VI AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR
vilège unissait la verve la plus piquante à la patience d'un bénédictin. Enfin il se laissait volontiers aller au courant de ses impressions et de ses pensées, et dans la rapidité habituelle de sa plume il lui arrivait fréquemment de négliger les formes du style en ne s'attachant qu'à la réalité des choses. De là naissaient parfois une certaine diffusion et des redites ; s'inquiétant peu de se répéter et d'allonger son discours tant qu'il n'avait pas suffisamment à son gré rendu l'expression de sa pensée, mis en relief ses sentiments et gravé avec tous ses reflets la physionomie des personnages qu'il s'était proposé de peindre. C'est bien de Saint-Simon que Ion peut dire qu'il n'avait pas le temps d'être court; le loisir lui manquait de même pour avoir du talent. Il avançait dans son œuvre sans s'y reposer jamais pour la revoir, la polir ou l'abréger ; grand artiste de nature, il a peu de souci des ressources et des procédés de l'art que l'étude enseigne.
Dans les belles pages qui sont comme l'épilogue de ses Mémoires, il s'explique lui-même* sur les
1. « Dirois-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de Tobscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être même de quelques répétitions? J'ai senti ces défauts; je n'ai pu les éviter,
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reproches qui pourraient être adressés à sa manière
d'écrire, en homme qui s'y connaît et serait en droit de répondre à la critique par ce mot de Pascal : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence. »
Le grand écrivain des Mémoires se retrouve avec ses mérites et ses défauts dans le Parallèle. On peut juger à certaines négligences, aussi bien que par ce qu'il dit des motifs qui le pressèrent de l'écrire, qu'il le composa tout d'une haleine, en se hâtant comme un homme qui ne se serait pas pardonné de quitter la vie sans s'être efforcé de replacer à son rang l'auguste bienfaiteur de sa famille, le roi qui s'était uniquement dévoué au bien de l'État. Cette œuvre tardive atteste que Saint-Simon n'avait rien perdu dans son âge avancé de ces qualités d'âme et d'esprit qu'il appelle le sentiment et le nerf et qu'il signale comme celles qui étaient particulièrement insupportables à Louis XIV. Il y a des gens qui naissent vieux et le demeurent du commencement à la
emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique ; je n'ai pu me défaire d'écrire rapidement ; de rendre mon style plus correct et plus agréable en le corrigeant, ce seroit refondre tout l'ouvrage et ce tratail passeroit mes forces; il coHrroit risque d'être ingrat. Pour bien corriger ce qu'on a écrit, il faut savoir bien écrire ; on verra aisément ici que je n'ai pas dû m'en piquer. Je n'ai songé qu'à l'exactitude et à la vérité. » Tome XDk , p. 2î!4. Édit. in-12.
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fin. Saint-Simon était né jeune et il resta toute sa vie jeune dans ses sentiments et ses impressions, dans le coloris de son imagination, dans son amour du juste et du vrai qui lui rendait impossible de garder la neutralité entre le bien et le mal; dans sa piété aussi éclairée que sincère qui s'unissait à sa haute et libre raison pour la raffermir et réchauffer son âme, comme un flambleau qui ne s'éteignait jamais.
Saint-Simon, dès qu'il fut mieux connu par la publication encore incomplète pourtant de ses Mémoires, excita d'abord une certaine surprise , puis un intérêt mêlé d'admiration. Mais comme toute gloire a son revers, la sienne ne tarda pas à susciter des contradicteurs : on a prétendu le surprendre en flagrant délit de volontaire injustice .envers la plupart des personnages dont sa plume a dessiné le portrait, et on l'a représenté comme obéissant le plus souvent à l'inspiration de la haine ou d'une méchante misanthropie. Ce reproche ne nous paraît pas fondé ; en l'étudiant dans ses écrits, et d'après la maxime pour lui si vraie que le style est l'homme, nous n'y trouvons la trace d'aucun mauvais et bas sentiment. 11 n'est pas misanthrope; mais doué du
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sens moral le plus exquis, il en a toute la sensi' bilité, la clairvoyance et quelquefois les ardentes susceptibilités. Emporté par le sentiment qui l'inspire, il est enclin à exagérer la force de ses expressions, mais il ne déclame jamais ; il reste toujours vrai et sincère, alors même qu'il semble entraîné par sa passion au delà de la vérité, et Ton pourrait dire que les portraits qu'il trace en bien ou en mal, ne sont un peu chargés que pour en faire mieux ressortir la ressemblance.
En écrivant le Parallèle^ Saint-Simon ne se borne pas à comparer et à commenter les faits alors entrés dans le domaine de l'histoire. Fidèle à sa vocation d'historiographe, il met en lumière, chemin faisant, des détails anecdotiques, des récits qui peuvent contribuer à éclairer d'un jour nouveau plus d'un événement, plus d'un caractère incomplètement ou inexactement connu. Sans nous étendre à ce sujet au delà des étroites limites que nous impose l'urgence de cette publication, nous croyons devoir nous arrêter sur deux documents dont Saint-Simon avait puisé les éléments dans les entretiens de son père : l'un relatif à l'affaire du Pas de Suse, où
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Louis XIII fit preuve d'une vaillante et calme intrépidité; l'autre qui raconte la journée des dupes. Lorsque commençant, il y a bientôt douze ans, la recherche des Papiers de Saint-Simon, nous rencontrâmes le Manuscrit du Parallèle et que nous eûmes la grande satisfaction d'en prendre lecture, nous reconnûmes ces deux récits pour les avoir déjà lus dans la Revue des Deux Mondes; mais celui de la fameuse journée nous arrêta avec tout l'attrait d'une première révélation. Il nous faisait assister comme à un spectacle réel et vivant, tant on y distingue avec une netteté saisissante dans tous les détails essentiels le jeu et la physionomie des personnages. Rien n'y est perdu pour l'instruction du lecteur que charme l'intérêt piquant du récit et que persuade l'accent de vérité dont chacun de ces détails porte l'empreinte. Enfin il nous semblait entendre cet autre merveilleux écrivain dont la plume malicieuse et intarissable comme celle de Saint-Simon, mais pins indulgente et plus correcte dans son aimable originalité, a laissé comme la sienne une trace immortelle dans notre littérature nationale. Mme de Sévigné, dont le rapprochement s'était aussitôt présenté à notre pensée, eût été en effet seule
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capable de raconter aussi bien ce mémorable incident où la fortune de Richelieu courait le risque de succomber et dont les suites auraient pu être si graves pour le règne de Louis XIII.
En confrontant sur le Manuscrit du Parallèle le texte de ces deux récits avec celui publié en 1834 par la Revw des DeuxMondes^ nous constatâmes des différences notables, surtout pour la relation de la journée des dupes. Ces différences qui sont nombreuses et portent sur des points de détail, attestent que Saint-Simon avait revu avec beaucoup de soin sa rédaction première avant de la faire entrer dans le Parallèle. Il est facile de voir que les fragments donnés par M. Cochut avaient été d'abord écrits isolément ; il est d'ailleurs naturel de penser que Saint-Simon, attentif dès sa première jeunesse à prendre note des événements, à recueillir toutes les informations et les anecdotes qui venaient à sa connaissance, avait mis par écrit les deux récits dont nous parlons à l'époque même où il les avait entendus de la bouche de son père ; ces documents
1. Par M. André Cochut, dans le numéro du 15 novembre, sur des manuscrits qu'il annonce être de Saint-Simon. Ces documents ont été reproduits par M. de Boislisle, d'après la RemiCf dans la savante édition des Mémoires dont i! a commencé la publication. (Voir le !•' volume, pages 492-502.)