Ici un ou deux mots iUisibles dans le manuscrit
avec lé Roy son frère par les Elbène, et le Roy signe un Iraitté à Escouen, premier octobre 1634, par lequel Monsieur se remet pleinement entre les mains du Roy sans place de seureté et sans aucune stipulation, et qu'à l'égard de son mariage, le Roy et luy s'en raporteront à l'Eglise et au jugement des délégués du Pape. Le Roy promit verbalement d'oublier le passé, d'aimer Monsieur comme auparavant, de faire enregistrer une abolition entière en faveur de Monsieur et de tous ceux qui l'a voient suivi, excepté La Vieuville, Le Coigneux, Monsigot, Vieuxpont, et les évèques de Languedoc jugés ou accusés devant les commissaires du Pape ; enfin, que Puylaurens favori principal de Monsieur cspouseroit la fille aisnée du marquis de Coislin, cousin-germain du cardinal de Richelieu, et seroit en mesme temps fait duc et pair.
Rien ne fut plus secret quecetrailté. Le Roy en fit à mon père seul la confidence ; luy dit tout de suitte qu'il avoit résolu de le faire duc et pair dans quelques années, parce qu'il estoit bien jeune, mais qu'il ne pouvoit se résoudre à faire Puylaurens sans le faire aussy, fasché seulement d'estre engagé que Puylaurens fust le premier si à son occasion il en faisoit d'autres. Il ne fit que mon père avec luy, qui estoit chevalier de l'ordre avec son frère aisné, de la Pentecoste de l'année précédente, à vingt-sept ans, par dispense d'âge, et mon oncle à trente-cinq ans juste.
Monsieur, avec Puylaurens et une douzaine de personnes, sort de Bruxelles, le 8 octobre, sous prétexte de chasse et d'y revenir à la messe, et gaigne la Gapelle ; trouve le mareschal deChaulnes, gouverneur de Picardie, à la teste de force noblesse, puis Ghavigny qui lui apporte 50,000 écus ; arrive à Saint-Germain le 21 octobre, y est receu par mon père dans la cour du chasteau, d'où il estoit gouverneur et
de Versailles ; il raccompagne chez le Roy dont il fut receu et embrassé en public, et où Monsieur embrassa le cardinal de Richelieu qui luy donna à disner le lendemain. Monsieur fit faire des excuses aux Espagnols, et ne fit rien dire à la Reine-Mère. Le Marquis d'Ayétone se doutoit du prochain départ de Monsieur; il luy en avoit mesme parlé; il estoit en estât de l'empescher, mais TEspagne fut bien aise d'en estre soulagée. Le mariage de Puylaurens ne tarda point à s'exécuter, ny ses lettres de duc d'Aiguillon à estre enregistrées, ny luy à estre receu duc et pair au Parlement ; tout le fut dans le reste de cette année 1634. Les lettres d'érection de SaintrSimon furent enregistrées le premier février 4635, et mon père receu le mesme jour duc et pair au Parlement.
Des théologiens, le fameux capucin Joseph et Ghavigny, tournent Puylaurens sur le mariage de Monsieur, que le Roy veut faire dissoudre. L'impuissance de persuader
Gaston, et le procédé droit de Puylaurens asseurent sa perte. Les mesmes parlent à Gaston qui leur déclare qu'il n'y a eu dans son mariage ny rapt ny surprise; que les ducs de Lorraine ne pensoienl qu'à faire leur sœur reli gieuse lorsqu'il voulut l'espouser ; qu'il obéira au Roy s'il veut qu'il vive séparé d'elle, mais que jamais il ne consentira à la dissolution de son mariage, et n'en espousera jamais une autre tant que Madame vivra. Monsieur se retire chagrin à Blois, y reçoit des offres de l'Espagne qui sont découvertes. Il est convié de revenir à la Cour avec Puylaurens. Luy et le duc de la Valette fiancent les deux filles du marquis de Coislin dans le cabinet du Roy, au Louvre, 26 novembre 1634. Gramont, depuis mareschal de France et duc et pair, y fiance en'mesme temps la fille de du Plessis Chivré, parente du cardinal de Richelieu, et les
trois mariages se font le lendemain à l'Arsenal, chez le mareschal de la Melleraye, Le 7 décembre, Puylaurens est receu duc et pair au Parlement, et Monsieur s'en retourne à Blois, fatigué d'estre pressé sur son mariage. La lettre de Lasséré à Monsieur fut interceptée ; c'estoit le secrétaire des commandements de Madame, auquel Monsieur avoit grande confiance. Ayétone deconcert avec le Cardinal Infant, gouverneur des Païs-Bas, avoit dicté cette lettre pleine de flatteries sur son chagrin, d'offres de l'Espagne. On sceut aussy, et Puylaurens à qui Richelieu le demanda ne le désavoua pas, que Monsieur, avant son départ de Bruxelles, avoit écrit au Pape pour l'avertir de n'ajouter aucune foy à l'avenir à aucun écrit signé de luy concernant son mariage, que s'en retournant en France on luy extorqueroit par violence comme on voudroit.
Tant de fermeté, dont Monsieur fut toujours cru très incapable, retomba sur Puylaurens. La lettre de Lasséré à Monsieur prouvoit une continuation d'intelligence avec l'Espagne. On crut la rompre et tourner Monsieur en se défaisant de Puylaurens. On le fit revenir de Blois sur le prétexte des festes de la Cour pendant le carnaval. Puylaurens fut arresté au Louvre avec du Fargis, le soir du 14 février 1635, comme on alloit y répéter un ballet, et conduits à la Bastille où le Coudray, Montpensier et Gharnacé furent menés en mesme temps. Le Roy dit en ce mesme moment à Monsieur qu'il n'y a rien qui le regarde, mais des intelligences préjudiciables à l'Estat entretenues par Puylaurens. Richelieu qui estoit présent l'exhorte à la soumission, et l'accable de respects et d'offres de service. Monsieur, pris au trébuchet, balbucie et se tient après en silence. Puylaurens estroittement gardé à la Bastille, y mourut trois mois et demi après.
le premier juillet, et son duché esteint. Trois ans après, c'est-à-dire en février 1659, sa veuve espousa le comte d'Harcourt Lorraine.
La lieine Mère. Pratiques de la Reine-Mère à Rome et en France contre
Gaston et '■
le comte de Sois- le Rov et TEstat. Pratiques de Monsieur et du comte de
sous.
M. (Je Rouiiion. Soissous avcc Ics Espaguols dans le temps de leur irruption en Guyenne, en Bourgogne, en Picardie où ils prennent Gorbie. Complot arresté d'assassiner Richelieu à Amiens, qui ne manque que parce qu'aucun des deux princes n'ose donner le signal de l'exécution. Monsieur avoue tout d abandonne le comte de Soissons, moyennant le consentement que le Roy donne à son mariage. Le comte de Soissons se retire à Sedan, d'où il s'acommode comme il luy plaist, et demeure à Sedan. Ces choses se passèrent en 1636.
i.a Reine et L^^ Portc, domcstiquc Confident de la duchesse de Che-
Séguier. ' . *
vreuse exilée à Tours, découvre ses intrigues avec la Reine et le commerce secret de lettres de la Reine avec le Roy d'Espagne son frère, et le Cardinal Infant son autre frère, gouverneur des Païs-Bas, qui les avertissoit de tout et agissoit en France de concert avec eux. Le Roy donne ordre par écrit de visiter la personne de la Reine et ses bureaux au Val de Grâce pendant qu'il sera à Chantilly, au chancelier Séguier et de s'y faire accompagner par l'archevesque de Paris. Séguier sur-le-champ en fait avertir bien secrettement la Reine qui confie tous ses papiers à Mme de Sourdis, fille de Cramail, et envoyé Mme de Senescey, sa dame d'honneur fort confidente, consulter Puysieux, exilé à Sillery près Rheims. Séguier, qui avoit une sœur carmélite, s'estoit servi des Carmélites de la rue du Bouloir pour avertir la Reine, qui y alloit souvent. Seur de ne rien trouver, Séguier fouille la Reine au VaWe-
Grâce de la plus exacte et de la plus sévère recherche. La Reine n'oublia jamais un si grand service, et Ta bien rendu depuis à Séguier et aux siens. L'archevesque de Paris envoya en des couvents de province la prieure et quelques religieuses confidentes de la Reine qui informée des interrogations que Séguier luy devoit faire, luy respondit fort bien. Au piemier avis qu'eut la Reine, Mme de Chevreuse déguisée en cavalier gaigna les frontières d'Espagne, où les carosses du Roy d'Espagne la vinrent prendre et la conduisirent à Madrid.
