II
Dix ans après, e'est-à-dire en 1641, sur une accusation de deux hermittes de Yendosme, il offrit de venir se justifier. Mais il s'en garda bien, et passa en Angleterre où estoit pour lors la Reyne-Môre. Son procès luy fut fait par le Parlement tenu pour ce au château de Saint-Germain, mais le jugement sursis à l'instante prière du cardinal de Richelieu, après la mort duquel il revint en France.
Aux commencements de la régence d'Anne d'Autriche, il eut le tiltre de grand maistre des mers, pour dédomagement du gouvernement de Bretagne, par traitté du 9 aoust 1643.
Presque en mesme temps, le duc de Beaufort son second fils ayant esté mis à Vincennes pour complot contre l'Estat, il reçoit à Anet tous les mécontents qui s'y voulurent réfugier, lesquels furent tous pris. Luy-mesme ne se croyant pas en seureté, sortit une troisième fois du Royaume, et passa à Genève, à Florence et à Venise, où il estoit encore en 1648 lorsque le duc de Beaufort se sauva de Vincennes.
Revenu dans la suitte, il fut fait en may 1650 grand maistre chef et surintendant général de la navigation et commerce de France, et en cette qualité commanda la flotte en 1655 et hattit celle d'Espagne. Il avoit représenté l'année précédente le duc de Normandie au sacre du feu Roy, et mourut en 1665 à soixante-onze ans, ayant passé les dernières années de sa vie en tranquilité. Ses enfans. De SOU mariage avec Françoise de Lorraine Mercœur, morte en 1669 à soixante dix-sept ans, il eut deux fils et une fille nommée Elisabeth qui du duc de Nemours frère aisné de celuy dont la vefve est morte il n'y a pas longtemps, eut deux filles et point de garçons. L'aisnée de ces filles est Madame Royale, et l'autre est morte Rcyne de
Portgual, après avoir répudié et fait déposer son premier mari, frère aisné de celiiy dont il y a postérité et de cette Reyne.
L'aisné des deux fils du duc de Vendosme suivit son lo cardinal de
Vendosme
père et ne fit rien de luy-mesme. Il est mort cardinal, et a et ses enfans.
laissé de la nièce du cardinal Mazarini deux fils dont il
n'est pas nécessaire de parler. L'un vit encore engagé
dans les vœux de Malte, et fertile en prétentions comme
en éclypses. L'autre est mort en Espagne sans postérité de
sa glorieuse alliance, dont feu M. le Prince n'avoit jamais
voulu entendre parler. Les faits aussy asseurés que peu
croyables de la campagne de Lille sont trop récents pour
qu'on en ait oublié les suittcs, qui obligèrent le duc de A'en-
dosme à sortir de France après avoir esté comme exclus
de la cour. Ces deux frères se retrouveront à l'occasion
des enfans naturels du feu Roy; remontons à leur oncle.
Le duc de Beaufort, second fils de César duc de Yen- Le duc de Beau-
, fort. Ses
dosme 1 accompagna en quelques unes de ses retraittes, conspirations. et entra dans la plus étroitte confiance d'Anne d'Autriche dans les premiers mois de sa régence. Mais l'abus qu'il en fit aussy tost au préjudice de l'Esfat qu'il voulut brouiller, le fit mettre au bois de Vincennes le 1" septembre 1645, d'où il eut le bonheur de se sauver le dernier may 1648. Il se mit après à la teste de la Fronde, c'est-à-dire de ce qui estoit le plus opposé au Gouvernement et qui força le feu Roy et la Reyne sa mère de sortir de Paris en pleine nuit la veille des Rois, et de fuir de cette ville où les révoltés s'estoient rendus les plus forts. Le duc de Beaufort y dominoit les halles et le petit peuple, et se rendit chef de ce parti sous le nom de général de l'armée du Parlement contre le Roy. Ces temps sont trop près des nostres et trop connus pour s'y estendre davantage. Il suf-
fît de dire que M. le prince de Conti s'estant uni aux mécontents, donna de la jalousie au duc de Beaufort qui ne s'accommodoit pas aisément d'un Prince du sang au dessus de luy, et qui poussé de motifs semblables tua en duel pendant ces troubles le duc de Nemours son beaufrère. Il rechercha un accomodement avec la cour qu'il rompit ensuitte, et demeura dans la révolte jusqu'à la fin de tous ces mouvemens où chacun eut les yeux ouverts à ses avantages, et on le contenta de la survivance de l'admirauté. 11 fit quelques expéditions à la teste des flottes, et fut enfin tué en Candie en 1669 sans avoir esté marié.
Alex. Grand- L'ordrc de la postérité de César de Vendosme a fait
Prieur Irére d6
César. Ses laisscF derrière son frère Alexandre, né aussy de la belle conspira ions. Q^jjpjgjjg ^^ ^ggg et légitimé en 1599. Il fut engagé dans l'ordre de Malte par des vœux, et fait grand prieur de France. Il passa cinq années à Malte et fut ambassadeur d'obédience de Louis XIII à Rome. A son retour il entra dans les mouvements causés par Marie de Médicis, se retira de la cour vers le mois de juin 1620, et se saisit aisément de la ville et du château de Caen dont il estoit gouverneur, dont le Roy mesme fut obligé de faire le siège en personne. Ce mesme grand prieur attaqua le quartier des cavaliers du Roy près du Mans, et il fut repoussé. Complice ensuitte avec César son frère de l'affaire de Chalais, il fut arresté avec luy le 15 juin à Blois, conduit à Amboise puis à Vincennes, où il mourut le 8 février 1629. On dit qu'on avança sa mort. Les relations du temps portent que ce grand prieur estoit très habile et très redouttable, et qu'il possédoit Monsieur qu'il détournoit du mariage de Mademoiselle de Montpensier mère de feu Mademoiselle, pour laquelle le rang des petits fils de France a esté establi.
Gaston Henry, né d'Henry IV et de la marquise de Ver- Le duc de ver-
1 neuU. Cons-
neuil en 1601, est celuy que sa mère, d'Entragues son piration en sa
faveur.
grand-père, et le comte d'Auvergne, frère utérin de sa mère, voulurent élever à la couronne par le meurtre du Roy et du Dauphin, crime pour lequel le comte d'Auvergne et d'Entragues furent condamnés à mort par la grande Chambre du Parlement de Paris. Gaston destiné à Testât ecclésiastique, eut beaucoup de bénéfices et porta la plus grande partie de sa vie le nom de M. de Metz, parce que suivant l'abus du temps il possédoit cet évesché en commande. H ne fut duc et pair qu'en 1665, le premier des quatorze de cette promotion, receu avec les autres et comme les autres au lit de justice à son rang d'ancienneté sans en en avoir jamais eu ny prétendue d'autre. Aussy sa vie n'est-elle tachée d'aucune félonnie. H fut ambassadeur en Angleterre en 1665 et gouverneur de Languedoc en 1666. L'année suivante il quitta ses bénéfices pour espouser Charlotte, seconde fille du chancelier Séguier, vefve du duc de Sully dont il n'a point eu de postérité. 11 alloit ordinairement au Parlement avec le duc de Sully son beaufils, duquel il estoit précédé. Il mourut en 1682. Sa vefve a joui depuis des honneurs de Princesse du sang, dont il eust esté bien estonné, s'il fust revenu au monde, d'avoir fait une telle fortune après sa mort.
Antoine, né en 1607 d'Henry IV et de Jacqueline de Bueil Le comte de comtesse de Moret, fut légitimé en 1608 et pourveu depuis conspirations. de bénéfices. Il s'engagea dans les projets de M. de Montmorency, et fut tué le 1" septembre 1632 à la journée de Castclnaudari sans avoir été marié et portant le nom de comte de Moret.
Tels ont esté les bastards des Rois, reconnus, légitimés Récapitulation. €t élevés par eux, jusqu'au feu Roy exclusivement. Ces
Rois sont donc François I", Henry II, Charles IX et Henry IV. Leurs légitimés, Henry grand-prieur de France, d'Henry II; Charles, aussy grand prieur de France, mort duc d'Angoulesme, de Charles IX, qui a eu un fils mort sans postérité ; et des divers amours d'Henry IV, César duc de Vendosme qui a laissé deux fils, et l'aisné de ces fils deux autres qui n'en ont point eu, Alexandre de Vendosme grand prieur de France, Gaston Henry, mort duc de Verneuil sans postérité, et Antoine comte de Moret mort sans alliance. De ces six légitimés, quatre ont esté destinés en naissant aux vœux ou à l'Église, et un par son père à lui succéder, en espousant sa mère, ce qui causa l'élévation où il le mit d'abord pour le porter à cette grandeur, et le consoler après de n'avoir pu l'y faire monter. C'est le seul dont le rang ait esté establi au dessus des rangs du Royaume, et bien que ce rang ait esté anéanti presque en naissant par la mort d'Henry, IV, on voit celuy qui en a joui le plus signalé dans la révolte, mis trois fois en prison, trois fois sorti du Royaume, et ses enfans suivre ses traces. Aucun de ces six légitimés n'a manqué aux troubles de l'Estat, et deux y sont morts, Fun à Vincennes, l'autre à Castelnaudari ; et si M. de Verneuil est l'unique qui soit demeuré fidèle et soumis, c'est aussy celuy qui n'a point eu de part au rang et aux prétentions de son frère M. de Vendosme, mais dont il ne faut pas oublier que la mère et l'oncle bastard de Charles IX le voulurent élever sur letrosne, par le meurtre d'Henry IV et du Dauphin.
Celte courte récapitulation démonstre d'une manière bien précise l'extresme danger de l'élévation des bastards ; que ce danger a esté si redoutté par les Rois mesmes qui les ont reconnus, que les premiers ont par eux esté engagés dans des vœux ou dans l'estat ecclésiastique; que
l'ambition de ces légitimés a esté sans bornes et sans frein; que l'objet principal de cette ambilion a esté de s'approcher, puis de s'égaler aux Princes du sang par une distinction comme eux de rang par naissance ; enfin, que ces dispositions sont continuellement creues et augmentées en eux, et nous verrons dans la suilte qu'elles les ont poussés à tout entreprendre. A l'égard des bastardes légitimées, il ne s'agit que de voir le progrès de leurs établissemens. La sœur de François I", femme d'un financier. La fille d'Henry II, femme en premières nopces d'Horace Farnèse, puis du mareschal de Montmorency malgré luy et par touttes sortes de violences, morle sans postérité. Deux filles d'Henry IV, mariées aux ducs d'Elbœuf et de la Yaletfe;les autres abbesses. Voilà les gradations. Celles que nous voyons ont pris un autre essor, dont le danger sera remarqué en son lieu. Mais pour ne rien oublier icy, il faut ajouster les alliances que les fils naturels des Rois ont prises. Il n'y en a eu que trois de mariés : le fils de Charles IX à une fille du conestable François de Montmorency, sœur de Mme la Princesse et de la duchesse de Ventadour, en secondes nopces à Mlle de Nargonne, sœur d'un de ses pages. Son fils cspousa une la Guiche Saint-Géran dont point de postérité masculine. César duc de Vendosme espousa, par force majeure déployée toutte entière, une Lorraine héritière de Mercœur. Son fils une Mancini, niepce du cardinal Mazarini, et son petit-fils une princesse du sang qu'il ne put jamais obtenir du vivant de feu M. le Prince, dont point de postérité. M. de Verneuil enfin, une fille du chancelier Séguier dont il n'a point eu d'enfans. Voilà leurs alliances. M. le chevalier de Vendosme est le reste de toutte cette première bastardise reconnue. Passons à une autre dont l'origine et les succès sont également
énormes. On taschera de Iraittcr cette fascheiise matière avec tout le respect deu à la mémoire d'un grand Roy et aux alliances auxquelles il a élevé toutte sa race illégitime; on fera aussy tout le possible pour garder envers leurs personnes touttes sortes de mesnagemens. Louis XIV. Louis XIV a eu différentes amours , et n'a reconnu
'^"'^deuis" d'enfans que de Mlle de la Yalière qu'il fit duchesse de '"°bàstards.^^^ Vaujours, ct qui est morte Carmélite, et de la marquise de Montespan. La première estoit tille d'honneur de Madame, première femme de feu Monsieur, et n'a jamais esté mariée. L'autre estoit fille du marquis de Mortemart qui fut fait duc et pair en 1665, et avoit espousé le marquis de Montespan dont elle avoit déjà eu un fils, qui est le duc d'Antin d'aujourd'huy. La passion du Roy l'enleva à son mari qui ayant voulu user de ses droits, fut mis à la Bastille et confiné après longtemps en exil sans avoir pu estre gaigné par les honneurs et les biens, comme on en a veu depuis d'autres moins difficiles ; tellement que pour donner le tabouret à Madame de Montespan dont le mari ne voulut jamais rien recevoir du Roy, il fallut la faire surintendante de la maison de la Reine après que les fascheuses affaires de la comtesse de Soissons l'eurent obligée à se retirer en Flandres, et feindre que cette charge donnoit le tabouret, qui luy est demeuré toutte sa vie.
On ne peut s'empescher de remarquer que le Roy estoit marié à la Reine vivante, et feu Monseigneur né, et que Mme de Montespan estoit aussy mariée au marquis de Montespan vivant, dont elle avoit le marquis d'Antin; que M. de Montespan voulut ravoir sa femme qui se réfugia chés Mme de Montausier dans le palais mesme du Roy, à laquelle M. de Montespan chanta de telles pouilles qu'elle en mourut imbécille; que cet amour enfin fut un rapt
violemment fait et violemment souslenu, et que les fruits qui en sont sortis, le sont d'un double adultère. Qu'il n'y avoit eu jusque là point d'exemple pareil, et beaucoup moins de légitimation d'enfans nés de ce genre de crime ; que si l'adultère et le rapt, chacun à part, sont au rang des crimes énormes que les loix divines et celles des hommes punissent de mort comme l'homicide, qu'est-ce de leur union ensemble, jointe à un autre adultère, qui fait d'un triple crime l'origine des enfans qui en sont sortis. et d'un triple crime chacun à part digne de mort. Nous l'avons dit de l'adultère et c'est un fait certain; il s'en trouve icy deux, et si le rapt d'une fille soumet au mesme supplice, encor plus le rapt d'une femme à son mari pour en abuser publiquement durant une longue suitte d'années, et en tirer une race entière. Telle est l'origine des enfans du Roy et de Mme deMontespan. Si elle est horrible, si elle est inouïe, c'est sa nature qui la rend telle et la nécessité qui force à l'expliquer. Il ne s'agit que de ceux-là, n'estant point venu de postérité des enfans de Mlle de la Valière.
Avant que d'enfoncer la matière plus avant et qu'on ait perdu de veue la fortune et les alliances des précédents bastards, il faut exposer celles des enfans illégitimes du feu Roy. En les rapprochant ainsy les uns des autres la comparaison en sera plus aisée.
Du feu Roy et de Mlle de la Valière sont venus un fils et Duc de verman-
dois.
une hlle qui ont receu le nom de Bourbon. Le fils appelé duc de Vermandois mourut à la première fleur de son aage estant déjà admirai de France. La fille eut l'honneur Prince de conti. d'espouser M. le prince de Conti aisné de sa branche, infiniment mieux mariée que les filles d'Henry IV, mais avec un si grand establissement pourveue pourtant au dessous des filles de Mme de Montespan.
De cette maistresse est sorti un nombreux essaim et que le Roy leur père a sceu pourvoir d'aisles bien fortes , sans compter ce qui n'a pu venir à maturité par la mort de ce monarque, trois fils et trois filles, qui tous ontreceu le nom de Bourbon dans leur légitimation et n'ont porté que des noms de fils de France, puisque ce sont des noms de provinces et de villes du Royaume, qu'ils n'ont jamais possédées.
Duc du Maine L'aisué dcs fils cst couuu SOUS le nom de duc du Maine pair de France , précédant tous les autres, et très distingué d'eux, élevé peu à peu par usage soustenu de l'autorité du Roy au rang extérieur de Prince du sang, et enfin par sa volonté enregistrée en tous les Parlements et en celuy de Paris en présence des Princes du sang et des pairs à Testât et qualité de princes du sang et à l'habilité à la couronne, à tiltre de sa naissance, tant pour luy que pour sa postérité à l'infini qui consistoit déjà en deux fils. Luy et ses fils pourveus de plus des gouvernements de Languedoc et de Guyenne, des charges de grand-maistre de l'artillerie et de colonnel général des Suisses et Grisons, de plusieurs régiments et des cinq brigades des carabiniers de France. Non seulement M. du Maine eut l'honneur d'espouser une Princesse du sang, mais celuy encore de choisir parmi les filles de feu M. le Prince, et le bonheur de rencontrer une espouse qui a tout oublié et tout entrepris pour la grandeur de son mari et de ses enfans, fondée sur sa naissance , au préjudice de la sienne propre et de tous les Princes du sang.
Comte du Vexin. Le sccoud né disgracié de la nature et mort très jeune comblé déjà de bénéfices, s'appeloit comte du Vexin.
Comte de Toiose. Le troisième, dont le mérite fait regretter l'origine, a esté associé à toutes les grandeurs de son frère. Il fut pourveu très jeune de la charge d'admiral à la mort de son
autre frère, et il l'a esté presque aussy jeune du gouvernement de Guyenne que le feu duc de Chaulnes fut depuis forcé d'accepter au lieu de celuy de Bretagne, qui convenoit autant bien à un admirai, qu'il estoit desfendu par la politique d'unir ces deux morceaux sur la mesme teste. Dès leur enfance ces deux frères furent chevaliers du St- Esprit. Le comte de Tolose a esté depuis quelques années pourveu de la charge de grand veneur, dont le duc de la Rochefoucauld ne se défit pas plus volontiers que le duc de Chaulnes n'avoit échangé son gouvernement. Ce comte est encore sans alliance. G'estoit le goust du feu Roy pour eux. Il luy est mesme échappé plus d'une fois que ce n'estoit pas à ces espèces là à se marier. C'estoient ses termes. Sa complaisance l'y fit consentir pour M. du iMaine , et ce fut à ces nopces où la vefve du duc de Verneuil fut mise en possession des honneurs de Princesse du sang.
Yoilà pour les fils, assés passablement establis, tandis que MM. les deux Princes de Conti n'avoient ny gouvernement ny charges, bien que l'aisné fust gendre du Roy, et ils sont morts sans en avoir jamais eu ; et tandis encore que M. le duc de Chartres n'en avoit point, et n'en a point eu, bien que par le mariage que nous allons voir, le premier gouvernement luy fust déjà promis lors de l'échange de celuy de Bretagne , dont Monsieur ne put retenir ses plaintes d'autant plus justes, que luy-mesme vouloit bien n'en point avoir. Passons aux filles.
L'une des trois est morte jeune et sans alliance.
Des deux autres l'aisnée appelléc Mlle de Tours eut Duchesse de l'honneur d'espouser le fils unique de feu M. le Prince, qui en cette considération obtint pour luy la survivance de son gouvernement de Bourgogne et de Bresse et de sa charge de grand maistre de la maison du Roy. Il fit
une double alliance avec les cnlans de Mme de Montespan. Cela ne le mit pas à couvert de quelques dégousts de cour qui portoient sur son rang. M. le duc son fils comme gendre du Roy cntroit à des heures où M. le Prince attendoit à la porte avec tout le reste de la cour. Cela se répétoit tous les soirs, et il n'y a personne qui ait vécu à la cour avant sa mort qui n'en ait été témoin. Mais bien plus ; il y avoit des lieux où les Princesses du sang n'avoient pas droit d'estre suivies de leurs dames d'honneur, et Marly en estoit un. Celles des filles du Roy y furent Dégoiist des admises de plein sault. M. le Prince espéra que la dame u sang. (j'jiQj^fjgyp^ (jg i\{j^g ]^ Princesse pourrait jouir du mesme
honneur ou plustost que la belle-mère ne pourroit pas avoir moins de rang et d'avantage que la belle-fille, toutes deux femmes du père et du fils, Princes du sang de rang égal entre eux ; néantmoins il n'y put arriver. Le Roy répondit persôvcramment que ce qu'il faisoit pour ses filles estoit de grâce non de droit, et que cette grâce il ne la vouloit pas estendre au delà de ses filles. La ressource fut que Mme la Princesse et Mme la princesse de Conti sa fille s'abstinrent de Marly pour ne pas au moins essuyer cette différence, et n'y ont jamais couché depuis ny esté qu'en des occasions très singulières et momentanées : ce qui devint bien plus forcé depuis le mariage de Mme du Maine dont la dame d'honneur toujours à Marly aggrava bien plus ce dégoust.
Duchesse de La dernière fille enfin de Mme de Montespan, appellée ^ îéanl '^' Mlle de Blois, n'a rien perdu à estre la cadette, puisqu'elle a eu cet extresme honneur d'espouser le propre et seul neveu du Roy jouissant du rang de petit-fils de France, et dont les distinctions furent augmentées à la mort de Monsieur en considération de ce mariage. C'est la première de
ce rang qui ait eu un chevalier d'honneur et une dame d'atour. Enfin M. le duc d'Orléans son espoux se trouve aujourd'huy Régent du Royaume et n'y voit personne entre le Roy et luy. Qu'il y a loin d'un tel Prince au financier mari de la sœur légitimée et reconneue de François P""! Quelle carrière ont remplie les bastards des Rois depuis ce Monarque mort en 1547. Et quelle comparaison de celle qui leur reste jusqu'à la couronne, dont le feu Roy les a laissés en si beau chemin.
Pour le mieux voir il faut comparer les légitimations des enfans de Louis XIV avec celles des enfans de ses prédécesseurs ; en suivre les clauses et les progrés, et les conduire de cette sortie du néant par tous les degrés divers qui les ont enfin eslablis au niveau parfait des Princes du sang, qui les leur ont associés à l'habilité à la couronne, et qui les ont mis en un estât qu'il est d'autant plus nécessaire de se représenter, qu'il effraye de près et qu'il paroist de loin inconcevable.
On passera tout d'un coup aux légitimations des enfans Légitimations
(Jpg Hac—
naturels d'Henry IV pour abréger une matière qui de- tards d'iienryiv. mande quelque estendue, et ne luy donner que la nécessaire. Ce temps est plus rapproché du nostre, et de cette manière on ne traittera que de ce qui est sorti par des maislresses, de la branche actuellement régnante.
