DUCHÉS VÉRIFIÉS £ST£IMTS
faire connoistre les frères et les sœurs du duc de Lausun, auquel il faut revenir.
Anionin Nompar de Caumont, marquis de Puyguilhem pendant la vie de son père, puis comte de Lausun, et enfin duc de Lausun, fut un de ces prodiges de fortune et de singularité unique qui font la curiosité de leur temps et de ceux encore qui les suivent ; et que personne n'a défini avec tant de précision et de justesse que le célèbre la Bruyère qui a écrit de luy qu'il n'est pas permis de resver comme il a vescu.
On ne peut avoir plus d'esprit, plus de pointes outre ce fond d'esprit, plus de singulier, de profond et d'extraordinaire dans l'esprit, et par conséquent dans la conduitte ; et qui auroit recueilli ses faits et ses dils en ce genre en auroit un ample Lausuniana, mais toujours plein de sel et de plus fort hislorique, qui feroit honte à tous les livres de cette terminaison. Une valeur fine, une ambition sans bornes, une malice qui ne se pouvoit rien refuser, souvent maligne et méchante deprojet, une m agnificenee extérieure en tout qui ne l'empeschoit pas de se sentir de
Geneviève Marie seconde fille de Guy de Durfort duc de Lorges, mareschal de France, chevalier du Saint- Esprit, capitaine des gardes du corps et gouverneur de Lorraine, et de Geneviève Frémont ;
Sœur du duc de Lorges et de la duchesse de Saint- Simon ;
Mariée à quinze ans, six semaines après sa sœur, 21 may 1695 ;
Vefve sans enfans, 19 novembre 1723.
Tavarice, el cette avarice ne Tempeschoît pas de presler très noblement et de donner mesme et gros aux siens et très libéralement ; et personne n'eut Tair ny le fond d'un plus grand seigneur, ny aucune maison en tout genre plus Tair de grandeur que la sienne. Avec cela grand et noble joueur. L'humeur quelquefois guaye et plaisante, mais ordinairement sombre, l'esprit caché, jamais bien aiTesté, toujours occupé de projets et fort souvent de chimères. Bas et vil courtisan en effet ; mais haut en apparence et en effet aussy dans des occasions où il croyoit pouvoir hazar^ der la hauteur avec succès; connoissant en perfection son monde, et faisant le doux, le simple, le complaisant avec un ton de voix qu'à peine entendoit on, et se plaignant toujours de ne voir ny n'entendre, avec des oreilles exquises et des yeux de lynx qu'il masquoit d*une très inutile lorgnette depuis son dernier retour à la Ck)ur. Toujours des contours de la ruse, de l'artifice, avec un air de simplicité trop affectée et quelquefois jusque du niais, dont il rioit intérieurement en luy mesme. Toujours à descouvrir, à escumer, à aprofondir, à combiner, à tendre des panneaux avec discernement. Toujours après quelque intrigue. Envieux, haineux, surtout hardy et audacieux en tout genre, aimant peu de gens, mais bon amy et très bon parent, sans qu'aucun fust à l'abry de ses coups de langue et de patte. Impudent au dernier point avec les femmes, jusqu'à la dernière vieillesse; et cela sous le voile d'une politesse de l'ancienne Cour, et de ces politesses discernées et distinguées qu'on ne connoist plus. Dangereux en face et redouté des plus grands et des plus accrédités, qui le mesnageoient tous sans l'aimer, à commencer par le Roy mesme, dont il avoit esté longtemps le plus favory. Sa figure fut un problème. Il estoit petite
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mince, mais très bien fait et proportionné, et la plus belle jambe qu'on pusl voir, jusqu'à la dernière vieillesse. Un visage couperosé et de chat escorché, de beaux yeux, et une physionomie fine, hardie, haute, avec un sourire qui démonstroit la profondeur et la fausseté. Ceux qui ront veu dans ses beaux jours asseurent qu'il . n'avoit jamais esté mieux que ce qu'il estoit lors de son retour à là Cour, et qu'il avoit de plus des cheveux de filasse, qu'une per* ruque blonde cacha depuis. Il falloit donc d'ailleurs qu il eust de grands talens pour eslre couru des dames au point où il le fut, et des plus belles et des plus hautes, qui se l'arrachoient touttes et qui le combloient d'avances et de présens, qui forçoient l'indifférence avec laquelle il les attisoit après luy, et qui suppo rtoient ses humeurs, ses jalousies, ses sorties épouvantables sur elles, ses infidélités, et le péril encore de demeurer brouillées avec luy. Il estoit adroit à tous les exercices du corps, exti^smement propre, et affectoit la retraitte et la fùitte du monde dans ses plus brillantes années. Galant avec cela, et voulant touttes les dames à son char, sans avoir Tair de se soucier de pas une, et en faisant l'importuné. La vérité est qu'il n'estoit pas souvent d'accord avec luy mesme ; et qu'il s'importunoit de tout, jusque de sa faveur, qui estoit pourtant la chose à laquelle il estoit le plus attaché, et de la perte de laquelle il ne se consola de sa vie, sans en avoir manqué un seul jour à essayer de la regagner. Mais voilà trop de peinture, il faut revenir à des faits.
Il nasquit en 1633, cadet d'un aisné qui a passé sa vie dans sa province et y est mort sans alliance en 1677. On avoit encore alors des parens qui servoient à mieux qu'à donner part d'un mariage et à procurer un deuil jusqu'à la centième génération, comme aujourd'huy qu'ils servent
rarement et les plus proches mesme à autre chose. Alors on se reconnoissoit, on se soustenoit, et si l'amitié n'y estoit pas, la bienséance et l'honneur du monde en prenoit la place et produisoit le mesme effet. Le père de M', de Puyguilhem se trouvoit beau frère du beau père de la comtesse de Fleix, dame d'honneur fort considérée de la Reine mère, parent du comte du Lude, très bien à la Cour et premier gentilhomme de la chambre ; et de plus il estoit cousin germain du mareschal de Gramont qui y faisoit une grande figure, et de M', de Turenne qui en faisoit une si principale ; tellement que M', de Puyguilhem se trouvoit cousin germain de la comtesse de Fleix et neveu à la mode de Bretagne des mareschaux de Turenne et de Gramont. Il n'avoit point de bien, en cadet de Gascogne dont la mère avoit esté féconde ; on prit le party de l'envoyer tout jeune au mareschal de Gramont qui le receut chés luy, l'y logea, et en prit soin comme de ses enfans. Le mareschal estoit le centre de la plus considérable cour et ses enfans de la plus galante, dont le comte de Guiche son fils aisné. Madame de Monaco sa fille, et quoyque de loin après eux Louvigny son second fils et depuis duc de Gramont, donnoient le ton. M', de Puyguilhem ne négligea pas tant de moyens de se faire connoistre et de briller parmy les dames du plus beau monde. Il eut, en 1655, la charge des becs de corbin par la démission de son père; et sa sœur fille d'honneur de la Reine mère, et qui n'avoit pas moins d'esprit que luy, de veues et d'intrigues, luy fut d'un merveilleux usage. Il s'insinua auprès du Roy par le comte du Lude, premier gentilhomme de la chambre, favory qui estoit gouverneur et capitaine de Saint-Germain et de Versailles, lors le berceau des amours de Madame de la Valière. Tardes, Tami intime du comte du
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Lude, autre favoi7, luy aida à porter ce cousin qui fut admis aux parties les plus particulières de Versailles. Il servoit cependant avec distinction, et ne trouvoit pas moins de secours pour le faire valoir dans les armées qu'à la Cour. Le Roy l'y voyoit souvent et l'y distinguoit toujours, et sa faveur alla tellement croissant, qu'il eut les grandes entrées chés le Roy comme les premiers gentilshommes delà chambre. Ce vol auquel on ne s'attendoit pas, déplut fort aux envieux, et dans un neveu de M', de Turenne à M^ de Louvois. Le marquis de Guitry qui fut tué depuis au passage du Rhin en 1672, estoit un véritable favory, et d'ailleurs une espèce de sauvage, ennemy presque de toute société et toujours renfermé chés luy où il ne voyoit personne. Puyguilhem avoit sceu l'apprivoiser au point de chambrer ensemble, tellement qu'il s'estoit peu à peu emparé des principales avenues du Roy. M'. Colbert et luy estoient fort bien ensemble, et par l'amitié commune de Madame de la Valière, et par l'inimitié commune de M', de Louvois. La Reine mère, tant qu'elle vescut, le protégea à cause de la comtesse de Fleix. Madame, pour qui le Roy avoit tant de distinctions et de goust, et qu'on peut dire avoir esté la Reine de la Cour tant qu'on la laissa vivre, n'estoit qu'un avec Madame de Monaco et son frère le comte de Guiche; et pour combler tout, Puyguilhem sceutà temps estre bien et plus que bien avec Madame de Montespan. Tout cela de sa part s'entassoit avec tant d'art, de mesure et de silence, un air si peu empressé, un but qui estoit le Roy, si exactement suivi que la fortune éclata presque avant que la faveur Teusl annoncée. Faute de vacances, il imagina de se faire créer la charge de colonel général des dragons, à l'instar de celuy de la cavalerie. Le Roy luy avoit donné son régiment de draçons à sa création; on
avoit multiplié ce corps ; le Boy s*attachoit à cette nou« veauté militaire dont Louvois l'amusoit et dont il ne prévoyoit pas le contre coup. Lausun, car son père estoit mort et il avoit pris ce nom, avoit fait son affaire sans ce ministre qui ne put le luy pardonner, et avec qui les fonctions et les prétentions de cette nouvelle charge luy donnèrent de fortes discussions où le favory gaignoit toujours. L'année n'estoit pas résolue, qui estoit 1668, qu'il sceut par le Roy mesme que le duc Mazzarin vouloit quitter le monde et se défaire entre autres de sa charge de grand maislre de Tartillerie. H la demanda, et à force de hardiesse elle luy fut promise à condition d'en garder le secret quelques jours. Celuy qu'il comptoit estre déclaré venu, il s'en alla dans une antichambre intérieure où il n'y avoit que Nyert premier valet de chambre, en attendant la levée du Conseil. Ce n'estoit guères là ses heures d'aller chés le Roy. Nyert en fut surpris, et M', de Lausun, dans la confience qu'il n'a voit plus que quelques moments, crut ne rien bazarder et s'obliger ce premier valet de chambre de luy en faire la confidence. Il estoit bien instruit de tout, mais il ignoroit pourtant que Nyert étoit entièrement gaigné à M', de Louvois et l'averlissoit de touttes choses. A l'instant que le mot fut lasché et le compliment en conséquence, Nyert feint d'avoir oublié quelque chose, laisse là M', de Lausun seul, et court chés M^ de Louvois qui travailloit chés luy et n'estoit pas au Conseil, et l'avertit de ce qui va estre déclaré. En ces occasions les moments sont chers, et Louvois ne l'ignoroit pas. Il sçavoit aussy combien on déplaisoit au Roy en manquant à son secret ; il prend donc une plume, et mande au Roy en deux mots qu'il vient d'apprendre par quelqu'un à qui M^ de Lausun l'a dit, qu'il va estre dé-
SIS DUCHÉS YËlUnÉS ESTEINTS.