La conscience tendre du Roy est encore une fois rasseurée sur la guerre, sur Monsieur, sur la Reine-Mère, par des théologiens jésuittes et séculiers. Gaussin son confesseur lié avec Monod confesseur de la duchesse de Savoye, tous deux jésuittes, pour faire chasser Richelieu. Monod, pour cela vient à Paris sur d'autres prétextes. Le duc de Savoye qui ne l'aiinoit pas, en avertit Richelieu qui ne le pardonna pas à Monod. Caussin est chassé, et Sirmond, autre jésuitte célèbre, luy succède à quatre-vingts ans.
Le Roy estoit bien informé que le duc de la Valette i^ducdeia
Vaicllc*
s'estoit engagé avec Monsieur et avec le comte de Soissons, et ne leur avoit manqué que par n'y avoir pu entraisner le duc d'Epernon, son père. Cette deffiance si juste de la Valette, gouverneur de Guyenne sous son père, y fit envoyer Monsieur le Prince qui, par ses préférences pour le militaire, pour Sourdis arche vesque de Bordeaux sur le duc de la Valette, se fit battre devant Fontarabie. Mon père, qui y estoit, et dans l'intimité de Monsieur le Prince depuis que le Roy luy avoit dit que, raisonnant avec mon père sur la place de Richelieu mourant, à Bordeaux, revenant de Lyon, mon père luy avoit proposé Monsieur le Prince pour le remplacer s'il en mésarrivoil; mon père, dis-je,
m'a souvent dit qu'il n'y avoit eu aucune faute du duc de la Valette dans l'affaire de Fontarabie, du malheur de laquelle Monsieur le Prince estoit uniquement cause, avec Tarchevesque de Bordeaux créature confidente de Richelieu. Toutesfois, la rancune de l'engagement de la Valette avec le comte de Soissonset Monsieur, jointe à l'envie de sauver Monsieur le Prince et l'archevesque, fit tout tomber sur la Valette qui fut mandé à la Cour où un mauvais parti l'attendoit. Informé qu'il en fut, il passa en Angleterre. Cette retraitte acheva de combler la mesure. Il fut condamné à mort dans une espèce de lit de justice tenu à Saint-Germain. S'il faut convenir que le jugement fut rigoureux, on ne peut disconvenir que l'engagement avec Monsieur et le comte de Soissonspour révolter la Guyenne, ne méritoit pas moins, u Reine-Mére La Rcinc-Mère, excédée du joug des Espagnols, passe les plfe-Bas, va de leur agrément en Hollande où elle est bien receue et pMse"enïngV ^^ l'Espagnc luy fait payer tout ce qu'elle luy devoit. Peu eîf^tient contcute d'uu païs républicain, elle passe en Angleterre Beiiuwre malgré çJ^q^ la Reine sa fille, où les mouvements estoient desjà
luy. U en *
rend compte grauds. Elle v fut très bien receue. La duchesse de Che-
à Louis Xm. Ré- ® ^
ponsede vreusc y passa en mesme temps d'Espagne. Rien de plus
Louis XUI à, , , . , iiTk.
BeUiévre. distmgué quc la réception qu elle receut de la Reme Mère. Bellièvre y estoit ambassadeur de France, et avoit deffense expresse de voir la Reine-Mère. De concert avec le Roy et la Reine d'Angleterre, sa fille, elle le surprit dans une gallerie où elle l'accrocha, et fut aussytost laissée seule avec luy. Elle luy fit de grandes plaintes de mendier son pain à ses gendres et de ne sçavoir où se retirer, et de ne recevoir aucune response à ses propositions les plus soumises pour retourner en France et y toucher ses revenus, en oubliant tout sur Richelieu, et chassant de chez
elle tous ceux de ses gens qu'on ne voudroit point en France. Refus respectueux de Bellièvre de se charger de rien mander là-dessus, sur les deffenses précises qu'il en avoit, et d'entrer en rien qui la pust regarder. Toutesfois il fit au Roy une ample dépesche de cette conversation.
Le Roy répondit à Bellièvre qu'il avoit lu sa lettre avec grande attention, mais qu'il ne pouvoit se fier à la Reine sa mère après tout ce qui s'estoit passé depuis le commencement de son règne, accoustumée qu'elle esioit à ne faire touttes ses protestations que dans la plus profonde dissimulation ; qu'elle ne se contenteroit jamais des conditions auxquelles son retour pouvoit estre accordé ; que, n'ayant pu s'y contenter de la grande autorité dont elle y avoit joui depuis sa régence, elle souffriroit avec beaucoup plus d'impatience de se voir éloignée des affaires ; que son inquiettude naturelle ne luy avoit pas permis de vivre tranquilement dans les Païs-Bas ; qu'après y avoir attiré Monsieur, l'avoir porté à espouser la Princesse Marguerite de Lorraine à l'insceu et sans le consentement du Roy son frère, elle .s'estoit ensuitte brouillée avec elle et avec Monsieur ; que tous les brouillons et tous les méconlents de France chercheroient à s'intriguer avec elle dès qu'ils Fy veiToient restablie ; que les Espagnols, qui l'avoient méprisée en Flandres, la rechercheroient en France et la porteroient à de nouvelles brouilleries ; qu'après l'avoir connue de près, ils avoient jugé qu'elle ne pouvoit leur estre utile qu'en France; que pour cette raison ils avoient remué ciel et terre pour l'y faire retourner; que depuis quelques mois elle avoit voulu lier une nouvelle intrigue avec le comte de Soissons et le duc de Bouillon ; que la cour d'Angleterre, qu'elle avoit leurrée d'espérances chiméri-
ques, commençoit déjà à se dégouster d'elle, et que leurs Majestés Britanniques ne faisoient des instances si pressantes que pour se délivrer d'elle ; que le séjour d'Hollande n'ayant pas esté de son goust, elle avoit voulu passer en Angleterre, et qu'après avoir demeuré un mois à Londres, elle brusloit d'en sortir; que toutes ces considérations confirmoient le Roy dans sa pensée que Florence, dont luy et le grand duc lui avoient fait parler à tant de reprises, estoit la retraitte la plus convenable pour elle, où elle seroii dans sa famille, dans sa patrie, où, comme on l'en avoit toujours asseurée, on lui feroit toucher ses revenus; que si elle continuoit à ne vouloir pas l'accepter, le Roy croiroit sa conscience et son honneur pleinement à couvert devant Dieu et devant les hommes.
Louis XIII plus Et, en effet, comment oublier tout ce qui s'estoit passé iiement disculpé daus SOU éducatiou et jusqu'à la mort du mareschal delà Reine sa d'Aucrc : Ics mouvcmenls que finit le combat du Pont de ™*''®' Ce ; des intrigues continuelles ; l'attachement extrême pour la Maison d'Autriche et les anciens Ligueurs ; les embarras sans intervalles qu'elle avoit causés au Roy dans sa Cour et dans son Estât ; son abandon tantost à l'un, tantost à l'autre, souvent les plus obscurs, qui, quelqu'autorité qu'elle eust et quelque considération dont elle jouist, la rendoient pour y gaigner toujours mécontente ; une' vie toutte tissue d'humeurs, de caprices, d'intrigues les plus dangereuses ; enfin, le soubçon trop bien establi de la part qu'elle eut au meurtre d'Henry IV à qui sans cesse elle avoit donné tant de peines et d'inquicttudes : il n'y a qu'à lire là-dessus M. de Sully et plusieurs autres contemporains.