La légitimation de César fils de Gabrielle d'Estrées est du 1" janvier 1595. On ne peut aussy bien rendre l'embarras de son préambule qu'il est sensible en le lisant. Le nom de la mère est exprimé aussy tost après, et il semble que ces lettres cherchent à s'excuser elles-mesmes par Testât libre de cette mère sur lequel elles appuyent beaucoup. C'est ce qui mérite d'autant plus d'estre remarqué, que la mesme affectation se trouve dans toutes les autres légitima-
tions des enfans naturels d'Henry IV. Ensuitte ces lettres s'estendent sur le malheur de la condition de cet enfant qui par le deffaut de sa naissance est non seulement exclus de la couronne, mais le seroit encore de tous autres biens, charges, honneurs et dignités, s'il n'estoit pourveu à le relever de cette incapacité, et en tirent une raison telle quelle pour rendre cette légitimation moins odieuse. Il s'agissoit néantmoins d'un fils que le Roy son père avoit pris la résolution d'élever à la couronne en espousant sa mère; mais il n'en estoit pas moins livré par estât au néant, et le premier des pas à faire avant tout autre estoit de l'en tirer et de le constituer dans Testât commun des hommes. C'est toujours par où il faut nécessairement commencer, La suitte oblige à remarquer icy que ces lettres ne portent pas un mot des honneurs et rangs appartenants à fils légitimés des Rois '■. L'idée qu'il leur en appartient à cause de leur naissance n'estoit pas encore tombée dans l'esprit ny des Rois leurs pères, ny mesme de leurs flatteurs. Non seulement cette clause ne se trouve point dans la légitimation de César, mais elle n'est dans aucune de celles de tous les autres enfans d'Henry IV. On ne peut donc pas se retrancher sur ce que la destination tacite de César à la couronne fit négliger une clause dont il n'auroit pas besoin. Henry IV qui ne pensa jamais à espouser la comtesse de Moret, ny par conséquent à élever le fils qu'il en eut sur le trosne, n'eust pas manqué au moins à faire insérer dans sa légitimation une clause si nécessaire et si importante, s'il eust esté vray que les bastards des Rois eussent eu droit d'avoir des honneurs et des rangs en cette qualité. Mais elle estoit trop odieuse ;
1. Voir un extrait de ces lettres de légitimation à la fin du volume.
tout l'effort de la tendresse des Rois pour leurs fils légitimés, n'alloit qu'à leur donner l'estre civil, et à les élever après en richesses, en charges et en dignités qui les distinguassent ; les termes de la légitimation de César sont exprès là-dessus, et sont soustenus pour ce raisonnement par touttes les autres légitimations antérieures et par celles de tous les autres bastards d'Henry IV, enfin par la conduitte des Rois si longtemps sans usage d'en reconnoistre, et si persévérants quand ils les ont reconnus à les engager par des vœux ou dans Testât ecclésiastique. Il est donc vray que jusqu'à Henry IV inclusivement aucun Roy, aucun corps, aucun particulier n'a connu cV honneurs nij de rang appartenants à fils légitimés des Rois.
Alexandre, fils aussy de Gabrielle d'Estrées, eut en février 1599 des lettres de légitimation touttes pareilles à celles de César son frère. Les unes et les autres furent enregistrées un mois après avoir esté données.
Celles de février 1603 enregistrées le mesme mois pour le fils de la marquise de Verneuil sont entièrement semblables. Elles ajoutent seulement une clause plus favorable en ce qu'elles luy donnent un surnom qui est de Foix, et le tiltre de marquis de Verneuil.
Le fils d'Henry IV et de la comtesse de Moret fut légitimé en février 1608 sur le modèle de César. Ses lettres de légitimation enregistrées le mesme mois appuyent encore plus fortement sur Testât libre de sa mère, et font quelques dispositions de biens qui ne regardent point ce dont il s'agit icy.
Les légitimations des filles de ce Monarque sont semblables à ce qu'on vient de rapporter.
Que de différence on va voir dans la naissance, dans les légitimations et dans la grandeur des bastards qui ont
m MÉMOIRE
suivi. Tout en est si dissemblable, qu'on est tenté de croire ou que les premiers sortoient de particuliers, ou beaucoup mieux qu'on se trouve dans un autre païs et sous des loix et des mœurs entièrement différentes. Plus l'abysme de l'origine de ceux que nous allons voir est profond, plus il est hors d'exemple, plus ceux qui en sont sortis ont esté comblés de gloire, et d'une gloire si nouvelle et si démesurée qu'il semble que les ténèbres de leur naissance en soyent devenues la seule mesure. Le parallèle de deux aussy grands Rois que Henry IV et Louis XIV passeroit nos forces et n'est point de nostre sujet ; mais il en est infiniment de faire remarquer que le dernier est le petitfils de l'autre. Monarque à filtre successif du mesme Royaume, sans interversion de mœurs ny de loix entre deux, et portant l'un et l'autre la mesme qualité de Roy très chrestien ; ajousteroit-on, liés tous deux par Louis XIII fils de l'un et père de l'autre, si célèbre par ses grandes actions, par sa piété, par sa chasteté, par sa justice ; on ne peut assés appuyer sur la parité des temps, des mœurs, des loix, sur le mesme et si prochain lignage direct, sur l'identité de la couronne de ces deux Princes. Leur unique différence consiste en la conqueste effective que fit Henry IV du Royaume qui lui estoit acquis de droit, et que la succession paisible a passé de luy, par le Roy son fils, à Louis XIY. Si les conquérants imposent des changements de loix, ou de nouvelles loix aux peuples qu'ils ont soumis à filtre et par droit de conqueste, Henry IV en a eu l'occasion dont il n'a pas voulu user contre son propre patrimoine, et l'a heureusement ostée à ses successeurs. Tout ce que nous allons voir ne demande pas un moindre préambule. On a déjà averti [qu'on] ne parlera point des enfans du feu Roy et de Mme la Va-
lière qui estoit fille, et dont il ne reste que Mme la princesse de Conti.
Louis XIV ayant plusieurs en fans de Mme de Montespan, vaincu comme les grands hommes par les charmes de sa maistresse, se laissa aller à les vouloir légitimer. On n'a pu éviter de faire voir de quelle manière il les avoit eus, et Testât inouï de leur naissance. C'est ce qui fit l'embarras de ce Prince dans sa complaisance pour sa maistresse, et sa tendresse pour leurs enfans. Un prince orné d'ailleurs d'aussy grandes vertus ne porloit pas sans peine le scandale de sa vie ; il en sentoit sans doutte encore plus à l'immortaliser. Rien ne couste tant à une belle àme que les premiers pas contre l'ordre et les loix de Dieu et des hommes, et si la tyranie de l'amour entraisna la sienne aux volontés de Mme de Montespan il en sentit touttes les difficultés, et eut horreur de les applanir luy-mesrae. Heureux s'il eust pu estre arresté dès ce premier pas, et si la facilité de franchir ce qui n'avoit jamais esté imaginé ne luy eust pas ouvert une large porte à forcer tout, de barrière en barrière, qui s'ouvrant touttes devant luy, l'ont séduit par degrés en ne se présentant à luy que l'une après l'autre: facilité dis-je, qui l'a accoustumé par l'usage à ce qu'il n'eust jamais pensé qui pust tomber dans l'esprit de personne, et qui enfin à l'ombre de son autorité, a porté les choses jusqu'où elles sont parvenues sous nos yeux, sans cesser mesme à ce terme d'estre encore en chemin.
Depuis Jupiter et Minerve on n'avoit point ouï parler Difficultés
* ^ '^ ^ légitima
de la ^itimation
d'aucun enfant qui n'eust point de mère, et comme on des bastards de
, . . Louis XIV.
vouloit du réel on ne pouvoit se fonder sur les fables. La loy si sainte et jusque-là si inaltérable, fîlius est quem nuptiœ demonstrant , empeschoit d'autre part que les
cnfans de Mme de Montespan pussent estre réputés à d'autres qu'à son mari plein de vie et de santé, et qui n'est mort qu'en 1702. D'ailleurs, nul exemple de légitimation sans nommer le père et la mère de l'enfant. Ce fut pourtant ce dernier expédient auquel nécessairement il fallut avoir recours. Mais comme le rapt actuel, violent et public rendoit la naissance de ces doubles adultérins beaucoup plus criminelle et plus honteuse, le feu Roy ne voulut pas en essayer la planche, et il se trouva moyen de la tenter pour un autre. Il ne restoit plus personne de la maison de Longueville que la dernière duchesse de Nemours vefve sans enfans, et son frère, prestre, dont l'esprit n'estoit pas sain. Leur commun frère avoit esté tué au passage du Rhin sans alliance, et avoit laissé un bastard. Ce fut de ce bastard qu'on s'avisa de se servir. Mme de Longueville sœur du grand Condé, mère du père de ce bastard, laquelle n'avoit plus ny mari ny enfans que ce prestre, fut solicitée de reconnoistre ce bastard comme estant de son fils et d'en demander la légitimation sans faire exprimer le nom de la mère dans les lettres. Il ne s'agissoit que d'éprouver si elles pourroient passer de la sorte pour en tirer exemple, mais fort peu au reste de ce qu'il en résulteroit par rapport au bastard mesme. Exemplum in anima vili. Mme de Longueville eut cette complaisance qu'elle ne pouvoit deviner qui deviendroit si funeste à sa maison et à tout le Royaume ; et en effet comment prévoir des suittes si monstrueuses sans le don de lire clairement dans l'avenir? Elle obtint donc du Roy pour ce bastard le modèle des lettres de légitimation des siens ; on fit sous son nom vers le Parlement touttes les démarches nécessaires. Le procureur général du Ilarlay qui avoit esté l'auteur de ce conseil dont il a contribué à la pluspart des grandes suittes
estant premier président, en applanit les difficultés. Le Roy s'expliqua aux principaux de la Compagnie avec autorité, mais sous le voile de protéger le désir de Mme de Longueville, et le Parlement enregistra cette estrange nouveauté en septembre 1672. Tout ce qui pouvoit convenir aux bastards du Roy sans le découvrir fut fait comme en essay dans ces lettres, c'est-à-dire qu'obmettant entièrement la mère, on y obmit aussy ce qui pouvoit toucher en faveur de l'enfant, surtout de déplorer sa condition qui l'excluoit de touttes choses s'il n'y estoit pourveu par la légitimation, comme on l'avoit soigneusement inséré dans touttes celles des enfans d'Henry IV. Celuy-cy n'en jouit pas longtemps, ayant esté tué à la fleur de son aage au siège de Philipsbourg. 11 s'appeloit le chevalier de Longueville.
Ce grand pas fait, Madame de Montespan ne songea plus Leur léguimaqu'à en profiter, et le procureur général à faire sa cour par un endroit si sensible. Néantmoins il fallut laisser écouler du temps pour réussir avec plus de certitude, et il se passa plus d'une année à prendre toutes les mesures nécessaires à ne pas manquer ce grand succès. Au mois de décembre 1675 les lettres de légitimation furent expédiées en faveur des trois premiers enfans, et en mesme temps enregistrées. On n'avoit tant différé après l'exemple d'autruy, que pour ne rien faire qu'à coup seur. Ces lettres ne portent rien de Pestât de ces enfans qui excite à y pourvoir par ce remède. Elles les nomment d'abord tout court par leur nom de baplesme, et ne font aucune mention de mère. Les motifs sont uniquement causés de la tendresse du Roy pour eux, de sa volonté, terme jusqu'alors inouï dans de pareils instrumens ; du besoin d'asseurer leur estât sans rien dire de ce qu'il est par sa nature, et sans ce remède ; eniin. de la grandeur de leur >-aissa>ge,
et de Vespérance que leur mérile y répondra. Ensuite ces lettres les appellent duc du Maine, comte du Vexin, et Mademoiselle de Nantes , c'est Mme la Duchesse, et donnent pour motifs à ces noms, Vautorité du Roij et sa jmissance. Puis elles ajoustent une clause expresse et inouie portant : et jouir nosdits enfai^s naturels de tous et
SEMBLABLES DROITS, FACULTÉS ET PRIVILÈGES DONT LES E>"FANS NATU- RELS ET LÉGITIMÉS DES RoiS NOS PRÉDÉCESSEURS ONT ACC0USTD5IÉ DE JOUIR ET USER DANS NOSTRE RoYAL^IE.
En janvier 1680, lettres enregistrées en mesme temps qui leur donnent faculté de succession réciproque, et qui leur accordent le nom de Bourbon. Pour motifs, autorité et tendresse.
L'année suivante, en novembre, lettres de légitimation pour les deux derniers enfans de Madame de Montespan, aussytost après enregistrées, portant les mesmes clauses et les mesmes motifs précédents, y ajoustant celuy de r exemple des trois premiers enfans. Ces lettres leur donnent aussy faculté de succession réciproque entr'eux et les susdits, et leur accordent le nom de Bourbon. D'autres lettres subséquentes, par lesquelles le fils est appelé comte de Tolose, et la fille Mademoiselle de Blois qui est Madame la duchesse d'Orléans d'aujourd'huy.
Comparaison des Un moment de réflection sur la différence de ces légiti-
légitimalions . • j * i< i » > j i
desbastardspré- matious Qc touttcs Ics preccdcntes.
averofues-ci. ^cs premiers, bastards venus d'une fille : ceux-cy d'une femme ravie à son mari.
Les premiers légitimés sur d'autres exemples ; ceux-cy uniques en leur espèce pour le rapt de leur mère, pour la duplicité de l'adultère qui les a fait naistre, pour estre légitimés sur un exemple seul et fait exprès du chevalier de Longueville, avec cette disparité pourtant que la mère de
ce chevalier est demeurée inconnue, qu'on ne sçait point qu'elle fust mariée lorsqu'elle l'a eu, beaucoup moins qu'elle eust été ravie à son mari réclamant de touttes ses forces, comme M. de Montespan.
Les premiers qui ont une mère, ont une naissance reconnue et une parenté maternelle; ceux-cy sont sans mère, conséquemment des enfans trouvés à Testât desquels Dieu et les hommes opposent les loix les plus authentiques et jusque là les plus entières, que la nature rejette, que toutte famille repousse, et qui ne percent un néant si appesanti sur eux, que par une toutte puissance qui force tout, qui viole tout, qui opère ce qui n'a jamais esté dans la possibilité des choses avant elle, et qui néantmoins ne peut en faire que les enfans de M. de Montespan s'il y a une mère, ou des monstres s'il n'y a qu'un père, puisque ce père pour puissant qu'il soit ne les peut seul mettre au monde. Telle est la vérité en soy et Testât réel et effectif de ces enfans, presque autant différents des premiers bastards, que ces bastards sortis d'une fille le sont des enfans issus des mariages légitimes.
Cependant les légitimations des premiers bastards portent la honte sur le front par l'embarras du préambule et l'excuse dans l'énoncé, en appuyant si fort sur la liberté de la mère et sur ce qu'elle n'est point mariée.
Les légitimations de ceux-cy ne présentent ny embarras, ny excuse, ny mère dont le ravissement à son mari est en spectacle à toutte l'Europe.
Celles des premiers s'appuyent sur le malheur de ces enfans exclus de tout estât, biens etc., s'il n'y est pourveu en les rendant capables de biens, honneurs, charges et dignités.
Celles des seconds apportent pour tout motif tendresse, volonté, autorité, puissance, nécessité.
Celles des premiers demeurent renfermées dans les bornes susdites, et monstrent par leur tissu que le concesseur croit y avoir beaucoup fait.
Celles des seconds donnent pour un des motifs une grandeur de naissance qui devant Dieu et devant les hommes est triplement abominable, et un deffaut de naissance tel qu'il asservit ces enfans sous le poids du néant, leur oste toutte existence et scelle leur séparation d'avec le reste des hommes d'un sceau tellement sacré parmi eux, qu'il n'a jamais esté rompu avant Louis XIV, non pas mesme par les nations barbares et payennes. Elles font plus : elles supposent ce qui ne fut jamais, ce qui n'a jamais esté prétendu jusque là, et qui n'a jamais pu estre, par la pompeuse clause transcritte cy-dessus : et jouir nosdits enfants naturels, etc.
Les lettres en faveur des premiers leur accordent un nom, au moins au fds de la marquise de Yerneuil, et une appellation : le nom est de Foix, maison alliée et fondue dans la maison régnante, l'appellation est marquis de Yerneuil, filtre et terre ordinaire dont sa mère et luy après avoient la propriété. MM. de Yendosme ont porté de mesme le nom d'une maison esteinte, et entrée avec la terre de son nom dans la maison d'Henry lY. Le comte de Moret le nom de la terre de sa mère. Les Princes du sang ne portent de noms que des terres qui leur appartiennent, ou qui ayant appartenu à leurs pères qui les ont illustrés en les portantj ont continué à les prendre, et ont par là honoré ceux à qui elles sont passées.
Les lettres en faveur des seconds leur accordent de plein sault le nom de Bourbon de la maison régnante, et une
appellation de province du Royaume, ou de ville principale appartenantes à la couronne, qui est un tiltre de fils de France, avec pour tout motif d'une disposition si surprenante et SI hors de reigle et d'exemple, tendresse et volonté. Quels fondemens jettes tant pour la concession que pour le motif! Et en effet, qui pourra demesler des personnages ainsy travestis ? Louis de Bourbon, Prince de Condé, et César de Vendosme ne sçauroient estre confondus, non plus qu'Armand de Bourbon Prince de Conti, avec Henry de Foix duc de Verneuil, ou Aiîtoine comte de Moret. Mais qui distinguera Louis duc de Bourbon, d'avec Louis Auguste de Bourbon duc du Maine, et Armand de Bourbon Prince de Conti, de Louis Alexandre de Bourbon comte de Tolose? Que si au nom pareil on ajouste les dignités, les charges et les gouvernemens, peut-on ne s'y pas méprendre, ou plustostnepas prendre les Princes du sang pour les cadets des autres? Mais disons plus, c'est trop peu d'en paroistre les cadets, la simple énonciation imprime un respect pour le nom de Bourbon joint au tiltre d'une province, qui ne peut estre le mesme pour le mcsme nom joint à celuy d'une simple terre. Les Princes du sang demeureront tels dans l'idée des hommes, mais quiconque s'en tiendra ou se laissera surprendre à l'idée commune qui se présente naturellement à l'esprit, ne sçauroit prendre les fils légitimés du feu Roy que pour des fils de France.
Et qu'on ne pense pas que ce soit peu de chose dans un païs où l'habitude usurpe tant de force, et où le son des mots et l'usage prend tant d'empire, Égaux de nom et de rang aux Princes du sang, supérieurs à eux en tiltres, en charges, en gouvernemens, si longtemps encore supérieurs en privances, en cresdit et en autorité, meslés avec eux et
avec les plus grands d'entr'eux par les liens les plus intimes, portés enfin comme eux au trosne et en chemin d'y parvenir avant eux, ce sont des considérations qui trouveront leur place dans le cours de ce Mémoire, et qui sont terribles aux Princes du sang et à l'Estat, mais dont il ne faut pas prévenir le temps, ni interrompre la suitte de ce
Telle fut la sortie du néant, et l'association des doubles adultérins du feu Roy avec le reste des hommes ; c'est-àdire, tel fut le* triomphe de l'amour foulant aux pieds toultes les loix divines et humaines, en attribuant une existence à ce qui ne fut jamais capable d'en recevoir, et en l'élevant tout à coup à des tiltres et au plus glorieux de tous les noms. Telle est la différence d'origine et de légitimation des bastards du feu Roy, de l'origine et de la légitimation des bastards de tous ses prédécesseurs. Nous allons voir aussy la différence de leur fortune. Si les premiers si médiocres en comparaison dos seconds, ont néantmoins paru si redoutables, et esté eu effet si remuants et si dangereux, plaise à Dieu et à la sagesse des Princes du sang, pour y joindre les causes secondes, que la mesine mesure de péril ne se trouve pas en ceux-cy par dessus celle des autres, à proportion que la mesure de grandeur que nous voyons, surpasse celle que nous lisons des premiers.
Peu à peu ces enfans sortis de l'obscurité de la rue des Tournelles, avec Mme Scarron leur gouvernante si célèbre depuis sous le nom de Mme de Maintenon, et devenus l'amusement du Roy chés Mme de Montespan par leur beauté et par leurs grâces, receurent les establisseuiens dont ils sont aujourd'huy en possession, usurpèrent le rang extérieur, à la Cour, des Princes du sang et furent
élevés à l'honneur de leur alliance. Le Roy leur père n'auroit peut-estre jamais songé à les porter si haut, si le fier refus du Prince d'Orange à qui Mme la Princesse de Conti fut proposée et qui répondit que les Princes d'Orange estoient accoustumés à espouser les filles légitimes des Rois et non pas leurs bastardes, n'eust picqué le feu Roy à tel point qu'il ne luy a jamais pardonné, au grand malheur de l'Estat par touttes les guerres que cette haisne du Roy a formées. Il voulut donc dédomager sa fille, et de l'un à l'autre il a tellement meslé le sang légitime avec l'illégitime, que ce sang gaigna jusqu'à son propre neveu, et de la manière que personne n'a encore oubliée. Ces alliances sont sans exemple : le respect contient dans cette unique remarque.
On passera tout aussy légèrement sur les violences qu'essuya feu Mademoiselle pour donner ses biens à M. le duc du Maine; on en connoistla grandeur et l'importance.
