‹ Écrits inédits de Saint-Simon (volume 2)Chapitre 6 sur 12 · Plus généralement connu sous le nom de Grilioa · texte numérisé non relu

Plus généralement connu sous le nom de Grilioa

DES TROIS ROIS* ol

pas deues à son fils s'il eust seulement monstre quelques signes d'avoir pu estre un homme, s'il n'eust esté si pernicieusement et si longuement étouffé ; mais quel transport d'admiration, s'il a pu percer de si épaisses ténèbres, s'animer soy tout seul sans aucun autre secours pour sortir d'un si cruel anéantissement, et monstrer à l'Europe un homme, un Roy, un capitaine; enfin qui de stupeur ne demeurera muet de voir Louis XIII sortant d'un si profond abysme par ses seules forces personnelles, atteindre à la gloire militaire d'Henry IV, quoyque destitué du brillant de la conqueste de son propre royaume, de terrasser la Ligue, de se faire demander la paix par un Prince qui n'avoit pas aspiré à moins qu'à la monarchie universelle, qui en parliculier avoit renversé la France et avoil esté plus d'une fois au moment de faire de cette première monarchie de l'Europe une province de la sienne. Voyons donc Louis Xlllenluy-mesme, destitué par la différence des conjonctures de rayons si éblouissants et ne tirant les siens que de soy-même.

Ce Prince, affranchi en avril 1617 de l'écrasant joug de uynes son impérieuse mère et de cette pernicieuse lie qui la gouvernoit, ne s'en trouva ny plus instruit, ny plus aidé à l'estre. Luynes, réuni aux anciens ministres pour s en appuyer et qui , dans cette révolution avoient esté rappelles à leurs charges en la place des nouveaux qui venoient d'estre chassés, n'avoit garde de laisser ouvrir les yeux à son jeune maistre. Il falloit, pour sa fortune, profiter du gré de la délivrance et du cahos où se trouve un prisonnier qui n'a jamais veu le jour ny pu parler à personne, transporté tout à coup de ces ténèbres dans le plus grand jour et du fond d'un cachot sur le trosne; allonger la durée de ce cahos en multipliant les objets si nombreux par eux-

mesmes, les mesler, les embarrasser, et donner cependant cours à la joye d'une première liberté et à l'apparence de la toutte-puissance ; en nourrir, en amuser le Prince, le forcer de se reployer sur ce faste et sur les plaisirs, dont il devoit estre si affamé dans leur entière nouveauté pour luy; Tempêtrer par l'embarras des affaires et du gouvernement où tout luy estoit, et hommes et choses, entièrement inconnu ; et gouverner ainsi en plein, en luy faisant accroire que c'estoit désormais luy qui gouvernoit et dont les volontés estoient les seules respectées. Ce n'esloit pas chose difficile à qui possède de longue main et seul un Prince captif, qui seul le délivre, et qui seul jouit de la gratitude de ce grand coup, continue seul de disposer de luy, se monstre tel à tout le royaume et le met ainsy à ses pieds; dans l'intérieur, se rend trop redoutable pour n'estre contredit sur rien, et que rien puisse revenir au Prince sans son attache.

Ce fut aussy le chemin qui porta Luynes et ses deux frères à la monstrueuse fortune où ils parvinrent avec une rapidité si prodigieuse, et qui mit l'épée de Conestable dans une main qui jusqu'à ce comble avoit si peu manié les armes. C'est aussy ce qui m'a fait pousser la captivité d'esprit, si non de corps, au delà de la tyrannie de Marie de Médicis, et la porter jusqu'à la mort de Luynes qui jouit si peu de la première dignité du royaume, encore moins du premier office de la Couronne, puisqu'il mourut en décembre 1621, à quarante-trois ans, Louis XIII n'en ayant que vingt, et n'en ayant pas cinq de règne depuis la mort du mareschal d'Ancre, et la fin de celuy de la Reine-Mère ; et c'est aussy, pour le dire en passant, ce qui disculpe si entièrement Louis XIII d'avoir fait un tel Conestable et luy et ses deux frères si rapidement et si monstrueusement grands.

Béarn.

les troubles qui suivirent la retraitte de Marie de Médicis de la Cour et des affaires, furent si tost finis par le combat du Pont de C6, qu'ils ne firent qu'entrevoir la valeur et la diligence de Louis XIII, et la simple bonne grâce avec laquelle il se présenta devant les places que les partisans de la Reine-Mère tenoient pour elle, et qu'il contraignit à luy ouvrir après de légères attaques. Ce ne fut qu'un prélude qui luy fit sentir à luy-mesme son courage, et qui le porta tout de suitte en Béarn. Ce petit pais, fier de sa situation et de la condescendance d'Henry IV pour ce qu'il regardoit comme son berceau, s'estoit accoustumé à l'indépendance et à la religion de ses derniers souverains, jusqu'à en avoir banni la catholique, qui en estoit proscritte depuis quarante-neuf ans, sans qu'il eust obéi à pas un édit, ny à la tolérance de la calviniste dans tout le royaume qui méritoit bien le réciproque en Béarn pour la catholique. Louis XIII l'y rétablit. Tout y étoit places que ce Prince prit ou réduisit touttes, la pluspart en personne, où il s'exposa d'autant plus qu'il voulut connoistre par luy-mesme ce qu'il ignoroit, et monstrer à ses trouppes qu'il estoit digne d'estre fils d'Henry IV.

Aussytost qu'il eut tout soumis, il passa en Languedoc Languedoc où il eut le mesme succès, s'exposa aux mesmes périls, et plus grands encore, pour animer ses trouppes, surtout devant Montauban où il acquit encore plus de gloire personnelle par la difficulté de ce siège que la mauvaise saison augmenta, et qui le contraignit de le lever ; ce fut le seul d'un grand nombre qui ne réussit pas, pendant lequel mourut le Conestable de Luy nés, le 15 décembre, à quarante-trois ans. Ainsy le Prince brilla par les armes et y monstra sa valeur, son application à s'instruire, sa diligence à exécuter, avani pour ainsy dire que de commen-

cer à régner. Il pointoit toutesfois vers le gouvernement depuis plus d'un an. La mesme fortune qui avoit fait un prodige de bonheur du Coneslable, l'enleva à temps de n'en pas éprouver les revers dont il n'eut que le loisir de sentir les approches. Son jeune maistre avoit ouvert les yeux : il estoit honteux d'une telle élévation arrachée à son âge et aux ténèbres sous lesquelles il avoit esté scellé ; il le trouvoit chargé d'une grandeur qui prenoit trop d'autorité ; il l'a souvent dit à mon père, et s'est plaint à luy bien des fois de la surprise de l'ambition et de l'abus qu'il en faisoit ; je ne diray pas le reste. Mais ce Prince a avoué à mon père que lorsqu'il eut pris assés d'amitié pour luy pour le vouloir élever comme il a fait, il voulut eslre fidellement informé de sa naissance, et prit touttes les mesures nécessaires pour l'estre secrettement, mais seurement et à fond, ce que mon père n'a jamais sceu que longtemps depuis par ce Prince mesme, et sans jamais aussy l'avoir appris d'ailleurs, ny mesme s'en estre doutté.

Louis XIII continua d'apprendre l'art des sièges aux dépends des huguenots de Guyenne et de Languedoc. Sa valeur y éclatta de plus en plus, et la capacité qu'il y acquit estonna ses plus vieux capitaines. Après avoir réduit les places de Guyenne, il prit Montpellier ; et les Rochelois ayant esté battus sur mer, le parti huguenot qui avoit cru pouvoir tout oser, implora sa clémence et l'obtint par la paix qu'il luy accorda. Elle ne fut pas de longue durée. Le parti rebelle ne vouloit que gaigner le temps de respirer, de s'appuyer de l'Angleterre et des autres protestants estrangers, et de se préparer à réparer ses pertes. Aussytost qu'il se crut en estât d'agir, il remua de nouveau et ralluma la guerre.

L'âme et la force du parti estoit La Rochelle, Le Roy

Rochelle.

comprit qu'il falloit commencer par la réduire, et les difficultés infinies qui s'y trouvoient ne firent qu'exciter son courage et son application. 11 fallut avant d'entreprendre un si grand siège et si épineux, se saisir de tout ce qui environnoit la place surtout de ce qui est connu sous le nom des Isles de La Rochelle, où les Anglois venoient aborder facilement, et d'où on ne pouvoit intercepter la communication avec La Rochelle. Ces isles étoient la re- isies de La traitte et une sorte de place d'armes et d'entrepost du parti, d'autant plus commode qu'elles estoient bien fortifiées et munies, et qu'elles estoient tantost à sec, tantost garanties par la mer, suivant son flus et reflus, et que dans les abords estroits où elles se trouvoient situées entr'elles et à l'égard delà terre ferme, ilestoit impossible d'y engager dec-bastiments. Il fallut donc y faire passer des trouppes en basse marée pour les attaquer, avec le péril de s'y trouver enfoncés en haute marée. On conçoit la grandeur de ce péril qui n'emportoit rien moins que la nécessité de vaincre ou de périr, et à chacune de ces isles, c'est-à-dire pendant plusieurs jours. Tout bien agité, préparé et résolu, l'armée du Roy s'approcha ; les corps choisis en furent détachés avec tout ce qui estoit nécessaire pour la disposition de l'attaque, et on prit le temps pour arriver en basse marée. Louis XIII vit tout assembler à la teste du camp et se mettre en marche, sans avoir rien laissé apercevoir de sa résolution de passer dans ces isles et d'en faire en personne les attaques. Tandis que les trouppes qui y étoient destinées défiloient pour s'y rendre, il se mit à les costoyer en les accompagnant. Lorsqu'il fut à une distance du camp qu'il ne devoit pas outrepasser pour y retourner en seureté sans trouppes, on l'en avertit. Il ne répondit point, et continua froidement à marcher, et la conversation

sur toutte autre chose. On ne tarda pas à luy représenter qu'il ne devoit pas s'exposer à aller plus loin, sans que personne eust encore imaginé ce qu'il vouloit faire; mais à la fin, voyant qu'il alloit toujours sans répondre, on commença à se douter de son dessein et on essaya de l'en détourner. 11 ne s'en émut pas davantage, et sans contester, ne s'arresta point. On redoubla d'instances jusqu'à luy dire qu'il falloit donc qu'il sceust que l'attaque qu'on avoit résolue, dans la situation où sont ces isles, n'estoit rien moins qu'envoyer les trouppes qui y marchoient à la boucherie. Alors Louis XIII répondit pour la première et unique fois : « Je le sçay bien, et c'est parce que je le sçay a que j'y veux aller, parce que je ne sçay point envoyer c< des trouppes à la boucherie, mais quand il le faut néces- « sairement, je ne scay que les y mener moy-mesme. Ainsy, « Messieurs, je vous suis bien obligé de vos remonstrances, c( mais qu'on ne m'en parle plus. » Il prononça ces paroles avec le mesme saiig-froid, et continua sa marche. Mon père, qui les entendit, me les a racontées et l'inexprimable estonnement de tous ceux qui cstoient présents. Louis XIII passa dans les isles à la teste des trouppes, fit luy-mesme une partie de la disposition des attaques, et ordonna de l'autre; il combatit en personne à la teste, et y donna les ordres avec tout le froid, la prévoyance, la continuelle présence d'esprit d'un homme qui les disposeroit dans sa chambre sur le papier : attaqua les isles les unes après les autres, les força touttes à travers le plus grand feu, et le plus long et le plus imminent péril, donnant à tous l'exemple ; et contraignit Soubise, qui les deffendit pied à pied vaillament et qui avoit en tout de quoy le faire et compter de ne pouvoir estre forcé, il le contraignit, dis-je, de se jetter enfin dans des barques qu'il avoit du costé de

la pleine mer, et de se sauver en Angleterre avec tout ce qui put échapper avec luy.

La conqueste achevée, qui dura plusieurs jours d'attaques continuelles, Louis donna tous les ordres nécessaires avec la mosme tranquilité, et revint avec ses trouppes en son camp, ignorant luy tout seul qu'il venoit d'égaler la gloire des plus hauts faits d'armes qui font les héros. On peut juger quelle idée cette prodigieuse action, peut-estre mesine trop forte pour un monarque, donna de luy à son armée, à sa cour, à ses peuples, au parti huguenot, aux estrangers, entée sur tout ce qu'on luy avoit veu faire personnellement en Guyenne et en Languedoc; et combien elle excita à bien faire tous ses chefs et tous ses soldats. Ce ne fut toutesfois que le prélude du fameux siège de La Rochelle.

