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un plus grand théâtre, elle monstra une ambition sans aucunes bornes pour laquelle il n*y eut rien de sacré. Telle elle vescut telle elle mourut, accompagnée et loujours soustenue du plus grand courage dans tous les estais et les espreuves de sa vie, et par là mesme pleine de res« sources. Cruelle ennemie, très bonne, durable et utile amie mesme par la seule amitié, meilleure parente; et se piequa toujours d'im grand attachement pour son premier mary et pour loutte sa famille. Aussy dans sa splendeur fit elle venir en Espagne le fils du frère de ce premier marj qu'elle poussa et qu'elle fit Grand d'Espagne, qui fut son plus grand et plus intime instrument et confident, et qui aussy s'est bien exposé pour elle quoyque resté en Espagne après elle, d'où il est enfin revenu jouir en France de sa fortune Espagnole. C'est le prince de Chalais dont la femme, sœur du duc deMortemart, est dame du palais de la Reine. La duchesse de Bracciano passa plusieures 'années à Rome y tenant une espèce de pctitte Cour. Le domestique n'alla pas toujours bien et luy donna le désir de revoir sa patrie. Elle y fit un voyage assés court, mais suffisant pour luy faire reconnoistre le terrain et la cornparaison pour elle de la France avec l'Italie. Elle y retourna désirée de son mary et encore plus de tout Rome. Elle y passa encore quelques années. Les mesmcs raisons l'engagèrent à revenir en France. Elle les couvrit des mésintelligences entre les deux Cours et fut d'autant mieux receue dans la nostre que son mary donna le premier exemple de renvoyer le collier de l'ordre du Saint-Esprit sans qu'il luy fust redemandé, sans avoir receu aucun sujet de plainte, et de recevoir en sa place celuy de la Toison d'Or. Madame de Bracciano, assise comme les duchesses, ne monstra point d'autre prétention et vivoit
bien plus à Paris qu'à la Cour où Madame de Hainfenon craignoit les grâces de sou esprit et de son corps. C'est encore un problème que de sçavoir si elle brigua ou si elle refusa Testrange place pour elle de dame d'honncui de Madame la duchesse de Chartres, depuis d'Orléans, quand le Roy la maria en février 1692; elle s'en deffcndil fort après. Mais ce qui est asseuré, c'est que soit qu'elle leust briguée et que Madame de Maintenon l'eust trouvé mauvais, soit qu'elle l'eust refusée et que le Roy en fust picqué et Madame de Maintenon bien aise de cultiver son mécontentement pour Tesloigner, c'est qu'elle ne fut plus à la Cour sur le mesme pied que devant, et qu'elle le sentit avec tant d'amertume qu'elle s'en relira peu à peu jusqu à n'y aller presque plus. Elle prit chés elle sa niepce de Royan et une parente plus esloignée qui s*appelIoit Mademoiselle de Cosnac, petitte niepce de l'archevesque d'Aix, qui avoit fait autrefois tant de bruit dans le monde entre feu Madame et Monsieur dont il estoit premier aumosnier dans ce temps là, et qui n'avoit pas moins d'esprit et d'intrigue que Madame de Rracciano. Elle acheva d'élever ces deux héritières chés elle et les maria, Tune au duc de Chastillon comme il a esté dit, Tautre au dernier comte d'Egmont, de cette grande Maison, qui mourut bientost après sans postérité et dont les biens et la grandesse passèrent au comte d'Egmont d'aujourd'huy, qui est Pignatelli, fils de sa sœur et du duc de Bisaccio, lequel s'est establi en France et y a espousé une Duras. Ce mariage par la suitte ne fut pas inutile à la duchesse de Bracciano par les ressources et la hardiesse de l'archevesque d'Aix. Tandis qu'elle couloit le temps à Paris, mal à son aise à la Cour, ses revenus la mettoient à Testroit et
son mary vieillissoit. Touttes ces choses ensemble dont la
