‹ Écrits inédits de Saint-Simon (volume 2)Chapitre 7 sur 12 · VIV · texte numérisé non relu

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rent d'autant plus, qu'un extérieur incomparable et unique donnoit un prix infini aux moindres choses. Une taille de héros, toutte sa figure si naturellement imprégnée de la plus imposante majesté qu'elle se portoit également dans les moindres gestes et dans les actions les plus communes, sans aucun air de fierté, mais de simple gravité ; proportionné et fait à peindre, et tel que sont les modèles que se proposent les sculpteurs; un visage parfait, avec la plus grande mine et le plus grand air qu'homme ait jamais en.

Tant d'avantages relevés par les grâces les plus naturelles incrustées sur touttes ses actions, avec une adresse à tout singulière ; et, ce qui n'a peut-estre esté donné à nul autre, il paroissoit avec ce mesme air de grandeur et de majesté en robe de chambre jusqu'à n'en pouvoir soustenir les regards, comme dans la parure des festes ou des cérémonies, ou à cheval à la teste de ses trouppes. 11 avoit excellé en tous les exercices, et il aimoit qu'on les flst bien. Nulle fatigue, nulle injure du temps ne luy coustoit ny ne faisoit d'impression à cet air et à cette figure héroïque ; percé de pluye, de neige, de froid, de sueur, couvert de poussière, toujours le mesme. J'en ai souvent esté témoin avec admiration, parce qu'excepté des temps tout-à-fait extresmes et rares, rien ne le retenoit d'aller tous les jours dehors et d'y estre fort longtemps. Une voix dont le son répondoit à tout le reste, une facilité de bien parler et d'écouter courtement et mieux qu'homme du monde, beaucoup de réserve, une mesure exacte suivant la qualité des personnes, une politesse toujours grave, toujours majestueuse, toujours distinguée suivant Tâge, Testât, le sexe, et pour celuy-cy toujours un air de cette galanterie naturelle. Voilà pour l'extérieur, qui ueut jamais son pareil ny rien qui en ait approché. Un respect affectueux pour la Reine sa mère, une considération infinie pour la Reine son espouse jusqu'au plus fort de ses amours, une attention d'amitié pour Monsieur son frère, une générosité continuelle, ingénieuse, toujours également soustenue pour le Roy et la Reine d'Angleterre, une décence, une bienséance qui ne se démentoit jamais jusque dans les choses les plus communes, les plus usuelles; le diray-je, et il est vray jusque dans celles qui par elles-mesmes estoient les plus indécentes, comme ses mais* tresses et Mme de Maintenon; une bonté, une justice natu-

relie, quand il n'y alloit pas de ce qu'il croyoit estredeson autorité, et qui faisoit regretter son éducation et les flatteries et les artifices qui dans la suitte ne le laissèrent plus à luy-mesme que par des percés de naturel qui se faisoient jour quelquefois et qui monstroient qu'autorité à part, qui estouffoit tout, il aimoit la vérité, l'équité, l'ordre, la raison, et qu'il aimoit mesme à s'en laisser vaincre. Ce qui estoit encore déplorable, c'est que jusque dans ses désordres il ne perdit j amais de veue ny de sentiment la religion, et que sans la sçavoir du tout il fut infiniment religieux toutte sa vie. C'est ce contraste d'en avoir tant et de l'ignorer parfaitement dans sa substance, qui y causa tant de maux, parce que son grand deffaut, qui venoit en luy de défiance, et celuy d'estre livré en prise aux artifices extérieurs jusqu'à ne se laisser approcher que de ses ministres d'Estat ou de religion toujours les mesmes, et crut aveuglément ces derniers tant qu'il vescut *.

Quoy qu'il ait esté prodigue poursoy, et qu'il ait mesme fait de grands dons, il n'estoit rien moins que libéral, et il disoit luy-mesme qu'il le tenoit de sa maison et de tous les Bourbons- 11 entroit dans les derniers détails de ses dépenses personnelles, et comme il aimoit touttes espèces de détails et des plus petits, il y croyoit faire beaucoup.

Rien de plus exactement reiglé que ses heures et ses journées dans la diversité des lieux, des affaires et des amusements. Avec un almanac et une montre, on pouvoit à trois cents lieues de luy, dire avec justesse ce qu'il faisoit. 11 vouloit une grande exactitude dans son service,

1. La fin de cette phrase est éyidemment altérée dans le manuscrit. Peatêtre pourrait-on la rétablir ainsi : < Estant d*estre livré en prise aux artiûces extérieurs jusqu'à ne se laisser approcher que de ses Ministres d' Estât ou de religion toiyours les mesmes, il crut aveuglément ces derniers tant qu'il iiécut »

mais il y estoit exact le premier. Tout homme pouvoit luy parler en cinq ou six temps différents de la journée, excepté à Marly; il écoutoit, répondoit presque toujours je verrai/, pour se donner le temps de ne rien accorder ou décider à la légère. Jamais de réponse ny de discours qui pust peiner ou intéresser personne, patient dans les affaires et dans son service au dernier point, parfaitement maistre de son visage, de son mainlien, de son extérieur, et jamais d'impatience ny de colère. S'il réprimandoit, c'estoit rarement, en peu de mots, et jamais durement; il ne s'est peutestre pas échappé dix fois en toutte sa vie, et encore avec des gens de peu, et par quatre ou cinq fois fortement.

Il y auroit bien des choses qui luy conviendroient dans ce prétendu éloge d'Henry IV de la duchesse de Rohan que j'ai cité une fois. S'il oublia les services les plus importants, s'il avança en charges et en faveur des personnes qui avoient servi contre luy sous M. le Prince ; s'il se souvint sans retour de plusieurs grandes et petittes fautes, et s'il fut délicat sur les fautes, ou sur ce qu'il trouvoit l'estre, jusqu'à l'excès, il est pourtant vray qu'il n'oublia jamais les services du fameux Mathieu Mole, ny celuy du marquis d'IIocquincourt qui luy sauva Péronne et y pointa le canon contre le mareschal son père , et qu'il s'en est souvenu en bienfaits jusqu'à leur dernière postérité.

Si Louis XIV s'est trop plu aux trophées de ses conquestes, il faut que toutte l'Europe avoue qu'elle s'est enfin veue forcée de luy accorder le nom de Grand, que la Louis XIV vray- A^itterie luy avoit annoncé si tost, par la manière dont il a rand™daas les P^^'^^ ^^^ malhcurs de sa dernière guerre, et ceux que sa malheurs yieiUcsse a éprouvés dans sa famille. Quelle distance de ces

de ses du der- ^ '■

niéres années, tcmps si lougs de prospérité, OÙ il ne tint qu'à luy de perdre

la République des Provinces-Unies, et dont les fruits furent en divers temps d'annexer à sa couronne la moitié de la Flandre autrichienne, la Franche-Comté, Strasbourg et les deux Alsaces, de changer en province de son royaume, par l'aveu de toutte l'Europe, la simple protection et l'usage de la jouissance des Trois Eveschés et de la province de la Sarre ; enfin, d'avoir mis un des fils de son fils sur le trosne d'Espagne et de tous ses vastes Estats ; quelle distance, dis-je, de ces temps si longuement florissants, et la situation où il se trouva depuis 1705 jusqu'en 17 12, accablé des plus funestes revers et d'une cruelle famine, hors de pouvoir de continuer la guerre ny d'obtenir la paix, réduite écouter les propositions les plus dures, de reculer jusqu'au point de la paix des Pyrénées, et de la trouver mcsme suportable sous l'accablante condition qui lu y fut imposée ou de se charger de détrosner totalement son petit-fils dans un temps court et limité, ou de permettre aux armées ennemies de traverser la France pour aller en Espagne ; et, dans l'un et l'autre cas, donner des places de seureté. A peine respiroit-il d'un danger si funeste, et du mépris que les HoUandois avoient fait de son ministre des Affaires Estrangères couru luy-même jusque dans La Haye, puis de ses ambassadeurs envoyés à Gerlru\demberg. A peine vit-il son salut par le traitté de Londres qui fit celuy d'Utrecht, mais encore avec quelles restitutions de places, de ports, de pais, de perte de commerce, et de démembrement de la monarchie d'Espagne, que ce Prince voit périr sous ses yeux son fils unique, une Princesse qui seule faisoit toutte sa joye, ses deux petits-fils, deux de ses arrières petits-fils, et périr de manière à le percer des plus noirs soubçons, à luy persuader de tout craindre pour luy-mesme et pour l'unique rejetton qui luy restoit, et dans la première enfance, d'une

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si nombreuse et si belle postérité. Parmi des adversités si longues, si redoublées, si intimement poignantes, sa fermeté, c'est trop peu dire, son immulabilité demeura toutte entière : mesme visage, mesme maintien, mesme accueil, pas le moindre changement dans son extérieur ; mesmes occupations, mesmes voyages, mesmes délassements, le mesme cours d'années et de journées, sans qu'il fust possible de remarquer en luy la plus légère altération. Ce n'estoît pas qu'il ne sentîl profondément Texcés de tant de malheurs; ses ministres virent couler ses larmes, son plus familier domestique intérieur fut témoin de ses douleurs. Partout ailleurs, sans paroistre insensible, il se monstra inaltérable et supérieur à tout sans la plus petitte affectation, et sans espérances déplacées. Il parloit comme à son ordinaire, ny plus ny moins ; avoit le mesme air, déclaroit les mauvaises nouvelles sans destour, sans déguisement, sans plainte, sans accuser personne, courtement et majestueusement, comme il avoit accoustumé. Un courage masle, sage, supérieur, luy faisoit serrer entre ses mains le gouvernail parmi ces tempestes, et dans les accidents les plus fascheux et les temps les plus désespérés, toujours avec application, toujours avec une soumission parfaite à la volonté de Dieu et à ses chastiments. C'est le prodige qui a duré plusieurs années avec une égalité qui n'a pas esté altérée un moment, qui a esté l'admiration de sa Cour et l'estonnement de loutte l'Europe, et que la joye du succès de la négociation de Londres qui, contre toutte espérance, l'arracha à des affaires si terribles et si longues, ne le changea pas le moins du monde. 11 n'est pas temps d'aller plus loin. Ses mœurs ne peuvent estre plus grandement couronnées ; comparons-les maintenant à celles de ses deux derniers prédécesseurs.

La nécessité et la licence des partis et des armes dès les comparaison des plus jeunes ans d'Henry IV avoienl tous contribué à luy d'Henry iv.

, T 1 ^ • 1 Louis Xill et

gaster les mœurs. La galanterie, encore plus en vogue Louis xiv. alors qu'elle n'y a esté mesme depuis, l'exemple, les occasions continuelles, surprirent aisément un jeune Prince éloigné de tout joug et nourry dans les armées, marié depuis à la fille et sœur des ennemis de son parti et de sa personne, dont les nopces furent souillées de la mort de sa mère, d'un genre peu incertain, et des horreurs de la Saint-Barthélémy ; retenu prisonnier dans une Cour où le débordement estoit devenu une politique ; invité à s'y livrer par l'habitude, par l'oisiveté, par la politique mesme, et dégousté de son espouse par ceux où elle s'abandonna avec si peu de ménagement. Ce n'est donc pas merveille qu'échapé enfin de la Cour, ce tempérament vigoureux, à la fleur de son âge, et devenu d'effet comme de nom chef de parti, et accoustumé à l'amour toutte sa vie, il s'y soit livré tant qu'il a pu comme au seul plaisir qu'il pust trouver parmi tant de mésaises et de travaux continuels ; et que cette fatale habitude l'ait accompagné sur le trosne le reste de sa vie, enracinée comme elle l'estoit en luy, et n'ayant de contrepoids qu'une espouse fascheuse qui luy rendoit sa compagnie insuportable et par ses humeurs, et par cette lie de gens dont elle estoit obsédée qui le forçoit de chercher société ailleurs. Ce n'est pas que je prétende excuser ce tissu de maistresses qui l'accompagna, pour ne pas dire qui le conduisit à la mort, moins encore ces promesses de mariage, et leurs terribles effets, auxquelles on ne peut donner de nom. C'est seulement sa situation personnelle que je présente à remarquer.

Celle de Louis XIV fut entièrement différente. Né sur le trosne, mais retenu au plus court par un ministre égale-

ment ambitieux et timide, et par une mère qui vouloit régner et se parer d'un vernis de vertu, la jeunesse de ce Prince se passa à Tabri des embusches, et ce ne fut qu'à la lueur de la première liberté que luy procurèrent les nièces du premier ministre, que son premier amour s'alluma. Il estoit libre, la Mancine Testoit aussy, et Tamour qui égale touttes les conditions, persuada à leur jeunesse un mariage qui, au lieu de flatter Mazzarin et peut-estre par luy la Reine, comme les désirs de cet âge espèrent tout, les pensa faire mourir de frayeur l'un et l'autre, et fit renvoyer la nièce au loin, et de là en Italie. Louis XIV n'a donc rien eu des tentations ny des exemples d'Henry IV, A peine osa-t-on après son mariage, le secouer si on ose parler ainsy, chez la comtesse de Soissons, comme on essaye un jeune homme qui entre dans le monde. Les charmes de sa personne autant que ceux de sa couronne excitoient la galanterie de la Cour; mais la frayeur de la jalousie des ministres et de celle de la Reine-Mère estoient un grand frein, et si ce frein n'arresta pas tout, on a veu que l'éclat n'arriva qu'après la mort de cette Princesse. Ajoutons une autre puissante différence. Henry IV eut deux espouses qu'il ne pouvoil aimer, et qu'il avoit lieu de plus de regarder comme ses ennemies. Louis XIY au contraire avoit une espouse qui avoit de la beauté, qui ne vescut jamais que pour luy avec la douceur, la complaisance, la vertu la plus parfaitte, et qui pour l'amour de luy avoit oublié sa Maison, sa patrie, et estoit devenue aussy passionnée Françoise que les plus naturels François. Rien n*est plus opposé à ce que furent les deux espouses d'Henry IV. Rien donc en tout de plus éloigné que Testât de la jeunesse de ces deux Princes quant à la licence des mœurs et à la situation domestique de toutte leur vie.

Si on compare leurs maistresses^ laissant leurs passades à part, et Tamour de la Princesse de Condé dont il sera parlé ailleurs, on aura peine à les compenser. Touttes celles d'Henry IV estoient libres, excepté Gabrielle. Il est vray que pour rendre celle-cy libre aussy, Henry IV employa des violences qui ne se trouvent point dans Louis XIV. Il est vray encore que Testât de liberté des maistresses d'Henry IV l'invita à les vouloir espouser, et à leur donner ces promesses de mariage si honteuses, quoyqu'elles fussent personnes de qualité, et si funestes à son repos et à la France, Tune par le délay de la dissolution de son mariage, l'autre par le criminel et pernicieux usage qui en fut fait, qui n'alloit à rien moins qu'à perdre le royaume et la Maison Royale, et qui touttefois ne fut pas capable de rallentir l'amour d'Henry IV, ny de diminuer sa foiblesse pour les plus criminels, quoyque de son sceu persévérants toujours dans leurs complots.

Louis XIV n'eut pas les mêmes occasions que Henry IV, 11 n'avoit point son mariage à dissoudre, par conséquent il ne pouvoit faire espérer le sien, encore moins donner des promesses de mariage. II n'y avoit plus lieu aux complots du dedans, il n'en eut donc point à pardonner à ses maistresses. Il en eut deux libres et deux mariées ; quoyque Tune de ces dernières n'en ait pas eu publiquement le nom et le maintien, personne n'ignora ce qu'ils furent l'un à l'autre. La considération trop marquée jusqu'à la fin de leur vie, même depuis que leur commerce d'amour eut cédé à un autre en titre effectif avec tous les égards de la plus utile politique de part et d'autre, et l'accablement de rangs, d'honneurs, des premières dignités de l'Estat et de l'Eglise, de bénéfices uniques et d'autres sans nombre, de gouvernements et de charges, en sont et en seront encore

longtemps de palpables tesmoins, et de la conduîtte d'un mari qui sacrifie l'honneur à l'ambition et à l'avarice. L'autre, arrachée des bras du sien, gardée à veue contre ses entreprises qui furent chastiées de la prison, puis d'un long exil, estun scandale de longues années dont la violence n'est pas inférieure à celles qui forcèrent d'Amerval à consentir enfin à la dissolution de son mariage avec Gabrielle d'Estrées. Si celle-cy devint duchesse de Beaufort, La Valière l'a esté de Vaujours, et si Mme de Montespan ne put l'estre parce qu'elle avoit un mari qui ne voulut jamais consentir h recevoir rien de Louis XIV, ce Prince força la comtesse de Soissons de donner la démission de sa charge, imaginée et créée pour elle par son oncle le cardinal Mazzarin, de surintendanle de la Maison de la Reine ; la donna à Mme de Montespan et la fit asseoir, feignant que cet honneur estoit attaché à la charge.

Jusqu'icy il ne s'agit que des maistresses de ces deux monarques; mais que dire d'une amphibie sortie des eaux de la mer, d'une naissance inconnue, de commencements serviles, espousc d'un cul-de-jatte qui ne subsisloit que de son esprit et de ses plaisanteries, vefve réduit te à vivre de la charité de sa paroisse, et peu après de ses appas, devenue gouvernante d'enfants obscurs nés pour le néant et cachés au monde ; puis produitle au jour avec eux dans la domesticité de leur mère, y estre insuportable au Roy qui, plus d'une fois, ne put obtenir de Mme de Montespan de la chasser; s'y accoustumer enfin, s'en laisser ensorceler après jusqu'au point non pas d'en faire sa maistresse, mais de l'espouser, tout parfaitement instruit qu'il fust de son estai et de sa conduitte; d'estre deux fois au moment de la déclarer, la monstrer Reine dans le particulier en plein, et en public avec des voiles, de luy rendre des assiduités

longues et journelles sans y manquer un seul jour, de souffrira peine une gaze sur leur mariage, et de la déchirer presqu'à sa mort. Telle fut la fameuse Maintenon, dont l'adresse et la toutte-puissance ne sont pas de ce lieu-cy. La chutte de la gloire d'un si grand Roy dans un gouffre si profondément honteux à quarante-six ans qu'il avoit lors, injure à l'humanité, et n'a point de semblable ny rien qui en approche dans tous les siècles. On ne peut donc en faire aucune comparaison avec les promesses de mariage que fit Henry IV, quelque fâcheuses qu'en ayent pu estre les suittes. Celles de ce mariage trop réel se feront longtemps et cruellement sentir à la France; celles des foiblesses d'Henry IV n'ont fait que la menacer.

Des amours de ces deux monarques passons à leurs ^jh^*^"''*'.*funestes fruits. L'est range dessein d'espouser Gabrielle et de mettre sous lepoisle les enfants qu'elle avoit d'Henry IV, fut la cause de leur élévation dès leur première enfance, pour accoustumer à leur grandeur, et diminuer l'énorme sault de leur estât à celuy de fils de France. C'est ce qui fit introduire l'usage, jusque-là inouï, d'appeller l'aisné Cézar-Monsieur pour l'approcher, par ce jargon barbare et qui ne signifioit rien, de l'appellation d'un second fils de France, qui est Monsieur tout court. De la même cause vint après en essay le baptesme du cadet avec la pompe et les cérémonies des fils de France qu'on n'avoit osé bazarder pour l'aisné. Déchus de toutte cette espérance par la mort de leur mère, Henry IV se complut à les en consoler avec prodigalité, et à forcer le premier les barrières des loix, sans oser trop les rompre, par l'adresse dont il usa pour le duc de Vendosme à la réception au Parlement du duc de Sully. Le coup ayant réussy, la déclaration suivit pour mettre en droit cette surprise, loy dressée de fait, et de

fait abolie par le trait du duc de Guise à ce mesme duc de Vendosme si promptement après aux obsèques d'Henry IV, qui annula sa loy, laquelle demeura abrogée jusqu'en 1694, que Louis XIV la fit revivre. Ce mesme amour d'Henrv IV pour Cézar soumit ce monarque, victorieux de la Ligue, et qui en tenoit son dernier défenseur, le duc de Mercœur, entre ses mains, à touttes les conditions qu'il plut à ce rebelle impuissant d'imposer à son maistre, moyennant le mariage de sa fille et unique héritière avec le duc de Vendosme, tous deux enfants. On en voit les plaintes suffoquées du duc de Sully dans ses Mémoires, et en bien d'autres de ces temps-là, l'abus qu'en fit Mercœur, qui ne put se résoudre de survivre en France à ses vastes espérances, et qui alla mourir au service de la Maison d'Autriche qui les avoit si fort nourries et avancées.

Félonies des bas- Tant dc bieus, de dignités, de rangs et de charges

tards ,

d'Henry IV. cntassécs sur le duc Cézar de Vendosme et sur le Grand Prieur, son frère, ne purent rendre ces bastards fidèles. En 1626 ils furent arrestés et conduits dans le donjon de Vincennes, où le Grand Prieur mourut en 1629. Le gouvernement de Bretagne fut osté à Cézar à qui la liberté fut rendue en 1630. Il alla servir les Hollandois, et revint enfin en France aussy peu fidèle que jamais, et fut deux fois en si grand danger d'estre arresté qu'il ne deut son salut qu'à la fuitte. Il se raccommoda ensuitte, et tandis qu'il tenoit d'une main à la Reine par le mariage secret de son fils aisné avec une nièce du cardinal Mazzarin au plus fort de ses orages, le duc de Beaufort son second fils, entre les mains duquel la Heine et son premier ministre s'estoient jettes d'abord avec la dernière confiance, se dévoua à leurs ennemis, révolta Paris, le Parlement et une partie du royaume, après s'estre sauvé du donjon de Vin-

ccnnes où il avoit esté cinq ans prisonnier. Compris dans la paix de 1649 qui ne fut pas longue, il parut ensuitte des premiers à la teste du parti opposé à la Cour, se trouva dans celuy de M. le Prince au combat du fauxbourg Saint- Antoine, et causa ce grand désordre de l'hoslel de Ville^ où le mareschal de THospital, gouverneur de Paris, pensa estre tué comme bien d'autres le furent, et se sauva vers le Roy. Beaufort, élu gouverneur de Paris du peuple duquel il estoit devenu l'idole, ût encore longtemps de grands efforts contre le Roy, avec lequel il s'accommoda enfin, quand luy et son père jugèrent que ce fut le meilleur, dont il fut le médiateur, et ils obtinrent pour luy la survivance de l'amirauté du père. Depuis il n'y eut plus lieu de remuer. Son père estoit mort en i 665 , et luy périt en Candie où il avoit mené un secours, en 1669, Son frère aisné, qui avoit esté choisi dans la famille pour servir de contrepoids à tout événement, n'eut point de part aux révoltes de son père et de son frère, obtint divers grands emplois par la protection du cardinal Mazzarin dont, comme je l'ai dit, il avoit espouséla nièce, après la mort de laquelle il fut cardinal. Tels furent ces factieux et dangereux bastards.

Pour le duc de Verneuil, on a veu le pernicieux usage que sa mère, son grand-père, et le comte d'Auvergne puis le duc d'Angoulesme, son oncle maternel, en voulurent faire. 11 estoit trop jeune pour y avoir part. 11 fut comblé de bénéfices, longtemps duc à brevet, puis fut le premier des pairs érigés en 1663, et receu avec eux en lit de justice sans distinction quelconque, et siégea toutte sa vie après les pairs plus anciens que luy sans difficulté, ainsy que Cézar duc de Vendosme et ses fils, depuis la mort d'Henry IV. D'une fille du chancelier Séguier, veuve du second duc de Sully, qu'il espousa vieux, il n'eut aucune postérité.