Si la capacité dans les dispositions des attaques des isles La Rochelle. et la plus insigne valeur dans l'exécution s'y estoient monstrées dans tout leur jour, l'un et l'autre acquirent un nouvel éclat dans les difficultés sans nombre, la longueur et les périls du siège de La Rochelle. Louis ne présumant point de soy-mesme, y écouta toujours les divers et souvent différents avis de ses généraux, mais toujours aussy il s'en réserva le choix et de faire mesme des choses qui ne luy avoient pas esté proposées, qui luy naissoient dans l'esprit en combinant tout ce qui estoit agité devant luy. Non content de donner partout ses ordres avec une prévoyance et une vigilance extresme, il employa sans cesse l'une et l'autre aux exécutions. Il voulut estre présent à touttes celles qui ne se faisoient pas ensemble, et de plusieurs attaques exécutées à la fois, il choisissoit toujours pour soy le commandement de la plus importante qui estoit aussy la plus hazardeuse. Ce fut luy qui songea le premier à fermer aux

assiégés tout secours par mer, qui imagina cette fameuse diguc^ qui en fit le plan, et qui par ses soins et, si on le peut dire par son opiniastreté et son infatigable présence, en procura Tcxéciition. Je n'avance rien icy que mon père n'ait veu de ses yeux, et entendu de ses oreilles. Si tost qu'elle fut en estât de défense, Louis XIII, qui n'avoit pas moins d'attention au dehors du siège qu'au siège mesme, redoubla de soins pour le presser. A mesure qu'il y a voit quelque chose à consulter, ù examiner, à craindre, ou quelque attaque à faire, il quittoit son quartier, et couchoit dans le lieu deceluy dont il s'agissoit, le plus proche de ce qui l'y conduisoit, quelquefois chez des ofûciers principaux, souvent dans la tente d'un officier particulier ou dans une cabane pour cstre plus à portée, mesme à la belle étoile plusieurs fois ; de sorte qu'il ne s'est jamais rien craint ny passé de tant soit peu considérable tout autour de la place, qu'il ne s'y soit transporté pour tout reconnoistre et tout exécuter par luy-mesme, caressant les chefs, encou)*agcant les soldats, pourvoyant avec des soins et des attentions infinies à l'abondance des vivres, au service en tout genre de l'armée, surtout aux hôpitaux, dont il se faisoit informer très particulièrement et par diverses voycs, et qu'il visitoit souvent luy-mesme. Ce fut ainsy qu'il mit une glorieuse fin à ce siège si célèbre par l'opiniastrcté mémorable des habitants et le nombre d'actions qu'il cousta.

Si Louis XIII y fut bien secondé, il se peut dire que la jalousie des chefs et d'autres causes plus criminelles eurent besoin de la perspicacité de ses yeux pour estre contenues, et que ce fut à sa vigilance, à son infatigable activité de corps et d'esprit, à sa valeur sans pareille, à l'exemple qu'il donnoit partout, à sa présence continuelle

en tous lieux, à l'impossibilité de se dérober à sa vue et à ses connoissances, que fut deue une conqueste qui sappa pour la première fois le parti huguenot par ses fondements. Ce Prince eut la satisfaction d'y voir les Anglois échouer par deux fois avec une formidable flotte contre le fruit de ses réflexions et de ses travaux : je veux dire contre cette fameuse digue qui leur interdit l'entrée du port de La Rochelle, et du grand secours qu'elle apportoit avec tant d'amas et de dépenses, monument étemel de la capacité et des travaux de ce Roy qui sceut la concevoir, la vouloir, et la faire exécuter.

Aussytost qu'il se fut rendu maistre de La Rochelle et qu'il y eut donné ses ordres, il alla droit à Lyon, et malgré les rigueurs de l'hyver et des Alpes , il vola au secours du duc de Mantoue opprimé par le duc de Savoyc et par l'Espagne. Les Alpes se trouvèrent infectées de la peste. Pesteaux Aipes. Rien ne l'arresta. Arrivant à un logement parmi ces montagnes, la peste s'y trouva ; il en fallut sortir. Mesme avanture au second. Au troisième, le mesme malheur « Oh! « c'en est trop, dit ce Roy intrépide en tout genre, je la « trouveray partout ; je veux demeurer icy, il n'en arrivera « que ce qu'il plaira à Dieu. » Il y coucha, et depuis encore en d'autres lieux pestiférés, avec une tranquililé qui fut inaltérable. Il se monstra le mesme pour les soins de son armée, les ordres, les dispositions, les marches, les attaques de divers postes, qu'il avoit paru devant La Rochelle, et parvint ainsy jusqu'aux barricades de Suze, à travers toutes les difficultés et les périls que tout l'art et le temps avoient pu ajouster à la nature de ces lieux presqu'inacccssibles alors par eux-mesmes.

Personne n'ignore quel étoit l'art et la force de ces Pat de suie. formidables barricades, et dans cette saison. Après les

avoir longtemps reconnues, les chefs de Tannée jugèrent qu'il estoit impraticable de les attaquer. Ils le déclarèrent tous au Roy plus d'une fois sans qu'il voulust se rendre. Le cardinal de Richelieu vint à leur secours, et n'y réussit pas mieux. On chercha, on tourna, on examina de tous les costés, et on ne fit que se confirmer dans l'impossibilité de cette attaque. Les généraux estoient consternés de l'opiniastreté du Roy. Le cardinal de Richelieu n'en estoit pas moins peiné. Il imagina un expédient pour le lasser et l'obliger à la retraitte. Le Roy estoit logé dans un petit quartier avec son plus nécessaire service, assés loin de tout le monde. On estoit en février, et dans des lieux où la nuit venoit de meilleure heure que dans des pais plus ouverts. Le cardinal donna le mot aux généraux et aux principaux courtisans, en sorte qu'ils ne vinrent plus les soirs chez le Roy, et qu'il demeura seul avec ce peu de gens de son quartier dès que la nuit s'approchoit. Le but de cette conduitte estoit de le livrer à Tennuy de ces longues soirées où , destitué de délibérations et de tout amusement, on jugeoit qu'il ne pourroit tenir. En effet l'ennuy fut grand, et le prétexte de la difficulté des chemins estoit plausible excuse de se retirer avant la nuit. Mon père, qui s'en apperceut et qui comprit aussy que l'ennuy ne chasseroit pas le Roy, pensa à l'adoucir. II avoit entendu quelquefois chez M. de Mortemart, un de ses gens appelle Hyert, chanter et jouer du luth en perfection. Le Roy aimoit fort la musique. Mon père demanda Hyert à son maistre pour en amuser le Roy les soirs. De là vint la fortune de ce domestique. Le Roy se plut tellement à l'enten'lre que mon père demanda à M. de Mortemart s'il ne luy feroit point déplaisir de proposer au Roy de le prendre. M. de Mortemart luy dit qu'il en

seroit ravy, qu'il aiinoit Ilyerl, et le prioit de le donner au Roy. Cela fut fait aussytost, et qaelque temps après mon père le fit faire premier valet de chambre du Roy. Son fils Ta esté après luy jusque vers la fin de la vie de Louis XIV , et son fils et ses deux petits-fils Font esté de Louis XV et sont raorls dans la charge. Je raconte cette bagatelle comme une anecdotte curieuse par raport à Tennuy par lequel le cardinal de Richelieu et les généraux de l'armée avoient résolu de tirer le Roy de devant les barricades de Suze, comme un dernier remède.

Nul autre chemin n'estoit possible pour pénétrer en Piedmont. Ilfalloit forcer ces barricades, ous*en retourner et abandonner le duc de Mantoue à Philippe Eraanuel soustenu de Tarmée du Roy d'Espagne, son beau-frère, qui luy avoit laissé les trouppes du Milanois à sa disposition, renforcées de quelques autres venues de Naples. Louis XIII ne pouvoit se résoudre d'abandonner un allié qui avoit esté son sujet, et aussy peu à reculer devant des barricades. 11 ne se lassoit donc point de monter à cheval tous les jours dès le grand matin, pour reconnoistre et chercher par luy-mesme quelqu'endroit par où il pust les attaquer, et vers la fin, sans le secours de ses généraux qui luy protestoient que la chose, de plus en plus examinée et reconnue avec touttes sortes de soins et de recherches, esloit absolument impossible. A force de se promener par tous les recoins de ces montagnes, le Roy trouva un berger qui gardoit des troupeaux, et comme il s'informoit à tous les gens du pays qu'il rencontroit, il questionna ce berger. Sur ce qu'il en sceut tirer, il se fit conduire par luy en des endroits qu'il reconnut et par lesquels il espéra pouvoir enfin attaquer les barricades. Il y mena ensuitte

ses généraux qui ne s'cstoient pas trouvés à sa suitte ; fit dans un ou deux auaes examens des lieux, touttes les dispositions avec eux qui essayèrent vainement de le détourner d'une entreprise si hazardeuse. Ce détail comme tous les autres, je le tiens de mon père, qui ne quittoit pas Louis XUI par ses charges de premier gentilhomme de sa chambre et de son premier escuyer, moins encore par la faveur dont il l'honoroit.

Tout estant résolu et préparé pour l'attaque des barricades, le Roy en usa comme il avoit fait aux isles de La Rochelle. Non seulement il y fut en personne et y donna tous les ordres avec cette sagacité, ce sang-froid, cette prévoyance, cette justesse qui ne l'abandonnoient jamais, et ce coup d'œil qui pénétroit tout, qui s'estendoit à tout, et qui voyoit toujours les choses touttes telles qu'elles estoient, mais il soustint en personne les premiers pelotions et les premières compagnies de grenadiers, pour parler suivant l'usage présent et se faire mieux entendre ; et sur leurs talons, et bien avant que les barricades fussent emportées, il y grimpa Tespée à la main, tiré en haut par un autre, soustenu et poussé par derrière, et gaigna ainsy le haut, combattant au milieu de ses trouppes à qui un si rare exemple fit faire des prodiges de valeur contre tout ce que l'art et la nature les plus complettement munies et le plus vaillamment deffendues, purent opposer à leurs efforts. Les barricades emportées, il fallut se former de l'autre costé et achever la victoire. Louis XIII n'y monstra pas moins de capacité et de valeur qu'il venoit de faire aux barricades. La défaitte des trouppes qui les défendoient entraisna celles qui les soustenoient, dont l'armée d'Espagne qui vit l'armée victorieuse formée et preste à fondre sur elle, prit une telle frayeur, qu'elle n'osa s'y commettre. Charles

Emanuel, ce prince si vaillant et si politique qui estoit l'arbitre de l'Italie, qui avoit marché sur les traces de Philippe II, son beau-père, par l'usurpation du marquisat de Saluées sur Ilenry III, qui n'avoit pas moins prétendu que la Provence et le Dauphiné des dépouilles de ce Prince par la Ligue, et qui s'y estoit présenté en personne ; qui après avoir longtemps amusé Henri IV, lui avoit résisté les armes à la main, luy avoit brassé la plus estrange révolution au dedans par la séduction du mareschal de Biron, du duc de Bouillon, etc., pour revenir à plus qu'à son premier dessein sur ces deux provinces, Charles Emanuel, disje, se voyant sans ressource, n'en espéra plus que dans la clémence du vainqueur.

Je n'ay jamais compris comment ce qui se passa en cette occasion n'a pas esté transmis à la postérité sur le marbre et sur l'airain; mais je citeray encore mon père qui en fut témoin et qui me l'a souvent raconté.

Charles Emanuel vint trouver le Roy qui estoit à la teste de son armée. Si tost qu'il l'apperceut, il mit pied à terre, vint à luy découvert, et un genouil en terre luy embrassa la botte. Cette soumission, que Louis XIII receut sans faire la moindre mine de vouloir mettre aussy pied à terre, ny d'empescher le duc de Savoye de luy faire une si profonde soumission, valut à celuy-ci ce qu'il en avoit uniquement espéré. Le Roy voulut bien arrester son armée et entrer en traitté. Le Prince de Piedmont en fut chargé par le duc son père, qui se flatta que la considération de la Princesse de Piedmont, sœur du Roy, feroit écouter plus heureusement le Prince son espoux. Le vainqueur fit la loy dans laquelle il monstra sa fermeté pour son allié et sa générosité pour soy-mesme. Les barricades avoient esté forcées le 6 mars 1629 ; le traitté fut signé l'onze du mesme mois.

et le siège de Cazal levé le 15 en conséquence par les Espagnols.

Charles Emanuel, ce brave guerrier et grand capitaine qui avoit joué la France et l'Espagne, qui, outre la Provence et le Dauphiné, avoit aspiré de profiter assés des désordres de la Ligue pour se mettre la Couronne de France sur la teste, qui avoit pensé renverser Henry IV et TEstat par ses menées et les conspirations de MM. de Biron et de Bouillon, qui Ta voit enfin forcé à luy laisser le marquisat de Saluées pour la Bresse, ce grand et habile Prince ne put survivre longtemps à son humiliation. Il s'enferma dans son palais à Turin, ne vit plus qui que ce fust que pour l'absolue nécessité du service de sa personne et de la conduitte de ses affaires; ne sortit plus de sa chambre, où il passa ses jours tout seul dans la mélancolie la plus profonde, et mourut ainsy le 26 juillet 1630 à Savillan, où il estoilallé, à soixante-dix-huit ans, quinze mois après avoir imploré en personne et à genoux la clémence de Louis XIU.

