MAY
Un parallèle parfaitement exact et historique d'Henry FV, de Louis XIII et de Louis XIV, demanderoit des volumes à qui entreprendroit de comparer tout entr'eux, par le nombre d'événements arrivés sous leurs règnes , et pendant que Henry IV n'a esté que Roy de Navarre et chef de parti. Un ouvrage si vaste seroit peu curieux, parce qu'il seroit Dessein, surchargé d'une répétition historique dont la suitté est si publiée par le grand nombre d'histoires et de mémoires particuliers qui sont entre les mains de tout le monde. On se contentera donc de les supposer connus, et de ne s'estendreque sur ce qui l'est peut-estre le moins, qui est le caractère particulier de chacun de ces trois Monarques, noyés dans le nombre des événements de leur règne, presque toujours défigurés par l'ignorance, la flatterie, la haine, l'interest particulier, et de les comparer tous trois ensemble par ce qu1Is peuvent avoir de commun ou de distinctif.
J'ay longtemps souhaité que quelqu'un bien instruit s'avisast de faire ce parallèle. Je ne dissîmuleray pas que l'impatience de l'injustice si communément faille à Louis XIH, entre son père et son fils, ne m'ait mis de tout
temps le désir de le revendiquer, dans Tesprit et encore plus dans le cœur. Je l'ay reconnoissant ; mon père a deu à ce Prince toutte sa fortune, moy par conséquent tout ce que je suis. Tout ce que j'ay me retrace ses bienfaits. J'attends en vain que quelqu'autre de ceux qu'il a comblés, et plus capable que moy, s'en souvienne assés pour tirer son bienfaicteur d'une oppression si peu supportable ; personne ne s'y présente depuis tant d'années : à la fin l'indignation de l'ingratitude et de l'ignorance me mettent la plume à la main, mais sous la plus scrupuleuse direction de la vérité la plus exacte qui seule donne le prix à tout avec la confiance.
Position diffé- Rien n'cst plus différent que le sont les conjonctures trois rrinces. qui out vcu naistrc ces trois Monarques, et celles encore ^éducaiion.°" parmi lesquelles ils ont pris l'administration de la France, Rien aussy de plus différent que leur position particulière de famille dans ces deux événements. Le premier naquit en décembre 1553, sous le règne d'Henry II, à la veille des troubles qui pensèrent accabler la France par ses propres mains, etoster la couronne à la Maison Royale, qu'il luy fut réservé de réparer et de conserver. Fils d'un père titulaire vainement de la couronne de Navarre, moins fort que les tempestes dont sa vie fut agitée, et qu'il perdit en novembre 1562, Henry n'ayant pas encore neuf ans accomplis, et d'une mère courageuse, que rien ne put abattre que le poison qui luy fut donné pour présent de noces de son fils en 1572, lequel n'avoit pas dix-neuf ans accomplis, et pour préliminaire de l'exécration de la Saint-Barthélémy*
Ce fut donc à l'école de l'adversité, raesme de la pau* vreté et de touttes sortes de besoins, qu'Henry IV fut nourri, au milieu des dangers de la Cour où il fut marié
DES TROIS ROIS. ô
comme par force avec une Princesse galante qui par les désordres de sa vie rendit encore plus amère celle de son esppux, et sa conduitte infiniment embarrassante par la naissance de cette espouse et par la haine personnelle que Catherine de Médicis porta toutte sa vie à ce Prince. Les pièges de ses retraittes dans ses pais, et en Guyenne, ne luy furent pas une instruction moins fascheuse et moins continuelle ; et le parti chancelant, peu heureux, sans cesse abatu et se relevant de ses ruines parmi le feu des guerres civiles, l'endurcit aux fatigues du corps et de l'esprit, aux contretemps, aux désastres ; luy apprit la guerre, la nécessité de se faire aimer et estimer par celle qu'il a voit de contenir des secours volontaires, de les augmenter, d'en réparer les brèches, et de se faire suivre sans argent et par la seule affection à sa personne et à son parti. Heureux d'avoir esté sous la discipline du plus avisé capitaine et du plus sage et du plus honneste homme de son temps, mais qu'il eut le malheur de perdre presqu'en raesme temps que la Reine sa n^ère, c'est-à-dire à la Saint- Barthélémy où ce grand homme fut si indignement massacré pour l'ouverture de cette abominable tragédie ; et Henry IV n'avoit pas encore dix-neuf ans. Ses plus affectionnés, péris ou fugitifs de cet infâme massacre, luy retenu dans les chaînes à la Cour, forcé pour sauver sa vie de se faire catholique, puis de suivre le duc d'Anjou au siège de La Rochelle, et de revenir à la Cour avec luy, plus gardé à veue que jamais jusqu'à la mort de Charles IX,' et au retour d'Henri III de Pologne. On ne peut que le plaindre de ses malheurs sans aller encore au delà. Échappé enfin de sa prison de la Cour avec autant de dextérité que de courage au bout de près de six ans du plus périlleux esclavage, sur la fin de février 1576, il n'eut
pasplustost gaigné Saumur, qu'il y repiit solemnelleiuent la religion qu'on l'avoit forcé d'abjurer, et qui bientost après le fit chef du parti qu'on avoit cru esteint par la Saint-Barthélémy et qui se reproduisit presqu'aussy puissant qu'il avoit esté. Ce fut à luy de montrer alors ce qu'il sçavoit faire par luy-mesme. Il avoit perdu le Prince de Condé, son oncle paternel, le chef véritable du parti huguenot, tué de sang-froid comme on sçait, à la fin de la bataille de Jarnac en mars 1569, et en 1572 sa magnanime et prudente mère, et son sage, politique et vaillant conducteur, le grand amiral de Coligny. C'est maintenant que ce Prince va paroistre de son chef. Arrestons-nous pour quelque temps a cette époque,
Louis xm. Son Louis XllI, né le jeudi 27 septembre 1601 , perdit le Roy son père le jeudi 14 may 1610, n'ayant pas encore dix ans. Sa naissance fut l'époque de la fin des travaux d'Henry IV et du rétablissement de la France, devenue entre ses mains riche et florissante. Les neuf années que ce Monarque survescut au bonheur d'avoir un Dauphin, se passèrent dans la plus profonde paix, dans la plus haute considération de toutle l'Europe, dans la plus parfaite tranquilité intérieure du royaume, dans les alliances au dehors et des améliorissements au dedans, et un amas continuel d'argent, d'artillerie, d'armes, et de tout ce que peut une conduite sage et suivie qui médite de grands projets de loin, et que ce Prince alloit exécuter quand des perfidies trop connues tranchèrent le fil de ses glorieux jours.