claré grand maistre de l'artillerie ; qu'il n'a rien à dire aux grâces qu'il luy plaist de Taire, mais que celle là a tant de rapports à sa charge de la guerre et qu'il a veu M', de Lausun si difficile dans l'exercice de celle des dragons, qu'il supplie Sa Majesté de vouloir bien différer cette déclaration jusqu'après qu'il aura eu l'honneur de travailler le soir avec elle. Nyert prend la lettre, s'en retourne, cause avec M^ de Lausun qu'il retrouve où il Tavoit laissé, et ils attendent tous deux la fin du Conseil. Quelques moments après le Roy appelle, Nyert entre, donne son billet au Roy qui le lit pendant que les ministres s'ébranslent pour sortir. La colère luy prend de son secret révélé, et révélé à celuy justement pour qui il avoit voulu ce secret. Il sentoit bien la peine qu'auroit Louvois de ce choix, il en vouloit éviter les remonstrances sans toutesfois le désobliger ; et par ce mot lasché il se trouvoit entre son ministre et le favory à qui il avoit promis. Toutesfois le despit qu'il en eut l'arresta tout court, et sans rien faire paroistre, il différa. Lausun bien estonné, le fut encore plus quand quelques jours après le Roy luy dit que les rapports nécessaires de l'artillerie au secrétaire d'Estat de la guerre l'embarrasseroient et produiroient des querelles qu'il haïssoit et qu'il auroit tous les jours à juger. Qu'il auroit deu avoir fait cette réflexion plus tost, mais qu'il luy feroit plaisir de le délivrer d'un engagement qu'il avoit pris trop à la hâte, et de luy demander toutte autre chose. M', de Lausun tint ferme; et a prétendu qu'il refusa lors d'estre fait Duc en cédant Tarlillerie. Le Roy et luy se séparèrent donc assés mescontents lun de l'autre. Le recours de celuy cy fut à Madame de Montespan qu'il croyoit hors de termes de luy pouvoir rien refuser. En effet, elle luy promit tous ses efforts auprès
du Roy et dans la journée mesme. L'ardent Lausun voulut en avoir le cœur net. Le Roy venoit tous les jours au commencement du soir chés Madame de Montespan, et quelquefois dans Taprès disnée, et en arrivant tous deux se déshabilloient et se mettoient au lit ; puis quand ils vouloient compagnie, se rhabilloient et passoient dans un cabinet où les familiers en petit nombre venoient les amuser. M^ de Lausun, qui n'estoit pas neuf dans la maison, avoit une principale femme de chambre entièrement à luy. Il eut la hardiesse de luy proposer de le laisser fourrer sous le lit, et elle la hardiesse d'y consentir. Le Roy devoit venir Taprès disnée, parce que le soir il devoit y avoir chez luy une espèce de ballet. Il amve, et tous deux se couchent ensemble. Après les moments les plus doux et quelques conversations à l'avenant, elle se tourna sur autre chose. Madame de Montespan conta au Roy ce que M^ de Lausun estoit venu demander sur l'artillerie, et ce qu'elle luy avoit promis, mais pour se défaire de luy ; et de là, comme elle estoit mocqueuse et malfaisante, et plaisante, avec ce tour charmant de Mortemart, elle enfile le diable de M', de Lausun, son indiscrétion d'avoir parlé, ses fougues et ses hauteurs avec M^ de Louvois s'il avoit l'artilleriei dont le Roy seroit plus tourmenté qu'à gouverner toutles ses trouppes ensemble ; le Roy à répondre aussy assés désagréablement pour le pauvre patient qui, de dessous eux, n'en perdoit pas une parole et suoit à grosses gouttes de maie rage et d'effroyable contrainte- Enfin, les amants se levèrent et le prisonnier fut délivré. Il revint peu après à la porte de Madame de Montespan attendre qu'elle sortist pour le ballet. Il luy présenta la main et luy demanda s'il osoit se flatter d'avoir eu quelque part en son souvenir auprès du Roy. Elle luy respondit
qu'elle n'avoit eu garde d*y manquer, et luy estale ses charges et ses recharges et le peu qu'elle a avancé. M', de Lausun luy laissa tout dire, ayant soin seulement de la faire marcher à petits pas, puis luy dit doux et bas mot pour mot tout ce qui s estoit passé entre eux, sans y manquer d'une syllabe; et delà, toujours doux et bas, l'appelle par tous les noms les plus infâmes, l'asseure qu'il luy coupera le visage, et la conduit quoy qu'elle pust faire, jusque dans le ballet où elle arriva plus morte que vive, se trouvant mal et ayant presque perdu toutte connoissance, aussy esperdue de l'exactitude de la répétition et si contiguë à la conversation, que des injures, des fureurs et des menaces. Le Roy et elle crurent que ce ne pouvoit estre que le diable qui luy eust rendu un compte si prompt et si fidèle de ce qui s*estoit passé, et néantmoins dans une colère horrible. Le Roy qui ne le sceut qu'après le ballet, fort tard, lava la teste le lendemain matin à M. de Lausun, qui pour toutte response rompit son espée en présence du Roy et luy dit qu'il ne s'en serviroit jamais pour le service d'un Roy qui pour une putain luy manquait de parole. Mais il faut icy dire la vérité, le Roy riposta d'une bien grande action. Il sentit toutte l'émotion d'une action qui ne peut estre qualifiée ; il ouvrit la fenestre à l'instant et jetta en bas une canne qu'il tenoit à la main, et ne dit que cette seule parole : De peur d'avoir à me reprocher d'avoir frappé un gentilhomme ; tourna le dos, s'en alla, mais le fit arresterjet mener à la Bastille. Qui ne l'y auroit cru pour le reste de ses jours? Mais voicy le merveilleux. L'artillerie est donnée au comte du Lude, sa charge de premier gentilhomme de la chambre au duc de Gesvres qui estoit capitaine des gardes, qui estoit inconnmodé d'une descente
UUSUN. ANTOINE MOXPAR DE GAUMONT. S15
dont il se servit pour ce changement, disant qu'il ne pou- Yoit plus souffrir la fatigue du cheval ; tout cela se fait en six semaines. Madame de Montespan a peur de M', de Lausun ou regret de l'avoir perdu, ayant esté si bien ensemble ; elle en fait pitié au Roy, et luy dit tant que c'est un homme qui n'est devenu un moment fou que de désespoir de ne pouvoir plus compter sur ses anciennes bontés à luy et sur son ancienne amitié à elle ; qu'il est de leur humanité de rappeler à la vie et à la raison, que le Roy le fait sortir, luy fait parler par ses amis, et entin le revoit, et tout de suitte le fait capitaine de ses gardes.