De la victoire de Suze et après les mesures prises pour l'exécution du traitté, Louis XIII vola en Languedoc. Il y prit en personne Montauban qui avoit tant résisté. Privas, et par luy-mesme ou par ses généraux prit ou soumit le reste des places rebelles et le duc de Rohan que le parti huguenot avoit establi son chef. La valeur et la conduitte de ce monarque acheva ainsy d'accabler un parti qui depuis la fin du règne de François I" n'avoit cessé de troubler la France, y avoit fait un Estât dans un Estât, qui s'étoit rendu formidable, et avoit plus occupé nos Roys que les guerres et les affaires du dehors auxquelles désormais il fut loisible à Louis XIII de penser. C'est ce qui se verra ailleurs, puisqu'il n'est icy question que de ses vertus militaires.

La guerre estant déclarée entre la France et la Maison d'Autriche, les Espagnols firent un rapide et dangereux progrès en Picardie ; ils y prirent avec peu de résistance la Capelle, le Catelet, et Gorbie, ce qui épouvanta Paris. A corue. cette nouvelle, le Roy assembla son Conseil auquel il voulut que mon père fust présent, qui m'a souvent raconté ce qui s'y passa. Le Roy sans s'ouvrir proposa Testât des choses, le danger de la frontière désormais toutte ouverte, et la frayeur de la capitale, et demanda ensuite l'avis du Conseil sur ce qui estoit à faire dans une conjoncture si critique. Le cardinal de Richelieu, contre sa coustume, prit la parole le premier pour emporter les voix, raisonna sur les mesures à prendre et ne conclut qu'à des précautions et à une défensive foible. Le reste du Conseil ne parla que pour paraphraser, louer et estre de son avis. Quand tout fut dit, sans que le Roy eust ouvert la bouche, il dit que tous les avis qu'il venoit d'entendre se réunissoient à celuy que le cardinal avoit ouvert. Alors Louis XIII déclara que cet avis n'estoit pas le sien ; que des remèdes foibles n'en estoient pas à un mal pressant, encoi e moins propres à rasseurer Paris, où il venoit d'apprendre que l'espouvaiite estoit si grande que beaucoup de monde se préparoit à s'en retirer; que la suitte de cet effroy estoit nécessairement le resserrement des bourses, ce qui tariroit tous les secours dont on avoit tant de besoin ; que son avis estoit donc qu'il n'y avoit qu'un seul parti à prendre, qui estoit de rassembler diligemment tout ce qu'on pourroitdetrouppes, de marcher aux ennemis à leur teste pour recouvrer avec audace et promptitude ce qu'on avoit perdu ; que c estoit le moyen unique de rasseurer Paris, d'ouvrir les bourses, d'y trouver des secours et de donner de la confiance au dedans et de la crainte au dehors. Tout de suitte se

tournant à mon père, il luy commanda de donner ordre à ce qui se trouveroit le plutost prest de ses équipages, déclara qu'il partiroit le surlendemain, et que le reste le joindroit après. Le Cardinal de Richelieu eut Fair bien étonné d'une résolution si hardie^ ainsy que tout le Conseil; il n'osa répliquer, ny pas un autre. Le Roy partit comme il l'avoit déclaré, r^rit Corbie, repoussa les ennemis avec le succès au dedans et au dehors qu'il s'en estoit promis. Le cardinal demeura à Paris en attendant l'événement, et ne joignit le Roy que lorsqu'il n'y eut plus rien à craindre. Cette grande action rendit la vigueur à ses troupes qui de tous les costés devinrent victorieuses. Le Roy, dont Texcmple avoit relevé tous les courages recula en personne ses frontières de Champagne et de Picardie, et luy-mesme honora du baston de mareschal de France, sur la brèche de Hesdin, M. de La Melleraye, grand maistre de l'artillerie, qui l'avoit pris. iJoussiiioii. L'extrémité de la longueur ne put empescher Louis Xill d'aller recueillir de nouveaux lauriers jusqu'en Catalogne, et de faire luymesme le siège de Perpignan avec sa valeur, sa capacité et sa vigilance ordinaire. La conqueste de cette province, qui est demeurée depuis à la France, fut le dernier exploit de ce monarque à qui on n'a pu refuser le comble des vertus militaires.

Je ne craindray donc point de le comparer en ce genre au grand Henry, son père. Mais ne perdons point de veue Textresme différence de leur éducation; souvenons-nous sans cesse de tous les moyens du père à devenir tout ce qu'il a paru à la guerre, par nécessité, par instruction, par une pratique que les conjonctures rendirent presque continuelle, et du plus profond accablement du fils sous le boisseau, qui n'eut que soy pour maistre et pour éguillon;

enfin sentons toutte la différence des rayons qui se tirent d'un parti toujours renaissant de sa ruine, d'un royaume conquis Tespée à la main, de cette hydre de Ligue abatue, de ce dévorateur de l'Europe confondu dans ses projets et abboyé de la mort, plus pressé de conclure la paix à Vervins que celuy qu'il avoit esté si souvent et par tous moyens si fort à la veille d'accabler. Que de brillant, que d'éclat, que de gloire sorties de si heureuses conjonctures, tandis que touttes celles d'où partit le fils ne furent que ténèbres et une sorte d'unisson. Que d'avantages d'une part, que d'accablement de l'autre! Si néantmoins tous deux sont parvenus au faiste de la vertu et de la gloire militaire, lequel des deux aura fait plus de chemin, et y aura acquis plus de couronnes? C'est ce dont on pourra juger par deux mots de comparaison avec tant et de si grands avantages dans le père, et le plus parfait contraire dans le fils, sortis de la position et de l'éducation de l'un et de l'autre.

Henry IV avoit fini ses premières armes lorsque Louis XIII comparaison miles commença. J'appelle les premières armes du père cet- d'Henn^/ret de les de sa première jeunesse sous la conduitte de l'amiral *^"" de Coligny jusqu'à la paix qui précéda son mariage, la mort de la reine sa mère et la St-Barihelemi, que ce prince n'avoit pas dix-huit ans ; et celles du fils, la réduction des places de la Reine-Mère et du Béam, où ce Prince se contenta d'apprendre et de monstrer sa valeur, son application, sa vigilance de connoistre, et de se présenter comme avoit fait son père dans ces premiers commencements. Il avoit alors dix-neuf ans et ne faisoit que sortir de captivité.Les places qu'il prit en Guyenne et en Languedoc et la capacité qu'il y fit remarquer, peuvent estre comparées en nombre et en

péril à celles que Henry IV conquit; et si le fils ne put prendre une première fois Montauban, Paris et Rouen échapèrent aussy aux armes du père; il ne les eut dans la suitte que par traitfé, et Montauban devint enfin la conqueste de Louis XIII. Si les sièges de Chartres, de Laon et de Noyon ont eu tout ce qui rend ces entreprises difficiles et mémorables, on ne peut disconvenir que celuy de La Rochelle leur a esté, seul, fort supérieur en tout. La grandeur, la bonté, le nombre des ouvrages et tout les espèces de munitions de la place, celuy des troupes qui la deffendirent et leur valeur, Textresme opiniastreté des habitants et un désespoir jusqu'à la férocité, la situation de cette ville l'âme et le chef de tout le parti huguenot si vivement intéressé à sa conservation, et toutte FAnglelerrc en mouvement pour la sauver avec toutles ses forces, c'est l'ample et la célèbre matière des trophées, de la valeur et de la capacité militaire de Louis XUL comme la fameuse digue qui la ferma par mer et empescha le secours des Anglois, immortalisera le génie de ce Prince qui seul en fut l'inventeur et Pexéculeur. Quelque éclatants que soient les lauriers d'Henry IV, il n'en a point cueilly d'aussy verdoyants que ceux-cy.

11 est vray que ce Prince a veu plus de combats que son fils, tous plus périlleux l'un que l'autre si on en excepte la bataille de Centras, et presque tous décisifs de sa fortune. Tels ont esté le combat si dangereux qui sauva Henry 111 aussytost qu'il l'eut joint avec ses trouppes, les batailles d'Arqués et d'Ivry, les combats d'Aumale et de Fontaine-Françoise. Les conjonctures si différentes entre le père et le fils ont présenté cette gloire au père, dont elles ont esté plus avares au fils. On ne peut nier que le nombre des victoires n'augmente fort l'éclat et le poids

de la gloire, mais on seroit injuste aussy de refuser la mesme à celuy qui fait des prodiges aux combats où il se trouve, et où sans ternir celle qu*il avoit acquise, il auroit pu pour le moins ne se pas trouver, quoyqu'il n'ait pas eu occasion d'en voir un si grand nombre. Quelque péril qu'ait couru Henry IV aux combats qu'il a donnés ou receus, quelque supériorité de capacité militaire qu'il ait montrée, quelque exemnle de valeur qu'il ait fait éclatter, oseroit-on proférer cette espèce de blasphème historique qu'aucun de ces exploits ne peut estre comparé à celuy de Louis XIII aux islcs de La Rochelle, où enfermé par la mer il falloit périr ou vaincre un ennemi le plus muni, le plus fortifié, pour la personne et le parti duquel il y alloit de tout de soustenir et de conserver ces isles, et plus que de tout de porter son parti au comble de toutte grandeur en défaisant les trouppes qui le venoient attaquer avec Louis XIH à leur teste? Le pas de Suze, dont la victoire fut uniquement deue à l'opiniâtreté, à la vigilance, à l'art et à la capacité de Louis XIII, et aux exemples de son incomparable valeur, malgré tous ses généraux et son premier ministre, est encore du mesme genre. On peut avancer avec confiance, sans ternir des lauriers aussy illustres que l'ont esté ceux d'Henry IV, qu'il n'en a point cueilli de si éclattants que les circonstances de l'occasion, de la saison, des lieux, des obstacles domestiques ont icy présenté à l'invariable volonté et à l'intrépidité de Louis XHI, qui en recueillit le salut de son allié, et un fruit si précieux que la fortune n'en offrit point de pareil à son père : je veux dire un duc de Savoye si grandement illustre par la réputation qu'il s'estoit acquise par les armes et par la politique, et si fatal encore à la France, implorer en personne sa clémence à genoux en présence de toutte l'armée.

Quelle comparaison de ce célèbre exploit avec la conqueste de la Savoye par Henry lY, et encore des suittes de l'un et de l'autre?

La reprise d'Amiens suivie de la paix de Yervins, et la reprise de Corbie suivie de tant de grands succès partout, peuvent estre justement comparés; mais on remarquera qu'Henry IV ne trouva personne qui ne fust de son avis, et que Louis XIH eut tout son Conseil contraire, et ne dcut qu'à son grand sens et à la fermeté de son âme la gloire et le salut de la patrie en cette consternante occasion.

L'amour de l'Estat et de la gloire ne put céder en ce Prince à la plus douloureuse langueur qui le conduisit sitost après au tombeau. Dans cet estât, il fait l'effort de se porter à l'extrémité la plus éloignée de son séjour; y prend Perpignan en personne, fait la conqueste de la Catalogne, et couronne sa vie et son règne par un exploit qui attache pour toujours cette importante province à son royaume, et publie encore chaque jour la gloire de ce héros, sacrifiant pour le bien de son Estât et le bonheur de ses sujets les restes d'une trop courte vie qu'il a consumée en glorieux et utiles travaux, et dont il n'a jamais employé les moments que pour Dieu et pour les peuples qui luy estoient commis par Testât où Dieu l'avoit fait naistre.

Ne craignons pas de blesser un héros aussy grand que l'a esté Henry IV par la vérité, à laquelle tout doit estre soumis. Le reproche qu'il a mérité de s'estre si estrangement et si inutilement commis au combat de Fontaine- Françoise ne peut tomber sur aucune des actions de Louis XUI. H y en a deux de ce prince où, entre touttes les autres, on ne peut disconvenir qu'il n'ait prodigieusement hazardé sa personne, et ce terme de prodigieusement n'est icy ny hazardé, ny enflé» Ce sont celle des isles de La Ro-

chelle, et celle du pas de Suze. La première avoit le plus grand objet : c'estoit de s'asseurer le moyen de faire le siège de La Rochelle et de saper, en la prenant, tout le parti huguenot si dangereux à la vraye religion, si fatal à TEstat depuis six règnes. C'èàtoit un coup qu'il ne falloit pas manquer, et qui ne se pouvoit entreprendre sans estre maistre de ces isles. A l'égard de l'action, quel est l'homme qui ne se sacrifiera pas avec raison pour un Prince qui n'expose ses trouppes à un si extrême péril que pour un si grand objet, et avec tant de maturité, et qui, connoissant bien qu'il les envoyé à la boucherie, ne peut s'y résoudre qu'en les y menant luy-mesme, qui y dispose tout en personne, et partage avec elles les plus extrêmes dangers. Le pas de Suze a un objet presque semblable. Louis XIII avoit le plus grand interest d'Estat et d'honneur de ne pas laisser agrandir l'autorité de la Maison d'Autriche en Europe, et en particulier en Italie, et la puissance du duc de Savoye des Estats des Gonzagues si avantageusement situés et fortifiés et ce duc estoit le fameux Gharles-Emanuel si fatal à la France, gendre et allié d'Espagne. Le duc de Nevers, sujet du Roy, venoit de recueillir la succession de Mantoue et du Montferrat par la protection de Louis XIII, malgré l'Espagne et la Savoye, qui, pour cela même, s'estoient unis pour l'en dépouiller. Le Roy s'estoit porté rapidement de La Rochelle aux Alpes, où il avoit méprisé la peste pour secourir le duc de Mantoue. Nul autre moyen de pénétrer en Piémont que d'emporter le pas de Suze. Il falloit donc essuyer la honte de le laisser opprimer et de s'en retourner sans rien faire, ou forcer ce fameux passage. Qui pourra donc disputer la grandeur de l'objet soit pour l'interest, soit pour la gloire? Et quant à l'action, toutte et si uniquement deue à Louis XIIl^

à la fermeté inaltérable de sa volonté, de sa vigilance, de sa patience, de ses recherches personnelles, destitué de tout autre secours par l'opposition constante de tous ses généraux, de tous ses ministres, du cardinal de Richelieu, convaincus de l'impossibilité parfaitte, qui ne donnera les plus justes louanges et la plus intérieure admiration à un Prince qui, après avoir sceu trouver, luy seul, le moyen unique d'attaquer ces fameux retranchements, se livre le premier aux dangers de l'action, et monstre à ses soldats un soldat tout pareil à eux, qui combat en personne au milieu d'eux, qui grimpe l'espée au poing au milieu du feu comme l'un d'eux et parmi eux; qui emporte et gaigne le haut des retranchements aussy promptement que pas un d'eux, après avoir monstre à ses capitaines un capitaine qui en sçavoit plus qu'eux en venant à bout par ses recherches et par les dispositions de cette prodigieuse action, d'un exploit que tous et chacun d'eux avoit sans cesse, et jusqu'à l'exécution, jugée et publiée impossible.

