‹ Écrits inédits; (volume 2)Chapitre 11 sur 31 · PREMIERE RACE · texte numérisé non relu

PREMIERE RACE

On ne peut doutter que les premiers successeurs de Pharamond n'ayent plutost esté des capitaines que des Rois véritables, qui à la teste d'un peuple qui ne se pouvoit plus contenir dans ses limites, se répandirent à main armée pour faire des'conquestes. Clovis, qui fut le premier qui donna plus de forme à l'Estat et plus de consistance et de majesté à sa -dignité, fut le premier aussy qui, peut-estre par le christianisme qu'il embrassa, eut un commerce plus reiglé avec ses voisins, et une plus véritable police Estât militaire dans SOU royaumc. Cependant la forme militaire qui luy je^poti'que. avoit douué l'cstre se maintint en le conservant, et le gouvernement demeura militaire. iMais il est important de ne pas confondre ce militaire avec un despotisme que l'Europe n'a reveu, depuis un grand nombre de siècles,

que lorsque le Turc s'est emparé de l'empire de Constantinople; et bien qu'il soit vray que l'autorité du chef de guerre soit despotique sur ses soldats, il ne faut pas croire néantmoius qu'elle soit telle en elle-mesme. La guerre et sa discipline ont leurs loix, et bien que différentes en beaucoup de païs , s'il est vray que cette autorité sur les soldats soit partout entière, il no l'est pas moins que ce n'est que pour l'observation de la discipline mesme, et qu'elle ne va à rien moins qu'à mettre la totalité de l'homme entre les mains du chef dans toute l'eslendue de son caprice. Tout militaire qu'estoit le gouvernement sous les premiers chefs de notre nation, et qu'il continua d'estre depuis, il est certain que ces Rois appelloient aux délibérations importantes les principaux chefs de leurs trouppcs, et qu'outre les affaires militaires qui s'y reigloient, celles du dedans et celles des voisins s'y traittoient aussy.

Dans la suitte les conquestes s'estant multipliées, les Origine des nefs, Francs conquérans de ces païs qui d'eux s'appelèrent du nom de France au lieu de celuy de Gaule, receurent de leurs Rois les terres conquises en divers plus grands ou moindres partages pour leur tenir lieu de paye, selon leurs plus grands ou moindres emplois. Ils les eurent d'abord à vie, et vers le commencement du déclin de la première Race presque tous en propriété. Ceux qui eurent les plus grandes portions les divisèrent entre des Francs moindres qu'eux, et les uns et les autres sous les mesmes conditions ; c'est-àdire, les uns d'entretenir des trouppes à leurs dépends, de les mener sous eux à la guerre lorsqu'il plaisoit au Roy, et de luy estre fidèles, les autres d'en user de mesme envers ceux qui leur avoient partagé des terres de leur portion: et et de la noblesse c'est ce qui forma la seigneurie et le vasselage. Ceux qui

avoicnt rcceii leurs portions des Rois s'appellèrcnt bientosl leiidi et fidèles , de la fidélité qu'ils avoient vouée et dont ils avoient contracté l'obligation en recevant ces fiefs ; et les plus considérables d'entre eux, ducs et comtes, lorsqu'ils commandoient aux provinces. Ceux qui tenoienl leurs fiefs de ces premiers seigneurs furent aussy leurs feudataircs, et des uns et des autres tous originaires Francs et tous conquérans des Gaules sous ces Rois, est venue ce que nous appelions la Noblesse, qui longtemps avant ce nom, n'estoit connue que sous le nom générique de miles, c'est-à-dire soldats, hommes de guerre, qui seul les distingua longtemps du peuple, c'est-à-dire des naturels Gaulois soumis et sul)jugués par eux dont ils devinrent serfs, c'est-à-dire comme leurs esclaves qui cultivoient leurs terres et servoient à tous leurs travaux et à tous leurs besoins. Dans la suitte ne pouvant vacquer à la culture de tant de terres, ils en donnèrent, non en fief, c'est-à-dire non aux conditions des fiefs, quiestoient le serment de fidélité et de service à la guerre, mais à cens et à rente à ce peuple qui par là commença, de serf à devenir propriétaire, moyennant des tributs auxquels ils se soumettoient envers leurs seigneurs en recevant d'eux des portions de terre en propriété ; et de là sont venus les différents droits des terres et les différentes sortes de Tiers-estat du rcvcnus. Dc cctte façou ce peuple serf et originaire des Gaules, se partagea naturellement en deux sortes : l'une demeurée dans la servitude, sans aucune propriété: l'autre, propriétaire de quelques héritages à condition de certains tributs. Ces deux sortes de gens font ensemble ce qui s'est appelle depuis le tiers-estat, et se pouvoit distinguer lors comme encore aujourd'huy, entre bourgeoisie et menu })eiiple; d'autant que ces baillettes en