Quel contraste dans un ambitieux et quel estonnement de la Cour ! Voilà M', de Lausun mieux que jamais. Il n'est plus occuppé qu'à se faire donner des avis de gens qui ont dessein sur la personne du Roy et de faire sa cour de ces sornettes qui le rendoient nécessaire et augmentoient ses particuliers et sa faveur. Il n'avoit pas Thonneur de rinvenlîon ; maïs il Tavoit veue pratiquer avec tant de succès par le bonhomme Noailles, que son fils le mareschal a si heureusement suivi depuis, que M^ de Lausun, excellent en de telles inventions, les sceut mettre à grand profit. Il eut bientost après tout le commandement militaire à un voyage de la Cour en Flandres et des corps séparés à l'armée, et personne alors n'égaloit sa faveur qui du costé du Roy estoit devenue de la plus intime confience. Il eut le gouvernement de Berry et le commandement en chef de la maison du Roy.
C'estoit alors le fort de cette passion pour luy de Mademoiselle, qu'elle n*a pas eu honte de peindre toutte entière dans ses mémoires et d'en raconter toutte l'histoire d'un bout à l'autre. Elle le fait avec tant d'exactitude, et ces mémoires d'abord manuscrits et depuis imprimés sont tel-
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lement publics et entre les mains de tout le monde, que ce seroit une perte volontaire de temps que de rien mettre icy de cette curieuse aventure. Qui a un peu connu M", de Lausun le reconnoistra en tout ce que Mademoiselle en raconte, et jusqu'à croire l'entendre parler. Mais qui ne s'escriera sur la folie consommée de manquer un si prodigieux mariage pour la confience de le retarder de deux jours et pour la vanité d'une riche livrée!
Ce fut sa perte. Les Princes du Sang pour leur vade, les envieux pour la leur, M', de Louvois qui en mouroit de frayeur et de rage, tout se réunit pour faire peur au Roy d'un homme tombé de si haut, qui avoit esté capable de l'emportement qui a esté raconté sur l'artillerie, et que sa charge et ses entrées personnelles approchoient si intimement du Roy. Ce mystère de Cour n'a jamais esté bien esclairci. Le Roy sembla redoubler d'amitié et de confience, et M^ de Lausun d'attachement, car il soustint la rupture de son mariage avec un dehors héroïque ; mais au bout de dix mois, comme il arrivoit de Paris pour une commission de pierreries auxquelles il se connoissoit fort bien, le marquis de Rochefort, aussy capitaine des gardes du corps, alors en quartier, et depuis mareschal de France, l'arresta dans sa chambre, d'où il fut conduit à la Bastille et deux jours après à Pignerol par un détachement de mousquetaires du Roy commandés par Maupertuis, qui en a depuis esté capitaine, et gardé avec tant de rigueur qu'il ne le luy a jamais bien pardonné. M', de la Rochefoucauld en eut le gouvernement de Berry^ et M', de Luxembourg frais esmoulu aussy de la Bastille; sa compagnie des gardes du corps, comme s'il eust esté fatal à cette charge de sortir de prison pour la posséder. Mais il résista longtemps à donner ces démissions, et ce ne fut qu'à la
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fin de 1673 qu'il s'y put résoudre, dix huit mois depuis qu'il eust esté arresté à Fontainebleau. Un capitaine des gardes du corps ne le peut estre que par un autre capitaine des gardes du corps. Rochefort estoit tout à M^ de Louvois, et sa femme encore plus, dont il fit la fortune, et Maupertuis tout au Roy d'une fidélité et d'une exactitude plus que littérale. Il fut traité dans sa prison avec la plus grande rigueur, sans parler à personne, et les premières années dans une espèce de basse voûte. Cinqmars» mort longtemps depuis gouverneur de la Bastille, estoit à Pignerol commis à la garde de M'. Foucquet, et le fut aussy à celle du comte de Lausun. Il fut pourtant au moment de se sauver, mais il fut aperceu se coulant d'une corde par une fenestre, et cruellement resserré, dont il tomba malade à l'extrémité. Il ne voulut jamais d'autre confesseur qu'un capucin, et de peur d'y estre trompé, il le prit à' la barbe et la tira de toutte sa force, aux grands cris du Père, pour s'asseurer que ce n'estoit pas une barbe postiche.
Mais avant d'aller plus loin, il faut revenir à une aventure bien antérieure qui mérite de n'estre pas oubliée, du temps de sa faveur. Il estoit amoureux de Madame de Monaco, et son bonheur fut troublé par le Roy qui le devint aussy. Le voilà enragé. La partie n'estoit pas égale, mais il voulut se venger. Il sceut un rendes vous pris, et l'heure que Bontemps, premier valet de chambre mort bien des années après gouverneur de Versailles, la devoit conduire chés le Roy par les derrières à Sainl-Germain. Le petit escalier qui y conduisoit avoit un privé vis à vis cette porte de derrière des cabinets du Roy. Il avoit toultes les entrées ; il devance un peu l'heure du rendes vous, et sort par cette porte sans qu'on s'en aperceust, la ferme
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à double tour, en tire après la clef et la jette dans le
privé où il s'embusque, s'enferme et se met Tœil contre
le trou de la serrure. Un peu après arrive Bontemps et
Madame de Monaco. Il veut tourner la clef et n'en trouve
point. Le voilà bien estonné, et M^ de Lausun bien aise
qui le voit cherchant dans ses poches, croyant peut cstre
l'y avoir mise. Ne la trouvant point, grand embarras. Que
faire de son gibier, s'il va faire le tour? S'il frappe, il
craint le bruit et que quelqu'un ne passe. Il s'y résoud
pourtant, et le Roy vient qui ne peut ouvrir de son costé.
Colloque à travers la porte, dont le jaloux amant ne per-
doit pas un mot et jouissoit de toutte sa malice avec un
plaisir infini. Cependant la place n'estoit pas tenable, et il
fallut se séparer sans se voir, en pestant bien fort d'uu
contre temps si estrange ; et M', de Lausun eut encore le
plaisir, dans la privance où il estoit, de jouir de touttes
les inquiétudes et des perquisitions qui furent faites sur
cette clef perdue et qui ne se trouva plus. Le trait estoit
hardy, mais il ne s'en contenta pas.,11 se voulut venger de
sa dame. 11 la trouva un jour chez Madame, couchée sur
le parquet avec d'autres par badinerie et parce qu'il fai-
soit fort chaud, et un bras estendu par terre. Il s'approche,
tient de petits propos, et tout à coup lui met son talon
de bois assés haut et aigu dans le creux de la main, et
fait une pirouette. Madame de Monaco, qui le connoissoit
et qui craignit encore pis, eut la force de n'en pas faire
semblant, mais elle se crut estropiée et pensa s'évanouir.
Luy se mit à sourire et puis sortit. Cela ne laissa pas de
faire du bruit, mais il n'en fut rien de plus.
Retournons à Pignerol. Sa maladie luy procura une chambre plus douce que la basse voûte où on l'avdit renfermé, et cette chambre où on le mit avoit un tuyau de che"
LAUSUN. ANTOINE NOMPAR DE CADMONT. 510
minée commun avec une des pièces qui servoient au dessus à M'. Foucquet, qui estant là pour le reste de ses jours estoit logé un peu plus au large. Les ruses des prisonniers sont incompréhensibles, et rexpérience apprend par ceux qui l'ont esté quelque temps, qu'ils découvrent mil choses fort promptement, et qu'ils ont entre eux des communications surprenantes. C'est ce qui arriva à ces deux cy. Ils s'escoulèrent, ils se respondirent, ils firent un trou au tuyau qui se refermoit avec justesse ; M', de Lausun y passa la teste, et peu à peu il s'enhardit à y passer le corps et à aller voir M'. Foucquet dans sa chambre. Les premières questions roulent d'ordinaire sur les causes de la prison, et après sur ce qui s'est passé depuis qu'on y est. Foucquet avoit esté arresté le 5 septembre 1661, et tout le crédit des Telliers et des Colberls réuni pour le faire judiciairement périr n'en ayant pu venir à bout, ils eurent au moins celuy de l'envoyer à Pignerol en décembre 1664 et de l'y tenir toulle sa vie. Il avoit laissé M', de Lausun sur un pied fort agréable à la Cour ; mais sa charge des dragons, encore plus celle de capitaine des gardes, sa faveur, tout ce qu'il luy raconta de particulier le surprit au dernier point. L'artillerie, il ne la put croire; mais quand ce vint à l'histoire de son mariage, il le crut fou tout à fait, et ne douta point que l'ambition ne luy eust tourné la teste, et qu'on ne l'eust confiné à Pignerol que par égard pour le cacher. M', de Lausun s'aperceut bientost de l'erreur de Foucquet. Plus il vouloit l'en tirer, plus l'autre s'y approfondissoit, et cela refroidit d'abord leur commerce, parce que Foucquet ne pouvoit gouster l'entretien d'un fou dont il ne ctoyoit plus un mot de vray, et qu'il n'osoit s'éclaircir avec ses geôliers. A la fin, ils eurent permission de se voir, et alors M'; Foucquet connut son erreur et admira
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celle de la fortune. L'estrange est que ces deux hommes qui n'en avoient point d'autre à voir, et qui dévoient estre la consolation et Tamusement l'un de l'autre, se brouillèrent plus d'une fois, et si bien que c'estoit à Cinqmars à les raccommoder ensemble. Au caractère ambitieux et profond de M', de Lausun, on seroit tenté de croire qu'estant ami de M^ Golbert et espérant d'autant plus de luy que son grand ennemy estoit Louvois qui Tavoit jeté dans cette fosse, et que l'un et l'autre y ayant enterré le malheureux Foucquet, quoyque d'ailleurs parfaitement ennemis, il ne voulut pas s'éloigner Golbert ny aigrir encore plus Louvois par l'amitié de Foucquet dont il sçavoit bien que Cinqmars rendroit exactement compte. Mais si ce fut politique, elle se tourna en vérité ; car après sa sortie et depuis son retour à la Cour, Foucquet mort dès 1681 dans sa mesme prison, M^ de Lausun en dit toujours rage, et cette haine a porté jusque sur ses petits enfans.
