaines ne s'occupèrent purement que de leur ministère, et de s'édifier des saints et des grands sentiments de ce juste mourant.

On a veu cy-dcssus que l'obsession et la séduction fut toutte l'assistance que Louis XIV receut de ce peu d'ambitieux et d'intéressés rendus maistres de sa chambre et de sa personne, que tous l'abandonnèrent dès qu'ils en eurent tiré ce qu'ils s'estoient proposé, et paré avec la plus scandaleuse tromperie les scrupules et l'action la plus chrestienne; que dans cet abandon la messe fut oubliée ; que ce pauvre Prince demanda souvent en vain son confesseur qui n'estoit suppléé par nul autre ecclésiastique dans des moments si prétieux, et que lorsqu'enfln ce confesseur venoit ce n'estoit que pour un instant. Et pour finir un article si triste que je me haste d'effleurer seulement, de quelle main Louis XIV receut-il ses derniers sacrements et les derniers secours de l'Eglise? Ce contraste avec le Roy son père est quelque chose de bien effrayant.

La seule chose qui puisse estre comparée dans la fin de ces deux monarques est la fermeté, la tranquilité, la patience, l'inallérable paix avec lesquelles ils virent, ils goustèrent, ils attendirent la mort, le père à la fleur de son âge dans de longues et cruelles douleurs ; le fils dans la plus heureuse vieillesse, sans douleurs jusque tout à lafin, alors mesme rares et modérées. On apperçoit sans peine la

cause de cette tranquilité, de celte paix d'un juste dont tous les moments de la vie occupés uniquement de ses devoirs, n'ont esté qu'un sacrifice continuel à Dieu, dont la miséricorde ne lu y laisse que la crainte nécessaire pour soustenir son humilité, et couronne en luy ses dons par la confiance qu'il luy donne, par ce détachement et par cette ardente charité qui ne souhaitte, qui ne respire que sa délivrance et pour aller jouir éternellement de Dieu.

La paix et la confiance de Louis XIV est plus difficile à comprendre. 11 faut trembler, admirer, espérer, prier et se perdre dans le plus profond silence.

Mais quel rayon divin sur Louis XIII mourant, que cette prophétie qu'il fit la] veille de sa mort de la bataille de Rocroy, si claire, si juste, si précise en si peu de mots si distincts, si hors de toutte apparence, si estrangère à ce qui l'occupoit tout entier, à ce qui se disoit devant luy, si subitement et si grandement vérifiée ! Quelles arrhes de Ja gloire qui luy estoit préparée, dont il plut à Dieu d'honorer l'humilité prodigieuse de son serviteur, de son juste, et d'en rendre témoin le prince de Condé à qui le saint monarque l'adressa, et tout ce qui estoit dans sa chambre. Te Deum laudamus, etc....

Conclusion. n , j x • • i> • i •

corn- Concluons donc, et je crois 1 avoir bien prouve, que

l'excellente et heureuse éducation de Henry IV, l'énorme et barbare éducation de Louis XIII, la douce mais mauvaise éducation de Louis XIV ne peuvent estre comparées, non plus que leur position lorsque chacun d'eux a pris les resnes du gouvernement ;

Que Henry IV a tout deu à ses maistres, à la nécessité, à son premier estât de chef de parti ;

Que Louis XHI, à qui rien n'a manqué pour estre uniquement un parfait automate, a tout deu à sa volonté, à sa

mencements.

valeur, à son application, à ses talents, et malgré tout à soy-mesme ;

Que Louis XIV a deu ce qu'il a monstre au rafinement, à la grandeur, à l'éclat de la plus brillante cour, la plus galante, la plus polie, et au commerce des seigneurs, des ministres et des dames qui avoient le plus d'esprit, aux grâces infinies et à l'imposante majesté de sa figure incomparable ;

Que Henry IV n'a esté qu'importuné de sa sœur et de sa dernière espouse, et point embarrassé. J'obmets la première espouse; il y avoit longtemps qu'ils n'avoient aucune sorte de commerce ensemble lorsque Henry IV parvint à la couronne, et ils ne se sont reveus que depuis le second mariage de Henry IV et toujours très honnestement ensemble depuis, sans qu'elle se soit jamais meslée de rien;

Que Louis XIII a sans cesse et plus gratuittement qu'il n'est possible de le penser, et dès av^nt la mort d'Henry FV jusqu'à la sienne, éprouvé les plus cstranges horreurs de sa mère, de son frère dès qu'il commença à paroistre, de son espouse dès le moment qu'il fut marié, des complots personnels les plus horribles et les plus funestes complots d'Estat;