propriété commencèrent par les habitans des meilleures villes, et ne s'estendirent que bien plus lard aux habitans de la campagne, soit que ceux-là en fussent aussy gratifiés, soit que ceux des villes partageassent leur séjour entre leurs biens des champs, qui se sont toujours appelles rotures pour les distinguer des fiefs , et leur séjour ordinaire.

L'Église faisant aussy ses pacifiques conquestes à l'appuy Église de fi ance. des armes et de la puissance des Francs, les prélats reçurent aussy des biens de la libéralité des Rois et des seigneurs. Leurs fiefs se formèrent, et de là les commencements de ces grands bénéfices aussy nobles par l'estendue et la beauté de leurs fiefs et de leurs mouvances que par l'opulence de leurs revenus; ce qui, joint au respect de leur sacerdoce, les éleva au premier rang des royaumes, et s'estendit des évesques aux abbés lesquels ne furent considérés dans le corps de l'Estat qu'à raison de leurs grands fiefs et des vassaux qui leur estoient soumis, c'est-à-dire comme les autres comtes et grands seigneurs, mais relevés en outre d'un caractère que la religion rend vénérable, et dont le respect devint ensuite estrangement abusif par l'adresse et l'ambition des ecclésiastiques, secondées de la simplicité et de l'ignorance des séculiers.

Il a fallu expliquer tout de suite l'origine de ces trois i-iadia conventa sortes d'hommes qui primordialement ont composé le champs- "e- Mai s. corps de la monarchie françoise, et la composent encore, avant que de parler plus à fond des assemblées que faisoient les Rois, dont on n'a touché qu'un mot en passant. Ces assemblées se tenoient tous les ans au mois de mars, sous la première race. Chaque seigneur venoit Raisonnement

lire de ces

avec ses vassaux et ses trouppes au lieu marqué par le assemblées. Roy, et les prélats ne s'en dispensoient pas plus que les

autres. Là, deux chambres estoient disposées, l'une pour les évesques et abbés, l'autre pour les comtes. Tout proche, dans un grand espace découvert, estoit la foule militaire, et le Roy sur une espèce de tribunal attendoit la réponse que délibéroient séparément les deux chambres sur ce qu'il leur avoit envoyé proposer. Lorsque tout estoit d'accord, le Roy déclaroit les résolutions prises sur les matières qui avoient esté agitées, et aussytost après toute la foule militaire approuvoit ou pour mieux dire, se soumcttoit à ce qui avoit esté résolu et marquoit son obéissance par des cris confus et redoublés de vicat. Rien de si court que la description de ces assemblées, mais rien pourtant de si clair à travers les voiles de l'antiquité. Il n'est écrit nulle part que ces Rois eussent une puissance absolue, ny d'autre part qu'ils ne l'eussent pas; et ce point capital se trouve exposé à une controverse qui ne trouve de juge que dans ce que présente à un esprit équitable le récit nu de ces sortes d'assemblées, qui ne manquoient point tous les ans et qui s'appellèrent placïta. L'examen de ce récit offre d'abord un Roy qui tout militaire qu'il est, ne fait rien de considérable sans l'avis de ses chefs devenus Grands de son j'oyaume par l'inféodation reçue des Rois, et faite par eux de diverses portions de leurs terres ; un Roy qui préside à tout, mais qui attend au milieu de sa pompe la résolution des deux chambres, et qui semble ne pas vouloir contraindre la liberté des suffrages par sa présence. On voit des seigneurs qui délibèrent sur ce que le Roy leur fait proposer, qui agitent les matières entre eux, qui les j-ésolvent et qui mandent leurs avis au Roy lequel attend que cet avis soit uniforme et réduit de façon qu il plaise à tous, d'où on tire l'élimologie de ce nom de placita