Louis XIY, par la longueur et par l'intérieure tranquilité de son règne, fournit un grand nombre de conquestes, et le brillant d'une incroyable rapidité. Il ne s'agit pas en ce parallèle de l'histoire militaire des trois Roys que j'essaye de comparer, mais uniquement icy de leurs vertus militaires et personnelles.

Vertus militaires II ne faut poiut cousidércr ce monarque comme Rov,

de Louis XIY. . . ,, , . j j» i w • • i

jusqu à la mort du cardinal Mazzarm, puisque luy-mesme n'a pas craint d'avouer souvent, et mesme en public, qu'il n'a esté Roy ny compté l'estre que de cette datte. Je me contenterai donc de faire souvenir de ce qui a esté dit cy-dessus de l'éducation et de ces premiers temps de ce Prince, et qu'il profita de la proximité de ses armées, au

voisinage desquelles la Cour s'estoit avancée, pour y faire deux échapées, soit de luy-mesme, soit en apparence et par une politique connivence de la Reine sa mère et du cardinal Mazzarin pour luy faire monstrer de la volonté et des sentiments pour la gloire, qu'ils sceurent bientost borner touttes les deux fois par un prompt refour auprès d'eux. Passons donc tout à coup à Tannée 1661, qui est celle de la mort de ce tout puissant premier ministre au mois de mars, qui rendit à Louis XIV avec sa liberté l'usage entier de son sceptre.

La mort de Philippe IV, Roy d'Espagne, oncle et beaupère de Louis XTV, alluma la guerre. Le Roy partit en may 1667 pour aller commander son armée en Flandres. Tout y tomba devant ses armes; Lille fut la dernière d'une douzaine de places qu'il prit en personne et par ses généraux. C'est cette brillante campagne qui doit passer pour les premières armes de ce prince. Il y monstra une application suivie à apprendre tout ce qui l'y pouvoit former, et il continua dans la suitte à s'en instruire avec le même soin. M. le Prince et M. de Turenne y furent ses maistres ; et ces deux premiers capitaines de leur siècle avoient formé des écoliers qui suppléèrent après eux, autant qu'il peut estre donné de le faire, à deux si 'grands hommes de guerre. Le Roy partit en février 1668 pour la Franche- Comté, qu'il conquit toutte entière en quinze jours. Les places n'y estoient pas fort munies, le pays estoit sans trouppes; Resançon seul et Dôle firent quelque résistance. LeRoy s'y monstra partout avec beaucoup de vigilance, et la guerre finit par la paix d'Aix-la-Chapelle, qui asseura au Roy ses conquestes de Flandres en rendant la Franche-Comté.

L'année 1672 vit recommencer la guerre. Le Roy se mit à la teste de ses trouppes en Flandres en avril, avec

M. le Prince et M. de Turenne. Ce fut Tannée de ce fameux passage du Rhin que le Roy fit faire à ses trouppes, à la nage ou en bateau^ mais qu'il ne passa pas à leur teste. Il n'eust pas esté sage de l'exposer ainsy à la nage. Ayant à tenir les deux bords de ce fleuve, il ne le passa donc point. Ce qu'il prit de places par luy ou par ses généraux, est incroyable, et la rapidité de ces conquestes l'est encore plus. La Hollande en fut ouverte en plusieurs endroits, et perdit de ses provinces. L'année suivante, le Roy prit en personne Maestrichten treize jours. Ayant abandonné depuis touttes ses conquestes de Hollande, il fit en 1675 la conqueste de la Franche-Comté pour la seconde fois, qui pour celle-cy demeura à la Couronne par la paix qui se fit quelques années après.

En 1676, le Roy retourna en Flandres, prit en personne Heurtebiseet Coudé, et Mousicur, Rouchain. Cette année fut célèbre par campagoM. ce qui arriva à la censé* d'Heurtebise, où il ne tint qu'au Roy de combattre Tarmée du Prince d'Orange, qui ne se put retirer à temps, et qui se trouvoit à une demi-lieue du Roy, sans ravin ny ruisseau qui séparast les deux armées.

Le Roy tint à cheval un conseil de guerre avec les mareschaux de France et les premiers lieutenants-généraux. M. de Louvois, ministre et secrétaire d'Estat de la Guerre, y prit la parole le premier. Il opina à ne point aller aux ennemis et emporta les voix de tous les mareschaux, excepté celle de M. le mareschal de Lorge, mon beau-père, qui m'a conté bien des fois cette affaire, de laquelle il ne se consoloit point ; il opina à marcher aux ennemis, il maintint que la victoire estoit certaine, et la honte aussy de n'aller point à eux. Les lieutenants-généraux évitèrent les uns de choquer, les autres de parler. Le Roy, sans

reprendre les voix, dit que c'estoit avec regret qu'il se rendoit à l'avis commun, et il ne fut plus question de bataille. Il y eut occasion d'envoyer pour je ne sçay quoy, un trompette aux ennemis. Le Prince d'Orange le retint, luy fit voir son armée, lui dit publiquement que le mareschal de Lorge avoit eu raison, et qu'il estoit battu et perdu s'il eust esté attaqué, le chargea de le luy dire de sa part, et de luy faire ses compliments ; et, au moyen des renforts qui luy arrivèrent, il eut celuy de se mettre en seureté.

Le trompette, enflé de sa conversation avec le Prince d'Orange qui de son costé fut bien aise de se monstrer si bien instruit, la raconta au Roy et à tout ce qu'il trouva sur son chemin, avant de voir le mareschal de Lorge, et peu de jours après, quoyqu'on ne fust qu'aux premiers jours de juin, le Roy s'en retourna à Versailles.

En 1677, le Roy en personne ouvrît la campagne par la conqueste de Valenciennes et de Cambray, et Monsieur par le siège de Saint-Omer qu'il prit après avoir gaigné la bataille de Cassel contre le Prince d'Orange qui venoit secourir la place. Depuis cette action. Monsieur ne commanda plus, et le Roy retourna bientost avec luy à Versailles.

L'année 1678 fut signalée par le siège de Gand que le Roy fit en personne, et qui fut le chef-d'œuvre de Louvois.

Ypres suivit, après quoy le Roy revint à Versailles, et la paix de Nimègue suivit de près, par laquelle Condé, Bouchain, Cambray, Aire, Saint-Omer, Ypres, Maubeuge, demeurèrent au Roy, qui avoit desjà Lille et d'autres places, et qui eut encore Fribourg et la Franche-Comté. Le duc de Lorraine ne s'accommoda pas des conditions de

son rétablissement dans ses Estats, et le Boy les garda.

En 1691, le Roy fit au commencement du printemps le siège de Mons en personne. Après cette conqueste, il retourna à Versailles ; il prit de même Namur à Touverture de la campagne suivante, et revint à Versailles aussytost après. Les places depuis longtemps estoient accablées par Tartillerie, et les précautions du fameux Vauban rasseuroient la Cour touttes les fois que le Roy alloit se promener à la tranchée et autour des places qu'il assiégeoit. Monsieur en avoit moins pour sa personne. Il prit un jour un chemin racourcy à une promenade du Roy autour de Mons, et cria au Roy de venir par là : « Hé ! par icy, « Monsieur, luy cria-t-il. Il n'y a point de danger, ils se « mocquent de vous par cet autre chemin qui est le pjus « long. » Le Roy ne le crut pas. Il trouva Monsieur qui Tattendoit où les deux chemins se rejoignoient. « Ne vous « Tavois-je pas bien dit, Monsieur, luy dit-il tout haut» « qu'il n'y avoit point de danger ; il y a un quart d'heure « que je suis icy à vous attendre. » Le Roy ne répondit rien, et la promenade continua. Qui me l'a conté, c'est M. le duc de Chartres alors, d'Orléans depuis, qui suivoit Monsieur et qui prit avec luy ce chemin racourci. Du reste, tous les détails d'un siège, des vivres, des trouppes, une vigilance, une attention à tout, une activité à faire tous les jours des promenades utiles, c'estoient des parties que le Roy possédoit parfaitement.

La dernière fois que Louis XIV parut à la teste de ses armées fut en may 1693. Il en trouva deux formidables en Flandres, avec ce qui leur falloit à chacune indépendament l'une de l'autre, d'équipages, de vivres et d'artillerie.

Le mareschal de Boufflers commandoit celle du Roy sous luy ; M. de Luxembourg commandoit l'autre. Elles se

trouvèrent campées si proches, qu'il n'y avoit guèrcs qu'un quart de lieue de la droilte de l'une à la gauche de l'autre. On alloit seul de Tune à l'autre en pleine seureté, et le Prince d'Orange avec la sienne se trouvoit en mesme temps acculé à l'abbaye du parc où il s'estoit retranché. 11 se coniptoit perdu, et le manda au Prince de Vaudemont à Bruxelles. On n'en doutoit pas non plus dans les deux armées françoises. Après quelques jours de cette position, j'allai d'assés bonne heure après disner chez M. de Luxembourg, de l'armée duquel j'estois et qui logeoit dans une censé qui estoit seule. Je fus bien estonné de n'y trouver personne. M. le Prince de Conti y arriva peu de moments après, qui me demanda ce que je faisois là arresté sur mon cheval. Il estoit seul avec un page et un palfrenier. Je luy dis ma surprise de ne trouver personne. Il se mit à rire et me demanda si je ne sçavois rien. Sur ce que je répondis que non, il me dit qu'il m'apprendroit donc les nouvelles, que le Roy s'en retournoit le lendemain à Versailles. Tout jeune que j'estois, je m'écriay. Le voilà à rire encore. Il me dit qu'il alloit prendre congé de luy, que je ferois bien d'y aller aussy, et que chemin faisant il m'en apprendroit davantage. Le reste des circonstances et du récit seroit trop long, car j'allay et je revins seul avec luy.

Le Roy avoit mandé M. de Luxembourg la veille, pour lui apprendre cette résolution. Ce mareschal n'oublia rien pour l'en détourner sur la position de l'armée ennemie qu'il comptoit attaquer avec la sienne, et qu'après en avoir forcé les retranchements, l'armée fraische du Roy la poursuivroit. Il eut beau faire envisager au Roy les suittes d'une victoire asseurée avec le double en nombre de tout ce qu'avoient les ennemis, et à l'ouverture de la cam-

pagne, et se jetter à ses genoux pour l'engager à demeurer ; tout fut inutile. Il Tavoit conté la veille au soir à M. le Prince de Conti avec qui il vivoit intimement. Comme nous allions au quartier du Roy, nous trouvasmes entre les deux armées M. de Luxembourg qui en revenoit avec M. le Duc, le mareschal de Villeroy, et la trouppe dorée. Le Roy alla retrouver les dames le lendemain, avec qui il retourna à Versailles. Le mesme jour un gros détachement de l'armée du Roy partit vers l'Italie, et en mesme temps le mareschal de Boufflers mena presque tout le reste de l'armée du Roy avec Monseigneur sur le Rhin, joindre M. le maréchal de Lorge. Le prince d'Orange manda à Vaudemont qu'il avoit nouvelle que le Roy partoit, mais qu'il ne pouvoit se flatter d'une délivrance si fort inespérable quoyque la nouvelle luy vinst d'une part qui luy avoit toujours mandé vray, et par un second courrier luy confirma la chose avec des exclamations de joye et d'estonnement. Le rare, c'est que je l'ay ouï de mes deux oreilles longtemps depuis dans le salon de Marly, racontée précisément de mesme de la bouche de Vaudemont et en propres termes, depuis qu'après la bataille de Turin, la perte de l'Italie, et le retour de ce qu'il y estoit resté de trouppes, Vaudemont vint s'establir en France avec de si grands traittements de la France et de l'Espagne.