Le fil du discours engagera dans une digression néces- occasion deioms saire, pour donner plus de jour aux faits qui doivent distinctions au suivre, mais on l'abrégera le plus qu'on pourra. En 1695, feu M. de Luxembourg glorieux des lauriers qu'il cueilloit tous les ans, renouvella une prétention de préséance contre tous les ducs et pairs ses anciens, à tiltre de la première érection de Piney. Le procès en fut vivement poursuivi et deffendu de part et d'autre avec divers incidens personnels éclattans. Les ducs crurent ne pouvoir espérer de justice au Parlement de Paris, ils en tentèrent l'évocation à un autre tribunal; M. de Luxembourg la soutint mal fondée, sur quoy procès au Conseil en reiglcment déjuges. Bien que M. de Vendosme eust négligé de se faire recevoir au Parlement, il n'en estoit pas moins sensible au succès
farlement.
de la cause commune cl il fut chargé une fois durant le cours de celle instance, d'aller parler à M. le chancelier Boucherai avec M. le duc de Saint-Simon d'aujourd'huy. Le rendés-vous à l'heure du Chancelier fut pris à Versailles chcs Livry, et ces deux ducs y furent et luy parlèrent ensemble. On remarque celte particularité qui fait évidemment voir combien peu M. de Vendosme pensoil alors au rang qu'il eut depuis. La chaleur de cette affaire et l'apparence d'un succès favorable à M. de Luxembourg, réveilla l'abbé de Chaulicu qui forma une prétention sur cet exemple de l'ancienneté de la première érection de Vendosme. Il crut la pouvoir soustenir, et il l'intenta contre le peu d'anciens qui restoient devant M. de Vendosme, dont M. d'Elbœuf d'aujourd'huy estoit du nombre. Cette instance fut commencée de part et d'autre avec touttes sortes d'honnesletés, qui bientost après se tournèrent en froideur puis en aigreur. Les ducs d'Elbœuf et de Vendosme en estant sur ces termes et s'eslant rencontrés, se picottèrent, en vinrent aux reproches, et ne s'éloignèrent pas des deffis. Parmi ces fascheux propos, ils s'en tinrent de leur principauté, de leurs avantages l'un sur l'aulre, et M. d'Elbœuf fît durement souvenir M. de Vendosme de la façon dont son grand-père fut renvoyé en son rang d'ancienneté à la mort d'Henry IV, duquel il n'avoit pu se relever depuis. M. le Grand les sépara et emmena M. d'Elbœuf; M. de Vendosme fut chés M. du Maine, et conseil tenu ensemble, alla trouver le Roy qui passoit la journée à Marly. Le succès de ce voyage fut un ordre à iM. de Vendosme de faire signifier à ses parties un désistement de son procès dès le lendemain, et un ordre envoyé au premier président, 'au procureur général et au doyen du Parlement de venir dès le lendemain aussy recevoir ceux du Roy. De
là sortirent en may 1694 les letlres accordées aux enfans naturels du Roy, pour avoir rang partout immédiatement après les Princes du sang, dont les motifs expliqués dans ces lettres sont l'exemple iV Henry IV en faveur de César son fils, obmetlant avec soin le peu que dura cette préséance, le mérite et les vertus des deux légitimés, et leur naissance. On y inséra plusieurs sortes de distinctions au Parlement seulement, d'avec les Princes du sang. Le Roy pria M. le Duc et M. le prince de Conti non seulement d'assister à la réception de ses fils naturels au Parlement avec ce rang nouveau, mais encore de les mener solliciter les principaux du Parlement, ce qu'ils exécutèrent; et à l'égard des ducs, le Roy chargea l'archevesque de Rlieims de leur écrire à tous une lettre pour les y convier de la part de Sa Majesté, ce qui fit que les légitimés ne les visitèrent point comme estant invilés par le Roy mcsme. Le duc de Rohan fut le seul qui y manqua volontairement et Leur réception et sans prétexte. M. de la Trémoille eust peut-estre mieux smay^YeaiTet fait d'en userdemesme, que de se prendre comme il fit de ^j^ Jenïosme paroles à la grand'chambre avec l'archevesque deRheims. Cette réception fut le 8 may ; il s'y trouva deux ecclésiastiques et quatorze autres laïques. Aucun pair ne visita les légitimés ny ne cacha sa douleur. Le Roy qui avoit esté obéi voulut bien n'y pas prendre garde. Cela n'est pas remarqué pour rien et retrouvera sa place. Voilà le premier pas vers le trosne, auquel le Roy luy-mesme n'imaginoit pas qu'il deust conduire. Le monde en fut très irrité, et osa le montrer; mais ny le Roy ny ses enfans n'en voulurent rien marquer. Les Princes du sang furent les plus sages, dans la crainte dès lors qu'il ne leur arrivast pis de ce premier degré, et cependant très soigneux d'exciter les pairs .à faire des protestations secrètes dont
feu M, le prince de Conti s'informa avec grand soin. Cette réception fut précédée le 6 may d'un discours du premier président d'Harlay à la compagnie sur la volonté du Roy pour ce rang mitoyen, dont il expliqua touttes les distinctions sur les ducs et les différences d'avec les Princes du sang, s'appuyant sur l'exemple de Vendosme sans parler non plus que les lettres, de sa prompte et durable abrogation. Il fut en mesme temps procédé à l'enregistrement de la continuation des lettres de pairie d'Eu en faveur de M. du Maine qui prit place sous ce filtre, et qui obtint ces lettres sur l'exemple de feu Mademoiselle, ce que le premier président eut grand soin d'expliquer. A cet exemple et à celuy de César de Vendosme, il n'y eut que la grand' chambre et la Tournelle assemblées et non tout le Parlement, qui l'est toujours à l'enregistrement d'une nouvelle pairie; et le Roy fit faire après par le premier président un compliment à la Compagnie sur sa justice.
Un mois après, sçavoir le 8 juin, M. de Vendosme fut receu au Parlement avec les mesmes honneurs. Il ne s'y trouva aucun Prince du sang, mais trois pairs ecclésiastiques et huit autres laïques y assistèrent. C'estoit à plus forte raison asseurer le mesme avantage au fils de M. du Maine, et un second degré monté. C'est ce qui forma l'union intime entre M. du Maine et M. de Vendosme, et une communauté d'interest dont le premier devenu plus fort avec le temps sceut bien se dégager, lorsqu'il entreprit de s'élever plus haut et que l'autre ne luy fut plus un échelon nécessaire. Le comte de Tolose fut quelques jours après receu, conduit en ses sollicitations comme l'avoit , esté Monsieur son frère par deux Princes du sang.
Six réceptions de i. u
pairies Cc fut après CCS éclattantcs réceptions qu'à tout hazard
pour eux. . .
les enfans légitnnés du Roy pensèrent à se munir de du-
chés pairies. On vient de voir celle d'Eu continuée en faveur de M. du Maine; il obtint ensuitte une érection nouvelle d'Aumale en duché pairie en la mesme année 1694. M. le comte de Tolose fit aussy ériger pour luy en duché pairie Damville la mesme année; puis Penthiévre en 1698, Chasteauvillain en 1703, Rambouillet en 1711. C'estoit pour n'en pas manquer, on verra bientost pourquoy.
L'usage dans lequel ces deux fils naturels du Roy Brevet .le conestoient de jouir extérieurement de tous les honneurs et de rang et d-hondu rang des Princes du sang, avoit fait négliger à Mme la Pnnce'du s^ang; duchesse du Maine, fille de M. le Prince, de s'en faire con- g,^gé,7ôïrquoi server le rang et les honneurs par un brevet en se mariant. „ p'''1P''"ù
o r Mme la Duchesse
Une question de préséance qui s'éleva quelques années „'•" ^^f"'-\,^ après ces réceptions entre les Princesses du sang mariées et filles, et qui n'est point de nostre sujet, donna lieu à Mme du Maine de se le faire expédier. 11 est du 15 mars 1710. La raison en fut que les femmes des Princes du sang ayant gaigné leur procès contre la prétention des filles des Princes du sang aisnés de leurs maris, ces Princesses du sang filles ne pouvoient plus prétendre qu'à passer entre elles au rang de leur aisnesse, et que perdant constamment leur rang en espousant des maris non Princes du sang, Mme la duchesse du Maine à qui cela estoit arrivé, mais à qui personne ne disputoit par l'usage des honneurs pareils aux siens dont jouissoit M. du Maine, se seroit néantmoins veue contrainte de céder aux filles de feu M. le Prince de Conti non mariées, et de branche cadette de la sienne. Ce fut donc pour la conservation de celle préséance qu'elle prit alors ce brevet de conservation du rang de Princesse du sang, qu'elle avoit négligé jusqu'alors pour mieux confondre son rang avec celuy de monsieur son mari et l'en rehausser davantage, d'autant qu'elle n'en avoit pas eu be-
soin avec les filles de feu M. le prince de Conti, qui n'avoient point encore paru à la cour en des occasions où les rangs se pouvoicnt remarquer entr'elles. Mais elle sentit si bien le coup qu'un tel brevet portoit au rang d'usage de monsieur son mari, et il le comprit si bien luy-mesme, que trois jours après sa datte qui est du 13 mars 1710, il obtint un ordre public du Roy à M. de Pontchartrain secrétaire d'Estat pour la Maison du Roy, de faire une notte sur son registre par commandement de Sa Majesté, portant que les enfans de M. du Maine auront les mesnies rangs et honneurs que luij, comme petits-fils du Roy, notte qui en tant qu'il esloit en elle, identifîoit dans le père ce qui n'avoit esté qu'usage pour ne pas dire abus, d'une chose que le Roy vouloit, et l'estendoit encore à ses enfans.
L'année suivante mit fin à quantité de questions de prétentions et de procès intentés, tant de préséance entre les pairs que de prétentions à cette dignité de la part de seigneurs qui ne la possédant pas, essayoient d'y parvenir par des contours généalogiques et des explications forcées de termes et de clauses d'érections faittes en faveur de quelques uns de leurs auteurs, ou de personnes aux droits desquelles ils se prétendoient. Le Roy moins importuné de ces questions, dont il laissoit débattre les parties au Parlement, que désireux d'accorder au marquis d'Antin la première dignité du Royaume qu'il s'estoit mis en estât de plaider pour le duché d'Espernon contre tous les ducs et pairs de France, décida touttes ces disputfes par un édit qui fut enregistré au Parlement en may 1711. Mais comme la grandeur de ses enfans naturels fut toujours son objet principal, Sa Majesté prit cette occasion si favorable à la dignité de duc et pair, s'il ne s'y fust agi que d'elle, par les reigles qui furent posées à la manière d'y succéder, et
par les éclaircissemens décidés aux matières qu'on s'estoit efforcé de rendre douteuses en ce genre, pour affermir ce qui avoit déjà esté fait en faveur des légitimés, et augmenter encore leurs prééminences de tout ce qui les pouvoit approcher le plus des Princes du sang, et leur frayer la voye à les égaler et à les confondre dans la suitte. C'est au moins ce qui parut depuis et qu'on ne peut s'empescher de reconnoistre des desseins si suivis des légitimés, si le feu Roy luy-mesme n'y estoit pas dès lors conduit par eux tout à fait à découvert. Par cet édit, dont j'obmels ce qui ne regarde que la matière principale en apparence qui n'est pas du sujet que nous traitions, le Roy forme nettement un estât mitoyen entre les Princes du sang et les pairs, en la personne de ses enfans naturels et de leur postérité. Il leur donne la préséance en tout et partout sur tous les autres pairs; il leur attribue au Parlement une distinction d'aage et d'honneurs au dessus d'eux ; il leur permet s'ils sont revestus de plusieurs pairies, de les partager à leurs enfans à leur gré, déclarant que par cela seul ces enfans en auront la dignité comme leur père, continuant en outre cette faculté dans touttes les générations à perpétuité ; enfin il leur attribue avec la mesme estendue la préférence sur tous les pairs de France, de représenter les anciens pairs aux sacres des Rois ses successeurs au deffaut des Princes du sang-,
Un moment de réflection sur les dispositions de cet édit. Premièrement l'adresse de son occasion fait bien sentir celle des légitimés à profiter de touttes, le poids de leur crédit qui étouffe touttes les voix et touttes les loix, et qui abuse de la bonté d'un père en le flattant sur son autorité. Ce n'est plus une préséance personnelle comme Henry IV
la donna sur les pairs à son fils de Vendosme : c'est une préséance de race, et à tiltre de double adultérine ; ce n'est plus une préséance simple comme celle de César de Vendosme, c'en est une meslée de la plupart des honneurs des Princes du sang jusqu'alors inouie au Parlement, et qui y estant enregistrée en loy, réalise par contrecoup l'égalité extérieure usitée partout ailleurs entre ces légitimés et les Princes du sang qui jusqu'à eux estoit inconnue, et qui dès lors s'establit en tiltre solide. Et comme un reste de pudeur avoit restreint le rang et les fonctions de pair, avec les honneui's susdits, aux seuls légitimés et à leur postérité qui sêroit revestue de pairie, à la différence des Princes du sang, le remède fut une faculté sans exemple et sans bornes qui dans les légitimés et leur postérité à jamais, leur donnoit un pouvoir qui n'a pu estre séparé de la couronne, je veux dire de faire des pairs sans les Roys, indépendamment des Roys, avec plus de facilité que les Roys, puisque sans érection faitte exprès, sans concession nouvelle, sans enregistrement, en un mol sans besoin de rien autre que de la volonté d'un père revestu de plusieurs pairies, autant d'enfans autant de pairs, et de pairs élevés par dessus tous autres aux prérogatives particulières que nous venons de parcourir. C'est ce dessein conceu plustost qu'il ne put éclore, qui engagea les deux frères à entasser sur leur teste tant de différentes pairies, afin de n'en manquer pour aucun masle de leur postérité, et avoir de quoy former un peuple nouveau de pairs si distingués de tous les autres, et si semblables aux Princes du sang, si le Roy ne vivoit pas assés pour les conduire au but qu'ils s'estoient bien proposé. Enfin cette loy de préférence pour servir au sacre qui n'avoit encore jamais esté imaginée, que les Princes du sang n'ont jamais ny exercée ny prétendue, dont
aucun Roy n'a jamais esté lié, découvre une ambition qui prétend usurper jusqu'à l'imagination mesme, et la réduire en pratique et en loy bien au delà de ce qui est déféré aux héritiers de la couronne, auxquels tout est deu, mais qui n'ont jamais pensé à faire faire de telles loix à leur avantage. Et dans la vérité on ne peut s'empesclier de remarquer en passant combien peu une pareille loy s'accorderoit avec l'esprit et la lettre du sacre, en aucun desquels les anciens pairs n'ont jamais tous esté représentés par des Princes du sang, et combien encore elle en isole l'honnesteté et la sainteté, faitte en faveur d'adultérins et à ce tiltre unique.
Mais il restoit toujours une épine à la fortune des légi- creveis de timés qu'ils ne se sentoientpas encore en estât d'arracher, honneurs.' d-.
• < 1 • 11' < <ic princes
et qui les picquoit d une manière bien douloureuse a en du sang.en faveur
1 1 1 14. 1* • des légitimés
juger par tous leurs empressemens et leur attention in- et des enians finie à l'émousser. L'usage constamment soustenu partout '^^^3y''"-f,'|'"^. et avec tous à la cour, aux armées, en tous lieux, les avoit égalés aux Princes du sang sans nulle différence; mais il s'en trouvoit quelques-unes au Parlement, d'où on pouvoit inférer qu'ailleurs ils ne leur estoient pas parfaittemenl égaux. D'ailleurs ce brevet de conservation de rang que Mme du Maine avoit esté enfin obligée à prendre, monlroit encore un tesmoign âge d'infériorité qui tout nécessaire qu'il fust, n'en sembloit pas moins cuisant. 11 estoit important à leurs grandes veues de n'estre distingués en rien des Princes du sang. C'est ce qui les engagea à obtenir dans ce mesme mois de may 1711 si favorable pour eux, non plus une simple notte de registre, mais bien des brevets par lesquels sans aucun motif exprimé, le Roy de sa pleine autorité et volonté accorda : par le premier à M. du Maine la continuation sa vie durant des rangs, honneurs, prééminences des
Princes du sang pareils à eux après eux sans préjudice de redit du mesme mois pour les distinctions y contenues au Parlement entre les Princes du sang et luy ; par le second la mesme chose aux enfans de M. du Maine ; par un troisième la mesme chose à i\I. le cpmle de Tolose.
Remarquons hien la ténuité de tous ces différens tiltres, et avec quelle adresse ils furent conceus, pour opérer sans fondement une grandeur inouïe et qui ne pouvant avoir de fondement ne s'en pouvoit non plus passer; mais on y suppléa autant qu'on le put par l'éclat le plus éblouissant. A.iresse D'abord usage peu à peu introduit à la cour, des hon-
et tétuité des .
gradjitions ncurs ct dcs raugs des Princes du sang, consolidé ensuitte
des légitimés. , , . , ,. , i r ■• <• * <
par les cérémonies; réalise par les dislinctions très approchantes de celles des Princes du sang par dessus les pairs au Parlement, portées par l'édit enregistré en 17 Jl sous prétexte du reiglement des contestations de pairies ; confirmé par les doubles alliances avec les Princes du sang; asseuré par les charges et les gouvernemens les plus importans, les plus considérables et les plus riches, et parles plus grands patrimoines, tandis que les Princes du sang demeurent sans establissemens.
Pour préparer à cet édit, petitte notte toutte simple, mais publiquement commandée par le Roy pour estre mise sur le registre du secrétaire d'Estat de la Maison du Roy, qui en estendant aux enfans de M . du Maine les rangs, honneurs et traiitemens de leur père, comme pelils-fds de Sa Majesté, suppose sans aucun filtre précédent que M. du Maine a des rangs, des honneurs et des traittemens comme fils du Roy, ce qui n'a jamais consté que par l'usage usurpé par luy, et tacitement puis ouvertement appuyé par le Roy sans luy en avoir jamais donné rien par écrit en aucune forme, jusqu'à cette adroitte notte qui suppo-
sant le passé et le présent, asseure autant qu'il est en elle le futur, et l'estend d'un degré. A la vérité celte notte est féconde, et quatorze mois après on vit l'édit de 17H, et les trois brevets susdits qui imitent la notte, et la surpassent de beaucoup. Ils imitent la notte en ce que sans aucun tiltre antérieur, ils supposent par leur expression de continuation des rangs, honneurs, etc., des Princes du sang la vie durant de M. du Maine, de ses en fans, et de M. le comte de Tolose, qu'ils ont eu des rangs, honneurs, etc. ; et ils la surpassent, en ce qu'ils ajoustent des rangs et honneurs pareils à ceux des Princes du sang, ce qui n'avoit pas encore esté accordé par écrit et qui n'avoit qu'une simple possession d'usurpation et d'usage. Il est donc vray que ce qu'on n'a osé écrire que par degrés comme en tremblant et bien tard, on l'a usité dès qu'on l'a pu aussy peu à peu ; et quelque estrange qu'il paroisse d'oser commencer par faire à la face de toutte une cour ce qu'on n'ose écrire, ny accorder qu'imperceptiblement longues années après, il est pourtant vray que c'est ce qui a esté pratiqué icy : tant il est certain que l'habitude à voir les choses quelles qu'elles soyent, applanit celles qui semblent les plus monstrueuses. Une notte toutte légère et simple suppose, insinue ce qui ne fut jamais constant; de là des brevets supposent et déclarent ce qu'on n'eust osé ; un édit l'establit comme chose asseurée ; tellement que sans tiltre, sans fondement, voilà des égaux aux Princes du sang qui éblouissent le monde, qui le surprennent et les Princes du sang eux-mesmes, et pourquoy? Parce que la concession nouvelle toutte frauduleuse qu'elle est, toutte fausse qu'elle se trouve par des suppositions inouies, ne donne pourtant aux légitimés que des honneurs et un extérieur dont on est accoustumé à les voir jouir, et avec un éclat de splen-
(leur, de crédit, d'establissemens , d'alliances, qui les a rendus de longue main si supérieurs en brillant à ceux à qui on les égale, que personne ny ceux-là mesme qui y ont tant d'interests, ne s'apperçoivent d'aucun changement dans ces légitimés. Tels furent les imperceptibles degrés qui élevèrent les Guises jusqu'au trosne. Il ne leur manquoit qu'un droit à la Couronne et une préférence sur les Princes du sang. Diverses machinations contre les uns, et un beau livre généalogique qui leur arrogeoit l'autre aux acclamations de la Ligue soustenue de toutte la puissance de leurs establissemens leur acquirent tous deux ; et de ce niveau du trosne ils en chassoient Henry III à Blois pour s'y mettre en sa place, s'il ne les eust enfin prévenus. Maisbientost après il périt, et sans la désunion de MM. de Guise, de Mayenne, et autres chefs de cette maison qui ne voulurent jamais se céder l'un à l'autre, la Couronne serdit sur la teste de leurs descendans. La déclaration enregistrée du feu Roy qui rend capables de succéder à la Couronne ses enfans légitimés et leur postérité, supplée en leur faveur et avec grand avantage au Stemmata Lotharingiœ ac Barri diicum. Ce qui a suivi les a mis en estât d'achever ce qui a manqué à la vie d'un père si tendre et à qui de degré en degré, ces enfans légitimés ont présenté avec un si estrange succès tant de barrières à franchir. Arrestons-nous au pied du trosne, et puisqu'il n'y a plus qu'une marche pour y monter prenons un peu d'haleine et récapitulons courtement l'incroyable chemin qui y a conduit du sein du néant et du fond des plus horribles ténèbres.
Récapitulation Une tristc mais indispensable nécessité nous a forcé à '"'■ 'depuff ""^^ révéler le fond de l'abysme de l'origine des enfans légiti-
mes du feu Roy et de Mme de Montespan, et de la compa- leurongine,
. et du néant
rer avec la naissance des hastards des autres Rois de jusqu'auprès du France. On a monstre ensuitte l'embarras que cette différence apporta à leur légitimation ; celle du bastard du dernier Longueville qu'il fallut hasarder à l'avance pour sonder la possibilité ; son succès, la différence infinie qui restoit encore entre la naissance de ce bastard et celle des enfans de Mme de Montespan, connue pour leur mère et publiquement ravie à son mari. Ensuitte nous avons rapporté les différens instrumens qui ont opéré ces légitimations, et leurs différences de motifs ou allégués ou obmis, de celles-cy d'avec les précédentes. On a veu le nom de Bourbon, et des appellations de fils de France leur y estre imposés de plein sault et sans nul exemple. Telle fut la radieuse restitution au sort commun des hommes, de ceux qu'un triple poids de ténèbres et de néant, armé de touttes les loix divines et humaines, condamnoit à n'avoir jamais d'existence.
De là conduits à la cour par Mme Scarron, leur gouvernante chés Mme de Montespan leur mère, à qui elle sceut succéder dans l'esprit du feu Roy et le posséder jusqu'à la mort plus solidement qu'elle, ils usurpèrent peu à peu des façons de faire de Princes du sang, que l'orgueil de la mère et après sa chutte l'appuy de la gouvernante, la bassesse du courtisan, l'incurie des Princes du sang, et la tendresse et la complaisance du père tournèrent en habitude. Les plus grands bénéfices, les charges de la cour et de la Couronne les plus considérables, les gouvernemens les plus importans fondèrent bientost après une grandeur solide, qui s'accrut par les moyens employés à former de riches patrimoines à ceux-là mesme que leur origine excluoit de toutte possession.
Élevés de la sorte en fortune au-delà des Princes du sang, et à costé d'eux en rang formé par la seule habitude, ils ne leur parurent pas indignes de l'honneur de leur alliance. Oseroit-on ajouster que sous un Roy quienfaisoit l'unique objet de touttes ses complaisances, et devant qui sa famille trembloit comme le reste de sa cour et de tous ses sujets, cette alliance parut aux Princes du sang un appuy qui méritoit leur recherche? Suitte de l'éblouissement d'un extérieur qui en frappant leurs yeux avoit surpris leur entendement. Le chef de la branche de Conti fit la planche de cette alliance avec une fille du Roy et de Mlle de la Valière. Il vescut sans charge et sans gouvernement et mourut en disgrâce. Cet exemple ne rebutta pas les Princes du sang. Feu M. le prince fit une double alliance avec les enfans du Roy et de Mme de Montespan, dont outre ses propres survivances pour monsieur son fils, il ne recueillit que les espines que nous avons veues, et le feu que nous verrons embraser sa maison, sans que feu M. le duc ait jamais pu atteindre qu'à des privances du Roy qu'il partagea toujours inégalement avec les valets, et beaucoup moins encore avec ses beaux-fréres. Enfin le propre et unique frère du Roy passa luy-mesme pour son fils unique sous le joug de la mesme alliance, sans autre fruit que l'alliance mesme ny pour luy ny pour ce fils qui est le seul qui soit parvenu à commander des armées, de tous les Princes du sang, mais vingt ans après son mariage, au fort du malheur de nos dernières guerres, et sans avoir jamais obtenu ny charge ny gouvernement, quoy qu'il luy fust promis.