Que Louis XTV dès sapremière jeunesse, jusqu'à sa mort a pour le moins esté aussy absolument Roy de sa famille, que des plus soumis de ses sujets. Cette position de la plus intime famille de ces trois roys est encore ce qui ne se peut comparer ;

Que Henry IV estoit homme fait à tout, formé à la guerre, aux affaires, aux intrigues et à tout, quand la couronne luy échut à la mort d'Henry Ifl dans les conjonctures les plus difficiles;

Que Louis XIII n'avoit pour ainsy dire jamais veu la

414 PARâUËLE

lumière du jour, et ne connoissoit que des visages encore en petit nombre; enfin qu'on ne luy avoit pas monstre à lire, ny permis quoy que ce fust, lorsqu'à seize ans il sortit du sépulcre dans lequel il avoit esté soigneusement scellé, quand Luynes l'en tira par la mort du mareschal d'Ancre et l'éloignement de la Reine-Mère le mesme jour, et qu'il prit à seize ans les resnes du Gouvernement dans les conjonctures les plus délicates ;

Que Louis XIV prit les resnes du Gouvernement à vingt ans et demi, desjà formé au monde, dans la Cour la plus galante, la plus spirituelle, la plus brillante, qui malgré la politique de son éducation, avoit veu et ouï parler d'affaires importantes dans les troubles de sa jeunesse qui avoient dépassé sa minorité. Il connoissoit donc ses excellents ministres et ce qu'il y avoit de principal en hommes et en femmes par le commerce, ou pour en avoir ouï parler souvent. D'ailleurs un,e mère alors qui ne songeoit plus qu'à luy plaire et à l'instruire dans les conjonctures de Cour et d'Estat les plus heureuses, une profonde paix el glorieusement concleue à Osnabruch et à Munster, puis aux Pyrénées : fruits des travaux et du sage gouvernement de son père qui sceut s'aider si utilement des Suédois ; Mœurs Que les mœurs de Henry IV se sentirent toutte sa vie de

la licence des premiers temps, de sa situation de chef de parti, nourri dans le bruit des armes, la licence des camps et de la Cour la plus corrompue où il fut quelque temps comme prisonnier; que ce penchant à l'amour le jetta souvent dans de fascheux inconvénients^ puis dans des violences et dans des foiblesses dont les unes luy coustèrent cher, les autres mirent sa personne, son fils, soa royaume dans le dernier péril ; luy voyant tout, tout rendeu public, sans avoir pu se déprendre d'un si funeste amour. Sa

passion surannée pour la princesse de Condé, son éclat et tout ce qui en alloit suivre s'il eust vescu plus longtemps, enfin le brisement de tout obstacle, de touttes loix, de touttes reigles pour la grandeur de ses bastards; son inconcevable foiblesse pour la duchesse de Guise, pour le duc de Mayenne ; sa haisne et cette mesme foiblesse pour leurs enfants qui ne le ménageoient pas, pour le mareschal de Bouillon qu'il avoit créé et qui ne cessa depuis de conspirer contre luy et contre le Roy son fils par les plus dangereux complots au dedans et au dehors ; sa jalousie de valeur et de faits d'armes contre le mareschal de Biron et d'autres de ses capitaines, et contre les grands capitaines estrangers ; enfin ses grâces et sa bourse toujours ouverte à ses ennemis pour se les réconcilier, et fermée à ses plus asseurés serviteurs, si on en croit Mme de Rohan sa bonne amie. La disgrâce et la pauvreté de Sancy est un fascheux trait en ce genre ;

Que les mœurs en tout genre de Louis XŒ seroient Mœars încompauniques sur le trosne François sans saint Louis, depuis sa de Louis xiii. naissance jusqu'à sa mort et seront en exemple, en admiration, je dirois volontiers en frayeur à la postérité la plus reculée ;