Le comte de Moret, né d'Henry IV et de Catherine de Bueil depuis mère du dernier marquis de Tardes, fut comblé de bénéfices, figura dans tous les partis contre le Roy, et fut tué enfin dans les trouppes de Monsieur à la bataille de Castelnaudari, sous le duc de Montmorency qui y fut blessé et pris, et qui en perdit la teste. De si turbulents et dangereux bastards ne justifient pas les amours d'Henry IV ny ses profusions à leur égard. Bastards Ccux dc Louis XIV ct Ics eufauts du cardinal de Vendosme

Uc Louis XIV. , , , 1

aumesmetempsapeuprès,n ontpaseulesmesmes occasions ny moyens sous un règne aussy absolu et aussy tranquile au dedans, et longtemps si glorieux au dehors. On peut juger de ce qu'ils auroient fait si ces temps eussent ressemblé à ceux des précédents règnes, par ce qu'ils exécutèrent pour leur grandeur et pour leur puissance ; et depuis la mort de Louis XIV, pour mettre les derniers troubles en France pendant la minorité. Tous ces faits sont si récents, qu'ils ne peuvent estre oubliés de personne. Je me contenterai de les toucher légèrement pour ne pas discontinuer de monstrer jusqu'au bout combien sont pernicieux les amours déclarés de nos Roys, et combien funestes les détestables fruits <le ces déplorables amours. Mais avant d'entrer succinctement en matière sur ces derniers bastards, je dois rendre au comte de Toloze la justice qui luy est deue, et avouer nettement qu'il n'eut point de part à cette élévation si radicalement destructive de l'honnesteté publique, de l'Évangile, et de toutles les loix, l'écueil certain de touttes les femmes, la destruction des familles, et le renversement des mariages ; qu'il se contenta de jouir modestement de ce qu'il n'approuva pas, et que rien ne fut en aucun temps capable d'ébranler sa probité ny sa fidélité.

Deux maistresses publiquement aimées en mesme temps

et publiquement monstrées telles, c'est Tinouï sérail de\aat lequel Louis XIV tint sa Cour prosternée pendant plusieurs années, en présence de la Reine son espouse. Les enfants qu'il eut de celle qui estoit fille furent légitimés et reconnus malgré elle, comme on Ta desjà dit. Malheureusement, ces légitimations d'enfants de mère libre esloient ordinaires, mais celle des doubles adultérins estoit encore tellement inconnue, qu'elle l'est encore aujourd'hui dans toutte l'Europe, mesme en Espagne où un reste de mœurs moresques a rendu les loix si indulgentes aux bastards, et si fort au-delà de celles de tous les pais chrestiens. Ce qui n'estoit donc pas dans l'estre fut produit par la corruption du cœur et l'adresse de l'esprit d'Harlay, lors procureur général et depuis premier président, cynique austère, mascarade de sénateur des plus heureux temps, dont l'ambition estoit sans bornes, et qui jamais ne connut rien capable de l'arrester. Le cauteleux magistrat n'osa présenter de front de quoy effrayer le Parlement qui n'estoit pas mort encore. Il s'avisa de le surprendre, et il y réussit. Le chevalier de Longueville estoit fils du comte de Saint-Paul, tué sans alliance au passage du Rhin, et d'une mère vivante qui avoit son mari'quand elle eut ce fils. Ce mari vivoit encore, et tous deux de haut parage. L'amour passé et repentant servit l'amour présent. Mme de Longueville et M. de La Rochefoucauld estoient dans la haute dévotion, et quoyque dans Paris l'un et l'autre, ne se voyoient plus et n'avoient pas mesme le moindre commerce, quoyque la plus intime amitié et confiance subsistast toujours entr'eux- Le Roy n'avoit reveu La Rochefoucauld qu'avec peine, quoyque son fils fust favbri. Le fils pressa son père, et celuy-cy sortit des borùes prcscrittes par la piété entre luy et son ancienne amie, pour liiy persuader de reconnoistre

iOO PARALLÈLE

et d'essayer de faire légitimer leur petit-fils. Ce mot se peut lâcher sans scandale par la notoriété du fait, et par celle de la façon également dure et sainte dont la nouvelle de la mort du comte de Saint-Paul fut annoncée et receue par Mme de Longueville qui Taimoit uniquement. Elle ne résista pas au duc de La Rochefoucauld ; Harlay conduisit Taffaire, le Parlement n'en prévit pas les conséquences, la légitimation passa sans nommer la mère. Jamais cela n'estoil arrivé ny ne s'estoit osé présenter. L'exemple fait, la légitimation des doubles adultérins du Roy, sans nommer la mère, ne put estre refusée et ils sortirent ainsy du sein du néant. Quelle distance de là à Testai formel de Princes du sang, et à estre rendus habiles à succéder à la Couronne!

D'immenses bénéfices furent la part d'un enfant contrefait qui ne vescut pas, et du chevalier de Vendosme avec le Grand Prieuré de France. L'amour fit un pareil patrimoine à un autre. Mademoiselle n'estoit pas déprise de M. de Lausun, qui estoit depuis longtemps enfermé à Pignerol. Elle en paya la liberté par des donations prodigieuses qu'elle fut souvent depuis fort pressée d'augmenter. L'amirauté restablie enrichit' l'autre. Le duc de Chaulnes ne put survivre au troc forcé de son gouvernement de Bretagne contre celuy de Guyenne, ny sa femme à luy. Celuy de Languedoc sortit sans échange des mains des Princes du sang pour passer successivement à deux bastards; la Provence leur fut confirmée. Les galères, l'artillerie, les Suisses et les Grisons, les carabiniers mis exprès en corps, passèrent entre leurs mains. Le Roy, qui ne »se cemplaisoit qu'aux enfants de sa personne, qui ne pouvoient estre que ce qu'il les faisoit, au contraire des Princes légitimes enfants de l'Estat et grands sans luy par

DES TROIS ROIS. iOt

leur estre, ne voulut des deux faire qu'une seule famille. Jamais bastarde de Roy si grandement mariée que l'avoit esté la duchesse d'Elbœuf. 11 les maria touttes à des Princes de son sang et avec son neveu mesme, malgré luy, malgré les hauts cris et publics de Madame, malgré la honte et la répugnance de Monsieur. Que diroit-on de particuliers dont l'un espouseroît la bastarde et doublement adultérine du frère de son père? Le refus très net que fit le Prince d'Orange de celle qui espousa depuis le Prince (le Conti, luy cousta l'inimitié ouverte du Roy toutte sa vie, qu'il ne put jamais diminuer par tout ce qu'il tenta constament pendant bien des années. Le désespoir de ne se le pouvoir réconcilier le jetta aux ennemis de la France, dont cette haine particulière a causé l'union de toutte l'Europe contre la France, dont l'esprit dure encore, et touttes les guerres et les malheurs dont par enchaisnement nous ne sommes pas encore sortis.

On feroit un juste volume du seul catalogue des nottes sur le registre du secrétaire d'Estat et de la maison du Roy, des brevets, des déclarations, des édits qu'ils ont obtenus, et un récit curieux des entreprises et des adresses qui leur ont ouvert le chemin à cette interversion de tout ordre, de toutte reigle et de touttes loix. La déclaralion d'Henry IV pour Cézar de Vendosme en fut l'exemple et le fondement. L'incroyable, quoyqu 'exactement vray, c'est que tout ce qui leur a esté accordé depuis a esté contre le goust et la volonté de Louis XIV, et le fruit du pouvoir de sa vieille espouse et du bastard dont elle avoit esté la mie, à qui il avoit sacrifié sa mère, qui touttes les deux fort diversement ne l'oublièrent jamais. Le dernier cran où ils parvinrent du vivant de Monseigneur et de Monseigneur le duc de Bourgogne, fit une scène si estrangc

iiOS PARALLÈLE

entr'eux et le Roy qui le leur déclara en leur présentant ce bien-aimé, et un si grand mouvement dans la Cour et partout, qu'il fut sur le point dés le lendemain de détruire ce qu'il avoit fait, et que cette mie eut besoin de la plus insigne adresse pour en parer le coup. Une telle ambition ne souffrit guère plus de dix-huit mois d'inquiettude. 11 n'est pas temps icy déparier de ses progrès depuis la mort de ces Princes, dont le premier pas fut de géant un mois après la mort de Monseigneur, et qui après celle du Dauphin son fils et de la Dauphine qui n'y estoit pas moins opposée, devint une apothéose. Ces dernières ascentions se verront mieux ailleurs.

Si le Roy fut touché jusqu'au transport hors de luymesme pour l'unique fois de sa vie, d'avoir perdu toutte espérance de faire un héros et peut-esire un conestable de son bien-aimé fils, et si le comte de Toloze, avec toutte son application, son courage, et le gain d'une bataille navale, ne put aller plus loin par la poltronnerie de son Mentor qui avoit trop souffert, et qui tint bon /contre luy, contre le mareschal d'Estrées, contre tout ce qu'il y avoit de plus distingué sur la flotte, qui, sans luy et le pouvoir du Roy qu'il avoit, eust détruit celle des ennemis le lendemain et repris Gibraltar demeuré depuis à la puissance des Anglois ; si le mesme comte de Toloze, dis-je, fut dès lors arresté court par la jalousie de Pontchartrain, qui aima mieux ruiner la marine qu'en laisser une que Famiral pust commander, le Roy fut plus heureux dans Tadresse touttefois transparente qui, au mépris de son propre neveu et de tous les Princes du sang, porta les deux Vendosme au commandement de ses armées, dont Monsieur mourut de rage à la fin. Les foiblesses du cadet le désarçonnèrent bientost avec honte ; mais l'aisné érigé

en héros fit souvenir de Sejan avec peu de mérite. Participant aux premières grandeurs des bastards du Roy, usurpant tout ce qu'il put des suivantes, sa faveur illus tra ses fautes, honora ses vices et ses maux honteux; divinisa ses incroyables indécences et des insolences qui ne peuvent avoir de nom, dont il osa couvrir les complots pourpensés et exécutés aux dépends de TEstat contre l'héritier de la Couronne. Tel fut le fruit que le Roy recueillit de sa foiblesse. Vendosme, refusé de rouler avec les raareschaux de France, forcé de céder en Italie le commandement au mareschal de Tessé qui s'en voulut excuser, et à qui le Roy dit qu'il ne falloit pas accoustumer ces Messieurs-là à ces ménagements, Vendosme peu après osa revenir à la charge, refuser la patente de mareschal général qui luy fut offerte pour à ce tiltre commander aux raareschaux de France, et parvint tout desuitte à leur commander à tous sans autre tiltre que de sa naissance, dont il fit l'usage qu'on vient de voir. Une monstrueuse cabale ne put le soustenir longtemps après ce forfait. Il fut perdu, et réduit à aller en Espagne commander l'armée de Philippe V ; mais en partant, tout perdu qu'il estoit et dans nne santé à rendre le mariage contagieux, il espousa une Princesse du sang, car un bastard n'en [pouvoit espouser d'autres. En effet, le Roy fit si bien qu'excepté le Roy d'aujourd'huy, la branche d'Espagne, et la seule Mademoiselle de la Roche-sur-Yon, il n'est aucun Prince ny. Princesse du sang qui ne sorte en directe des amours du Roy et de Madame de Montespan. Disons donc hardiment que si Henry IV est le premier qui ait tant élevé ses bastards ; s'il rompit le premier, en faveur du duc de Vendosme, les premières barrières des loix tout à la fin de sa vie, qui de fait furent restablies à sa mort et le sont

demeurées jusqu'en 1694, il n'a fait que monstrer un pernicieux exemple et bien foible encore en comparaison de Louis XIV ; et que, si Henry IV a fait ses bastards trop grands , Louis XIV a fait les siens des tirans et des dieux.

Court retour sur Los circonstauces des temps et la position de famille ont

les trois ^ ^ .

monarques, esté si différentes entre ces trois monarques, que bien des choses touchant leurs mœurs ne se peuvent comparer. Les deux premiers n'ont point eu de famille, le peu qu'ils en ont eu leur a esté ennemie, femme, frère, mère. Le dernier a eu une nombreuse famille qu'il a aimée autant qu'il estoit en luy, et qu'il a sans cesse tenue dans la plus tremblante crainte et dans la plus parfaite soumission. Cela luy estoit bien plus homogène, et d'autant plus facile aussy, qu'il fut toujours au dedans le plus absolu Roy qui ait porté couronne, depuis la paix des Pyrénées et la mort du cardinal Mazzarin, qui est l'époque où il a commencé à régner. Il en est de mesme du luxe prodigieux de ce monarque. Henry IV vescut dans la pénurie forcée puis volontaire, pour rétablir son royaume et amasser pour ses projets ; Louis XIII, dans une médiocrité que sa vertu luy prescrivoit parmi les guerres civiles et estrangères, et dans un temps où les barrières subsistoient encore à l'égard des finances. J'ai ouï souvent conter à mon père que le Roy n'avoit que trois attelages, et le reste de ses escuriesà proportion ; et j'ay ouï dire plus d'une fois à Louis XIV qu'allant à Fontainebleau dans sa jeunesse, avec la Reine sa mère, il falloit coucher en chemin, tout au moins disner à Essone au prieuré et y laisser longtemps reposer les chevaux , parce qu'ils n'en avoient pas assés pour fournir au relais. Il en estoit de mesme des tables, etc. Sa tempérance, sa décence, sa gravité, supérieures sans

doulteà celles d'Henry IV, viennent encore de la différence des temps. La licence des partis et des armes dans laquelle Henrj^ IV avoit esté nourri et avoit passé la plus grande partie de sa vie, et la nécessité de compter avec les hommes, l'avoient accoustumé à une liberté de vie et à une sorte de familiarité militaire dont Thabitude se conserva, non mesme sans quelque besoin, jusque dans les années de son règne les plus tranquiles. Louis XIII, également bon et magnanime, doux et familier par Tun, grave, mesuré, retenu par l'autre, eut à compter aussy avec les hommes, beaucoup moins à la vérité qu'Henry IV ; mais il eut affaire à des testes fumantes encore de la figure que leurs pères et qu'elles-mesmes avoient faitte, et atout le parti huguenot. Ces causes luy firent prendre un milieu, qui, plustà Dieu, eusl esté conservé ! Louis XIV, devenu promptement le plus absolu des Rois après la paix des Pyrénées, ne perdit jamais le souvenir de ce qu'il avoit essuyé de ses sujets auparavant, et fut environné de ministres dont l'interest tout entier fut de le rendre tel qu'on l'a veu dans sa Cour, toujours Roy et jamais homme ; aussy n'aima-t-il jamais que luy et pour luy ny dans sa Cour ny dans sa famille, et ne connut point, comme Henry IV et Louis XIU, le bien et le plaisir d'avoir des amis, qui a mis le comble au bonheur et à la renommée d'Auguste.

Si, dans le comble de réputation militaire si justement acquise et déférée par touttes les nations, Henry IV ne fut pas à l'épreuve de jalousie sur ce point, de ses propres capitaines; s'il eut la foiblesse d'aimer les louanges de ses exploits et de son adresse, il sç picqua du moins d'aimer son peuple, et de tout l'extérieur de le rendre heureux. S'il fut magnifique pour ses ennemis par un mouvement de crainte et de foiblesse, s'il en souffrit jusque dans son Conseil ; tran-

chons le mot après Mme de Rohan, s'il fut ingrat des meilleurs et des plus grands services quand il n'eut plus besoin de ceux qui les luy avoient rendus, il sceut du moins connoistrele fort et le foible de ceux qu'il mesnagea de la sorte, souffrir et se servir dans son conseil des contrepoids alors nécessaires, entre les restes abatus de la Ligue et le parti huguenot qui depuis sa conversion le menaça toujours, et n'estre gouverné par aucun d'eux, mais s'éclairer par leurs contrastes, et balancer ces deux partis auxquels il demeura toujours également suspect et qu'il sceut contenir par cette politique. Pour l'ingratitude, elle ne fut pas générale; e'est tout ce qui s'en peut dire sans blesser la vérité.

Louis XIII, droit, franc, vray par l'excellence de son eœur, par la grandeur de son âme, par la simplicité de ses mœurs, par l'exactitude de sa vertu, par la magnanimité de ses sentiments, par sa piété sincère, poussa peut- €stre trop loin la modestie, l'indifférence personnelle, le mépris, disons plus, la haine des louanges, la défiance de soy-même. Je l'ay dit, et je ne croy pas inutile de le répéter icy : luy seul ignora sa valeur, ses exploits, sa capacité militaire, tout ce qu'il eut d'autres talents, et en laissa passer la gloire à d'autres par les plus grands monuments d'éloges qu'il ne daigna jamais apercevoir, quoyqu'il ne les pust méconnoistre. C'est ce qui a comme enfoui tant de parties grandes, sublimes ; tandis que tout a retenti des merveilles du cardinal de Richelieu et des capitaines de ce monarque, qui ne se picquoit de rien que de ses devoirs d'homme et de Roy, et plus que de tout de ceux d'un parfait chrestien, mais uniquement pour Dieu et pour soy-mesme. L'immensité de la grandeur de Dieu, dont la considération habituelle et l'adoration en esprit et en vérité l'occupoit intérieurement sans cesse, le

DES TROIS ROIS. i07

monstroit luy-mesme à luy-mesme comme un néant, et le inonde comme un point dont toutte la gloire est vaine ; il n'ouvroit les yeux que sur la misère et la foiblesse humaine; il ne pouvoit comprendre qu'il y eust rien qui la deust enorgueillir, et travaillant sans cesse de corps et d'esprit dans Testât de monarque où Dieu l'avoit fait naistre, il ne pensoit qu'à s'acquitter de son mieux devant luy du travail qui luy estoit prescrit par la Providence ; il se regardoit toujours comme un serviteur inutile, et consideroit comme un larcin les louanges qu'il gousteroit de ses travaux, tandis qu'il les laissoit aux autres par équité pour leur mérite , par raison pour les soustenir, les encourager, les récompenser, et par justice sur soy-mesme qui ne vouloit pas s'appercevoir de tout le grand qui estoit en luy, mais croire que rien en ce genre ne luy estoit deu. Sa tempérance luy fit méconnoistre tous les plaisirs, excepté la musique et la chasse pour se délasser. Point de jeu , peu de bastiments, où Henry IV avec toutte sa parcimonie avoit esté prodigue. Louis XIII fut exact à récompenser les services et la vertu, et partout religieux avec lumière et discernement. Il fut aussy très bienfaisant et très occupé du bonheur de ses peuples, sans affectation et sans songer à l'applaudissement, mais par bonté d'âme, par humanité, comme estant chargé de ce soin par celuy à qui il en devoit rendre compte. Des Reines sa mère et son espouse, de Monsieur son frère, du cardinal de Richelieu, des faveurs et des disgrâces, enfin de l'équité de ce Juste par excellence, j'en parlerai dans son gouvernement.

Quelle distance entre cette modestie, ce détachement, Auire comparaison

cette solide et majestueuse humilité, et les profusions de dHen^^^îv^de vers, de harangues, d'inscriptions, de tableaux, de mé- ^^ de°Lou^"xiv.

dailles, de tapisseries, de prologues d'opéra, de touttes sortes de pièces, du Viro Immortaliy des statues et de leurs dédicaces qui ont irrité les nations, et de ces fastueuses merveilles sous lesquelles tant de marbre et de bronze ont gémi sous toutte la durée du règne de Louis XIV ! Il faut avouer que ce Prince ne fut jamais à l'épreuve des louanges les plus outrées, les plus fades, les plus journalières, qu'il s'épanouissoit à touttes, que l'entrée de son cœur et de son esprit leur estoit seurement ouverte, et qu'il en estoit susceptible jusque sur les choses les plus petittes et les plus communes. S'il se picqua de science et de vertus militaires, il n'eut pas de fond suffisant à jalousie sur ce point à l'égard de M. le Prince et de M. de Turenne, ny mesme à l'égard des disciples qu'ils avoient formés et qui leur succédèrent au commandement des armées ; mais s'il eut ce défaut de moins qu'Henry IV, il ne se défendit pas d'un autre dont Henry IV ne fut jamais atteint, et qui fut plus dangereux. Henry IV ne fut jamais jaloux de l'esprit ny de la capacité dans les affaires, il rechercha toujours avec soin, avec discernement, avec lumière, les hommes les plus habiles et les plus en réputation pour le genre d'affaire où il les voulut employer. Il en essayoit avec adresse et silence, et suivant le succès de ces essays, il se déterminoit. Le goustetfort peu ou point l'intrigue n'eurent point voix en ce genre. Il sentit toujours qu'il ne pouvoit gouverner utilement qu'autant qu'il seroitbien aidé; ses choix ne se fixoient que par l'espérance fondée qu'il prenoit des différents hommes qu'il admettoit dans ses diverses affaires. Aussy n'a-t-on point veu de Prince plus heureux en ministres pour le dedans et pour le dehors, ny qui ait esté plus généralement ny plus continuellement bien servi dans tous les temps si différents de sa vie. On n'en a guère veu

aussy qui les ait tenus si bien de court et en haleine, et on sent encore du plaisir à les luy entendre définir tous avec justesse dans les Mémoires de ces temps-là, et à le voir se promener avec eux dans les galleries et dans les dehors de ses maisons, prenant tantost l'un, tantost l'autre, tantost quelques uns ensemble, les faire discutter les affaires, et les mettre tous, jusqu'à M. de Sully, hors de tout moyen (le le gouverner, et^soy-mesme au fait de tout, sans travail rebutant, et en estât de choisir les meilleurs partis à prendre sur toutte affaire en leur exposant aussy ses raisons, sans leur donner autre autorité que celle de leur poids par elles-mesmes, non plus qu'à celles de chacun des ministres avec qui il les discutoit.

On a veu sur Louis XIII dans l'affaire de Corbie, dans celles du Pas de Suze, qu'il n'estoit pas gouverné par le cardinal de Richelieu ; ni par luy ni par ses capitaines au siège de La Rochelle. Cela se retrouveroit en bien d'autres affaires si un parallèle permettoit les mesmes narrations qu'une histoire. Le juste discernement de Louis XIII lorsqu'il se fut reconnu luyTmesme, le guida aux meilleurs choix. Personne n'a esté encore.assés hardi pour oser n'admirer pas ceiuy du cardinal de Richelieu ; son maistre qui en sceut connoistre le prix, sceut aussy le faire et s'y tenir fermement après, malgré tous les artifices et les cabales ^ On a véu quelle fut toujours la sage modestie de ce monarque, son détachement, son humilité, son désir unique et droit pour le bien comme tel : ce furent les impénétrables remparts qui demeurèrent toujours debout entre luy et toutte espèce de jalousie et de petitesse, et peut-estre fe plus rare et la plus nécessaire vertu des Rois.

Louis XIV au contraire, en garde contre l'esprit, l'instruction, surtout contre le nerf et contre tout homme qui

se sentoit, écarta tout mérite et ne put souffrir que d'humbles adorateurs qui, Tencensoir à la main, demeurassent dans un morne silence ou cherchassent dans ses yeux ce qu'ils avoient à dire. Ce n'est pas qu'il n'ait trouvé des ministres et des courtisans distingués d'une autre trempe ; mais il n'a perdu Tiucun de ceux-là, tous soumis et tremblants qu'ils fussent, qu'il ne s'en soit trouvé tellement soulagé qu'il ne luy ait échappé, de le dire, et quelquefois en public et devant des gens intéressés à eux. C'est ce qui luy est arrivé a l'égard de Colbcrt, de Seignelay, de Louvois, de Barbezieux, d'Harlay archevesque de Paris, du premier mareschal de Gramont et de La Feuillade, du duc de La Rochefoucauld si longtemps favori, quoyque l'esprit de celuy-là ne luy pust donner d'ombrage, du duc de Créqui et de Chaulnes, des mareschaux de Créqui, de Luxembourg, de Lorges, de Boufflers, Cattinat, et de plusieurs autres. Il ne put jamais souffrir le comte de Guiche, et si MM. de Lausun et de Vardes eurent tous trois beaucoup d'esprit, leur profonde disgrâce l'en délivra bientost; et si M. de Lausun eut seul des trois un grand retour à la fortune, ce fut sans en pouvoir retrouver aucun dans son coeur et dans sa familiarité ; et on admirera toujours également la première et signalée faveur d'un homme aussy estrangement extraordinaire, et les conjonctures estonnantes et uniques qui procurèrent sa seconde fortune. Des ministres choisis tous neufs parce monarque, j'appelle neufs sans survivance de ceux qu'il avoit trouvés, on n'en peut citer que trois, veu ses craintes du mérite. Pomponne, choisy pour succéder à Lyonne dans l'importante conjoncture de la paix du Nord et de la Ligue du Rhin qu'il achevoit encore, et après sa disgrâce et la mort des deux ministres qui l'avoient ourdie, rappelle dans le

Conseil pour présider particulièrement aux affaires estrangères. Sa sagesse, sa retenue, sa modestie, furent les antidottes de son nom, de son esprit, de sa capacité. Le ;nesme se doit dire des ducs de Beauvillier et de Chevreuse» qui ajoustèrent une tremblante timidité qui rasseuroit et plaisoit infiniment au Roy. Je nomme le duc de Chevreuse, parce qu'il eut plus de vingt ans la réalité secrette du ministère, sans estre entré dans le Conseil. Pontchartrain enfin qui ne put assés cacher son esprit, accomoder ses avis, ramper et trembler assés pour ne pas déplaire à la fin, quoyque soustenu par le goust que le Roy trou voit dans les grâces de ses manières et de ses expressions» C'est ce qui le fit chancelier, à son grand désir, pour n'avoir plus les finances ny à voir le Roy que comme simple ministre d'Estat, et qui soulagea enfin ce Prince par sa volontaire retraitte, quoyque tous les dehors fussent parfaitement gardés.