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principale estoit son peu d'espérance de se bien racomoder à la Cour, luy firent reprendre le chemin d'Italie. Elle ne fut pas trop bien receue de son mary, en Italien quiavoit rompu avec nostrc Cour. Son frère l'abbé, qu'elle avoil attiré à Rome avec une de ses sœurs qu'elle y avoit cslablic et qui estoit morte depuis, se brouilla aussy avec elle. Elle l'avoit fait faire auditeur de Rotte par le crédit du cardinal d'Estrées, et elle ne trouva pas en luy l'abandon qu'elle exigeoit volontiers. Sa conduitte estoit peu régulière ; elle l'en reprit, elle se persuada de le pouvoir traitter en petit garçon ; il le souffrit longtemps ; à la fin il se révolta, et comme il n'avoit pas moins d'esprit qu'elle, mais d'un esprit entièrement tourné à la plaisanterie, il luy donna des pacquets qui coururent Rome et qui l'outrèrent de façon qu'elle le voulut perdre, et que ne pouvant y réussir, elle luy destacha l'Inquisition sur ses mœurs qui, pour en dire le vray, n'estoient que trop publiques. La frayeur le saisit; il voulut appaiser sa sœur inutilement. Elle poussa sa pointe tant et si bien qu41 se retira à Naples où il demeura longtemps. On peut juger quel éclat ce scandale fit dans Rome. La mort de M^ de Bracciano donna d'autres soins a sa vefve qui n'en avoit point eu d'cnfans, et il estoit mort accablé de debtes, et le besoin qu'elle eut de touttes ses pièces la racomoda avec son frère dont l'affaire se calma et qui revint à Rome à ses fonctions de la Rotte. Madame de Bracciano eut un autre grand démeslé à l'occasion de sa viduité avec un homme qu'elle avait compté jusque là au nombre de ses meilleurs amis. Ce fut le cardinal de Bouillon qui se trouvoit alors h Rome et qui s'offensa de ce qu'elle avoit tendu ses appartements de violet. Il y voulut intéresser le Sacré Collège comme à un droit qui appartcnoil aux Cardinaux
exclusivement, et la duchesse de Bracciano soustenoit que cette distinction estoit commune aux princes du Soglio et à eux et qu'ils Tavoient eue et pratiquée de tout temps. Princes du Soglio, il n'y en a que deux. Ce nom leur vient de leur prérogative exclusive à tout autre d'assister debout sur le trosne du Pape à ses deux costés et le joignant touttes les fois que le Pape y fait fonction; ce privilège qui en entraisne quantité d'autres leur donne sur tous les seigneurs romains presque la mesme prééminence qu'aux cardinaux et un rang unique qui les approche tout à fait du leur. Aussy le droit de la duchesse de Bracciano fui il jugé bon par les cardinaux eux mesmes et Bouillon en eut le démenty en plein, et ne se le sont jamais pardonnes l'un à l!autre.
Le délabrement de biens et sans postérité ny parenté proche, dans lequel le duc de Bracciano estoit mort, en ouvrit la vente à ses créanciers et les moyens à la Duchesse de retirer beaucoup plus que son espingle du jeu. D. Livio Odeschalchi, neveu d'Innocent XI, homme des plus singuliers et des plus avares, et qui avoit beaucoup amassé sous le long pontificat de son oncle sans oser paroistre si riche, vouloit placer son argent et en offrit une prodigieuse somme pour le duché de Bracciano, mais il se roidit à cette estrange condition que la vefve en quitteroit le nom parce qu'il le vouloit prendre. Il fallut y passer. Le marché fut conclu, et c'est ce qui fit prendre à la duchesse de Bracciano celuy de princesse des Ursins sous lequel on en parlera désormais et qu'elle a depuis rendu fameux.
Ses divers passages à Turin l'avoient fait connoistre et goustcr aux deux duchesses de Savoye. Elle y avoit mesme fait d'autres voyages qu'en passant. Elle ne négligeoit rien et cultivoit les choses les moins apparentes de luy eslre
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utiles. M', de Savoye l'avoit goustée aussy et trouvoit bon le commerce reiglé que les deux Duchesses entretenoienl par lettres avec elle.