Que celles de Louis XIY n'ont pas esté meilleures ny comparaison des plus exemptes de violence que celles d'Henry IV avec d'Henry iv et de lesquelles on peut les comparer. On a veu cy-dessus quelles furent celles d'Henry lY à l'égard du mary de Gabrielle d'Estrées, qu'il força à se laisser démarier pour se démarier luy-mesme et couronner Gabrielle et les enfants dé leur amour ; et ses promesses de mariage à cette belle, puis à la Marquise de Vemeuil qui pensèrent renverser l'Estat. Louis XIY n'eut pas les mesmes occasions, mais il fit trembler la Reine sa mère et le cardinal Mazzarin par son

amour pour la Mancini qu'il vouloit absolument espouser^ et rompre le mariage d'Espagne d'où dëpendoit la paix des Pyrénées, en sorte que la Reine et le Cardinal eurent des peines infinies à le gaigneretà le déterminer. L'enlèvement violent de Mme de Montespan à son mary répond à la violence faitte au mary de Gabrielle, et si la première ne fut pas poussée aussy loin, c'est que Louis XIV, si grandement et si vertueusement marié, ne put jamais penser à répudier la Reine pour espouser Mme de Montespan. Du reste il n'eut pas moins de maistresses déclarées que Henry lY, sans les passades comme luy, et ne leur fut pas moins prodigue; et si Henry FV rompit le premier les barrières des loix en faveur de ses bastards, par quels débris de raison, de politique, d'honnesteté publique, et de touttes les loix divines et humaines, ne tira-t-il pas du fond du néant ses bastards doublement adultérins pour en souiller tout son sang légitime jusqu'au plus proche et avec la violence la plus publique; pour les porter après par les degrés jusqu'alors les plus inconnus, à la parité des Princes du sang et à l'habileté de succéder à la couronne : à la couronne, dis-je, dont il ne pouvoit disposer en aucun cas, ny seul, parce que nos Roy s n'en sont pas propriétaires, et qu'ils n'y sont appelles que par la substitution establie d'aisné en aisné, à l'auguste Maison tant qu'il en subsistera un masle légitime.

Si l'éclipsé de Centras après la victoire, et d'autres échapées ont esté reprochées à Henry IV, le retour si domageablement précipité de la dernière campagne d'Hollande, de plusieurs[autres, enfin]de la dernière de Louis XIV, ne font pas une moindre ombre à ce Monarque qui en ce genre ne Ta pas compensée des traits d'Henry IV si lumineux et si brillants. Ces deux Princes ont terminé la carrière de

leurs amours par les deux extrémités les plus opposées : l'amour de la princesse de Condé et tout ce qui en alloit suivre, sans les furies qui assassinèrent ce grand monarque, et le profond et déplorable abysme qui engloutit Louis XIV par son mariage et ses suittes avec la Scarron. Quant h l'amitié, au souvenir des services, ce n'estre que personnel , je ne scay qui des deux l'emporta. Henry IV au moins y monstra pour l'ordinaire plus d'onction et d'adresse;

Que si Henry IV excella en faits d'armes, en conduitte, Miuiaire en capacité, en vertus militaires il y avoît esté formé par les plus grands maistres et les plus intéressés à en faire un très grand capitaine et par son estât si long de chef de parti, par la nécessité et par une expérience continuelle qui l'y rendit consommé en un âge meur, à la mort d'Henry III ;

Que Louis XIII ne luy fut inférieur en rien en ce genre, comparaison mi-

litairB de

avec cette différence immense qu'il ignoroit tout jusqu'aux Henry iv et de idées des choses lorsqu'à seize ans il prit les resnes du gouvernement ; et que lorsque tost après il fit ses premières armes, bien loin d'y estre aidé et instruit par ses capitaines, aucun n'osa s'approcher de luy dans la crainte du conestable de Luynes qui n'en sçavoit pas assés pour l'y former, et qui en avoit encore moins la volonté. Ce fut donc à soymesme que le jeune monarque deut tout, à sa valeur, à sa volonté, à son application à s'instruire, à voir faire de près, et après la mort du conestable à faire parler ses généraux , à raisonner avec des officiers distingués dans les différentes parties de la guerre, à discerner les différents avis, à peser tout, et à s'acquérir une expérience personnelle par tout voir de près et se trouver partout. On a veu icy en son lieu les faits d'armes et la conduitte militaire d'Henry IV et de Louis XHI; celle des combats du père et leur extresme