Pour peu qu'on lise les exactes vérités qui, sans grossir rien le moins du monde, viennent d'estre exposées, se peut-
DES TROIS ROIS. i97
on deffendre d'estre intimement convaincu que Louis XIII n'avoit point de plus dangereuse ennemie que sa mère, et que la plus lourde faute qu'il eust pu faire, eust esté de luy laisser remettre le pied en France, d'où, après tout ce qu'elle avoit commis contre le Roy et l'Estat et tout ce que le Roy ne s'estoit point las<é de faire pour elle jusqu'à la scène si estonnante et si préméditée de sa toilette à Luxembourg, malgré laquelle le Roy balança encore, elle aima mieux se dérober, en fugitive, du royaume et se jetter entre les bras des ennemis déclarés de l'Estat, mais qu'elle avoit toujours tant aimés et servis aux dépends de la France, que d'y demeurer éloignée de la Cour sans pouvoir y mal faire, et néantmoins commander dans les places et les provinces d'Anjou ou de Poitou en toutte autorité civile et militaire. Et qu'on ne vienne point déployer son indigence que l'Espagne suppléa toujours grandement tant qu'elle fut dans les Païs-Bas, mais dont l'argent, fort au delà de ce que demandoit son estât de Reine et de mère de la Reine d'Espagne, se trouvoit souvent trop court pour toutles les intrigues qu'elle ne cessa de brasser dans la Cour et dans les provinces de France, et avec tous les factieux qui souvent la trompoient pour en tirer de l'argent. Elle n'a pu vivre aux Païs-Bas avec Monsieur qu'elle y avoit attiré, ny avec les Espagnols dont elle tiroit tout son secours, sa protection, son azile, qui furent ravis d'en estre défaits et n'en voulurent plus dans la suitte, au lieu de vivre tranquilement à Bruxelles, dans toulte la grandeur des traittements qu'elle y recevoit. Le Roy pouvoit-il encourir le plus léger blâme de ne luy pas faire toucher parmi ses ennemis de quoy luy mal faire ? Il ne faut pas de preuves plus péremptoires là-dessus que toutes les offres du Roy et par soy et par le Grand Duc, pour persuader à
i98 PARALLÈLE
la Reine sa mère de se retirer très dignement en son pais, en sa Cour paternelle, avec toutte asseurance d y toucher ses revenus, parce qu'en Toscane elle ne seroit plus en lieu d'en abuser contre luy et contre son royaume. Que si, ne sçachant plus que devenir, le Parlement d'Angleterre ne l'y voulant plus souffrir jusqu'à luy donner gros pour les frais de son voyage, son inflexible opiniastreté la conduit à Cologne, faute de sçavoir où aller, elle y achève indécemment ses jours et y meurt dans Tindigence, quel autre qu'elle-mesme en peut-on accuser? Elle repasse la mer en aoust 1640, et refusée aux Païs-Bas et des Estats-Généraux des Provinces Unies, se retire à Cologne et y meurt, 23 juillet 1641. Son séjour n'y fut pas d'un an. Revenons un peu sur nos pas.
Bounion et le Le marcschal de Bouillon, mort huguenot, avoit tiré du
dernier
comte de Sois- parti protestant tous les avantages personnels que son ingratitude et ses félonies à l'égard d'Henry IV et de Louis Xin en avoient pu recueillir. Il laissa à ses deux fils son ambition, son esprit, sa conduitte. Le duc de Bouillon voyant le parti protestant tout-à-fait abattu en France, et hors d'estat de toute possibilité de se relever, quitta le service et la religion de Hollande et vint à Sedan trouver sa mère et le comte de Soissons, qui, comme on l'a dit, y estoit retiré. Bientost après, M. de Guise de Naples ayant perdu son frère aisné, y arriva de Toscane où il estoit auprès de son père et de sa mère. Ils traittent avec Monsieur, avec l'Espagne, avec l'Empereur duquel presque seul ils reçoivent des trouppes commandées par Lamboy, prennent les armes, en mesme temps publient un manifesta, et sont juridiquement déclarés criminels d'Estat. Le Roy s'avance en Champagne ; Lamboy, pressé par Bouillon, passe la Meuse malgré le comte de Soissons qui balançoit
à s*acommoder avec le Roy et qui eut là-dessus une forte
prise avec Bouillon. Le mareschal de Chastillon marche à
Lamboy, les armées combattent à la Maffée, une terreur
panique saisit et dissipe celle du maréchal de Chastillon,
qui eut grand peine à se sauver à Mésières ; mais le comte
de Soissons se trouva tué au moment de sa victoire, sans
qu'on ait sceu comment ny par qui, et cette mort change
la face des affaires. Le Roy faisoit le siège d'Aire et n'avoit
pas assés de trouppes pour entreprendre celuy de Sedan ;
mais le duc de Bouillon n'estant plus à l'abri d'un Prince
du sang, se trouvoit seul à tenir contre le Roy, sans cause
et sans forces que celles de la Maison d'Autriche. Lamboy
pressé d'aller secourir Aire, et le Roy de l'en empescher,
cela forma une conjoncture que Bouillon saisit pour faire
son acommodement, et M. de Guise de Naples aima mieux
suivre Lamboy en Flandres, et fut décapité en effigie à
Paris, à la Grève, par arrest du Parlement. Bouillon envoya Gaston. Bouiuon
^ •'et Cinq-Mars.
des plaintes et des excuses à Bruxelles au cardinal Infant et se sépara des Espagnols en homme qui pensoit bien à revenir à eux et qui se gardoit bien de s'y brouiller ; vient plusieurs fois à Mésières .protester au Roy obéissance et fidélité et à Richelieu tout attachement; au lieu de cela, s'unit de plus en plus estroittement avec Cinq-Mars et Monsieur qui vient saluer le Roy à Corbie, où Cinq-Mars et Fontrailles luy proposent d'assassiner Richelieu. Bouillon s'en va à Turenne et promet à Cinq-Mars de revenir dès qu'il le désirera.
Ce fut en ce temps-là que SaintPreuil périt. C'estoit un gentilhomme d'une naissance et d'un mérite fort ordinaires, mais de beaucoup de valeur, d'audace en intrigues. Il s'estoit poussé jusqu'à obtenir une compagnie du régiment des Gardes, qui estoit un employ de fortune par
le goust du Roy pour ce corps et de familiarité avec ses officiers. Saint-Preuil en dessous se dévoua à Monsieur, et parvint au gouvernement d'Arras. Sa présomption ne doutoit de rien, tellement qu'il se conduisoit à Arras moins en gouverneur qu'en souverain et en tiran. Ses rapines sur amis et ennemis furent continuelles et excessives, ses débauches aussy. Les religieuses, les femmes mariées, tout y passoit ; et maistre absolu , il obligea les juges d'Arras à faire pendre deux maris incommodes» comme espions des Espagnols. Il se brouilla avec la dernière insolence, avec le mareschal de la Melleraye qui commandoit l'armée et qui prit Bapaume. A la fin, sa garnison fut changée, et luy arresté et conduit à Amiens où des commissaires luy firent son procès et le condamnèrent à estre décapité, ce qui fut exécuté. Estoit-il donc possible que justice enfin ne fust pas faitte d'un aussy odieux et dangereux brigand? 11 me semble qu'il n'y a rien à répliquer à ce qui est icy raporté, et dans la plus simple et la plus exacte vérité, sur l'éclaircissement des testes coupées pendant le règne de Louis XIII, jusqu'à présent. On verra j'espère par ce qui suit, que la dernière exécution dont il reste à rendre compte n'a esté ny moins juste ny moins nécessaire que les précédentes.
Suzanne de la Porte estoit mère du cardinal de Richelieu, sœur du Grand Prieur de France La Porte, de Mme Du Plessis Chivray, et du père du mareschal de la Melleraye, desquels le cardinal de Richelieu fit la fortune ; et le mareschal de la Melleraye avoit espousé en premières nopces la fille du mareschal d'Effiat, en 1630, dont il eut le duc Mazzarin. Cette fille du mareschal d'Effiat estoit sœur du père du marquis d'Effiat, premier escuyer de Monsieur puis de M. le duc d'Orléans, mort sans enfants pendant la
régence de ce Prince, de l'abbé d'Effiat mort aveugle de nos jours, et de Cinq-Mars dont on va parler et sur lequel ce court éclaircissement généalogique esloit nécessaire, par lequel on voit que le mareschal de la Melleraye estoit cousin-germain du cardinal de Richelieu, et beau-frère de Cinq-Mars. Il y faut ajouster que Richelieu avoit tiré les Ëfliatde la poussière, fait la fortune du mareschal d'Effiat, et que le mareschal de la Melleraye estoit un fort honneste homme et d'un mérite distingué pour les armes et pour le cabinet, pour lequel le cardinal de Richelieu eut beaucoup d'amitié, d'estime et de confiance pendant toutte sa vie.