Dans les derniers temps de sa prison, on la luy rendoit plus supportable. Il eut permission d'y voir Madame de Nogent et quelques amis très attachés d'un étage inférieur. Mademoiselle toujours occupée de luy, offroit tout pour son retour. Madame de Montespan, qu'il avoit assez mesnagèe, en profita pour M', du Maine. Mais il falloitque M', de Lausun y consentist; elle luy avoit fait des donations immenses : Dombes, Eu, Montpensier et d'autres terres sans nombre et sans prix. Cela devenoit un establissement prodigieux pour M', du Maine, et sans bourse délier de la part du Roy. Madame de Nogent négocioit sur le plus ou sur le moins, et l'adroit prisonnier quisentoit tout le poids de ses chaisnes et qui ne voyoit que cette porte à sa prison, la désiroit autant et plus que Madame de Montespan, mais tint ferme à négocier en personne avec elle, et pour sortir
par préalable de Pignerol et dans l'espérance encore de se raccrocher par son moyen auprès du Roy en faisant valoir ce sacrifice et la longueur et le peu de cause d'une si dure prison. L'artifice réussit, mais seulement en partie. On convint qu'il diroit avoir besoin des eaux de Bourbon, qu'il y seroit conduit par quelques mousquetaires du Roy qui l'y garderoient pour l'apparence, et que sous le mesme prétexte Madame de Montespan l'iroit trouver pour consommer l'ouvrage. Cela fut exécuté de la sorte, et il sortit de Pignerol un mois après y avoir veu mourir l'infortuné Foucquet d'une manière fort chrestienne. Il partit donc en avril 1681, estant depuis six mois en commerce assés peu resserré, et vint à Bourbon, où Madame de Montespan trouva plus de difficulté qu'elle ne pensoit, et luy fort esloigné de ses espérances. Il y eut force disputtes, force courriers, force longueurs. Enfin il en fallut passer par où le Roy voulut. Il craignoit le retour d'un homme si connu et qui le connoissoit si à fond, qui avoit eu tant de part à sa plus domestique confience, si cruellement traité sans crime et tombé sans cause de si haut. Louvois le rcdouttoit à l'excès, et Madame de Montespan guères moins après leurs aventures. Tout cela empescha son retour et luy en fit achepter l'espérance avec la liberté, du dépouillement de tout ce qu'il avoit d'asseuré de Mademoiselle, à quoy il renonça en bonne forme, et consentit que le tout passast à M', du Maine, à qui Mademoiselle en fit don pour après elle, tellement que d'une si incroyable fortune il ne demeura à M', de Lausun que Thiers et Saint-Fargeau, et l'exil à Amboise sans avoir plus de mousquetaires auprès de luy et la liberté de se promener à sept ou huit lieues autour de cetle ville. Cet estât dura un an, au bout duquel il eut la liberté de tout le royaume et de Paris mesme où il revint, mais avec dé-
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fense d'approcher la Cour plus près de deux lieues. Il s'j trouva fort riche par le prix de ses charges et par ses revenus accumulés pendant sa longue prison. Il mena à Paris une vie assés renfermée et se brouilla sans retour avec Mademoiselle» comme ses mémoires le tesmoignent. L'humeur et la jalousie y eurent grande part. Il se mil assés dans le jeu, où il fut heureux, et ne pouvant mieux, il joua avec Monsieur au Palais-Royal et à Saint-Cloud, voyoit Madame de Montespan où et quand il pouvoil, ciiltivoit M', de Seignelay, ets'amusoit d'autant avec des grisettes. Celte vie luy estoit insupportable. Il avoit perdu presque tous ses amis, dont il avoit toujours eu fort peu : les uns estoient morts ; son malheur avoit escarté les autres. Son ambition et son désir de revenir sur l'eau ne luy donnoient point de repos : tout le repoussoit; il ne se voyoit point de ressource. Il passa cinq ou six ans de la sorte, plus à charge à soy mesme qu'il ne l'avoit esprouvé dans sa prison, où le courage l'avoit soustenu et l'espérance de se remettre à la Cour s'il avoit une fois sa liberté, qu'il voyoit alors sans apparence. Il fut souvent tenté de passer en Hongrie, encore plus de tascher d'estre général des Vénitiens. Ces desseins flattoient son impatience, mais ne satisfaisoient point son ambition, qui n'estoit que pour se restablir à la Cour. Il estoit flottant dans ses idées, lorsqu'il s'ouvrit une occasion qui ne pouvoit estre faite que pour servir à un modèle aussy singulier qu'il le fut loutle sa vie des jeux de la fortune lés plus surprenans.
Ce fut la révolution d'Angletterre. Tout s'y brouilloit, et M', de Lausun, hors de mesure du costé de la Cour, et par conséquent du service de guerre si elle venoit à se déclarer, crut trouver un remède à son ennuy d'aller jouer à Londres, et peut estre à sa disgrâce en servant un Roy qui
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auroit besoin de tout, peut estre des François par préférence qu'il trouveroit sous sa main par ses liaisons avec le noslre, et qui pourroit, s'il le servoit bien, s'intéresser utilement pour luy. Le succès passa ses espérances, et personne au monde ne pouvoit imaginer une chimère pareille à ce que la fortune luy présenta. Il obtint aisément une permission seiche de passer la mer. Dès qu'il fut arrivé, il vit Barillon nostre ambassadeur, salua le Roy et la Reine, se mesla par le jeu avec tous les partis, et reconnut bientost Testât véritable des choses. On est bien plus accessible en Angletterre qu'en France, et les mouvemens convulsifs qui s'y faîsoient apercevoir rendoient les audiences bien plus faciles. M^ de Lausun entretint souvent le Roy et la Reine de tout ce qu'il apercevoit, et en mesme temps de ce qu'il pensoit pour leur service. Cela leur fat aussy inutile que tous les autres bons avis et partis qui leur furent proposés d'ailleurs, mais cela insinua tellement M', de Lausun dans leur confience, joint à l'abandon qui augmentoit tous les jours, que, les affaires réduites à l'extrémité, le Roy d'Angletlerre confia la Reine et le prince de Galles au seul M', de Lausun pour les passer en France. Touttes les histoires qui racontent ce rare événement nous dispenseront de nous y estendre, ainsy que de la tendresse et de la magnificence que le Roy fit voir à la réception et à la protection de ces infortunées Majestés. Quel prodigieux moment pour un homme dans la situation et du caractère de M', de Lausun ! Abordé en France, il sceut se contenir aux seuls soins de la mère et du fils, et à ne pas écrire un mot à personne qu'un billet court, concis, modeste et plein de sa disgrâce à M\ de Seignelay, sans rien demander, sans monstrer mesme d'espérance. Il laissa faire le bonheur de son exécution et l'intercession de la Reine qui en donnant part
au Roy de son arrivée, n'oublia pas son libérateur. Mais quel transport fut celuy de M', de Lausun lorsqu'en réponse la Reine luy remit une lettre que le Roy luy écrivoit de sa main, par laquelle il luy mandoit que le bonheur de ce service luy faisoit tout oublier, qu'il désiroit que de sa part il oubliast tout de mesme, qu'il accompagnast la Reine, et qu'il avoit impatience de le revoir. Le Roy, en la fermant, ne put s'empcscher de dire : « Il y a longtemps que Lausun n'a veu de mon escriture; il y estoit bien accoustumë autrefois; je crois qu'il aura une grande joie de recevoir une lettre de ma main. » Il suivit la Reine, qui sceut en chemin le Roy son mary abordé en France, qui fut pour M', de Lausun un surcroist d'espérance. 11 fut receu à merveilles, présenté par la Reine, et celuy dont elle et les deux Rois se servirent le plus souvent entre eux. Il récent les applaudissemens de la Cour avec une modestie d'homme instruit par une profonde disgrâce, et employoit tout son esprit à se contenir et à parvenir. Peu de jours après le Roy, sans qu'il l'eust demandé, luy rendit les grandes entrées de premier gentilhomme de la chambre, qui estoit alors la chose la plus rare, la plus distinguée, et presque la plus unique à la Cour, et personne ne les avoit sans charge qui les donnast que M', de la Feuillade le père et M'. Mazzarin, retiré dans ses terres etqui ne paraissoit jamais. Un logement au chasteau de Versailles et distingué suivit de près, et il fut le reste de sa vie de tous les voyages de Marly sans en manquer pas un, et très bien logé toujours à Fontainebleau. L'année suivante, 1689, il receut l'ordre de la Jarretière, avec permission du Roy, dans Nostre-Damc de Paris, des mains du Roy d'Angletterre, et en 1690 il commanda sous luy son armée en Irlande, dont après la perte de la bataille de la Royne et la
retraite du Roy d'Angletlerre en France il demeura quelque temps général en chef; puis repassa en France et fut bien receu à la Cour; et en 1692 il fut fait Duc, à l'instante prière du Roy et de la Reine d'Angletterre.