Louis XIV, si on en excepte Mme de Montespan et le particulier de chés elle où il y avoit infiniment d'esprit, le craignit jusque dans les courtisans les plus jeunes, et mesme dans les pluscommuns.il ne se plaisoit qu'avec les personnes de l'un et de l'autre sexe sur qui il se sentoit beaucoup de supériorité, ou qui avoient l'adresse de bien cacher leur esprit, deluy paroistre fort inférieurs au sien. C'est ce qui a maintenu ses moindres ministres, c'est ce qui a si aisément et si continuellement valu à des enfants les survivances des plus importantes places de secrétaires d'Estat de leurs pères et qui les y a établis en chef dans la première jeunesse par la mort de leurs pères ou par leur translation, comme Le Tellier et Pontchartrain, à un plus grand employ. Louis XIV s'applaudissoit avec une complaisance extrême de les former aux affaires, et rien

ne luy plaisoit tant que leur aveu feint ou véritable d'ignorance pour en estre instruits. Aussy a-t-on veu comment les affaires ont tourné depuis que de pareils ministres ont gouverné, et que des généraux formés de mesme ont commandé les armées, malheurs dont la sagacité d'Henry IV et de Louis XIII ont esté toujours préservés. Pour ce qui est de l'accès du Roy si différent de celuy des Roys ses père et grand-père, mais si consolant quand on y pouvoit arriver, c'est un point à traitter en parlant de son Gouvernement. Je diray seulement icy que son secret estoit inviolable et ne luy coustoitrien, sa discrétion cl sa circonspection pareilles, et que quand on faisoit tant que d'estre admis à luy parler, la seureté pour tous les temps et à l'égard de touttes personnes y estoit au dernier période de seureté; d'autant plus que ce Prince estoit doué de la mémoire la plus nette, la plus précise, la plus excellente et que le temps n'effaçoit jamais ny ne confondoit dans la multitude infinie des noms et des choses. Il y a sur cela des faits certains et transcendants qui donnoient en luy une confiance infinie, de laquelle mesme il estoit justement flatté. Si assés souvent il n'estoit pas bien véritable, ce n'estoit jamais par un mensonge, ny aux plus légers dépends d'un secret du moindre particulier.

Si Henry l\ fut prodigue en bastiments, que peut-on dire de ceux de Louis XIV, du superbe plaisir qu'il prit toujours à forcer la nature ; et par les changements continuels qu'il y fit, ou pour rectifier, ordinairement pour s'amuser, du peu que paroissent les milliards qu'il y a dépensés. La situation de Versailles où il n'y a ny eau ny terre, et où par conséquent l'air ne peut estre bon ; où tous les arbres meurent ou rechignent, et où ces admirables fontaines l'infectent ; celle de Marly et ce que

ce \ilain puits est devenu, la tentative de conduire la rivière d'Eure à Versailles qui a tant cousté d'hommes et do millions, et nul monument public d'aucun genre, en seront d'éternels du mauvais goust et de la vanité. On a parlé du nombre prodigieux et de l'estonnante magnifificence de ses escuries et de ses équipages de chasse. Pour son jeu, on a veu qu'il s'en corrigea, ce que ne fit pas lleni7 IV qui à la vérité n'approcha jamais de celuy qui réduisit la raison de Louis XIV à un jeu rare et fort médiocre. Le jeu, les bastiments, les équipages, quoyque Louis XIII aimast passionnément la chasse, sont trois points qu'on ne peut non seulement lu y reprocher, mais qu'on ne peut encore ne pas admirer dans la modération exlresme de ce grand Prince.

11 est triste qu'on n'ose dire que Henry IV ait esté religieux. Huguenot et catholique, ny les uns ny les autres n'ont pu luy rendre ce tesmoignage. Besoin et politique ont réglé ses diverses professions de foy. Si on ne peut nier qu'il crust en Dieu, qu'il le craignist, qu'il y espérast, qu'il fust soumis à ce qui luy arrivoil comme venant de luy, car on en a plusieurs tesmoignages, on ne peut aussy que déplorer la licence de sa vie jusqu'à la fin ; et s'il est louable de son attention et de sa décence à assister d'abord aux presches, puis à la messe et aux oifices de certaines grandes festes, on ne peut qu'estre effrayé de voir comment il traittoit la participation aux plus redoutables sacrements, en lisant sa dernière séparation d'avec Gabrielle d'Estrées pour faire chacun leurs pasques et se rejoindre aussytost après.

La vie de Louis XIII depuis l'enfance jusqu'à la mort a este toutte religieuse, et d'une perfection toujours en avançant, à ne pas craindre d'estre mise à costé de celle de

Saint-Louis. Aussy receut-elle enfin un rayon de la mesme gloire, qui ne sera pas oublié sur sa mort. Je ne m'estendray pas icy davantage, puisque sa valeur, sa capacité militaire, son esprit, et sa rare et constante piété sont quatre choses sur lesquelles au moins on luy a rendu justice, et dont personne n'a jamais doutté.

Louis XIV fut religieux aussy, et ce qui seroit incroyable si les tesmoins n'en estoient infinis, il le fut jusque dans ses plus grands désordres, et fidèle à tout rextérieur de la religion, enneriii sérieux de ce qui ne la respectoit pas, et dans un pénible combat entre le scandale de ne point faire de pasques, et le sacrilège de les faire indignement ; exact depuis à s'approcher des sacrements, et aux exercices de religion, avec une décence et un respect qui imposoit à tous, et à tenir la main à ce qu'il fust rendu par tous. Enfin, si sa fermeté dans la suitte des divers malheurs si accablants de ses dernières années a paru héroïque, la piété, l'humilité, la soumission avec lesquelles il les a receus et acceptés comme venant de la main de Dieu, ne l'ont pas esté moins. Le malheur a esté son peu de lumière, et l'épouvantable abus qu'en ont fait ceux à qui il fut livré sans cesse, sans avoir jamais voulu écouter qu'eux. De sa vie ce Prince n'eut qu'une oreille, et quels maux dans le sacré et dans le profane ce formidable défaut n'a-t-il pas causés, avec les intentions les plus pures! C'est ce qu'un coup d'œil découvrira dans son gouvernement, après avoir parlé de ceux d'Henry IV et de Louis XIII. N'obmettons pas cependant que si Louis XIV fut grand mangeur soir et matin par santé et par corpulence, il doit néantmoins passer pour avoir esté sobre. Jamais il ne mangea avec licence, ny trop pour son estomac; jamais de vin pur et que très raisonnablement trempé, jamais d'aucune

autre liqueur forte, jamais d'aucune autre que de l'eau et du vin, ou de l'eau de fleurs d'orange dans de l'eau,

La sobriété fut aussy une des vertus de Louis XIII. Il est vray que sa santé la luy rendit nécessaire la moitié de sa vie, ce que n'eut pas le Roy son fils, et jamais la plus légère licence à leur table, quand à la guerre des seigneurs y estoient admis. Henry IV n'avoit pas esté élevé à cette vertu parmi le bruit des armes et des partis, et il s'en sentit le reste de sa vie, mais sans yvresse, ny rien qui en ait approché, quoyqu'il ait fait souvent des repas de gayeté à Paris et ailleurs qui auroient pu estre plus mesurés, mais ceux-là jamais chez luy.

Passant au gouvernement d'Henry IV, il faut encore rêve- Gouvernement

o • ï«i • 1 f 1 • 1 d'Henry IV.

nir au fruit qu il tira de son éducation et des nécessités de ses premières années, non seulement jusqu'à son mariage, mais pendant sa captivité à la Cour, et après qu'il s'en fut échapé et qu'il se trouva à la teste du parti huguenot jusquesà la mort des Guises et à sa jonction avec Henry III, si peu de temps avant la mort de ce monarque. C'est ce qui a esté cy-devant louché de façon à n'y pas revenir icy, mais dont il est important de ne perdre de veue aucune des circonstances, parce qu'il n'y en a aucune qui n'ait beaucoup contribué à le former au gouvernement et à faire de luy presqu'un aussy grand Roy en ce genre si difficile, qu'il l'a toujours paru à la teste de ses armées. C'est dans ce courant d'années si fascheuses et si dures qu'Henry apprit à connoistre les hommes, à les choisir pour les mettre en œuvre, à tirer d'eux ce qu'il estoit possible de leurs divers talents ; à n'en point prétendre trouver de parfaits, à ne se dégouster pas de leurs deffauts ; à rechercher avec soin l'esprit, le mérite, la capacité, au lieu de les écarter et de les craindre, et à traiter affaires luy-mesme avec beaucoup

de gens pour les sonder, pour les reconnoistre, pour en puiser des lumières, pour n'estre pas sur chacune entre les mains d'un seul, mesme d'un petit nombre, et n'estre gouverné sur rien par personne, mais puiser pour ainsy dire contradictoirement de plusieurs de quoy se décider, pour conduire les différentes sortes d'affaires et sçavoir se conduire luy-méme dans l'infinie diversité des choses, des conjonctures et de leurs complications. C'est de la sorte qu'il sceut se bien servir de tant d'hommes de mœurs, de génie, d'interests si divers, parce qu'il sceut les bien connoistre, les appliquer à ce qui leur estoit propre, et mettre utilement dans son Conseil des catholiques les plus aparcmment dangereux pour avoir eu tant de part à ceux de la Ligue, comme Villeroy et Jeannin, d'autres catholiques exempts de cette tache et recommandables par la grandeur et la pureté de leurs services, comme Sancy ; enfin des huguenots attachés à leur secte, comme Colignon et M. de Sully, mais qui le luy estoient à luy bien davantage. On y peut ajouter M. de Thou, si célèbre par son admirable histoire et par tous les grands emplois et de la plus grande confiance dans lesquels il passa presque toutte sa vie. Comme il n'entra point dans le Conseil d'Estat, je ne le range pas parmi les ministres catholiques d'Henry IV.

On ne peut guère concevoir d'embarras semblable aux détresses que ce Prince éprouva à son avènement à la Couronne par la mort d'Henry III. On est encore effrayé quand on y pense, et on admire également quelle fut la force du droit, et la souplesse et la dextérité d'Henry IV qui sceut si habilement s'en prévaloir. Il se trouvoit à la mercy de deux partis fort ennemis, uniquement réunis par une haine plus forte de la tirannie de la Ligue et du joug espagnol, tous deux en force de luy parler avec menaces et qui

DES TROIS ROIS. il7

presqu'aussytost ne s'en contraignoient pas, tous deux coutradicloircment sur sa religion. On est encore surpris de la hardiesse de quelques chefs à saisir cette importante occasion de luy imposer des conditions énormes qui, sans la plus légère couleur que leur avidité et leur importance personnelle, alloient à démembrer en leur faveur le peu qu'il possédoit pour achepter par leur secours ce qu'il estoit si loin encore d'en posséder. On n'admire pas moins l'adresse et l'accortise dont il s'en démesla; mais on a peine, après les premiers besoins, à luy passer la confiance et l'autorité entière qu'il donna aux deux Biron, dont le père avoit eu l'impudence, dès les premiers moments de la mort du Roy à Saint-Cloud, de luy demander le Périgord en souveraineté comme une condition sans laquelle il ne pourroit luy vouer sa foy et son service, et dont le fils si fort comblé par luy n'oublia jamais le Périgord comme une injustice qui luy estoit faite, et se perdit enfin pour s'élever à une souveraineté plus importante aux dépends d'Henry et de la France. Henry seut donner fin et change par des entreprises militaires à la confusion si dangereuse de Saint-Cloud, et commencer à se faire aimer et respecter de ses nouvelles troupes catholiques par ses exploits, et par la vivacité qu'il sceut entretenir à la guerre oster tout loisir aux catholiques nouvellement acquis et à ses huguenots de donner cours à la haine des partis, et les accoustu mer ensemble. Ce fut néantmoinsunede ses peines la plus poignante, la plus durable, la plus continuelle, que de les faire compatir ensemble, se supporter, et arrester entr*eux les éclats à tous moments.

L'habileté avec laquelle il sceut profiter de l'échapée du jeune duc de Guise de sa prison, de la confusion que les divers aspirants à l'élection et au mariage de l'infante

d'Espagne aux prétendus Estats-Généraux de Paris, de la division des chefs de la Ligue qui entraisnoit une heureuse subdivision des principaux sous eux, donne encore un grand lustre aux premiers temps et aux premières années du gouvernement d'Henry IV. Il faut aussy convenir que jamais Prince ne fut plus heureusement servi, et ne trouva de meilleurs bras ny de plus fortes testes ; mais il n'y en avoit guère moins parmi ses ennemis qui, s'ils eussent esté bien unis ensemble et qu'ils eussent en tout tendu à un mesme but, auroient donné bien de la peine à la noblesse françoise qui enfin mit la couronne sur la teste d'Henry et l'asseura à la maison royale ; c'est-à-dire que la Ligue auroit eu assez de force pour l'empescher, malgré l'interest et les secours d'Elisabeth qui toutte la bonne amie qu'elle fust toujours d'Henry IV, luy donna souvent, et huguenot et catholique, beaucoup de peine à la manier dans ses plus grands besoins.

Tiers parti. Lc ticrs parti, en apparence si redoutable après tant de Henry IV cathoii. dangers applauis par ses armes, fut son salut en forçant absoiuuon à sa détermination à se faire catholique, et luy servant

Saint-Denis, puis i i i n f ^ «i *»

à Rome. d cxcusc auprès des huguenots. Sans cet événement, il faut avouer que l'embarras y estoit extrême et que le risque estoit infini de se voir abandonné de l'un ou de l'autre parti tout entier, et à l'heure mesme de l'avoir pour ennemi déclaré. Et voilà l'inestimable ressource d'une Église sçavante qui est instruitte de l'estendue et des bornes des droits des autels, et qui n'est ny vendue ny débellée par les ultramontains. Renaud de Beaune a rendu son nom cher et immortel aux François par le courage également héroïque et sage qui luy fit donner l'absolution à Henry avec une solennité qui luy ramena les trois quarts des catholiques et qui frappa la Ligue à

mort. Ce fut un coup d'Estat et de religion qui fit crier la Ligue, TEspagne et Rome d'autant plus haut qu'ils en sentirent tout le contrecoup, et que le Pape ne pourroit différer longtemps, pour Thonneur de la première Église, une absolution qui à la vérité seroit un mieux pour Henry, mais dont aussy il pourroit se passer, victorieux et catholique comme il estoit desjà, si Rome se rendoit trop difficile. Aussy s'en garda-t-elle bien pour son propre interest, malgré les instances et les oppositions de cette Ligue mourante, d'Espagne, de Savoye et de Lorraine, après les difficultés qu'elle n'osa leur refuser, et lorsqu'elle vit Henry IV au-dessus de ses affaires dans son royaume, et fort rallenti sur cette absolution.

L'ambitieux et cauteleux du Perron, si estrangement versé à soustenir le pour et le contre qu'il en fit horreur à Charles IX, et qui depuis sa pourpre n'a cessé de montrer les plus criminels excès de son furieux ultramontanisme, n'estoit pas un sujet à choisir pour coupler avec le sage et l'habile Dossat pour procureurs à recevoir solennellement l'absolution du Pape. Quoyque M. de Sully dise de Dossat par haine de Yilleroy, le patron et l'amy constant de ce digne et célèbre ministre toujours françois à Rome, il auroit certainement détourné dans celte action ces puérils mais trop superbes coups de baguettes que les procureurs receurent, et que du Perron visant fortement dès lors au cardinalat n'eut garde d'empescher: voilà où conduit un mauvais choix. Dossat, qui le laisse doucement entendre dans ses lettres, et dont les deux caractères le prouvent bien mieux, y résista tant qu'il put, mais il ne put seul ; il n'en fut que plus estimé mesine à Rome où on entreprend tout ce que l'on peut et où on se moque de ceux qui le souffrent, et il n'en obtint pas moins le chapeau avec

acclamation publique quelques années avant du Perron. Kuibicsses Qucl quo soit Textrême scandale dans lequel on ne pcul l'Henry IV. g'enipescher de tomber à la veue des traités particuliers par lesquels il se peut dire que Henry IV après tant d'exploits qui réduisirent la Ligue aux derniers abois, ne laissa pas d'achepter la paisible possession de sa couronne des principaux chefs ou personnages de cette monstrueuse hydre, on comprend qu'il est des nécessités, quelquefois mesme des impatiences qui engagent à d'estranges conditions. Mais il n'est pas si aisé de justifier ce grand Roy do l'amitié et de la confiance qu'il prit pour Mme de Guise, vefve de celuy qui périt à Blois ; de l'extrême considération qu'il témoigna toujours au duc de Mayenne qui luy avoit tant et si longtemps disputé la couronne ; dont k* second fils estoit enfermé dans Amiens où il fit tout ce qu'il put pour son âge pour deffendre cette place assiégée par Henry en personne ; et dont les deux fils se prirent depuis à ses maistresses, et firent publiquement assassiner La Borde, dont le Roy se servoit en cette affaire de leur gré, et qui ne se sauva que par la fuitte, et Balaffny que le Roy aimoit fort et qu'ils firent tuer, M. d'Aiguillon présent, sans qu'il en fust autre chose sinon que Henry IV manda à M. de Sully que le meilleur de tous ces Lorrains ne valoit rien. Il eut presque la mesme conduilte avec Joinville, depuis duc de Chevreuse, qui en vouloit à ses maistresses tout publiquement. Ces Messieurs avoient de dangereuses intelligences en Flandres et en Espagne que le Roy n'ignoroit pas ; pour toutt^s ces choses, Somerive et Joinville en furent quittes, le premier pour aller en Lorraine, l'autre se promener hors du Royaume jusqu'à la mort du Roy. Ce Prince ne monstra pas moins de patience aux emportements pleins de mespris auxquels toutte cette

maison se livra pour rompre le mariage de Mlle de Mercœur, fiancée dès longtemps avec M. de Vendosme, où M. de Mercœur vaincu et sans ressource trouva de si grands avantages, et qui ne s'accomplit enfin que de la manière la plus humiliante pour le Roy.

Sa bonté fut aussy fort mal employée à l'égard de ces prédicateurs furieux et de cette lie de fanatiques gagés par la Ligue, qui avoient fait tant de désordres dans les esprits ignorants et les consciences foibles qui font tout le peuple et le très grand nombre de ce qui est un peu audessus. Les fréquents attentats auxquels il fut exposé, et sous le dernier desquels il succomba, ne feront jamais Téloge d une politique aussy fausse qu'elle a esté à la fin mortelle.

La paix de Vervins, également utile, honorable, et habi- i*aix de vervins. lement traittée, fut le couronnement des longs travaux d'Henry IV. Il la deut aussy à l'épuisement de l'Espagne et au dernier déclin de la santé de Philippe II qui ne voulut pas laisser à son jeune héritier la guerre à soustenir contre un Roy si grand capitaine. Il est vray aussy que Henry sceut connoistre les hommes, faire de bons choix et diriger aussy les habiles ambassadeurs qu'il employa à ce traité.

On doit regarder l'édit de Nantes comme un chef- Édit de Nantes. d'oeuvre de politique et de grand sens. Si on se place dans le point de perspective du temps qu'il fut fait, on verra combien il estoit nécessaire et pressé de fixer Testât de la religion, et combien difficile de le faire parmi ce redoutable reste de Ligueurs qui ayant Rome et l'Espagne en croupe n'estoient occupés qu'à rendre la conversion du Roy plus que suspecte, à crier qu'il sacrifieroit toujours les catholiques à ses anciens amis, et n'avoient de pensées qu'à ralumer les feux que la valeur et l'adresse d'Henry vcnoient d'esteindre. Il avoit bien alors le dessus par la

force, mais il falloit ménager Rome, sitost après son absolution, qui influoit encore beaucoup alors dans les affaires de l'Europe par un reste d'habitude et de considération qui s'est bien effacée depuis, et qui tenoit dans sa main la dissolution si pressante de son mariage, qui seule luy pouvoit faire espérer et à la France postérité, auquel, mesme la dissolution prononcée, cette Cour mécontente à un certain point et appuyée de la Maison d'Autriche pouvoit jetter de fascheuses entraves.

Les huguenots n'estoient pas plus aisés à gouverner ; ils estoient accoustumés depuis si longtemps à tant obtenir, qu'ils ne pouvoient se résoudre à décheoir sous un Roy dont ils s'étoient figurés avoir droit de tout prétendre et de tout emporter pour avoir esté nourri parmi eux, avoir esté longtemps leur chef pour seule existence effective, et avoir tant contribué à le faire véritablement Roy. Outre ces raisons générales à tout le parti, ils avoient aussy leurs Ligueurs, leur appuy des protestants de toute l'Europe, avec qui Henry avoit un si puissant interest de ne se pas brouiller. Ils avoient des factieux qui ne respiroient qu'un renouvellement de prise d'armes et des chefs tels que le mareschal de Bouillon qui souffloient le zèle et le feu pour se mettre à découvert à la teste du parti, traiter ainsy avec leur Roy de couronne à couronne, et dont le but particulier estoit de mettre le parti sous la protection d'un souverain protestant dont Bouillon seroit lieutenant général, exerceroit toutte son autorité, l'auroit en croupe luy et les autres protestants, feroit ainsy un Estât dans un Estât, et deviendroit en quelque sorte égal au Roy comme se trouvant l'un et l'autre chefs de chacun un parti égal en nombre et en force, mais inégal en appuys, parce que ceux du parti huguenot seroient asseurés par la puis-

sance de son protecteur estranger et des autres protestants, tandis que Henry ne pourroit se lier à l'impuissance temporelle du Pape ny à la jalousie et à l'infidélité de la Maison d'Autriche et de Savoye ; aussy n'y eut-il rien que Bouillon ne fist pour empescher l'édit de Nantes et irriter les huguenots sur tous ses points. Ce fut donc le chefd'œuvre de la sagesse, de la connoissance et de la patience d'Henry IV d'eslre venu à bout d'une affaire si peu possible, et d'avoir ouvert assés les yeux aux huguenots poui^ leur faire sentir l'interest particulier et les veues pernicieuses de Bouillon et de sa <îabale parmi eux, et en mesme temps leur avoir pu persuader comme en secret des catholiques, tous les avantages réels qu'ils tiroîent des articles de l'édit; en mesme temps aussy il les exténuoit aux catholiques, il les effrayoit par la crainte des nouveaux troubles et des désolations dont la France ne faisoit que de sortir, et il leur montroit la séditieuse et perverse intention de ce zèle affecté de ce reste de factieux de la Ligue qui ne songeoient qu'à se ramener d'où on les avoit tirés avec tant de périls, et mis hors d'estat de plus entreprendre, et après de se soustenir. Le choix des rédacteurs de l'édit fut encore un admirable trait de politique. Schomberg, quoyque catholique, avoit du crédit en Allemagne et beaucoup de considération dans les cours protestantes de son païs. De Thou passoit dans les deux partis pour un magistrat également éclairé, modéré et sans reproche, bon et vray catholique, et toutesfois agréable aux huguenots. Jeannin, le plus habile, le plus adroit, le plus accort de tous, avoit esté secrétaire du duc de Mayenne dans les plus forts temps de la Ligue, avant et après les derniers Estats de Blois, de laquelle il connoissoit à fond tous les replis et tous les personnages; c'estoil luy qui avoit lié les premières dé-

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marches de paix el qui estoil secretlcment entré dans les premières négociations, qu'il avoit suivies jusqu'à raccommodement du duc de Mayenne, auquel il estoit demeuré attaché très confidemment quoyque devenu ministre d'Henry IV. Il ne pouvoit donc estre suspect à Rome ny aux catholiques, et avoit par ses lumières et sa capacité de quoy imposer aux catholiques factieux. Enfin Colignon, bon et franc huguenot, chancelier de Navarre, et administrateur depuis toutte sa vie des biens particuliers d'Henry IV, depuis sa première jeunesse, duquel il avoit esté le ministre confident après l'avoir esté de la Reine sa mère, estoit l'homme qui connoissoit le plus intérieurement et le mieux tout le parti huguenot, et qui en estoit le mieux aimé, le plus estimé, qui en avoitle plus la croyance et la confiance que méritoient aussy sa probité et sa profonde capacité. Conférence de La confércnce de Fontainebleau, si légèrement engagée

Fontainebleau. . , i, i f i i e* j

Du Perron par la vauitc, d une part, la trop crédule confiance, de l'autre, entre l'ambitieux du Perron et le zélé du Plessis, est une des choses qui se peuvent reprocher à la sagesse du gouvernement d'Henry lY. La matière qui la fit naistre n'estoit bonne qu'à étouffer. Henry estoit en droit et en bienséance de le faire sans mesme blesser les huguenots. L'emportement du Livre de du Plessis contre la messe et le Pape ne se pouvoit souffrir par un Roy converti, et les huguenots n'auroient eu à se plaindre que de l'imprudence de leur confrère, trop excessive pour pouvoir estre suportée. Chacun sçait quelle fut cette conférence, comment rompue, quel fut le désespoir de du Plessis qui comptoit sur un maistre qui le traitoitavec distinction et qu'il avoit si bien servi, et quel fut le dépit des huguenots de voir leur plus fort athlète, qui d'ailleurs estoit le plus généralement estimé pour sa probité dans les deux partis, livré

aux insultes auxquelles mesmc Henry prit beaucoup trop de part et luy mit pour toujours le poignard dans le sein ; et par cette conduite, qu'il crut faire fortune à Rome et parmi tous les catholiques, il s'aliéna le plus attaché à luy et le plus accrédité dans le parti huguenot, dont du Plessis fut toutle sa \ie l'oracle, et ses meilleurs serviteurs du mesme parti par mesme cause.