Le vuide que l'éloignement de mon père laissa à la fin conspiration de de 1636 dans la confiance et la familiarité de Louis XIII, avec Monsieur et n'avoit point esté rempli jusqu'à la fin de 1639, que le cardinal de Richelieu introduisit Cinq-Mars auprès du Roy. n avoit fait, comme on vient de le dire, la fortune du mareschal d'Effiat, père de Cinq-Mars, qui jusqu'à sa mort luy avoit esté fidèlement attaché, et la qualité de beau-frère du mareschal de la Melleraye déterminèrent Richelieu à ce choix, malgré l'excès de la jeunesse et de la bassesse de la naissance de Cinq-Mars. Le cardinal ne doutta point que tant de liens, joints à une obligation personnelle si prodigieuse, ne luy attachast ce jeune homme envers et contre tous d'une manière indissoluble, et que, devenu favori, toutte information et toutte puissance ne fust jointe à celle de l'autorité de sa place de premier ministre. Il se trompa, contre toutte raison humaine. Il ne trouva qu'un ingrat, un ambitieux sans bornes et sans jugement, en un mot un fou le plus dangereux. Richelieu, qui vouloit couvrir la nudité d'un homme si jeune et de si bas alloy, obligea le duc de Bellegarde, qui avoit toujours suivi Monsieur, de se deffaire de sa charge de grand-
â02 PARALLÈLE
escuyer, et en fit revestir Cinq-Mars à qui sa faveur et cette subite élévation si disproportionnée de luy, acheva de tourner la teste. La santé du Roy devenoit tous les jours plus mauvaise, la Reine estoit accouchée enfin d'un Dauphin Tannée précédente, une prochaine régence la regardoit. La naissance de Monsieur et ses liaisons avec la Reine sa belle-sœur luy promettoient une grande autorité pendant la minorité du futur Roy Louis XIV. Tous deux haîssoient mortellement Richelieu. Cinq-Mars ne balança pas de se livrer à Tun et à l'autre dans un temps où il pouvoit leur estre utile, pour en recueillir bientost les fruits. Cette politique estoit infâme ; mais, en s'en tenant là, elle pouvoit remplir les veues d'un très malhonneste homme, mais sage, qui sacrifie tout à la conservation et à l'augmentation de sa fortune. Cinq-Mars n'avoit ny l'âge ny l'expérience pour estre sage; il voulut se haster de voler de ses aisles. Richelieu, qui s'en apperceut, essaya de le ramener ; il y échoua. Il se fâcha, il le traita mal, et Cinq-Mars devint personnellement son ennemi. Il luy rendit tous les plus mauvais offices qu'il put, dont il fit sa cour à la Reine et à Monsieur, avec lequel enfin il s'embarqua tout-à-fait, se lia étroittement avec Montrésor et Fontraiiles, et rechercha l'amitié du duc de Bouillon par François- Auguste de Thou, sur lequel il faut s'arrester un moment. De Thou. Il étoit fils aisné deM. de Thou, président à mortier au Par-
lement de Paris, mort en 161 7, à soixante-trois ans, illustre par tant d'emplois importants et par l'intégrité de sa vie, et célèbre par son admirable histoire depuis 1545 jusqu'en 1 607 , qui égale au moins les plus belles de l'antiquité et qui surpasse de bien loin celles des derniers siècles. Il estoit fils du président de Thou qui a fait l'honneur du Parlement et des lettres, et il avoit espousé une fille de Gaspard de la
Chastre, comte de Nancey, capitaine des Gardes du Corps, et de Gabrielle de Balarnay dont il eut François Auguste de Thoudont il s'agit icy. Celuy-cy fut après son père grandmaistre de la bibliothèque du Roy, dont son érudition le rendoit digne, qui le lia avec les principaux sçavants ; il fut aussy maistre des requestes et conseiller d'Estat, tiltre dont alors on n'estoit pas avare. Les livres n'avoient en rien altéré la douceur de ses mœurs, et n'avoient fait qu'ajouster de Tagrément à son esprit et à sa conversation, qui luy avoient acquis beaucoup d'amis parmy les gens de lettres, de la robe, et de la Cour, où les alliances de sa mère et la réputation de son père et de son grand-père luy avoient donné beaucoup d'accès. Partout il fut trouvé aimable, seur et fidèle à ses amis. Une situation personnelle si agréable luy donna beaucoup de goust pour le grand monde, et le détourna des emplois de sa profession ; il donna dans le plus grand et le plus haut, il eut les amis les plus considérables ; c'estoit un mérite de l'estre d'un homme si généralement à la mode ; son esprit, sa probité, sa capacité, son secret luy attiroient celuy des personnages principaux, et la douceur de ses mœurs, sa politesse, son sçavoir, les agréments de son esprit, le firent adorer de tous les gens de lettres illustres de son temps. Celuy où il vivoitfut toujours plein de factions et de troubles, et quoyqu'il parust et se crust de bonne foy sans ambition, il se nourrissoit de touttes ces diverses intrigues, au fait desquelles ses amis de la première volée le mettoient chaque jour. L'amitié et la confiance l'engagèrent peu à peu dans des liaisons avec la Reine, avec Monsieur, avec les Vendosmes, avec la mareschale de Bouillon et le duc de Bouillon son fils, et avec beaucoup d'autres. Ces liaisons devinrent intimes, il n'en sentit pas assez le danger et se. perdit dans l'éclat de ces lumi-
neux nuages. Cinq-Mars, fait comme il estoit, ne manqua pas de désirer passionnément son amitié, et de Thou n'estoit pas pour n'estre pas ravi d'entrer et intimement, dans celle d'un favori si radieux. L'amitié la plus entière, el la plus totale confiance s'establit bientost entr'eux; jusqu'alors de Thou n'avoit esté, ou tout au moins paru que l'ami et le confident des personnages du premier rang ou delà première importance, mais d'ailleurs ne se meslantde rien. Cette dernière liaison fut son époque fatale. Cinq- Mars intimement uni à la Reine et à Monsieur, enragé d'estre maltraitté de Richelieu, d'autant plus qu'il le méritoit davantage, avoit déjà conceu le dessein de le perdre, à quelque prix que ce fust, et entroit dans tout là-dessus avec la Reine et Monsieur. Ce Prince n'osoit prendre de resolutions dernières sans s'asseurer auparavant d'une place frontière de seureté. Il ne pouvoit songer qu'à Sedan pour s'y jetter au besoin, traitter avec l'Espagne et y attendre ses secours. Il venoit détromper l'attente du feu comte de Soissons et du duc de Bouillon à Sedan avec ce qu'il avoittraitté et qu'il y avoit mesme excité. 11 estoit question de regaigner Bouillon, dont le traitté avec le Roy, les protestations, les serments et l'abolition estoient encore touttes fraisches, qui n'avoit pas oublié l'impuissance des Espagnols, et qu'il n'avoit esté secouru que par les trouppes de l'Empereur. C'est ce qui excita en Cinq-Mars cette passion extresme d'acquérir l'amitié du duc de Bouillon pour arriver à la confiance, à l'union, et le rendre à Monsieur. Pendant que de Sedan, Bouillon traittoit avec le Roy qui estoit à Mézières après la bataille de la Maffée, de Thou qui avoit suivi la Cour fit plusieurs voyages à Sedan, et à la prière de Cinq- Mars offrit son amitié à Bouillon et lui demanda la sienne. C'estoit tout ce qui pouvoit arriver de mieux à un tel fac-