brillant ne Tauroient peut-estre pas exempté de jalousie s'il avoit pu voir la prise des isles de La Rochelle et le Pas de Suze. Je ne sais mesrae si ses fameux et périlleux sièges luy eussent laissé voir de bon œil celuy de La Rochelle si supérieur en tout à tant d'autres dangereux et importants faits en personne et conduits avec tant de valeur, de science et de gloire par le roy son fils. Ce sont deux héros bien reconnus pour tels, car le sublime du courage et la capacité militaire ne fut jamais disputée à Louis XUI. Je me gardeiay donc bien d*oser prononcer entre eux deux ; mais sans le faire je demande du moins cette équité qu'on se souvienne des grands maistres, des conjonctures, des nécessités qui ont formé Henry IV aux armes, et que Louis XIÏÏ destitué de tout secours et pis encore en tous genres et singulièrement en armes, s'y est formé luy-mesme et n'y a eu d'autres maistres que soy; Louis XIV. Que Louis XIV est demeuré infiniment éloigné de Henry IV et de Louis XUI en tout genre militaire. Cette assertion n'a pas besoin de preuve, malgré tant de brillant et de conquestes, bien éloigné toutesfois de la modestie, de l'humilité, de l'oubli de gloire, d'exploits et de talents de Louis XIII, mais supérieur de bien loin à Henry IV en jalousie de réputation et en trophées sans nombre et de touttes les sortes ; (i^uverneraent Que Heurv IV a dorieuscment laissé en doutte s'il fut

(i Henry IV exquis j o

mais avec plus grand Capitaine ou plus grand rov. L adresse et la

«les foiblesses et jt o j ^

des fautes sagacité de son début à Saint-Cloud, sa vaillante industrie

considérables. . , • x a* ^ii^

à occuper ses trouppes par une guerre vive et contmuelle pour accoustumer ensemble ses huguenots et les catholiques quilereconneurent et le servirent; sa sage accortise dans le maniement des grands de son parti et pour ramener à luy ceux du parti de la Ligue ; ce fin et juste discerne-

ment qui luy fit saisir le moment de sa conversion et s'applanir la possession effective de la couronne sans s'aliéner les huguenots du dedans ny les protestants du dehors ; la justesse de ses choix pour son conseil, pour envoyer dans les pais estrangers, pour conclure la paix de Vervins, pour composer et faire passer l'Édit de Nantes ; sa singulière prudence à obliger solidement les Papes et les Princes protestants; son adresse incomparable à soustenir de ses trouppes, de son argent et de ses conseils la république naissante des Provinces-Unies, en pleine paix avec l'Espagne sans toutesfois l'altérer, et couronner ce grand ouvrage par la longue trêve dont il eut tout Thonneur, qui la rendit indépendante et bientost après souveraine. Ce sont les merveilles qu'on ne peut trop admirer, non plus que sa manière de traitter ses affaires avec ses ministres, d'entretenir ceux qu'il envoyoit dehors et qui en revenoient, les grands, les personnages, les officiers distingués par leurs talents ou par leurs actions, surtout les gens de parti, d'attachements d'inclinations différentes, et se garder ainsy 4 d'ignorance,de pièges, d'estre gouverné et tenir ses ministres en bride, et tous les autres gens considérables en raison* Toutesfois ce grand Roy ne fut pas exempt de fautes et de foiblesses indépendament de celles où l'amour le jetta, et qu'on a veues icy ailleurs. La conférence et les suittes de la conférence de Fontainebleau entre le Cardinal du Perron et du Plessis Mornay ne luy peut estre pardonnée, ny l'affaire du marquisat de Saluées dans touttes ses diverses parties, ses suittes, son estendeue et son succès ;

Que Louis XIII n'a pas esté moins grand roy que i-ouis xiii. Henry IV et n'a pas opéré moins de grandes choses. N'ou- ^''7ouvirne. "^^ blions pas de remarquer la différence de l'âge, de l'instruc- ^fJeiliSnL^