11 est difficile d'excuser un Roy si capable et si expéri- Le duc de savoye menlé d'avoir laissé venir à sa Cour celuy de tous les sou- dangereusement verains de l'Europe qui s'estoit montré le plus profond, le conspiration de plus ambitieux, le plus dangereux à la France qu'il avoit Bironetde

^ , Bouillonetcomte

voulu démembrer à son profil pendant les désordres de la d'Auvergne, Ligue, et qui avoit osé lever les yeux jusqu'à en embler la gouiesme. couronne. Ces choses estoient connues de tout le monde. Ses intimes liaisons avec l'Espagne, dont il esloit gendre, ne Festoient pas moins, et Henry qui depuis mesme la paix de Vervins avoit tant essuyé de complots obscurs contre son Estât et contre sa vie, ne pouvoit ignorer combien ce trop fameux duc de Savoye estoit en ce genre un habile et hardi ouvrier. 11 s'agissoit de la restitution du marquisat de Saluées que Charles Emanuel, en pleine paix avec la France et sans prétention autre que sa bienséance, avoit occupé sur Henry III lors des plus grands embarras de ce Prince avec la Ligue. Henry IV pouvoit-il espérer que l'usurpateur vinst exprès de Turin à Paris pour luy faire cette restitution, ou pour luy en proposer un équivalent convenable? Et ce fut dans ce voyage que M. de Savoye acheva de luy débaucher Biron, de traiter avec Bouillon, de s'asseurer du comte d'Auvergne, et d'ourdir la plus profonde et la plus pernicieuse trame pour mettre le feu au milieu de la France, et la démembrer de ses plus belles provinces. Comment est-il possible qu'un Roy

si habile et si connoisseur se soit laissé amuser par un si long séjour du duc de Savoye, dont les très suspectes fréquentations n'esloient pas mesme masquées d'une négociation où il y eust de quoy seulement écouter; ci comment après que la guerre fut déclarée, et que le Roy se fut mis à la teste de son armée dans les Alpes, ne s'apperceut-il pas que Biron Ty trahîssoit assés grossièrement, mesme pour que le bruit en fust tout commun parmi les chefs et les trouppes? Ce mesme aveuglement le fit choisir pour une courte embassade en Angleterre. La Reine Elisabeth plus éclairée le démesla bientost, elle luy tint des discours généraux qui dévoient bien le faire rentrer en luy-mesme, comme elle avoua depuis au duc de Sully qu'elle l'avoit fait dans ce dessein. Ce qu'elle en toucha à Henry IV ne put luy ouvrir suffisament les yeux sur toutte cette trame. Il envoya Biron voir jurer la trêve des Provinces Unies aux archiducs qui, bien informés des complots et du caractère fou et superbe du personnage , achevèrent sans s'ouvrir trop de luy tourner la teste à force de louanges et d'honneurs, et de mettre ses vertus et ses services au-dessus de toutte récompense. A la fin il se perdit pour s'estre mal à propos tenu trop asseuré de son secret. Bouillon esquiva avec son adresse accoustumée. Il perdit ses places depuis, que le Roy luy rendit bientost, et ne se lassa jamais d'estre de plus en plus coupable, ny Henry de luy pardonner toujours, lutte des deux costés aussy incompréhensible, surtout après Testrange conversation où Henry ne luy cacha rien, à Rennes, de ce qu'il sçavoit de ses complots et l'avertit de profiter de sa clémence, mais de n'y plus compter désormais pour l'avenir, et le quitta sans l'avoir voulu entendre. Auvergne, arresté et condamné à mort, eut incontinent

sa grâce ; sa trop aimée sœur fit qu'il n'y parut seulement pas. On a veu d'avance que ce fut pour faire pis l'un et l'autre, et ce qui leur en arriva.

De ce mesme genre encore est la célèbre aventure de Vil- L'Hoste commis

de Villcroy cl

leroy, jadis Ligueur jusques dans les moelles, toujours traistie. depuis enclin à ses restes et à l'Espagne autant et souvent plus que la politique et la prudence ne le permettoient. 11 avoit toutte confiance et ne cachoit aucune des affaires de son ministère d'Estat à THoste, son premier commis; l'Hoste les découvroit touttcs aux ministres de Madrid. Ce manège dura des années sans qu'on pust comprendre par où l'Espagne estoit si bien avertie. A la fin, tout fut mis au net par preuves les plus claires, et l'Hoste, qui s'en doutta par l'arrivée subite du courrier de l'ambassadeur de Henry à Madrid à laquelle on ne pouvoit s'attendre, s'enfuit au moment mesme et se noya dans la Somme, prèsd'estre atteint par ceux qui couroienl après luy pour l'arrester. Villeroy, froid et tranquile, feignit tant qu'il put de croire qu'il estoit allé voir quelqu'un au voisinage et qu'il alloit revenir, pour différer le départ de ceux qu'on vouloit envoyer après luy, et en fut quitte après pour sejetler aux pieds du Roy et protester de son innocence contre toutte sorte de vraysemblance et sans persuader personne. Les mesmes inclinations de parti l'avoient lié intimement à Jeannin, et le fils de Sillery avoit espousé sa petite-fille et mis la plus étroite union enlr'eux. Il en résulta qu'Henry ne fut occupé qu'à consoler Villeroy, à le louer en public, à luy tesmoigner d'effet plus de confiance que jamais.

Le rétablissement des Jésuitles fut l'ouvrage de ces trois Rétablissement hommes si unis, si parfumés de peaux d'Espagne, et dont la Ligue avoit anciennement gangrené l'âme. La Varenne,

aparament persuadé par les Jésuittes que les services qu'il leur rendroit purifieroient devant Dieu les ordures qui luy avoient fait une si grande fortune, fut celuy dont la familiarité avec le Roy luy donna lieu de luy faire les plus fortes et les plus fréquentes attaques. On sçait ce qui les avoit fait bannir, on n'a point veu de service qui les ait pu faire rappeller. Ce qui est eslrange, c'est que la mesrae raison qui les avoit fait proscrire fut précisément celle de leur retour et celle encore qui porta Henry IV à les combler de biens et d'establissements malgré l'opposition des Parlements, des Universités, on peut ajouter de tout ce qui ne sentoit point la Ligue et l'Espagne. Henry ne se cacha pas de la crainte que la continuation de leur proscription ne luy couslastla vie. M. de Sully, et bien d'autres, l'écrit bien franchement. La mesme crainte fut aussy la source de tous ses immenses bienfaits pour eux. Ce grand monarque n'a pas laissé de périr enfin par le couteau. Louis XIV, regrettant le Père de la Chaise et vantant son attachement pour luy à Maréchal son premier chirurgien, luy dit que peu de mois avant mourir ce Père luy avoit instament demandé de ne se choisir après luy de confesseur que dans leur compagnie ; que les Jésuittes estoient bien innocents des imputations de leurs ennemis, mais que c'estoit moins par attachement pour eux que pour luy qu'il luy faisoit cette prière, parce qu'il y auroit de l'imprudence à mettre un si grand corps au désespoir, en leur estant son confessionnal, et qu'encore qu'il les crust entièrement incapables de ce dont leurs ennemis les avoient accusés, il demandoit en grâce au Roy de ne se pas exposer par une pareille imprudence à tout ce qui en pourroit arriver. Maréchal épouvanté, et qui m'étoit intimement attaché, me le conta mot pour mot deux jours après.

Si la paix de Vervinsfait un grand honneur à Henry IV, Échange dumar-

quisat de

tant pour le choix de ceux qu'il y employa que pour la di- saïuccs contre la rection de toute là négotiation qu'il se réserva en gros à ' * *^'

luy-mesme, la paix de Savoye ne luy acquit pas le mesme honneur. Charles Emanuel n'oublia rien avant la rupture pour en conserver l'usurpation pour ne pas dire le vol en plein, qu'il avoit fait à la France pendant la plus profonde paix avec elle, mais parmi les embarras et les plus perfides entreprises de la Ligue. C'estoit donc la restitution du marquisat de Saluces dont il s'agissoit et dont l'usurpation ne souffroit point d'échange. Ce fut pour se procurer cette justice qu'Henry prit enfin les armes et les porta dans les Alpes en personne. Tout finit néantmoins par l'échange de la Bresse avec le marquisat qui valoit infiniment mieux et qui, par la servitude où sa situation tenoit les ducs de Savoye à l'égard de la France, bienséance pour bienséance, ne pouvoit estre comparé à la Bresse quoyque limitrophe de la Bourgogne. Ainsy Charles Emanuel garda son larcin et ne donna qu'un fort léger retour à un très grand et très puissant Roy de France qui n'avoit point d'autre guerre à soustenir.

Ce fut en ce mesme temps que se conclut et que se fit le Vanage mariage d'Henry. Si toutte l'Europe se récria contre l'in- *°îurie *^*^ décence extresme de celuy d'un duc d'Orléans qui avoit un ^®*'*^^»frère aisné d'âge et de santé à ne luy donner aucune espérance à la couronne, j'obmets de quelle façon et de quelle main elle luy échut après, que dire du mesme mariage d'un monarque tel que Testoit Henry, et dont le trosne estoit depuis longtemps affermi au dehors et au dedans par ses victoires et par ses traittés? De grandes sommes deues au grand duc, l'espérance d'en tirer de nouvelles, la considération de sa réputation personnelle dans l'Europe, la ra-

reté des Princesses à pouvoir espouser, couvrirent comme ils purent ce premier exemple de mésalliance qu'Henry laissa à sa postérité, et à la Maison Royale jusqu'à luy si pure jusque dans les siècles les plus reculés, et la première de l'univers en antiquité, en suitte de Roys, en tout genre de grandeur. Sa plus funeste faute fut de n'avoir pas renvoyé dès Marseille toutte la suitte italienne.

L'application de ce monarque à touttes les parties du gouvernement à travers ses plaisirs et ses amusements, et la capacité singulière qu'il fit paroistre en toutes, est peutestre la plus grande louange qu'un Roy puisse mériter, décorée encore plus par la manière dont il gouvernoit, qu'il deut toutte entière à Thabitude des angoisses et des nécessités de son premier estât de chef de parti et des premières années de son règne. La grande et successive connoissance que ces temps fascheux luy a voient acquise de tous les personnagesetdu sous ordre encore des personnages,luy donna la facilité du discernement à s'en servir précisément aux emplois et aux affaires qui leur convenoient pour l'utilité qu'il s'en proposoit; ce qui : joint à l'habitude et à la connoissance des affaires qui luyestoient venues delamesme source et qu'il prit toujours soin d'entretenir, luy acquit une aisance incomparable etunejustesseextresmeà voir,à comprendre, à démesler, à se décider, à ordonner, à suivre tous genres d'affaires et de détails presque sans travail. Non seulement il tenoit des conseils toujours effectifs, je veux dire où les affaires se proposoient, se débattoient, se digéroient, se suivoient, se décidoient ; mais c'estoit un charme de voir ce Prince également appliqué, familier, affable, en plus faire en quatre ou cinq tours d'allées ou de galerie que d'autres dans les travaux de cabinet les plus reiglés, les plus longs, les plus réitérés. Tantost il prenoit

DES TROIS ROIS. iM

un ministre, tantost un seigneur, tantost un capitaine, quelquefois deux ensemble d'avis différent, et jusqu'à trois, quelquefois quatre ; et là discuter, se faire rendre compte d'une ambassade, d'une expédition, d'une négotiation, d'une affaire de province ou de finance, en proposer, discuter, sonder les gens, démesler leurs interests, leurs haines, leurs affections, leurs raisons, résumer ou seul ou avec de plus confidents et de plus désintéressés ; et tout en prenant l'air et se promenant, prendre avec poids les résolutions sur tout ce qu'il avoit entendu et démeslé ; se faire rendre un compte exact de l'exécution de chaque chose jusqu'à parfin, pomper ainsy les cœurs et les esprits avec légèreté et mettre ministres, grands et petits, en désarroy par l'usage de parler à plusieurs et à gens d'inclination, d'estat, de sistème, d'interests, de liaisons touttes différentes. Il tiroit ainsy le suc de touttes fleurs comme les sages abeilles, et comme un habile chimiste tournoit en remèdes les poisons. C'est ainsy qu'un sage Roy gouverne en effet et sçait s'empescher d'estre gouverné.

Avec tant d'application et de sagacité, il faut pourtant Henry iv avouer que sa foiblesse sur le mareschal de Bouillon est de bouuiod. quelque chose d'incompréhensible. Fidèle et serviteur très utile jusqu'à son élévation par le grand mariage et toutte la dépouille de ce mariage stérile qu'Henri IV luy procura, tout le reste de sa vie ne fut qu'un tissu d'ingratitude et de perfidies. Porté par le succès de ce mariage à une alliance dont il se promit tout, il ne songea plus qu'à se rendre redouttable à son maistre par ses propres bienfaits, tantost lié avec les estrangers et leur livrant ses places, tantost ourdissant les plus dangereuses menées et formant ' les plus funestes complots avec les grands qu'il séduisoit,

tantost brassant de former une république indépendante du corps des huguenots sous un protecteur estrangerei puissant dont il seroit le lieutenant général en France, e est-à«dire le vray chef appuyé de ce souverain en qualité de protecteur. On voit par tous les Mémoires et les histoires de ces temps, Henri IV parfaitement informé de ces trahisons, ne sortir point de colère et de dépit contre luy, et vaincre encore moins sa foiblesse pour un ingrat qu'il pouvoit écraser, qu'il trouvoit Tàme et l'ouvrier principal de touttes les conspirations dont les preuves estoient claires, se contenter tantost de luy parler et de le convaincre, tantost de le menacer de loin, une fois ou deux occuper ses places, incontinent après les luy rendre, et n'estre pas six mois sans s'en repentir par le trouver coupable de nouveaux crimes sans pouvoir se résoudre à ne le plus laisser échapper.

Duels. 11 faut encore reprocher à Henry le sang qu'il a laissé

répandre par les duels, et les fascheux embarras où l'ont jette les démeslés personnels des plus grands, pour avoir négligé de leur imposer à temps. L'habitude des armes et de l'estime de la valeur l'a voit rendu tolérant, puis lent sur le remède, et toujours indulgent sur ce pernicieux article dont il sentit enfin l'abus et le péril, mais trop tard.

Alliances. L'uniou qu'il sccut conserver avec les Puissances protestantes sans révolter Rome ny donner lieu à la Maison d'Autriche de faire plus que des cris impuissants, a esté des plus habiles traits de la dextérité de ce monarque; elle a plus paru encore dans ce juste mélange d'adresse et de fermeté dont il sceut user, mesme au commencement si difficile et si nécessiteux de son règne, avec la Reine Elizabeth qui tascha plus d'une fois d'en profiter et qui ne

le put jamais. Il ne fut pas moins habile à luy faire passer sa conversion sans la refroidir pour luy. A la fin, Testime réciproque estreignit tellement leur amitié personnelle, que jamais tant qu'elle vescut deux si puissants voisins ne furent plus étroittemenl unis, quelques causes de division qui soient nées entr'eux, et quelque ton qu'Elizabeth ait quelquefois essayé de prendre. L'Europe en fut si persuadée, que les plus intéressés à semer entr'eux la mésintelligence désespérèrent d'y réussir. Tous deux y gagnèrent, mais Henry plus qu'Elizabeth dont l'amitié connue contint également les huguenots et les catholiques non seulement en France, mais les puissances estrangères des deux communions.

Fenry eut le principal honneur de te longue trêve qui Trêve des

. ,, r 1 1 ' 1 11 * un Provincei Unies

termma tant d années de la plus cruelle guerre entre rEs- ayec rfispagne. pagne et les Provinces Unies, qui deureht leur salut à ses secours continuels qu'il eut l'adresse de ne point cesser de leur donner après la paix de Vervins, sans se brouiller pour cela de nouveau avec l'Espagne. Jeannin mania toutte cette négotiation avec une ^ande. souplesse, une grande patience, une grande habileté, et glissant pour lors, malgré toutte la résistance de cette république naissante, sur la reconnoissance formelle de son indépendance de l'Espagne et de sa souveraineté, il luy en procura tous les effets si difficilement accordés par l'Espagne, mais si expressément qu'il fraya le chemin à cette République d'arriver après à ce dernier point de sa liberté et de sa grandeur, nettement enfin reconnue par ses anciens maistres.

Ce monarque avoit eu la gloire de terminer le fameux différend de Paul V et de la République de Venise, et d'offrir tous ses secours à Clément VIII pour la réunion de Ferrare à l'Estat de l'Eglise. C'est ainsy que ce grand et

iU PARALLÈLE

sage politique compensoit les affaires des catholiques et des protestants ; et qu'en se montrant l'ami utile des Papes et servant et eux et les Vénitiens, il acquit leur reconnoissance et le silence de Rome et des Princes catholiques quand, pour l'abaissement de la Maison d'Autriche et pour le solide interest de la France, il soustint la République naissante des Provinces Unies, et luy procura le repos et la liberté.

Amour H est faschcux de ne pouvoir dissimuler le dernier trait

de la princesse

de Condé. de l'amourcuse foiblesse de ce grand Roy, qui s'il eust vescu davantage estoit pour mettre le feu dans sa famille et dans son royaume, et pour ternir d'un seul coup une vie si glorieuse. Il avoit fait élever près de luy le Prince de Condé avec tous les soins et tôutte l'amitié possible, et par son autorité l'avoit arraché à l'ambition du comte de Soissons son oncle paternel qui avoit entrepris de luy disputer son estât. Ce Prince n'avoit que le Dauphin entre la couronne et luy ; il estoit fils unique du Prince de Condé mort à Saint-Jean d'Angeli et de la tiH)p fameuse Charlotte de la Trémoille. Henry IV avoit le germain sur luy. Le Prince de Condé de soy avoit à peine 12,000 liv. de rente. Henry y suppléa par ses bienfaits et le maria à une fille du dernier conestable de Montmorency. Malheureusement elle estoit belle et Henry en devint fort amoureux. Il ne put se contraindre, il voulut estre heureux. Toutte la Cour en parla. Le Prince de Condé s'en apercent enlin, et l'affaire devint ai critique qu'il prit le parti de sauver son honneur et de se dérober secrettement et promptement de la Cour et du royaume avec son espouse, qu'il mena à Bruxelles et qu'il confia à Farcbiduchesse Isabelle, souveraine des Païs-Bas espagnols, célèbre par sa vertu singulière, par sa piété et par beaucoup de grandes qualités. L'éclat fut pro*

DES TROIS ROIS. iS5

digieux, d'autant que le Prince ne se contraignit pas d'en publier la cause qui retentit par toutte l'Europe, et qu'il n'avoit pu choisir un azile plus offensant pour Henry IV qui, pour une raison si pressante et si odieuse, livroit à la Maison d'Autriche le premier Prince de son sang. Rien n'égala aussy les transports où Henry IV entra, qu'attestent tous les Mémoires et les histoires de ce temps-là. Il s'abandonnna à tout ce qu'il espéra luy pouvoir faire rendre un objet sans lequel il ne pouvoit plus vivre, et bientost aux menaces et aux préparatifs de l'aller arracher luy-mesme à main armée à l'archiduchesse que rien ne put émouvoir. Henry livré entièrement à sa passion ne laissoit pas d'en sentir le ridicule, parmi tant d'autres maistresses et à l'âge de cinquante-six ans. Outre la qualité de premier Prince du sang et sa position de n'avoir qu'un enfant entre la Couronne et luy, dont cet espoux qui se portoit si publiquement pour fuir les derniers outrages, se pouvoit si grandement avantager en France contre le Roy, il estoit propre neveu du Prince de Conty qui pouvoit entraisner toutte la maison de Guise, dont il avoit espousé une fille qui vivoit et qui avoit beaucoup d'esprit, de monde et de galanterie, et du comte de Soissoiis qui, nonobstant l'ancienne prétention, haïssoit moins son neveu que le Roy qui l'avoit fait avorter, et à qui il n'avoit jamais pardonné d'avoir empesché sa sœur de l'espouser. Il avoit donc le trop plausible prétexte de l'honneur de sa famille et de celuy des Princes du sang pour satisfaire sa haine, et il pouvoit entraisner la Maison de Longueville qui estoit celle de sa mère. Le Prince de Condé estoit gendre du conestable de Montmo*rency le plus establi, le plus grand seigneur du royaume, et de la plus grande réputation, par conséquent neveu du duc de Dauville admirai, beau-frère du duc de Vantadour

et du comte d'Auvergne, depuis duc d'Angoulesme, prisonnier alors, comme on Ta veu cy-dessus, et cousin-germain des ducs de Luxembourg et d'Espernon et du mareschal de Bouillon, qui estoit gendre du fameux Prince d'Orange fondateur de la République des Provinces Unies, ainsy que fut le duc de la Trémoille, autre beau-frère du feu Prince de Condé dont le fils, gendre et neveu du mareschal de Bouillon estoit doublement cousin-germain du Prince et de la Princesse de Condé dont il s'agit icy. On a veu quel factieux estoit ce mareschal de Bouillon, et on peut juger de ce qu'auroit pu exécuter contre Henry un si prodigieux groupe des principales testes auxquelles tant d'autres tenoient encore de si près, et tous personnages si puissants par leurs dignités, leurs gouvernements et leurs charges, et si importants par la figure qu'ils avoient toujours faite. L'amour, plus fort que tant de considérations si puissantes, saisit avec avidité la conj oncture arrivée en mesme temps de la mort sans enfants du dernier duc de Juliers etdeClèves qui estoit de la Maison de la Marck, et dont la succession est demeurée jusqu'à présent litigieuse après tant d'années de guerres et de trailtés. L'ouverture de cette succession estoit l'époque que Henry s'estoit de longue main proposée après d'autres époques manquées, pour porter les plus grands coups à la maison d'Autriche et pour le grand dessein dont je parler ay bientost. C'estoit dans cette veue qu'il avoit depuis si longtemps fait diverses alliances et tant de sourds préparatifs, amassé tant d'armes et d'argent. De si heureuses avances parurent à cet amant une fortune, pour sous prétexte de l'affaire de Clèves, tourner ses premiers efforts contre l'archiduchesse et luy enlever la beauté qui le transportoit d'amour et de rage. C'est le point où en estoit ce grand Roy quand fc plus exécrable et le

plus forcené de tous les assassins termina sa vie, son règne, et ses entreprises.