tieux que Tunion à un tel favori, qui luy promit par de Thou de ne luy laisser ignorer aucune chose de tout ce qui viendroit à sa connoissance. Les choses commencées à ce point, et le traitté conclu, Bouillon alla deux fois à Mézières où touttes les deux fois il vit Cinq-Mars seul ou avec de Thou en tiers. L'union s'y resserra de plus en plus, et Bouillon promit de recevoir Monsieur à Sedan, s'il estoit obligé d'avoir recours à une retraitte. Il n'a point paru que les choses ayent esté plus loin pour lors. Bouillon voulut aller à Turenne ; Cinq-Mars s'y opposoit. Par acommodement, Bouillon lui promit de revenir aussytost qu'il le demanderoit. Cela ne fut pas long. De Thou l'atteignit en Limousin, et rendez-vous pris à l'écart du grand chemin en pleine campagne, eut un entretien secret avec Bouillon. Cinq-Mars avoit engagé son ami à ce voyage pour ramener Bouillon à Paris, afin d'y prendre ensemble des mesures avant le départ du Roy pour le Roussillon. Bouillon s'en excusa sur ce qu'il estoit encore en chemin pour aller à Turenne, mais promit d'y demeurer fort peu et d'arriver à Paris avant le départ du Roy pour le Roussillon. Il tint parole. Il vit deux fois Cinq-Mars à Saint-Germain, dans sa chambre ; il le vit deux fois à Paris la nuit, dans la place Royale, toujours seul avec de Thou entremetteur des rendez-vous. De la place Royale, ils allèrent une fois auxescuries de Monsieur, où ce Prince les atlendoit. Ce fut là où le projet du traitté avec l'Espagne fut lu par Cinq-Mars, et où il fut résolu d'envoyer Fontrailles à Madrid. Bouillon, qui venoit d'accepter le commandement de l'armée d'Italie, s'engagea d'y agir en conformité du traitté. 11 fut rédigé, signé, Fontrailles chargé de le porter à Madrid et de le rapporter promptement conclu. De Thou désaprouva fort ce traitté, mais il garda toutte fidélité à ses amis. Bouillon
partit pour ritalie en mesme temps que le Roy pourleRoussillon. La Reine demeura à Saint-Germain, Monsieur lePrince àParisoù il commanda, assisté du chancelier Séguier pour les affaires. Monsieur s'excuse du voyage et reste à Blois. AubijouxetFontrailIes insistent à sedeffairedeRichelieu.Dansce dessein, ils suivent la Cour jusqu'à Lyon où Cinq-Mars, pour y estre le plus fort, fait trouver à l'arrivée du Roy quantité de noblesse d'Auvergne. C'estoit à Lyon que le coup se devoit faire, mais ils n'osèrent enfin l'exécuter. Fontrailles s'en alla fort secrettement de là en Espagne, conclut le traitté avecC. D. d'Olivarez, et le raporta signé avec une diligence incroyable. De Thou tenta inutilement les Vendosmes et le mareschal de Schomberg ; alla joindre la Cour en Roussillon, logea presque toujours chez Cinq-Mars, sçeut le retour de Fontrailles, le vit et le traitté signé en Espagne et raporté ; eut et donna plusieurs fois des nouvelles au duc de Bouillon par des gens qu'il envoyoit à la Cour sous divers prétextes, au Roy et à ses ministres. La Reine sçavoit le départ de Fontrailles et le traitté, en parla à Saint-Germain à de Thou, qui le dit à Fontrailles lorsqu'il raporta d'Espagne le traitté signé en Roussillon. Le traitté signé à Madrid le 13 mars 1642 par Olivarez, portoit l'honneste préambule que le but principal de l'union estoit la paix entre les deux couronnes, sans rien faire contre le Roy de France ny contre ses interests, (imposture énorme, telle qu'on va la voir), ny contre les interests de la Reine, (c'està-dire, le cas de mort du Roy arrivant, soustenir son droit à la Régence); que l'Espagne fournira 12 à 15,000 hommes de vieilles trouppes; que, dès le jour mesme que Monsieur sera dans Sedan, l'Espagne luy remettra 400,000 écus pour faire des levées, luy donnera 12,000 écus de pension par an; à Bouillon 40,000 ducats aussy par an, autant à Cinq-
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Mars, 100,000 livres pour mettre Sedan en bon estât de deffense, et 25,000 livres par mois pour l'entretien de la garnison; que TEspagne et Monsieur ne feront aucun acommodement Tun sans l'autre; que les places prises depuis la rupture entre les deux couronnes seront rendues de bonne foy, tant acheptées qu'occupées comme Pignerol, Brisac, etc. (Ainsy l'Espagne n'oublioit pas l'Empereur). Que Monsieur et son parti se déclareront ennemis des Suédois, des Provinces Unies, des Catelans et de tous les ennemis de l'Espagne. Qu'en cas de mort de Monsieur, la inesme pension sera continuée aux deux seigneurs (Cinq- Mars et Bouillon), mesmeà un seul.
La simple inspection de ce traitlé monstre l'impudence de son préambule. Il se signoit tandis que le Roussillon et la Catalogne révoltés s'estoient donnés à Louis XIII, et que ce Prince, tout malade qu*il estoit, voloit à leur secours avec les mareschaux de Brezé pour demeurer dans Barcelonne vice-roy de Catalogne, de la Melleraye faire le siège de Collioure, et La Mothe général de l'armée de Roussillon, sous le Roy en personne qui prit Perpignan.
De Thou détesta le traitté en soy pour la France, et le trouva fou et très périlleux pour ses amis ; prend la résolution de se retirer à Rome pour n'en voir pas le succès (c'est-à-dire pour s'y dérober luy-mesme) et de passer par le Piedmont pour en dire son avis du duc de Bouillon. Un abcès qui luy survient à la gorge l'arreste et l'empesche de suivre cette résolution. Tout se découvre. Bouillon est arrestésdans son armée, Cinq-Mars et de Thou en mesme temps. On sçait le reste.
Touttes ces choses furent avouées par Bouillon. Cinq- Mars et de Thou, interrogés et confrontés ensemble à Lyon où ils furent conduits dans Pierrencise, par le chancelier
Séguier assisté de plusieurs commissaires. Monsieur, mandé, arrive près de Lyon, avoue tout, monstre la copie du traitté dont il a brûlé l'original, et l'affirme vraye et exacte ; est interrogé par le mesme Séguier en présence des commissaires, demande grâce et miséricorde. Il est dépouillé de son gouvernement d'Auvergne, de ses pensions, réduit à vivre de son appanage loin de la Cour, avec sa suitte qui luy sera prescritte ; et par déclaration du Roy enregistrée au Parlement, 5 décembre 1642, le lendemain de la mort du cardinal de Richelieu, Monsieur est déclaré incapable de toutte administration pour six rechuttes en félonie :
1"* L'affaire de Chalais, tramée de son consentement en 1626.
2® Sa retraitte en Lorraine en 1629, pendant le voyage du Pas de Suze, où il avoit refusé de suivre le Roy, qui venoit de luy donner le gouvernement d'Orléannois, etc., et d'augmenter son appanage.
3"* Sa seconde retraitte en Lorraine où il espouse clandestinement la sœur du duc de Lorraine, en 1631 ; puis, en 1632 à Bruxelles, et de là en armes en Languedoc contre le Roy, et séduit le duc de Montmorency, ce qui finit par la prise de ce duc au combat de Castelnaudari, etc.
4" Sa seconde retraitte à Bruxelles après ses aveux comme cy-devant, son abolition, son traitté juré avec le Roy après l'exécution du duc de Montmorency.
5* Sa retraitte à Blois après l'emprisonnement de Puylaurens, d'où il traitté et complotte avec le comte de Soissons retiré à Sedan et avec le duc de Bouillon, font un traitté avec la Reine-Mère et les Espagnols, devant se retirer à Sedan quand il en fut empesché, et qu'il avoua tout.
6"* Enfin l'affaire de Cinq-Mars, de Bouillon, du nouveau traitté d'Espagne par Fontrailles , où la Reine femme du Roy se trouva tout de son long, puisqu'elle en parla à de Thou et à d'autres.
Ces faits, entassés les uns sur les autres, augmentés de mil autres moindres, plus informes, mais de pareille intention, parlent tout seuls et mettent parfaitement au net quel estoit Monsieur à l'égard de l'Estat et du Roy, son frère, dont la patience et la bonté pour luy furent toujours infatigables et inouies.