donné à ces assemblées. Ensuitte c'est à luy, comme au chef et au conducteur de tous, au Roy de la monarchie, à déclarer ce qui a esté résolu ; il le fait, il le prononce, et la foule assemblée dans le lieu découvert y applaudit par des cris de vivat; et de là, tous marchoient d'ordre à quelque expédition militaire. Si les Rois n'avoient pas eu besoin du concours des grands de l'Estat pour les choses importantes qu'ils vouloient faire, ils n'auroient pas eu besoin aussy de les assembler tous les ans. Il estoit plus court, plus simple, moins onéreux, de prendre conseil de quelques bonnes testes choisies qui se seroient également rouvées parmi les Grands et parmi les moindres, de résoudre les affaires par leurs avis, mais en vertu de l'autorité royale toute seule ; de les expédier ensuitte sous le scel royal sans nul autre, et d'en ordonner l'exécution. Par là, nulle affaire civile n'eust mérité ces assemblées; le gouvernement émané d'un seul se fust estendu à tous; chaque grand feudataire eust su comment se conduire sur reigle et les ordonnances émanées du trosne qui seul €ust pourveu à tout indépendamment d'euv. Pour les affaires militaires, elles eussent esté reiglées à peu près de mesme, sinon que les Rois eussent pu s'en conseiller à ceux des grands vassaux qu'ils auroient voulu principalement y employer, sans demander avis à tous jusqu'aux grands vassaux ecclésiastiques ; et de cette sorte le secret et la promptitude eussent esté plus en la main du Roy, et plus favorables au succès de ce qui se devoit faire.

Que si on objecte que cecy n'est qu'un raisonnement, la réponse sera facile, puisqu'on ne peut qu'employer ce secours pour découvrir ce que les écrits ne marquent point, et qu'on en est réduit à tirer des lumières sur ce qu'on cherche du ramas qu'on fait des circonstances des choses

ccrittcs et des conjectures qui sautent aux yeux. Il n'est personne, qui ne connoisse les hommes et surtout quelle est la jalousie du pouvoir souverain, qui comprenne que des Rois se soient soumis tant qu'a duré leur race sur le trosne, à faire tous les ans ces sortes d'assemblées, s'ils avoient pu décider de tout indépendamment d'elles. Alors comme aujourd'huy, le droit de disposer en maistre n'esloit partagé que lorsqu'il ne pouvoit estre retenu tout entier, L'establissement de la monarchie par les conquestes estoit de main en main trop récente pour que les principaux conquérans, chefs des trouppes sous les Rois, et depuis grands de leur royaume par les inféodations des grandes terres, eussent oublié la part qu'ils avoient à la formation du nouvel empire et du nouvel empereur des François. De chefs, devenus propriétaires, et de stipendiés eux-mesmes, mis à la teste des nombreux vassaux qu'ils s'estoient faits lorsque la manière de paye fut changée en terres, il n'est pas à croire que les Rois, qui du temps qu'ils n'estoient que chefs des trouppes n'avoient pu se passer d'eux, pussent en cet accroissement s'en passer mieux, ny que conséquemment ils n'eussent besoin de leur concours pour les choses importantes qu'ils vouloient faire, tant civiles que militaires. Ces réflexions courtes et si susceptibles d'estre estendues ne peuvent aisément passer pour des raisonnements en l'air; elles résultent des choses mesmes et de la source de ces choses, et conduisent tout esprit libre de passion à connoistre que les placita conventa estoient des assemblées convoquées par le Roy au lieu que bon luy sembloit, mais sans lesquelles il ne pouvoit rien faire d'important ; que la communication des affaires aux évesques et abbés, d'une part, comme grands feudataires, et aux comtes, de