Je pense que le récit simple des exploits personnels de Louis XIV, si proches encore de ces temps, me peut dispenser de leur comparaison avec ceux d'Henry IV et de Louis XIII. Venons maintenant à leurs mœurs, qui après serviront de clef à l'intelligence pour leur gouvernement.

C'est icy où le respect deu aux plus augustes testes est le plus difficile à concilier avec l'exacte vérité. C'est pour-

tant elle qui doit triompher de touttes choses. Rien n'est bon que ce qui est vray, encore que tout ce qui est vray ne soit pas bon. C'est précisément en quoy consiste la difficulté présente. Je n'y connois de ressource que de ne rien exagérer, et de ne rien aiToiblir. C'est donc dans ce milieu que je tâcheray de me conduire.

La foiblesse qu'Henry IV eut toutte sa vie pour les Mœurs femmes, fut son plus grand et son plus funeste écueil. Il «^'^enry iv.

fut le malheur de sa vie, il est encore celuy de son royaume, comme on le verra en son lieu. C'est ce qui a formé les monstres qui l'ont pensé perdre, et qui au moins l'ont déchiré ; c'est ce qui d'âge en âge va toujours croissant, fondé sur cet exemple.

Je ne parleray point des passades d'Henry IV. Elles fu- consende d'Anrent continuelles. Je me borneray à ses amours éclattants. Le premier de cette sorte le rendit esclave de la belle Consende d'Andouins qui luy fit perdre tout le fruit de la victoire de Coutras. Si tost que la bataille fut gaignée, Henry IV disparut, et laissa son armée dans l'inquiettude de ce qu'il estoit devenu et dans l'incertitude de ce qu'elle devoit faire. Tué. prisonnier, on ne sçavoit que croire. La consternation étouffa la joye de ce grand succès, et la confusion qui en fut inséparable rendit les victorieux immobiles, à qui tout estoit permis après avoir entièrement défait l'armée catholique , tué le duc de Joyeuse qui la commandoit, et les principaux chefs. Six ou sept jours se passèrent de la sorte, et chaque jour augmentoit la crainte et l'estonnement. Enfin le Prince parut et rendit le repos et la joye à son armée. 11 estoit parti du champ de bataille, suivi d'un seul domestique, et s'en estoit allé au fond de la Gascogne présenter à sa belle son épée victorieuse ; il revint aussy peu accompagné. C'estoit un trait

Gabrielle d'Es

déjeune homme, mais alors il avoit trente quatre ans. Corisende d'Andouins, vicomtesse de Louvigny et dame de Lescun , estoit alors vefve depuis sept ans de Philibert Daure, dit de Gramont , gouverneur de Bayonne et séneschal de Béarn, mort à 28 ans d'une blessure devant La Fère. Elle en eut, dit-on, un fils, père du premier maréchal de Gramont. Henry IV le croyoit le sien, mais le comte de Gramont ne voulut jamais passer pour tel et le tenoit à injure. Une légitimation sans nommer la mère n'estoit pas alors dans la nature des choses.

Gabrielle d'Estrées devînt ensuite la passion d'Henry IV, irées. qui la vit en ses courses par la Picardie. Elle avoit espousé Nicolas d'Amerval, seigneur de Liancourt, gouverneur et bailly de Chauny. On voit qu'après la levée du siège de Paris, après la bataille d'Ivry, après le combat d'Aumale, enfin entre diverses expéditions, ce Prince disparoissoit souvent pour aller voir cette belle, perdoit des occasions et mécontentoit fort par ses absences ses chefs et ses serviteurs. Devenu Roy d'effet comme il Testoit de droit, cet amour se fortifia toujours et luy mit dans le cœur et dans l'esprit des pensées qui donnèrent lieu à un estrange éclat. Il résolut d'élever sa maistresse, et de commencer par la rendre libre. Le mari ne voulut point ouïr parler de dissolution de son mariage. Il avoit esté librement contracté par les deux parties et par leurs parents, il avoit duré plusieurs années ; nul prétexte qui pust donner lieu à une dissolution à laquelle la loy de Dieu et celle des hommes s'opposoient formellement. D'Amerval fut sollicité, caressé, tenté, à la fin menacé ; il persévéra à opposer les loix et sa conscience. A la fin, le Roy impatient, sa maistresse peutestre davantage, le procès fut intenté par elle à l'officialité, que le mari soustint fermement. L'embarras augmen-

toit, les juges ne voyoient aucun jour à passer outre sans son consentement, et le Roy ne vouloit pas avoir le démenti d'une si estrange entreprise. Les prières et les grâces offertes à d'Amerval ne réussissant pas mieux que les premières fois, on en vint aux plus terribles menaces. On voit encore les requestes de cet infortuné mari dans cette singulière affaire, et ses lettres par lesquelles il déplore son sort, explique sa douleur, ses scrupules, ses larmes, les violences qui luy estoient faittes,ses protestations de la tyrannie qu'on exerce contre luy et contre touttes les loix divines et humaines, ses déclarations enfin que c'est la force seule et la crainte trop bien fondée d'une mort certaine dont il est sans cesse menacé, qui luy arrache son consentement qu'il ne donne uniquement que pour sauver sa vie. Dès qu'on l'eut obtenu, la dissolution fut prononcée, avec la clause expresse de liberté aux deux parties de se remarier chacune de leur costé. Aussytost après, Gabrielle fut nommée marquise de Monceaux, et il y a bien de l'apparence qu'on prit soin de remarier promptement d'Amerval pour servir d'exemple à Gabrielle, puisque d'une Gouffier qu'il espousa, il eut entre autres enfants une fille qui se maria en 1611 à Isac de Saint-Simon, bisayeul de l'évesque de Metz d'aujourd'huy.

Bientost après la dissolution du mariage de Gabrielle d'Estrées, elle accoucha d'un fils qui fut légitimé six mois après, c'est-à-dire enjanvier 1595,et fait duc de Vendosme en 1598 ; puis du chevalier de Vendosme, grand-prieur de France, général des galères avec force bénéfices, et ambassadeur d'obédience à Rome. Elle eut aussi une fille qui espousa en 1619 le duc d'Elbœuf, grand-père de celuy d'aujourd'huy. Henry IV avoit eu la foiblesse dé promettre à sa maistresse de l'espouser si elle lui donnoit un fils ; il

eut après, celle de la vouloir exécuter. Pour y parvenir, il falloit estre libre et que son mariage avec la fille d'Henry II fust dissous ; il ne pouvoit l'estre que par le consentement de Marguerite, et cette Princesse s'estoit déclarée qu'elle ne le donneroit jamais pour voir Gabrielle en sa place. Rien n'estoit plus important ny plus pressé que de voir ce monarque en estât d'avoir des enfants, il le sentoit, et «il ignoroit aussy peu tout ce qui se publioit et tout ce qui se pourroit dire du mariage auquel son amour l'entraînoit. Mil traits de son histoire montrent là dessus sa volonté et son embarras, et la conversation qu'il eut avec M, de Sully dans un jardin à Rennes, en est une des plus singulières et des plus curieuses anecdottes. Celle du baptesme du chevalier de Vendosme en fils de France, et de la scène qui arriva entre Henry IV, Gabrielle et M. de

Sully, sur ce que ce surintendant raya aux hérauts d'ar-

mes à cette occasion, comme n'y ayant point de fils de France, n'est pas moins digne d'admiration de l'art de la maistresse, de la fermeté du ministre, du combat qui se passa dans le Roy et dont il sortit à la fin à son avantage. Il ne fut pas si heureux à l'égard de Sancy. Gabrielle, qui n'oublioit rien pour espouser Henry IV, faire mettre sous le poisle les enfants qu'elle en avoit, faire Paisné Dauphin, et qui s'en flattoit, avoit persuadé à Zamet d'en faire de même pour une maistresse qu'il avoit, et pour les enfants qui en estoient nés. Toutte joyeuse d'y avoir réussy, elle demanda deux jours après à Sancy ce qu'il en disoit* Personne n'ignore la généreuse réponse que l'indignation de la parité, fit faire à ce vertueux ministre. De cet instant il fut perdu, les signalés services qu'il avoit rendus oubliés, et il est mort dans la disgrâce et dans la nécessité» Enfin jamais Henry IV ne seroit parvenu à la dissolution de son mariage

sans la catastrophe de Gabrielle. On voit dans les mémoires de Sully les douleurs de leur dernière séparation, quoyque si courte suivant toutte apparence, et dans quel estât le héros fut réduit à la mort de sa maistresse.

La foiblesse de ce Prince pour la marquise de Verneuil La marquise de ne fut pas moins préjudiciable à sa gloire, et ne menaça pas moins dangereusement TEstat. Marie Touchet, fille du lieutenant particulier au Présidial d'Orléans, avoit eu un fils de Charles IX, connu sous les noms successifs de grandprieur de France, de comte d'Auvergne, enfin de duc d'Angoulesme, qui espousa une fille du dernier conestable de Montmorency. Cette créature espousa depuis Charles de Balsac, seigneur d'Entragues, chevalier du Saint-Esprit de la première promotion, gouverneur d'Orléans et d'Orléanois, veuf avec postérité d'une RohanGyé. De cette seconde femme il eut un fils dont la postérité finit presqu'avec luy, et deux filles. L'aisnée, Henriette, fut maistresse d'Henry IV, marquise de Verneuil et mère du duc de Verneuil ; la cadette, Marie, fut maistresse du mareschal de Bassompierre dont elle eut Louis, évesque de La Rochelle ; et touttes deux ne furent point mariées, et estoient sœurs de mère du duc d'Angoulesme , bastard de Charles IX, lequel se trouva par là oncle propre et maternel du duc de Verneuil bastard d'Henry IV. 11 falloit expliquer cette généalogie, et il est nécessaire d'y ajouster que ce M. d'Entragues avoit deux frères aussy chevaliers du Saint-Esprit, que tous les trois firent beaucoup parler d'eux sous Henry IH, à qui ils plurent fort quoyque bien plus attachés à la Ligue qu'à luy, et après sa mort encore. Ils estoient à la Cour des instruments des Guise. Leur père, mary d'une Humières, avoit esté lieutenant de la compagnie du duc

François de Guise, avoit servi dans Metz sous luy et Ta voit suivi à la Bataille de Renti. Cette race devoitestre d'autant plus suspecte à Henry IV, que le même Entragues, mari de la Touchet, luy manqua de parole, peu après la mort d'Henry III, pour Orléans dont il estoit gouverneur, d'une façon très périlleuse à ce Prince. L'amour, plus fort que toutte considération, l'attacha à Henriette, sa fille, si connue sous le nom de marquise de Verneuil, dont il luy donna la terre. Il ne trouva en elle qu'artifices et touttes sortes de sujets d'inquiettudes pour un Roy et de jalousies pour un amant. Les querelles et les racommodements ne finissoient point, et chaque rapatriage estoit toujours payé de quelque profusion dont le père, la mère et la fille estoient également avides. On sçait la fameuse histoire de la promesse de mariage qu'Henry IV luy fit à Fontainebleau déchirée par M. de Sully dans cet avance sur le jardin de Diane de la gallerie des Réformés, et de la tranquilité avec laquelle ce Prince retourna sur le champ dans son cabinet en écrire une nouvelle.

Cet estrange papier fut le fondement d'une entreprise qui pensa estre funeste au Roy et à l'Estat. Entragues et sa femme, de concert avec leurs filles et le comte d'Auvergne, depuis duc d'Angoulesme, pratiquèrent avec les Espagnols. Henry le sceutet s'enfascha souvent, appaisé de mesme par les charmes de sa maistresse. Ces pratiques le tourmentoient pendant ses plus difficiles expéditions, et on voit que M. de Sully fut envoyé du siège d'Amiens pour tâcher d'y mettre ordre. L'amour cependant avoit toujours le dessus. A la fin, les choses allèrent si loin que le comte d'Auvergne fut arrestè à Rion où il pratiquoit une révolte, et où on luy trouva un traitté fait avec l'Espagne ; et le prévost Defunctis trouva le plus singulier moyen du monde de se

couler avec main-forte dans le chasteau de Marcoussis, où d'Entragues le vit à son réveil dans sa chambre. Il fut arresté, et à la fin avoua tout. Le mesme prévost trouva dans une armoire prise dans le mur de cette mesme chambre, et murailléc par dessus, une cassette avec beaucoup d'or et le traitté original d'Entragues et de sa fille avec TEspagne, par lequel il promettoit d'enlever le Dauphin» depuis Louis XDI, et de le conduire aux Pays-Bas avec sa femme et ses filles, tandis que le comte d'Auvergne soulèveroit l'Auvergne et les provinces voisines; moyennant quoy l'Espagne reconnoistroit le petit Verneuil Dauphin, sa mère Reine de France, et traitteroit la Reine Marie de Médicis de concubine qui n'avoit pu estre espouse légitime au préjudice de la promesse de mariage que la marquise de Verneuil avoit d'Henry IV ; conséquemment que le Dauphin seroit traitté de bastard. Avec cette pièce, force lettres originales et Mémoires concernant cette affaire qui avoit esté traittée entre d'Entragues et l'ambassadeur d'Espagne, les promesses et les ratifications de Madrid, et la promesse de mariage de la main d'Henry IV à la marquise de Verneuil ; elle fut aussy arrestée. Le Parlement condamna d'Entragues et le comte d'Auvergne à perdre la tôte, et les sollicitations du Roy sauvèrent la mesme condamnation à la marquise de Verneuil, qui la fut à estre rasée et enfermée dans un couvent pour le reste de ses jours.