Le mariage du Roy d'Espagne se traitta assés peu de temps après la mort du duc de Bracciano. Le Roy et M', de Savoye se mirent sur les compliments à qui choisiroit la Camareyra mayor. Uenfalloit une quieust le talent déformer la jeune Princesse, qui n'avoit que treize ans, sans la rebutter par ses manières et le Roy d'Espagne encore moins, qui sceust les amuser el les lier ensemble, surtout qui eust rinclination françoise et dont nostre Cour pust au moins compter sur ses avis, et que pour l'intérieur domestique elle suivroi t ses ordres. Il falloit aussy qu'elle pust estre agréable à la Cour de Turin pour gaigner la Princesse, el avant tout qu*elle ne fust pas désagréable aux Espagnols. Aucune Espagnole ne pouvoit remplir ces veues surtout les principales; une Françoise auroit révolté les Espagnols ; la Cour de Turin proposa la princesse desLrsins, libre de mary et d'affaires et qui seule erabrassoit tout ce qui se pouvoit désirer à cet égard. Madame de Maintenon le trouvoit plus que personne, parce que cela la délivroit d'elle à jamais dans nostre Cour. La chose fut donc bientost reiglée et Madame des Ursins, qui n'estoit plus en estât de soustenir à Rome l'éclat dans lequel elle y avoit toujours vescu, avide de gouverner et telle qu'elle a esté représentée, vit lescieux ouverts, et ne se fît prier ny attendre. Elle joignit la Princesse et la conduisit en Catalogne où, le 2 novembre 1701, le Roy d'Espagne et elle receurent la bénédiction nuptiale à Figuières et passèrent l'hyver à Barcelone. Le huit avril suivant le Roy d'Espagne passa à Naples et fit la campagne en Lombardie, et la Reine d'Espagne s'en alla à Madrid avec le vain tiltre de Régente dont le cardinal Porlocarrero
archevesque de Tolède, qui avec Rivas secrétaire de la dépesche Universelle, peut estre plus connu sous son premier nom d'Ubilla, en eut tous les honneurs et toulte rautorité à la teste d'une Junte qui ne partageoit que le travail avec luy. Madame des Ursins eut le bonheur de trouver en sa Princesse tout ce qu'il falloit pour bien faire profiter ses talents et s'y appliqua toutte entière avec un succès qui surpassa ses espérances. Elle s'eslablit un commerce reiglé avec Madame de Maintenon qui ne pouvoit oublier qu'elle avoit esté mie, qui se l'estoit faitte de Madame la duchesse de Bourgogne et qui s'imagina l'estre de la Reine sa sœur par Madame des Ursins qui n'oublia rien pour le luy bien faire accroire. Elle eut jusqu'en janvier 1703, que le Roy d'Espagne arriva d'Italie, le temps d'arranger ses projets et de reconnoistre son monde ; on en vit bientost les effets. Son ancienne amitié avec le cardinal Porlocarrero avoit paru une convenance de plus pour le choix que l'on fit d'elle, et la raesme raison et raesme redoublée par une liaison intime avec le cardinal d'Estrées le fit regarder comme l'homme le plus propre à à estre le modérateur de cette jeune Cour et le compagnon du cardinal Portocarrero pour le poids des affaires. On craignit cependant que malgré le grand aage la présence de Madame des Ursins ne fist souvenir ces deux princes de rÉglise qu'ils avoient esté rivaux, mais on espéra tout du long temps écoulé depuis et de leurs occupations plus sérieuses, et que si elles pouvoient mettre quelque froideur entre eux deux, Madame des Ursins leur ancienne amie commune, qui avoit de si essentielles obligations à l'un et qui connoissoit que le Roy d'Espagne devoit sa Couronne à l'autre par le testament dont il estoil l'auteur, estoit l'instrument le plus propre à l'empescher et à les tenir bien
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unis. On se Irompa en tout. Ce n'estoit pas son compte; elle vouloit gouverner et ne dépendre de personne. Le cardinal d'Eslrées qui de Rome estoit allé négotier à Venise eut ordre de passer la mer avec le Roy d'Espagne, de raccompagner et de demeurer à Madrid et de s'y faire soulager par l'abbé d'Estrées, son neveu, tous deux ambassadeurs. Le premier soin de la princesse des Ui^ins fut d'unir estroittement le Roy à la Reine, et comme elleTavoit entièrement gaignée, de se mettre en tiers pour les gouverner tous deux. Tout cela ne luy fut pas difficile, de l'humeur dont estoit Philippe V. Elle devint l'âme de tous les deux et entra dans touttes les affaires. Elle avoit si bien persuadé Madame de Maintenon par» ses souplesses qu'elle n'estoit que son instrument auprès de la Reine, et