420 PAHALLÈLE

tioii, de l'expérience qui luy ont entièrement manqué et plus que manqué ; que Henry IV a eus si complettement, lorsque tous deux ont pris les resnes du gouvernement. Louis XIII enfoui comme dans un sépulclire depuis sa naissance et jusqu'à la mort du mareschal d'Ancre, scellé dans l'ignorance la plus profonde de gens et de choses mesme les plus communes, passa tout d'un coup du fond de ces ténèbres dans le plus grand jour et le plus éblouissant par un libérateur qui n'avoit ny la capacité ny encore moins la volonté de l'instruire, ny de le laisser instruire. Ajoutons l'énormité de ce qu'il eut de plus intimement proche, et on sentira tout ce qu'il eut à percer, à surmonter pour se former luy-mesme au gouvernement et de quels talents naturels il fut doué pour n'avoir deu tout ce qu'il fut qu'à soy-mesme. Je croys avoir mis dans un assés grand jour la nécessité où il fut de faire un premier ministre, l'excellence (le son choix, sa sage fermeté à le soustenir, comment il sccut bien s'en servir sans en avoir jamais esté gouverné ny par autres, en grandes ny en petites choses, pour n'avoir pas besoin d'en rien répéter icy. Je me flatte encore d'avoir si bien prouvé son extrême délicatesse sur les devoirs de fils, de frère, de mary et de Roy, et sur la justice et la nécessité des testes coupées de son règne, que je n'ay pas besoin d'en aporter icy de preuves nouvelles. Disons avec la confiance que donne la vérité, qu'il faut une grande et bien singulière justesse de main pour tenir le timon au milieu de tant de Princes et de grands si appuyés au dehors et au dedans, une manière d'Estat dans son Estât, uni, lié, hérissé de places fortes, soustenu des Princes protestants au dehors, et au dedans par des chefs également habiles, factieux, establis et appuyés; enfin au milieu des plus dangereuses factions toujours

renaissantes et des plus estranges complots dont l'âme, la source, la nourriture résidoient dans sa mère, son espouse, et son frère vingt ans son présomptif héritier.

Si du dedans on passe au dehors, on trouve ce mesme duc de Savoye qui s'estoit mocqué jusqu'au bout d'Henry IV, soustenu par toutte la Maison d'Autriche, pour dépouiller entièrement le duc de Mantoue, se faire le dictateur de l'Italie, en tenir à jamais la porte fermée à la France, et en conserver d'ouvertes chez elle pour poursuivre ses anciens desseins: en mesme temps l'Empereur devenu Roy et plus que Roy absolu de l'Allemagne par la bataille de Prague, et l'exemple effrayant du Palatin. Enfin l'Angleterre, laissant paisiblement opprimer son gendre, puis son beau-frère, toutte occupée à profiter de La Rochelle pour perpétuer les troubles intérieurs et favoriser l'Espagne pour entrer en Picardie. Ce groupe estonne, il effraye; c'est pourtant de quoy Louis XIII vint à bout. Son espée désarma les huguenots; fil tomber La Rochelle, touttes leurs places de seureté, les réduisit à la condition de sujets, abatit leurs chefs, brisa leurs unions estrangères. Aussytost après il vola au secours de Mantoue, empoisonna ce vieux serpent de l'excès de sa gloire, rendit la liberté à l'Italie par le traitté de Quérasque, et mit aussytost après un frein à la puissance et aux succès de l'Empereur par le traitté avec la Suède, les victoires du grand Gustave- Adolphe et l'art incomparable de sousjenir de si grandes choses avec les Suédois, après la mort de leur héros au milieu de ses triomphes , repousser les Espagnols plus avant que chez eux, leur faire perdre le Portugal et couronner tant de grandes choses par la conqueste du Roussillon en personne ; plus que tout, s'eslre fait Roy chez soy

sans plus avoir à y compter avec personne et y estre Roy modéré juste, père de ses sujets de tout rang et de tout ordre ; et parmi tant de complots et de guerres civiles et estrangères, laisser son peuple à son aise, tranquile, heureux, sous Tabri de la protection et de la barrière des loix que ce grand Prince aima, honora, protégea et n'enfreignit jamais. Que Ton compare maintenant ce gouvernement avec celuy de Henry IV, leurs positions, leurs difficultés. Si je n'ose prononcer entre les deux, du moins ay-je lieu d'espérer que je n'en ay point la sentence à craindre, ny de fautes et de foiblesses à entendre reprocher à cet admirable gouvernement.

Louis XIV. Que le respect profond que je conserve pour Louis XIV sous lequel j'ay si longtemps vescu et que j'ay veu de si près, m'arreste sur un gouvernement d'écorce si brillante, de fond si destructif, si hérissé de si grandes fauttes, jamais le sien, toujaurs celuy de ses ministres, au choix de la pluspart desquels, et de ses favoris autant qu'ils en ont pu avoir le nom, il n'a pas esté plus heureux qu'en celuy des lieux où il s'est plu à prodiguer tant de trésors. Je me contente donc de dire pour céder à la vérité trop connue, que ce gouvernement ne peut entrer iavec pas un des deux précédents en aucune sorte de comparaison ; Derniers temps Que la mort d'Hcurv IV uc laisse que de l'horreur eît des

et mort ^ ^ . /

de Henry IV. larmcs, dc l'cstonnement du précipice où sa passion pour la princesse de Condé Talloit engager, de justes regrets de ce que ses jours furent tranchés au moment qu'il partoit pour l'exécution la .mieux concertée et préparée, à l'occasion de l'ouverture de la succession de Saxe et de Juliers ;