Il ne se peut donc rien de plus dissemblable que les conjonctures de la naissance et des premières années du père et du fils ; l'un dans la nudité, la pauvreté, les dé-
tresses d'un parti toujours accablé, toujours se maintenant par la ruse, par la force, par la politique, par les pénibles ressorts d'une union qu'il falloit toujours radouber, parmi les embusches, les périls, les feux des guerres civiles et des dissentions domestiques, luttant contre la religion véritable et dominante, contre l'autorité royale, contre les embusches de touttes les sortes sous lesquelles tous les chefs succombèrent à la fin. L'autre, né sur le premier trône de l'Europe, et devenu le plus puissant, le plus respecté et le plus riche, dans la tranquilité la plus entière au dehors et au dedans, et parvenu à la couronne au milieu de cette splendeur.
Mais que servent tant d'avantages quand ils ne sont qu'extérieurs? et de quoy nuisent les dehors difficiles et pauvres quand on sçait en faire un grand usage? Jeanne d'Albret vertueuse, courageuse, instruitte par ses besoins, nécessairement appliquée à son petit Estât, à son parti, à sa famille par les orages dont elle fut si continuellement battue, donna une excellente éducation à son fils, l'instruisit et le fit instruire par ce qu'il y avoit de meilleur dans son parti ; et il y avoit d'excellents hommes en tout genre qui luy apprirent, sans luy abattre l'esprit, non des sciences vaines et fades pour un Prince, mais tout ce que devoit sçavoir un Prince qui avoit besoin de tout et qui ne pouvoit prospérer qu'à force de courage, de suitte et d'industrie, et qui devoit lutter sans cesse contre les tempestes du dehors et du dedans. L'esprit, le courage, la volonté se trouvèrent dans le Prince. Une nécessité continuelle l'appliqua et Téguisa ; il eut pour maistre le plus sage et le plus honneste homme de son temps, le plus grand capitaine, le plus adroit à tirer parti des événements les plus fascheux et à relever son parti de
ses chuttes et de ses plus grandes pertes, le plus habile à le tenir uni et à parer tout ce qui pouvoit le diviser ; enfin le plus désintéressé, le plus prudent, le plus aimé et le plus estimé dans son parti dont il fut toujours Tâme et le soutien, le plus autorisé chez les estrangers dont il sçavoit s'appuyer pour des secours et pour les négociations ; le plus considéré du parti contraire, et le plus généralement respecté et admiré pour ses vertus.
Tel fut l'amiral de Coligny, si peu heureux et si digne de Testre et d'un meilleur parti, qui fut le conducteur des premières années d'Henry IV dans les armes et dans la politique ; et ce Prince bien instruit par la Reine sa mère, dans la dépendance de laquelle il vivoit, et laquelle ne fut jamais qu'un avec Tamiral, le prince, dis-je, se vit dans l'heureuse nécessité d'estre docile et de bien apprendre, en mesme temps que la liberté qu'on luy laissoit d'ailleurs honneste, lui estendoit l'esprit au lieu de le restreindre et de l'émousser ; et qu'il trouvoit son instruction en mesme temps que son plaisir dans la société continuelle non seulement des jeunes gens par la licence des armes et des partis, mais des chefs et des principaux du militaire et du politique, qui le formoient aux armes et aux affaires par un commerce que l'un et l'autre luy rendoient continuellement nécessaire.
Marie de Médicis au contraire nageant dans la prospérité, impérieuse, jalouse, bornée à l'excès, toujours gouvernée par la lie de la Cour et de ce qu'elle avoit amené d'Italie, a fait le malheur continuel d'Henry IV et de son fils et le sien mesme, pouvant estre la plus heureuse femme de l'Europe sans qu'il luy en coustast quoy que ce soit que de ne s'abandonner pas à son humeur et à ses valets. Henry IV tout occupé du gouvernement et de ses
plaisirs, sentoit tout le poids du domestique le plus désagréable. Il accordoit tout à la Reine et aux dominateurs de son esprit, partie par crainte du fer et du poison, partie pour avoir repos et patience. La Reine estoit maistresse de ses enfants et de sa Cour particulière sans en estre de plus douce humeur avec le Roy. On admire la facilité de l'un, pour ne pas dire sa foiblesse, et la dureté de l'empire que l'autre exerçoit sur luy. Le peu qu'en dit M. de Sully dans ses mémoires, fait sentir jusqu'à quel excès l'un et l'autre estoit poussé, quelle estoit la terrible humeur de la Reine, et quelle l'audace de ces âmes viles et mercenaires qui la gouvernoient. Leur interest fut donc suivi en tout par une Princesse qui ne se défioit point d'eux, qui n'estoit contente qu'avec eux, qui ne voyoit et ne se conduisoit que par eux. Leurs désirs les plus ardents estoient de lavoir vefve et régente pour régner eux-mesmes sous son nom, et avec une autorité qui mist à couvert celle qu'ils comptoient bien d'usurper, et tous les usages qu'ils se proposoient d'en faire pour s'enrichir et dominer à découvert.
Pour arriver à ce but et jouir tranquilement de leur fortune, il falloit à cette Régente un fils qui n'eust que le nom de Roy, et dont la majorité ne troublast point leur puissance. Aussy fut-il élevé avec les précautions les plus convenables à remplir leurs veues, et conséquemment les plus nuisibles au jeune Prince. On le laissa croupir dans l'oisiveté, dans l'inutilité, et dans une ignorance si parfaitte de tout, qu'il s'est souvent plaint à mon père dans la suitte en parlant de son éducation, qu'on ne luy avoit pas mesme appris à lire. On eut soin d'écarter toutte la Cour de luy. C'estoit un crime si connu et si redoutté d'approcher seulement de son appartement, qu'il n'y
voyoit que quelques valets bien choisis par ceux de sa mère, et qu'on changeoit dès l'instant que les inquiettudes de ceux qui gouvernoient la Reine en prenoient le plus léger ombrage. M. de Luynes fut l'unique courtisan qui put avoir leur attache pour amuser l'ennuy du Dauphin toujours enfermé dans son appartement, et qui eut assés d'adresse pour se maintenir dans la liberté de l'approcher. Ils ne craignoient ny ses alliances ny ses établissements; il eut la souplesse de les rassurer sur son esprit et sur l'usage qu'il en pourroit faire ; il fut ainsy très longtemps Tunique ressource du jeune Prince dans sa réclusion et les duretés sans nombre qu'il éprouvoit. 11 seroit surprenant que Luynes n'en eust pas profité, luy qui y avoit tourné touttes ses veues, et qu'il n'eust pas saisi l'esprit et le cœur d'un enfant à qui on laissoit à peine voir le jour, et qu'on ne s'appliquoit qu'à abattre* par la solitude, rignorance et la plus austère contrainte et captivité, dont Luynes étoit le seul qui l'approchast et qui inventoit des amusements d'oiseaux et de voleries pour luy faire passer le temps dans cette espèce de prison.