On ne peut finir ce qui regarde le gouvernement de ce ^i^} ^^ fameux monarque sans parler du grand dessein qu'il avoit conceu depuis longtemps pour l'abaissement de la Maison d'Autriche, et que sa funeste mort ne luy permit pas de commencer comme il esloit à l'instant de le faire. On ne le voit bien expliqué que par le duc de Sully dans ses Mémoires, qui par sa faveur et ses charges se trouvpit le principal instrument d'Henry pour cette grande exécution. Quelque détail qu'un homme si bien instruit, si fort du mestieret si exact, en fasse, tant des négotiations avec les diverses Puissances et de leur succès, que des différents moyens ; quelque facilité d'en venir à bout qu'il se figure et qu'il tâche de persuader à ses lecteurs, on a peine à comprendre comment la beauté de cette imagination a pu éblouir assés pour la faire considérer comme possible à des testes aussy sages et aussy militairement et politiquement expérimentées et consommées dans les affaires de l'Europe: réduire cette partie du monde en quinze dominations égales, c'est refondre l'Europe entière ; et prétendre achever ce prodige en trois ans, la gouverner après par 66 députés tirés de ces 15 dominations pour décider suprêmement de tous les différends à naistre, et entretenir entr'elles une égalité, une paix, une union, une harmonie éternelle, c'est en deux mots ce grand dessein. On a toujours admiré la belle idée de la République de Platon, sans que personne l'ait jamais crue possible ; on a peine à se persuader que la Reine Elizabeth ait jugé autrement de celle-cy, de quelque façon qu'elle en ait flatté Henry IV. Leur haine commune contre la Maison d'Autriche les unissoit dans la passion de l'abaisser, et en particulier chacun

de se venger de l'Espagne qui n'avoit rien oublié pour exclure Henry du trosne de France ny pour faire descendre Elizabeth de celuy d'Angleterre. Tout ce qui tendoit à diminuer une Puissance si gi'ande et si ennemie entroit bien avant dans le cœur d 'Elizabeth, et la portoit à flatter Henry dans tout ce qui y pouvoit conduire et Fempescher de s'y refroidir ; mais le temps venu de mettre la main à l'œuvre, peut-on raisonablement penser qu'elle se fust reprè sente cette chimère comme en pouvant faire une réalité; et qu'une Princesse qui a fait admirer aux siens et aux nations estrangères les lumières de son esprit, la profondeur et la justesse de sa politique» l'adresse et la sagesse de son gouvernement dans un pais si amoureux de ses loix et de sa liberté, ait pu entrer sérieusement dans un projet si estrangement vaste, d'une complication si prodigieuse, si dépendante de tant de testes et d'accidents? Paul Y ne se plut jamais qu'à la guerre et à tout renverser ; il porta l'indécence de cette passion jusqu'à coucher dans les tranchées et dans les batteries, et à mettre luy-mesme le feu au canon. La veue d'une couronne séculière le charma, et d'une si grande augmentation de domaine. Tout trenibloit à Rome devant un Pape qui ne connoissoit point de mesures. Mais au fond, comment un Pape et comme tel, car ils sont d'ordinaires vieux et changent souvent, auroitil pu, je ne dis pas seulement consentir, mais confirmer comme partie contractante, l'existence, la durée, l'establissement le plus solide et la protection de l'hérésie de Calvin et de celle de Luther, pour figurer chacune en tiers et en égalité avec la religion catholique, qui non seulement attaquoient les plus grandes vérités de la foy, mais ce qui touche bien plus sensiblement Rome, qui sappoient par les fondements : Luther la puissance du Pape et la gran-

deur des cardinaux et de sa Cour ; Calvin l'épiscopatmesme, et tous deux le monachisme et les vœux, dont Rome a sceu et sçait encore tirer de si grands avantages. Elle eut frémi de fureur à cette découverte ; tout terrible que fust Paul V, elle n'eust rien onblië pour l'arrester par touttes sortes d'obstacles ; pour le moins, sa politique eust bien empesché le prochain conclave d'élire un Pape de mesme humeur et plus touché de la vanité d'une couronne qui ne pouvoit rien ajouter à son rang, que des solides avantages d'autorité et de puissance pour lesquelles elle eust tout craint de ces deux religions si puissament establies, et, pour sa liberté mesme, d'un Pape Roy de Naples et souverain de toutte la botte d'Italie. Après ce que Henry lY a voit éprouvé de la position de Charles-Emanuel à l'égard de la France, il est surprenant qu'il en ait voulu faire un Roy de Lombardie; et à l'égard de la République des sept Provinces-Unies, qu'il vouloit accroistre des dix autres des Paîs-Bas, l'expérience a fait sentir depuis à la France, par ce qu'ont pu contr'elle ces sept provinces seules, quel danger elle auroit couru de la part de cette République si elle avoitesté composée de touttes les dix-sept» Ce n'est pas aussy sans frayeur que je considère dans quel péril subit eust pu tomber la France par l'intelligence de ce Roy de Lombardie, débouchant en Provence et en Qauphiné, avec la République des Suisses possédant, outre ses treize cantons, l'Alsace et la Franche-Comté qui confinent à la Lorraine. Un si grand coup est bientost frappé, et le recours aux soixante-six députés de la République Chrestienne auroit esté un bien foible remède.

Il seroit trop long icy de parcourir le Nord et l'Allémapie ; mais comment se proposer comme une chose possible de contenir trois religions si opposées et le zèle des

uns et rinterest des autres à les estendre et à usurper, qui est ce qui forme les guerres de religion, les plus cruelles de touttes et les plus difficiles à terminer ; comment se flatter que de tant de puissances grandes et petites à unir, aucune ne se démentira, ne se lassera, ne prétendra, ne se laissera séduire, n'en séduira pas d'autres, ne formera pas un parti à part pour des agrandissements particuliers? Enfin, comment parer le subit déconcertement par la mort de quelque teste principale, et peut-estre de plus d'une pendant l'exécution, mesme en la supposant commencée; et quand par impossible tout seroit achevé, comment soustenir l'ouvrage contre l'ambition ou la perfidie des successeurs ? Ce Sénat de soixante- six députés de la République Chrestienne autorisé à décider tous les différents qui pourroient survenir, peut-on s'imaginer qu'il seroit, à l'égard des quinze dominations establies, comme sont en France les divers Parlements à l'égard des sujets du Roy, qui jugent souverainement dans leur ressort les procès des particuliers au nom et par l'autorité du Roy qui presteroit main-forte à leurs arrests s'il en estoit besoin, etpuniroit sévèrement quiconque oseroit les mépriser ? A chaque contravention et décision des soixante-six, la République Chrestienne prendroit-elle les armes pour la faire obéir par qui s'y voudroit .soustraire ? Il y a une foible image de cela dans l'Empire. Le Conseil Aulique, la Chambre impériale, des Diettes, quelquefois l'Empereur mesme, jugent des différents. On a l'expérience qu'il n'y a que les foibles et les petits qui y défèrent. Les puissants, souvent mesme les médiocres y résistent et désobéissent, et on voit que la force en décide, et que si le condamné se trouve appuyé d'alliances considérables, ou qu'il arrive des conjonctures dont il sçache profiter, la condamnation demeure sans force, et

les choses jugées, sans exécution. A plus forte raison en arriveroit-ilde mesme des jugements de ce Sénat de laRépublique Chrestienne. Il faut ajouter que chacun de ces soixante-six députés des quinze dominations ne pourroit agir que suivant l'instruction et les ordres de la domination qui Tauroit envoyé, lesquels seroient conformes à ses veues, à ses interests, à ses liaisons particulières, d'où naistroient des schismes et des divisions continuelles parmi les membres de ce Sénat. Le lieu, ou les lieux de sa résidence, auroit esté encore une difficulté insurmontable. Comment, d'un seul lieu, remédier à temps à tout ce qui peut survenir par toutte l'Europe, comment mesme y pourvoir de deux ou trois endroits ; et si les députés sont divisés de la sorte, les Puissances ne pourront avoir les leurs que dans un lieu, et seront privées de la connoissance et de l'influenee dans les deux autres. Que si on faisoit plusieurs congrès des soixante-six députés pour satisfaire les quinze dominations, tout tomberoit en confusion par le nombre à l'égalité de ces congrès, dont le ressort ne se pourroit régler par les divers interests qui surviendroient pour les estendre ou pour les resserrer.

Donner à l'Espagne en effet ou en suzeraineté, et aux Princes cadets de la Maison d'Autriche touttes les Indes, c'eust esté les rendre maistres du commerce de toutte l'Europe, ce qui ne se peut empescher que par les possessions plus ou moins grandes des autres nations dans ces mesmes pais. Qui a seul le commerce a bientost seul tout l'argent, et qui a tout l'argent fait tant qu'il veut des traittés avantageux et des conquestes. Ainsy, avec ce dédomagement des Indes, des dépouilles de la Maison d'Autriche en Europe, peu d'années je ne dis pas d'homme mais de monarchie, Tauroient bientost mise en estât et en moyens de renverser

142 PAHALLËLE

la République Chrestienne, d'y reprendre plus que son eslablissement ne luy en auroit osté, et de tendre avec plus de succès que jamais à la monarchie nniverselle.

A l'égard de chasser d*Europe les Turcs, de reléguer les Moscovittes en Asie, et de former de nouvelles dominations de leurs Estats sur le modèle d'égalité des quinze autres» c'est une parure de ce vaste projet qui en demanderoit un long et solide establissement avant de penser à l'estendre aux dépends des infidèles.

Le droit d'élire aux royaumes rendus ou maintenus électifs attribué à huit grandes Puissances, esten vérité une autre chimère. Le dessein veut en faire des royaumes très considérables, surtout de la Hongrie et des autres limitrophes des Turcs, des Tartares, des Moscovittes, en leur an* i\exant à chacun de riches et grandes provinces voisines. Le Roy de ces nouveaux royaumes ainsy accrus seroit un puissant Roy ; plus il le seroit, plus chacune des huit Puissances électrices auroit interest d'y mettre un ami sur qui pouvoir compter : comment donc convenir ensemble ? On a veu tous les funestes inconvénients de cette mesme cause dans beaucoup d'élections d'Empereurs avant que la Puissance de la Maison d'Autriche en eust fait une dignité héréditaire voilée pour la forme, d'un fantosme d'élection. Que seroit-ce donc entre des Puissances électrices aussy différentes que le seroient le Pape, la France, TAngleterre, etc., des Electeurs de l'Empire d'autrefois, et dont la puissance n'estoit rien en comparaison de celle des Electeurs laïcs d'aujourd'huy, laquelle quoyque éloignée de celle où elle est parvenue de nos jours, estoit déjà bien augmentée du temps de ce vaste dessein d'Henry IV.

Enfin, quelqu'exactitude que M. de Sully ait pu avoir, quelqu'expérience en moyens qu'il ait eue de mettre au cal-

cul des forces et de l'argent à employer à Texécution de ce vaste dessein et à le diviser en cotte part de chacune des Puissances à confédéror, il n*est pas possible de se confier à cette justesse. L'expérience et les infinis contretemps apprennent chaque jour qu'une campagne, qu'un siège coustent bien plus qu'on ne les a le plus sagement supputés; et ce qui doit plus persuader encore de l'erreur, c'est celle que se font sans le vouloir tous les gens qui bastissent, ceux qui ornent et qui meublent des maisons; quelque soin qu'on apporte à ces sortes de supputations les plus exactes ; soit qu'on taille en grand, en médiocre ou en petit, tout excède de quelque chose et' les divers touts d'excédants font une somme qui n'est jamais entrée dans le plus juste calcul, et sur laquelle pourtant il faut compter en gros» De plus quand on travaille en maisons, si on est sage et si on ne veut pas se tromper soy-mesme, et que des Princest sur lesquels on croyoit compter, qui se seroient tost rebutés de ces mécomptes indispensables, mais trop pesants pour eux, et qui auroient fait manquer l'entreprise à l'égard de la durée de trois ans pour un si vaste dessein, comment cela se peut-ii limiter et encore à si peu de temps, mais si long pour tant de petits et de médiocres confédérés *.

Venons maintenant au gouvernement de Louis XDL C'est GouTernement

, f 1 TT ^® Louis Xin.

icy sans doute qu un lecteur m attend. Un gouvernement obombré d'un premier ministre tel que le cardinal de Richelieu, entre Henry IV qui a esté luy-mesmele sien et dans les temps les plus difficiles, et Louis XIV qui a toujours >t)ulu paroistre estre aussy le sien, et l'un et l'autre non

1. n y a ici un blanc de deux lignes, dans le manuscrit, et la rédaction de la phrase ne parait pas terminée.

Luynes.

moins avides de louanges et d'éloges que très jaloux de gloire, ne doit pas briller ; enseveli dans la modestie, c'est trop peu dire, dans le plus sincère mespris de soy-mesme, le seul qui a pris à tâche de tarir les louanges et qui en soit venu à bout entre tous nos Rois ; c'est un article bien rare et bien au dessus de tout panégirique qui a esté traitté lorsqu'on a parlé de ses mœurs, et dont le fondement estoit dans sa piété et dans sa justice, comme on Ta deu remarquer en tant d'endroits, mais bien particulièrement dans le propos qu'il tint à mon père sur Mlle d'Hautefort, qui dans un jeune Roy tel qu'il estoit, se peut dire véritablement sublime.

Pour bien juger de son gouvernement, il y a trois points qu'il ne faut pas perdre un moment de veue : sa déplorable éducation et jeunesse jusqu'à la mort du mareschal d'Ancre, ses malheurs domestiques qui sans la plus petite faute de sa part, luy ont fait de ce qu'il a eu de plus proche, de ce qui devoit estre le plus cher, sa mère, son frère unique, et sa femme vingt ans stérile, ses ennemis les plus acharnés et les plus dangereux ; enfin cette humilité si vraye et si unique dans un grand Roy, et ce détachement de soy-mesme d'autant plus héroïque qu'il fut toujours égal et parfait, qu'il extirpa tout éloge, qu'il les vit d'un œil serein et tranquile pleuvoir à verse sur Richelieu dans tous les temps.

Quoyque libre en apparence depuis la mort du mareschal d'Ancre et Téloignement de sa mère, l'épaisseur des ténèbres où ils l'avoient tenu si soigneusement enveloppé ne put se dissiper que bien lentement : ses libérateurs eurent grand soin d'en profiter et de les fomenter, bien loin de l'éclairer ; moins encore de le laisser instruire par les anciens ministres que, pour se concilier le monde, ils

avoient rappelés au moment mesme qu'ils eurent frappé leurcoup. Pour gouverner et se faire conestable, d'où Luynes partoit, et pousser ses deux frères jusqu'où il les éleva, il lui falloit un maistre qui ne sentist que la joye de sa délivrance sans en connoistre le prix, et qui demeurast incapable d'aucun sentiment autre que de celuy d'une reconnoissance aveugle et d'un abandon pareil, à celuy qui l'avoit délivré. C'est Testât où il le tint autant qu'il luy fut possible ; mais la guerre civile, quoyque si courte, qui finit par le combat du Pont de Ce, le voyage de Béarn, la guerre de Guyenne et de Languedoc où le génie militaire commença à se montrer, forma un peu le Prince par le commerce avec les généraux et les trouppes et par les Conseils qu'il tenoit sur les affaires, que le conestable ne pouvoit empescher ; et cela mesme eust causé son éloignement s'il ne fust mortbien à propos pour sa fortune, parce que les yeux duRoy s'ouvroient peu à peu par ce commerce de plus en plus varié et estendu, qu'il sentit les deffauts de talents de celuy en qui il avoit mis toutte sa confiance ; qu'il fut enfin frappé des dimensions énormes de ce colosse formé tout-à-coup, et qu'il se repentit si bien de cette faute de la simplicité de sa jeunesse et de sa première liberié qu'il s'en est plaint souvent depuis à mon père. Mais, le conestable mort, s'il en fut soulagé, il n'en parut rien à l'égard de ses frères qui ne luy estoient pas associés au gouvernement. Le duc de Luxembourg estoit incapable de tout sinon de jouir paisiblement de sa fortune, et Louis XIII se servit toujours fort utilement du mareschal de Chaulnes avec toutte l'estime qu'il méritoit.

Il ne faut donc commencer à compter le gouvernement de Louis XIII qu'à la mort du conestable de Luynes, qui arriva pendant le siège de Montauban, 14 décembre 1621,

que le Roy faisoit luy-mesme. Il n'a voit alors guère que vingt ans, estant né à Fontainebleau 17 septembre 1601.11 achève la prise, Toccupation de plusieurs places, et retourne à Paris ; se dérobe bientost après du Louvre, retourne en Languedoc, le soumet et force le parti huguenot à luy demander la paix aux conditions qu'il imposa ; engage le fameux Lesdiguières à se faire catholique en luy donnant l'espée de cônes table et Tordre du St-Esprit ; traitte en personne dans Avignon une ligue avec Charles Emanuel duc de Savoye, et l'ambassadeur de Venise, pour empescher Toccupalion de la Valteline par la Maison d'Autriche, et vient trouver les Reines et la Princesse de Piedmond, sa sœur, à Lyon ; y donne la calotte rouge à Richelieu fait cardinal, rend les sceaux au chancelier de Sillery, apprend la mort du célèbre Jeannin et celle du perfide mareschal de Rouillon, et s'en retourne à Paris.

La Reine-Mère sceut profiler du bon naturel de Louis XllL Elle obtint sa nomination au cardinalat pour Richelieu, qui le fut de Grégoire XV au Consistoire du 5 septembre 1622 ; et elle parvint à le faire entrer dans le Conseil en 1624. Ce ne fut pas sans peine. Ce n'est pas icy le lieu de faire l'histoire de ce cardinal qui est si connue, mais il avoit esté secrétaire d'Estat du temps du mareschal d'Ancre, à la mort duquel il fut chassé à Avignon. Son crédit sur la Reine-Mère estoit si connu, qu'il fut mandé par Louis XŒ pour aller trouver cette Princesse, y contrebalancer le crédit du duc d'Epernon qui l'avoit tirée du chasteau d'Amboise, et faciliter malgré ce duc son accommodement avec le Roy à qui cet ancien attachement à sa mère, du temps qu'elle le tenoit en captivité si dure, estoit demeuré sur le cœur. Son bon esprit, de plus en plus dévelopé depuis la mort de Luynes, se connoissoit bien en gens. Il

Crayon du dedans.

sentit la capacité de Richelieu dans le conseil, et il la gousta si fort, que quelques mois après il le fit premier ministre, et luy donna toutte sa confiance.

Faire un premier Ministre, on ne peut nier que ce ne Richelieu rre-

inier

soit pour un Roy faire un estrange pas; mais il est des minisire.

conjonctures où ce pas quel qu'il soil, devient nécessaire

et tellement qu'il ne s'agit plus que d'un bon choix. La

suite des affaires a montré à toute l'Europe que celuy de

Louis XIII ne pouvoit estre meilleur. Il faut seulement faire

voir qu'il estoit nécessaire, et jetter pour cela un léger

coup de crayon sur le dedans et sur le dehors.

Deux partis divisoient le Royaume, les Huguenots et les restes de la Ligue ; chacun des deux avoit des personnages de teste et de main et dans tous les estages de conditions, dont les plus grands estoient puissants en establissements et en alliances, et chaque parti appuyé dans les pais estrangers; les Huguenots abondoient en places de seureté, et La Rochelle presque République profitoit de sa situation avantageuse pour son commerce, et par son voisinage de l'Angleterre ; et le corps entier des Huguenots ne tendoit guère moins à Testât républicain par le concert de ses chefs, de ses consistoires, de ses assemblées provinciales et générales dont ils jouissoient par l'édit de Nantes et que l'audace d'une part, la tolérance de l'autre par l'ancienne familiarité d'Henry IV avec eux, et depuis sa mort par la foiblesse et les embarras du Gouvernement de la Reine-mère, avoient infiniment enflés. Les restes de la ligue qui faute de pouvoir mieux s'estoient contentés des ménagements d'Henry IV, avoient repris vigueur non seulement par cette mesme foiblesse du gouvernement de la Reine-mère, mais par son inclination, ce n'est pas assés dire, par son dévouement pour l'Espagne et sa bigoterie

pour Rome. Elle avoit fait le mariage d'Espagne pour ainsy dire à main armée malgré presque toute la France, et la nouvelle Reine plus Espagnole s'il se pouvoit que la Reine-mère, s'estoit unie avec elle par des liens que rien n'a jamais pu affoiblir. Leurs intelligences secrètes avec les restes de la maison de Guise et avec tout ce qui avoit esté Ligueur, redonna à ce parti une vigueur nouvelle, et fit de la Duchesse de Chevreuse une favorite qui devint un personnage par son esprit et son talent de cabale et d'intrigue, très utile à son parti et très dangereux par son art et par une hardiesse qui s'aventura sans cesse à tout. Outre ces deux partis principaux des Huguenots et des restes de la Ligue, les Princes du sang quoyqu'en si petit nombre se trouvoient estrangement divisés. Le Prince de Condé ne pouvoit pardonner à son oncle de luy avoir osé contester son estât, ny les comtes de Soissons à luy, de l'avoir emporté sur eux. La maison de Lorraine continuoit à faire une grande figure avec tous ses establissements. Celle de Longueville estoit puissante. La branche de Nemours, de la maison de Savoye et les Gonzague estoient encore fort considérables. La Reine-mère estoit passionnée pour la Savoye et contre Mantoue et les Gonzague ; les Longueville si proches de la branche de Soissons faisoient bande à part avec elle ; et les bastards d'Henry IV avec les alliances médiocres de leurs mères, mais fertiles en gouvernements et maistres passés en intrigues, faisoient un groupe dangereux en establissements et en personnages. Toutes ces maisons s'estoient attaché des partisans, en sorte que c'estoit le Roy qui avoit le moins de gens attachés à luy, et les moins considérables en tout genre jusque parmi ses ministres et ses généraux. L'ambition, les jalousies, le rang, jusqu'à la galanterie les rendoient presque

tous ennemis. Chacun vouloit des grâces pour ses par lisants, soit pour accroistre leur puissance, soit pour se monstrer supérieurs en crédit ; et chaque vacance à remplir devenoit un embarras par cette compétence de tous gens avec qui il falloit compter, sans que ce qui ne tenoit qu'au Roy y pust guère prétendre ; et s'il survenoit quelque éclat entre eux, soit pour des choses soit sur des galanteries, tout se partialisoit dans la Cour et jusque dans les Provinces, sans que personne pust demeurer neutre, et l'impuissance de l'autorité Royale se voyoit à découvert dans les embarras qui en naissoient, et les difficultés d'assoupir puis de terminer ces différends où Catholiques et Huguenots se mesloient.

Pour le dehors, les affaires n'estoient pas moins fascheuses; l'Empereur venoit de triompher de l'Electeur palatin par le gain de la bataille de Prague, de le proscrire pour trayon avoir voulu se faire le Roy de Bohême, et d'enrichir le duc de Bavière de ses dépouilles. Ce grand coup abattoit les protestants d'Allemagne et donnoit à l'Empereur un pouvoir illimité. Rien n'estoit plus redoutable à la France; mais d'autre part il n'estoit guère moins dangereux que les Princes protestants d'Allemagne eussent des avantages qui les missent en estât de soustenir le parti huguenot en France et d'en accroistre la force et le pouvoir. Rien n'estoit donc plus délicat que de se bien conduire entre ces deux écueils. La Maison d'Autriche ne se rendoit pas moins redoutable du costé de l'Italie. Sous prétexte, tantost d'apaiser les différends des Suisses et des Grisons, tantost de favoriser la religion catholique, elle s'estoit peu à peu comme emparée de la Valteline par des forts qu'elle avoit faits dans les passages, surtout par celuy qu'y avoit élevé le comte Fuentes et qui devint célèbre sous son nom. Par

ces moyens elle avoit mis les Grisons sous son joug et s'estoit asseurée une communication courte et facile en tout temps du Milanois avec TAUemagne, qui ne pouvoit estre troublée. Le Pape estoit longtemps entré dans cette afTaire pour l'ajuster ; il avoit eu le dépost de ces forts, on avoit eu peine des deux costés à l'en faire retirer, et dans les suites Urbain VIII et les Barberins ne furent pas exempts du soubçon de vouloir peu à peu parvenir à attacher la Valteline en fief à l'Eglise, plutost encore à s'en faire cux-mesmes souverains. Cette communication si facile aux troupes du Milanois et de l'Allemagne pour se porter diligemment d'un de ces pais dans l'autre selon le besoin de la Maison d'Autriche, n'alarmoit pas moins la France que les Provinces d'Italie. Parmi tant d'embarras et les mouvements de l'Italie pour des diversions et sur la Valteline, le duc de Rohan se fait déclarer général de toutes les Eglises protestantes de France, rompt la paix en Languedoc, et Soubise son frère arme les costes de Guyenne et de Poitou.