C'est icy où la foiblesse d'Henry IV paroist jusqu'à l'incroyable, et d'une manière plus ou moins circonstanciée, mais uniforme pour le fond, par tous les Mémoires et les histoires de son temps. La marquise de Verneuil ne subit point sa peine, le Roy la revit quatre jours après sa condamnation. Il se crut heureux de luy faire accepter sa grâce ; il achepta cette faveur par la grâce qu'il accorda à

son përe, et celle de l'entier pardon qu'il obtint de sa maitresse par faire revenir son père à la cour avec des dons, des faveurs et des distinctions les plus scandaleuses, que la fille et le père receurent avec dédain. Ils eurent plus de crédit que jamais, ils demeurèrent secrettement dans les mêmes liaisons espagnoles. Le Roy en fut souvent certain. Brouilleries nouvelles, insolences du père, emportements de la fille, dons du Roy à pleines mains pour les appaiser. Combats de Tamour, de la jalousie, de la crainte des effets d'une trahison continuelle qui déchiroient Henry IV jusques à s'en plaindre souvent à Sully et à d'autres familliers, et les employer à ramener ces perfides à qui l'amour l'enchaisnoit malgré leur crimes sans cesse renouvelles et prouvés. On a prétendu que Marie deMédicis, furieusement jalouse et poussée estrangement par cette lie domestique qui soupiroit après la régence, se laissa aller à une union avec cette cruelle maistresse, l'une et l'autre touttes espagnoles et gouvernées par ce qui estoit attaché à l'Espagne, et que Henry IV en fut enfin la victime; voilà jusqu'où l'amour l'a conduit. Pour le comte d'Auvergne, sa peine de mort fut commuée en prison perpétuelle dans la Bastille. Leur arrest à tous est du premier février 1605. Marie de Médicis l'en tira en juin 1616 pour le mettre à la teste de son armée contre les mécontents du mareschal d'Ancre et de son gouvernement. Bien du temps après cette conspiration, on voit par les lettres du cardinal d'Ossat le bruit que fit à Rome un double de cette promesse de mariage qu'un capucin y porta, et le désordre qui en pensa arriver, jacqueiinede Henry IV cut cncorc une autre maistresse publique : ce ^"t'MorT''" fut Jacqueline de Bueil, dont le père l'avoit très bien servi contre la Ligue, et dont la branche puisnée finit en son frère. Elle eut du Roy la terre et le nom de comtesse de

Horet, et un fils qui porta le nom de comte de Moret, qui fut tué dans les trouppes de Monsieur à la bataille de Castelnaudari, chargé d'abbayes. Sa mère espousa depuis sa naissance René du Bec, et fut mère du marquis de Yardes, capitaine des Cent-Suisses, et chevalier du Saint-Esprit en 1661 y dont les galanteries, la faveur auprès de Louis XIY et la profonde disgrâce ensuitte, ont fait tant de bruit, et qui est mort en 1688, le dernier de son nom, père de la duchesse de Rohan-Chabot. L'abbesse deFontevrauld, morte en 1670, et sa sœur, abbessede Chelles, morte en 1629, es- charlotte des toient baslardes de Henry IV et de Charlotte des Essarts . Elle eut ensuitte plusieurs enfants du dernier cardinal de Guise, après quoy elle espousa François mareschal de l'Hospital, puis secrettement Cazimir, roy de Pologne abdiqué et abbé de Saint-Germain des Prés, etc., retiré et mort en France. Yoilà sans doutte bien des amours en mesme temps, qui ont occupé tous ceux * de la vie d'Henry lY jusqu'à sa mort, et qui ont surnagé à touttes les grandes affaires de guerre et de paix de toutte sa vie. L'indécence, l'occupation, la dissipation de temps et d'argent, les plus grands dangers de son royaume, de sa famille, de sa personne, n'ont pu l'en déprendre. Sa facilité de jeune particulier à faire des promesses de mariage l'a jette dans les plus grands périls, auxquels sa vie a peut-estre succombé. La mesme foiblesse et qui a le plus concouru au mesme malheur, s'est monstrée jusqu'au prodige pour une espouse infime, altière, fougueuse, qui ne l'aimoit point, qu'il n'aimoit pas davantage, qui faisoit son malheur domestique, et qui l'abatit au point de connoistre tout le péril où le metloit cette lie italienne qu'elle avoit amenée , qui la dominoit, amalgamée à une autre lie françoise, dont il sentoit les menaces, l'avidité,

i. Tous les temps.

l'insolence, les complots, Tinterest de dominer sous la régence de leur maistresse, avec qui il n'eut jamais la force de se monstrer le maistre, et de se défaire d'une si dangereuse et si fâcheuse canaille, sous laquelle enfin il succomba. C'est ce qu'on voit en mil endroits de M. de Sully et des autres Mémoires de ces temps. Qui peut comparer une telle foiblesse avec un tel courage d'esprit et de cœur dans un mesme homme ! Et qui ne demeurera stupide en considérant un contraste si prodigieux ; mais qui en mesme temps ne déplorera pas les pernicieux effets de Tamour, et qui ne redouttera pas ce cancer dévorant, infiniment plus dans un monarque que dans tout le reste des hommes.

Le jeu fut une autre passion d'Henry IV qui, tout mesnagcr qu'il fust, et quelquefois trop par l'impression qui luy estoit restée de sa première et si longue indigence, le mena souvent bien loin. Quelque sérieux et importants que soient les Mémoires de Sully, on ne peut s'empescher de se divertir des colères de ce surintendant sur ce point, et de sa plaisante aventure là-dçssus à l'Arsenal, en même tems qu'on admire sa franchise et sa fermeté là-dessus avec Henry IV.

Si on admire la bonté et la familiarité de ce Prince avec tous, qu'il avoit puisée dans les besoins de son premier estât de chef de parti, on ne laisse pas d'appercevoir outre l'habitude, une continuation, quoyque moins forcée, de la mesme nécessité dans tous les temps de sa vie, soit pour ses affaires, soit pour ses plaisirs. Ces charmes surprennent le cœur des lecteurs dans un temps si dissemblable en ce genre, mais ils ne doivent pas offusquer leur esprit, ny l'empeschcr d'en discerner et les causes et le but. Si on examine de près le génie d'Henry IV et sa conduitte envers les siens et avec ses ennemis, on ne s'éloignera guère de

ce qu'en dit la duchesse de Rohan dans Téloge de nom qu'elle donne de ce Prince, et qui est imprimé dans TEstoille. Le respect deu à un si grand Roy m'empeschera de m'estendre davantage sur un point si délicat.

Mais il n'est pas possible de renfermer sous le mesme silence une autre foiblesse d'Henry IV, si dissonante d'un héros tel qu'on ne peut s'empescher de le reconnoistre : je veux dire la jalousie de valeur et de capitaine. Elle fut fatale à plus d'un, et porta au mareschal de Biron un coup plus mortel que n'avoit pu faire son crime, tout inexcusable qu'il fust. De cette source, des vanteries et des traits de jeune homme dans une réputation éclatante et dans un âge avancé, et une soif de louanges qui n'avoit qu'indécence et petitesse; tant il est vray que dans les plus grands hommes, l'humanité perce partout. Un article bien plus fascheux est celuy de la Princesse de Condé. Peut-estre eust-il esté plus à sa place dans celuy des amours d'Henry IV, peut-estre aussy se trou vera-t-il mieux dans celuy de son gouvernement, pour lequel je l'ay réservé.

Si Louis Xni, avec tant de désavantages, vient de paroistre Mœuw pour le moins égal à Henry IV en vertus militaires, de * ^ combien ne le surpasse-t-il pas dans ses mœurs ! Ce n'est pas que l'amour n'ait point eu de prise sur luy, mais il a sceu s'en défendre et le dompter. Je ne craindray pas d'en chasteté incorr.donner la preuve transandante, quoy qu'aux dépends de de Louis xiii. mon père ; c'est un hommage que je dois à la vérité et à ^ ® *"^ ^^ un si grand exemple, et mon père qui m'a souvent raconté ce fait si rare, me sçauroit gré luy-mesme, s'il estoit au monde, de l'usage que j'en fais icy. Il estoit fort jeune et fort galant, il avoit six ans moins que Louis XŒ, il n'estoit pas dans un âge à se faire un scrupule des bonnes for-

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tunes, ny à comprendre qu'un homme bien amoureux s'en tint là volontairement.

Les Mémoires de ces temps-là sont pleins des empressements de Louis pour Mlle d'Hautefort, fille d'honneur de la Reine ; du goust si marqué qu'il avoit pour elle, et de la cour que les ministres, les généraux, le cardinal de Richelieu même, luy faisoient. C'est la première fille qui soit devenue dame d'atours de la Reine, et la première qui, sous prétexte de sa charge, ait esté appellée Madame, quoyque fille, parce que Louis Xm voulut lui donner ces deux distinctions. Il parloit d'elle à tous moments à mon père qui, estonné de ce que tout se passoit en soins et en discours auprès d'elle, imagina que le Roy peut-estre embarrassé de luy faire des propositions, seroit fort aise d'en estre soulagé par un autre. Il dit donc enfin au Boy qu'il avouoit qu'il ne le comprenoit pas ; que depuis longtemps il cherchoit Mlle d'flautefort partout ; qu'il ne parloit qu'à elle ; qu'il n'estoit occupé que d'elle ; que, dès qu'il estoit en particulier en liberté, il ne parloit que de ses charmes, qu'en un mot il en estoit passionnément amoureux; qu'il estoit jeune, bienfait, Roy de plus, qu'il n'avoit aparament qu'à dire un mot pour estre heureux ; que s'il estoit embarrassé de le direluy-mème, il s'ofTroit de parler pour luy et luy répondoit que ce seroit avec un prompt succès. Louis XŒ l'écouta jusqu'au bout, puis luy dit : «t Vous me parlez bien là en jeune homme qui ne pensés a qu'au plaisir. Il est vray que je suis amoureux ; je n'ay « pu m'en défendre, parce que je suis homme et sujet aux a sens ; il est vray que je suis Roy, et que par là je puis « me flatter de réussir si je le voulois ; mais plus je suis « Roy et en estât de me faire écouter, plus je dois penser « que Dieu me le défend, qu'il ne m'a fait Roy que pour

<c luy obéir, en donner l'exemple, et le faire obéir par tous <c ceux qu'il m'a soumis. Plus je suis amoureux, plus je « ne puis me surmonter assés pour ne pas rechercher à c( voir et à parler de celle qui m'a blessé les yeux et le « cœur, plus je dois faire d'efforts pour me surmonter « moy-mesme; et si je me permets des amusements que les « occasions et l'humanité m'arrachent, plus je dois estre « en garde contre le crime et le scandale, et demeurer le « maistre de moy-mesme. Je veux bien vous faire cette « leçon et vous pardonner votre imprudence ; mais qu'il « ne vous arrive jamais d'en faire une seconde de cette « nature avec moy. » Saint Louis eust-il pu parler un autre langage? Quelle pureté d'âme ! Quelle force sur soymesme, quel prodige dans unjeuneRoy amoureux ! Mais quel contraste avec son père et son fils, et avec presque tous les Roys du monde ! Mon père demeura muet et confus. Ce grand et rare trait luy fut présent le reste de sa vie, et le combla sans cesse de la plus grande admiration. Cette dame d'atours, dont la conduilte a toujours esté fort entière, fut longtemps depuis la seconde femme du maréchal de Schomberg, que sa première femme avoit fait duc d'Halluyn.

Mlle de La Fayette plut après elle à Louis XIU, lequel nie

k. .ri* • ,, de La Fa76tt6.

mesme vertu qui depuis sa naissance la

fidèlement accompagné jusqu'au tombeau.