l'autre, n'estoit donc pas seulement par honneur ou pour sçavoir leurs pensées, mais bien pour obtenir leur consentement et leur concours sans lequel les provinces où ils commandoient et les vassaux qui servoient sous eux. c'est-à-dire l'argent, les provisions et les trouppes eussent esté mal fournis, et les censiers et serfs de chacun peu obéissants aux rescrits, comme il se vit sur le déclin de cette première race sous les Rois fainéants et leurs maires du palais.

Mais ce n'est pas assez d'avoir monstre que dans ce premier temps le concours des Grands avec le Roy estoit indispensable pour former les décrets des affaires importantes, et que par conséquent en eux unis avec le Roy résidoit la puissance législative et constitutive, et non dans le Roy tout seul, si on ne fait voir en mesme temps qu'elle ne résidoit en nuls autres. En effet, que conclure de la multitude assemblée qui applauclissoit à la voix du Roy publiant ce qui avoit esté résolu, sinon que ces cris n'estoient que des signes d'obéissance et de fidélité. Cette multitude n'estoit composée que de gens d'Église , et c'est en passant ce qui monstre que les prélats n'estoient consultés qu'en qualité de grands vassaux et qu'ils ne faisoient aucun corps dans TEstat par leur ordre ecclésiastiqur-, ny de censiers ou bourgeois, ny de serfs ou peuple ; Tune et l'autre sorte, gens gaulois d'origine qui ont depuis formé le tiers estât, et qui ne faisoient alors aucun corps dans lEstat non plus que les ecclésiastiques. Cette multitude estoit toute composée de Francs, c'est-à-dire de nobles et de gens de guerre, chose alors sinonime, lesquels estoient tout l'Estat avec leurs seigneurs, dont ils estoient feudataires et en outre toutte la force de l'Estat par leur forme de service de guerre. La

simple inspection de la chose fait voir l'impossibilité qu'une telle multitude assemblée exprès en lieu découvert pour en contenir davantage, et qui de là et du temps de ces assemblées a esté nommé Champ de Mars, l'impossibilité, dis-je, que celte multitude pust entendre ce qui estoit publié par le Roy, encore moins concevoir à l'instant tout ce dont il s'agissoit, pourquoy, et comment. De cela il est évident que se tenant pour représentés et pour consultés, pour persuadés en la personne de leurs seigneurs en qui résidoit, comme il vient d'estre monstre, la puissance législative et constitutive avec le Roy tant pour eux-mesmes que pour leurs vassaux, par cela qu'ils estoient leurs seigneurs, il n'estoit plus question, lorsque les seigneurs estoient d'accord pour leur réponse avec le Roy, que de déclarer à la multitude ce qui venoit d'estre fait, arresté et décerné par le Roy et leurs seigneurs, afin qu'il fust notoire que telle estoit la chose, à quoy aussytost cette mesme multitude acquiesçoit en obéissant par voye d'acclamation, sans sçavoir ce que c'estoit ; marque évidente qu'en elle ne résidoit nul pouvoir, qui tout entier estoit entre les mains des seigneurs unis avec le Roy, puisque s'il y en eust eu quelque partie en cette multitude, elle l'eust exercé par un examen comme les seigneurs, et enfin par d'autres marques que cette acclamation qui ne sent que la fidélité et l'obéissance jointes à un abandon aux choses statuées sans elle, et qu'elle ne peut ouïr ny entendre, moins encore concevoir par cette seule publication.

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