Qui ne seroit content du cachot de Pignerol à un si radieux retour? Mais l'est on jamais en ce monde, et M', de Lausun moins que personne ? 11 vouloit une faveur, une confience effective telle qu'il Tavoit eue autrefois, et tout se bornoit à des bienséances. Tout son art n'a voit pu tirer mieux ; il chercha donc à se fortifier par d'autres mesures. Le mareschal de Lorges estoit capitaine des gardes du corps et commandoit tous les ans l'armée d'Allemagne. Il n'avoit qu'un fils unique, enfant, et deux filles, dont l'aisnée venoit d'espouser le duc de Saint-Simon à Pasques 1695, lequel n'avoit que vingt ans. Cette disposition de famille luy fit concevoir le dessein d'estre capitaine des gardes après le mareschal en espousant sa seconde fille, et de s'initier en attendant entre le Roy et luy sur les choses qui regarderoient les opérations et les courriers d'Allemagne. Il brusqua donc ce mariage, en ne demandant rien pour le présent et faisant beaucoup d'avantages à sa femme qui n'avoit que quinze ans et qui esloit jolie et très bien élevée. Ce mariage, qui se fit subitement six semaines après celuy de sa sœur, surprit estrangement tout le monde. Le Roy, qui connoissoit bien l'espoux, dit au mareschal de Lorges dès qu'il luy en parla qu'il ne doutoit pas que M', de Lausun n'eust ses veues pour le faire, mais qu'il luy défendoit bien expressément de luy dire jamais un mot de ses affaires à luy Roy, et luy prédit ce qui arriva : c'est que M', de Lausun n'ayant pu par touttes ses ruses et ses flatteries induire son beau père à aucune confience de celles où il tendoit, se brouilla avec
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luy et défendit à sa femme de parler à son père et à sa mère et de voir personne de sa famille. Cet esclat fut poussé fort loin. Avec un peu de palicncc, il se le seroit espargné. Le mareschal fut à Textrémité pendant la campagne, et vers la fin de rhyver suivant il fut déclaré qu'il ne serviroit plus. A bout de voye de ce costé là, il chercha autre chose. Chamillart estoit parvenu à la plus haute faveur et au ministère le plus estendu. Il avoit encore une fille à marier, et rien à luy donner. Il luy mist dans la teste le fils du mareschal de Lorges qui estant mort sur ces entrefaites, et à l'occasion de sa maladie s'estant un peu rapproché, il s'empara du petit garçon à qui il fit voir les cieux ouverts par ce mariage. Sa mère le fit, et Chamillart qui ne donna et ne procura presque rien, en eut toutle l'obligation hW. de Lausun. C'estoit bien là son compte; mais ce n'en estoit que le commencement. Il se flaltoit d'obtenir en grand par un ministre tout puissant ce qu'il n'avoit pu, en plus resserré, d'un général d'armée, et il le désiroit avec d'autant plus de passion qu'il se voyoit frustré de l'espérance de la charge de capitaine des gardes qui avoit esté donnée au duc d'Harcourt. Lassé de ne se point faire les ouvertures qu'il espéroit, il se tourna à tascher de se servir du désir qu'on avoit de la paix, et de celuy de Chamillart de la faire ail dispetto de Torcy, secrétaire d'Estat des affaires estrangères. Il sçavoit que Chamillart, de concert avec le Roy, Irai toit où il pou voit à l'insceu de l'autre. Lausun voulut s'en mesler, et pour cela fit le malade et s'en alla aux eaux d'Aix-la-Chapelle, dans le dessein d'y faire des connoissances avec des estrangers dont il pust profiter pour ses veues. Les armées estoient en campagne, et à son retour il passa par celle du mareschal de Yilleroy qu'il trouva en présence des ennemis. Il
y séjourna dans l'espérance d'une bataille. On luy en fit les honneurs, il se promena partout ; elles se séparèrent sans rien faire ; le mareschal en fut fort blasmé, et on ne parloit d'autre chose au retour de M', de Lausun. En arrivant à Versailles il alla chez Madame la princesse de Conti saluer Monseigneur qui, malgré son apathie, n'aimoit point le mareschal de Villars, et luy demanda d'abord des nouvelles de cette armée et pourquoy on avoit laissé retirer si paisiblement les ennemis. M^ de Lausun, avec un sourire malin et une modestie affectée, se fit lirer l'un après l'autre qu'il avoit tout veu, et se mit à sa manière en de grands circuits qui ne disoient rien sur ce qui avoit empeschc le mareschal, six jours durant, d'aller aux ennemis en présence. Point de rivières, point de bois, point de ravins entre deux, qu'il avoua l'un après l'autre et ce sembloit avec grande peine, et les gardes avancées à la portée de la carabine et à veue. Pressé enfin et à bout, il dit en béguayant exprès que, pour dire la vérité, il y avoit entre les deux armées une bruyère, mais haute cette bruyère en montrant sa tabatière, haute ouy bien haute à peu près comme cette boiste que je tiens là. On peut juger de l'effet de ce récit et de la plaisanterie qu'il excitta. Il entretint fort M^ Chamillart et à plusieures reprises. 11 avoit fait] grande amitié à Aix-la-Chapelle avec Hompesch, un des principaux généraux des llollandois, et se promettoit beaucoup du commerce d'amitié et de présens qu'il entretint avec luy. Mais Chamillart qui avoit la mesme défense du Roy qu'avoit eue autrefois le mareschal de Lorges, esquivoitles conversations, et ne disoit mot quand il ne les pouvoil esconduire. A la fin, M", de Lausun vit bien qu'il n'y avoit point d'espérance ,à aucune ouverture, et se tourna d'un autre biais. Il voyoit croistre le désir de la
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paix et des négociations sourdement bazardées, et ne pouvant estre admis à rien de gré, il essaya de la force et de faire à Chamiilart une telle frayeur qu'il l'obligeast de luy procurer quelque commission au dehors pour se mettre en asseurance. Il avoit un fils fort jeune qu'il appelloit M'. deCani, ny bien ny mal fait, et d'une figure très ordinaire. M^ de Lausun en fît le jaloux, et comme son appartement avoit le degré commun avec celuy où Chamiilart logeoit avec sa famille, il luy fît sourdement donner des avis qu'il tueroit son fîls, et qu'il esloit assés fou pour cela. Il soutint ces avis de tout ce qui pouvoit en augmenter l'inquiétude, et garnit de plus un passage ouvert de sa chambre et qui se voyoit de tout ce qui entroit chés luy de râteliers de fusils et de pistolets. Rien ne luy rendit. Enfin, voulant pousser son projet à bout, il fit à Marly, au sortir du souper du Roy, une scène qui indigna toute la Cour et qui ne fit qu'augmenter la réputation de sa femme. Madame de Maintenon s'en mesla et luy lava cruellement la teste ; le Roy le fit menacer. Luy, toujours doux et tranquille, ignoroit qu'il eust rien dit ny rien fait. Il s'excusa pourtant sur ce que c'estoit le temps où il avoit esté arresté autrefois par Rochefort, que cela luy rappelloit tous les ans ses malheurs et luy mettoit l'esprit hors de son assiette ordinaire, et il estoit vray que tous les ans il affectoit dans ces temps là un sombre et un extraordinaire qui s'esloignoit souvent du sens rassis, et qu'il fut tous les ans fidèle à cette sorte d'anniversaire. Là finit la scène sur M', de Cani, et désespérant de venir à bout du dessein qu'il s'estoit mis si avant dans la teste, il démeubla peu à peu son arsenal et abandonna cette jalousie, et se borna à se faire craindre et à se réjouir en mesme temps presque toujours aux despends de ceux qu'il ne craignoit point mais
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excitoîent son envie. Tel fut le tour qu'il joua au mareschal de Tessé.