cette Reine se conduisoit en tout si au gré de nostre Cour et si fort au dessus de son aage, que Madame de Maintenon fut ravie de la voir entrer dans les affaires et la princesse des Ursins l'y conduire, comptant par elle gouverner en Espagne avec le mesme pouvoir et par les mesmes artifices qu'elle gouvemoit en France, où elle ne sembloit presque jamais au Roy se mesler de rien, mais luy faisait placer et osier qui bon luy sembloit, faisant faire par les Minisires ce qu'elle vouloit et proposer devant elle, et appuyant comme avec indifférence ce qu'elle vouloit ou ce que le Roy lui proposoit souvent luy mesme, et perdant les Ministres qui sortoient de cette dépendance comme elle fit Louvois et Chamillart. Elle crut donc que la princesse des Ursins ne se conduiroit que par elle, et que seure de cela elle ne pouvoit acquérir trop d'autorité. Ce grand pas fait, la princesse des Ursins se hasla d'en profiter et de travailler à se délivrer de tous ceux qui la pourroienl balancer, et surtout de tenir le Roy et la Reine de si court sans
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qu'ils s'en apperceussent, que rien ne se pust faire sans elle et que par elle. Elle les environna donc dans leur intérieur de personnes le plus à elle qu'elle put, mit dans la leste de la Reine de gouverner, et pour cela de retenir le Roy avec elle le plus continuellement et le plus en particulier qu'elle pourroit, et dans l'esprit du Roy une défiance générale ; et par mil façons elle et la Reine le réduisirent à ne plus bouger d'avec elles sinon pour la chasse, où elle a voit soin qu'il ne fust accompagné que de peu de suitte et de gens dont elle en avoit toujours de scurs. Par ce moyen la pluspart des affaires ^e traittoient devant la Reine et elle, et le peu où elle n'estoit pas luy estoient aussytost rendues par le Roy. L'amitié ancienne des deux cardinaux pour elle souffrit ces commencemens, mais leurs progrès rapides leur ouvrirent bientost les yeux. Ils s'apperceurent qu'ils ne pouvoient rien sans l'attache de la Princesse qui faisoit échouer tout ce qui ne luy avoit pas esté ou proposé ou agréable. Ils eurent d'abord des explications, puis vinrent aux plaintes; après, cela se tourna en brouilleries, enfin en lutte. Le cardinal Portocarrero receut mil dégousts, le cardinal d'Estrées eut les siens. On leur donnoit toujours raison en France, mais on ne les soustenoit en rien dans le destail, et l'avantage qui en demeuroit à Madame des Ursins une avec la Reine qui possédoient le Roy entièrement, luy mit bientost toutte l'Espagne à ses pieds comme la modératrice véritable des grâces, de la faveur et des affaires. La Reine par son esprit, sa douceur et ses manières enchantoit tout le monde; elle avoit sceu s'adapter tous les charmes de sa gouvernante, elle vouloit régner et sentoit bien qu'elle ne le pouvoit que par elle et avec elle. La Princesse qui l'y formoit sans cesse n'avoit pour elle que des douceurs, des louanges et des tendresses; elle
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sentoil bien qu'elle ne pouvoit estre rien que par la Reine, elle déployoit toutles ses grâces avec tout le inonde, tandis qu'elle acénoit ses ongles et quelquefois de rudes coups de patte ou pour punir, ou pour corriger, ou pour écarter ce qui luy esloit utile et tenir toutte la Cour, le Ministère, le militaire distingué dans la crainte de luy déplaire et dans l'espérance de la fortune en se donnant à elle. Les choses ne tardèrent pas d'arriver à un point que le cardinal d'Estrées, perdant toutte pal ience, demanda son congé et revint à la fin de l'année, laissant en sa place l'abbé son neveu dont la Princesse ne fit que se jouer. Tost après elle tourna les journées en sorte que le Roy ne décidoit plus quoy que ce fust que dans un conseil de cabinet en présence de la Reine et presque toujours d'elle, et ce conseil n'estoit jamais qu'entre dix et onze du soir et fort souvent plus tard. Ce manège fit sentir au cardinal Portocarrero qu'on luy donnoit honnestement son congé et il le prit. Ubilla, marquis de Rivas, qui avoit escrit le testament de Charles II, fut chassé sans récompense, et pour Arias, gouverneur du Conseil de Castille, la meilleure teste d'Espagne, qui avoit eu le secret du testament, on s'en défit sur ce qu'estant chevalier de Mallhe il estoit capable de bénéfices. On lui donna donc l'archevesché deSéville, où on le confina, et la nomination au Cardinalat qui depuis sa pro-