De Thou, sur le point d'aller à l'échaffaut, confia deux lettres au jésuitte Mambrun, son confesseur, l'une pour le sçavant du Puy, son parent et son ami, l'autre pour une dame sans nulle suscription. Il tira du jésuitte parole sous le secret de confession qu'elle seroit remise à la Reine femme du Roy, et qu'elle ne seroit découverte à personne du monde. Cette lettre fut pour rasseurer la Reine, et l'avertir qu'il luy avoit gardé le secret et fidélité, que Cinq-Mars et Bouillon luy gardèrent aussy. Elle sceut bien rendre dans la suitte à Bouillon ce signalé service, et le combler luy et sa Maison de bienfaits jusqu'alors inouis, qui apothéoseront à jamais les continuelles perfidies et les ingratitudes monstrueuses des la Tour, depuis que, par les bienfaits d'Henry IV, ils furent si injustement devenus Bouillons.
Le mérite de Thou, outre le grand nombre de ses amis, intéressa tout le monde pour luy et l'intéresse encore. Mais que répondre à ses voyages secrets pour unir Cinq-Mars à Bouillon et mesnager le retour de ce dernier, leurs conférences secrettes à Saint-Germain et en pleine nuit à Paris dans la place Royale, de là chez Fontrailles, et enfin aux escuries de Monsieur, où ce Prince les attendoit, où bec a
bec de luy avec Bouillon, sa retraitte à Sedan fui convenue el le projet de traitté d'Espagne fut leu et arresté, de Thou présent ainsy qu'il Tavoit esté à touttes les susdittes conférences. 11 détesta le traitté, mais on n'en vint là que par ses soins, son entremise, les conférences de jour et de nuit qu'il mesnagea par. ses intrigues et ses allées et venues et auxquelles il assista. Pouvoit-il se deffendre de connoistre Bouillon pour un factieux qui marchoit hardiment sur les traces de son perfide et ambitieux père, le plus sublime ingrat et le plus audacieux? Pourquoy avec luy des liaisons si intimes? Pourquoy former avec tant de soins et de suitte celle de Cinq-Mars avec luy? L'esprit et la connoissance du monde ne lui faisoient-ils pas voir clairement à quelles fins? Le secret, les précautions, les ténèbres de la nuit ne luy en disoient-elles pas assés? Le caractère et les déportements de Monsieur luy pouvoientils estre inconnus? Ignoroit-il les profondeurs de Mon- Irésor et les fougues de Fontrailles, capable de tout proposer et de tout exécuter, comme il ne tint pas à eux plus d'une fois de tuer le cardinal de Richelieu? Enfin il sceut le traitté, leu et résolu en sa présence aux escuries de Monsieur, et la mission donnée à Fontrailles pour l'Espagne ; la Reine et luy s'en parlèrent, et il le vit encore en Roussillon signé et raporté d'Espagne. Il est vray qu'il le désaprouva, qu'il le détesta comme François, et comme ami il le trouva fou et si périlleux qu'il résolut de s'en aller tout aussytost à Rome pour se dérober au danger, dont il ne fut empesché que par un abcès subit dans l'oreille qui luy tomba dans la gorge. Mais ce traitté, quel qu'il fust, n'estoit que le fruit de ses menées. Ce ne fut pas l'affaire d'un jour ny de plusieurs, ce ne fut rien moins qu'un entraisnement imprévu et violent. Ne parlons point icy d'entrais-
nement. S'il y en eut, de Thou le fit; si Bouillon, en juste deffiance du caractère de Monsieur et de l'impuissance et du manquement de parole des Espagnols qu'il venoit^ le comte de Soissons et luy, d'éprouver l'un et l'autre, se rendit difficile à s'y commettre de nouveau ; par qui enti'aisné fut-il, sinon par Cinq-Mars ; et la forte teste de Bouillon se seroit-elle laissé aller à une teste de l'âge et de l'alloy de Cinq-Mars sans le concours de Thou, qui n'épargna ny voyages hazardeux et secrets ny menées pour les faire joindre et conférer ensemble de jour et de nuit luy entiers, à Saint-Germain et à Paris, et les mener» ou suivre si l'on veut tous deux ensemble chez Fontrailles et aux escuries de Monsieur , où ce Prince les attendoit et où tout fut consommé. Que de Thou ait trouvé le traitté, tel qu'il estoit, pernicieux à la France et très périlleux pour ses amis, et qu'il l'ait détesté, et qu'il ait voulu gaigner sur le champ l'Italie pour ne pas se trouver avec eux dans le danger, cela est véritable ; mais après tout ce qu'il avoit mis du sien pour former de pareilles unions, quo prouve cette vérité? Rien du tout qui puisse décharger de Thou de ses desseins et de ses menées, et du but de troubles, d'armements, de partis, seul fruit qu'il pouvoit se proposer de tout ce qu'il avoit ourdi pour venir à bout de cette trame ; mais bien qu'il estoit trop avisé pour approuver ce traitté qui promettoit visiblement ce que l'Espagne ne pouvoit exécuter, et dont la lenteur indispensable des exécutions militaires causée par celle des payements , jettoit les conjurés qui par eux-mesmes, manquoient de tout et n'avoient rien de prest, dans un péril extresme d'eslre découverts avant de se trouver en nul estât de seureté ny de defifense, ainsy qu'il arriva comme il le prévit si bien qu'il voulut se sauver à Rome. Ce n'est donc
pas un traittë, une conspiration, que de Thou improuva, qu'il détesta, luy qui en avoit fait, pour Texprimer ainsy, tous les frais ; mais Timpossibilité de l'exécution, mais le danger, mais la folie d'un lel traitté, mais des engagements également inutiles et odieux à prendre par des François contre l'Estat en faveur de la Maison d'Autriche, dont l'exécution eust ruiné en un moment le chef-d'œuvre de tant d'années de ce règne, et eust rendu la Maison d'Autriche, alors si des chue par la négociation et par les armes, plus puissante et plus redoutable qu'elle n'avoit esté. Qu'on plaigne, qu'on pleure encore M. de Thou aujourd'huy ; qu'on admire une mort aussy courageuse, aussy tranquile, aussy chrestienne, c'est ce qu'on ne peut refuser à un homme aussy aimable, aussy justement aimé, à tant de solide mérite, mesme à un nom si recommandable; mais d'avancer qu'il a esté injustement puni, j'en laisse le jugement à tout lecteur équitable et désintcresé. Pour Cinq-Mars, sa jeunesse a beau faire pitié, sa folle ambition révolte ; sa double ingratitude pour le Roy et pour Richelieu, sa félonie insigne, donnent une indignation qui fait acclamation à son supplice.