Telle estoit la triste situation de Louis XIII quand il perdit Henry IV. Personne n'ignore avec quelle présence d'esprit, avec quel dégagement, avec quelle indécence la Reine et ceux qui la possédoient receurent une nouvelle si funeste et qui devoit les surprendre et les accabler comme le reste de la Cour, de Paris, du royaume ; et on n'ignore pas non plus les plus que aoubçons répandus à leur égard sur ce crime, ny les mesures avec lesquelles Ravaillac fut interrogé, gardé, exécuté. La Reine au comble de ses désirs et ceux qui la possédoient au plus haut point de la fortune, ne pensèrent qu'à en profiter et à resserrer la prison du nouveau Roy, qu'ils rendirent de plus en plus inaccessible.
Les troubles que leur misérable gouvernement excita furent suivis d'une assemblée d'Estats-Généraux déplorable, et du voyage de Guyenne en armes contre le parti opposé au mariage d'Espagne, qui s'y célébra en novembre 1615.
Le Roy sacré, majeur, et marié, n'en devint ny plus libre ny plus instruit. Il estoit souvent refusé de la permission de s'aller promener. La marcschale d'Ancre l'envoyoit faire taire quand il luy faisoit trop de bruit au dessus de sa chambre, et il falloit obéir sur-le-champ, ou estre maltraitté après de la Reine sa mère jusque là qu'elle luy donna un jour un soufflet ; etc'estoit sans cesse des choses aussy difficiles à supporter sans estre jamais meslées de la moindre douceur, ny de la plus légère liberté. Luynes mesme ne pouvoit Fentretenir teste à teste que les soirs quand il se mettoit au lit, sous prétexte de l'endormir. Ce fut là aussy où il le fit résoudre de s'affranchir et de régner en arrestant le mareschal d'Ancre, et en éloignant pour un temps la Reine-Mère. Luynes avoit pris touttes ses mesures secrettes pour profiter de Testât insuportable où le Roy estoit réduit, et de la haine publique que ces estrangers et le mauvais gouvernement de la Reine leur avoient attirée par leur insolence et leur tyrannie. Il attendit en habile homme que tout son dessein fust bien arrangé pour le piroposer au Roy. C'estoit le tirer de prison pour le faire monter sur le trône.
Le Roy consentit donc à une si douce proposition qui Marescbaid'Ancre fut aussytost exécutée au delà de ce qu'il avoit permis, car deffensesiespius il réitéra plusieurs fois à Luynes la défense expresse d'at- réitérées de tenter à la vie du mareschal, et sur le point de l'exécution, s'estant mis sur sa fenestre pour le voir arrester dans la cour du Louvre, il envoya encore réitérer la mesme défense à Vitry. Le mareschal tué, il en fut en colère et ne put
Louis XIII.
10 Parallèle
éstre appaisé que par les protestations qui luy furent faittes de la nécessité inévitable où Vitry s'estoit trouvé contre un homme plus accompagné qu'il ne l'estoit luy-mesrae, qui s'estoit mis en défense et qui alloit livrer un combat dans la porte du Louvre, dont l'événement ne pouvoitpas estre douteux pour luy, et dont les suittes ne pou voient aussy n'cstre qu'horribles. L'exécution achevée que Luynes n'avoit garde de ne faire qu'à demi, pour se délivrer des retours et pour succéder à la fortune du mareschal d'Ancre, il ne luy fut pas difficile de faire appuyer les protestations de Vitry, quoyque parfaitement fausses, et que le mareschal eust esté tué d'abord sans avoir eu loisir, ny pas un de sa suitte, de se mettre en la moindre défense. Mais ce coup qui étourdit tout le monde, qui esteignoit une tyrannie universellement abhorrée, et qui portoit en mesme temps les exécuteurs au pinacle, ne put estre qu'applaudi par terreur, par espérance, par bassesse, et il ne se trouva pas une seule voix qui osast ne pas confirmer tout ce que Vitry voulut alléguer.
On sçait la retraitte de la Reine-Mère le mesme matin, et le changement entier du gouvernement, touttes ses créatures chassées, et tous les anciens ministres rappelés dans leurs emplois. Cet événement arriva sur les huit heures du matin, le 24 avril 1617. Louis XIII n'avoit donc que quinze ans et demi. Pour peu qu'on veuille considérer cet âge, son éducation, la dureté de l'espèce de prison où il avoit esté jusqu'alors si soigneusement retenu, l'insolence extresme des vils possesseurs de la Reine sa mère, et la façon dont il estoit traitté d'elle et par eux, on s'étonnera uniquement des defifenses si réitérées d'attenter à la vie du mareschal d'Ancre, et on verra sans surprise qu'il y ait esté trompé, et qu'avec loutte sa colère et son regret de n'avoir pas esté
DES TROIS ROIS. il
obéi, il ait succombé à la tromperie et aux suppositions' qui luy furent fâittes en excuses, et qu'il ait enfin esté persuadé par un concert unanime d'asseurances et de protestations, d'une nécessité qui n'avoit pu estre évitée. Les mesmes raisons disculperont ce Prince des procédures exercées contre la mareschale d'Ancre et de l'abandon qu'il eut pour Luynes, son libérateur.
Laissons ce prince en ce premier moment de liberté et d'autorité, et voyons les premiers commencements du Roy son fils.
Louis XIV naquit sur les onze heures du matin du dî- ^oms xiv. son
éducation.
manche 5 septembre 1638, au milieu de la plus forte guerre de la France contre l'Espagne, qui dura longtemps après qu'il fut parvenu à la Couronne. Vingt-deux ans de stérilité de la Reine sa mère rendirent extresme la joye de sa naissance. Il perdit le Roy son père le matin de la feste de l'Ascention, 14 may 1643, n'estant âgé que de quatre ans près de huit mois. S'il eut le bonheur d'avoir une mère plus douce, plus tendre, plus mesurée que celle dont on vient de parler, il eut le malheur de tomber avec elle et avec l'Estat entre les mains d'un obscur Italien dont l'unique interest brouilla tout, perpétua la guerre, et mit par deux fois le royaume à deux doigts de sa perte. Italien qui posséda la Reine-Mère tant qu'il vescut, et qui fut Roy absolu toutte sa vie. Le désir de le demeurer sans obstacle luy fit prendre à l'égard de Louis XIV les mesmes précautions qui l'avoient esté pour Louis XIII. Il se fit le surintendant de son éducation, et prit sous luy un gouverneur dont il fut bien asseuré comme l'homme de la Cour le plus souple, le plus dévoué à la servitude et à la fortune, et le plus propre à remplir les veues pour les-
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quelles il luy donna cette place. Ainsy le Roy, sans rien, éprouver de dur, ne fut guère moins prisonnier que Favoit esté le Roy son père. Il fut élevé dans la mesme ignorance, et personne n'approchoit de luy que le pur nécessaire à son service et à son amusement, choisy par le cardinal Mazzarin. Aucun courtisan n'osoit entrer chez luy, mais chez luy il a voit liberté toutte entière.