motion ne le raprocha point. Après des expéditions si fortes la Princesse demeura maistresse du champ de bataille et mena l'abbé d'Estrées grand train ainsy que toutte l'Espagne. Mais elle en fit aussy par trop. La guerre ouverte entr'elle et l'ambassadeur de France après tant de victoires luy fit croire tout permis. Elle interceptoit ses lettres à la poste de Madrid, et par là pleinement avertie elle dirigeoit mieux sa conduitte. Elle avoit en quaW^
d'escuyer depuis bien des années le fils d'un procureur qui s'appelloit d'Aubigny, un grand homme fait à peindre qu'on avoit prétendu dès les voyages qu'elle avoit faits en France qui luy servoit à plus d'un usage. Quoyqu'ii eust de l'esprit, de la politesse et du sens, il sentoit trop son pouvoir sur sa maistresse, et pour en donner un léger crayon, un jour qu'elle entra dans le fond de son appartement avec Louville et deux Espagnols à qui elle vouloit communiquer quelque chose en secret, d'Aubigny, qui escrivoit sur une table le dos tourné et qui l'entendit la crut seule, et le voilà à s'écrier par les f. et par les b. de quoy diable elle s'avisoit de venir l'importuner et l'interrompre et ne le pas laisser un moment en repos travailler ; et quittant brusquement sa table avisa ceux qui suivoient la Princesse sur ses pas. 11 n'en fut pas trop embarrassé. Louville et les deux autres se regardèrent et sourirent ; la Princesse rougit mais ne se déconcerta point. « Vous voyés, leur dit elle, qu'il n'aime pas à estre interrompu. » Il se retira et eux parlèrent d'affaires comme s'il ne se fust rien passé. Or Madame desUrsins, visitant toujours les lettres de l'abbé d'Estrées, en trouva une au Roy par laquelle entr'autres choses il parloit fortement sur ce d'Aubigny, sur sa conduitte, sur son ascendant mesme en affaires sur sa maistresse, sur Texcès de leur privante, qu'il estoit le seul homme qui couchast au Palais, et qu'on disoit mesme que luy et Madame des Ursins estoient mariés. Ce mot l'outra d'une telle colère qu'elle mit à la marge et de sa main ces trois mots seulement : « Pour mariés non », ferme la lettre et la renvoyé. L'orgueil d'une telle négative etlemespris de l'aveu tacite de tout le reste divertit beaucoup, mais cette preuve de l'ouverture des lettres de l'ambassadeur au Roy le picqua au vif et tant, que Madame de Maintenon n'osa pas y
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contredire. Les Jésuittes n'esloient guères moins fascbésde ce qu'elhe avoit chassé leur fameux Père d'Aubanlon, confesseur du Roy d'Espagne, qui à son gré prenoit trop de crédit, et ne regardoient pas comme un dédomagement qu'on Teust remplacé d'un autre. Ils dédomagèrent l'expulsé en le faisant Assistant de leur Général, où il les senit bien plus solidement en composant comme il fit la trop célèbre Conslitution Unigenitus dont le cardinal Fraboni et luy eurent seuls le secret. Le Roy poussé par tant d'endroits résolut d'oster Madame des Ursins d'Espagne, mais il jugea qu'elle y tenoit trop bien pour s'y commettre tout d'un coup et temporisa. Elle n'en devint que plus hardie et décida de tout à visage découvert. Mais le Roy d'Espagne, sur les avis du Roy son grand père, estant allé à la fin du printemps 1704 comander en personne son armée sur les frontières de Portugal, le Roy jugea que cette conjoncture esloil favorable à l'exécution de son dessein, le Roy, son petit fils, estant esloigné de la Reine sa femme, et luy écrivit si fortement qu'il luy fit envoyer un ordre de la main du Roy d'Espagne de se retirer en France aussytost qu'elle l'auroit receu. Ce fut un coup de foudre pour elle et pour la Reine. Le peu de jours qu'elles demeurèrent ensemble se passa moins en regrets qu'en conseils ensemble teste à teste. Madame des Ursins, bien asseurée d'elle, se soustintparson courage et mit en sa place la duchesse de Monteillano qui ne luy pouvoit porter aucun ombrage en son absence ny luy disputer la charge à son retour qu'elle médita dès l'instant de sa disgrâce. Elle donna tout l'ordre qu'elle put à tout dans cette veûe et se rendit à Rayonne d'où elle devoit aller à Pau; mais elle obtint la permission d'aller à Tolose, en attendant que sans s'approcher plus près elle s'en relonrnast en Italie. Ce n'estoit pas son dessein. Elle