Alliances \\ n'est douc pas difficile de voir pour qui estoit l'hon-
trompeuses. .
neur, l'éclat, l'appuy solide et le profit effectif de ces mespérables alliances, et à qui en demeuroit tout l'opposé.
Les Princes du sang leurrés des grands usages qu'ils se promettoient faire des enfans du Roy qu'ils s'estoient comme incorporés, auprès d'un père et d'un souverain tout à la fois si tendre et si despotique, ne firent que se lier eux-mesmes sans lier ces adultérins à eux. Le Roy et ses enfans avoient rempli leurs veues à l'égard des Princes du sang, quiestoient de les identifier les uns aux autres par ce meslange d'alliances si indissolubles, de leur mesnagcr une protection seure et mesme forcée en les intéressant pour des personnes devenues leurs gendres et leurs beauxfrères, et les mères de leurs petits-fils et de leurs fils ; d'oster sinon la jalousie des grands establissemens des légitimés aux Princes du sang qui n'en avoient aucuns, ou aucuns 'semblables, au moins de l'esmousser par générosité de parenté si proche et par interest de famille ; et de former à ce rang pareil au leur, si capable de picquer leurs courages, des desfenseurs si puissans en ce genre entre tous ceux qu'il blessoit, et jusque contre euxmesmes, à faute de droit et de liltre aucun, par cette raison qui saisit si aisément les hommes de ne laisser pas diminuer après l'honneur de leur alliance, ceux qu'ils y avoient admis jouissants déjà de ces honneurs. Tels ^furent les avantages infinis que les enfans du Roy recueillirent de ces alliances si démesurées. Pour les Princes du sang, ils n'eurent garde de se ressentir d'aucuns. Trop disproportionnés déjà par leur nature, de ces nouveaux alliés qui n'aspiroient qu'à s'égaler à eux et qui possédoient tout le crédit, on n'avoit garde de les relever encore. Cette égalité si ardamment poursuivie ne pouvoit s'opérer qu'en tenant les Princes du sang le plus bas, non en rang mais €n effet, qu'il estoit possible, et en relevant au contraire les légitimés de touttes les façons. Je dis tenir bas les Princes
du sang en ne leur donnant ny gouvernement, ny charge, ny commandement, ny employ, ny crédit, ny lieu d'en acquérir; c'est ce qui a esté scrupuleusement observé par le feu Roy, jusqu'à se priver des grands services qu'il auroit tirés des lumières, de la capacité, de la réputation do M. le Duc et de feu M. le prince de Conti, et de l'impression de leur présence à la teste des armées, avec une opiniastreté que les malheurs les plus redoublés, et les représentations de ses ministres d'ordinaire si puissantes ne purent jamais surmonter. J'ay dit encore tenir bas les Princes du sang : non en rang, parce que outre qu'il falloit bien les dédomager de quelque chose, celle-cy retournoit à l'avantage des bastards, associés à tous leurs honneurs et leurs rangs, qui profitoient ainsy pour eux-mesmes de ce qui ne pouvoit encore estre leur ouvrage, et qu'ils laissoient faire par autruy ; de manière qu'ajoutant à l'extérieur éclat des Princes du sang et à l'honneur de leurs alliances, tout ce qui par dessus eux les rendoit si grands en crédit, en charges, en gouvernemens et en emplois, ils accoustumèrent le monde à une égalité, à une incorporation avec les Princes du sang, dont ils n'estoient en quoy que ce soit dissemblables, et qu'ils surpassoient en tant de choses, qu'ils le ployèrent à un respect, à une déférence, qui par l'habitude et la nécessité ne tarda pas à devenir en quelque sorte innée, et les mesmes que le cœur produit naturellement pour ceux que la loy salique rend nécessairement capables de porter la Couronne.
Quelle sortie du plus horrible néant, quels pas démesurés depuis, et de toutes sortes; et toutesfois la situation qui vient d'estre représentée n'estoit qu'une simple préparation nécessaire pour continuer avec seureté à pousser en avant la plus épouvantable fortune.
concessions.
En possession paisible de l'égalité parfaitte quant à Premières l'extérieur, avec les Princes du sang, et d'une confusion avec eux qui en saisissant les sens des François passoit avec l'habitude jusqu'aux puissances intérieures de leur âme ; nantis de tant de charges et de gouvernements, il devint temps de consolider par des actes ce qui n'existoit encore que par une illusoire possession. Mais comme les concessions contraires aux mœurs, aux exemples, et aux loix, et qui pour estre durables doivent estre bien concerlées, sont nécessairement plus lentes à se produire que non pas les voyes de fait d'usurpations actuelles de rang, amenées et soustenues comme on vient de le voir, il fallut aussy que cette espèce d'hommes si singulière obtinst avec la mesme singularité après, non ce dont elle jouissoit longtemps auparavant au contraire de tous les autres hommes, et que de plus, elle n'obtinst que peu à peu et de degré en degré ce qu'elle avoit emblé et saisi comme tout à coup dans l'usage. De là, lettres de continuation de la pairie d'Eu en faveur de M. du Maine, occasion saisie de presséances de MM. d'Elbœuf et de Vendosme pour former au Parlement un rang très distingué aux légitimés entre les Princes du sang et tous les autres pairs, et néantmoins les faire en mesme temps pairs de France pour leur donner toujours une base solide et consistante. Lettres patentes contenant ce rang nouveau ; volonté^ tendresse^ autorité, naissance pour tous motifs. Princes du sang, Pairs, Parlement, tout passe également sous ce nouveau joug, mais tous d'une manière très singulière et qui n'en laissoit ignorer la pesanteur. Extenlion de ce mesme rang au duc de Yendosme par un raport tacite aux enfans de M. du Maine.
C'estoit assés faire pour un premier essay. Il fallut lais-
Nouvelles concessions.
ser reposer la tendresse et l'autorité du Roy, et accoustumer les intéressés et le gros du monde à des nouveautés qu'il a\'oit tesmoigné si peu gouster. Il en advint comme de l'extérieur des Princes du sang et de l'incorporation avec eux; un premier feu jette, l'habitude usa de sa tyranie ordinaire, et ce qui avoit si fort scandalisé chacun devint bientost insipide et peu après passa en force de raison et de loy dans les esprits.
Six ans suffirent à cet ouvrage insensible du temps, au bout desquels sur une autre occasion bien à propos saisie, parut publiquement tout à coup une notte toulte innocente, toutte unie, sur le registre de la maison du Roy par commandement de Sa Majesté au Secrétaire d'Estat, portant que les enfans de M. du Maine auront les mesmes rangs, honneurs , traittemens que luy comme petits-fils du Roij. Yoilà la première chose qui ait jamais esté écritte pour constater ce dont M. du Maine avoit toujours joui, conséquemment usurpé, et qui par cette mesme notte supposant le passé et le présent, establissoit le futur tant pour luy que pour ses enfans, estendant ainsy de l'un aux autres. Rien de si remarquable que cette adroitte fausseté, cette supposition hardie et grossière, cette attribution effective par un instrument imbécille de soy, et seulement propre à constater la mémoire d'une chose d'ailleurs existante. Quel fondement d'un si énorme rang ! Là-dessus morne silence de toutte la cour, mais néanfmoins visittes de compliment aux légitimés, pour la première fois, sur leurs divers aggrandissemens de rang. Et bien que l'habitude fust entièrement formée à leur grandeur, ces nouveautés faisoient naistre des réflections tristes qui osèrent bien se monstrer à découvert, mais qui ne retinrent pas des devoirs de complimens comme les autres fois. La consternation
fut néantmoins si publique, que le Roy qui la sentit autant dans ce qui luy estoit le plus proche que dans tout le reste de sa cour, fut au moment de défaire son ouvrage qui ne fut soustenu que par Mme de Maintenon.
Une année s'écoula à peine que les heureux légitimés saisissant l'occasion de Tédit de 1711 sur les pairies, en tirèrent les avantages qu'on a veus plus haut, et c'est le segond instrument de leurs grandeurs et le premier qui ait une forme authentique ; c'est celuy qui les approche au plus près des Princes du sang, et qui donne à l'adultère royal, et à ce tiltre, des distinctions ignorées jusque par les Princes du sang pour eux-mesmes, monstrueuses par touttes les loix, et dont le scandale retentissant au pied des autels, souille d'une manière infâme la plus auguste, la plus ancienne et la plus fondamentale de touttes nos cérémonies. Ce fut alors et bicntost après que les deux frères autorisés et leur postérité avec eux, de faire des pairs indépendamment des Rois et des enregistremens, accumulèrent jusqu'à six érections d'autant de pairies sur leurs testes dans l'espérance de former un peuple nouveau et inouï de pairs tellement distingués des autres, si dans la suitte ils ne pouvoient mieux.
Les cris furent sourds mais universels. Cependant le Roy avançoit en aage, et c'est à quoy il falloit avoir plus d'égard qu'à laisser tomber un mécontentement dont il n'y avoit rien à appréhender. Cette sage considération engagea à marcher en avant, et peu de jours après l'édit, le mesme mois vit éclore trois brevets en faveur de M. du Maine, de ses enfans et de M. le comte de Tolose, qui imitant les suppositions et les faussetés de la notte du registre du secrétaire d'Estat, la surpassèrent de bien loin. C'est ce troisième instrument pour les honneurs particuliers, ou
le qualriènie en tout, qui franchit le premier la sacrée barrière du sang appelle par la loy salique à la Couronne , et qui porta pour la première fois que ces légilimés continueront (V avoir leur vie durant, et sans qu'aucune concession précédente eust existé par écrit, les rangs, honneurs, etc., des Princes du sang, après eux, sans préjudice toutesfois des distinctions establies au Parlement par Védit de 1711 qu'on n'osoit pas encore anéantir.
Grandeur miii- Mais si touttc l'attention si continuelle et si suivie des légitimés, et toutte l'autorité du Roy si persévéramment asservie de degré en degré à leurs veues, et à des veues telles qu'ils ne les osèrent développer que peu à peu à sa tendresse mesme, en saisissant ou faisant naistre des occasions; avoit porté leur estât civil jusqu'à ce point de grandeur, ils n'eurent pas une moindre application à Testai militaire, qui achevant le comble de leur parité avec les Princes du sang, y accoustumoit une plus grande multitude et disciplinoit tout ce qui compose les armées à ne les distinguer en rien de ceux qu'ils suivent si passionnément parce qu'ils les sentent nés pour leur commander. Cette partie qui attachoit aux légitimés le respect et la soumission destrouppes, et qui par le moyen des différents grades qui les forment depuis l'officier général jusqu'au soldat, se répandit par leur moyen, des armées dans touttes les provinces du Royaume, leur y asseuroit le mesme hommage de la noblesse et du peuple, que ceux de ces différents estats rassemblés dans les armées estoient accoustumés à leur rendre par l'habitude, et qu'ils portoient de là chés eux, et le communiquoient insensiblement à ceux de leurs voisins et de leurs semblables qui n'estoient pas engagés dans le mestier des armes. D'abord les légitimés servirent à la teste
SUR LES LÉGITIMÉS. Gl
des régimens qu'on leur donna, et comme M. du Maine esfuil à peu près de l'aage de feu M. le Duc et de feu M. le prince de Conli, il luy fut aisé de marcher sur leurs traces pour les honneurs à la guerre et pour les emplois et les grades militaires, s'il ne put parvenir à les suivre de près dans ce qui en ce genre n'est pas donné par les mains de la forlune. Tout lut donc pareil entr'eux, jusqu'au point que la cessation d'employer M. le duc du Maine aux armées, les priva de la présence des deux Princes du sang d'une manière si funeste pour elles et pour l'Estat, et les exclut à jamais de les commander, parce M. du Maine en fut exclus quoyque pour luy il n'en pust rien imputer au Roy.
On ne dit rien icy de M. le duc d'Orléans, sinon qu'il ne put obtenir de continuer à servir, dont luy et Monsieur eurent un déplaisir extrême, parce qu'il crut que son rang de petitfils de France ne luy permettoit pas de recevoir les grades d'officier général, et parce que c'est le seul qui ail à la fin commandé des armées, à force de vivre et par la nécessité d'opposer un Prince de son courage au malheur de nos armes.
M. le comte de ïolosc, revestu d'un office de la Couronne qui le tiroit du pair en genre militaire, eu recueillit le double avantage et de commander aux Hottes, et de s'y comporter de manière qu'on regretta la prudence de luy avoir donné des tuteurs qui arrestèrent son courage et ses veucs sur le point qu'il estoit d'ajouster victoire sur victoire, et d'achever par une seconde bataille la défaille d'une flotte aussy forte que la sienne, qu'il venoit de mettre en fuitte par sa valeur. Comme admirai il commandoit le mareschal d'Estrées vice-admiral, mais par cela mesme on n'en pouvoit rien inférer pour sa naissance. C'estoit bien elle qui l'avoit fait admirai si jeune et si jeune servir en cette qualité, mais il demeuroit toujours que c'estoit le vice-admiral qui
obéissoit à l'admirai, et non le mareschal de France au légitimé.
C'estoit néantmoinsà quoyil falloit atteindre, et à quoy M. le comte de Tolose ne pouvoit servir d'exemple par son estât. M. du Maine en avoit des empeschemcns d'une autre nature; restoit le duc de Vendosme, qui à cause des enfans de ce dernier associé à une partie des honneurs des légitimés, pouvoit suppléer. Mais il n'avoit pas l'extérieur des Princes du sang, et Lien que les exemples ne soyent pas fort rares que les mareschaux de France ayent obéi à des Princes et à des seigneurs particuliers, il estoit vray pourtant que la chose en soy paroissoit indécente, et que ces exemples devenoient reculés. M. de Vendosme avoit servi toutte sa vie, et avoit passé par touttes les longueurs et les promotions de la guerre. 11 estoit lieutenant général, et par son ancienneté dans ce grade il commandoit des corps séparés dans les armées, mais qui obéis soient avec leur chef au général. Il essaya de surprendre le Roy à cet égard dans un changement, mais le mareschal de Villeroy que cela regardoit en ayant eu le vent, sceut se maintenir dans la supériorité entière et accoustumée. Un cas semblable menaçant le mareschal de Tessé partant pour l'Italie, il prit auparavant les ordres du Roy, et fut agréablement surpris d'entendre sa Majesté luy répondre qu'il ne falloit pas accoustumer ces Messieurs là à CCS façons de faire, et qu'elle vouloit qu'il commandast sur touttes les trouppes , celles de M. de Vendosme luy-mesme tout comme un autre lieutenant général, sans nul mesnagement. Encore une fois , c'estoit en llalie. Mais ce qui n'estoit pas meur pour lors, meurit dans la suitte et ce fut aussy par degrés. M. de Vendosme eut enfin une armée à tiltre de général, et de là,
parvint à commander aux mareschaux de France sous prétexte que ce ne seroit qu'à ceux desquels il se trouveroit l'ancien de lieutenant général. Par ce moyen il avoit un extérieur certain de commandement sur eux, jouissoit de cet honneur, faisoit voir combien il se tenoit au dessus de cet office de la couronne, seréservoit de n'obéir jamais à pas un, et sans monstrer de condition d'ancienneté de lieutenant général, marchoit à grands pas au commandement sur tous. Telle fut l'élévation des bastards dans le militaire, pareille à celle dont ils jouissoient dans Testât civil, et qui dans M. de Vendosme passoit à leur postérité. Qu'il y a loin de M. de Vendosme sollicitant avec un autre duc pour les autres le procès commun de préséance contre M. de Luxembourg, au mesme M. de Vendosme commandant aux mareschaux de France, et précédant au Parlement tous les pairs. On ne peut quitter ce généralissime sans penser à la campagne de Lille, à ce que cette nouvelle grandeur cousta à la France, à ce qu'elle attenta contre un prince si fort né pour régner, et à ce qui en résulta de triste. Pour ce qui est de M. de Vendosme exilé presque, il se bannit luy-mesme du Royaume, et appuyé de l'interest de celle qui avoit tant de pouvoir en Espagne, il y passa, il y commanda, il y mourut, après y avoir receu des honneurs nouveaux qui furent associés à ceux qu'obtint sa protectrice, et à un tiltre que le voisinage d'Affriquc, un reste d'habitude du joug des Mores et de leur religion, a laissé en quelque vigueur dans cet unique pais de l'Europe et du christianisme, et qui luy fut si fatal sous la minorité du dernier Roy de la maison d'Austriche.
Après avoir veu par quels degrés, par quel art et par ^^.^ ^^^. ^^^^^^^ quelle suitte les légitimés, et de tels légitimés, sont par- .'" légiumés
^ o ' o ' i a la Couronne
ei i.ur posu-iité venus jusqu'auprès du trosnc, il est temps de les voir
après les . f • i u i
princes du sang, Hiouter au dernier période d élévation qui les y pust porter, et son occasion, ct OÙ il u'cst que trop véritable de dire que l'ange exlerniinateur le plus funeste qui ait jamais désolé la France, les a conduits par la main. Déjà M. le prince de Conti, M. le Prince et M. le Duc estoicnt disparus sans qu'il restast un seul Prince du sang en aagc. Monseigneur le suivit, et le fut bientost luy-mesme par un fils dont nous n'estions pas dignes, par son espouse qui enlevoit tous nos cœurs; et des trois Princes leurs enf'ans, il ne resta que celuy qui l'ait maintenant toutte l'espérance et la consolation de son Royaume. La France noyée dans ses trop justes larmes, croyoit n'avoir plus personne à pleurer, lorsque M. le duc de Berry luy fut encore ravi ; en un instant il ne resta de postérité légitime au feu Roy en France de tout ce nombreux essaim qu'il avoit veu fourmiller autour de luy, que le Prince qui règne aujourd'huy en sa place. Il est plus aisé de concevoir ct de sentir que d'exprimer quelle fut sous ces lléaux redoublés de la colère de Dieu la douleur et la consternation générale de tous les François. Chacun amèrement occupé, ct tout entier occupé d'une douleur et d'une consternation si profonde , demeura incapable de toutte autre pensée; jusqu'aux eslrangers ne purent nous refuser des larmes, toutte l'Europe retentit surtout à la perte de l'auguste père du Pioy. Telle estoit la ténébreuse situation de tous les esprits, et en particulier celle de la Cour deux mois encore après la dernière de tant de pertes, lorsqu'elle fut tout à coup réveillée de cette espèce de léthargie universelle par un fruit de tant de morts, et qui sembla à tous les surpasser touttes. Les légitimés accrus de tant de malheurs, seuls désormais près du plus tendre de tous les pères naturels et du plus absolu de tous les
Rois, possédant son cœur et ses volontés par eux-mesmes, et par celle qui les avoit élevés dans leur enfance, libres désormais de toutte contradiction et maistres du terrain, crurent le temps venu de remplir leur espérance, et de couronner les travaux de leur art de toutte leur vie par un comble inouï qui les portant explicitement à la couronne, leur en pust encore frayer le chemin. Un ministre m. voysin. élevé exprès au plus haut point d'autorité dans l'Estat, et dans le genre nécessaire à leur y servir d'instrument, agit de concert avec eux et avec Mme de Maintenon qui avoit tout fait pour luy. D'autres voyes plus tortueuses, mais nécessaires sur un Prince instruit des loix primitives, aagé et religieux, furent soigneusement employées ; et le feu Roy surpris par sa tendresse et par les siens, se laissa aller à l'édit de juillet 1714 qui appelle à la succession à la couronne M. le duc du Maine et M. le comte de Tolose, et tous leurs descendants masles en légitime mariage d'aisné en aisne'au deffaut de tous les Princes du sang^ et qui ordonne que les dits légitimes etleur postérité jouiront des mesmes rangs, honneurs etc. partout, des Princes du sang après eux, ostant enfin le peu de différence que Védit de 1711 avoit mis au Parlement entreux. Pour motifs d'une disposition si monstrueuse et si inouïe, affection pour leurs personnes qui leur a fait attribuer le nom de Bourbon dans leur légitimation, leur mérite, leurs grandes charges et gouvernements, leur égalité de rang et d'honneurs avec les Princes du sang, l'honneuk qu'ils ont d'estre issus du Roy
QUI LES REND DIGNES DE CES HONNEURS, ET FAIT QUE LA SUCCESSION A LA COURONNE LEUR EST DEUE AU DEFFAUT DES PrINCES DU SANG , enfin la
nécessité d'y pourvoir par le grand nombre de Princes quon
a perdus, bien qu'il en reste encore beaucoup d'autres.
N'est-ce donc pas avec justice et mesme avec exactitude
qu'on peut dire que les légitimés ont puisé le comble incroyable de leur fortune dans le sein de la mort, et dans la profondeur des malheurs de l'Estat et des pertes de la MaisonRoyale; et ne peut-on pas ajouster qu'il n'appartient qu'à des hommes d'une espèce si différente des autres hommes, de tirer une grandeur inconnue aux nations chrestiennes et policées, de l'affoiblissement où tant d'afflictions avoient jette un père si respectable pour eux et un si grand Roy, et de l'eslourdissement de douleur et d'amertume où toutte la nation se trouvoit plongée, dont les causes si accablantes donnoient de la compassion à ses ennemis mesmes, bien loin de faire naistre à personne le dessein d'en profiter. Un moment de considération sur ce fruit que les légitimés en sceurent recueillir, et qui causa une horreur universelle et si grande qu'elle en aggrava l'éclat funeste où tout le Royaume se trouvoit réduit.