Il n'a pas laissé depuis de sentir et de se plaindre de son éducation, et il a raconté quelquefois avec une sorte d'amertume qu'il estoit abandonné au point qu'on le trouva, une fois tombé dans le bassin du jardin du Palais Royal où la Cour logeoit alors, et où il estoit allé tout seul. Toutte sa minorité se passa en divers succès de guerre. Les édits bursaux dont on eut besoin pour la soustenir, et plus encore la haine d'un gouvernement estranger et fort estranger, causèrent des troubles qui partialisèrent toutte la France et qui firent sortir la Cour de Paris par deux fois. Paris barricadé, bloqué, le Parlement capitulant avec la Cour, et se liant contr'elle avec les autres Cours et avec plusieurs princes et seigneurs, firent sentir au Roy de bonne heure les épines de la royauté. La détention du fameux Prince de Condé, du Prince de Conti et du duc de Longueville, 18 janvier 1650, leur délivrance, 13 février 1651, les mouvements des provinces, la sortie du royaume du cardinal Mazzarin, qui n'y estoit plus en seureté, le mesme mois de la liberté des Princes, et son retour à la fin de la mesme année précédé de la majorité du Roy, aboutirent à une guerre civile entre la Cour et le Prince de Condé, tandis que la guerre se conlinuoit au dehors. Le Roy, après plusieurs voyages, fut témoin des effets de la guerre civile en beaucoup de lieux ; la Cour n'y fut pas sans danger ; les environs de Paris en devinrent enfin le princi-
pal théâtre, et la Cour vit de la hauteur du Mont Louis, depuis maison de campagne des Jésuittes, le fauxbourg Saint-Antoine disputé entre M. le Prince et M. de Turenne par un long et sanglant combat donné le 2 juillet 1652. Il fut suivi d'un estrange tumulte à Thostel de Ville, enfin de la retraitte de M. le Prince avec ses trouppes et ses partisans aux Païs-Bas, où il servit trop utilement les Espagnols, à la teste de leurs armées jusqu'à la paix des Pyrénées et au mariage du Roy.
Mazzarin, forcé une seconde fois de sortir du royaume presqu'aussytost après le combat de Saint-Antoine, le gouverna de Bruhl où il s'estoit retiré chez TÉlecteur de Cologne, et revint joindre la Cour au voyage de Guyenne, le 3 février 1653, où Bordeaux se soumit avec le reste de la province, tandis que la guerre se continuoit au dehors. Elle fut lieureuse partout en 1654, et c'est l'année où le Roy fut sacré, le 7 juin, n'ayant pas encore seize ans. Les années suivantes eurent divers succès jusques au 8 may 1659, que les deux Couronnes convinrent d'une suspension d'armes. La Cour vit à Lyon celle de Turin, où les nouvelles d'Espagne rompirent subitement le mariage de Savoye qui estoit comme arresté. Le voyage continua en Provence, en Languedoc, enfin en Guyenne. La paix se traitta entre les deux premiers ministres et se conclut enfin par le mariage du Roy, son entreveue et de la Reine sa mère avec le Roy d'Espagne Philippe IV dans l'isle des Faisans dans la Bidassoa, le retour à Paris, et l'entrée de la Reine dans cette capitale, le 26 aoust 1660. Ce fut le dernier ouvrage du cardinal Mazzarin. Il estoit plus maistre que jamais et sans le moindre voile; mais cette énorme puissance ne le garantit pas de la mort., Il termina sa vie à Vincennes, le 9 mars 1661.
C'est à cette époque où le Roy commença à régner. Les trois éduca- Aussv Solidement retenu dans Ticnorance et la solitude
tioDs compa- ** °
rées. effective que l'avoit esté son père, par les veues semblables des deux Reines leurs mères, et des personnes qui les gouvernoient, mais traitté avec beaucoup de douceur et de mesure pour tout ce qui n'alloit point à Tinslruction et à la communication, il osa plus aussy que Louis XIII dans ces premiers temps, et plus avancé que luy aloi's de quelques années. La Reine, qui n'avoit d'austérité qu'en politique, le laissoit amuser avec les nièces du cardinal Mazzarin qu'il avoit fait venir d'Italie, et dont la beauté et l'esprit estoient fort propres à ce qui s'appelle déniaiser un jeune homme. Elles eurent bientost les prémices de ses affections et de sa confiance. Approché deux fois avec la Cour à une très petite dislance de ses armées sur la frontière de Picardie et de Champagne, il fit deux parties de main pour les joindre, soit conseil des nièces, soit éguillon de gloire ou de curiosité, soit connivence de la Reine et du cardinal qui luy en voulurent donner l'honneur et qui le firent bientost revenir. Les nièces à la fin furent éloignées pour esteindre la passion que ic Roy avoit conceue pour l'aisnée, et qui malgré l'absence alla au point de la vouloir si bien espouser, que ce ne fut qu'avec touttes les inquiettudes et les peines possibles, qu'on le fit consentir au mariage d'Espagne.
Louis XIII et Louis XIV eurent donc pour l'ignorance et la retenue une éducation à peu près semblable, mais fort différente pour le traittement par la disparité de l'esprit et du sens des personnes qui en estoient les maistres. Ainsy le père fut abattu autant qu'il fut possible à ses tyrans ; le fils au contraire ne fut que retenu et du reste laissé à luymesme et à des plaisirs qui ne pouvoient luy rien apprendre,
mais qui ne luy émoussoient pas l'esprit. Le père ne vit de longtemps de guerres estrangères, et moins de troubles que de mouvements intérieurs jusqu'à la mort du mareschal d'Ancre. Le fils naquit et fut élevé dans le feu de la plus forte guerre estrangère et dans les guerres civiles les plus fascheuses, qui l'un et l'autre le firent souvent changer de lieu, et voyager presque par tout son royaume. Devenu grand parmi ces agitations cantinuelles, il n'estoit pas possible qu'il n'en entendist parler souvent, et que ce qu'il entendoit ne le formast un peu malgré les soins de la Reine sa mère, et touttes les précautions de Mazzarin. L'adroitte douceur avec laquelle il en estoit traitté le leur rendit docile, quoyqu'il sentist combien il estoit retenu, et cette douceur estouffa si bien l'amertume de la retenue, qu'il aima presque le cardinal, qu'il eut une véritable tendresse pour la Reine sa mère ; qu'il les laissa faire et gouverner sans y prendre aucune part ny leur donner lieu à la moindre inquiettude. Rien n'est donc si différent, quoyque dans une parité réelle pour le fond, que les années du père et du fils depuis leur naissance jusqu'au moment qu'ils prirent le gouvernement de leur royaume.