A la pureté des mœurs sans tache et sans l'ombre la plus légère, ce Prince ajouta une modestie qui accompagna touttes ses actions. Il ignoroit qu'il estoit brave ; il singulière mone se souvenoit qu'il sçavoit commander que dans les deLouis'xiii. occasions et les moments nécessaires ; il oublioit après ce qu'il y avoit du sien dans ses exploits, et jamais ce qu'il y avoit des autres à qui il en donnoit louanges et récom-

penses avec autant de plaisir et aussy peu de jalousie pour ses généraux et ses premiers capitaines, que de discernement pour le gros des officiers. Inaccessible aux louanges pour soy au point qu'il les tarit, qu'il en voyoit combler le cardinal de Richelieu et d'autres, de celles mesmes qui luy estoient uniquement deues, non seulement sans les revendiquer, sans en estre le moins du monde choqué, mais avec une tranquilité incomparable : et c'est ce qui a fait passer à la postérité une infinité de grandes choses sur le compte du premier ministre et de ses premiers capitaines, qui n'estoient deues qu'à luy seul. C'est que ce Prince sçavoit allier l'honneur et l'interest de sa couronne et de son Estât avec le mépris et le détachement de soy-mesme ; que sur le trosne il connoissoit l'humilité, qu'il la sçavoit pratiquer avec décence extérieure, mais en effet à ses propres dépends ; que sans monstrer rien de singulier au dehors, il sçavoit vivre en pénitent et offrir à Dieu d'assidus sacrifices ; qu'il méprisa le monde et sa figure qui passe, quoyqu'au faiste de la grandeur et de la puissance, et que, cette puissance et cette grandeur, il ne les considéra jamais que comme un talent qui luy estoit confié duquel il devoit rendre compte.

Ce ne fut donc ny à la licence de ses mœurs, ny à la présomption ou à la hauteur de sa conduitte domestique, qu'il deut les chagrins dont il fut sans cesse accablé par ses plus proches. On ne répétera point icy quels furent sa mère, son frère, son espouse, puisqu'on en a d'abord tracé les caractères, et l'usage auquel divers interests les tournèrent sans interruption, et si pernicieusement, contre sa personne et contre son royaume. Il trouvoit sans cesse des ennemis de l'un et de l'autre dans ces trois personnes à qui la nature l'avoit lié si inséparablement, qui luy

oslèrent non seulement la douceur, mais le repos de sa vie. On Ta desjà dit; c'est ce qui le réduisit à en chercher dans le choix de quelques favoris, et dans l'amusement de la chasse dont il aima touttes les sortes, mais dont la dépense ny le temps ne cousta jamais à ses affaires ny à ses sujets. Il estoit mesme scrupuleux à réparer le tort que ses chasses pouvoient faire. Mon père m'a conté que ce Prince estant au vol, cette chasse s'arresta assés longtemps dans un champ où le bled commençoit à pousser, qui fut si maltraitté du piétinement des chevaux, qu'il luy ordonna de payer le propriétaire sur le pied d'une année commune de récolte. Mon père le fît, et curieux après de sçavoir ce que seroit devenue cette production, il apprit qu'elle avoit esté comme dans les meilleures années.

Personne n'a révoqué en doutte la solide et parfaite Piéié soUde piété de Louis XIII. Assidu à la prière, attentif aux bonnes * L^oilfs xin. œuvres de toutte espèce, prompt à soulager, abondant en aumosnes, et libéral avec choix et discernement sans prodigalité ; patient et résigné dans les contretemps, les épines domestiques, l'embarras des affaires, le dérèglement des esprits et la conduitte des grands et des moindres, quand le bien de l'Estat ne s'y opposoit pas, surtout dans ses maladies et ses longues souffrances, et défiant de soymesme avec lumière. C'est cette dernière qualité d'une part, et son mépris des louanges et de soy-mesme de Fautre, qui l'ont fait accuser de foiblesse et d'esire gouverné mesme malgré luy, car il ne faut rien pallier, tandis qu'il ne se déterminoit jamais que par l'examen et la persuasion ; et qu'il est arrivé plusieurs fois à mon père, de qui je le tiens, de se voir réveillé en pleine nuit par le cardinal de Richelieu, dont il n'estoit ny l'ami particulier, moins encore la créature ny l'obligé, qui arrivoit seul dans sa

chambre, et qui se jettoit sur son lit, s'écriant qu'il estoit perdu : luy contoit sa détresse et luy demandoit conseil et secours. Il y a bien loin de cela à estre le maistre et le tiran de son maistre. Je passe légèrement icy sur cet article de foiblesse, qui sera mieux traitté en parlant de la partie du gouvernement.

La sobriété de ce Prince sur le vin et la table, sans y rien retrancher du dehors qui luy convenoit, ce fut encore une de ses vertus. 11 n'en eut pas moins pour le jeu et pour toutte sorte de luxe personnel et de goust, et les festes ne furent pour lui que des bienséances de son estât royal, où il ne dépensa et ne perdit de temps que ce que les conjonctures ne permettoîent pas d'y refuser.

S'il ne tesmoigna pas la mesme familiarité d'Henry IV, c'est que les conjonctures furent très différentes. Autre est la position d'un chef de parti et ensuitte d'un Roy de droit mais longtemps peu d'effet, et qui manquant de pouvoir, d'argent, souvent de vivres et de trouppes, a un pressant besoin de tous, se laisse aller pour la suitte d'un règne puissant aux habitudes qui l'y ont establi et contractées de toutte sa vie ; et autre est la position d'un monarque né sur le trosne et un trosnc non contesté et bien affermi. Aussy jaloux de son autorité que son père, mais bien moins accoustumé que luy au manque d'obéissance et de respect, il y parut aussy plus sensible et plus difficile à couler et à glisser sur ces sortes de fautes. Ce point, qui joint la justice de si près, sera mieux traitté dans son gouvernement, ainsy que ce saint et si rare titre de Juste qu'il a mérité par excellence.

Mais s'il fut sensible, il ne fut pas moins bon. Il aima et distingua la vraye noblesse, le mérite, l'aage, les dignités, les charges, les emplois, les services, avec un sage

et juste discernement. Il détesta et empescha la confusion, les insolences, les entreprises ; il voulut l'ordre et la règle partout, il monstra sans cessé qu'il estoit persuadé que sa grandeur consistoit dans le nombre et la distinction des divers degrés qui s'élevoient depuis les plus bas jusqu'à celuy des fils de France. Ainsy sa familiarité estoit mesurée à ces mesmes degrés, et dans ses particuliers par son goust, mais là mesme avec mesure, dignité et bienséance. C'est ce que mon père m'a raconté bien des fois. Cette petite difficulté qu'il avoit dans la prononciation, contribuoit fort à le rendre timide et retenu en public à parler, mais elle ne diminuoit rien de l'agrément de l'accès et de cette sorte de politesse mesurée et distinguée suivant Pestât de ceux qui l'approchoient, et qui se marie si heureusement avec cette honneste gravité qui relève la majesté des Rois. Transmettrois-je icy un mot de ces derniers temps sur les statues d'Henry IV, de Louis XIII et de Louis XIV placées dans Paris, à propos de ces dernières, contre lequel personne n'a réclamé. On dit donc alors qu'on les avoit posées suivant l'inclination de chacun des trois monarques qu'elles représentent. Henry IV sur le Pont-Neuf avec son peuple, Louis XIH dans la place Royale avec sa noblesse, et c'en estoit le quartier particulier lorsqu'on l'y posa, enfin Louis XIV avec les financiers dont le quartier, en effet, est tout autour des places des Victoires et de Vendosme. Ces vérités, puisées dans les sources contemporaines les plus pures, font voir que les mœurs de ce Prince n'admettent aucune comparaison possible avec celles de son père ny de son fils, auquel il faut maintenant passer.

Ce n'est pas sans effroy que j'entre en cette carrière; il Mœurs s agit d un monarque dans la Cour duquel j ay passé mes

plus belles et mes plus nombreuses années dans l'habitude du plus religieux respect, qui souvent a fait naistre et nourri en moy l'admiration la plus fondée d'un prince qui a esté plus maistre qu'aucun Roy dont on puisse se souvenir mesme par la lecture, qui l'a esté longtemps au dehors presqu'autanl qu au dedans, et dont la terreur dure encore par la longue impression qu'elle a faitte. Il est vray que plus il a esté puissant, grand, absolu, arbitre longtemps de l'Europe, plus aussy il a esté homme, et payé plus chèrement tribut à l'humanité.

Ses amours. Dès sa première jeunesse, son penchant à l'amour a paru. On a desjà veu icy sur ces premiers commencements que l'exacte tutelle en laquelle il estoit retenu par la Reine sa mère et le cardinal Mazzarin ne put empescher ny arrester sa passion pour la nièce aisnée de ce premier ministre, jusqu'à vouloir l'espouser, et que son mariage avec la fille de Philippe IV fut le plus grand effort du pouvoir que ces deux personnes régnantes pour luy s'estoient acquises sur luy. Mais celte faute, il ne l'acheva pas, et ne doit passer que pour un premier emportement de jeunesse.

J'obmettray ses diverses passades ainsy que j'ay fait celles d'Henry IV, et je ne m'arresteray qu'à ce qui a éclatté, quoyque les passades ayent esté sans nombre. La Reine-Mère contint, non le goust du Roy son fils, mais elle le retint dans quelques bornes, quoyque son crédit ny ses larmes ne pussent empescher la profonde disgrâce du duc et de la duchesse de Navailles dame d'honneur de la jeune Reine, pour avoir fait murer une porte secrette que le Roy avoit fait ouvrir derrière le lit des filles d'honneur, de la co^duitte desquelles Mme de Navailles estoit supérieurement chargée par sa qualité de dame d'honneur. Elle en

perdit sa charge sur-le-champ, et son mari celle de capitaine des Chevau-légers de la garde et le gouvernement de La Rochelle et pays d'Aunis, et furent exilés chez eux en Guyenne. Tous deux estoient de tous temps dans la plus intime confiance de la Reine-Mère, pour avoir esté dans celle du cardinal Mazzarin jusque dans les plus fâcheux orages de sa vie, et jusqu'à sa mort. Les charges demeurèrent perdues, et. ils ne furent rappelles d'exil que plusieurs années après, à la mort de la Reine-Mère qui le demanda pour dernière grâce au Roy son fils.

Quoyqu'il fust depuis quelque temps fort amoureux de La "Ue Vallière, fille d'honneur de Madame fille de Charles I, Roy d'Angleterre, le grand éclat en fut différé à cette époque de la mort de la Reine-Mère. La Vallière, qui n'aimoit que sa personne et encore avec honte et comme malgré ellemesme, ne vouloit point d'éclat ; elle cacha jusqu'à l'incroyable ses grossesses et ses couches ; elle se jetta aux pieds du Roy, fondante en larmes, pour l'empescher de recoimoistre leurs enfanls, et par là d'éterniser sa honte. Deux fois, elle se jetta dans un couvent; le Roy envoya la retirer et la ramener de force la première fois, après avoir fait enfoncer les portes et menacé le couvent du feu, c'est celuy qui est au haut de Saint-Cloud ; et la seconde fois qui fut à la Visitation de Chaillot, il alla l'en tirer luymesme. La Vallière estoit fille bonne, douce, honneste, désintéressée et née pour la vertu. Les remords et la jalousie de Mme de Montespan devenus pour elle un long supplice, et à la fin insuportable, elle se relira enfin avec congé qu'elle obtint, se jetta aux grandes Carmélites, et y a donné un plus grand et un plus rare exemple de pénitence et de vertu qu'elle n'avoit causé de scandale.

Mme de Montespan, ravie à son mari de vive force dès le "me de^Monte»-

\ tempb de Mlle de LaYallière, devint peu à peu la mieux ai-

[ mée. Ces deux maistresses, promenées plus d'une fois en

I Flandres avec la Reine et dans son carosse, y furent un

spectacle inouï, auquel tous les peuples accouroient et se demandoient les uns aux autres s'ils avoient veu les trois Reines. Cette dernière n'eut rien des ménagements de la première ; elle se fit garder à la Cour contre les efforts de son mari qui la vouloit enlever et qui fut mis quelque temps à la Bastille. Toutte la pompe de maistresse adorée, les airs de Reine qu'elle usurpa et les sceut conserver jusque dans sa chutte, tout ce qu'il y eut de plus grand et de plus en autorité à ses pieds, dura près de vingt ans. Six ou sept enfants en furent les funestes fruits. Elle ne laissa MiiedeFontange. P^s d'avoir licu d'estrc jalousc. Fontange, fille d'honneur

de Madame fille de l'Électeur Palatin , captiva le Roy et futaussy maistresse déclarée; mais une prompte mort l'en délivra.