Réflections sur On n'a besoiu d'aucune figure pour exagérer Ténormité
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de l'édit. d unc dispositiou qui appelle a la succession a la Couronne, et qui y appelle de doubles adultérins qu'il n'a pas fallu moins pour restituer au sort commun des hommes que les efforts les plus inusités et les plus hardis de la touttepuissance Royale, après des années de délibérations, de mesures et d'essais. Appuyer là-dessus, ce seroit affoiblir ce qu'il s'agit d'inculquer avec force, mais avec une force de vérité qui entraisne et qui enlève l'esprit par sa simplicité. Deux principes en deux mots qui ne peuvent estre attaqués : la couronne ne fut jamais un bien sujet à pouvoir estrc légué ny donné en manière quelconque. Sa succession, de bien des siècles la plus ancienne du monde dans la mesme maison, ne peut souffrir de nouveautés encore moins de taches, de rides ny de flétrisseures diffa-
mantes. C'est la première [vérité] ; etpourlasegondeiln'est pas moins constant que la Maison Royale venant à s'esteindre il n'y a que Dieu qui ait droit d'en disposer, et la nation elle-mesme de se donner un Roy qu'elle n'a pas mesme le pouvoir de se désigner d'avance. De la première vérité il résulte que jamais disposition plus nulle, plus vaine, ny plus inutile à opérer son effet, plus injurieuse à celuy de qui elle est extorquée, plus criminelle à qui l'a poursuivie et obtenue. C'est un attentat à la Couronne qui ouvre de larges portes à l'ambition et à l'artifice, que ceux qui par la loy salique sont uns avec la Couronne, puisqu'elle n'est réservée qu'à eux seuls, et qui ont tant d'interest à en deffendre l'honneur et la seureté qui ne sont qu'uns auss* avec les leurs propres, ont droit d'accuser de crime de lèse majesté au segond chef et bien approchant du premier. De la segonde vérité qu'une telle disposition est un attentat contre toutte la nation, qui usurpe un droit qu'ellemesme n'a pas, elle néantmoins qui l'a seule à faute de Princes saliques de se donner un Roy; qui le cas arrivant, l'en prive, parce qu'elle l'a déjà prévenue, exerçant une odieuse tiranie, puisque c'est l'imposition du joug le plus pesant, d'un homme qui n'estant plus a perdu avec la vie, sa couronne et tout droit de commander, de faire desloix, d'obtenir obéissance d'hommes qui ne sont plus ses sujets, et que la mort a affranchis de sa domination. Voilà des principes et des conséquences certaines, mises dans leur jour et dépouillées des tortuosités et de l'artifice, qui sont les seules armes des légitimés pour en imposer au monde et qui ne leur ont que trop réussy par la suitte et par l'habitude. Que si à ces deux vérités on joint quelque respect des lois divines et humaines, que dire d'une disposition qui récompense, en tant qu'en soy est et de sa
propre couronne, les fruits d'un triple crime si abhorrés dans l'Ecriture et si proscrits parmi les hommes dont Testât est maudit de Dieu et mis par les hommes hors de toutte sorte d'existence! Si l'on descend à la politique, quel mépris pour une nation comme la nostre, de se voir maistres désignés ceux dont on n'ose parler de l'origine ? Quels exemples après ceux que Charles VI et que la Ligue nous a fournis! Il est donc vray que soit qu'on ait le Roy pour objet, soit que ce soit la Couronne ou mesme cette nation, les Princes du sang ont droit d'appeller crime de lèse majesté au segond chef une disposition si monstrueuse ; et criminels de lèse-majesté au segond chef ceux qui l'ont fait faire, et qui l'ont obtenue. Ces derniers encore criminels de lèse-majesté au second chef fort approchant du premier parce qu'encore que la gloire d'un aussy grand Roy que Louis XIV soit au dessus de toutte atleinte possible, il ne laisse pas d'estre vray que les légitimés si intéressés à la conserver, l'ont souillée autant qu'il a esté en eux, en lui arrachant une disposition nulle en soy, honteuse pour luy, injurieuse à la nation, si dangereuse à ceux qui régnent tour à tour suivant la loy salique, odieuse aux hommes et impie devant Dieu ; qui estonne l'Europe par son scandale, qui effraye l'Estat par les exemples pernicieux et les usages terribles qui en sont des suittes nécessaires, que la sagesse la plus commune et la plus simple politique ne peuvent se deffendre d'appercevoir, en un mot qui rend les Francs serfs par une disposition à la couronne, qui leur tombe tout à coup sur la teste du cabinet d'une femme et de l'écritoire d'un seul ministre, en faveur de gens doublement exclus de tout estât au monde, et de la succession la plus vile ; gens enfin tels que ce grand Roy leur père ne vouloit pas les laisser marier, et qu'il luy est souvent échapé
jusque dans les derniers temps de touttes leurs grandeurs, qu'après luy elles ne seroient pas durables. Que pouvoit-il donc penser de cette dernière disposition qu'ils arrachoienl de luy, et quel crime à eux d'abuser de l'aage et de la bonté d'un tel père, jusqu'à ternir sa gloire mesme à ses propres yeux.
On ne peut trop appuyer sur ces redouttables vérités, parce qu'on ne peut se souvenir assés qu'ayant paru telles à tout le monde, et porté un général désespoir dans tous les cœurs, l'art de peu de temps joint à l'habitude, les a émoussées depuis jusqu'à les effacer parmi un grand nombre qui se sont laissé accoustumer à honorer, et peu à peu à ne s'esloigner pas de soustenir ce qui les avoit d'abord frappés d'une si juste et si sensible horreur. Que ceux-là se souviennent de leurs dispositions premières, qu'ils se rappellent à ces t'jmps où l'esprit ne se trouvant préoccupé de rien reçoit des impressions de vérité plus innocentes et plus certaines, qu'ils s'avouent d'où ils sont partis, et où ils se sont depuis laissé conduire ; qu'ils conçoivent par quels prestiges ils ont laissé prendre tant d'empire sur leur raison et sur leurs lumières naturelles ; qu'ils sentent comment et par qui ils ont esté amenés à adorer ce qu'ils ont si véritablement et si librement détesté. On ne parle point icy des personnes ; c'est aux choses à qui on en veut, et à l'injustice la plus estendeue et à la plus artificieuse fascination, qui a surpris des gens jusqu'à leur faire accroire que leur plus cher interest estoit de la soustenir. Ce point reviendra en son ordre suivant les motifs de l'édit après en avoir examiné la plus énorme disposition, qui est la succession à la Couronne, après laquelle les autres seroient insipides, puisqu'elles ne font que consolider des rangs et des honneurs
les motifs de l'édit.
de Princes du sang qui suivent nécessairement, puisqu'ils n'ont de source que dans le suprcsme honneur d'estre appelé à la couronne, et conséquemment disposition qui bannit ce peu de différence qui au Parlement distinguoit les Princes du sang des légitimés.
Réflecfions sur ^^s motifs sont tous plus vicicux et plus absurdes les uns que les autres. Ce sont le nom de Bourbon donné par les légitimations mesmes, nouveauté sans exemple dont on a veu l'énormité et le danger en son lieu, lequel se manifeste icy dans une estendue qu'on estoit bien éloigné de pouvoir imaginer alors, et qui démonstre quel est celuy de toutte espèce de distinction accordée à ceux de cette naissance. Le mérite personnel. Mais en est-il un supérieur en ce genre à avoir sauvé l'Estat? Il y a eu des sujets dans le long cours de la durée de cette monarchie qui ont eu cette gloire, qu'eust-on pensé d'eux s'ils eussent aspiré à une pareille récompense? Enfin où a-t-on \eu les légitimés en situation de rendre ce service au Roy et à la couronne? Leurs grandes charges et gouvernements. MM. de Guise en avoient davantage. Ils s'en sont bien servis pour faire valoir leur prétendue généalogie, mais jamais comme de filtre ny de droit. A-t-on peur icy que de pareils desseins ne soyent pas apperceus assés tost, ou espére-t-on y accoustumer d'assés bonne heure pour jouir du fruit de cette habitude? Leur égalité de rang et dlionneurs avec les Princes du sang. Icy la Providence aveugle les légitimés, et les force à mettre eux-mesmes aux Princes du sang le doigt, comme on dit, sur la lettre. Cette égalité estelle-mesme un attentat à la Couronne, puisque les rangs et les distinctions des Princes du sang n'ont leur source que dans leur habilité à la Couronne, et dans la gloire et la splendeur de cette Couronne qui rejaillit sur eux. Partager ces
honneurs avec d'autres, quels qu'ils soyent, c'est renoncer à une singularité qui leur est propre essentiellement par cette habilité à la couronne, qui est le plus prétieux comme le plus radieux de tous leurs biens et la source abondante de tous les autres; c'est en y renonçant recevoir des estrangers contre nature dans ce que nature seule peut donner ; c'est leur frayer le chemin à suppléer par autorité à ce que la nature refuse ; et dès que ce chemin est une fois ouvert, comme on le voit par cette voye, puisque cette égalité sert de motif à conférer à des bastards l'habilité à la couronne, qui de naissance honneste et relevée n'aspirera pas au mesme honneur dès là qu'il est une fois devenu communicable? C'en sera donc fait de la loy salique, le plus solide appuy de l'Estat et de la couronne auguste de ses Princes, loy dont la disposition si révérée a conservé la France et sa Maison régnante depuis les temps les plus reculés, et en a fait la première couronne et la première maison de l'univers sans comparaison d'aucune autre. Pourquoy un gendre du Roy, pourquoy un petit-fils maternel ne trouvant point de fils de France, n'excluera-t-il point des Princes du sang cadets, peu riches, éloignés, pcut-estre d'un léger mérite et d'une beaucoup moindre faveur près du Roy régnant? Pourquoy des sujets puissants comme les Guises, pourquoy de grands hommes suivis des armées par leurs actions éclattantes ; pourquoy enfin de formidables favoris, des Joyeuse, des Espernon, des ministres du premier ordre, un Richelieu qui eust eu un neveu aussy puissant et aussi habile que luy, car la reigie rompue, la barrière de la loy salique franchie, le droit de la nation à faute de Prince du sang méprisé et esteint, les pourquoy sont infinis, pourquoy, dis-je, tous ces divers genres d'hommes n'aspireront-ils pas à intervertir l'ordre
de la succession à la couronne? Et pourquoy n'y parviendront-ils pas, dès que ce n'est que l'ouvrage de l'autorité, de la bonne volonté du Roy, écritte dans le secret du plus profond cabinet, et tout à coup déclarée, promulguée et appuyée à Timpourveu de toutte la jalousie de l'autorité, et de toutte la puissance royale, de toutte celle de qui l'obtient et de tout l'art qu'il y sçaura joindre? L'exemple que nous traittons, les motifs mis en l'édit que nous examinons, sont plus précis qu'on ne peut l'exprimer pour faire naistre, non de simples soubçons, mais la crainte la plus fondée, pour ne pas dire la certitude la plus morale establie sur l'ambition naturelle des hommes, de tout ce que nous venons de représenter. C'est aux Princes du sang à en bien sentir l'importance, extresme à la vérité surl'Estat, mais qui porte à plomb sur leurs personnes et sur leur postérité ; à réfléchir sur les voyes qu'ont suivis les légitimés de distinctions de rang par naissance, qui augmentant peu à peu avec l'art que nous avons suivi pied à pied, les ont portés jusqu'à cet édit qui sappe le fondement de la monarchie et de ses Princes et à ne pas doutter que si leurs pères avoient pu imaginer rien d'approchant de ce danger, pour nepasajouster d'une telle flestrissure, légère en comparaison du péril effectif, à ne pas doutter, dis-je, qu'ils n'eussent tout mis en usage pour contenir les légitimés dans la fortune et les rangs tout au plus, qu'ils auroient eus par leurs fiefs et par leurs emplois, que mesme ils n'auroient pas laissé accumuler, chose dans les commencements si aisée, bien loin de les laisser croîstre jusqu'à leur mesure, et à les rendre par leurs alliances multipliées , de plus en plus redouttables à eux-mesmes. Enfin rhonneur qu'ils ont d'estime sortis du Roy et qui fait que la succession à la couronne leur est deue au deffaut des
Princes du sang. Quelle maxime, bon Dieu! et quelle audace à ceux qui ont dressé ces monstrueuses lettres, de faire d'un blasphème le motif d'un grand Roy. C'est ainsy que l'ambition sans fond et sans bornes conduit de degré en degré, et que réduitte à chercher des raisons du renversement des loix les plus inviolables et les plus universellement respectées, l'aveuglement du pouvoir ne leur permet plus de distinguer ce qu'elle ose hasarder d'avec l'impiété la plus consommée, et de la mettre à la bouche d'un Prince séduit à la vérité, mais auquel on ne peut refuser la justice de reconnoistre qu'il a esté pieux autant qu'il l'a pu. Est-ce donc un privilège de la Royauté en général, ou attaché seulement à l'auguste personne de Louis le Grand, que les fruits de son rapt et de son double adultère, soyent par cela mesme dignes de régner, et que la couronne à faute de Princes du sang, soit un bien acquis de droit à une si effroyable origine. L'Écriture, la tradition, les Pères, montrent-ils quelque part une doctrine qui puisse appuyer une maxime si ennemie de la piété, de la chasteté, de la réprobation des illégitimes contenue dans les livres saints . d'une manière si terrible? Les loix humaines qui les réduisent au néant, qui les excluent du sort commun des autres hommes, qui les rendent incapables non seulement de loutte sorte d'héritage, mais de toutte transmission à ce tiltre des biens qu'ils ont acquis, portent-elles quelque part une exception pour les bastards des Rois de France, et notamment pour l'habilité à leur couronne? Y a-t-il enfin quelque révélation particulière à Louis XIV et aux siens, pour un avantage si prodigieux? Mais s'il n'y a rien de tout cela, où a-t-on pu puiser une maxime si dénaturée puisqu'elle est contre tout ordre et déshonore la nature ; si impie, puisqu'elle combat si formellement les loix de
Dieu mesme ; si cruelle puisqu'elle séduit tous les Rois et touttcs les femmes, et qu'elle plonge le poignard dans le sein de touttes les familles; si odieuse, puisqu'elle couronne l'infamie à tiltrc d'infamie, qu'elle luy soumet le premier et le plus pur de tous les Royaumes chrestiens, et fait de la nation françoise la proye de l'adultère qui en déshonore les premières maisons, et la honte de touttes les nations de l'Europe, également épouvantées et delà loy et de ses motifs, que la vérité mesme monstre avec évidence n'estre qu'un amas, qu'un comble d'abomination. Maxime toutesfois donnée en édit comme certaine, mais qui ne trouvera de père que dans cette clause déjà relevée des légitimations de ces derniers illégitimes, et qui suppose ce qui ne fut jamais et qui, néant et fausseté, couronne enfin le néant mesme. Pour dernier motif la mort de tant de Princes, bien qu'il en reste encore plusieurs. Mais ce fléau de tant de pertes ne doit-il servir qu'à en exciter de nouveaux de la juste colère de Dieu, qui voit du haut du ciel qu'on fait servir jusqu'à sa vengeance de motif à ce qui ne peut manquer d'en attirer une nouvelle et plus grande, car qui peut limiter sa puissance ! Et n'est-il donc pas vray que c'est du sein de nos malheurs les plus sensibles, et de la mort mesme que les légitimés ont tiré le comble de leur grandeur, pour les porter encore au-delà comme on le verra bientost. Et cette vérité consolante qu'il reste encore plusieurs Princes du sang, et que ces lettres n'ont osé dissimuler, ne leur est-elle pas une contradiction assommante dans le propic esprit mesme de ce dernier motif. Quelle nécessité donc d'un segond ordre de succession, quand il seroit possible et honneste, quelle nécessité lorsqu'on reconnoist que le premier ordre est encore nombreux. Depuis ces lettres, Mme la duchesse
d'Orléans a eu des enfans, et sans parler du Roy pour lequel l'espérance doit du moins marcher de pair avec la crainte, M. le duc de Chartres et les trois Princes de la branche de Condé ne sonl-ils pas d'aage et de santé à espérer d'eux une nombreuse postérité, tandis que M. le prince de Conti en voit déjà dans la sienne. Toulte l'Europe si intéressée à la succession d'Espagne en a veu le dernier Roy trente ans durant moribond, et très longtemps sans aucune espérance de postérité. Sa vaste monarchie se trouvoit dans une incertitude cuisante à cet égard, et néantmoins il n'y a esté pourveu qu'à l'extrémité de la vie de Charles II. Il sembloit jusque là que c'eust esté compter et envier ses jours, que de penser à reigler sa succession ; une sorte d'humanité, de religion mesme, iretenoit à cet égard les plus grands interests. Grâces à Dieu, de quelques pertes que sa main nous eust chastiés, nous ■estions encore bien loin de la situation d'Espagne, lors de ces lettres si prévoyantes. On en a suffisamment marqué les impies nullités de disposition, et la fausseté et les blasphèmes de motifs. Craignons qu'en approfondissant davantage, on ne donnast lieu de faire sentir ce que nous ne voulons jamais soupçonner dans ceux qui les ont obtenues, bien qu'il y eust tant de Princes du sang pleins de vie, de jeunesse et de santé. C'est à ceux-cy de considérer jusqu'où les premiers pas sont capables de conduire, et de comprendre la grandeur du danger d'une race illégitime, et de quoy que ce soit qu'elle obtienne de rang à tiltre de distinction et de naissance au delà de ce qu'elle en tire de ses dignités et de ses charges, encore sy périlleuses entre de telles mains. Enfin, autorité et tendresse. De la tendresse, on n'en peut certainement doutter. C'est roccasion de celte tendresse, et plus encore l'excès porté
au delà de l'imagination la plus animée qu'on ne peut assés déplorer dans un Roy qu'on voudroit pouvoir admirer sans réserve. Que de réllections à faire sur une tendresse si desmesurée et qui devenue en d'habiles mains l'éguillon de l'autorité, a sceu former de ces deux passions de si formidables colosses. Quant à l'autorité, peut-elle s'estendre jusqu'à léguer une couronne substituée et déterminée par la loy salique, la léguer dans une prévoyance sinistre et démentie par le nombre et Testât des Princes appelles par cette loy, la léguer au préjudice du droit de la nation, et d'un droit aussy certain après l'extinction des Princes saliques, qu'il est indubitable qu'il n'existe ny dans elle, ny moins encore dans son Roy, tandis que ce cas funeste n'est point arrivé, et que la disposition de la couronne réside encore par là dans la loy salique dans toutte sa force et vigueur ; la léguer pour dans un temps où le pouvoir le plus incontestable aura cessé avec la vie et le règne; la léguer enfin pour la flestrir, pour la deshonorer, pour insulter à la nation, pour couronner les crimes les plus honteux et les plus abominables aux yeux de Dieu comme les plus criants à ceux des hommes. On seroit infini, on se répéteroit sans cesse si on ne s'arrestoit sur des considérations si palpables et si importantes. Il n'y en a que trop pour démonstrer l'abus énorme d'une tendresse qui sacrifie à de doubles bastards celle qu'un Roy, et un Roy très chrestien, doit à sa maison, à sa nation et à ses peuples ; et l'impuissance, la nullité de droit d'une autorité dont la vaine parade ne fait que prouver mieux la foiblesse au cas estrange dont il s'agit.
Le feu Roy en fut si persuadé qu'il essaya de faire gouster aux Princes du sang eux-mesmes cette habilité à la couronne qu'il donnoit à ses enfans légitimés après eux.
Aucun d'eux n'estoit en aage ny en estât deluy respondre. On avoit pris soin de mettre M. le duc d'Orléans hors de situation à le pouvoir faire. Nulle représentation ne pouvoit avoir d'effet que triste pour qui l'eust hasardée, et occasion à cimenter les lettres patentes et l'édit encore plus, si on eust pu. C'est une vérité dont personne ne doutte et qui pour ainsy dire est encore sous les yeux de tout le monde. Prudence, nécessité fut donc de souffrir ce qui ne se put empescher; et à l'exemple des Princes du sang que la chose regardoit de si près, corps, particuliers, public, tout ploya sous ce joug si inconnu dans tous les siècles de cette monarchie. Les légitimés se hastèrent d'y faire donner la dernière main au Parlement ; ils visitèrent les pairs et les membres principaux de cette compagnie, ils receurent les compliments de toutle la cour, et scellèrent enfin leurs projets par l'enregistrement de cet édit. Le premier président, vendu de longue main à M. du Maine et monté en cette première place par les gradins du théâtre de Sceaux, ne laissa pas d'estre embarrassé. Les discours qu'il fut obligé de faire en cette occasion roulèrent d'une manière tremblante et peu achevée sur la tendresse et la volonté du Roy ; les gens du Roy s'exprimèrent encore d'une manière plus significative, qu'ils couvrirent des fleurs de l'éloquence ; en un mot tout fut enregistré, et les légitimés mis en possession de ce peu qu'il leur restoit d'inégalité au Parlement avec les Princes du sang, en présence de ces mesmes Princes du sang, des pairs et de toutte la compagnie assemblée, parmi l'abattement et le silence le plus morne et le plus expressif des sentimens de tout le monde.
Qui ne croiroit les légitimés parvenus au faiste des Légitimés
o 1 déclares
grandeurs les plus inespérées, dans ces jours du triomphe """'ma? 1715"°'
de cinq personnes et du deuil universel du Royaume. Eux seuls attentifs à tout dans la jouissance la plus pleine, comme dans la poursuitte la plus suivie, trouvèrent qu'il manquoit encore un trait à la ressemblance parfaitte qui faisoit tout leur objet au dehors et qui avançoit si heureusement leur projet au dedans. Eux seuls dans la vérité estoient capables d'y désirer encore quelque chose, tant ce quelque chose estoit imperceptible à tous autres; mais eux seuls aussy pouvoient mieux connoistre leurs besoins. Un comme amortissoit toutte leur joye, et bien que ce comme eust déjà outrepassé de bien loin toutte la puissance des hommes, le désir fut si extresme qu'il les jetta dans l'attentat de vouloir outrepasser celle de Dieu mesme, en faisant décider que ce qui n'estoit pas estoit.
Pour le mettre dans tout son jour il faut se représenter ce qu'un Prince du sang signifie dans nostre idée. Par un Prince du sang on n'entend point un homme revestu d'un fief, d'un office, d'une dignité, d'une concession qui luy donne ce nom et avec ce nom tout ce qui y est attaché. On conçoit un homme qui par la plus autentique et la plus pure de touttes les généalogies, descend de masle en masle et par légitime mariage d'un Roy de France, et qui par cela seul est né habile à succéder à la couronne s'il devient l'aisné de cette auguste race, laquelle seule en l'univers est en possession certaine de se la transmettre ainsy depuis tant de siècles, et conséquemment décoré par sa naissance de tout ce qui la rend intérieurement et extérieurement si respectable. De cette notion si simple, il résulte que quiconque n'est pas issu de masle en masle et par légitime mariage ne [peut] pas plus devenir Prince du sang qu'un Prince du sang cesser de l'estre, et que cette impossibilité est de celles qu'on appelle phisiques et qu'on peut dire
hors de la toutte-puissance de Dieu, sans blasphème, parce que Dieu qui est immuable ne peut cesser de vouloir ce qu'il a voulu, ny par conséquent faire qu'un Bourbon ne le soit plus ny qu'un qui ne l'est pas le devienne : luymesme ayant fait naistre les hommes qui ils sont par ses loix générales. C'est néantmoins l'intervertion de ces loix éternelles que les légitimés ont voulu opérer; et il est estrange que leur autorité ait prévalu jusqu'à cet excès sur les esprits des hommes, par l'habitude (et c'est une réflection qui ne peut estre suffisamment mise sous les yeux des Princes du sang), qu'il soit besoin de tout ce raisonnement pour faire sentir l'absurdité à laquelle les légitimés se sont laissés entraisner par leur ambition. Parvenus à une égalité entière d'honneurs, de rangs etc., avec les Princes du sang, élevés de plus autant que l'autorité l'a pu à l'auguste source de ces distinctions par l'habilité à la couronne, il restoit néantmoins qu'ils n'estoient pas Princes du sang, mais seulement comme les Princes du sang. Or ce comme si radieux, si inespérable disons plus, si criminel par sa grandeur, ce comme leur fut odieux. Il fallut cstre Prince du sang, et ce père si tendre pour eux se laissa aller encore à les déclarer tels, eux et leur postérité. Une nouvelle adresse fit tomber le feu Roy dans ce piège. Le feu estoit dans la maison de feu M. le Prince, et sa succession plaidée par ses enfans entr'eux donna lieu à des procédures où M. du Maine prit la qualité de Prince du sang, que le simple bon sens fit rcjetter aux magistrats qui ne la voulurent pas admettre. Là dessus recours au Roy concesseur de l'habilité à la couronne ; sa jalousie d'autorité picquée, il crut sans doutte qu'ayant donné à ses enfans tout ce que les Princes du sang peuvent avoir, il pouvoit aussy leur en donner l'estre, et cette absurdité
mise en déclaration bien sérieuse et bien absolue, fut envoyée et enregistrée au Parlement en may 1715 sans aucune cérémonie ny difficulté. Que les plus grands hommes sont à plaindre jusque dans l'exercice le plus absolu de leurs désirs, et que les enfans illégitimes auroient deu faire dire à ce grand Prince ce que David disoit luy-mesme : si mei non fuerint dominati tune immaculatus ero et emundabor a delicto maximo. [Ps. XVIII, 14]. Qu'on me pardonne ce passage qui paroist si fait exprès pour excuser le feu Roy dont nous respectons si fort la mémoire, quoyque nous soyons forcés de tirer le rideau de dessus des dispositions, dont sa tendresse et la douce violence des siens luy a caché touttes les difformités incroyables, mais hélas ! desquelles nous ne sommes pas encore au bout.