La différence est totale entre ces années de l'un et de l'autre d'avec celles d'Henry IV depuis sa naissance jusqu'à sa dernière sortie de la Cour. Tout y contribua à le former au monde, aux trouppes, à la politique, à la guerre, à luy éguiser l'esprit et le courage; besoins, dangers de toutte espèce, partis, nécessités, indigence, situations continuellement forcées, commerce habituel et indispensable avec les hommes les plus versés au grand en armes et en politique, et parmi ceui de son parti avec des gens aussy intéressés pour eux-mesmes que pour luy à mettre tous leurs talents en œuvre pour en faire un grand
homme, qui pust faire par les siens subsister et triompher leur parti. C'estoit tout le contraire des maistres des premières années de Louis Xin et de Louis XIV, dont Tinterest capital les porta à ne rien oublier pour abrutir et anéantir le premier, et pour noyer l'autre dans l'oisiveté et la plus profonde ignorance. Mais Dieu confondit les premiers, et ne permit pas que les seconds eussent tout le succès qu'ils s'estoient promis. On ne peut faire trop d'attention à la dift*érence des premières années de ces trois Princes jusqu'à l'époque où je me viens d'arrester sur chacun. Prévenons maintenant leur règne, en leclaircissant d'avance, par présenter la différence que chacun des trois a éprouvée dans la disposition intérieure de sa famille, de son domestique, et dans la situation générale de sa Cour et de son royaume.
Famille et do- Henry IV u'cut point de famille pendant presque toutte d'Henry IV. sa vic. Ny pùrc, ny mère, ny oncles, ny tantes, car il n'eut ''raîTdesa" " jamais à compter avec le cardinal de Bourbon, le fantosme de la Ligue, imbécille que les Guises manièrent sans cesse à leur volonté jusqu'à sa prison, où il mourut. Point de frères, mais une sœur qui trop unie avec le comte de Soissons, son cousin germain, luy fit souvent de la peine, et mourut duchesse de Bar, sans enfants, en février 1604. Personne n'ignore ce qu'il eut à souffrir de la conduitte plus que licencieuse de la Reine Marguerite, sa première femme, de la haine que luy portèrent tour à tour les Roys de France ses beaux-frères, et de la constante et cruelle persécution qu'il éprouva sans cesse de la Reine Catherine de Médicis sa belle-mère, dont toutte la passion s'estoit tournée, depuis qu'elle n'espéra plus de petit-fils, à faire tomber la couronne sur les testes de son gendre et de ses
cour et du royaume.
DES TROIS KOIS. 17
pelits-fils de Lorraine, par toultes espèces de moyens. C est ce qui ajoula infiniment aux embarras et aux détresses exlresmes qu'il eut à parer et à démesler tant que Catherine vescut. A l'égard de la Reine sa femme, les mesures que sa situation toujours incertaine et dangereuse l'engageoit d'avoir pour elle par raport à la Reine sa mère et aux Roys ses frères, le contraignirent longtemps. Mais de la Reine sa femme il n'en eut jamais rien à craindre. Trop galante pour estre bien méchante, elle se contenta de se livrer à ses plaisirs. Depuis la dernière sortie d'Henry IV de la Cour, il vescut peu avec elle et à la fin il s'en sépara. On sçait qu'il la relégua au château d'flusson en Auvergne, les aventures qu'elle y eut, comment elle en sortit, et la considération réciproque, mesme avec interest et amitié, qui subsista entre eux depuis que par son consentement à la dissolution de leur mariage, elle passa le reste de ses jours à la Cour et à Paris où elle mourut en mars 1615, avec le tiltre et le rang de Reine.
11 n'en fut pas de mesme de la seconde femme qu'Henry IV espousa. On a veu en deux mots plus haut, quelle a esté cette Princesse qui fut dès ce monde et longuement chastiée de ses forfaits de la manière la plus singulière, la plus éclattante et la plus inconcevable. Il y aura lieu de revenir à ce dernier article et à plusieurs autres qui l'ont précédé, préparé et causé.
Voilà pour le crayon de la famille et du domestique d'Henry IV. A l'égard de celuy de sa Cour et de l'intérieur de son Estât, l'un et l'autre varie trop et trop entièrement, pour pouvoir estre séparé du crayon de sa vie et de ses actions. Il ne fut d'abord que Roy titulaire et chef de parti, ensuilte Roy de droit fort peu de fait, moins monarque que chef d'un double parti jaloux l'un de l'autre, très
difficile à concilier, et dans la continuelle dépendance de l'ambition et de l'interest des principaux de ces deux partis, qui trop souvent ne luy estoient soumis qu'en apparence ; plus exposé que jamais au fer, au poison, à touttes sortes d'embusches du dehors et du dedans ; toujours Tespée à la main, sans demeure fixe, dans un besoin continuel de chacun, et dans une indigence qu'il falloit sans cesse surmonter et réparer ; maistre et paisible à peu près au dedans dans la suitte, mais souvent au milieu des fermentations, et occupé à une guerre estrangère sur des frontières fort resserrées, toujours au milieu des trahisons. Enfin paisible, puissant depuis la paix de Vervins, maïs toujours dans des périls et des embarras qui pour n'est re pas si à découvert n'estoient ny moins pénibles ny moins à craindre, au milieu d'une Cour et d'un Estât où tout avoit esté personnage en son genre plus ou moins important ou élevé, ou pour ou contre luy, et qui auroient tous voulu l'estre encore; enfin une guerre pleine de trahisons au milieu des Alpes, suivie d'une paix profonde, mais altérée au dedans par les conspirations découvertes et cachées, sous la dernière desquelles à la fin il succomba.
Famille et do- Louis XIU fut uu dcs plus malhcurcux Princes qui ayent
mestique , . * j
de Louis xiii. jamais esté, en famille et en son domestique, raie de sa Une mère telle qu'elle a desjà esté représentée et qu'elle royaume." 1» scra cucorc daus la suitte. Italienne, Espagnole, sans connoissance aucune et sans la moindre lumière, dure, méchante par humeur et par impulsion d'autruy, et toujours abandonnée à l'interest et à la volonté de gens obscurs et abjects qui pour dominer et s'enrichir luy gastoient le cœur et la teste, la rendoient altière, jalouse, impérieuse,
intraitable, inaccessible à la raison et toujours diamétralement opposée à son fils et aux interests de la Couronne ; de phis, changeante, entreprenante selon qu'elle changeoit de conducteurs et de gens qui la gouvernoient, leurs caprices et leurs nouveaux interests. D'ailleurs sans discernement aucun et comptant pour rien les troubles, les guerres civiles, le renversement de l'Estat, en comparaison de l'interest et des volontés de cette lie successive de gens qui disposoient tour à tour absolument d'elle.