On estoit à Compiègne, à ce camp fameux par la despense qu'il en cousta aux trouppes au sortir de dix années de guerre, où le Roy voulut estonner l'Europe par la magnificence du spectacle qu'il se donna et qui attira les estrangers de tous pais. Le mareschal de Tessé estoit encore brillant de la paix de Savoye et du mariage de Monseigneur le duc de Bourgogne qu'il avoit faits. Il estoit encore colonel général des dragons, et le Roy voyoit ses trouppes les unes après les autres. M', de Lausun, à qui il pesoit toujours de n'estre là que courtisan, demanda à Tessé comment il comptoit de paroistre devant le Roy à la teste des dragons, et sourit avec une douce pitié de ses responscs. Quand il l'eut bien inquiété sur ce que signifioit sa question et son peu de satisfaction de ses responses, il se prit à rire et à luy faire toutte la honle qu'il put d'ignorer un usage distinctif de sa charge. L'autre le crut bonnement parce qu'elle avoit esté créée pour luy, et le pressa de le luy apprendre. M', de Lausun, après l'avoir suffisamment persuadé de l'obligation qu'il luy avoit d'une telle instruction, la luy déclara et luy promit de ne parler à personne de son ignorance ; et celte instruction estoit qu'il estoit essentiel au colonel général des dragons paraissant en reveue devant le Roy à leur teste, d'avoir un chapeau gris. C'estoit la surveille de la reveue; personne depuis plus de quatre ans n'en portoit plus, et le bon estoit que c'estoit le Roy qui les avoit fait passer d'usage parce qu'il s'estoit pris d'aversion, de telle sorte qu'il s'en récrioit toujours quand, une fois en dix ans, il en rencontroit un partny le peuple. Tessé, ravi d'un si important avis, ne fut en peine que d'en recouvrer un, et envoya
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aussytost à Paris en poste. Le chapeau arriva à temps; on remplume, on le pare de coquardes, et Tessé arrive au lever du Roy avec son chapeau gris. M', de Lausun qui le sçavoit et qui sortoit toujours du lever quand les autres y entroient, y demeura et vit Tessé perçant peu à peu pour se faire voir et présentant son chapeau. Le Roy luy parla de la reveue qu'il alloit faire de ses dragons, puis avisant ce chapeau : — Hé ! Tessé, luy dit il, qu'est ce que c'est que ce chapeau? Où diable avés vous pris cela? Tessé piétine, embarrassé et surpris, et tout le monde le regarde. — Mais, dites donc, recharge le Roy, que voulés vous faire de cela? — Mais, Sire, respondit le mareschal, vous nous faites l'honneur de nous voir aujourd'huy. — Hé bien ! dit le Roy, qu'est ce que cela a de commun avec un chapeau gris? — M^ de Lausun, reprit Tessé, qui m'a dit que c'estoit l'usage et la reigle que le colonel général eust ce jour là un chapeau gris. Le Roy moitié impatienté moitié riant, répliqua fort ferme : — Hé ! Lausun s'est mocqué de vous ; envoyés ce chapeau là au général des Prémontrés ! Puis regarde la compagnie, qui se prit à rire tout haut. M^ de Lausun se coula en arrière, ravi du succès de sa malice, et le mareschal aussy de son costé, très .confondu. Les plaisanteries mouchèrent et durèrent; M^ de Lausun rioit plus que pas un, et le mareschal outré n'osa encore se fascher. Il en fit un autre à Marsin, qui venoit d'estre fait mareschal de France et qui estoit lors fort à la mode, ce qui dura un instant. C'estoit un très petit homme, complimenteur et parleur à l'excès et qui, à force de parler à droite et à gauche, parloit souvent pour toutte une compagnie. M', de Lausun le vit descendant le grand degré du Roy à Versailles, dans un moment de beaucoup de monde ; il s'en approche et luy présente res-
pectucusement la main. Marsin estonné se retire, et Tautre toujours la main gantée en avant. Marsin qui ne sçait ce que cela veut dire, la prend et luy dit qu'il estlemaistre de faire ce qu'il luy plaist, et babille toujours descendant, et M', de Lausun cependant pas un mot. A la dernière marche il se récrie, se retire: — Ha! M. le mareschal, luy dit il, je vous demandepardon,jepensoisque vous fussiés une dame, et luy tourne le dos. Mais il fit pis au mareschal de Tallard qui estoit une sorte de personnage et un homme de beaucoup d'esprit et de manège.
On estoit à Marly. Le Roy s'y promenoit fort dans un chariot poussé par quatre porteurs, deux devant et deux derrière. C'estoil avant qu'il eust trouvé l'invention d'un gouvernail qu'il dirigeoit luy mesme,etles quatre porteurs poussoient alors tous quatre par derrière. Un de ces porteurs de devant qui s'appelloit d'Aigremont estoit un grand drosle hardy et point sot qui peu à peu avoit usurpé la licence de se mesler dans la conversation, et à qui quelquefois mesme le Roy adressoit la parole. Cela le rendit familier, et il arriva un jour à IVr. de Lausun de surprendre de l'œil le mareschal de Tallard qui causoit avec d'Aigremont sur le rebord de la terrasse, et qui luy donnoit du tabac dans sa tabatière à l'écart. Il ne dit mot. Le Roy sortit, et luy rentra qui ne le suivoit guères. Les matins entre le lever et la messe, on se tenoit fort dans le salon à causer. Le lendemain, M', de Lausun n'y manqua pas, et attendit que Tallard se trouvast parmy bonne et grande compagnie. II s'approche doucement, et un peu après il demande au Mareschal. Le Mareschal poli à merveilles, luy présente sa tabatière et luy dit qu'il souhaite qu'il le trouve bon. L'autre la repousse du doigt en souriant : « A d'autres, à d'autres, dit il en regardant l'assis-
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tance, c'est là du chasse cousin ». — « Comment? dit le Mareschal, je n'en ay point d'autre ». — « Assés, assés, reprit M', de Lausun, ne vous faites point tant tirerroreille ; donnés moy de vostre bon, de celuy que vous présentastes hier à d'Aigremont » ; se met à rire et fait la pirouette. Qui fut estonné? Ce fut la compagnie, et le Mareschal outré à perdre toutte contenance. Cela courut tout Marly, puis à Paris et ne s'est point oublié, sans que le Mareschal osast se monstrer fasché, tant M^ de Lauzun s'estoit eslabli sur le pied de dire et faire tout ce que bon luy sembloit, et de se faire craindre, quoyque ne tenant à rien.
Le Roy ne laissoit pas d'en avoir quelquefois sa part, depuis qu'il eut perdu toutte espérance. Il venoit de faire M'. Voysin chancelier en luy laissant la charge de secrétaire d'Estat de la guerre. A Marly il alloit au conseil en robe de chancelier; après disner il alloit travailler avec le Roy en manteau court, et les soirs il paroissoit souvent à la promenade du Roy qui le luy ordonnoit, et alors il estoit sans manteau, avec la canne à la main et le cordon bleu en escharpe par dessus, qu'il portoit au col en pointe lorsqu'il estoit en robe ou en manteau, car il avoit un raspé d'officier de l'Ordre. Pour en dire le vray, ces changements d'habits estoient passablement ridicules ; on le trouvoit, mais le Roy s'en amusoit.M^ de Lausun vint faire un tour à Paris où on lui demanda des nouvelles. — Des nouvelles? Il n'y en a point, dit il ; on joue fort à Marly et le Roy habille sa poupée. — Ce mot salé ne tomba pas; mais le Roy l'ignora ou n'en voulut pas faire semblant, et Voysin de mesme, auquel toutefois M^ de Lausun faisoit sa cour.
Il en donna d'une autre à Desmarests, contrôleur général des finances dans le fort de la guerre, qu'il courtîsoit
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aussy beaucoup. Madame Desmarests parloit dans le salon de Marly de l'embarras de son mary et de la peine où il se trouvoit sans cesse, et adressant la parole à M^ de Lausun : c( — En vérité, Mon sieur, luy dit elle, chacun se plaint et on a raison, car on est bien pressé; mais il n'y en a point de plus embarrassé que celuy qui tient la queue de la poisle, n'est-il pas vray? — Pardonnes moy, Madame, luy répondit M', de Lausun en toutte douceur; ce sont ceux qui sont dedans. » Il estoit plein de ces reparties, et ne se les pou- Yoit refuser ; mais il y avoit un seul homme à la Cour qui le lui rendoit pour tout le monde, et qui s'estoit acquis on ne sçait comment un tel ascendant sur luy, qtfil luy disoit tout ce qui luy venoit dans la teste et souvent fort picquant, sans que M^ de Lausun osast luy répondre autrement que par la fuite. Il ne l'appelloit jamais que petit Lausun, proposoit toujours à sa femme de le faire cocu, que c'estoit conscience d'y manquer tant il le méritoit bien, et cela en public et partout. 11 tenoit de luy les propos les plus désagréables, souvent laschoit de luy les pointes les plus fascheuses sur luy devant le Roy, qu'il assaisonnoit de contes assés plaisants, et quelquefois en sa présence sans mesnagement aucun, sans que jamais M', de Lausun ait osé ny se fascher ny le luy rendre. C'estoit le vieux comte de Gramont. La vérité est qu'il avoit conservé un attachement de reconnoissance qui se marquoit en tout pour ce nom là. Le comte de Gramont estoit frère du Mareschal chés qui il avoit débarqué de province et chés qui il avoit commencé sa fortune, et ne l'a jamais oublié avec pas un d'eux, jeunes et vieux, avec un air de déférence et d'attention tout à fait estimables, et ne s'échappoit sur pas un.