Mme de Soubise. Un autrc amour quoyque prétendu secret, ne lui donna

pas moins d'inquiettude et de dépit. Le mystère le fortifia et le rendit durable. Le mari crut pouvoir conserver son honneur et arriver à la plus haute fortune en fermant les yeux et en ignorant toutte sa vie ce qu'à la fin personne n'ignora. La Mareschale de Rochefort, qui conduisit l'intrigue, m'a conté plus d'une fois les embarras où elle s'étoit trouvée^par des contretemps impréveus, en menant cette belle chez le Roy par des routtes détournées. Cet amour dont l'action ne cessa qu'après un assés grand nombre d'années, tourné depuis en bienveillance et en considération la plus distinguée, a duré tant qu'elle a vescu, demandant et obtenant tout en écrivant un mot au Roy, qui sur le champ luy faisoit réponse et jusqu'à sa mort ; c'estoit un plaisir de la voir en public devant le Roy comme une

autre ; jamais aucun particulier, mais si elle avoit à parler au Roy, les gens les moins au fait n'eussent pu s'y méprendre à l'air, aux manières dont le Roy la recevoit, Técoutoit, et se séparoit d'elle. Aussi fonda-t-elle une immense maison. Son mari se vantoit dans le particulier à ses amis, et sa première femme n'avoit jamais esté assise, que sans ministres et sans favoris, de gentilhomme avec quatre mil livres de rente pour tout bien qu'il estoit né, il se trouvoit devenu prince avec quatre cent mil livres de rente, les plus grandes charges, les plus grandes dignités de l'Église et de l'Estat, les plus grands, les plus riches, les plus singuliers bénéfices ; en un mot, la plus prodigieuse fortune que ses enfants ont encore bien sceu accroistre et perpétuer. Dieu sçait par quels moyens. Qui l'auroit pu croire? Une maistresse de la beauté , de Mme scarron,

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liBsprit, de la naissance de Mme de Montespan, mère de tant Maintenou. d'enfants du Roy, dont les fils se trouvoient desjà si prodigieusement establis, succomber sous les charmes usés, prostitués à tant de gens connus, du sceu public et du Roy mesme, d'une naissance obscure, à peu près honteuse, d'une vie misérable, basse et pis encore, moins jeune qu'elle, choisie par elle pour gouvernante de ses enfants, ignorés lors et cachés, et se croyant avoir fait fortune lorsqu'elle se vit conservée quand ces enfants furent produits à la Cour, et qu'elle se trouva domestique subalterne de Mme de Montespan qu'elle expulsa enfin de la Cour à l'aide du propre fils aisné des amours de cette maistresse, qui sentit de bonne heure le pouvoir naissant de son ancienne mie, et qui sacrifia sa mère au solide fondement de sa grandeur qu'il establit par ce barbare mais signalé serwe, qui luy acquit la Scarron pour toujours.

On ne peut avouer sans rougir qu'un si grand Roy, si

fier, si jaloux de sa grandeur et de touttes bienséances, espousa cette chétive vefve de ce fameux cul-de-jatte, de ce Scarron si connu par son esprit et par ses joyeux ouvrages ; que ce monarque fut deux fois sur le point de déclarer cet ignominieux mariage, que Louvois périt pour avoir eu le courage de Tempescher, et que Harlay, archevesque de Paris, si longuement favori, mourut de douleur de la disgrâce où il tomba pour s'estre associé à la générosité de Louvois. Tous deux, avec Montchevreuil, avoient esté témoins du mariage fait Thyver qui suivit la mort de la Reine, célébré la nuit dans les cabinets du Roy à Versailles par le Père de la Chaise, confesseur du Roy, dont la messe fut servie par Bontemps, le premier et le plus confident des premiers valets de chambre. Toutte la nombreuse Cour de Louis XIV a esté témoin depuis cette époque, et même remontée plus haut, du crédit tout-puissaat de Mme de Maintenon, de la journalière assiduité du Roy chez elle sans y manquer un seul jour, du tremblement des plus puissants ministres et de tout ce qu'il y a eu de plus grands, sous elle, de son autorité et de son entier maintien de Reine dans l'intérieur et le particulier du Roy et de sa famille, que le Roy n'estoit point fasché qu'on crust qu'il estoit vray qu'il l'avoitespousée; et qu'à sa mort tout se passa à l'égard de cette femme comme avec une espouse bien reconnue. L'évesque de Chartres, Godet, son directeur et de l'establissement de St-Cyr, estoit entré dans la confidence de l'un et de l'autre sur cet article si délicat, et l'évesque de Chartres Mérinville, son neveu et son successeur, m'a dit plus d'une fois avoir eu entre les mains des lettres de son oncle au Roy, dans lesquelles il luy parloit de Mme de Maintenon, le félicitoit d'avoir une espouse si vertueuse et si attachée, la luy donnoit pour exemple, et

y répètoit souvent ce nom d'espouse et de femme du Roy. Outre tout l'intérieur et le particulier, où de rang et de ton elle estoit pleinement Reine avec le Roy, avec la famille royale, et avec le Roy et la Reine d'Angleterre, beaucoup de choses extérieures n'en laissoient pas doutter. Jamais elle n'alloit à St-Cyr ny dans les voyages, que dans un carosse du Roy, avec un escuyer du Roy à cheval à sa portière; toujours dans un fauteuil chez elle devant le Roy, le Roy et la Reine d'Angleterre et la famille royale. Jamais elle n'a dit que « le duc et la duchesse de Bourgogne », en parlant d'eux ; jamais, ainsy que le Roy, elle n'a appelle cette Princesse que « mignonne » en parlant à elle ; elle disoit toujours aussy et devant le monde, « le duc et la duchesse de Berry » et des autres de la famille du Roy, parlant d'eux, mesme en sa présence. On ne peut oublier la magnificence du fameux camp de Compiègne, où tous les estrangers accoururent après la paix de Ryswick, et où tous les ambassadeurs se trouvèrent ; ny Festonnante scène de la journée de l'attaque de Compiègne, faitte et deffendue par ce grand nombre de trouppes, et veue par tant de milliers de spectateurs, où au conspect de tous, Mme de Maintenon dans une chaise à porteurs posée sur le rampart et fermée, Mme la duchesse de Bourgogne assise sur un des bâtons de devant, la chaise environnée en demi-cercle des Princes et Princesses du sang debout, des ambassadeurs et de toutte la Cour, on vit le Roy debout et seul couvert, à costé de la chaise, une main sur le haut, se découvrant et se baissant à tous moments pour expliquer et faire remarquer ce qui se passoità Mme de Maintenon qui, à chaque fois, ouvroit à demi la glace du costé et aussytost après la refermoit, pendant près de trois heures que je le vis à quatre pas de la chaise un peu en avant, où je fus toujours.

Les promenades de Marly n'estoient pas plus mesurées quand, à l'occasion de quelqu'embellissement ou de quelque nouveauté, Mme de Maintenon avoit la complaisance d'y aller. Elle estoit dans une chaise à porteurs, portée à costé du petit chariot dans lequel le Roy estoit poussé, mais souvent à pied à costé de la chaise ; Mme la duchesse de Bourgogne et toutes les Princesses du sang et beaucoup de dames tantost à pied, tantost dans des chariots à la suitte. On s'arrestoit à des fontaines, et tant là qu'en chemin tout s'y passoit comme sur ce rampart dont je viens de parler. Toutte la Cour en hommes avoit la liberté de la suivre à ces promenades, dont j'ay esté presque toujonrs témoin, à la fin desquelles le Roy conduisoit Mme de Maintenon près du Chasteau, prenoit congé d'elle et continuoit sa promenade. Intérieur Parmi tous ces amours, Louis XIV n'aima jamais que

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soy ; il falloit que ses maistresses, incommodées, grosses, touttes nouvellement accouchées, fussent en grand habit de touttes les festes, de tous les repas, et y mangeassent et veillassent gayes et comme en pleine santé, et voyageassent de mesme. Il ne fit pas plus de grâce à Mme de Maintenon. Je l'ay veue aller à Fontainebleau qu'il y avoit à parier qu'elle n'y arriveroit pas en vie, avec une grosse fièvre et un mal de teste insuportable ; il ouvroit touttes les fenestres et ses rideaux, ne luy épargnoit ny ne luy cachoit aucune bougie, et s'il devoit y avoir musique, avoit les musiciens et les instruments dans sa mesme chambre. 11 n'épargnoit pas sa famille davantage. II traisna Mme la duchesse de Beri7, grosse pour la première fois, et avec la fièvre, à Fontainebleau, quoy que les médecins et Mme de Maintenon luy pussent dire, et la Princesse se blessa et accoucha le lendemain de son arrivée. Il en fit autant à Mme la duchesse de Bourgogne, la seule de sa

famille qu'il ait aimée et qui faisoit tout son amusement ; grosse et malade, il ne voulut ny remettre un voyage de Marly, ny permettre qu'elle demeurast à Versailles, quelques représentations qui luy fussent faittes, et n'en ayant encore point d'enfants. Peu de jours après qu'elle y fut, elle s'y blessa et accoucha. La duchesse de Lude le luy vint dire dans ses jardins. Il s'y amusoit à un bassin.plein de carpes, et j*y estois présent. Nous vismes venir la duchesse du Lude ; il fut au-devant d'elle. En revenant : « Dieu « mercy, dit-il, la duchesse de Bourgogne est accouchée ». — « Comment, Sire, Dieu mercy, répondit le duc de La « Rochefoucauld ; et vous n'avez point d'enfants. Voilà le « plus grand malheur du monde, car souvent après ces « blessures les femmes n'en ont plus. » — « Eh ! qu'im- « porte, reprit le Roy, d'en avoir du duc de Bourgogne ou « du duc de Berry ! Au moins je serai libre et en repos, « j'iray où et quand il me plaira, sans avoir les femmes et « les médecins après moy avec leurs représentations. » Tout ce qui se trouva présent fut accablé de ces paroles. On fut plus d'un quart d'heure qu'on eust ouï une mouche voler. Le Roy après continua sa promenade.

Il n'exerça pas moins de contrainte sur sa famille qui n'eut jamais le moindre crédit, et qui estoit esclave de ses heures et de ses moments sans en trouver aucun où il ne fust pas avec elle aussy Roy qu'avec le reste de sa Cour, qu'il ne tenoit pas dans une assiduité moins grande. Jamais on ne luy a veu regretter personne : foiblemcnt et courtemcnt ses plus proches. Il ne comprenoit pas comment les autres pouvoient estre affligés des leurs; sa surprise s'en est souvent monstrée. Soulagé au contraire de la perte de ses principaux favoris et ministres et de ses premiers généraux jusqu'à le monstrer en public, l'autorité

des uns, le crédit que les autres avoient pris luy pesoit : nulle part à son aise qu'avec ses maistresses et ses valets. Il avoit longtemps joué fort gros jeu. Mme de Montespan le poussa sans mesure. Pour une nuit, il perdit plusieurs millions. Il quitta sur le matin, et voulut que les joueurs continuassent pour que Mme de Montespan pust le raquittcr. En s'éveillant il demanda s'il estoit encore Roy. 11 apprit avec joye qu'il estoitraquilté à 1400 ou 1500 mille près. Ce voyage^ le corrigea pour le reste de sa vie. Versailles, cia- VersaiUcs, Claguy, Marly, Trianon, Tentrcprise avortée

gny. Trianon. v ^i ^i x

Marly. dc couduirc à Versailles la rivière d'Eure qui cousta tant

Travaux i «n»

de Mainienon. d'hommcs ct dc millions, ct Ics changements prodigieux qu'il faisoit sans cesse, sont témoins des milliards qu'il a dépensés en bastiments, et de son mauvais goust. Jamais de grand, rien de public, tout de fantaisie, d'amusement, l'un après l'autre, un goust de bas diHails en trouppes et en toutte espèce de choses qui le noya dans le petit ct qui laissa le grand à ses ministres. Une vanité qui porta l'orgueil au comble, qui s'estendit sur tout, qui le persuada que nul ne l'approchoit en vertus militaires, en projets, en gouvernement. De là ces tableaux et ces inscriptions de la gallerie de Versailles qui révollèrent les nations ; ces prologues d'opéra qu'il chantonnoit luy-mesme, cette inondation de vers et de proses à sa louange dont il estoit insatiable, ces dédicaces de statues renouvelées des payens, ct les fadeurs les plus vomitives qui luy cstoient sans cesse ditles à luy-mesme, et qu'il avaloit avec délectation. De là son éloignement de tout mérite, de l'esprit, de l'instruction, surtout du nerf et du sentiment dans les autres. De là tant de mauvais choix en genres principaux ; de là sa

1. Ce mot, que rien n'explique, semble indiquer que le fait s'était passé ailleurs qu'à Versailles.

familiarité et sa bienveillance uniquement réservée à qui il se croyoit supérieur en connoissance et en esprit, ou rarement mesme à qui il ne pouvoit refuser son estime, mais compensée par l'expérience de la terreur qu'il leur inspiroit de luy ; mal à son aise et en garde cxtresme avec tous autres ; surtout une jalousie d'autorité qui décida, qui surnagea sur toutte autre espèce de justice, de raison et de considération quelconque.

Un Prince aussy superbe ne pouvoit estre que très magnifique. Aussy le fut-il en tout : en fcstes, en galanteries, en bastiments mal situés et de mauvais goust où il se plai< soit à s'efforcer de dompter la nature; en toutte espèce de meubles et d'ornements de maisons, de jardins; en plants sans nombre et de grands arbres tous venus qu'on amenoit de ses forests ; en routtes pour la chasse, dont les équipages devinrent sous luy prodigieux, ainsy que les chevaux de la grande et de la petite escurie. Celle de sa table et de ses changements de lieu continuels estoit pareille ; il vouloit toujours de la profusion en tout et pour la qualité et pour la quantité; mais quoyque grand mangeur, on le pouvoit dire sobre, et en toutte sa vie jamais de vin qui ne fust fort trempé, ny une seule goutte d'aucune autre liqueur.

Parmi ces deffauts il eut de grandes qualités qui brillé- Extérieur de

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