Avant d'aller plus loin il n'est pas inutile de considérer en peu de mots les gradations diverses que ces divers degrés d'élévalion usurpèrent dans les esprits. C'est une des plus importantes réflections que les Princes du sang puissent faire et qui trouvera sa place par une juste application. Impressions Le rang extérieur de Prince du sang de simple usage que
groduelles
des élévations Ics légitimés saisircut au sortir de l'enfance, et des cabidans les esprits. Hcts dans Icsqucls ils l'achevèrcnt à la cour , ne blessa personne parce qu'il mit chacun à son aise. Cecy semble un paradoxe, mais à qui connoistra un peu les cours et la basse vanité de la pluspart de ce qui les compose, en sentira la vérité. L'autorité déclarée de xMme de Montespan, l'orgueil qui fait soustenir ces affreux personnages, la complaisance du Roy et sa sensibilité de gloire dans ce qui émanoit de sa personne, les airs de ces enfans qui s'estoient fait sentir dans ces cabinets mesme à ceux qui y avoient accès, et qui par eux transpiroient au dehors, tout cela donnoit certitude que ces enfans seroient très
distingués. Question muette après, quelles seroient ces distinctions par rapport à celles dont jouissoient les principaux en rang; et des prétentions de chacun de ceuxlà contre d'autres, résulta une tacite approbation de cet extérieur de Prince du sang, qui sans engager à former des difficultés embarrassantes à exposer et plus encore à soustenir, applanissoittout, mettoit chacun dans une voye connue par cet extérieur pour reigie , et affranchissoit la vanité et la bassesse en les mettant touttes deux d'accord. Telle fut asseurément la source imperceptible de cet extérieur de Prince du sang non concédé, mais saisi si simplement, et possédé depuis d'une manière plus décidée avec la mesme facilité, quoyque décidée tacitement. De là chemin frayé pour les traittements et les cérémonies, et toujours par la mesme usurpation. Et voilà le malheur des Princes du sang lorsque trop attentifs à leur juste disproportion d'avec le reste des sujets, ils ne songent pas assés que les usurpations que d'autres souffrent, sont les commencements asseurés de celles qu'eux-mesmes essuyeront un jour. Cet extérieur colora bientost les charges, les emplois, les gouvernements que les légitimés obtinrent. On en murmura, les Princes du sang surtout, mais le gros du monde s'y accoustuma bientost; et les Princes du sang trouvèrent plus court de s'en faire des agréments par des alliances redoublées, pour ne pas dire un appuy, qu'une source de peines par un éloignement marqué. Du bruit que firent ces alliances et en France et au dehors, surtout la dernière, on s'en taira par respect; mais ce respect n'empesclie pas de dire que ce meslange éleva peu à peu dans les esprits et peut-estre jusque dans les cœurs, au mesme niveau des Princes du sang, ceux qui leur estoient devenus si extérieurement égaux et si intérieurement si proches et
si meslés avec eux, sans ajouster encore icy combien cruellement les Princes du sang se mécomplèrent en tout dans le succès de ces alliances.
Toutesfois il faut avouer qu'à chaque augmentation des légitimés le monde murmura ; mais il faut avoir soin de ne se dissimuler pas qu'à chaque fois aussy ce mesme monde ne tardoit guères à s'accoustumer aux grandeurs nouvelles, et murmuroit moins ou si on veut le pallier, devenoit plus prudent à chaque augmentation. C'est ce qui va devenir sensible. Les honneurs que les légitimés acquirent à leur réception au Parlement pénétrèrent non seulement ceux qui en souffrirent, mais scandalisèrent tout le monde. Personne ne se crut obligé de leur en tesmoigner une joye qu'on ne pouvoit sentir ; ny le Roy ny eux-mesmes ne comptèrent point les visiltes au nombre des devoirs qui leur estoient deus, et bien que menés chés les principaux membres du Parlement par deux Princes du sang, ils n'allèrent point chés les Pairs qui furent invités de la part du Roy par un billet circulaire de l'archevesque de Rheims.
La notte sur le registre de M. de Ponichartrain causa un tel mouvement, que le Roy se repentit de l'avoir accordée, et l'eust révoquée sans Mme de Maintenon; et l'édit de 1711 consterna tout le Parlement de voir les légitimés en possession de ce qui n'avoit esté permis qu'au premier Prince du sang avant le grand Condé, et affligea universellement tout le monde. Néantmoins toutte la cour fut chés les légitimés sur la notte, et si M. le comte de Tolose en refusa sagement les compliments, ils ne luy en furent pas moins offerts. Yoilà donc un changement du public qui ne les avoit pas encore visités en ces occasions. A celle de l'édit, mesmes visittes excepté des intéressés. Ny les légitimés ny le Roy ne le trouvèrent mauvais. Mais les Pairs qui aux
premières distinctions par dessus eux au Parlement y avoient esté invités de la part du Roy, ne le furent à cette fois que par les légitimés mesmes, qui cependant eurent soin que Sa Majesté s'expliquast de manière que l'assemblée fust complette au Parlement, comme elle la fut.
Les brevets expédiés peu de jours après aux légitimés, causèrent moins de chagrin et de surprise. Ce n'estoit en apparence rien de nouveau, ils suivirent l'édit de huit jours; la distinction des compliments en fut nécessairement peu sensible ; telle est à l'égard des impressions la foiblesse de ce qui opère et qui constatte quand il ne change point l'extérieur.
L'édit de 1714 qui les rend habiles à la couronne révolta presqu'ouvertement tous les esprits. Mais cette amertume générale et dont on ne laissoit pas de s'expliquer un peu, ne diminua en rien la foule des visittes de félicitation. Ce fut h première fois que s'establit la nécessité de trouver les légitimés chés eux, et personne ne se dispensa de ce raffinement de flatterie. Tout ce qui avoit séance au Parlement s'y trouva sans que pour la première fois le Roy s'en meslast, et les légitimés ne visitèrent que les Pairs et peu des principaux officiers du Parlement. Us y furent mesme accompagnés par quantité de personnes de distinction qui n'y avoient pas séance, honneur qui ne leur avoit encore esté rendu par personne.
Enfin leur déclaration de may 1715 de Princes du sang coula imperceptiblement comme de source et le monde s'accoustuma à ce qui l'avoit tant et si vivement soulevé.
On voit donc par cette courte analyse de ce qui se passa aux différentes occasions d'élévation des légitimés de degré, en degré et à six ou sept reprises, tous plus énormes les uns que les autres, jusqu'à quel point la raison s'en trouva offensée, et aussy combien cette disposition première dura
peu chaque fois, et ne se réveilla aux nouvelles que dans un affoiblissementquis'y marqua toujours de plus en plus. Telle est la force de l'habitude sur les interests mesme les plus chers, et tel est le danger d'en laisser estabUr de si funestes.
Voilà donc les légitimés parvenus au comble apparent de leurs souhaits. Princes du sang de rang, d'honneurs, etc., Princes du sang habiles autant qu'on le put à la couronne, Princes du sang d'appellation, plus mesme que Princes du sang par la dignité de leurs noms de provinces, et infiniment plus puissants qu'eux par le nombre et l'importance de leurs establissements infinis, de leur crédit et de leur autorité. Enfin d'un aage meur, tandis que les Princes du sang n'estoient pour ainsy dire que des enfans, et des enfans tous leurs neveux, M. le prince de Conti ayant esté marié extresmement jeune. Touttes circonstances grandement avantageuses, et qui leur ayant infiniment servi pour s'élever jusqu'à ce dernier comble, ne leur furent pas d'un moindre usage pour se faire de ce comble mesme un degré à s'élever plus haut.
M. le duc d'Orléans seul et propre neveu du Roy, estoit l'unique dont l'aage eust deu embarrasser. Que ne peutil estre permis de faire au moins sentir quel fut l'horrible et seur remède contre cet obstacle, tant à la grandeur que nous venons de voir, qu'à celle à laquelle cette mesme grandeur ne scrvoit que de fondement. Mais silence, et silence profond. Le respect, la religion, tout le prescrit. Eh ! les vérités percent souvent d'elles - mesmes , et deviennent quelquefois éloquentes à force de silence et de ténèbres. Tesiamont L'aagc avancé du Roy et la diminution de ses forces commençoit à se faire sentir au dehors, malgré touttes les précautions si ordinaires aux plus grands hommes; et comme le dehors ne pouvoit s'en estre apperceu que
du Rov.
longtemps après ceux qui le voyoient de fort près, les légitimés s'estoient hastés de parvenir à ce que nous venons de voir, et se hastèrcnt encore plus de marcher en avant par les mesmes voyes. Les obliques et les directes leur furent ouvertes également ; mais la difficulté fut à la nécessité de faire prévoir au Roy sa fin prochaine, et de le porter à reigler le gouvernement après luy. Quel coup à porter à un père si tendre et si prodigue, quel remuement d'âme pour ainsy dire en des enfans si chéris et si comblés, à la simple pensée que ce père n'estoit pas immortel ! Mais le grand courage de M. du Maine fut supérieur aux petitesses, et inspira le mesme à Mme de Maintenon. La proposition fut faitte au Roy. Il la rejetta. Ce genre de travail ennemi de la nature, et surtout de celle des Rois, effraya le nostre. Nouvelle attaque, et nouvelle deffense. Le pauvre Prince n'avoit pas affaire à des gens qui fussent pour se rebutter, ny dont luy-mesme fust en estât de se délivrer. Ils revinrent à la charge et picquèrent son courage, son autorité, et ce qui est affreux ils l'excitèrent par la conscience. Alors le Roy parlementa. Il se satisfit luy-mesme sur le courage, envisageant les plus tristes choses avec indifférence pour soy-rnesme, mais il doutta de son autorité à cet égard, et ne se crut point obligé en conscience à ce qu'il estima au delà de son pouvoir. La disputte fut longue, le Roy se deffendit par des exemples, et par le plus récent de tous qui estoit l'inexécution du testament si sage et si solennel du Roy son père; mais il parloit à des sourds, ou plutost à des gens que rien ne pouvoil toucher. Ils le tourmentoient sans cesse. Il estoit seul contr'eux, sans conseil, sans appuy, sans consolation, hors d'usage et de confiance de parler à d'autres, elle seul délassement qu'il n'avoit accoustumé
qu'avec ces personnes et en si petit nombre, se tourna contre liiy en poursuittes et en amerlumes, sans pouvoir trouver de repos. Circonvenu de touttes parts, combattu sans relasche, las enfin d'une vie devenue à charge par de telles contradictions qui en empoisonnoient toutte la douceur, et de se retrancher d'une raison inutile, il se rendit sans estre vaincu et s'abandonna à ceux auxquels il ne put résister davantage, sans toutesfois estre persuadé par eux. On trouvera peut-estre ce détail si intérieur avancé hardiment ; mais on verra bientost quels garands nous produirons de ces vérités qui auroient deu estro en effet si cachées pour l'interest des légitimés.
Ils avoient deux veues à remplir par une disposition future. Le soin et l'autorité sur la personne du Roy, et sur le gouvernement de l'Estat. Pour arriver à la grandeur supresme, il falloit s'emparer de l'une et de l'autre. Ce fut aussy ce qui s'exécuta pleinement, autant que le testament du Roy le put faire; et c'estoit bien raison, puisqu'il ne fut proposé, poursuivi et fait enfin que pour cela.
Voysm. Lg ministre presqu'universel et unique dans la confiance,
que Mme de Maintenon avoit à dessein avancé à ce degré de puissance sur la ruine ou la retraitte de ceux auxquels il succéda dans les fonctions si différentes, ce ministre qui avoit esté l'instrument de la grandeur dernière des légitimés, le fut encore de toutte celle qu'ils méditèrent. Sous sa direction, le testament du Roy fut dressé, et il le fut avec tant de jalousie de la part de ceux qui avoient tant à cœur qu'il n'y fust rien obmis à leur avantage, que ce pauvre Prince le récrivit de sa main jusqu'à trois fois différentes, avec les peines d'esprit et la fatigue qu'il est aisé de se représenter. Cette forme olographe y imprimoit
plus d'autorité, et donnoit plus de lieu aux complices de protester d'ignorance, et de la chose en soyetdece qu'elle contenoit. La vraysemblance y estoit peu conservée par tout ce qui parut d'une pièce si composée, et composée avec tant d'art, mais les légitimés vainqueurs de la nature et de la vérité en se faisant cstre Princes du sang, pouvoient bien ne pas s'arrester pour la vraysemblance. Quoy qu'il en soit, le testament mis par le Roy en sa dernière forme fut par luy confié au Parlement avec l'éclat et les précautions qui ont esté si publiques, et qui portant si fort à plomb sur le futur dépositaire de l'autorité souveraine et sur les Princes du sang avec luy, achevoient parfaittement le jeu des légitimés en bridant et prévenant les esprits en leur faveur. Rien ne marquoit davantage la deflîence extresme du Roy, rien ne confirmoit plus son désir de toutte l'exécution de ses volontés, rien encore ne tenoit plus en suspens dedans et dehors le Royaume sur le contenu de ces mesmes volontés. On ne douttoit point qu'elles ne fussent l'ouvrage du ministre, de la femme et de l'illégitime ; conséquemment tous les yeux se tournoient vers luy comme sur le modérateur présent et futur de touttes choses. On peut juger quel accroissement il en receut, et quelle diminution il procura par contrecoup à d'autres, que la veuc de la fin prochaine du Roy ne put jamais relever. Ce testament fait si secrettement ne fut sceu que lorsqu'il fut confié au Parlement, et à l'instant décréditté par le testateur mesme. « Je sçay, dit-il au pre- « mier président et à Messieurs du parquet, en le leur « remettant luy-mesme, je sçay le peu de force qu'aura « mon testament. Il n'aura pas plus d'autorité qu'en ont « eue tous ceux de mes prédécesseurs qui se sont avisés « d'en faire, et du feu Roy mon père, dont aucun n'a esté
« tenu. Je n'en voulois point faire. J'ay pris bien de la « peine inutile, car cela m'a bien fatigué. Mais ils m'ont « tant tourmenté qu'à la fin je l'ay fait pour qu'ils me « laissassent en repos. Il en arrivera tout ce qu'il plaira h « Dieu, » et à la Reyne d'Angleterre : « J'ay fait mon tes- « tament. C'est bien du temps et de la peine perdue, car « il m'en a cousté beaucoup. On nous obéit tandis que « nous sommes en vie : après nous, on ne se met guères « en peine d'exécuter ce que nous avons ordonné. Le tes- « tament du Roy mon père et tous les autres n'ont pas « tenu un moment. Je compte bien que le mien ne tiendra « pas davantage, mais ils m'ont persécuté, et maintenant « qu'il est fait ils me donneront patience. N'en parlons « plus. » La surprise extresme où ce discours jetta les magistrats ne leur permit pas de ne le pas rendre. Il en arriva de mesme à la Reyne d'Angleterre. Les faits sont récents, ces magistrats sont pleins de vie et de santé : l'un d'eux est maintenant chancelier de France à la place de celuy qui eut tant de part à ce teslament, ce sont là les garands que nous avons promis sur la manière dont il fut arraché, et ce ne sont pas les seules personnes à qui le Roy, sans s'expliquer si fort, a fait entendre le peu de cas qu'il faisoit de cette pièce et la répugnance qu'il avoit eue à se rendre. Peut-on rien marquer de plus exprès ny de plus fort, peut-on n'estre pas attendri d'une oppression , d'une tiranie si violente , exercée sur ce grand Roy et sur un père si fort livré à son fils naturel. Remarquons bien surtout cette expression impersonnelle ils si souvent repettée sans jamais nommer, les plaintes des vexations ouvertes de ces personnes, et combien le courage de ce Prince a tranquillement envisagé sa fin, en mesme temps que son discernement le convainquoit de
l'inutilité de cet ouvrage, et que sa foiblesse pour les siens cédoit au siège effectif qu'ils avoient formé autour de sa personne, laquelle méritoit d'eux plus de respect et d'amour. C'est une réflection deue à la mémoire de ce grand Roy. Une autre réflection pour les Princes du sang c'est que s'ils eussent fermé de bonne heure aux légitimés le chemin de monter de degré en degré au comble où ils se trouvèrent alors, ny la possibilité, ny leur interest mesme ne se fust pas trouvé en eux d'extorquer un testament du feu Roy, ny rien d'approchant de tout ce qui l'a préparé, accompagné et suivi, si directement contraire aux Princes du sang.
N'oublions pas un trait de règne anticipé qui dans les dernières semaines de la vie du feu Roy surprit la modestie de M. du Maine. Il l'opposoit avec soin aux respects empressés de toutte la cour et de tout le Royaume, lorsque la santé du Roy ne luy permettant plus d'espérer de voir la gensdarmerie mandée et arrivée à Versailles pour une revue, il commit ce cher fils pour la faire en sa place. Il parut alors plus que jamais que le Roy ne pensoit plus qu'il luy restast personne de son sang légitime, et cet augure de fonction du Roy aggrandit infiniment M. du Maine dans tous les esprits, qui succombèrent à cet éblouissement. M. du Maine se contenta pour lors de faire en conestable ce qu'il se proposoit de repelter bientost en maire du palais, et cette action parut à tout le monde lever le sceau de dessus le testament du Roy. On verra bientost que nous n'en imposons rien à ce fameux illégitime. Mais cependant quel éclat et quelle flétrissure pour tous les Princes du sang !
Si le feu Roy fut assiégé, comme il le tesmoigna luymesme, pour l'obliger à faire son testament, toutte la
France accourue à sa maladie a esté tesmoin qu'il ne le fut pas moins pendant sa courte durée jusqu'à sa fin, et par les mesmes personnes quiluyavoient arraché ce testament, qui pour le mieux confirmer et l'estendre mesme dans leurs veues, tirèrent encore deluy un codiciledans ses derniers jours. Ces faits sont si certains qu'on ne s'y estendra pas davantage. Passons à ce qui suivit cette perte qui en combla tant d'autres, au grand malheur de l'Estat.
La bienséance, pour ne rien dire de plus fort, si peu respectée dans touttes les démarches pour arracher le testament, ne la devoit pas estre davantage dès qu'il seroil question de le faire valoir avec le codicile. M. du Maine surmonta la nature dès les premières heures qui suivirent la mort de ce père qui l'avoit élevé du néant à l'habilité à la couronne, et à quelque possibilité de s'en saisir. Il vit M. le duc d'Orléans, et d'abord par Mme la duchesse d'Orléans il essaya à luy persuader que le commandement absolu et privatif à tout autre sur la maison civile et militaire du Roy luy appartenoit d'une manière incontestable. Ensuitte, assisté de M. son frère principalement, il le déclara à M. le duc d'Orléans luy-mesme d'une manière littéralement respectueuse, mais foncièrement déterminée. Tel fut le premier pas vers la souveraine puissance qui ne fut ny retardé ny mesnagé, et en mesme temps qu'ils prenoicnt sur leur rang des précautions de crainte pour la séance au Parlement du lendemain, ils mettoient hardiment la main aux choses les plus hautes du commandement, qui livrant la personne du Roy entre leurs mains armées, les rendoient par cela seul les maistres de l'Estat, le Régent un fantosme, les Princes du sang un néant. Mais leur prévoyance s'estoit encore estendue bien au delà , comme on le vit par les dispositions du tes-
tament du Roy qui fut leu au Parlement le lendemain matin.
Nous nous contiendrons scrupuleusement dans nostre matière. Par ce testament, M. du Maine estoit confirmé dans tout ce qu'il avoit obtenu, et les autres illégitimes avec luy. Ses louanges et les leurs n'esloient pas obmises. Il estoit establi surintendant de l'éducation du Roy avec l'entière disposition de sa personne et l'autorité totale sur touttes les trouppes de la maison du Roy et sur sa maison civile. Il paraissoit que le feu Roy avoit eu égard à luy dans le digne choix des personnes nommées pour servir à la mesme éducation. M. le comte de Tolose subrogé en sa place en cas de mort, avec les mesmes autorités ; enfin l'un et l'autre establis dans le Conseil nécessaire, laissé par le Roy pour avoir la . disposition absolue de touttes les affaires et de touttes les grâces de l'Estat, à la pluralité des voix, sans distinction quelconque ; Conseil dont on ne peut trop respecter le choix, mais dans la composition duquel on ne put s'empescher de remarquer que le feu Roy n'avoit pas moins eu d'égard à ce fils naturel bien-aimé, que dans celuy de l'éducation du Roy.