Nécessité Telle cstoit la situation de l'Europe et celle de la France mi^stre!^' dans son intérieur, quand Richelieu fut déclaré premier Ministre. Louis XIII n'avoit commencé à voir le jour qu'en 1617 à la mort du mareschal d'Ancre et n'estoit sorti des entraves et des filets de Luynes qu'à la mi-décembre 1621, à la mort de ce conestable. En deux ans et demi, comment avoir appris à tenir seul le gouvernail dans des temps si difficiles, entre une mère et une espouse intimement unies contre luy en faveur de la Maison d'Autriche, et un frère qui poussé par Ornaue son gouverneur, vouloit de haute lutte entrer avec luy dans le conseil, et entra en furie de l'arrest d'Ornane mis à la Bastille sur ce qu'il ne se hasta pas de se retirer comme il lui avoit estérecom-

mandé? Il faut donc convenir que si jamais un premier Ministre a esté nécessaire, ce fut alors pour un Roy de vingt-trois ans qui en a voit passé seize pour ainsy dire dans un cachot, tenu dans la plus profonde ignorance et solitude, et les quatre suivantes avec les besicles que Luynes lui avoit attachées. Deux ans et demi pouvoient-ils l'avoir instruit des personnes, dès affaires, du Gouvernement du dedans et du dehors, parmi les trop justes défiances de ce qu'il avoit de plus proche et dans la complication d'affaires domestiques et estrangères si importantes et si difficiles à manier? On est donc réduit pour peu qu'on veuille écouler la raison, à convenir de la nécessité d'un premier Ministre qui pust suppléer à ce que Louis Xin n'avoit pu acquérir par impossibilité physique, et le soustenir contre un domestique si intime et si dépravé. De cette circonstance certaine, il en résulte une autre qui ne l'est pas moins ; c'est qu'on ne peut refuser la plus grande admiration à un Roy de cet âge, qui ne fait que commencer à gous ter la liberté, l'autorité, le pouvoir souverain ; qui par ce qu'il a fait à la guerre, mesme dans les affaires, a tout lieu d'estre content de soy et toutesfois qui est supérieur à cette ivresse si naturelle d'opinion de soy-mesme, de témérité; qui conserve assés de sens, de jugement, de raisonnement, pour sentir le besoin d'un tel secours : enfin qui a sur soy le pouvoir de se le donner par l'extresme envie de bien faire ; et pour le choix, de souffrir que la lumière dissipe les nuages que l'attachement de Richelieu pour la Reine-mère avoit formés contre luy dans son esprit ; l'éprouver, le suivre, le discuter pour ainsy dire dans le conseil et dans les entretiens peu à peu particuliers sur les affaires, le pénétrer, le juger sainement malgré cette ancienne répugnance personnelle.

enfin céder au mérite et à la lumière bien reconnue, cl dans la nécessité de faire un premier Ministre, se déterminer pour celuy-là. Personne n'a jamais nié à Louis XIII ny la valeur, ny Tesprit, ny la capacité militaire ; on s'est jette sur la foiblesse. L'en accusera-t-on dans son cachot, ou sous les voiles du conestable, lorsque ses yeux ne pouvoient soustenir le grand jour après une si longue et si ténébreuse obscurité? Depuis la mort du conestable jusqu'à la déclaration du premier Ministre, aucun pas, aucune chose qui ait montré la plus légère foiblesse, La nomination de Richelieu au cardinalat et son entrée au Conseil furent des complaisances de bon naturel pour la Reine sa mère dont il auroit bien voulu à la vérité secouer la cruelle dépendance, mais depuis leur réconciliation la traiter en bon fils. Taxeroit-on ce procédé de foiblesse? Pour faire Richelieu premier Ministre, y en ayant un, la Reine-mère l'aima mieux qu'un autre ; mais c'est de quoy elle se seroit bien plus volontiers passée. Elle vouloit gouverner, elle ne songeoit qu'à se rendre peu à peu tout à fait la maistresse, à quoy un premier Ministre entiltreeten capacité devenoit un grand obstacle. Aussy ne put-elle le souffrir longtemps. Admirons donc encore la justesse du tact de Louis XIII auquel seul ce choix si excellent est deu, puisque le goust n'y entra pour rien et qu'il fut déclaré avant qu'on pusl s'y attendre. C'est cette connoissance si rare, ce don de discernement surtout lorsqu'il triomphe du goust et des répugnances, qui fait la partie la plus intégrante du grand art de régner. Les Roys sont hommes; leur teste ny leur temps ne peut suffire à tout. Ils ne peuvent donc se passer de ministres, de généraux, d'ambassadeurs, etc., qui les aident dans les diverses parties du Gouvernement et dans des cas singuliers, tels que celuy-

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ci d'un premier Ministre pour tout l'unisson du Gouvernement mesme ; et c'est de la justesse de ces choix que dépend le bon et sage gouvernement et la prospérité des affaires, tels qu'on les a veus sous ce juste et grand Roy qui se réserva toujours d'en tenir les resnes. Qu'on avoue donc que ce n'est pas foiblesse qui a fait le cardinal de Richelieu premier Ministre, mais au contraire que c'est une des plus fortes, des plus grandes et des plus heureuses actions de Louis XIII.

Reste à voir dans la suite si l'autorité et le pouvoir dont Richelieu jouit depuis jusqu'à sa mort a esté un effet de la foiblesse de son maistre ; c'est ce que les faits principaux découvriront et mieux encore quelques uns particuliers ; il y en a un si grand nombre dans ce glorieux règne, que ce seroit faire une histoire que de les suivre tous. Je me contenteray de traiter ceux que la passion, l'ignorance, l'injustice ont mis en estât de devoir estre éclairés.

Avant que d'entrer en matière, je dois avertir que si je . Mon entière

* . . imparlialilé sur

donne des louantes au Ministère de Richelieu, rien ne m'v le cardinal

r . ^ àe Richelieu.

porte que la vérité et la justice qui luyest deue. Mon père deut tout à Louis XIII et n'eut d'attachement et de dépendance que de ce bon maistre. Il estoit inconnu à Richelieu quand Louis XIII luy donna les premières marques de sa bonté ; il n'eut de liaison ny avec luy ny avec aucun des Ministres et s'il le servit si utilement à la journée des duppes comme on le verra en son lieu, c'est qu'il crut servir le Roy et l'Estat et il n'en fut pas plus lié avec le premier Ministre. Il en éprouva mesme tost après l'ingratitude par la scélératesse de Chavigny qui dépourveut le Catelet dont un oncle de mon père estoit gouverneur et le laissa manquer de tout, munitions, armes, vivres, pour tramer ce qui arriva. Mon père pressa souvent Chavigny d'y pour-

voir, il en parla au Cardinal, au Roy souvent qui en donna des ordres réitérés et le Cardinal aussy. Chavigny y lut sourd, le Catelet fut assiégé et bientost rendu faute de tout moyen de se deffendre. Cette perte qui ouvroit la frontière de si près fut sensible. Chavigny en profita contre le Gouverneur pour exciter mon père qui, outré de rinjustice, parla si ferme à Chavigny et au Cardinal qui le soustenoit qu'il en quitta la cour sans y estre retenu et s'en alla à Blaye où il demeura jusqu'à la mort du Cardinal, c'est-àdire près de six ans, toujours en commerce intime de lettres avec Louis XIII, en jargon qu'ils s'estoient fait depuis longtemps et dont ils se parloient souvent devant le monde sans que personne les pust entendre. Mon père servit pendant ce temps là d'officier général et de général de la cavalerie sous monsieur le Prince à Fontarabie et en Roussillon et revint à la cour sur un courrier du Roy aussy tost après la mort du cardinal de Richelieu. Est-ce un trait de foiblesse que cette espèce de sacrifice de son favori à son premier Ministre? Je serois intéressé à le croire, mais l'équité me le défend : qui est-ce qui n'est pas trompé, et les Rois plus que les particuliers? Un secrétaire d' Estât du Département de la guerre, peut-il estre suivi à l'œil dans tous les détails dont il est chargé? C'est un homme de beaucoup d'esprit et de manège et qui tenoit au premier Ministre par les liens les plus forts que les mémoires de Monglat expliquent si bien, et auxquels je renvoie pour éviter une longue parenthèse. C'est un scélérat qui a son dessein, qui feint d'exécuter les approvisionnements qu'on luy ordonne, qui veut perdre l'oncle pour écarter le neveu, qui est cru sur ce qu'il affirme et qui fait tout ce qu'il faut pour persuader que mon père ne crie que pour sauver l'honneur de son oncle. 11 réussit ; mon père perd patience

comme Chavigny s'y estoit bien attendu, et il en résulte la retraitte de mon père dont les plaintes hautes offensoient le Cardinal. Il estoit plus que jamais nécessaire et le fut également tant qu'il vescut. L'éloignement de mon père fut donc moins une foiblesse pour le Cardinal qu'une complaisance que Louis XIII crut devoir au bien de TEstat et à l'utilité des affaires ; car le Cardinal qui craignoit tout ne se seroit jamais cru en seureté avec mon père à la cour après un tel démeslé. Cette timidité estoit si grande dans un homme d'ailleurs si hardi, que j'ay ouï raconter à mon père qu'il luy estoit arrivé plusieurs fois d'estre réveillé en pleine nuit dans son lit par Richelieu en tirant son rideau ; qu'il se jettoit dessus et s'écrioit qu'il estoit perdu ; et qu'après avoir sceu de luy ce qui l'amenoit, mon père avoit toutes les peines du monde à luy remettre l'esprit et convenoit avec luy du service qu'il luy pou voit rendre et qu'il luy rendoit en effet et le conseilloit sur la manière dont il avoit à se conduire dans ces occasions. Ces aventures au moins ne déposent pas que le Cardinal gouvernast Louis XIII.

Les grandes choses qui ont rendu ce règne si glorieux, si Richelieu a le rasement des forts de la Valteline, et les Grisons restablis son**mautre. dans leur souveraineté et maistres de leurs passages ; l'abattement entier des Huguenots et des restes de la Ligue, l'abaissement de la puissance de la Maison d'Autriche par rentrée et les exploits du Roy de Suède en Allemagne, le soutien si admirable de ce parti après la mort de Gustave; les affaires d'Italie si heureusement terminées; l'acquisition des trois éveschés, qui n'estoient qu'en possession plus que précaire depuis Henry II ; la révolution de Portugal et tant d'autres moindres, mais touttes également difficiles et importantes, avec le maintien de la reli-

gion catholique et de son exercice partout où il avoit esté avant l'occupation des Suédois et des autres Potentats d'Allemagne ; éviter de se brouiller avec Rome ny trop avec la Ligue catholiqued' Allemagne, sont généralement attribuées au puissant génie du cardinal de Richelieu. Je ne prétends pas luy vouloir contester d'avoir esté en ce genre le plus grand homme que les derniers siècles ayent produit; mais il n'est pas moins vray qu'aucune des grandes choses qui se sont exécutées de son temps ne l'ont esté qu'après avoir esté délibérées entre le Roy et Richelieu dans le plus profond secret. Qui donc peut dire, puisqu'il n'y avoit point de tiers, quelle part chacun d'eux a eue à les concevoir le premier, à les digérer, à décider sur la manière de diriger et d'exécuter; lequel des deux a ajouté, diminué, corrigé? Si on peut très aisément penser que Richelieu y a eu la meilleure part et quelquefois toutte entière, peut-on raisonnablement contester que Louis n'y en ait pas eu aussy? Et puisqu'elles n'ont pas eu leur exécution sans son approbation, sa volonté, son concours de Roy et de maistre, il les a donc bien entendues et comprises, il en a senti tout le bon, tout le possible, tous les moyens, toutte la conduitte. Je le répète, on ne luy nia jamais l'esprit, la valeur, la capacité militaire, le goust du grand; joignons-y cette modestie, cette humilité, ce mépris, ce détachement de soy-mesme, cette aversion des louanges si sincère qu'il les tarit, cette tranquile sérénité avec laquelle il en vit combler son premier ministre, et il en résultera qu'on ne peut avec justice oster à Louis une très grande part à tout ce qui s'est conceu et exécuté de grand pendant son règne, et qu'en mesme temps il n'estoit pas possible que toutte la gloire n'en revinst dès lors à Richelieu et ne luy soit depuis demeurée. Quel comble de gloire pour

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Louis Xin de la sçavoir également mériter et mespriser; et que cette sorte de gloire est héroïque et unique!

On ne peut juger de ce qui se passoit entre Louis et Richelieu teste à teste dans leurs délibérations secrettes des grandes affaires de TEstat, que par des choses si rarement échapées au dehors. Qu'on se rappelle icy l'affaire du Pas de Suze et celle de Corbie, telles que mon père présent me les a souvent racontées, et telles que je les ai exposées en traitant les vertus militaires de Louis; on verra, je ne parle plus icy de la valeur personnelle ny de la capacité de grand capitaine, on y verra, dis-je, un parti de toutte espèce de courage, d'esprit et de grandeur d'âme, et le plus important à la réputation et à la confiance d'alliés protégés, dans l'affaire du Pas de Suze, malgré l'avis déclaré, la volonté persévérante et touttes les ruses de Richelieu pour l'empescher, soustenu de l'opposition des mareschaux et de tous les généraux et officiers principaux; et dans celle de Corbie, Louis se décider sur-le-champ pour le seul bon avis contre celuy de Richelieu qui, pour entraisner tout le Conseil comme il fit, opine cette fois le premier et longuement ; et malgré luy Le Roy partit dès le surlendemain pour rassembler ses trouppes et marcher à l'ennemi, comme il fit rapidement et glorieusement, et rendit le courage à Paris et à ses frontières. De ces deux faits connus on peut juger si Richelieu tenoit Louis en tutelle, et de là qu'il ne l'y tenoit pas plus dans les teste à teste et les délibérations des plus grandes affaires dont les détails, qui ne se sont passés qu'entr' eux deux, ne peuvent estre connus.

A deux si beaux exemples et si décisifs ajouteray-je une bagatelle ? Le chancelier Séguier estoit parfaittement avec le cardinal de Richelieu, à qui il venoit de donner sa fille aisnée avec de grands biens pour le fils du marquis

de Coislin, cousin germain du cardinal qui passionnoit ce mariage. Séguier voulut en profiter pour faire asseoir sa femme. Le cardinal mouroit d'envie de l'obliger en chose si intéressante, mais il connoissoit le Roy jaloux de l'ordre et des reigles et de la dignité de sa cour et de la noblesse, et n'osoit luy en faire la demande. Il traisna ainsy le chancelier quelques mois. C'estoit en 1654. A la fin, poussé à bout et ne pouvant se résoudre à parler au Roy d'un tabouret si estrange, il vint trouver mon père chez luy, et ne feignit point de luy demander en grâce de tascher d'obtenir ce tabouret dont il n'osoit faire au Roy la proposition. Cela ne marque pas un premier ministre qui fait et fait faire tout ce qui luy plaist. Mon père n'osa le refuser. Il en vint à bout avec peine et à condition que la chancelière auroit le tabouret uniquement à la toilette, et nulle part hors la toilette, ce qui dure encore aujourd'huy : c'est qu'alors la toilette estoit une privance et une entrée particulière ; elle devint depuis publique pour toutte la Cour, longtemps après Louis XIII, et la chancelière y conserva son tabouret. Ces exemples et ce que j'ay rapporté d'après mon père en pleine nuit chez luy des frayeurs du cardinal d'estre perdu ; qu'il est venu plusieurs fois et se jettant sur son lit, le consulter, le prier de sonder, ou mesme de parler au Roy, sont des preuves que Louis estoit bien le maistre en grandes choses comme le Pas de Suze et Corbîe, et en petites comme celle-cy, et que Richelieu ne Testoit pas. J'ai mil fois regretté de n'avoir veu mon père que si vieuxet de l'avoir perdu si jeune, moy à dix-huit ans, luy à quatre-vingt-sept. Si j 'a vois en plus de temps, j'en aurois tiré bien davantage. De conclure aussy que Richelieu n'eust pas un très grand crédit sur l'esprit du Roy, ce seroit une autre extrémité fort vicieuse* Il le servoit si

bien et si grandement, il le soulageoit de tant de détails, il luy servoit si utilement de plastron à tant de choses embarrassantes, qu'il estoit bien naturel que Louis se portast aisément à suivre ses conseils en gi*and, et à faire d'ailleurs ce qu'il désiroit. C'est ce que tous les temps racontent des plus grands et des plus judicieux Rois à l'égard des ministres d'une capacité supérieure, et c'est entre une inflnité de louanges, une de celles que mérite Louis d'avoir sceu discerner les propositions de son premier ministre sans opiniastreté, sans foiblesse, sans jalousie ; profiter sagement et s'adapter un génie si vaste, si grand, si lumineux, pour le bien de son royaume et pour son propre soulagemeut. Le maistre et le ministre estoient donc tellement distincts, que chacun d'eux demeuroit en sa place, et tellement un par la confiance et par l'expérience qui la fortilioit sans cesse, qu'il n'est pas possible de distinguer dans le gouvernement ce qui venoit de l'un ou de l'autre. Je pense bien qu'à l'éducation de Louis, à ses entraves et pis jusques à plus de vingt ans, à ses malheurs journels dans sa plus intime famille, Richelieu, si rompu au monde et aux affaires dès sa première jeunesse, en sçavoit plus que luy ; mais cela n'exclut pas le juste discernement de Louis si bien marqué par ce peu d'exemples, et ce sage discernement qui sans altérer le moins du monde l'estime et la confiance, sçavoit les bien distinguer et se garder de l'abandon. Par ces raisons de ne pouvoir discerner dans le gouvernement ce qui venoit du maistre ou du premier ministie, dont les teste à teste délibéroient et décidoient de tout, je ne m'estcndray pas davantage sur un gouvernement qui a esté l'admiration de l'Europe, et dont la gloire appartient indivisihiement a Louis et à Richelieu ; et c'est bien traitter

le premier ministre, puisque sans pouvoir enlrer dans le secret de ces importants teste à teste qui révéleroient peutestre bien des choses à l'avantage de Louis, les exemples si glorieux pour luy du Pas de Suze et de Corbie contre Tavis formel et la volonté expresse si déclarée de Richelieu doivent si naturellement le faire présumer.

Mais on ne peut finir cet examen du gouvernement de Louis le Juste sans toucher les tristes articles des deux Reines, de Monsieur, des testes coupées, et monstrer ce grand Roy également juste partout.

Ce qui se passa sur le premier mariage de Monsieur est la première affaire qui se présente à éclaicir. De celle-là, ainsy des suivantes, je ne prendray que le précis nécessaire à mon objet; autrement je ferois un fort gros volume, et qui ne seroit que la copie des divers Mémoires et histoires de ces temps là qui sont entre les mains de tout le monde.

Gaston et ^c célcbrc capuciu de Joyeuse, seul héritier de cette ^^1 P??™*®'^ branche si illustrée et si riche, n'avoit qu'une seule fille héritière unique, mariée au duc de Montpensier, dernier Prince du sang de cette branche, qui ne laissa qu'une fille unique héritière de ces deux branches, de Montpensier par son père, et Joyeuse par sa mère. Celle-cy se remaria au duc de Guise, fils aisné de celuy qui fut tué, 23 décembre 1588, aux derniçrs Estats de Blois, dont elle eut le duc de Guise, dit de Naples des folles entreprises qu'il y tenta, et qui n'eut point de postérité ny mesme de vraye alliance, deux fils morts sans en avoir pris, et le duc de Joyeuse qui, de la fille du duc d'Angoulesme, laissa le dernier duc de Guise, mari de la dernière fille de Gaston, frère de Louis XIII, et de la sœur de Charles IV, duc de Lorraine, lequel mourut fort jeune, et dont le fils unique mourut enfant, Made-

moiselle de Guise si riche et si superbe, morte fille de nos jours, et Tabbesse de Montmartre. Ces Guises se trouvoient ainsy frères et sœurs utérins de Théritière de iMontpensier, et partagèrent avec elle les biens de Joyeuse de leur commune mère, dont l'héritière de Montpensier eut la meilleure part, par les conventions matrimoniales de sa mère avec le dernier duc de Montpensier. C'estoit donc une Princesse du sang, et le plus riche parti de l'Europe. Il convenoit fort à Monsieur, etTenrichissoit sans Munsieur. qu'il en coustast rien à l'Estat. Le comte de Soissons, dernier Prince du sang de cette branche, mouroit d'envie de Tespouser. Les princes du sang, les Vendosmes, les Longueville vouloient empescher Gaston de faire un mariage qui lunissoit si étroittement aux Guises, dans la crainte que cette si dangereuse maison remonstast par cette' alliance à la grandeur dont elle ne faisoit presque que décheoir, surtout si Gaston parvenoit à la couronne, comme il y avoit lieu de le craindre, la Reine n'ayant encore eu aucun soubçon de grossesse. Ornane, sorti de la Bastille et fait mareschal de France à l'instante prière de Gaston, et plus puissant que jamais sur son esprit, ne vouloit pas le partager avec les Guises et détournoit Monsieur de ce mariage. On luy souffloit qu'il lui falloit un mariage estranger qui Tappuyast au dehors s'il luy convenoit de remuer, et qui pour cela mesme le fît compter et considérer au dedans. Il revient au Roy que ceux qui s'op^ posent au mariage de Gaston songent pour luy à la Reine, j^^ ^.^^ Ornane pousse Gaston à entrer au Conseil pour y entrer avec luy. Monsieur l'obtient, mais non pour Ornane qui se plaint si haut et fait tellement crier Monsieur, que le mareschal est arresté un soir chez le Roy et conduit à la Bastille d'où il ne sortit plus. Gaston au désespoir est

chaiab. enfin appaisé par une augmentation d'apanage. Chalais, son confident, le trahit à Richelieu, et Richelieu à Monsieur ; sans cesse de l'un à l'autre, il estoit maistre de la garderobe du Roy. Il venoit de tuer en duel Pontgibault cadet de la maison du Lude, fort attachée de tout temps aux Guises qui luy vouloient couper la teste. Monsieur, le comte de Soissons, les Vendosmes le sauvèrent, et cette affaire le jetta dans le parti contraire au mariage de l'héritière de Montpensier avec Monsieur, en haine des Guises. Une galanterie le brouilla tellement avec Louvigny, que celui-cy l'accusa de vouloir tuer le Roy de concerl avec sa cabale, dont les principaux se dévoient trouver à la porte du cabinet lorsqu'il feroit le coup.

La Cour estoit lors à Ancenis. Elle arriva à Nantes où Chalais fut arresté. 11 nia le meurtre projeté, mais il déposa qu'il s'estoit parlé de déclarer le Roy impuissant, de l'enfermer dans un monastère et de marier la Reine à Monsieur. Ce prince ne sçachant que faire, consent à son mariage et, sans que personne l'en presse ny l'en prie, dépose par escritque le comte de Soissons luy a conseillé de se retirer à La Rochelle; que la Reine sa belle-sœur luy avoit escrit force billets pour le détourner d'espouser l'héritière de Montpensier ; que les ambassadeurs d'Angleterre, de Savoye et d'Hollande travailloient tant qu'ils pouvoient à touttes ces intrigues. Monsieur fit cette déclaration en présence du Roy , de la Reine leur mère, du cardinal de Richelieu et du Garde des sceaux de Marillac qui en signèrent l'acte. Gaston eut une seconde augmentation d'apanage et une augmentation de pension, et là mesme, à Nantes, espousa l'héritière de Montpensier. En mesme temps le comte de Soissons se sauva en Italie, |et la fameuse duchesse de Chevreuse, confidente de la Reine et des plus avant dans

ces menées, s'enfuit en Lorraine, et de là en Angleterre. On sceut aussy que le mareschal d'Ornane estoit mort à la Bastille. Le Roy manda la Reine sa femme au Conseil, luy reprocha d'avoir voulu deux maris à la fois, et luy fit lire la déposition de Chalais dont l'exécution finit toute cette affaire. Tels estoient Tespouseet le frère du Roy à son égard.

Barradas, favori du Roy et son premier escuyer, estoit Bamdas chassé, devenu très insolent avec son maistre, et avoit esté de toutte l'intrigue pour empescher le mariage de Monsieur. U estoit extresmement ébranlé. Ce qui l'acheva de perdre, fut une querelle très forte qu'il eut dans la chambre du Roy avec le Commandeur de Souvré, homme alors fort compté, et qu'il dit qu'il le vouloit voir l'espée à la main. Barradas fut chassé, et mon père eut sa charge.