De Louis XIII. Que Ics dcmiers temps de Louis XIII tout occupés parmi

des douleurs aiguës et continuelles de pourvoir au bonheur, à la tranquilité de la cour et de son royaume, et sa précieuse mort à la fleur de son âge, sont encore s'il se peut plus admirables que sa vie, dont ils furent la suitte naturelle et le glorieux couronnement. Ce soin de réfléchir à tout, de peser, de balancer tout, de n'oublier rien, de pourvoir à tout; cette humble paix, ce sincère détachement de tout soy-mesme, ce vray mépris du monde et de sa gloire, cette prudence d'exposer ses dispositions en public et de vouloir que chacun en dise son avis sans contrainte; ne vouloir plus après estre distrait par rien pour consommer plus saintement son sacrifice : quelle fermeté d'âme, quelle grandeur de courage, quelle aimable paix, quels élans d'espérance et de désir d'aller à Dieu ! Eh sur <|uels fondements solides, sur quels appuys des dons de Dieu qu'il n'avoit pas receus en vain ! Mais quel éclat de gloire qui ratifie sa juste espérance aux yeux de tous, quel rayon divin qui le fait tout à coup clairement prophétiser. Quelle sublime distinction il a plu à Dieu de faire de son juste en ce dernier passage, et de luy confirmer miraculeusement ce nom si grand, si rare qu'il avoit sans cesse si bien mérité ;

Que les derniers temps et la mort de Louis XIV concen- De Louis xiv. trent le cœur par leur contraste, leur comparaison avec ce qu'on vient de voir de la fin bien heureuse de Louis XIII. En proye aux manèges, à l'obsession, aux duretés, à la tiranie d'une ignominieuse espouse et d'un bastard doublement adultérin , auquel il ne manqua que du courage pour estre plus dangereux et plus heureux que les Guises. Us luy arrachèrent peu à peu et jusqu'à ses derniers jours, de quoy faire de ce bastard en attendant mieux, le Gromwel de la régence. Le successeur, l'Estat

dont il ne fit pas la plus légère mention, le régent surtout luy furent sacrifiés, et pour qu'il n'y manquast rien à son IVère après luy qui n'y pensa jamais. Aussy se gardèrentils bien de laisser voir de telles dispositions; ils les enveloppèrent des plus épaisses ténèbres et de touttes les seuretés qu'ils purent imaginer. Les derniers propos du Roy à M. le duc d'Orléans, pour ne pas dire les seuls, en sortant de communier en viatique, et de signer tout de suitte un énorme codicile, furent bien contradictoires à des paroles de vérité. On gémit sur son assistance spirituelle et les derniers abus de ces ambitions. On est indigné de la désertion de Tinfàme espouse, du factieux bastard pour le nommer modérément, des deux cardinaux et du confesseur dès qu'ils n'eurent plus rien à tirer de ce Roy mourant, mais qui dura encore quelques jours, qui demanda cette femme pour en estre abandonné une seconde fois ; et souvent inutilement son confesseur qui n'estoit suppléé d'aucun autre ecclésiastique et qui revenoit rarement et pour des instants. Parmi tout cela mesme fermeté d'âme que le Roy son père, mesme mépris du monde, mesme détachement de soy, mesme regard fixe de la mort si prochaine, mesme foy, mesme espérance, mesme tranquilité, mesme patience, mais presque sans douleur; enfin mesme confiance et mesme paix. Heureux toutesfois si des dispositions si consolantes avoient eu les mesmes fondements que celles du Roy son père ! L'estat où il laissa ses sujets et son peuple ne ressembla en rien à celuy où Henry IV et Louis XUl les avoient laissés.

Enfin c'est maintenant au lecteur à porter un jugement éclairé et équitable entre Henry le Grand, Louis le Juste et Louis XIV qui au moins dans les derniers temps de sa

vie, a si bien mérité le nom de Grand par la magnanimité incomparable dont il a porté les plus cuisants malheurs d'Ëstat et de famille ; au lecteur, dis-je, à estre persuadé que la vérité la plus exacte a conduit icy tous les traits de ma plume et a sans cesse dominé ma juste rcconnoissance, plus encore s'il se peut tous mes autres sentiments.

FlI^ DU PARALLELE DES TROIS ROIS

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