Examinons maintenant quelle eust esté la situation des considératk
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légitimes revestus en sus de ce qu ils estoient deja, de du feu Roy l'effet de ces dispositions, et faisons-en un parallèle avec ^^^égufmés " les Princes du sang. ^^ du^san""
Outre les biens immenses et la souveraineté de Bombes assés dangereusement placée, ces deux frères setrouvoient, l'un colonel général des Suisses et Grisons, grand-maistre de l'artillerie, gouverneur de Languedoc et de Guyenne, à la teste des carabiniers et de plusieurs régiments; l'autre, admirai, grand veneur, et gouverneur de Rretagne
avec plusieurs régiments, et à la teste de louttes les trouppes de la marine. A tant de puissance on auroit veu soumettre les quatre compagnies des gardes du corps, celle des gensdarmes et des chevaux-légers de la garde du Roy, les gensdarmes escossois, les deux compagnies des mousquetaires, enfin le régiment des gardes françoises, et à double tiltre celuy des Suisses ; tout l'intérieur de la chambre, de la garderobe, de la bouche, des écuries du Roy, enfin sa personne en leur pleine et entière disposition. Tout cela illustré de l'éclat du rang, des honneurs, de l'habilité à la couronne, du nom, possession et estât des Princes du sang et de leurs alliances les plus proches et les plus redoublées, qui avoit courbé toutte la France devant eux. En ay-je donc trop dit plus haut quand j'ay avancé que M. du Maine se proposoit la puissance des maires du palais ? L'histoire en fournit-elle de plus redoutables en grandeurs et en establissements, en autorité et en puissance? Qu'une telle situation est terrible, qu'il y a peu entr'elle et la Couronne, et quels moyens ne fournitelle pas de s'en saisir, et de se la mettre après sur la teste! Si d'une part on considère de quels soins, de quelle suitte, de quelles méditations, de quels efforts ce sont les fruits dans des hommes d'une origine si profondément anéantie, et que d'autre part on considère aussy quelle est la fragilité humaine, et la puissance des tentations de cette nature, on se trouvera saisi d'épouvante et d'horreur à la veue d'un péril si apparent et si formidable. Mais il faut achever de donner à ce tableau si naturel tout son jour, en l'ombrant par l'obscurité des Princes du sang. Tout le sang légitime consistoit alors en France outre l'auguste personne du Roy enfant, en M. le duc d'Orléans Régent à la vérité, mais privé de toutte autorité sur la
plus prétieuse partie, et la partageant littéralement pour tout le reste avec tous les membres du Conseil establi ; M. le duc de Chartres enfant ; M. le Duc, gouverneur de Bourgogne et grand maistre de France de nom, M. du Maine ayant seul l'autorité sur tous les officiers de la maison du Roy ; enfin MM. les comtes de Charolois et de Clermont enfans, et M. le prince de Conti. Entr'eux tous donc le seul gouvernement de Bourgogne, une charge devenue honteuse et inutile, et sept ou huit régiments ou compagnies de gensdarmerie. D'autre part rang, éclat pareil et par naissance, trouppes, charges, gouvernements, emplois, autorité, puissance; quel contraste! quel roseau menacé d'un colosse, quel parallèlle des fils de saint Louis avec les adultérins de Mme de Montespan ! Quel convi puissant à profiter de ces occasions uniques! Parcourons les histoires, voyons les monarchies, sont-elles ou tombées ou fondées différemment? N'est-ce pas ainsy que les sceptres ont changé de mains? Quelle voix, quelle trompette crie aux Princes du sang des bords des abysmes que leur ont ouverts de si puissans bastards, le péril immense des moindres distinctions accordées par naissance, qui sont les fondements certains d'un édifice qui s'est élevé par tant d'estages, qu'il en est parvenu à effacer les palais des Rois. Mais quittons la figure, et voyons de plus près la situation où les légitimés ont osé prétendre, et où il s'en est fallu si peu qu'ils ne se soyent establis. Maistres de toultes les trouppes de la maison du Roy et de toutte sa maison civile pour l'estre encore plus seurement de sa personne, ils ne • différoient en rien des maires du palais. Cestoit par là que ces anciens tirans abusant du nom et de la foiblesse de leurs souverains, s'estoient rendus si puissants et si redoutlables, et qu'ils usurpèrent souvent le liltre de Rois
après en avoir saisi toutte l'autorité. Ce fut encore ce mesme moyen de posséder la personne du Roy qui du temps de Charles YI aggrandit si funestement les factions d'Orléans et de Bourgogne ; lesquelles ayant, tantost l'une, tantost l'autre, ce pauvre Prince en leur pouvoir pendant les longs accès de ses maladies d'esprit, disposoient cependant de tout le Royaume et le réduisirent par leur lutte enlr'elles, aux derniers malheurs. Que si on aj ouste à ce pouvoir illimité de posséder la personne du Roy et de disposer de toutte sa maison civile et militaire, et par cela mesme de la capitale du Royaume où ces trouppes servent de garnison; si on ajouste les autres moyens des grands emplois des légitimés, qui les mettent à la teste de tant de provinces, de tant de noblesse, et d'un si grand corps de trouppes, pour les soustenir dans cette possession de la personne du Roy, qui pourra-t-on trouver qui ose s'opposer à quoy que ce soit qui leur plaise, et où seront les moyens de leur résister en rien? Les voilà donc devenus une de ces factions d'Orléans ou de Bourgogne, mais paisible et sans contrepoids de l'autre, ou plustost les voilà très certainement establis dans toutte la puissance des anciens maires du Palais, et ayant plus qu'eux l'habilité à la Couronne c'est-à-dire selon eux, un droit acquis égal aux Princes du sang, qui les ayant rendus également respectables, leur fournit de plus tout ce qu'ils voudront faire valoir. Or tout monstre, tout convainc en ce genre que le vouloir naist bientost du pouvoir, en ceux surtout qui • n'estant pas nés pour porter la Couronne, sentent en euxmesmes quel danger c'est que d'estre élevé jusqu'à elle et d'y avoir attenté. Joignons après à tant d'avantages celuy de s'en trouver revestus dans un Conseil également ami et nécessaire, establi pour disposer souverainement de touttes
les affaires du dedans et du dehors de l'Estat, et de touttes les grâces qui émanent du Roy à la pluralité des voix. Qui sera celle qui s'y élèvera contre leur avis, ou plutost contre leurs volontés? Nul Prince du sang de ce conseil, et encore des Princes du sang très jeunes et sans charges qu'une effacée, et un seul gouvernement ; ne sont-ce pas des Princes du sang anéantis devant ces légitimés? Un Régent à la vérité, mais Régent de nom, puisqu'on grâces comme en affaires il n'a que sa voix comme un autre membre de ce conseil, et qu'encore que par son autorité de Régent il en pust exercer sur les trouppes et les provinces absolument parlant, qu'osera-t-il entreprendre et qui se hasardera de luy obéir contre deux frères, maistres des délibérations du Conseil qui gouverne et qui dispose de tout, et maistres de plus de la personne du Roy et de tout ce qu'elle entraisne après soy, et rcvestus de son nom auguste. Un tel Régent n'est-il pas un fantosme, et manquet-il un seul point à la toutte puissance des légitimés?
Telle fut la grandeur qu'ils se sceurent acquérir et faire laisser par le testament du feu Roy. Il vescut trop peu après les avoir establis dans l'habilité à la couronne, après les avoir déclarés Princes du sang, après avoir formé un segond ordre monstrueux dans la succession, pour de ce segond ordre en faire le premier, et pour changer en réalité leurs tiltres de fils de France. 11 fut préservé de ce double comble d'égarement de tendresse et de joug de tendresse, mais il laissa tous les moyens d'arriver au but d'une façon ou d'une autre. Rien ne fut oublié, tous luy furent arrachés. Yoyons maintenant par quels coups delà Providence prolectrice de l'orphelin, elle a sauvé en partie ce Royaume à deux différentes fois, et mis ceux qu'il regarde à filtre de la loy salique, en estât d'achever de le tirer de tant
d'imminents périls, pour peu que ces périls puissent assés sur eux pour attirer d'eux toutte l'application et la prévoyance qu'ils méritent, en considérant combien ils en sont encore environnés, et que si les plus grands sont en partie passés il n'a pas tenu à qui en a esté cause qu'ils n'ayent eu tout leur effet.
Nous avons laissé M. le duc d'Orléans instruit par les légitimés mesmes de leurs prétentions sur la personne du Roy, et sur toutte sa maison civile et militaire, et cela peu d'heures après ia mort du feu Roy. Question fut le lendemain de discuter ce qui en devoit estre, après la lecture du testament du Roy qui fut ouvert dans l'assemblée complette du Parlement. Elle y frémit de toutte la puissance dont les bastards se trouvèrent revestus par les dispositions qu'elle entendit. La forme de la séance réveilla dans les magistrats l'ancienne émulation de l'ordre gardé parmi elle, jusqu'à exciter ceux qui y avoient le principal interest, et à plusieurs fois redoublées, et danstouttes les deux séances du matin et du soir, remarque qui n'est pas vaine et qui trouvera son application dans la suitte. M. le duc d'Orléans expliqua ses prétentions sur cette autorité donnée par le testament à M. du Maine, M. le duc expliqua les siennes par rapport à sa charge de grand maistre qui se trouvoit éclypsée entre ses mains, M. du Maine fît un long discours entortillé à sa manière, mais dont la hardiesse ajousta au scandale des dispositions faittes en sa faveur. On ne peut oublier que pressé par les objections de M. le duc d'Orléans, car la discussion fut forte et opiniastre, il osa dire que chargé de la personne du Roy il n'en pouvoit respondre sans estre le maistre des trouppes de sa maison, et de tous ses officiers intérieurs ou civils. Quel mot échappé et en telle assemblée, et quelle confir-
mation partie de source de ce qui ne nous a pas esté permis d'expliquer! On a peine à se souvenir encore d'une scène si publique et si scandaleuse, pour se contenir dans les bornes les plus étroittes, sans se sentir allumé. Le sage parti qui arresta une disputte de cette nature si jalouse et si célèbre, fut que les Princes du sang et les légitimés, car M. le comte de Tolose avoit soustenu monsieur son Irôre, quittèrent la séance pour aller conférer dans la quatrième chambre des enquestes qui touche à la grand 'chambre. La conférence dura longtemps et tint la séance en suspens. M. du Maine n'ayant plus le feu Roy en croupe, n'y putempescher que M. le Duc malgré sa jeunesse n'y tust résolu chef du Conseil de régence, duquel mesme il n'estoit pas par le testament ; et comme il sefaisoit tard les Princes ne rentrèrent à l'assemblée du Parlement que pour cette déclaration, et remettre le reste des délibérations à l'après-disnée, où M. du Maine déjà affoibli ne put emporter l'autorité qu'il avoit si vivement prétendue sur la maison du Roy civile et militaire. Ce grand coup sauva l'Estat de ses mains pour un temps. Mais quelle audace, quel éclat, quels mouvements pour se faire maistre du Royaume et de son Roy, quels attentats contre son sang auguste, quels mépris des loix les plus fondamentales, quels projets presque accomplis de renversement, quels pas de géant vers la Couronne, quels efforts pour s'en saisir, enfin quels crimes accumulés de lèse-majesté au segond chef, quelle ambition ouverte de tiranie! Les Guises en firent-ils plus à Orléans, à Paris, à Blois !
Le fruit de tels essais ne pouvoit estre une grande intel- Requeste au iioi
des Princes
ligence entre les Princes du sang et les légitimés. Le grand du sang contre
1 i 1 • 1 p AT 1 n • I6S légitimés
procès pendant pour la succession de teu M. le Irince surrhabintéàia fournissoit tous les jours des occasions d'aigreur, et l'af- co"''o""^-
feclation de la qualité de Prince du sang prise par M. du Maine, dans les écritures où son nom n'estoit d'aucun autre usîige, poussa à bout la patience de ceux qui ne la dévoient qu'à la grandeur et à la pureté de leur origine. Plusieurs procédés conduisirent les choses jusqu'à mettre en question une concession qui n'eust jamais deu estre. Les légitimés sentirent tout le poids d'une telle démarche des Princes du sang, et toutte la difficulté de la soustenir dès qu'elle estoit régulièrement entreprise. Aussy n'obmirentils rien pour conjurer ce premier orage de leur vie. Menaces, emportements, fureurs, adresses, instances, cessions, supplications, accommodement du procès tel qu'il seroit prescrit, un cercle enfin de tous les moyens imaginables pour parer une contestation si terrible par elle-mesme, et par louUes les suittes ordinaires d'un comble de fortune attaqué. Mais les Princes du sang résistèrent à tout, aux leurs mesmes ou séduits ou effrayés ou sottement attendris, et présentèrent leur requesie au Roy et au dépositaire de son autorité, ils y conclurent principalement à la révocation de l'édit qui appelloit les légitimés à la Couronne, et de la déclaration postérieure qui leur donnoit la qualité de Princes du sang. Si la force du lion ne put icy estre d'usage aux légitimés, du moins la prudence du serpent ne leur manqua pas. Forcés d'essuyer cette tempeste, et hors d'espérance de la pouvoir conjurer, ils ne pensèrent plus qu'à en diminuer le danger, et à l'exténuer autant qu'il seroit possible. Occupés de cette veue salutaire, tout leur art s'estoit employé à faire en sorte de frapper tellement les Princes du sang de l'énormité de cette qualité en eux, et de leur habilité à la Couronne, que les Princes du sang ne le pussent estre de rien autre en mesme temps ; et à cette vive impression les légitimés eurent soin de join-
dre tant de difficultés de succès, qu'ils les désespérassent de réussir s'ils enlreprenoient davantage. On connoist encore les conducteurs de ce noir artifice qui sauva pour lors les légitimés de ce qu'ils appréhcndoient le plus, et les Princes du sang ne peuvent se les dissimuler à eux-mesmes. Ces faux amis, ces serviteurs perfides, ces gens asservis à deux maistres, ne cessoient d'échauffer les Princes du sang sur l'évidence de leur droit pour la revocation de ces deux édits, et sur la bienséance à eux de la poursuivie. Mais sur le reste ils essayoient d'affoiblir les attentats, ils exagéroient l'honneur et les liens des alliances ; ils exciltoient tantost une générosité si déplacée, tantost une tendresse qui devoit s'appliquer autrement, tantost une sorte de compassion qui avoit si peu de lieu, tantost des douttes que les Princes du sang eussent tiltre valabl-e et qualité compétente de se déclarer parties, tantost des inquiétudes du succès et des craintes d'ouvrir des portes d'eschapatoires aux juges effrayés de la grandeur du total des demandes pour les éluder touttes ; tantost la balance du succès asseuré de cette principale partie, et sans renoncer au reste pour d'autres temps, et de l'incertitude d'obtenir le total ny rien peut-eslre de ce total pour l'avoir trop grossi ; tantost la jalousie de disproportion de rang qui les devoit rendre indifférents à tout ce qui en ce genre ne les touchoit pas eux-mesmes ; tantost d'autres délicatesses mal entendues pour les éloigner des principaux objets qu'ils dévoient se proposer, et que les légitimés redouttoient sur tous les autres. Telle estoit la preuve de leur naissance , qui faute de mère n'existoit point, et qui fondant toutte leur grandeur et leur fortune, sappoit l'une et l'autre en tombant. Tel, l'accumulement de gouvernements, de charges et d'emplois, si souvent deffendu par des loix expresses
SOUS lesquelles tant de Princes et de grands si distingués avoient ployé, et qui dépouillèrent de l'office de grand maislrc de France ce grand conestable Anne qui tant de fois avoit sauvé l'Estat. Tels les crimes de lèse-majesté au segond chef si évidents et en si grand nombre, point si capital pour réfréner à jamais l'ambition des sujets, quels qu'ils soyent, avec un tel exemple devant les yeux, et pour affermir l'Estat en soy, la Couronne sur la teste de nos Rois, et les saintes dispositions de la loy salique ; quel vaste champ sur ce dernier article ! Élévation par autant de crimes en ce genre que de degrés, jusqu'au niveau parfait des Princes du sang, à tiltre de naissance, et comble de les crimes qui les aggrave tous, élévation à l'habilité à la Couronne et au nom mesme et qualité de Princes du sang. C'estoit bien à la révocation de ces deux derniers articles que concluoit la requeste ; mais que cette conclusion est foible, en comparaison de ce que méritoient des articles si inouïs et si démesurément criminels. Circonvention au Roy pour un testament , au Roy dis-je, dont les paroles propres en font la preuve complette, et conséquemment tous les avantages odieux et prodigieux à eux donnés par ce testament, autant de crimes encore plus énormes les uns que les autres; enfin la possession de la personne du Roy conservée, quoyque sans cette vaste autorité si fort soustenue, autre crime dans un personnage si ambitieux, et qui en avoit accumulé tant d'autres. Voilà ce qu'il falloit comprendre par des conclusions précises, voilà ce qui eust marqu-é le légitime sang des Rois, voilà ce qui l'eust vangé et conservé, et tout le Royaume avec luy; voilà ce que Dieu et les hommes attendoient de nos Princes du sang; voilà sur quoy justice ne pouvoit estre refusée au danger, à l'oppression, à l'évidence, et voilà ce qui faisoit trembler
SUR LES LÉGITIMÉS. dOl
les légitimés jusque dans la moelle de leurs os, et ce qu'ils mirent tout en œuvre pour parer. 0 faute immense, mais pourtant réparable ! 0 aveuglement que la réflection la plus légère eust dissipé ! Qu'avoient à craindre les Princes du sang? Leur élévation étoit-elle trop grande, leurs establissements trop dangereux, leur puissance trop estendue? Quel crime avoient-ils à deffendre, quelles veues, quelle ambition à pallier? Poussons les choses à l'incroyable; eh bien ils n'auroient pas réussi. Mais en ce cas mesme où estoit le péril plus grand que celuy où ils se sont exposés par cette chétivc conclusion de leur requesle, chétive disje, comparé à tout ce qu'ils y auroient deu ajouter, mais terrible pourtant en ce que l'objet attaqué estoit l'ouvrage ourdi pendant tant d'années, le comble actuel de la plus haute fortune après l'acquisition des sceptres, et la voyela plus abrégée comme la plus fondamentale pour l'acquérir. Ont- ils pu se flatter d'éviter la haisne irréconciliable de ceux qu'ils ont attaqués dans la plus sensible partie de leur âme, dans la glande pinéale de leur grandeur, de leur fortune, de tout leur estre? Ont-ils imaginé dans les bastards quelque mesure, quelque apparence de modération sur eux-mesmes, qui les laisse libres de ne haïr que jusqu'à un point ou à un certain temps, ceux dont ils ont receu une si mortelle injure? Est-ce la dévotion de M. du Maine qui les rasseure, et son assiduité aux offices de la chapelle et de la paroisse de la Cour ? Ignorent-ils l'effet d'une blesseure si sensible et si profonde, et que sa nature non plus que celle de qui l'a receue, n'en permettra jamais l'oubli ; que dis-je oubli, après ce qui a suivi, et que nous verrons en son lieu? Il est donc vray que la haisne la plus mortelle et la plus implacable est également acquise par les conclusions de la requeste, comme si elles eussent
esté complettes : conscqiicmment qu'à tout événement mesme impossible, les Princes du sang n'avoient rien du tout à y perdre et beaucoup d'honneur mesme de seureté pour l'avenir à y gaigner. Seureté contre d'autres ambitieux, puisque de tels cas exigent des veues aussy estendues que les siècles : seureté encore contre ceux cy à l'esgard desquels ils n'eussent rien réservé à faire, et qui n'auroient eu rien de nouveau à se garantir d'eux ; enfin en matière d'inimitié déclarée et de ce genre, compte-t-on sur les mesnagements? Qu'ils lisent donc touttes les différentes histoires, et qu'ils repassent leurs propres temps. Mais sans sortir de cette mesme matière, Mme la duchesse du Maine leur avoit donné une formidable leçon puisée dans la grandeur de son courage, ou peut-estre dans les divers personnages d'héroïnes qu'elle avoit passé une partie de sa vie à représenter sur le théâtre, avec tant de goust et d'assiduité. Peu après ces derniers édits, et le Roy estant plein de vie, il échapa à cette Princesse que de tels avantages estoient si grands que pour les conserver dans leur entier, elle mettroit le Royaume en feu et bouleverseroit l'Estat s'il estoit nécessaire. Ceux qui l'ont entendu sont vivants, en dignités et en places; on a veu depuis combien elle parloit de bonne foy. Après un tel éclair, peut-on doutter du tonnerre, et qu'y a-t-il à gaigner par des mesnagements ? La fureur et le désespoir est également portée dans le cœur et dans l'âme, par le prix de ce qui est attaqué ; cette attaque mesme menace tout le reste, et ne sert qu'à laisser plus de puissance en des ennemis que cette lutte achève de rendre les plus cruels et les plus implacables qu'ils puissent estre.
Cet effet ne tarda guères à paroistre de la requeste des Princes du sang. Comme elle estoit préveue par les légiti-
mes et bornée par toiitte l'adresse qu'ils avoient pu employer, le premier feu qu'elle produisit fut médiocre. Ils se flattèrent que d'autres artifices pourroient encore l'éluder en partie, et c'est à quoy ils employèrent tous leurs soins. Pour cela la colère n'estoit pas propre: il falloit une douceur, une modestie apparente, un respect flatteur, qui en les faisant plaindre par leurs partisans d'une humiliation qu'ils recevoient d'une manière si sage, leur conciliast aussy le monde, et par diverses considérations émoussast la fermeté des Princes du sang. Autre leçon qui naist à ces derniers de cette surface si médiocrement agitée à leurs yeux, dont il sortit après des embrasements si étranges. Tant que les légitimés craignirent des conclusions plus fascheuses, ils se continrent après les premières vivacités qui n'avoient pu arrester la requeste. Tant qu'ils espérèrent éluder la requeste mesme, car ils s'en flattèrent un temps encouragés d'avoir pu la borner, tant enfin qu'ils comptèrent de pouvoir conduire les Princes du sang à leur quitter la partie des conclusions qui leur en estoit la plus sensible, je veux dire l'habilité à la Couronne, le feu se tint caché sous la cendre. xMais aussy lost qu'ils désespérèrent de ce qui les avoit sousienus, €t qu'ils sentirent les Princes du sang détermines à pousser la totalité de leurs conclusions, la fournaise éclatta. Ils ne se souvinrent plus que ces conclusions mesmes estoient les plus foibles de touttes celles qu'ils avoient si vivement redouttées, que cet affoiblissement estoit deu à leur adresse: les autres objets estoient disparus de devant eux, et frappés violemment de l'importance de celuy-cy, il fit sur eux les mesmes effets qu'ils auroient pu recevoir de tous les autres rassemblés avec luy. C'est ce qu'il est si important à la vérité des choses et à la seureté du Roy, du Royaume,
à celle de l'Estat et des personnes du sang royal, qui soit bien compris par elles, et qu'elles ne le perdent jamais de veue, pour la confirmation des réflections et des vérités précédentes que les faits qui vont suivre jusqu'à la fin de cet écrit, establiront plus solidement que tous les raisonnements du monde, et par une évidence invincible.