Rien, quoyqu'avec mcsme effet, n'est plus dissemblable du marquis de Chandenier avec M. de Noailles. Je ne puis me refuser de dire un mot icy de l'impudence avec la- impudence et

Il n . 11 î éA • fausseté des

quelle Bassompierre parle de mon père en cette occasion, mémoires Barradas ne fut jamais premier gentilhomme de la chambre, * «ompien-e. et fut chassé à la fin de 1626. Jean de Yariguez, seigneur de Blainville, chevalier de l'ordre en la promotion de 1619 et ambassadeur en Angleterre, estoit premier gentilhomme de la chambre du Roy, et mourut sans enfants à Issy près Paris, le 26 février 1628. Mon père eut sa charge. Il estoit grand-oncle paternel de la comtesse de Saint-Géran qui a esté dame du palais de la Reine femme de Louis XIV, et qui est morte depuis ce monarque. Bassompierre, bassement jaloux de tout, plein de soy et de vent, a tout vu, tout prévu, tout fait à son dire; veut estre supérieur à tout. U n'y a qu'à voir ses puantes forfanteries qui gastent ses Mémoires d'ailleurs curieux et bien escrits, et juger

de luy par s'estre dit à portée d'espouser Mlle de Montmorency sous Henry IV, que le conestable son père maria au Prince de Condé qui n'avoit alors personne entre la couronne et luy. C'est aussy trop peu de jugement à un page du duc de Lorraine à qui le bel air et la fortune avoient tourné la teste.

La Reine-Môre Mousicur fait le mécoutcut daus le courant du siège de

et .

Monsieur. La Rochellc, et le fait encore plus pendant le glorieux La Reine, yoyagc du Pas de Suze. La Reine-Mère et luy font semblant de se brouiller. Gaston se retire en Lorraine, y éclatte contre Richelieu. Gaston qu'on cherche à faire revenir, ne prétend et ne demande rien moins qu'une nouvelle augmentation de son apanage et de ses pensions, un gouvernement de province, l'entrée au Conseil secret, que rien ne se puisse traitter sans luy, la lieutenance générale du royaume avec tout pouvoir partout où la personne du Roy ne sera pas; enfin, touttes sortes de choses pour ses principaux serviteurs. Les deux Reines, plus Espagnoles et Savoyardes que jamais, sont de plus en plus résolues à perdre Richelieu à son retour d'Italie où estoit aussy le Roy. Ce prince revient à Paris, voit Monsieur à Troyes, luy accorde des patentes pour commander à Paris en son absence, et mesme à l'armée de Champagne où estoit le mareschal de Marillac. Menées infinies. Le Roy parcourt aussytost quelques provinces où sa présence estoit nécessaire, va à Lyon où les Reines et le Conseil le suivent. Le Roy s'avance à Grenoble où Richelieu le vient trouver, et de là va saluer les Reines à Lyon. La Reine-Mère luy recommande hautement la paix, la conservation de Savoye, et monstre toutte sa haine contre Mantoue. Il s'agissoit du traitté de Suze que le duc de Savoye appuyé de la Maison d'Autriche ne vouloit point exécuter. Le Roy tombe ma-

lade à Maurienne, retourne à Lyon, y est à la dernière extrémité. A cette occasion et de la peste qui estoit dans les Alpes et partout aux environs, la Reine-Mère éclatte contre Richelieu à qui touttesfois la conservation du Roy es! oit plus chère qu'à elle. C'estoit le prétexte ; et le fond, son incroyable attachement pour la Maison d'Autriche, qu'elle avoit si bien servie aux dépends de la France pendant sa régence, et pour la Savoye, qui estoient lors unies d'interest contre celle de Gonzague que cette Princesse détestoit, quoyque sœur cadette de la duchesse de Manloue. Elle n'oublia rien pour gaigner le Roy par ses assiduités et sa feinte tendresse qui suppléoit à celle de la jeune Reine qui se contraignoit alors plus difficilement ; et comme on désespéroit de la vie du Roy, elle parla si haut à Richelieu et le mit en telle frayeur qu'il fît signer la trêve en Italie, et la paix telle qu'il put l'obtenir à Francfort. Mais le Roy estant revenu à la vie, Richelieu désavoua les ambassadeurs de France qui avoient signé la paix à Francfort. Il vouloit terminer les affaires d'Italie, mais non pas en abandonnant le duc de Mantoue, comme la Reine-Mère le désiroit avec passion, à la mercy de la Maison d'Autriche et du duc de Savoye. Nouveau motif de rage contre Richelieu. Ce fut en cette occasion où Mazzarin fit ce grand coup entre les deux armées ennemies prestes sur le champ à combattre pour le secours de Cazal, concilia les choses et fit ce traitté, allant d'une armée à l'autre, qui devint la cause de toutte cette fortune immense qu'il fit depuis.

Les deux Reines, les Guises^ les frères Marillac de tout temps Guisards et Ligueurs et dévoués à la Reine-Mère, qui avoit fait l'un Garde des sceaux, l'autre mareschal de France, et toutte la cabale opposée à Richelieu, n'oublié-

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rent rien pour le perdre. Mme du Fargis, Silly par elle, Angennes par son mari, et dame d'atours de la jeune Reine, encore plus attachée à la Reine-Mère qu'elle suivit jusques à sa mort, escrivil, de concert avec touttes les deux, à Monsieur à Paris pour luy proposer d'espouser la Reine, qui n'attendoit que le moment d'estre vefve, ce qui fut très bien reçeu de Gaston, mais qui fut sceu du Roy après de point en point. La Reine-Mère n'avoit pas laissé de reprendre beaucoup de crédit sur son esprit par tous ses soins et le jeu de sa tendresse p(*ndant sa maladie, et se flatta, sur des mots ambigus qu'elle avoit arrachés de luy quand il fut mieux, que Richelieu seroit chassé; dont prenant avantage sur un fils sortant des portes de la mort, elle le réduisit à se retrancher sur le temps de se défaire de son premier ministre. Ce fut alors que le mareschal de Marillac, général de l'armée de Champagne, mandé à Lyon par elle pour s'asseurer par luy de l'armée d'Italie, et les principaux de la cabale, délibérèrent avec les Reines de ce qu'il falloit faire de Richelieu. Les plus emportés opinèrent à s'en défaire, comme au parti le plus asseuré contre les retours, d'autres à une prison perpétuelle, les plus modérés à l'envoyer à Rome.

Le Roy convalescent partit enfin de Lyon et gaigna Paris, le plus qu'il put sur les rivières, avec la Reine-Mère qui, pour ne pas manquer son coup, ne le quitta pas un instant. Le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne, qui animoit chaudement la perte de Richelieu, la crut si certaine qu'il eut l'imprudence de le mander à Bruxelles, et d'autres ministres estrangers chez eux, où la nouvelle se répandit. Le voyage continua parmi touttes ces menées, et on arriva à Paris. Ce ftit où la Reine-Mère redoubla ses efforts. Le Roy tascha de luy faire comprendre que le temps n'estoit

DES TROIS ROIS. i67

pas encore venu de renvoyer un ministre si nécessaire; tellement que la Reine-Mère et les siens comprirent qu'il falloit forcer le Roy par un grand éclat qui le mist dans la nécessité de choisir entre sa mère et son ministre : c'est ce qui produisit la fameuse journée des duppes. Je ne l'ai trouvée nulle part parfaitement exacte. Mon père, qui y fut témoin de tout et mesme quelque chose de plus, me l'a souvent racontée, et voici dans la simple vérité comment elle se passa telle que je la vais raporter. La Reine tourna tout court en arrivant à Paris. Elle Journée des

duppes, a Pans

déclara au Roy que, quelque mécontentemenl extresme ennovembre

qu'elle eust de l'ingratitude et de la conduite du cardinal

de Richelieu et des siens à son égard, elle avoit enfin

gaigné sur elle de luy en faire le sacrifice et de les recevoir

en ses bonnes grâces, puisqu'elle luy voyoit tant de

répugnance à le renvoyer et tant de peine à voir sa mère

s^exclure du Conseil à cause de la présence de ce ministre,

avec qui elle ne feroit plus de difficulté de se trouver

désormais par amitié et par attachement pour luy, Roy.

Ce prince receut cette déclaration avec une grande joye,

comme la chose du monde qu'il désiroit le plus, qu'il

espéroit le moins, et qui le délivroit de l'odieuse nécessité

de choisir entre sa mère et son ministre. La Reine poussa

la chose jusqu'à l'empressement, de sorte que le jour fut

pris au plus prochain, car on arrivoît encore de Lyon les

uns après les autres, auquel le cardinal de Richelieu et sa

nièce de Combalet, dame d'atours de la Reine-Mère qu'elle

avoit chassée, viendroient à sa toilette recevoir leur pardon

et le retour de ses bonnes grâces. La toilette alors, et

longues années depuis, estoit une heure où il n'y avoit ny

dames ny courtisans, mais des personnes en très petit

nombre favorisées de cette entrée, et ce fut par cette raison

108 PAllALLÈLE

que ce temps-là fut choisi. La Reine-rMère logeoit lors à Luxembourg qu'elle venoit d'achever, et le Roy qui alloit et venoit de Versailles s'estoit establi dans l'hostel des Ambassadeurs extraordinaires, rue Tournon, pour estre plus près d'elle.

Le jour venu de ce grand racommodement, le Roy alla à pied de chez luy chez la Reine sa mère. Il la trouva seule à sa toilette, où il avoit esté résolu que les plus privilégiés n'entreroient point ce matin-là, en sorte qu'il ne s'y trouva que trois femmes de chambre de la Reine, un garçon de la chambre ou deux, et qui que ce soit d'hommes que le Roy et mon père qu'il fît entrer et rester; le capitaine des gardes mesme fut exclus. Mme de Combalet, depuis faite duchesse d'Aiguillon, arriva comme le Roy et la Reine-Mère parloient du racommodement qui s'alloit faire, en des termes qui ne laissoicnt rien à désirer, lorsque l'aspect de Mme de Combalet glaça tout d'un coup la Reine. Cette dame se jetta à ses pieds, avec les discours les plus respectueux, les plus humbles, les plus soumis. J'ai ouï dire à mon père, qui n'en perdit rien, qu'elle y mit tout son bien dire et tout son esprit, et elle en avoit beaucoup. A la froideur de la Reine l'aigreur succéda, puis incontinent la colère, l'emportement, les amers reproches, enfin un torrent d'injures, et peu à peu de ces injures qui ne sont connues qu'aux halles. Aux premiers mouvements, le Roy voulut s'entremettre ; aux reproches, sommer la Reine de ce qu'elle luy avoit formellement promis, et sans qu'il l'en eust priée ; aux injures, la faire souvenir qu'il estoit présent et qu'elle se manquoit à elle-mesme. Rien ne put arrester ce torrent. De fois à autre, le Roy regardoit mon père, luy faisoit quelques signes d'estonnement et de dépit; et mon père immobile, les yeux bas, osoit à peine et rare-

ment les tourner vers le Roy à la dérobée. Il ne contoit jamais celte énorme scène qu'il n'ajoulast qu'en sa vie il ne s'estoit trouvé si mal à son aise. A la fin, le Roy outré s'avança, car il estoit demeuré debout, prit Mme de Cornbalet, toujours aux pieds de la Reine, la tira par l'épaule, luy dit en colère que c'estoit assés en avoir entendu, et de se retirer. Sortant en pleurs, elle rencontre le cardinal de Richelieu qui entroit dans les premières pièces de l'appartement. Il fut si effrayé de la voir en cet estât, et tellement de ce qu'elle luy raconta, qu'il balança quelque temps s'il s'en retourneroit.

Pendant cet intervalle, le Roy avec respect mais avec dépit, reprocha à la Reine sa mère son manquement à une parole donnée de son gré sans en avoir esté sollicitée, luy s'estant contenté qu'elle vist le cardinal de Richelieu seulement au Conseil, non ailleurs, ny pas un des siens ; que c'estoit elle qui avoit voulu les voir chez elle, sans qu'il l'en eust priée, pour leur rendre ses bonnes grâces ; au lieu de quoy elle venoit de chanter les dernières pouilles à Mme de Combalet, et de luy faire à luy cet affront ; que ce n'estoit pas la peine d'en faire autant au cardinal à qui il alloit mander de ne pas entrer. A cela la Reine s'écria que ce n'estoit pas la mesme chose ; que Mme de Combalet luy estoit odieuse et n'estoit en rien utile à l'Estat, mais que le sacrifice qu'elle vouloit faire de voir et de pardonner au cardinal de Richelieu, estoit uniquement fondé sur le bien des affaires pour la conduittc desquelles il croyoit ne pouvoir s'en passer, et qu'il alloit voir qu'elle le recevroit bien. Là-dessus le cardinal entra, assés interdit de la rencontre qu'il venoit de faire ; il s'aprocha de la Reine, mit un genou en terre et commença un compliment fort soumis. La Reine l'interrompit et le fit lever assés honnestement,

170 PAUALLÈLE

mais peu après la marée commença à monter. Les sécheresses, puis les aigreurs ; vinrent après, les reproches et les injures très améres dlngrat, de fourbe, de perfide, et autres pareilles gentillesses; qu'il trompoit le Roy et trahissoit TEstat pour sa propre grandeur et des siens; sans que le Roy, comblé de surprise, de douleur et de colère, pustla faire rentrer en ellc-mesme et arr ester une si estrange tempeste ; tant qu'enfin elle chassa le cardinal etluy défendit de se présenter jamais devant elle. Mon père, que le Roy regardoit de fois à autre comme à la scène précédente, m'a dit souvent que Richelieu souffrit tout cela comme un condamné, et que luy-mesme croyoit à tout instant rentrer sous le parquet. A la lin, le cardinal s'en alla. Le Roy demeura fort peu de temps après luy à faire à la Reine de vifs reproches dont elle se défendit fort mal ; puis il sortit, outré de dépit et de colère. Il s'en retourna à pied comme il estoit venu, et il demanda en chemin à mon père ce qu'il luy sembloit de ce qu'il venoit de voir et d'entendre. Il haussa les épaules, et ne répondit rien.

La Cour et bien d'autres gens considérables de Paris s*estoient cependant assemblés à Luxembourg et à i'hostcl des Ambassadeurs pour faire leur cour et par la curiosité de cette grande journée de racommodement sceue de bien des personnes, mais dont jusqu'alors le succès estoit ignoré de tous ceux qui n'avoient pas rencontré Mme de Combalet, ou leu dans son visage. Le sombre de celuy du Roy éguisa la curiosité de la foule qu'il trouva chez luy ; il ne parla a personne, et brossa droit dans son cabinet. 11 y fit entrer mon père seul, luy commanda de fermer la porte en dedans et de n'ouvrir à personne. Il se jelta sur un lit de repos au fond de ce cabinet, et un instant après tous les boutons de

son pourpoint sautèrent à terre, tant il estoit gonflé par la colère. Au bout de quelque temps de silence, le Roy se mit à parler de ce qui venoit de se passer. Après les plaintes et les discours, parmi lesquels mon père s'estoit fort réservé, vinrent la politique, les embarras, les réflections. Le Roy comprit plus que jamais qu'il falloit exclure du Conseil et de touttc alTaire la Reine sa mère ou Richelieu ; et quelqu'irrité qu'il fust, se trouvoit combattu entre la nature et Futilité, entre les discours du monde et l'expérience qu'il avoit de la capacité de son premier ministre. Dans cette perplexité, il voulut si absolument que mon père luy en dist son avis, que touttes ses excuses furent inutiles . Oure la bonté et la confiance dont il plaisoit à Louis XUld'honorermon père, il sçavoit bien qu'il n'avoitny attachement ny éloignement pour le cardinal de Richelieu ny pour la Reine, et qu'il ne tenoit uniquement et immédiatement qu'à un si bon maistre, sans aucune sorte d'intrigue ny de parli.

Mon père fut donc forcé d'obéir. Il m'a dit que, prévoyant que le Roy pourroit peut-estre le faire parler sur cette grande matière, il n'avoit cessé d'y penser depuis la sortie du Luxembourg jusqu'au moment que le Roy avoit rompu le silence dans son cabinet.

Il dit donc au Roy qu'il estoit extrêmement fascheux de se trouver dans le détroit forcé d'un tel choix ; que Sa Majesté sçavoit qu'il n'avoit d'aversion ny d'éloignement pour pei^onne, d'attachement, de dépendance que de luy seul; qu'ainsy, vuide de toutte autre passion que de sa gloire, du bien de ses affaires, de son soulagement dans leur conduitte, il luy diroit, puisqu'il le luy commandoit si absolument, le peu de réfle<îtions qu'il avoit faites depuis la sortie de la chambre de la Reine, conformes à celles que luy avoient inspirées le précédent progrès d'une brouillerie

qu'il avoit craint devoir conduire à la nécessité du choix, où les choses en estoient venues.

Qu'il falloit considérer la Reine comme prenant aisément des amitiés et des haines, peu maistresse de ses humeurs et voulant toujours Testre des affaires; et quand elle l'estoit en tout ou en partie, se laissant manier par des gens de peu, sans expérience ny capacité, n'ayant que leur interest, dont elle revestoit les volontés et les caprices et les fantaisies des Grands qui connoissoient ces gens de peu, lesquels pour s'en appuyer favorisoient leurs interests et souvent leurs veues les plus dangereuses sans s'en apercevoir; que cela s'estoit veu sans cesse depuis la mort d'Henry IV, et sans cesse aussy en elle un goust de changement de confidents et de serviteurs de tout genre, n'ayant longuement conservé personne dans sa confiance depuis le mareschal et la mareschale d'Ancre, et faisant souvent de dangereux choix; que se livrer à elle pour la conduitte de l'Estat, seroit se livrer à ses humeurs, à ses vicissitudes, à une succession de hazards de qui la gouverneroit un temps, et d'autres ensuitte, aussy peu expérimentés ou aussy dangereux les uns que les autres, et tous insatiables. Qu'après tout ce que Sa Majesté avoit essuyé d'elle et dans leurs séparations et dans leurs racommodements, après ce qu'il venoit de tenter et d'essuyer encore dans l'affaire présente, il avoit rempli les devoirs d'un bon fils au delà de toutte mesure ; que sa conscience en devoit estre en repos, et sa réputation sans tache devant tous les gens imparliaux quoy qu'il pust faire désormais ; que sa conscience et sa réputation, aussy à l'abri qu'elles l'estoient l'une et l'autre, exigeoient de luy avec le mesme empire qu'il se souvinst de ses devoirs de Roy, dont il ne compteroit pas moins à Dieu et aux hommes ; qu'il devoit penser

qu*il avoit les plus grandes affaires sur les bras ; que le parti protestant fumoit encore ; que Taffaire de Mantoue n^estoit pas finie; enfin que le Roy de Suède, attiré en Allemagne par les habiles menées de Richelieu, y estoit triomphant et commençoit le grand ouvrage , si nécessaire à la France, de l'abaissement de la Maison d'Autriche. (Il faut remarquer que la journée des duppes arriva l'onze novembre 1650, que le Roy de Suède estoit entré en Allemagne au commencement de cette mesme année, et qu'il fut tué à la bataille de Lutzen le 16 novembre 1632). Que Sa Majesté avoit besoin pour une heureuse suitte de ces grandes affaires et pour en recueillir les fruits, de la mesme teste qui avoit sceu les embarquer et les conduire, du mesme qui par l'éclat de ces grandes entreprises, s'estoit acquis la confiance des alliés de la France, lesquels ne la donneroient pas à un autre au mesme degré que Richelieu Tavoit et qu'il estoit nécessaire qu'il l'eust. Que les ennemis de la France, ravis de se voir aux mains avec une femme et ceux qui la gouverneroient et qui, à en juger par le passé, n auroient en veue que leurs interests particuliers, au lieu d'avoir affaire au mesme génie qui leur attiroit tant de peines, de travaux et de maux, triompheroient de joye dans leurs espérances d'une conduitte si différente et de l'abattement de nos alliés, qui se trouveroient fort étourdis et peut-estre fort ébranslés d'un changement de cette impoi tance. Que quelque puissant que fust le génie du Roy pour soustenir et gouverner une machine si vaste, dont les ressorts et les raports estoient si délicats, si multipliés, si peu véritablement connus, il s'y trouvoit une infinité de destails auxquels il falloit journellement suffire dans le plus grand secret, mais avec la plus infatigable activité, qui par leur nature, leur diversité, leur continuité,

ne pouvoient devenir le travail d'un Roy, encore moins de gens nouveaux qui en ignoroient toutte la bastisse, seroient arrestés à chaque pas, et peu désireux peut-estre par envie et par haine de soustenir ce que Richelieu avoit si bien, si grandement, si profondément commencé; à quoy il falloit ajouter Tespérance des ennemis qui remonteroit leur courage, et la juste defliance des alliés qui les détacheroit et les pousseroit à des traittés particuliers, dans la pensée que les nouveaux ministres seroient bientost réduits à faire place à d'autres encore plus nouveaux, et de la sorte à un changement perpétuel de conduitte.

Ces raisons, que Louis XIII s'estoit sans doutte dittes souvent à luy-mesme, luy firent impression. Le raisonnement se poussa, s'allongea, et dura plus de deux heures. Enfin, le Roy prit son parti. Mon père le supplia d'y bien penser, puis l'y ayant bien affermi, luy représenta que puisqu'il avoit résolu de continuer sa confiance au cardinal de Richelieu et de se servir de luy, Sa Majesté ne devoit pas négliger de l'en faire avertir, parce que dans Testât et dans la situation où il devoit estre après ce qui venoit de se passer à Luxembourg, et n'ayant point de nouvelles du Roy, il ne seroit pas estonnant qu'il prist quelque parti prompt de retraitte. Le Roy approuva cette réflection et ordonna à mon père de luy mander, comme de luy-mesme, de venir ce soir-là mesme trouver Sa Majesté à Versailles, laquelle s'y en retournoit. Je n'ay point sceu et mon père ne m'a point dit pourquoy le message de sa part, non de celle du Roy. Peut-estre pour moins d'éclat, et plus de mesnagement pour la Reine-Mère.

Quoy qu'il en soit, mon père sortit du cabinet, et trouva la chambre tellement remplie qu'on ne pouvoit s'y tourner. 11 demanda s'il n'y avoit point là un gentilhomme à

luy. Le père du mareschal de Tourville, qui estoit à luy alors et qu'il donna depuis à Monsieur le Prince comme un gentilhomme de mérite et de confiance, lors du mariage de M. son fils avec la fille du mareschal de Brézé, fendit la presse et vint à mon père. Il le tira dans une fenestre, et luy dit à Toreille d'aller sur le champ chez le cardinal de Richelieu luy dire de sa part qu'il sortoit actuellement du cabinet du Roy pour luy mander qu'il vinst ce soir mesme trouver sur sa parole Sa Majesté à Versailles, et qu'il rentroit sur le champ dans le cabinet du Roy, dont il n'estoit sorti que pour luy envoyer ce message. Il y rentra en effet, et y fut encore une heure seul avec le Roy.

A la mention d'un gentilhomme de la part de mon père, les portes du cardinal tombèrent, quelque barricadées qu'elles fussent. Tout estoit plein dans la cour, de voitures chargées ou qu*on achevoit de charger, prestes à partir pour l'heure où le cardinal avoit résolu de se retirer et de partir le jour mesme. Assis teste à teste et vis à vis du cardinal de La Valette, il se leva avec émotion dès qu'on luy annonça ce gentilhomme, et alla quelques pas au devant de luy. Il écouta le compliment, et transporté de joye embrassa Tourville des deux costés. La Valette s'applaudit d'avoir retardé le départ jusqu'alors, voulant toujours que Richelieu attendist des nouvelles de quelque part. Richelieu alla le soir de ce mesme jour à Versailles, où il arriva des Marillacs et de tout le reste ce qui se lit dans tous les Mémoires de ce temps-là. Telle fut au vray et au naturel la journée des Duppes. La jeune Reine, étroitement unie avec la Reine-Mère parla conformité de leurs affections espagnoles et de leurs aversions, entra en fureur. Son confident secret, Beringhen , premier valet de chambre du Roy, s'enfuit Beringhen. en Hollande d'où il revint aussytost après la mort du Roy,

rappelle par la Reine Régente qui lui fit la prodigieuse el si estonnante fortune qui subsiste encore dans son petit-fils; et Mme du Fargis sa dame d'atours se sauva en Lorraine. Bassoinpierre. Le mareschal de Rassompicrre, gentilhomme Lorrain, élevé page du duc de Lorraine, tout aux Guises et aux deux Reines, n'a pas voulu laisser ignorer jusqu'à quel point il possédoit la Princesse de Conti, fille du duc de Guise tué, décembre 1588, aux derniers Estats de Blois. Il estoit des plus avant dans touttes les intrigues qui s'estoient brassées pour perdre le cardinal de Richelieu, en la place duquel sa vanité ne désespéroit pas de le faire glisser. Aussy fut-il arresté trois mois après, c'est-à-dire le 25 février, et mis à la Bastille d'où il ne sortit que quelques mois après la mort du cardinal de Richelieu ; et après celle du Roy, fut comblé de faveurs et de biens par la Reine Régente pendant les trois ans qu'il vescut depuis. C'estoit un homme trop establi et trop dangereux pour luy laisser la liberté. La Princesse de Conti eut ordre en mesme temps de se retirer chez elle à Eu, où accablée de douleur et de dépit, elle mourut deux mois après. C'estoit une des plus passionnées ligueuses de toutte sa race.