La Reine. A l'égard de la Reine, espouse de Louis XIII, on la trouve partout plus que très avant dans tout ce qui s'est brassé contre ce Prince et contre son Estât, toutte Espagnole, jamais Françoise , et par conformité d'inclinations indissolublement et intimement attachée à la Reine-Mère ; haïssant également touttes deux tout ce que le Roy aimoit, aimant et se liant avec tout ce qu'il haïssoit, et touttes deux les bras toujours ouverts à touttes les factions et les factieux. On la trouve dans l'afTaire de Chalais non seulement détournant Monsieur du mariage le plus convenable que le Roy vouloit, par ses billets fréquents à Monsieur
et par d'autres intrigues, et n'estre point du tout effarouchée du beau projet d'enfermer le Roy comme impuissant» de couronner Monsieur et de Tespouser. On la voit à Lyon espérer la mort du Roy, et prendre ses mesures de Lyon à Paris où estoit Monsieur, pour Tespouser, et le Roy les lettres à la main, la mander et luy reprocher en plein Conseil pour la seconde fois après son affaire de Lyon, une énormité si scandaleuse. Elle est outrée à la journée des duppes, elle ne peut s'en cacher, et dans l'instant ses deux confidents les plus intimes, la duchesse de Chevreuse et Beringhen, s'enfuyent hors du royaume, qui tous deux reviennent triompher aussy tost après la mort du Roy : l'une faire le grand personnage qu'on a vu ; l'autre, de premier valet de chambre, devenir premier escuyer du Roy, très important, et chevalier de l'ordre, et transmettre ses grandeurs à sa troisième génération. La Reine, aux hauts cris à sa séparation de la Reine sa belle-mère, à Gompiègne, conserve pour elle et pour les siens le mesme attachement jusqu'à sa mort et touttes leurs inclinations et aversions communes. Soubçonnée d'intelligence avec le Roy d'Espagne à Madrid, et avec le Cardinal Infant, ses frères, à Bruxelles, et avertie par le chancelier Séguier de l'ordre qu'il avoit receu et du jour qu'il l'exécuteroit, elle se défait de tous ses papiers secrets, les confie à Mme de Sourdis, envoyé consulter Puysieux exilé, par Mme de Senescey, sa dame d'honneur et sa confidente. La tiendra-t-on innocente envers l'Estat et envers le Roy son mari, de ce que Séguier ne trouva rien, après la précaution qu'il avoit prise, de laquelle luy et les siens se trouvèrent si bien depuis? Enfin, on la retrouve en confidence avec Cinq-Mars, Bouillon, de Thou, Monsieur, et d'autres. De Thou et elle s'entretiennent secrettement deux ou trois fois de cette* conspiration. On
peut donc dire que c'est de cette nourriture qu'elle a vescu depuis son mariage jusques à sa viduité, et conclure que la mère, le frère et l'espouse de Louis XIII ont esté, tant qu'il a vescu, les trois vers qui l'ont fait mourir à grand et à petit feu continuel, plus que ceux qui par Tignoranee des médecins luy ont rongé les entrailles et l'ont mis au tombeau. N'oublions pas la précaution du paquet de M. de Thou mourant, si secrettement remis à la Reine. Le Roy ne survescut pas un an. Il est donc vray que de toutte sa vie, cette espouse ne luy a laissé aucun repos.
Finissons icy le gouvernement de Louis XIII. Sa santé empiroit tous les jours, et celle aussy de son premier ministre. Ils arrivèrent à grand peine, de la conqueste du Roussillon et de partie de la Catalogne à Paris, vers la fin de l'année. Richelieu y mourut, 4 décembre 1642, et conseilla au Roy mourant de se servir en sa place de Mazzarin qui venoit d'obtenir le chapeau destiné au fameux Père Joseph, capucin, mort, 14 décembre 1638, d'apoplexie, à Ruel. Le cardinal Mazzarin entra donc dans les affaires, sans tout- . tesfois estre premier ministre pendant ce règne trop court et le Roy trop mal pour qu'il s'y soit passé plus que des intrigues II finit le 14 may 1643. Venons maintenant au long gouvernement de Louis XIV, aussy heureux en tout que le Roy son père avoit esté malheureux.
Gouvernement La mort du cardinal Mazzarin, 9 mars 1661 , exerçant seul
deLouisXlV. i*i<<^a • i* ii**
Heureux estât, cu plcm la touttc puissaucc royalc jusqu au dernier instant de sa vie, remit les resnes du gouvernement entre les mains du Roy qui a souvent avoué que jusqu'alors il n'avoit esté monarque qu'en peinture. Mazzarin luy laissa un royaume paisible et florissant, de grands ministres, d'habiles négotiateurs au dehors, et des capitaines qui s'estoient
DES TROIS ROIS. "IVo
acquis justement la plus grande réputation dans l'Europe. La France jouissoit des fruits de la paix de Westphalie et de l'abaissement tant de la Maison d'Autriche que de celle des restes de la Ligue et de celle des Huguenots, que le dernier règne avoit procurés. Ce qui restoit de considérable à la Cour n'estoit plus en estât de remuer, et n'en estoit plus que l'ornement. Quelle différence de cet avènement au pouvoir souverain d'avec ceux d'Henry IV et de Louis XIH. Aussy la scène s'ouvrit-elle par deux événements les plus satisfaction éciaglorieux, je veux dire l'éclatante satisfaction de l'insulte l'affafredc^s^cordes Corses faite au duc de Créquy, ambassadeur de France ^^' ^l^ia"'^" à Rome, et celle du Roy d'Espagne, qui, sur l'insulte faite à laf^îïncrwien- Londres par son ambassadeur à celuy de France, envoya dé- , . neuement
^ J ' J faitte par TEspa-
clarer solennellement au Rov par une ambassade expresse, gnesur
^ ^ r ' l'affaire du ma-
en présence de toutte la Cour et de vingt-sept ambassa- réchai d'Es-
tradfis fit du Jba~
deurs ou ministres estrangers, la cession de toutte compé- ron de tence, et que ses ambassadeurs ne disputeroient jamais en Londres. aucune Cour ny occasion la préséance aux ambassadeurs de France. Ces deux événements arrivèrent en 1662 et 1664.
Je n'entreprendray pas de suivre tous ceux d'un règne si long, si fécond, si longuement glorieux, et dont les dernières années ont esté si funestes. Je me renfermeray dans les principaux de divers genres pour me borner dans le dessein que je me suis proposé d'un parallèle, et non pas d'une histoire.
Les ministres que la mort du cardinal Mazzarin laissa en Ministres en place, estoient Fouquet, surintendant des finances que ^^^^du wrdi^^'^^ Mazzarin, en mourant, conseilla au Roy et à la Reine-Mère "*^ Mazzann. de perdre et de se servir de Colbert, le plus habile qu'il connust en matière de finance, de commerce et de tout ce qui y a rapport, qui estoit lors intendant [du cardinal et en même temps l'un des derniers intendants des finances. Le conseil de Mazzarin ne tarda pas à estre exécuté ; Col-
bert n'osa s'élever jusqu'à la surintendance, mais il s'en procura toutte l'autorité en abolissant cette charge ; il en fit faire au Roy touttes les signatures, et le persuada ainsy qu'il gouvernoit les finances, tandis que sous le nom de controUeur général » il se revestoit de toutte autorité en ce genre, avec un fantosme de chef du Conseil de finances qu'il imagina pour satisfaire le mareschal de Villeroy, avec lequel il sçavoit bien qu'il n'auroit jamais à compter ; et tost après, il eut la place de secrétaire d'Estat avec le Département de la Marine qu'avoit Guénégaut. Les autres estoient leTellier, secrétaire d'Estat de la Guerre, et Lyonne qui mourut en 1671, dont Pomponne eut la place; et peu auparavant Louvois eut la survivance de le Tellier, son père, lequel estant devenu chancelier en 1677, Louvois déjà fort accrédité et quifaisoit presque tout sous son père, fait en chef sa charge de secrétaire d'Estat de la Guerre.
Ces fortes testes avoient déjà bien reconnu quel esloit le Roy : peu d'esprit naturel avec un sens droit, une ignorance générale jusqu'à l'incroyable ; de la défiance générale sur tous gens et choses ; une soif de grandeur, d'autorité, de gloire, jusqu'à ne vouloir de grand que luy ; une crainte d'estre gouverné jusques à l'ostentation de ne l'estre pas : de la bonté et de l'équité naturelle ; une jalousie de tout faire et de tout gouverner, et toutte l'ouverture que peut donner à peu d'esprit et à une profonde ignorance, Tusage d'une Cour fine et pleine d'esprit en hommes et en femmes avec qui il avoit continuellement vescu jusqu'alors, tandis que Mazzarin estoit seul maistre des affaires ; mais dont le commerce n'avoit pu luy communiquer qu'un extérieur de superficie. En travaillant bien pour l'Estat, ces ministres ne négligèrent pas de profiter de ce caractère. Ils l'infatuèrent à l'envi de sa grandeur et de son autorité
pour rexercer^ux-mesmes et n'en laisser à personne qu'à eux; pour abaisser toutte grandeur par ce moyen sous eux, et s'élever à l'égal des grands véritables, en persuadant au Roy que toutte autorité autre que la leur estoit usurpation sur la sienne qu'ils ne faisoient qu'exercer, et de là que sa grandeur estoit aussy la leur ; avec quoy par degrez ils passèrent du rabat et d'un estât moins que médiocre à celuy où on les voit aujourd'huy. Pour lui osterla défiance sur le gouvernement, et du mesme coup se l'asseurer tout entier, ils l'accablèrent de détails. Comme le petit lui estoit fort homogène, il s'y attacha avec avidité, en prit tiltre de se persuader qu'il se gouvernoit seul et faisoit tout luymesme, tandis que le grand, que le vaste, que les détails les plus importants, demeuroient entre leurs mains, masqués par ces autres détails dont ils l'amusoient sans qu'il s'en aperceust jamais. Mais avec ces précautions, ils ne se crurent pas en seureté ; sa bonté et son équité naturelle les inquiettoient, et plus encore les accès auprès de luy des plus considérables ou des plus favorisés courtisants qui pou voient éclairer le Roy sur leur conduitte, et les traverser. Ils firent donc en sorte de dégouster le Roy de cet accès comme contraire à sa grandeur et à ce respect qui devant luy devoil égaler tout le monde dans la crainte, la retenue et le silence, et aussy comme contraire à son repos, en l'importunant de mil discours captieux et dangereux, ou d'affaires qu'ils dévoient ignorer, dont ils ne pouvoient avoir de véritables connoissances comme les ministres qui les manioient, qui en sçavoient les origines, les progrès, les portées, et à qui par conséquent et générales et particulières leur dévoient estre touttes renvoyées à chacun dans son département.