s*huniîlia, elle déploya tout son art à remuer des machines, et touttes ses grâces et son esprit dans ses lettres. Elle avoit deux grandes ressources: Madame de Maintenon, qui croyoit perdre les resnes de TEspagne en Ty perdant, et la Reine d'Espagne qui profita bien des instructions qu'elle luy avoit laissées. Le droit du jeu estoit que le Roy gouvernast son petit fils par luy mesme et son Conseil par le sien, mais cette façon immédiate n'auroit laissé que des ricochets et de l'adresse en partage à Madame de Maintenon pour l'Espagne ; c'est ce qui fit que se croyant le médiat par Madame des Ursins, elle persuada au Roy de gouverner son petit fils par sa femme qui mesla la hauteur, la fureur avec la douceur dans cette occasion avec une mesure sans pareille et sceut par le mesme art faire prendre au Roy son mary les mesmes impressions dès qu'il fut de retour. L'abbé d'Estrées ne put tenir à l'orage ; il pressa luy mesme un rappel dont on voulut tascher d'appaiser la Reine. Louville, gentilhomme de la manche du Roy d'Espagne en France et qui l'avoit suivi, fut longtemps le confident unique de son maistre et l'arbitre des grâces, de la faveur et mesme des affaires. Il teiioit intimement au duc de Beauvilliers et à Torcy, avoit beaucoup d'honneur, de sens, de veues et un esprit propre à tout, et ce qui est fort rare, également solide et divertissant par des saillies inconnues à tout autre et en luy toujours nouvelles. C'estoit un trop dangereux homme dans les deux Cours pour les desseins de Madame des Ursins, et elle s'en estoit défaitte honnestement peu après le départ du cardinal d'Estrées à qui le Roy et nostre Ministère avoient estroittemcnt recomandé d'astre attaché aux deux Cardinaux, dont après la Princesse eut l'art de luy faire un crime. Ainsi l'abbé d'Estrées parti, il n'y avoit plus là de François de capacité et de confience.
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C'est ce que vouloit Madame des Ursins qui de Tolose, gouvernoit TEspagne comme le cardinal Mazzarin avoit gouverné la France de ses deux esloignements. Elle laissa longtemps croire qu'elle n'appelloit pas de son retour en Italie ; puis elle sonda la permission de se venir justifier à la Cour auparavent, en protestant bien que c'estoit pour sa satisfaction et son honneur uniquement qu'elle demandoit cette grâce, sans aucune pensée de retour en Espagne. Cela fut rejette, mais peu à peu on luy permit de demeurer tant qu'elle voudroit à Tolose et à la fin de venir à Paris, mais sans approcher plus près de la Cour. Arrivée là par degrés, elle triompha de bien dire et refusa Paris et tout autre lieu si elle n'estoit admise aux pieds du Roy en ses justifications. Cela dura encore longtemps à ce point, tandis que la Reine d'Espagne, soustenue du Roy son mary, mesloit les instances et les soumissions avec les tempestes, et que Madame de Main tenon fuisoit adroittement valoir son esprit, son bon cœur, son oage, son crédit sur son mary et sur sa Cour, tous les avantages qui s'en pouvoient tirer et qui yj'^e pouroient jamais seulement tenter tandis qu elle demeureroit outrée au point qu'elle l'esloit. Tant de fortes et d'artificieuses batteries réussirent à la fin, et vers la fin de l'esté de 1705, elle eut permission de venir à la Cour. Elle partit et voyagea lentement, disposant cependant touttes ses affaires, et après s'estre reposée quelques jours à Paris, où elle se tint fort renfermée, elle alla à jour nommé disner chez Torcy à Versailles, où il ne fut question de rien, et de là dans le cabinet du Roy où Torcy la conduisit mais sans entrer, et où elle demeura près de trois heures teste à teste. Elle y estoit entrée avec l'air fort asseuré et nullement en personne qui va tascher de se justifier. Elle en sortit radieuse et dès ce moment son
triomphe commença. Les premiers mois, après avoir veu Madame de Maintenon, Monseigneur et Madame la duchesse de Bourgogne en particulier, elle parut peu à la Cour, mais sa maison fut ouverte à ses amis à Paris et on peut croire qu'elle ne manqua pas de gens qui en usurpèrent le nom. Après Fontainebleau, elle fut du voyage de Marly et elle n*en manqua plus, mais peu à Versailles, et sa faveur alla toujours croissant. Il n'estoit pourtant pas encore question de retourner en Espagne, mais on ne parloitplus de Rome, et c'estoit déjà beaucoup. La considération augmentoit, et il ne se passoit point de Marlis, dès la fin de Thyver, qu'elle n'eust des particuliers avec