Un frère qui, avec de l'esprit et le don de la parole, se laissoit gouverner avec la mesme facilité et la mesme dépendance que la Reine leur mère ; qui n'avoit aucun genre de courage avec très peu de sens et de discernement, des pointes defougue qui l'exciloient aisément, et une foiblesse qui craignoit tout et ne sçavoit résister à rien ; toujours prest à brouiller et à s'en repentir, et roulant sans cesse dans ce cercle de révoltes, de partis et d'accommodements, sans sçavoir rien soustenir après l'éclat, ny se procurer un accommodement honneste ; beaucoup moms à ceux qui l'avoient suivi, aussy facilement empaumé que séparé d'eux, et glissant avec une égale facilité des mains du Roy et de celles de sa mère et des partisans qui s'esloient attachés à luy. Malgré des deffauts si propres à le dénuer de tout parti il en eut toujours tant qu'il voulut, par la longue stérilité du mariage de Louis XIII et la mauvaise santé de ce Prince, qui firent regarder Gaston vingt-deux ans durant comme l'héritier présomptif de la Couronne ; et depuis que le Roy, de plus en plus d'une santé menaçante, eut des enfants, firent considérer son frère comme le futur et prochain administrateur du royaume sous la Reine sa belle-sœur, avec qui il estoit de tout temps dans une
liaison intime et personnelle, et par la communauté de leurs haines et de leurs afTections. L'un et l'autre estoient de longue main attachés à la Reine-mère; rien n'avoit pu diminuer l'union qui s'estoit mise entre les deux Reines dès le commencement du mariage de Louis XIII, dont le nœud estoit la passion espagnole qui les posséda sans cesse touttes les deux, et la haine ouverte qu'elles portèrent aux ministres qui pensoient à la françoise, et aux personnes à qui Louis XIII témoignoit le plus d'amitié et de confiance. Anne fut invariablement la raesme pour Marie et pour Gaston dans tous les troubles qui arrivèrent et dans leur éloignement, et si Espagnole que personne n'ignore la fuitte de Mme de Chevreuse et de Beringhen hors du royaume, qui fit après la rapide fortune de ce valet, dont le prodige s'est continué depuis dans toutte sa postérité. Ce fut la suitte, et à l'instant, de l'éclatante aventure du Val-de-Grâce, où le chancelier Séguier se conduisit avec tant d'art que le Roy fut content de luy, et qu'il ne laissa pas d'y rendre un si signalé service à la Reine qu'elle ne l'oublia jamais, et qu'elle combla depuis Séguier et les siens. C'estoit donc d'une mère, d'un frère unique, et d'une espouse que Louis XUI avoit continuellement à se garder. Ce malaise domestique estoit extresme et continuel : sa douceur, sa patience, sa vertu, ses égards et ses soins n'avoient jamais pu l'adoucir , et ce malheur avoit sans luy commencé et continué avec sa vie.
Anne arrivée en France bien instruitte de l'inclination toutte espagnole de Marie et de ceux qui la gouvernoient, et qu'elle avoit toujours voulu et enfin conclu son mariage malgré les Princes du sang et les principaux personnages du royaume, informée de son humeur et de l'estrange empire qu'elle et ses vils conducteurs exerçoient sur son
fils, s'attacha tout d'abord à elle et se jetta à eux. Elle en fut si bien reçeue, que l'amitié s'y mit que les interests communs lièrent de plus en plus par l'Espagne, et leur unit Gaston, que sa mère et ses dominateurs élevèrent pour l'opposer au besoin au Roy son frère, en faire un chef de parti et leur protecteur comme ils y réussirent. Telle fut la cause de la grandeur de Richelieu et des favoris qu'eut Louis Xill. La Cour et TEstat estoient encore remplis de personnages en tous genres qui l'estoient devenus par les partis de la Ligue et huguenot, et qui après la fin de ces malheurs, vaincus par Henry IV, estoient demeurés forl considérables et fort considérés. Louis XIII ne pouvoit se livrer à pas un d'eux qui tenoient tous fort étroittement encore, les premiers aux Espagnols et aux ultramon tains, les seconds aux protestants d'Allemagne et d'Angleterre, à la Hollande et jusqu'au Nord. Les premiers avoient peine à se défaire de cet esprit de domination que leur parti avoit exercé avec une si longue et si pernicieuse tyrannie ; les autres de cet esprit d'indépendance et de ces funestes veues d'avancer toujours peu à peu dans leur ancien projet de former un Estât dans l'Estat, et une manière de répubUque dans le royaume : tous deux appuyés de puissances eslrangères avec lesquelles ils conservoient chèrement et réciproquement une dangereuse liaison ; les premiers se promettant tout du génie espagnol et ultramon tain des deux Reines ; les seconds un appuy certain de leurs places de seureté et de leure protecteurs estrangers pour les maintenir par Tinterest de ces mesmes puissances; et Tun et l'autre à l'abri du nom de leur religion.
La foiblesse du Gouvernement qui avoit succédé à celuy d'Henry ^IV rendoit plus dangereux les personnages nombreux de ces deux partis, dont la sourde fermentation
Si PARALLÈLE
se faisoit sentir. Dans cette situation de famille, de Cour et d'Estat, où Louis XIII ne pouvoit trouver ny confiance^ ny seureté, ny repos, il ne put que se livrer à ses ministres, dans l'ignorance totale où il avoit esté retenu,, et chercher société, repos, épanchement indispensable dans un estât domestique si violent, parmi quelques gens de son âge à peu près, et qui par leur fortune et leurs entraves n'estoient point à craindre, pour se délasser de ses peines, de ses ennuys, de son travail, et pouvoir vivre familièrement et seurement avec quelqu'un. D'ailleurs une légère difficulté qu'il avoit dans les organes de la parole le rendoit timide pour les conversations eu public.
laraiiie et do- Louis XIV éprouva uu sort bien différent de celuv du
mestique '^ •'
lie Louis XIV. Roy SOU père dans sa famille, dans son domestique, dans raie de sa SH Cour et dans la disposition de son royaume. Jamais royaume. Princc n'y fut si complettement heureux. Je parle depuis la mort du cardinal Mazzarin jusqu'à celle de ce Dauphin dont les hommes n'estoient pas dignes, et de son espouse née pour faire les délices du monde, ce qui comprend plus de cinquante ans.