Il estoit fort bon parent et vivoit avec M^ et Madame de
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aîmoit fort qu'on vescust ainsi à sa Cour. II obtint entre autres grâces une compagnie de gcnsdarmerie à Castelmoron, son neveu, qui mourut tost après, et l'eut pour son frère, tout jeune encore. Il le voulut présenter et luy donner un habit, dont le neveu fut comblé d'aise. Il le luy envoya tout fait et complet; mais quel habit! À peine eut il esté à la mode il y avoit cinquante ans. Il fallut pourtant l'endosser et courir tout Versailles avec, à la suite de son oncle, et chacun se le monstroit au doigt. Le Roy ne put s'empescher d'en rire, et le jeune homme en fut si honteux, qu'il vuida Paris. Il a depuis eu le détail et le commandement de la gensdarmerie avec réputation, et a eu plus d'un million de M^ de Lausun tant de son vivant qu'après sa mort, et plus de deux autres que M', de Lausun sauva à la Chambre de justice à la famille où il l'avoit marié. Il avoit fait donner à son frère l'évesché de Marseille dans les derniers temps du Roy. Cet évesque fit des prodiges de charité, de piété et de courage à la peste qui ravagea Marseille surtout et une partie de la Provence, au commencement de la Régence. Quand tout fut fini, M', de Lausun demanda une fort grosse abbaye pour son neveu, et il n'estoit personne qui ne le crust digne de beaucoup plus. Outre sa vie tous les jours et à tous les moments prodiguée, il avoit donné sa vaisselle, son Hnge, ses meubles, ses grains, son argent, en un mot tout ce qu'il avoit, et s'estoit engagé pour beaucoup plus. Au lieu de la bonne abbaye, il n'en eut qu'une petitle. M', de Lausun, en allant remercier, dit pour tout compliment à M', le duc d'Orléans : « Monsieur, une autre fois M', de Marseille fera mieux »; et se retira tout de suite, et le compliment fut applaudi. Il luy fit donner après l'évesché de Laon. M', de Marseille le craignoit fort, comme touttes a
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famille, mais il temporisa, et le voyant malade il dilTéra toujours de se démettre de Marseille, et dès que son oncle fut mort il refusa Laon.
M', de Lausun fit un autre trait plaisant qui ne plut guères, à une volée de lieutenants généraux de Cour qui se flattoient bien d'estrc incessamment faits mareschaux de France. On parloit fort d*en faire, et ils se remuoient de façon à n*estre pas oubliés. M', de Lausun le sceut et alla chez M', le duc d'Orléans à qui il dit les bruits d'une promotion, et tout de suittc que s'il faisoit par hazard des mareschaux de France inutiles, il le prioit de se souvenir qu'il y avoit plus de trente ans qu'il estoit le doyen des lieutenants généraux. Cette plaisanterie rendit si ridiculcs les mouvements et la prétention de ces lieutenants généraux de Cour, qu'ils furent exclus et que pour ne les point fâschér, il n'y eut point de mareschaux de France. Mais le rare a esté que cela mesmc qui s'estoit passé sous les yeux de M^ le Duc, fut le tillre sur lequel Broglio fit depuis donner le baston à son père, quand M', le Duc en fit en 1724, comme au plus ancien lieutenant général, mais il n'en avoit jamais servi et n'avoit pas esté à la guerre depuis la défaitte du mareschal de Créquy à Consarbruck, en 1675. Basville son beau frère, intendant de Languedoc avec une autorité du comte de Tolose, l'y obtint longues années après pour commandant et l'y fit faire lieutenant général. Mais il faut terminer ce qui n'est point purement domestique, curieux aussy dans un homme qui l'est tant, par un trait qui va montrer jusqu'où pousse le malheur d'une ambition qu'on n'a jamais retenue.
La comtesse de Poictiers, toutte jeune, venoit de perdre son mary. Sa grand'mère estoit sœur de M', le mareschal deLorge, et M. et Madame de Lausun en avoient pris soin
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comme de leur fille. Elle estoit chés eux dans une jolie maison à Passy, où elle ne pouvoit estre de rien à cause de son estât de vefve. Il devoit y avoir une reveue des gardes du corps tout près d'une des portes du bois de Boulogne. Madame de Lausun imagina d'en amuser Madame de Poictiers. Comme la partie s'arrangeoit pour le lendemain, M', de Lausun entra ; sa femme le luy dit, et continua de raisonner de 1* heure et de ce qui regardoit cette bagatelle. Tout à coup M^ de Lausun entre non pas en colère, mais en rage, dit tout ce que la rage aussy peut vomir, insiste en redoublement de furie sur ce que c'est pour luy que voir sa femme aller à une reveue des gardes du corps, et glace la parole et tout maintien à la compagnie qui n'entendant point quel crime pouvoit renfermer l'amusement d'une reveue, prit cet emportement pour un accès de véritable folie. Aussy pour en dire le vray, ne s'en éloignoit il pas trop. Aussytost après il se retira dans sa chambre. C'estoit tout au soir. Le lendemain matin, M', de Saint-Simon qui avoit esté présent à la scène et qui n'en estoit pas content pour sa belle sœur, alla dans la chambre de M', de Lausun à dessein de luy en dire sa pensée. Il ne luy en donna pas le temps. Si tost qu'il l'aperceut, il courut se jetter à son col en luy criant ce qu'il avoit pu penser de luy la veille, qu'il estoit un fou qui ne devoit plus se monstrer ; et après une longue et pathétique amende honorable, il luy dit qu'il le conjuroit de luy pardonner et d'avoir pitié de luy, et que pour l'obtenir, il alloit luy découvrir sa folie et sa foiblesse qui Tavoient outré la veille et mis si loin de toulte raison. Puis il ajousta qu^il avoit esté capitaine des gardes du corps; que ses malheurs luy avoient fait perdre cette charge; que jamais il n'avoit pu s'en consoler. Qu'il s'esloit dit mil fois à luy mesme tout ce qu'on lay
pou voit dire là dessus et ce que luy mcsme diroit à un autre en pareil estât que luy : son aage ; point d^enfans, impuissance d'exercer cette charge, ses biens, sesentrées, sa Dignité. Qu'il n'avoit rien à souhaiter dans le monde, si près qu'il estoit de sa fin. Que tout tes ces considérations si péremptoires glissoient sur luy comme de l'eau. Qu'il soufTroit comme les damnés à chaque fois qu'il voyoît des gardes ou qu'il en entendoit parler ; que cette playe de sa charge estoit en luy aussy fraische et aussy sensible qu'au jour qu'il l'avoit receue et que s'il estoit à l'aage de trente ans ; et que d'ouïr parler que sa femme iroit à une reveue des gardes qu'il ne commandoit plus, l'avoit transporté d'une rage si violente qu'il en avoit perdu toutte raison. Les larmes accompagnèrent la plus vive éloquence, et larmes de sa folie et de son malheur de n'avoir jamais pu émousser cette ambition que luy mesmc sentoit si insensée et si déplorable. Et voilà l'estat de beaucoup de vieux courlisans. Il aimoit les monuments de ce qu'il avoit esté. Il parut en manteau long, à la mort de Mademoiselle, devant le Roy qui le trouva mauvais, et il changea sa livrée pour en prendre une toutte mortuaire, d'un fond presque noir avec des galons d'argent, puis un bleu foncé et blanc quand l'or et l'argent furent défendus aux livrées; et il se plaisoit à porter quelquefois des habits bleus galonnés d'argent, non pas semblables, mais au plus près qu'il le pouvoit, de ceux d'ordonnance des capitaines des gardes du corps, et toujours beaucoup de singularité en ses habits et en touttes ses manières extresmement polies et nobles au dernier point ; et tout jusqu'aux moindres chez luy sentoit la noblesse, l'esprit, la finesse, la délicatesse, et 1res souvent aussy la malice et la malignité la plus raffinée. On ne finiroit point
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à en rapporter des traits ; mais disons un mot de sa vie domestique.