Monsieur se racommoda bassement avec Richelieu. Ce cardinal n'oublia rien pour appaiser la Reine-Mère. Le cardinal Bagny resté nonce en France, Vautier et le Père Suffren, Jésuitte, l'un premier médecin, l'autre confesseur et confident de la Reine-Mère, y travaillèrent et parvinrent à mener Richelieu chez la Reine-Mère le lendemain de Noël de la même année 1630, où les choses se passèrent fort équivoquement. Elle ne consentit à le voir que parce qu'après de nouveaux efforts, le Roy lui avoit nettement déclaré qu'il l'honoreroit toujours beaucoup, mais qu'il maintiendroit Richelieu.

C'estoit luy qui avoit produit les Marillacs à la Reine- Mère. De tout temps ils avoient affectionné les Ligueurs et les Espagnols. Des inclinations si conformes les rendirent bientost chers à la Reine et ingrats à Richelieu, qui ne put jamais les regaigner parce que le Garde des sceaux espéroit remplir sa place. Son frère 'fait mareschal de France en 1629, commanda Tarmée de Champagne et prit des liaisons avec Monsieur qui commandoit à Paris sur la fin du séjour de Lyon. La Reine-Mère l'y fit venir pour l'envoyer en Italie, dans le dessein d'en faire rappeler les mareschaux de La Force et de Schomberg, d'y laisser Marillac seul, et y estre ainsy maistresse des affaires. Marillac y receut un courrier du Garde des sceaux, son frère, qui luy raandoit la disgrâce de Richelieu et lui apportoit un ordre du Roy pour commander l'armée seul, et un autre aux deux autres mareschaux de repasseren France, toutte la direction des affaires d'Italie demeurant à Marillac. 11 ne doutta point que son frère ne fust incontinent maistre de touttes les affaires, et s'en vanta aux deux autres mares chaux. Le lendemain mesme comme ils s'en alloient tous trois à table pour disner, le mareschal de Schomberg receut un courrier et un ordre secret à luy et au mareschal de La Force d'arrester le mareschal de Marillac, et de l'envoyer bien gardé à Paris. Ce fut le 20 novembre 1630, au camp de Pelizzo, et cela fut exécuté le soir mesme, dans le chasteau de Thouy où il estoit logé avec les deux autres mareschaux. Monsieur avoit déposé, en se racommodant avec Richelieu, que Marillac lui avoit conseillé de se saisir de l'argent qui alloit par voitures en Italie, et que Marillac avoit esté cause des mouvements du duc de Lorraine qui avoient obligé à tenir une armée en Champagne pour le contenir. Il estoit accusé encore de beaucoup de malversations

Marillncs

dans cette armée qu'il commandait» et d'avoir beaucoup pris d'argent destiné à bastir sous sa direction» la citadelle de Verdun dont il estoit gouverneur. Son procès fui instruit par des commissaires qui le condamnèrent à perdre la teste, ce qui fut exécuté en Grève à Paris, 8 may 1632. Marillac fut malhe\ireux; mais après la déposition de Monsieur, qui osera dire qu'il ne fut pas coupable ? Conduite Mousicur, poussé par la Reine-Mère, par ses confidents,

c'strange de la

Heine-Hére par Mirabel, ambassadeur d'Espagne, par les Guises> ébloui par l'offre des pierreries de sa deffunte femme dont la Reine-Mère estoit dépositaire, par l'argent offert par l'Espagne, oublie son racommodement avec Richelieu et qu'il n'avoit eu depuis aucun sujet de plainte, va chez luy fort accompagné, retire sa parole de bien vivre avec luy, luy fait touttes sortes d'insultes, et se retire dans son apanage sans autre raison que le mécontentement de laReine sa mère, qui escrivit au Roy sa surprise de la retraitte de Gaston et qu'elle n'y avoit nulle part. Elle comptoit que Paris et la moitié du Royaume se soulèveroit et se déclareroit pour Monsieur, moyennant quoy elle forceroit le Roy de chasser enfin Richelieu, quoyqu'elle n'eust pris aucune mesure. En mesme temps, sans cause aucune, elle cesse d'assister au Conseil et déclare qu'elle ne veut plus voir le cardinal, mais qu'elle est résolue à le perdre.

Louis XIII Cette conduitte si estrange et si estrangement soustenue de se séparer fit enfin scutir touttc l'impossibilité de soustenir la pré- ^ sa mère sencc de la Reine-Mère à la Cour. La piété du Roy résistoit ^ Gomplégne. ^ ^ ^^ politique. Il consulta des théologiens sur ses devoirs de fils et de Roy, et fut déterminé par eux à se séparer de la Reine sa mère. Là dessus le voyage de Compiègne est résolu. Là Reine-Mère déclare qu'elle suivra le Roy partout pour le presser sans cesse de renvoyer Richelieu. Vautier,

DES TROIS ROIS. t7»

son premier médecin très confident, espère une grande fortune si séparée de la sorte de ses autres confidents, il la peut racommoder avec Richelieu, et s'en ouvre à Schomberg à Compiègne« Schomberg le propose à la Rein<eMire, à condition de recevoir la soumission de Richelieu, de<convenir .avec luy de bonne foy au biradeTEstat, de vivre avec le Roy dans l'intimité première, d'assister et de dire librement son avis au Conseil, et de donner au Roy un écrit signé de sa main, par lequel elle promettra de ne faire désormais aucune brouillerie dans le Royaume, ny rien de contraire à l'Estat, et d'abandonner tous ceux qui seront regardés comme factieux. Elle consentit à tout, excepté d'assister au Conseil et de donner l'écrit. Refuser un tel écrit n'est rien moins que déclarer sa réserve bien expresse de faire dans le royaume touttes les brouilleries que bon luy sembleroit et touttes les choses contraires à l'Estat qu'il luy plairoit d'entreprendre. Le Roy lui parle avec tout le respect et toutte la tendresse possible, et lui fait parier par Schomberg, par le Garde des sceaux de Cbasteauneuf, par le Père Suffren, son confesseur, qui l'asseupe que Richelieu ne pensera jamais à faire rentrer chez elle aucuns de ses parents qu'dle a chassés ; rien ne luy put persuader de donner Técril, de se détacher de Monsieur, d'assister au Conseil, de souffrir Richelieu.

Qui sera l'homme impartial et raisonnable qui, après tant de choses passées, ne jugera pas de la premiëi^ né. cessité récrit demandé à la Reine Mère, et qui ne jugera pas le refus de le donner équivalant à la plus formelle déclaration de se réserver le pouvoir de brouiller dans le royaume, d'agir contre le bien de l'Estat et d'en conserver la volonté ; qui ne soit convaincu de plus en plus par cet attachement inséparable de Monsieur, mécontent et éloigné

sans cause ; encore qui ne soit effraye de celte ténacité à forcer le Roy de chasser Richelieu pour se rendre maistresse des affaires, elle et les factieux qui luy sont attachés chacun pour son propre et particulier interest? Enfin, qui n'admirera la piété et la patience du Roy portées jusqu'au plus prodigieux excès, et en mesme temps le plus ruineux à TEstat, et le plus dangereux pour luy-mesme, après l'expérience de son éducation, du gouvernement de la Reine tant qu'elle l'a eu entre les mains, de sa conduitte depuis.; d'une Reine enfin qui a esté le fléau d'Henry lY, et qu'il s'en faut tout qu'elle fust exempte de soubçon de sa mort? On ne peut nier que tout n'ail esté épuisé à son égard de la part du Roy son fils, qu'il n'y eut fils en Europe qui eust tant et si dangereusement souffert de sa mère dans tous les temps; en un mot qu'il estoit impossible de se pouvoir promettre aucune seureté, aucune tranquilité, quoy 'qu'on pust faire avec elle ny par elle. Ce fut aussy ce qui força Louis XIIl de prendre le parti de la laisser à Compiègne, et de luy faire proposer après son départ d'aller demeurer à Moulins, puis à Angers, avec le gouvernement de la ville et de la province, avec une entière autorité.

La mesme roideur, la mesme volonté de brouiller, le dessein de tout remuer et de rendre le Roy et Richelieu odieux par le speclacle d'une mère prisonnière, en refusant obstinément de se promener et de sortir de son appartement, se trouvèrent invincibles quoy qu'on pust employer, jusqu'à ce que, désespérant du peu d'effet de ce qu'elle avoit espéré de son refus de sortir de Compiègne pour aller commander dans une province, et de son manège pour y paroistre prisonnière, elle crut ne pouvoir faire pis au Roy son fils et à ses affaires que de se jetter entre les bras de ses ennemis qu'elle avoit tant aimés et

servis toutte sa vie. Elle consentit donc, pour exécuter son ^a Reine Mère

■t , , se sauve

dessein, à faire quelques promenades, s'éclypsa un beau de compiègne :y

jour, 18 juillet 1631, et gaigna en fugitive Avesnes, puis

Mons, enfin Bruxelles où l'archiduchesse Isabelle la receut

avec tout tes sortes d'honneurs ; la Reine-Mère et Monsieur

ayant envoyé aux Parlements et par toutte la France, au

moment de cette fuitle, les requestes et les libelles les

plus propres à mettre tout en combustion.

Monsieur alors estoit à Nancy, où il espousa clandestine- Gaston épouse ment la sœur du duc de Lorraine, dans le parloir des à Nancy filles de Sainte-Marie, avec dii^ense de tous les bans, par ment lasœur du un moine Bernardin en présence de deux autres, de la Lorraufe. Princesse de Phalszbourg, du duc d'Elbœuf «t de Puylau- ^^ep^è^ï^^^^^^^ rens, à portes bien fermées. Le Roy en a le vent ; le duc / Bruxelles où

^ J 'le mariage est

de Lorraine nie hardiment ce mariage qui s'estoit fait le déclaré, dernier janvier 1652. Peu après. Monsieur alla trouver la Reine-Mère à Bruxelles, et quelque temps après sa nouvelle espouse les alla joindre, travestie par les chemins. Ils furent tous bien receus à Bruxelles, et ce fut ainsy que le mariage fut déclaré.

Qui sera l'homme équitable et sensé qui ne plaindra Louis XIII, et qui ne trouvera qu'il a passé le but de tout devoir, de toutte patience, de toutte condescendance, de tout scrupule mesme à l'égard d'une mère si dénaturée, d'un frère si déloyal, de deux testes si folles, si abandonnées à tout mal, si prodigieusement et si gratuitement enragées et roidies contre tous ses bienfaits ? qui, par conséquent, ne regardera pas comme un bonheur pour le Roy et pour l'Estat de les voir sortis du royaume sans cause aucune, et comme une folie du premier ordre de leur laisser toucher leurs revenus pour en apauvrir le Roy et l'Estat, et en engraisser les ennemis de l'un et de l'autre? Jamais con-

fiseatîcii plus juste, jamais de plus salutaire, pour rappeler la Reine et Gaston à leur devoir et à leur ouvrir les yeux sur Tentraisnement auquel ils s'cstoient livrés. Les cmnmencements en furent agréables pour eux ; l'argent et les honneurs leur furent prodigués à Bruxelles. Les Espagnols espéroient tout du parti qu'ils avoient laissé en France et des désordres qu'ils comptoient d'y exciter sous le nom spécieux d'une Reine-Mère et d'un frère héritier présofiwptif de la Couronne ; aussy ne tardèrent-ils pas à y besogner.

Le duc de Montmorency, fils et petit-fils des deux derniers conestables de ce nom, avoit eu après son père le gouvernement de Languedoc, et ayant hérité de toutte son autorité à laquelle il avoit sceu ajouter tant de grâces qu'il y estoit adoré. Sa sœur de père et de mère avoit espousé Monsieur le Prince, et c'est celle qui fut cause des derniers excès de folie que Tamour fit faire à Henry IV si peu «tant sa mort. Montmorency d'ailleurs estoit le phis prochainement allié à tout ce qu'il y avoit de grand en France ; il s'estoit extrêmement signalé par mer et par terre ; il passoit pour l'homme de son temps le mieux fait, le plus galant, le plus brave, le plus honneste homme, et il avoit recueilly tout ce qui avoit esté attaché aux conestables ses pères. Le Roy l'aimoit et le considéroit, et le cardinal de Richelieu n'oublia jamais rien de tout ce qui powvoit luy acquérir son amitié. La Reine-Mère, qui avoit voulu se l'attacher, fit son mariage avec la fille du duc de Braeciano, son cousin geimain, de la maison des Vrsins, et paya mesme une partie de la dot. Le mariage fut si con^ cordaM que malgré les modes et les galanteries, la duchesse de Montmorency gouverna toujours son mari qui manquoif entièrement par l'esprit et par la conduitle,

au lieu qu'elle en avoit beaucoup. Elle e^toit extrêmement attachée à la Reine-Mère, sa tante à la mode de Bretagne, bastissoit toutte sa grandeur sur la sienne, et entroit puissament dans tous ses projets, ses affections et ses haines. Le duc de Montmorency avoit eu l'amirauté du duc d'Anville, son oncle paternel. Le duc de Guise, fils de celuy qui fut tué en 1588 aux derniers Estats de Blois, avoit eu celle de Levant avec le gouvernement de Provence ; c'estoit lemesme qui avoit espousé Théritière de Joyeuse, vefve du dernier duc de Montpensier. Ces deux amirautés avoient paru reposer en de trop fortes mains. Le Roy n'avoit rien à craindre de son premier ministre ; il traitta avec eux. Montmorency eut 90,000 livres et im baston de mareschal de France. Guise fit le difficile. Richelieu trancha court par la suppression des deux amirautés et l'érection de la mesme chose réunie en une sur sa teste, sous le tiltre de Grand Maistre de la navigation et commerce de France. Le duc de Guise, à la journée des Duppes, courut se cantonner en Provence et s'y appuyer par des traittés avec les ennemis de l'Estat. Le mareschal de Vitry y fut envoyé. M. de Guise se retira en Italie d'où il ne revint plus , et Vitry eut le gouvernement de Provence.

Dès le temps du siège de La Rochelle, le duc de Montmo- D«cde

, Monlinorency.

rency avoit doucement remué, entraisné par sa femme. Ses intelligences avec la Reine-Mère et Monsieur avoient esté interceptées, le Roy et Richelieu en avoient esté informés, et en avoient veu les lettres. Ils escrivirent en père et en frère à Montmorency, lui mandèrent qu'ils avoient veu tout son criminel commerce, et de façon à luy oster tout moyen de négative : le Roy, qu'il luy pardonnoit et ne vouloit que luy bien faire ; le Cardinal, qu'il ne désiroit que de le servir en tout et partout. Le Roy, croyant

mourir à Lyon, luy recommanda Richelieu. Montmorency luy promit, et de bonne foy, toutte assistance. Pendant le voyage qui finit par la maladie du Roy à Lyon, on a\oit establi les élections et les élus en Languedoc, et supprime les Estais de cette province. Le duc de Montmorency y avoit sottement aidé et par là s'estoit privé de 100,000 livres de rente que les Estats luy donnoient tous les ans en reiglant le don gratuit qu'ils faisoient au Roy. Le Roy parlant de Lyon pour Paris, Montmorency fut en Languedoc, et s'y trouva accablé des plaintes de ce changement total de la province, et des reproches de sa femme d'avoir donné les mains à ce qui écornoit si fort son autorité et son revenu. Il se repentit donc de cette faute si grande, et promit de s'employer tout entier pour faire remettre les choses à leur premier estât. Richelieu, arrivé à Paris, comptant sur l'amitié que Montmorency luy avoit témoignée dans la maladie du Roy à Lyon, le pressa de se rendre à Paris où, par le conseil de sa femme, il alla fort lentement. Il y arriva peu de jours avant la journée des Duppes, et trouva la Reine-Mère et son parti triomphant. Averti par un message de mon père, le jour mesme de cette journée des Duppes, de se rendre le soir à Versailles, il y fut bien reçeu. Dans ce bon moment, il représente les raisons du Languedoc et y est fortement traversé par le mareschal d'Effiat, surintendant des finances, en haine du combat de Veillane donné et gaigné par Montmorency contre et malgré son avis. Richelieu, qui vouloit se conserver Montmorency, tâche de le racommoder avec EflSat, et restablit enfin les Estats en Languedoc, avec l'autorité du duc et les 100,000 livres qu'il en tiroit tous les ans, et supprime les élections et les élus nouvellement establis dans cette province. Cela se fit aussytost

après la retraitte de la Reine Mère et de Monsieur, en 1 651 . Alors le duc de Montmorency pousse sa pointe et demande le gouvernement de la citadelle de Montpellier et d'estre fait mareschal général , comme Tavoit esté Lesdigiiieres, pour arriver ensuitte comme luy par cet échelon à l'espée de conestable. On vouloit bien le bien traitter, mais non le rendre trop puissant. On se souvenoit de sa conduitte pendant le siège de La Rochelle, et la perspective de la Reine-Mère et de Gaston à Bruxelles soustenus de l'Espagne, engagèrent à refuser les demandes de Montmorency, C'estoit aussy trop tirer sur le temps après avoir reslabli les Esta ts en Languedoc et avec eux 100,000 livres de rente pour luy, et toutte son autorité dans la province. Une querelle fortuitte fît mettre Tépée à la main, à Monceaux, aux ducs de Montmorency et de Chevreuse, et partialisa toutte la Cour qui offrit son service à l'un ou à l'autre. Mon père offrit le sien à Montmorency et s'acquit par là l'implacable haine de la fameuse duchesse de Chevreuse. Le Roy les acommoda luy-mèsme et les envoya huit ou dix jours, le premier à Chantilly, l'autre ailleurs. Peu après, Montmorency s'en retourna en Languedoc, suivi de près parMinon et par Emery, commissaires du Roy aux Estats. Le premier y fit très bien; l'autre, chargé des ordres secrets du mareschal d'Effiat, du pis qu'il put; traversa le duc de Montmorency en tout, aigrit son courage au point qu'il se jetta dans le précipice. On lit dans tous les Mémoires et les histoires de ces temps-là les déplorables suittes de l'entreprise du duc de Montmorency de révolter et de se saisir du Languedoc, et de ses traittés avec Monsieur et avec l'Espagne. On ne peut refuser des larmes à la fin tragique d'un homme illustre en tout et adoré de tout le monde, à la fleur de son âge et de sa gran-

deur, unique reste d'une branche magnanime comblée des plus sublimes présents de la vertu, et des plus importants services. J'y dois estre d'autant plus sensible que le duc de Montmorency, qui receut son arrest et qui mourut en héros et en vray chrestien, donna allant à réchafTaud^ au cardinal de Richelieu un Saint-Sébastien percé de flèches, pour marque d'un vray pardon, et à mon père une Pomone et Yertumne, en reconnoissance de ce qu'il avoit esté au moment d'estre chassé pour avoir demandé sa grâce avec une force et une persévérance extresmes. Ces deux tableaux sont originaux des plus beaux qui se puissent voir et uniques en France, de la main du mesmc maistre ; l'un est substitué dans le chasteau de Richelieu, l'autre est actuellement dans mon appartement à Paris. Mais après avoir donné de si justes i^grets à un malheur si funeste et si touchant, qu'alléguer en faveur d'un seigneur convaincu de crime de lèze-Majesté dès le temps du siège de La Rochelle, sans aucune autre cause qu'un attachement aveugle à la Reine-Mère par sa femme, découvert et néantmoins traitté en fils qui s'égare et qu'on ne ramène que par les plus tendres et les meilleurs traittements ; à qui on vient de rendre, dès qu'il le demande, ce qu'il avoit consenti de perdre en Languedoc, aux dépends de defifaire ce qui ne venoit que d'y estre establi ; à qui on ne refuse d'autres demandes, mesme modestement, que par leur énormité et leurs dangereuses conséquences, et qui parce qu'il est traversé aux Estats de Languedoc par Emery, perd toutte reconnoissance et tout devoir, se sert de son autorité pour révolter et se saisir du Languedoc , traitte avec l'Espagne et Monsieur, se trouve dans son gouvernement duc, pair et mareschal de France, à la teste d'une armée en bataille contre celle du Roy, la luy livre, la perd et y est pris pri-

DES TROIS ROIS i87

sonnier ; et de quel pernicieux exemple, et à quelles dangereuses suittes pouvoit-on s'attendre d'une grâce accordée dans un temps si périlleux et en des circonstances si grandement aggravantes !

Qu'on lise, mesme avec des yeux de lynx, ce que je viens d'exposer sur les deux Reines, sur Chalais, sur Gaston, sur les deux Marillacs, et d'ailleurs sur les suittes de la journée des Duppes, enfin sur le duc de Montmorency, on n'y trouvera dans le récit que la vérité la plus exacte, et dans la conduitte de Louis XIII que sagesse , prudence, réflections également scrupuleuses et éclairées, patience au delà de touttes bornes, piété insigne et cette sublime justice qui luy a mérité ce nom si rare, si précieux, de juste par •excellence, avec cette mesure et ce crayon exquis de discernement pour pousser à bout les devoirs de fils, de mari, de frère, et ne manquer pas à ceux de Roy. J'en obmets encore des preuves ti'anscendantes, mais je ferois un livre et non un parallèlle.

Gaston signe à Résiers un traitté tel qu'il plut au Roy, Gaston son de en part le jour que le Roy y arrive, sans le voir, se retire du royaume et à Tours, y reste peu, oublie ce qu'il a signé à Résiers, et la^Re'ine-Mére à sans aucun sujet de plainte, depuis cette signature que la ^'*"*®"^s mort du duc de Montmorency, dont jamais on ne lui avoit laissé espérer la grâce, part de Tours avec fort peu de suitte, et s'enfuit à Rruxelles. Cette nouvelle sortie du royaume termine l'année 4632.

La Reine-Mère et Monsieur se brouillent. Force divisions entre leurs serviteurs et entre les principaux de chaque costé. Leur condition à tous deux change par la mort d'Isabelle, souveraine des Païs-Ras, premier décembre 1653, à soixante-huit ans, quiestoit adorée dansées provinces parla sagesse et la douceur de son gouvernement. Force compli-

ments du marquis d'Ayétone de la part de l'Espagne et delà sienne, nommé dans le pacquet cachette pour commander et pour gouverner par intérim avec le Conseil d'Estat ; mais nuls effets et force déplaisirs à la Reine-Mère et à Monsieur qui, de plus excessivement brouillés ensemble, cherchent, chacun à part, un acommodement avec le Roy. Il rompit avec Monsieur parce qu'il tint bon sur son mariage, et avec la Reine-Mère parce qu'elle ne voulut jamais abandonner ceux de ses serviteurs qui avoient tant écrit pour elle et si ignominieusement contre le Roy et contre Richelieu, et dont quelques uns avoient esté pendus en effigie à Metz par arrest du Parlement, et un en effet, convaincu d'avoir envoyé * .... à Metz pour assassiner Richelieu.

Monsieur signe, 12 may 1634, un traitté avec l'Espagne qui luy promet une armée de 15,000 hommes, à de fort estranges conditions. Le 5 septembre suivant, après force consultations de théologiens, d'écoles et de Facultés, de Prélats et d'assemblées du clergé, et force procédures, arrest du Parlement qui, sur la requeste de Mole procureur général, déclare le mariage de Monsieur nul et non valablement contracté, etc.

Le Roy, fort peiné par la délicatesse de sa conscience sur Testât de la Reine-Mère^ sur la spoliation du perfide duc de Lorraine, sur l'appuy qu'il donnoit en Allemagne aux protestants, consulte la Sorbonne qui répond qu'il n'y a aucun sujet de scrupule sur aucun de ces trois points. ''^enfln*sé-"^ Mousicur voyaut que l'Espagne ne luy tenoit rien du lieuseraent avec dernier traitté qu'il avoit signé avec elle, convaincu qu'il

le Roy, et * ^ \ ,

retourne à sa n'en pouvoit rieu espérer, par son impuissance, mal a l'excès avec la Reine sa mère, leurs serviteurs divisés au point de s'attaquer tous les jours, traitté enfin tout de bon

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