Une mère transportée de la paix et du mariage d'Espagne, ravie des respects que le Roy son fils, conduit par elle, par le cardinal Mazzarin et par leurs créatures, s'estoit accoustumé à luy rendre, et de tout l'extérieur de crédit, d'autorité, de considération et de part aux affaires et au gouvernement qu'il lui donnoit, n'avoit des yeux que pour luy, et les ferma. sagement aux galan* teries et aux autres choses qui pouvoient luy faire de la peine. Un frère unique magnifiquement apanage qui avec une grande valeur, ne fut jamais qu'une femme;
plus souple, plus timide, plus courtisan que pas un de ceux qui à quelque prix que ce fust voulurent faire fortune ; content de son estât, abatu sous une passion qui le rendit esclave de ses divers favoris,, et contenu par eux dans la crainte du Roy son frère par celle qu'ils en avoient eux-mesmes ; leur maistre et eux toujours satisfaits à propos par l'argent que le Roy sçavoit répandre. Une espouse sans aucun esprit, qui l'adora toute sa vie nonobstant tant et de si continuelles causes de jalousie, pieuse et vertueuse au dernier point, et plus Françoise et plus attachée à la famille où elle estoit entrée qu'une Françoise naturelle, jusqu'à avoir marqué sa joye de la naissance de son second petit-fils par le désir et l'espérance qu'il deviendroit Roy d'Espagne, comme il est arrivé ; contente d'ailleurs des égards et de la considération que le Roy luy tesmoigna toujours, et des respects d'une Cour nombreuse et florissante, dont le Roy se montra sans cesse plus attentif et plus jaloux pour elle que pour luy-mesme. Un fils unique fait exprès pour l'estre d'un tel père, à condition toutesfois de ne parvenir pas à une couronne qu'il n'eust pu porter par l'imbécillité de son esprit, de son courage, de son discernement, de ses sentiments, de sa volonté ; par une invincible ignorance et une ineptie parfaitte d'apprendre, de retenir, de penser; avec cela une crainte du Roy, une timidité à son égard qui le rendit toutte sa vie un enfant à la lisière, sans oser rien, sans crédit pour les plus petites choses et sans la moindre liberté. Des petits-fils élevés dans la mesme crainte, la mesme dépendance, qui ne cherchèrent qu'à luy plaire, dont l'aisné conquit enfin son admiration et sa confiance; le second ne régna que sous ses ordres et son administration, et le troisième plus tremblant devant luy, s'il se
pouvoit, que tous ses courtisans, suivit de près son incomparable aisné avant la mort du Roy. Un neveu plein d'esprit, de connoissances, de valeur, souvent poussé à de légères échapées, mais plus respectueux, plus souple, plus tremblant devant le Roy son oncle qu'on ne le peut exprimer. Des Princes du sang asservis sous le mesme joug, qui se disputèrent entr'eux de servitude. Une Cour abatue sous le poids de sa crainte, de son autorité, jusque du moindre de ses regards, dont les plus grands avoient perdu jusqu'au souvenir du personnage qu'avoient rempli leurs pères ; et un royaume monté tout entier au ton de l'obéissance aveugle; en un mot, tout devenu peuple et vil peuple devant luy, et sans bouche ny action que pour s'épuiser en respects peu différents de l'adoration, en soumission sinonime à l'esclavage, en louanges les plus semblables à l'apothéose. Tout sans exception rampant devant ses bastards et ses valets principaux, ses ministres, les intendants et les financiers de la dernière espèce. Avec tant de bonheur, la plus égale et la plus parfaitte santé; et pendant longtemps les plus grands capitaines, les plus capables ministres au dedans et au dehors, la plus grande abondance, et le règne le plus brillant, le plus autorisé, le plus glorieux au dehors, et toujours au dedans le plus profondément tranquile. La figure en tout la plus parfaitte, la plus imposante, pleine de grâces les plus naturelles jusqu'au son de sa voix, une majesté prodigieuse, facilité à parler toujours dignement; adresse et justesse corporelle à tout, et insensible aux injures du temps; enfin, pour combler moins sa louange que son bonheur, peu touché des pertes des gens qui estoient les plus nécessaires au gouvernement ou à la conduite de ses armées, et à celles des personnes qu'il aimoit et dont il s'occupoit
le plus tendrement, si on en excepte uniquement Madame la dernière Dauphine.
Tous les grands avantages qui peuvent former un héros comparaison iW. furent donc uniquement du costé d'Henri IV ; tous ceux du domestique qui font un Roy respecté sans peine et heureux en tout ^^.^-^^ tfoyret do sans travail, s'accumulèrent pour Louis XIV; tout ce qui deie*urCouretdu peut abrutir et accabler un jeune Prince, tout ce qui peut royaume, rendre insupportable ce qui doit estre le plus cher et le plus consolant, tout ce qui peut rendre un règne dégoustant, pénible, laborieux, et jusque dans les succès le plus dénué de toutte satisfaction et le plus triste, fut le partage de Louis XIII ; c'est ce qui vient d'estre démonstré en peu de mots, surtout si on compare les charmes qui suivirent les travaux d'Henry IV et les succès de Louis XIV, avec les tristes victoires de Louis XIH sur les partis de sa mère et de son frère, et ses douloureuses conquestes dans son propre royaume partagé entre les restes fumants encore de la Ligue et du parti huguenot armé et fortifié à ses dépends, et luttant sans cesse pour s'affranchir enfin de toutte dépendance.
riers.
La guerre est un fléau, qui est le chastiment des pas- cuene et guersions des hommes depuis que la confusion des langues en a fait des peuples divers ; et comme leurs passions ont toujours subsisté depuis d'âge en âge, la guerre s'est fait continuellement sentir chez tous les peuples du monde avec peu d'interruption jusqu'à nos jours. La valeur, el l'art de sçavoir faire la guerre est donc nécessairement devenu un point capital chez tous les peuples, et leur consentement général qui y a attaché l'honneur et la gloire dans toutte la suitte des siècles, y ajoute ce que les
hommes conçoivent de plus éclattant et de plus flatteur, au besoin le plus continuel de la conservation des possessions réciproques, à quoy la cupidité a sans cesse augmenté le brillant des conquestes. C'est ce tout ensemble qui éblouit dans les héros et dans les grands capitaines, jusqu'à leur passer de grands vices et de grandes ruines, et qui a fait dire sur Alexandre que tandis qu'on punit de mort les petits voleurs, on élève des autels aux grands. La valeur et la capacité à la guerre, les succès qu'on y obtient el leurs heureuses suiltes, sont donc sans contredit la plus grande parure des Princes et des particuliers, et celle qui a le plus de pouvoir et d'usage de consacrer leurs noms à l'immortalité. Si un monarque orné de ce talent qui impose si fort aux hommes en abuse, il ne travaille que pour soy, il acquiert un grand nom, il fait trembler ses voisins, il leur fait la loy, mais c'est aux dépends de son royaume; tandis qu'au dehors tout retentit de ses exploits, de la terreur qu'il imprime, de la gloire qui l'environne et qu'il augmente chaque jour, tout au dedans gémit et pleure ; ses peuples accablés périssent de faim et de misère, et indépendamment des revers si communs dans les armes, ce Prince laisse un Estât ruiné, et la haine et la jalousie de ses voisins pour héritage, qui sçavent bien profiter du temps de se mettre pour toujours à couvert des ruines et des périls qu'ils ont essuyés d'un si dangereux voisin, et de son royaume si longtemps en estât de le rendre tel, mais à la fin épuisé, comme on voit de nos jours qu'il est arrivé à la Suède.
Si au contraire un monarque doué de ce grand talent militaire, l'est encore de sagesse, d'équité, de modération, sa gloire augmente à proportion de ses talents politiques ;
il est craint, respecté, mais estimé au deliors ; il y fait sentir puissament le danger de s'attirer ses armes, et les moyens équitables de les éviter, et d'en estre mesme protégé en se conduisant à son égard avec raison et justice ; il devient le défenseur, le protecteur de ses alliés qui ont toutte confiance en sa parole inviolable, et au dedans il est le père et les délices de ses peuples au bonheur desquels il sacrifie la gloire des conquestes qu'il pourroit faire au delà de celles qui suffisent pour assurer la gloire solide, le repos et la richesse de son royaume qu'il laisse puissant, abondant à son successeur, avec la paix et l'amitié de ses voisins.