Madame de Maintenon et quelquefois avec le Roy. La cour grossissoit chés elle, et vers le printemps il fut question d'Espagne. Elle se laissa conduire à Madame de Maintenon et ne monstra d'empressement sur rien. Seulement elle commença à parler des lettres qu'elle recevoit de la Reine d'Espagne et mesme du Roy son mary et de celles de Mesdames de Savoye. Elle fit des emplettes pour la Reine, et peu à peu elle en usa comme sa Camareira major en fonction actuelle, autant qu'on y peut estre de Paris et qui n'y estoit qu'en passant. Madame de Maintenon et Madame la duchesse de Bourgogne la virent en pai ticulier de plus en plus, et celle cy en public la dislinguoit avec des attentions infinies. Le Roy ne la voyoit plus en public sans luy parler, et non seulement elle prit du crédit pour elle, mais on luy en crut pour les autres et on luy prodigua les bassesses. Elle en rioit avec ses amis de tous les temps avec qui elle s'ouvroit de beaucoup de choses de nostre Cour, en sçavoit beaucoup et de la première main, et en approuvoit fort peu et à la vérité non sans raison. Les filles du Roy en vinrent à luy faire leur Cour à leur manière, et Madame
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de Maintenon à la consulter sur bien des choses et des gens. Ses anciens amis estoient recherchés et enviés, et on féliciloit les personnes en qui elle monstroit de s'intéresser. L'hyver fut pour elle tout brillant, et le Roy à tous les Marlis ne parut occupé que d'elle. On ne se cacha plus que son retour en Espagne ne fust résolu, elle n'en parloit qu'avec modestie et comme une personne qui voudroit passer sa vie à nostre Cour, mais entraisnée à Madrid par son attachement et sa reconnoissance. Il y eut plusieurs bals à Marly ; les places du service derrière le Roy qui ne se dérangeoient jamais que pour Madame de Maintenon quand elle y venoit une demie heure, par complaisance, le furent également, mais toujours, pour Madame des Ursins à qui le Roy parloit sans cesse, et elle souvent l'agaçGit.Une bagatelle fit un grand effet pour elle, c'est qu'elle parut à ces bals avec un petit chien sous le bras. Outre que cette familiarité estoit extresme, c'est que le Roy, qui aimoit les chiens couchants tenoist toujours les siens à la chaîne, et qu'il haïssoit les petits chiens de femme au point que Madame la duchesse de Bourgogne, de qui il trouvoit tout bon, n'osa jamais en monstrer un en sa vie, ny comme on peut croire, qui que ce fust. On faisoit sa cour jusqu'au petit chien et le Roy mesme le caressoit. Ces riens i raporter semblent méprisables, mais à qui a connu celte Cour, rien ne marque si fortement. Enfin vers la fin de l'hyver ou la micaresme, il fut question de fondre la cloche. Madame de Maintenon, à qui ce prodigieux changement estoit deu, n'estoît plus sans inquiétude d'avoir si bien réussi et de voir le Roy si à son aise avec Madame des Ursins, si content de ses longues et fréquentes conversations particulières, et si attentif à la distinguer en public avec un air ouvert et qui rappelloit qu'il avoit esté galand.
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Elle prcssoit donc le départ, et l'autre en tira avantage. Ce furent encore des manèges infinis, mais elle capitula une réparation éclattante et un avenir certain, et elle obtint tout ce qu'elle demanda qui fut ce qu'elle n'auroit osé imaginer dans un aucun autre temps de sa vie. Un Duché vérifié pour M\ de Noirmouslier son frèrCy marié fort inégalement, qui en avoit esté fort brouillé avec elle, qui estoit aveugle depuis quarante ans et qui n'avoit pas songé à la Cour de tout ce long espace d'années. Le Cardinalat pour l'abbé, son autre frère, qu'elle avoit voulu perdre et fait pourchasser à l'Inquisition, mais qui servirent l'un et l'autre à sa grandeur et à son triomphe. M'. Amelot pour ambassadeur, mais entièrement subordonné à elle. Rentrer dans touttes les affaires d'Estat sans luy rien cacher, et Irouver touttes les dispositions qu'elle feroit en Espagne bonnes, et qu'on n'y enverroit personne de principal ou de confience sans que ce fust de concert avec elle et qu'il ne se conduisist conformément à cela, et de l'argent sur le tout. Ainsy comblée d'honneurs et de gloire, elle acheva son triomphe en France pour aller régner à découvert et sans contradiction ny concurrence en Espagne où en effet elle exerça l'empire le plus absolu et le plus indépendant, et où elle fut receue avec les adorations du Roy et de la Reine qui furent au devant d'elle, et qui le jour mcsme la remirent en possession de sa charge et aussytost après du timon des affaires et de leur Cour, où, à visage découvert, elle fut seule toutte puissante. Nostre Cour luy tint en tout exactement parole, et Amelot, si connu par luy mcsme et par le succès de ses précédentes ambassades, lit là son chef d'œuvre, chargé des finances et du gros des affaires qu'il vint à bout de gouverner avec une dextérité singulière sans s'écarter en rien de sa dépen-