Avec cette apparence de grandeur des Roys asiatiques et
de soulagement d'importunitez, ils parvinrent à renfermer le Roy de façon qu'il n'y eut plus moyen de l'aborder qu'en public, et qu'il fallut, grands et petits et gens de touttes les sortes, passer en tout et partout par les mains des ministres qui par là devinrent maistres absolus de touttes les affaires, les grâces et les fortunes, et peu à peu mirent tout sous leurs pieds. Ce n'est pas qu'il ne leur en échapast quelquefois quelques unes par des voyes détournées, mais cela devint si rare qu'il ne pouvoit estre compté, outre les obstacles dont souvent ils les sçavoient arrester et anéantir quand il en falloit venir à eux pour l'expédition, et à la haine sourde mais persécutrice qui en résultoit, et c'est à quoy le crédit des maistresses ne put jamais rien opposer, non pas mesme dans la suitte celui des bastards. Guerre de Hoi- Jusquc là et toujours cu ccla, Ics ministrcs furent d'ac-
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Franche -Comté, cord, S aidèrent et se servirent réciproquement, et marchèrent toujours ensemble d'un pas égal et uniforme jusque dans leurs plus fortes divisions. Mais les divisions se mirent entre les deux principaux tenants, dont l'un joua à perdre l'Estat pour renverser l'autre. Colbert ne songeoit qu'à rendre les peuples heureux, le royaume florissant, le commerce estendu et libre, remettre les lettres en honneur et utilité, avoir une marine puissante. Ses succès, grands en tous ces points, a voient besoin d'une paix longue et profonde. Mais ces mesmes succès irritoient le Tellier et son fils, à qui des ongles crurent de bien bonne heure. La guerre estoit leur fait pour s'insinuer de plus en plus auprès du Roy, pour contrebalancer Colbert et du costé du Roy et du costé du monde par les créatures que les avancements militaires leur acquéroient. Il n'estoit pas difficile d'entester de conquestes un jeune monarque riche, puissant, superbe, affamé d'acquérir de la gloire, et c'est ce qui
produisit les deux guerres d'Hollande, dont les rapides succès furent prodigieux, ainsy que les deux conquestes de la Franche-Comté qui touttes les deux fois n'avoit pas de quoy se deffendre ; c'est ce qui fit rejetter les propositions si avantageuses et si soumises que les HoUandois firent au Roy estant dans leur pais à» la teste de ses armées : c'est ce qui effraya l'Europe et la ligua contre la France et la luy rendit suspecte pour toujours ; c'est ce qui cousta au Roy tant de conquestes, que le désir de revenir voir ses maistresses luy fit abandonner comme en fuyant, et sans conserver la décence et peut-estre quclqu'avantage qu'il en auroit pu retirer. Enfin ce furent ces conquestes poussées si fatalement avec tant d'excès, qui perdirent les deux célèbres de Witt et les vrais républicains, et qui élevèrent subitement le Prince d'Orange en la place de ses pères dont il estoit si éloigné, et dont il a sceu faire un si prodigieux usage pour sa grandeur et sa gloire, et si pernicieux
pour la France.
La guerre s'estend partout, en Flandres, en Allemagne, Autres guerres, en Roussillon, sur mer, en Sicile, où le Roy secourt les révoltés. Grand succès partout, et rage et jalousie proportionnées de toutte l'Europe. Elle finit enfin avec gloire par la paix de Nimègue, par la conservation de force con- Paix
^ de Nimégue.
questes.
Colbert fournit à tout, et en mesme temps suivoit ses grandes veues si utiles pour la splendeur et la richesse de la France. Tant de guerres et d'entreprises à soustenir ne purent le détourner de celte admirable jonction des deux mers par le canal de Languedoc, qui fut achevé et navi- canai gable à la fin de 1681. deLanguedoc.
Louvois, un des plus grands ministres qu'il y ait eus louvoîs. pour le détail, la discipline, la subsistance, le service, la
Réunions.
Strasbourg.
connoissance intérieure des corps et de leurs officiers, pour former les plus grands et les plus beaux projets, pour Tari, le secret, le concours de leur préparation, et pour la justesse et la seureté de leur exécution, eustesté un homme incomparable sous un premier ministre ou sous un Roy capable d'iwnployer de si grands talents, de le tenir de court, et de Tarrester suivant l'exigence des temps et des affaires ; mais seul, libre et volant de ses aisles sous un Roy qu'il avoit sceu offusquer par la gloire, infiniment pernicieux en ce qu'il se compta pour tout et TEstat pour rien. Arresté par la paix de Nimègue sur les dépenses des campagnes, il se mit à bastir des places et à en fortifier d'autres, quelques unes nécessaires ou utiles, mais beaucoup qui ne furent bonnes qu'à épuiser Colbert, dont nos ennemis profitèrent de quelques unes, et d'autres qu'il fallut démolir avec le temps ou qui demeurèrent tout-à-fait inutiles.
Mais la paix le tourmentoit. Il chercha donc à réveiller la guerre en inquiétant force Princes et seigneurs allemands par les recherches et les réunions qu'il fit faire des fiefs d'Alsace et de la Sarre et des trois éveschés, par la Chambre de Brisac et le Parlement de Metz, dont les plaintes éclatèrent si haut à Ratisbonne qu'il fallut interrompre ces dangereuses procédures.
Mais ce que Louvois conceut et exécuta d'admirable, je ne parle pas de l'utilité, ce fut l'adresse avec laquelle il sceut exécuter l'affaire de Strasbourg, après l'avoir conceue et pourpensée, mener le Roy en Alsace, comme pour voir ses trouppes sans mesme les assembler, le faire approcher de Strasbourg à une courte distance, y faire venir la députation pour luy livrer la ville et le convier à y entrer, la capitulation préalablement faitte, et le tout dans un tel se-
cret que qui que ce soit ne se douta de ce grand coup que par le discours des députés de la ville et l'entrée que le Roy y fit deux heures après, 30 septembre 1681 , le mesme jour que Cazal se rendit au Roy. Quelque touchée que fust TAUemagne d'une telle conqueste si aisément faitte, elle ne fit là-dessus aucun acte d'hostilité; mais sous prétexte que l'Espagne affectoit des lenteurs à exécuter la paix, on prit Courtray etDixmude, on bombarda Luxembourg, elle gouverneur des Païs-Bas déclara la guerre à la France, mais qui n'eut pas de suitte. Le mesme prétexte se renouvella en Catalogne, et le mareschal de Créquy prit Luxembourg, dont le Roy s'estoit approché et y entra. Louvois, au lieu de le raser de fond en comble, comme une place inutile d'une part, et de l'autre très difficile à conserver, la fil fortifier avec tout l'art de Vauban, qu'on a eu depuis tout lieu et le temps de regretter, Scignelay, fils aisné de Colbert et secrétaire d'Estat de seigneiay. Doge