Ne considérons d'abord dans nos trois monarques que leurs talents militaires, et de quelle manière ils ont usé de leurs armes ; je viendray après à leur gouvernement.
Rien n'a manqué à Henry IV pour acquérir tout le solide vertus miuiaires et tout l'éclat des talents militaires. Nécessité extresme en luy, avec la vigueur de corps endurci dès son enfance, la valeur la plus brillante, le plus indomptable courage d'esprit dans les revers et les détresses, école d'adversité, exercice continuel des armes, les plus grands maistres en cet art, et lés plus intéressés à n'oublier rien pour faire de ce Prince un guerrier qui les surpassa st en tout s'il estoit possible ; en luy toutte la disposition d'esprit, de coiçs, de volonté, de nécessité pour profiter de leurs leçons et de leur conduitte. Ajoutons l'habitude d'une indispensable familiarité avec tous par besoin et par un genre de vie meslé indispensablement avec tous et à toutte heure ; la passion et l'interest de tous d'avoir un héros à la teste de leur parti, et d'en faire un d'un Prince qui vivoit avec
eux comme l'un d'entr'eux, qui sentoil tout le besoin de s'acquérir les cœurs, et qui s'estoit fait une habitude de tout ce qui pouvoit lui réussir à ce dessein, jusqu'à se conduire mieux qu'homme ait jamais fait dans cette sorte de talent qui luy estoit devenu naturel et tout particulier ; la position forcée dans laquelle il se trouva si longtemps, jointe à sa valeur naturelle et à l'éguillon de la gloire qu'il sentit vivement toutte sa vie, et souvent beaucoup trop en simple gendarme, qui luy fit souvent aussy prodiguer sa vie, et quelquefois avec peu de nécessité en simple carbin * ; et ce fut une chose qui le rendit encore plus cher aux siens. Il en usa ainsy à Coutras, à Ivry, aux sièges de Paris, de Chartres, en divers autres, surtout en celuy de Noyon et Rouen, et aux rencontres qu'il eut avec le Prince de Parme après la levée de ce siège. Ce luy fut en ces occasions une conduitte nécessaire pour gaigner une grande réputation et se la continuer, acquérir les cœurs des trouppes et leur confiance, animer tout son parti par estime et par le mesme moyen se rendre redoutable au parti opposé ; devenir l'âme et toutte l'espérance du sien, reconnoistre au milieu du danger le courage, la conduitte, la capacité, la volonté de ses chefs, et les tenir de court, sans leur parler, par son seul exemple, et par la nécessité où il les mit toujours de combattre et d'agir sous ses yeux. Mais ce qui est sagesse, vertu, nécessité mesme dans un chef de parti et dans un Roy véritable, mais qui par le malheur des temps Test moins en effet que
1. Ce mot est peut-éti^e une faute de copiste, soit que Saint-Simon ayant écrit Corbin ait voulu parler des gentilshommes, au nombre de cent, qui composaient une compagnie des Gardes du Roi, et qu'on appelait les becs-àrcorbin; soit qu'il ait écrit Carabin. Plus loin, page 100, on rencontre le mot carabinier, employé par Saint-Simon.
chef d'un meilleur parti, n'est plus la mcsuie chose dans un Roy etfectif, reconnu dans son royaume et dans presque toutte l'Europe, qui ne fait plus une guerre civile, mais véritablement estrangère, et qui par une longue suite d'actions et d'années, est parvenu personnellement à la première réputation militaire du courage et de la capacité.
On ne peut trop louer Henri lY de la fermeté et de la promptitude avec laquelle il vola à réparer la perte si subite, si peu attendue et si fascheuse d'Amiens, et l'exemple qu'il donna à tout ce qu'il y eut de grands, et mesme (le dignes de soubçon, de l'y suivre et de l'y assister ; mais on ne peut sans une dangereuse flatterie, luy accorder des louanges de s*estre exposé à ce siège autant et aussy souvent qu'il avoit fait à ceux où il s'agissoit de tout pour luy et de convertir par la force et le succès de ses armes son tiltre et son droit en réalité. 11 peut estre encore moins excusé de la chaleur de jeune particulier qui le jetta dans le plus grand péril au combat de Fontaine- Françoise, le plus inutile qu'il ait couru en toutte sa vie, et qui pensa tout perdre avec luy à la dernière fin d'une guerre que ses ennemis ne pouvoient manifestement plus soustenir. S'il se monstra plus modéré dans les Alpes, on peut dire qu'il ne le fut pas encore assés, et que cette retenue eut moins la sienne pour principe, que le défaut des occasions où un monarque tel que luy pust paroistre. Cela est si vray qu'il en monstra la preuve dans ce chemin racourci et si périlleux, qu'il préféra à un autre un peu plus long mais seur, avec opiniastreté, pour aller voir les batteries que M. de Sully avoit faittes avec tant d'art et de danger devant Montmellian, et qu'il fit au petit pas tout entier y allant et revenant, toujours sous le feu des ouvra-
ges de la place, sans autre précaution que n'estre presque point accompagné. Si on ne peut pardonner à l'âge et au grade la partie de main de cette mesme batterie que Grillon* eut la folie de proposer à M. de Sully, ny celle de ce duc de l'avoir acceptée, que dire d'un aussy grand Roy que Henry IV, et capitaine aussy consommé, de s'estre si longuement exposé par une gayeté à peine pardonnable à un jeune homme qui fait ses premières armes, qui saisit la première occasion qui se présente de monstrer ce qu'il vaut, et qui n'est bonne qu'à establir parmi les trouppes une réputation de valeur ? Convenons après tout, que ce deffaut est celuy des héros, et qu'on ne peut refuser de reconnoistre pour tel un Prince qui a passé presque toutte sa vie dans les plus grands périls et les plus grandes actions de la guerre, et dont la valeur et la conduilte militaire a sceu reconquérir son royaume sur ses plus puissants sujets, sur l'Espagne et l'Italie, se mettre d'effet la couronne sur la teste, la porter longtemps en paix avec la plus haute réputation et la transmettre réparée et florissante à sa postérité.
verius militaires Tout manqua, commc on a veu, à Louis XIII; c'est trop
peu dire, rien ne fut oublié pendant ses dix-huit premières années pour luy oster toutte existence, toutte lumière, tout moyen d'en acquérir en quelque genre que ce pust estre. Quel contraste en ce point si capital et si totalement influant sur toutte la suitte d'une vie, entre son père et luy ! Si donc son père,' avec un si prodigieux avantage, s'est fait admirer par la valeur et par la capacité de la guerre, car il ne s'agit icy que des armes, quelles louanges ne seroient