On peut juger qu'il ne quilloit guères la Cour; mais partout il vivoit avec splendeur. Quoyqu'il eust toujours chez luy partout bonne et nombreuse compagnie, il la laissoit souvent avec sa femme et se retiroit seul dans sa chambre, et de temps en temps paroissoit des moments. La prison l'avoit accoustumé à la solitude, et comme il ruminoil souvent quelque projet, il se plaisoit avec luy mesme, et il passoit plusieures heures quelquefois de suite, et toujours longtemps dans la journée, ou dans son fauteuil ou à genoux appuyé contre le dossier, plongé dans une triste rêverie, car il n estoit guay que par effort et n*aimoit pas mesme que les autres le fussent. Il ne lisoit point et a voit loulte l'ignorance ainsy que tous les soins et les souplesses des courtisans. Il contrefaisoit souvent le malade sans cesser pourtant sa vie ordinaire, ne parloit que tout bas, puis oublioit son extinction de voix et parloit comme un autre, rioit à demy de sa méprise et se remeltoit à la mesme comédie. D'autres fois il se meltoit en robe de chambre et en manteau ordinaire par dessus, avec sa perruque, un bonnet de nuit, et son chapeau sur le tout, avoit tous ses gens, dans sa chambre qui n'osoient souffler mot, et se promenoit des demies heures ains; accoustré devant eux, et leur regardoit jusque dans l'âme; et si aucun d'eux estoit surpris souriant, il estoit chassé sans miséricorde ; et quoyque tout plein de fantaisies, bon maistre et libéral. On peut croire que sa femme eut bien à souffrir avec luy. Il la tenta et tourna de touttes les façons; mais seur enfin de sa vertu, elle n'eut après que des humeurs à en essuyer, et à la fin devint assés la maistresse ; aussy se conduisit elle merveilleusement et avec
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luy et avec le monde. Sa santé fut aussy singulière que tout le reste. II mangeoit de tout sans réserve matin et soir, et beaucoup surtout à disner, et sur la fin de l'entremets du soir quitloit la compagnie, s'alloit coucher et estoit endormi avant qu'on fust sorti de table. Se le voit matin, prenoit du chocolat; et toujours sur les huit heures du matin chez le Roy. L'après disnée mangeoit des fruits dans les saisons, ou des pastisserics qui estoient toujours sur des tables, et beuvoit un coup ou deux de cidre et ne beuvoit jamais assés frais. Jamais incommodé, jamais de remèdes, et un an avant sa mort manioit et dressoit encore des chevaux. II eut pourtant une maladie quelques années avant sa mort. On crut qu elle Temporteroit, et dans son extrémité il fit mil tours de plaisanterie à ses héritiers dans sa chambre. II y fit appeler le duc de la Force à qui il demanda sa bénédiction ; l'autre le crut en rêverie, mais par ses propos suivis il luy monstra bien que non, et finalement le força à la lui donner; puis remerciant affectueusement le curé de Saint-Sulpice de tous ses soins, il luy donna la sienne. II revint en pleine santé et à toulte sa vie ordinaire, et lisoit tout sans lunettes et les plus pe< tittes escritures jusqu'à sa mort. Elle fut aussy singulière que sa vie, et luy vint par où il a voit le plus péché. Ce fut un mal à une dent qui arrachée laissa soupçonner une ulcère qui se tourna bientôt en cancer. Jusqu'alors il avoît joui d'une santé complète, et il avoit quatre vingt dix ans. II fut longtemps sans vouloir s'avouer son mal et son danger, mais enfin il le comprit, et avec un courage et une fermeté en tout soustenue qui l'accompagna jus< qu'à la fin. Deux mois auparavent, se sentant de pis en pis, il sortit de sa maison qui avoit esté Thostel de Créquy, sur le quay, et s*en alla de son pied aux petits Augustins
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dans l'intérieur desquels il s'estoit fait accommoder un très petit logement quelque temps auparavent, et dit qu'il ne vouloit point mourir en spectacle, ny qu'on luy apportast le Saint-Sacrement de la paroisse, ny que son cadavre fust promené par les rues; plus que tout cela, il vouloit éviter de voir personne surtout Madame de Biron fille de Madame de Nogent sa sœur, laquelle estoit morte depuis quelques années. Il ne pouvoit soulTrir Madame de Biron, mais il aimoit assés son mary et leur avoit déjà donné gros en diverses occasions. Madame de Lausun eut permission de l'archevesque d'entrer dans le couvent, et en fit très bien son devoir.
Dès qu'il y fut, il envoya chercher Dillon qui faisoit les affaires du Roy Jacques d'Angletterre et qui estoit un lieutenant général très estimé, et lui remit son collier de la Jarretière et un parfaitement beau George de pierreries que le feu Roy d'Angletterre luy avoit donné, fit un très sage testament et ne voulut plus songer qu'à mourir. Il receut plusieures fois Nostre Seigneur, se faisoit faire beaucoup de bonnes lectures, et par intervalles causoit avec des religieux ou avec une des quatre ou cinq personnes seules de sa famille qui le voyoient comme s'il n'eust pas esté malade, et avoit grand soin de les renvoyer bientost par égard pour eux. Jamais il ne luy cschappa la moindre plainte dans un mal si douloureux et si affreux, et d'une patience et d'une tranquillité, d'une facilité à servir jusqu'alors parfaitement à luy inconnue. 11 dit à Biron, deux jours avant sa mort, les grands biens qu'il luy faisoit par son testament, et luy tesmoigna qu'il en avoit toutte l'obligation à Madame de Lausun dont il luy fit un complet éloge. Il ajousta que pour tous les biens qu'il luy avoit jamais faits, il luy demandoit en grâce, et que comme
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Son oncle et comme testateur il luv défendoit estroitcment d'avoir jamais la moindre affaire, dispute ny difficulté avec Madame de Lausun après sa mort, et de luy faire le moindre embarras, encore moins de peine; mais qu'il luy demandoit et ordonnoit de l'aimer, la respecter et de vivre avec elle avec toutte la reconnoissance qu'il luy devoit, et luy en demanda sa parole, qu'il luy donna. Biron tout attendri rencontra M', de Saint-^imon qui cntroit au couvent comme il en sortoit, et luy raconta tout ce détail qu'il fit encore à d'autres et qui luy fut depuis remis fortement devant les yeux et qu'il ne put désavouer. Cela ne l'empescha pas de se laisser aller à l'avidité de sa femme qui plaida largement Madame de Lausun, et luy fit du pis qu'elle put. M', de Lausun mourut deux jours après ce discours, avec le mesme courage et la mesme fermeté, et fut enterré dans le couvent comme il l'avoit ordonné, dans une simplicité entière. Comme il avoit beaucoup donné à Biron et rien à sa femme, tous ses biens estant des acquêts, il fut soubçonnè d'estre mort aussy courtisan qu'il avoit vescu, et que la faveur de Biron avoit fort contribué à ce grand hé-^ ritage. Si cela fut vray, Biron fut heureux puisqu'il perdit M', le duc d'Orléans le quatorzième jour après.
Avec M^ de Lausun périt sa compagnie des cent gentilshommes de la maison du Roy dits au bec de corbin. C'estoit une très ancienne garde, et peut estre la première que nos Rois eussent de cent gentilshommes qui ne les quit* toient point, et dont l'arme estoit une hache d'armes. Ils estoient commensaux, avec tous les privilèges ; puis il y en eut deux compagnies. D'autres gardes avoient fait tomber celle là en désuétude et en abus, car elle n'existoit que sur le catalogue des capitaines, qui en vendoient touttes les places à gens qui en avoient besoin pour des
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exemptions et des comiuimus et ne paroissoient jamais sinon au sacre et aux grandes cérémonies de TËstat. Ils marchoient devant le Koy et à ses costés, gardoient les prin^ cipaux lieux du chœur pendant le sacre, et leur capitaine qui ce jour là prenoit le baston, marchoit derrière le Roy et y déplaçoit le capitaine des gardes en quartier et celuy de la compagnie escossoise, qui marchoient à ses deux costés. Cela fut encore de la sorte au sacre de Louis XIV. Le mareschal d'Humières avoit vendu la sienne au Charmel, gentilhomme de Champagne que le gros jeu avoit fort avancé à la Cour, et qui avoit tiré des entrées de cette compagnie par la faveur du duc de Créquy premier gentilhomme de la Chambre. Au milieu des agréments de la Cour les plus flatteurs pour luy et du Roy et des courtisans les plus considérables, Dieu le toucha, et tout d'un coup il se retira à Tinstitution des Pères de l'Oratoire et ne s'appliqua plus qu'à la prière et à touites sortes de bonnes œuvres. Le Roy eut peine à le laisser aller et luy demanda s'il ne le verroit plus, et il eut le courage de lui dire que non et que ce seroit sa plus grande pénitence. Plusieures années après, Cavois son amy et grand mareschal des logis de la maison du Roy et fort familier avec luy, l'avertit que le Roy avoit parlé de luy à plusieures reprises et picquè de ce qu'il ne le voyoit point. Ses amis firent ce qu'ils purent pour le persuader de voir le Roy ; il ne le voulut jamais. Le Roy n'en parla plus, mais quelque temps après il supprima sa charge qu'il chcrchoit à vendre, et sur des rapports de jansénisme, il ne tarda pas à l'exiler. La pierre dont il fut attaqué engagea ses amis à demander qu'il pust revenir du Charmcl près Chasteau-Thierry, où il estoit, se faire taillera Paris, sans que le Roy le voulust permettre. Il le fut donc chez luy et en mourut en vray saint, comme
il avoit vescu les quinze dernières années de sa vie et en très dur pénitent. Ce fut sur l'exemple de cette suppression qu'aussytost après la mort de M'.deLausun le Régent supprima sa charge.
Ainsi s'esteignil le duché de Lausun avec la branche de ce nom, trente ans après son érection.
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