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dance de la Princesse, sans perdre ses bonnes grâces, servant très utilement et s'acquérant le cœur et restime de tous les Espagnols où sa mémoire est encore chère et révérée. Madame des Ursins touttefois ne régna pas en paix. Les suittes de la levée du siège de Barcelone avoient esté terribles. La bataille d'Almama,gaignée25 avril 1707, eut des suittes avantageuses. M^ le duc d'Orléans comanda les armées en Espagne en 1707 et 1708 et fit un tour fort court en France dans l'hyver d'entre deux. Un Prince de ce rang, de cet esprit et frère de la mère de la Reyne d'Espagne estoit une ombre importune à Madame des Ursins qui vouloit et qui estoit accoustumée à disposer de tout absolument et sans concurrence et du militaire comme de tout le reste, et il luy en cousta pour les mesnagements dont elle ne se put dispenser. Le Prince avoit ordre aussy d'en avoir d'infinis pour elle; ainsy les commencements furent beaux. Il n'ignoroit pas l'intérest de gouvernement personnel que Madame de Maintenon se croyoit en l'autorité entière de Madame des Ursins, ce qui asseuroit à celle cy une protection bien supérieure à celle qu'il pouvoit tirer de tout ce qu'il estoit et valloit, et comme il estoit né poli et doux, il mit du sien tout ce qu'il falloit pour estre bien avec elle. Mais en mesme temps il plut trop au Roy, à la Reine, à la Cour, aux trouppes, à la Nation, au gré de la jalouse et défiante Princesse. Elle en sentit tout l'embarras au séjour qu'il fit à Madrid après sa première campagne ; elle eust bien voulu empescher une seconde, mais elle n'y put atteindre, et ce général avoit trop bien fait et se trouvoit trop au dessus de l'ordinaire. Ce qui inquiettoit le plus la Princesse, c'estoit les gens dont il estoit environné, et sa facilité de croire et de dire, l'accès que tout le monde trouvoit auprès de luy et les
ROYAJir. LA TRÉMOILLE-NOIRMOUSTIER. 569
mécoiilcnls de son gouvernement qui s'y adressoienl et qui estoient escoutlés, ef le compte qu'il rendroit d'elle à noslre Cour. Tout se tourna néantmoins d'une manière passable. M^ le duc d'Orléans avoit tout disposé pour ouvrir la campagne de bonne heure et ne fit presque pas de séjour en France. Une rare anecdote ne sera pas déplacée icy. Le Roy désirant éviter noise par ceux de la suittc de son neveu luy demanda qui il comptoit de mener, ef il nomma entr'autres Fontpertuis, qui a depuis fait une si énorme fortune à ce qui n*a esté que trop connu sous le nom de Mississipi, La mère de Fontpertuis, dévole zélée de Port Royal, avoit couru le fameux Arnaud dans ses retraittes. Au nom du fils, le Roy s'écria sur la mère et dit à son neveu qu'il ne vouloit point qu'il menast ce Janséniste. M^ d'Orléans sourit et répondit que s'il n'y avoit que le Jansénisme de Fontpertuis qui lui déplust, ce ne seroit pas un obstacle, et qu'il n'csloit rien moins, et comme il vit que le Roy avoit peine à l'en croire exempt, il l'asseura que Fontperluis l'estoit si peu qu'il ne croyoit pas mesme en Dieu. A l'instant le Roy s'adoucit et répondit gravement que si cela estoit ainsy il pouvoit lo mener, et en effet il le mena. De cette histoire qu'on a sceue dans le temps de M'. d'Orléans mesme, on peut juger à quel point ce Roy religieux s'estoit laissé gasler l'esprit sur ce point jusqu'à ne trouver aucun inconvénient à l'Athéisme en comparaison du Jansénisme. Revenons au duc d'OrléanSi Son retour en Espagne ne luy rit pas. Il trouva ses ordres mal exécutés et la princesse des Ursins en garde contre sa gloire. Reaucoup de plaintes, peu de choses en estât et beaucoup de mauvaises raisons qu'on luy voulut faire passer pour bonnes. Cela le picqua; il écrivit en France d'où on l'exhorla à patienter, et jcelle réponse luy
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