Écrits des Ccttc Fcqueste fut communiquée aux légitimes par M. le les Princes duc d'Orléaus. Ils la receurent avec amertume, mais avec °' une amertume dont ils continrent l'essort, et ils demandèrent du temps pour y respondre. On n'entreprendra point icy de discutter les écrits qui parurent de leur part. On s'estonnera seulement de deux choses. L'une, qu'il se soit trouvé des François assés abandonnés à un interest sordide ou à de folles veues d'ambition, assés ennemis d'eux mesmes et de leur propre nation, pour prester leurs plumes et leurs recherches, leur éloquence et leur industrie, pour soustenir une cause qui dans sa source révolta tous les cœurs et tous les esprits, pour combattre la force de la loy salique qui fait la seureté de l'Estat et la majesté de la Couronne; et pour au mépris du sang royal, dont le droit est incommunicable, et à celuy de la nation, dont le droit d'élection à fautte de Princes saliques estoit anéanti dès lors qu'il estoit prévenu par les édits en question, soustenir une habilité à la Couronne si inouïe, si nulle, si dangereuse en soy; si monstrueuse et si criminelle, eu égard à ceux en faveur desquels elle estoit estendue. L'autre, la hardiesse de chercher à establir l'habilité naturelle des bastards à la Couronne, et pour en flestrir mieux la majesté, et avec elle la dignité et la liberté originelle de la nation françoise, les violences failles à nostre histoire, les tortueuses, les artificieuses inductions tirées
des endroits les plus obscurs, les citations fausses, tronquées, ajustées avec une audace sans pareille, pour servir de preuve, non seulement à la supposition que des bastards ayent régné de droit, mais pour substituer en ceux qui ont usurpé quelquefois et quelque temps la Couronne, la qualité de Roy légitime à celle de tiran ; pour ériger en bastards quelques-uns des Rois des premières races dont on ne sçait pas distinctement les pères et mères; pour saisir les siècles les plus reculés où la religion chrestienne et la sainteté des mariages souffroit encore de la nécessité des temps et des mœurs barbares si meslées de restes de paganisme ; enfin, pour soustenir la préférence des bastards aux légitimes, à la faveur de la violence des temps et des ténèbres de ces siècles anciens de nostre monarchie. On y voit partout distinctement que c'est ce dernier point qu'ils cherchent le plus à establir; en sa faveur rien ne couste ; c'est où triomphe l'art de fasciner les yeux, et celuy des assertions les plus propres à surprendre des esprits paresseux ou qui n'ont pas fait leur estude propre de ces temps presque fabuleux de l'enfance du chi'ibtianisme et de l'empire françois dans les Gaules ; et c'est par cela mesme que leurs plus ardents désirs s'échappent, se découvrent et font trembler les vrais François. S'il est donc vray qu'anciennement les bastards héritassent de la Couronne, s'il est de plus prouvé que des bastards y fussent préférés au sang légitime, si cette antiquité dont on a besoin pour des fables, doit servir de reigle dans tous les temps les plus épurés de paganisme et de barbarie depuis un si long cours de siècles, si la maison régnante est soumise à tout ce qu'ils prétendent qui s'est observé dans les deux précédentes, non seulement les édits attaqués ne peuvent l'estre, et cela seul suffit pour le gain de leur
cause; non seulement il n'en estoit pas besoin, puisque les bastards estoient inclus dans l'habilité à la Couronne sans déclaration expresse, et c'estoit une surabondance de droit, mais quel doutte de plus que les bastards d'aujourd'iuiy ne se trouvent dans le cas, et qu'ils ne soyent tout au moins préférables par V honneur qu'ils ont cVeslre sortis du feu Roy, termes si souvent employés pour motifs, pour cause, et pour base (m leur faveur, qu'ils ne soyent, dis-je, de beaucoup préférables à des légitimes qui ont des siècles à remonter jusqu'à saint Louis, tige commune des Rois et d'eux. Mais qui est l'homme non vendu au crime, qui à cette proposition ne sentira pas tous ses cheveux se dresser à sa teste, et qui est l'homme capable de la moindre réflection sur la connexité de la conduitte, de la fortune, et des écrits des légitimés, qui puisse s'empescher d'y reconnoistre ce but, comme de le lire explicitement dans les mémoires qui ont esté présentés par eux, et qui ont esté répandus par tout sous leur nom, contre les Princes du sang! Toilà jusqu'où les légitimés se proposoient d'arriver, si ce père si tendre eust vescu un peu davantage, et €Ù du moins ils se firent mettre en estât d'atteindre par im testament qui fut le comble de tous les autres degrés. Tous ces degrés successifs de puissance, de grandeur, et de gloire, ce testament, la façon dont il fut arraché, leurs audacieux efforts à soustenir les dispositions qui les regardoient, l'a fait appercevoir d'une manière sensible ce but où ils tendoient, à ceux mesme qui n'estoient que médiocrement attentifs. Mais depuis qu'eux-mesmes en ont laissé eschapper la preuve dans leurs propres écrits, qui peut refuser de la voir, et à qui ne font-ils pas tomber les écailles des yeux? Qu'est-ce donc qui les couvre malgré eux-mesmes, malgré la trahison de cette dernière impru-
dence; le dira-t-on, c'est la grandeur du crime, c'est l'énorinité de son genre, c'est sa nouveauté inouïe, c'en est Taudace effrénée qui oste la vraysemblance à la vérité. C'est ce qui a de tout temps servi de nuage presqu'asseuré aux plus grands criminels, et qui a dérobé des forfaits dont il est vray que l'exécution seule a fait sentir après coup, que les desseins, les préparatifs, les approches, la certitude, ne s'estoient voilées qu'à force de grossièreté. Chacun alors s'estonne de ne s'en estre pas plustost apperceu, chacun admire une stupidité si générale et si épaisse, s'esmerveille encore plus de la sienne propre, et de ce je ne sçay quoy d'inexplicable qui consiste à tout sentir, à tout appercevoir, sans imaginer d'en rien conclure. Icy le public éloigné, quoyque frappé de certains coups d'éclat, est aussytost détourné par des occupations journalières ; la Cour et ceux qui sans en estre, s'en trouvent agréablement amusés, ne peuvent pour la pluspart laisser d'entrée dans leur esprit à ce qui doit si naturellement paroistre des idées de la dernière folie ; d'autres plus religieux ne sont pas susceptibles de si mauvaises pensées ; un nombre plus estendu frappé des avantages présents, s'y arreste sans en envisager d'autres; de plus clairvoyants ne se donnent pas la peine de suivre un tel enchaisnement de conduitte et d'élévation, qu'ils trouvent à la vérité dangereuse, mais c'est tout ; enfin le très petit nombre pense, réfléchit, se doutte, mais tous en demeurent là arrestés qu'ils sont, les uns par un respect d'habitude, les autres par une crainte qui les retient presque de se rien avouer à euxmesmes, et presque tous par tous les deux. Personne au fond ne s'estime chargé de la chose publique, personne encore n'est tenté de se commettre avec une telle puissance en communiquant ce qu'il en apperçoit ; on ne se
fie presque qu'à soy-mesme, et c'est ainsi que tout s'avance, et que souvent tout se consomme sans le moindre obstacle, au milieu de tous les obstacles les plus grands et les plus naturels. Mais il y a plus. Il est des choses et celle que nous traitions est de cette nature, où les mieux intentionnés, ou les plus intéressés, n'osent eux-mesmes tout dire. Plus la nature de la chose est horrible, plus ils croyent pouvoir se reposer sur le sentiment d'autruy, et s'épargner des expressions qu'ils trouvent trop fortes quoyque les plus simples pour ce dont il s'agit : ils estiment devoir user de modestie pour énoncer des choses qui doivent frapper d'elles-mesmes; ils comptent une vraye suppression des explications les plus nécessaires, pour une réticence qui captivera le public en faveur de leur cause, tandis qu'il demeure privé des faits, des suittes, des lumières sans lesquelles il ne peut estre instruit, et dont le manquement défigure tellement la matière qu'elle n'a plus de force ny d'abondance. L'amour-propre est la source de cette conduitte si préjudiciable, mais si ordinaire. On veut plaire, on veut se mesnager, on craint, et sans se l'avouer quelquefois, mesme sans le sentir, il est certain que c'est ce qui fait peser ce qui suffit ou ce qui excède à celte balance souvent imperceptible à soy-mesme, et qui dans les personnes vrayment plus intéressées, leur est d'autant plus décevante, qu'elle sent davantage la générosité. C'est le malheur qui est arrivé aux Princes du sang et le bonheur qui a sauvé les légitimés dans tous les temps, lesquels n'eussent jamais résisté en aucun aux vérités qui à leur occasion auroient esté nettement avancées, et soustenues dans tout leur jour et dans toutte leur estendue. C'est ce malheur parvenu à son comble par la facilité qu'il a donnée sans cesse aux légitimés de courir
dans leur vaste lice jusque si proche tlu but, que nous nous sommes proposés de réparer autant qu'il est en nous, puisque tout homme est soldat quand il s'agit du salut de la patrie et de ses Princes saliques, qui l'ont avec le leur entre leurs mains. C'est à eux de sentir quel attentat les menace en commun, c'est à eux à se réunir sincèrement ensemble, et la patrie avec eux si fort accoustumée à l'amour et à la vénération pour eux; c'est à eux à ne se dissimuler rien sur un crime de lèse-majesté, qui les regarde d'une manière si personnelle, et qui en veut si directement et si ouvertement à la Couronne. Tout ce qui va suivre le prouvera de plus en plus. Mais puisque nous en sommes sur la trahison faille aux légitimés par leurs propres écrits, n'obmettons pas un fait qui loind'estre léger, marque avec la dernière force jusqu'à quel point leur cœur, je dis de M. du Maine, a toujours esté rempli de ce dessein, jusqu'à estre si peu maistre de le dissimulei-. C'est un portrait de luy avec le sceptre à la main et la couronne sur la teste. Ce portrait gravé à ses despends avec tout le soin possible, les estampes en furent monstrées puis données aux amis en petit nombre. Le prétexte des ornements fut la souveraineté de Dombes, mais personne ne s'engagera à y en monstrer de tels. Il faut mesme remarquer que outre que le sceptre n'est porté que par les Rois, celui du portrait est entièrement semblable à celuy des Rois de France, et terminé par une (leur de lys, et que la couronne de fleur de lys fermée est aussy précisément la mesme. Cette rare curiosité parut à l'extrémité de la vie du feu Roy après les édits en question, et la notoriété de ce fait est telle qu'il ne peut estre révoqué en doutte. Il faut avouer son extravagance. Mais il n'en est pas moins estourdissant. Que diroit-on si on
\uyoit de pareils portraits de MM. de Monaco ou d'Enriclieinonl sous le mesme prétexte; pense-t-on que cette folie fust soufferte? Ne doit-on donc pas juger que ce trait quoyque aussy peu sage pour estre parti de Sceaux, n'a este rien moins que de ces apparentes bagatelles hasardées sur le qu'en dira-t-on, et pour sonder et accoustumer de loin. Mais les grands hommes font quelquefois des faultes, et de plus lourdes encore que le commun, à proportion de leur confience en leur fortune et de la véhémence de leurs désirs.
Mesures Nc pcrdous pas de veue encore de quelque temps la dis-
' position apparente d'esprit dans laquelle les légitimés receurent la requeste des Princes du sang qui leur fut communiquée par M. le duc d'Orléans.
Tout fut compassé en eux par leurs espérances de l'arrester, ou tout au moins de l'affoiblir infiniment par les Princes du sang mesmes; et pour cela ils ne songèrent qu'à se conduire d'une manière qui pust donner lieu à leurs émissaires de refroidir les Princes du sang de leur dessein, et qui y servist encore à tourner assés de leur costé le public, en le touchant par leur modération, pour le rendre sensible à leur angoisse, luy faire peu à peu perdre de veue ses premiers sentiments sur ce qui la causoit, et essayer à s'en concilier la protection. C'est ce qui fut pratiqué de leur part avec la dernière adresse comme par gens consommés en art et frappés de leur besoin, tandis que l'innocence, l'aagc des Princes du sang, leur deffaut d'expérience, les préjugés de l'éducation, la nature de leur cause les tenoit à ce mesme égard du public dans une incurie dont ils ne tardèrent pas d'avoir lieu de se repentir. Il faut encore icy souffrir un épisode
indispensable pour l'esclaircissemcnt des faits qui vont suivre, et que nous restreindrons autant qu'il sera possible sans y prendre aucune part. L'affaire du bonnet avoit esté agitée dans les derniers temps de la vie du Roy. M. du Maine à qui il estoit utile d'en commettre les partics respectives l'une contre l'autre pour éviter ce que son estât eust pu souffrir de leur union, ne put endurer l'assoupissement d'une question qui luy pouvoit estre d'un si grand usage. Devenu égal aux Princes du sang jusque dans le Parlement, il se servit du prétexte de se trouver hors d'interest pour la réveiller, et pressa si vivement les Pairs de ses bons oftices, qu'il les réduisit à la nécessité de revoir cette question sur le tapis, ou de luy donner lieu de prendre leur refus opiniastre pour une tacite et future déclaration de guerre. Cette affaire s'entama donc avec touttes sortes de mesures réciproques, et eut le sort que de tels auspices luy promettoient. Ce fut la rupture la plus scandaleuse entre ceux qu'elle regardoit, et qui eut les plus grandes suittes. Cet ouvrage de M. du Maine luy produisit le double fruit qu'il s'en estoit bien proposé, la division enlière et l'occasion de s'acquérir le Parlement. Le reste du règne du feu Roy fut employé à tirer de ce coup d'adresse tout l'usage qu'il put, dont un des principaux avantages fut une division de la noblesse entr'elle, dont il redouttoit infiniment l'union contre les légitimés.
Le Parlement et tout ce qui y tient par tant de liens d'in- Mouvemems tercst ou de nature, servit M. du Maine en servant la passion que le bonnet avoit enfantée ; et à force d'abuser chacun son ami et son parent d'espée, et celuy-cy gaigné d'en gaigner d'autres contre le rang des ducs, et contre ce qu'ils prétendoient et ne prétendoient pas tant pendant la vie qu'après la mort du feu Roy, ils parvinrent à porter
les gons de qualité à préférer la confusion cntr'eux à l'iuterest le plus sensible de la fortune de chacun: et de degré en degré, à contester tout aux ducs jusqu'à la dignité mesme ; à s'offenser qu'il y en eust une de tout temps en France, comme chaque païs a la sienne ou les siennes ; à leur imputer qu'ils ne vouloient plus estre du corps de la noblesse, et à trouver en mesme temps très mauvais qu'ils s'en réputassent, et plus encore les charges et les gouvernements que plusieurs possédoient au préjudice comme on leur insinuoit, de ceux qui ne sont pas ducs, tandis qu'ils trouvoient bon que les légitimés en eussent eux seuls de quoy faire la fortune de douze ou quinze familles les plus illustres, sans parler d'autres que d'eux. Soit que les ducs ne fissent pas les démarches nécessaires, soit que les gens de qualité fussent violemment poussés hors de toutte mesure de réflection et que l'adresse avec laquelle le Palais Royal fut mis de la partie encourageast par l'exemple de ses plus anciens domestiques, les choses furent portées jusqu'à faire des assemblées, les organiser et dresser des mémoires. Ce dernier effet ne parut que lorsque les pairs furent sur le point de présenter leur requeste au Roy et au Régent, à ce que les légitimés fussent réduits à leur rang et ancienneté de pairie au cas quils fussent déclarés décheus de la qualité de Princes du sang et de V habilité à la Couronne. Les légitimés s'estoient bien attendus à cette démarche, et c'est ce qui leur avoit donné tant d'application à diviser les ducs d'avec le Parlement d'une part, et des gens de qualité d'autre. Cette requeste servit encore à échauffer les esprits, et beaucoup de gens de qualité peu instruits que leur naissance seule sans dignité vaut infiniment mieux que celle des légitimés, et instruits beaucoup moins qu'elle les mettoit naturellement au dessus des
légitimés, à force d'habitude si contraire, furent encore plus susceptibles de jalousie d'en voir d'autres qu'eux prétendre précéder ceux qu'ils estoient accoustumés à voir si fort au dessus d'eux. C'est ce qui fut excitté par les légitimés enfin à découvert, pour diminuer le poids de la requeste par le bruit qui se faisoit contre ceux qui la présentoient, pour s'attacher les gens de qualité par une protection ouverte, et pour se les unir d'autant plus fortement que les uns et les autres se trouvoient une partie commune, quoyque à des égards bien différents. En cela principalement la vivacité et le mouvement qu'ils sceurent répandre dans les esprits leur fut d'un merveilleux usage ; comme rien n'éloigne si parfaittement toute réflection qu'une grande agitation, celle-cy empescha les gens de qualité de sentir leur interest, dont la méprisé estoit si importante aux légitimés. Pour peu que leur art et leur fascination eust laissé plus de liberté dans les esprits, ils auroient facilement reconnu que les ducs ne pouvoient former de telles demandes, sans plaider la cause des gens de qualité; ny la gaigner sans la gaigner commune, soit que l'on considère l'honneur et la tranquilité des familles dont les femmes et les filles seroient moins tentées, soit par raport aux rangs et aux honneurs des légitimés dont les gens de qualité portoient un poids effectif plus grand que les ducs ; soit pour les charges et gouvernements dont par une suittc nécessaire , il ne se pouvoit qu'il ne s'en répandist plus sur les gens de qualité lorsque tout ne seroit plus pour des bastards, puisque mesme il y en avoit si peu pour les Princes du sang; soit enfin pour les distinctions militaires emportées toutes par les légitimés, et dans lesquelles les ducs et les gens de qualité cheminent également. Mais il estoit dit que l'artifice triom-
pheroit du sens naturel, de la vérité claire, de l'évidence du plus sensible interest. Il estoit dit encore, que pour une leçon éternelle aux Princes du sang, il y auroit des membres de toutte sorte de noblesse, et des gens des plus qualifiés, qui par un changement inconcevable de leurs notions premières et de leurs premières affections , se tourneroient pour les légitimés contre les Princes du sang et contre eux-mesmes. Les provinces furent esmeues de l'émotion de Paris; les correspondances furent establics, et sous prétexte de ce qui regardoit les ducs, les assemblées s'augmentèrent, se multiplièrent, s'organisèrent; il se fit des écrits, des requestes, des signatures ; mais il arriva qu'elles ne furent pas touttes contre les ducs, et que le Gouvernement qui se repentit trop tard d'avoir laissé tant grossir les choses, eut peine après à les calmer quand il apperccut que ce qui regardoit les ducs n'avoit esté qu'un prétexte effectif jusqu'à un certain point, mais couverture après, pour remuer l'Estat en faveur des légitimés, et suittes de leurs desseins. Nous finirons cet épisode par ajouster qu'un grand nombre de gens de qualitéet la pluspart de la noblesse des Provinces ne voulurent point entrer dans ces affaires ; que ces assemblées ne purent jamais se faire reconnoislre pour légitimes, ny sous le nom de la noblesse, ny ceux qui en furent députés pour députés ; qu'aucune requeste ne fut receue ny sur ce qui regarde les ducs ny sur aucune autre matière. C'en est assés pour donner du jour à ce qui va estre exposé ; revenons maintenant aux suittes de la requeste des Princes du sang.
Propositions Pendant que les légitimés travailloicnt à y respondre, ils
6S ICËritimés • •
aux Princes cstoicnt occupés de plusicurs manières à le faire plus uti-
" ^^"^" lement qu'en soustenant leur prétendu droit par écrit. On
vient de voir les mesures qu'il sceurent prendre puis échauffer à l'égard de la noblesse. (Nous continuerons d'appeller de ce nom celle qui prit part en ces affaires). Ils se servirent de Mme la duchesse d'Orléans avec un avantage infini, laquelle prit ouvertement parti pour eux, plus qu'elle n'eust fait pour elle-mesme ; ils circonvinrent la bonté de M. le duc d'Orléans, et par un endroit si continuel et si sensible et par plusieurs de ceux qui l'environnoient de plus près ; cherchant de gaigner le bénéfice du temps, et luy en faisant quelquefois naistre l'envie à luymesme, ils essayèrent d'en intimider les Princes du sang, et pour leur donner quelque prétexte de désistement d'effet de leur requeste, ils offrirent de cesser de prendre la qualité de Princes du sang dans les actes qu'ils passeroient avec eux ou qui les concerneroient. Ce piège avoit de l'apparence, mais peu d'effet puisqu'il ne se présentoit point d'occasion, en ce que la seule qui estoit le procès de la succession de M. le Prince, se pouvoit éviter en n'agissant qu'au nom de Mme la duchesse du Maine à qui cette qualité ne pouvoit estre contestée, et qui estoit précédemment autorisée de Monsieur son mari. D'ailleurs la prenant partout excepté avec les Princes du sang, cet accommodement devenoit un consentement tacite des Princes du sang mesme qu'ils la prissent, un aveu de leur part qu'ils le fussent, d'autant plus formel, qu'il ne s'agissoit pas de renoncer à l'habilité à la couronne , par conséquent humeur sans raison de ne pas souffrir cette qualité avec eux-mesmes. Néantmoins les légitimés eurent ce mesnagement, qu'ils donnèrent au public comme une preuve que de leur part ils cédoient infiniment, pour se le concilier par celte humiliation en veue de la paix, pour l'exciter contre l'opiniastreté et la hauteur prétendeue des Princes
du sang nonobstant cette démarche, et pour du bruit qui en naistroit soustenu au Palais Royal de leur cabale, contraindre les Princes du sang à s'en contenter, les y forcer mesme, ou du moins rétorquer finement contre eux l'odieux de la cause. Il leur en réussit une partie, surtout à l'égard du public gaigné de plus en plus par leurs menées et par ce qui se passoit au Palais Royal, mais sans pouvoir cbransler la fermeté des Princes du sang dans leur résolution.
Éclats. De ce demi succès, l'espérance des légitimés s'aug-
menta sur le fond mesme de l'affaire, et voyant leurs mesnagements pour les Princes du sang inutiles, leur ressentiment contr'eux prit plus d'essor. L'aigreur se déclara et bientost après ne garda plus de mesures, si ce n'est du costé de M. le comte de Tolose et respectivement. D'ailleurs quelques aventures aux spectacles et aux promenades publiques la comblèrent, et dès lors ce ne fut pas la faute de Mme du Maine, si on ne cria pas de tous costés: vive Guise! comme aux barricades de Paris sous Henri UI. Non contente de captiver le monde chés elle par ses empressements à l'y attirer et à l'y bien recevoir, de l'embarasser souvent en y plaidant la cause des légitimés avec emportement, de passer les nuits en rcndés-vous, en intrigues et en menées, elle tenta ce que sa présence pourroit inspirer de chaleur aux halles qu'elle avoit essayé de pratiquer, mais le succès n'y répondit pas à ses espérances. Ses festes continuelles avait mis le désordre dans sa maison et dans celle de M. du Maine ; les moindres choses y étoient deues jusqu'à des sommes prodigieuses. Il avoit paru joli à Sceaux d'y jouer les créanciers de la reyne du lieu et de M. du Maine. La nouveauté surprit les spectateurs qui en rirent plus que les malheu-
rcux ruinés du sujet de cette pièce. La mauvaise humeur en avoit gaigné les halles tellement que les harangères moins flatteuses que les courtisans de Sceaux ne se contraignirent ny sur les choses, ny sur les épithètes et renvoyèrent Mme du Maine brusquement avec des avertissemens fort fascheux sur sa conduitte, et qu'elle feroit mieux de payer ses debtes. Cette double mortification fut rude, mais ne la rebutta pas. Elle voulut travailler à l'affaire des légitimés elle-mesme, sans s'en fier à ceux qui estoient chargés de faire les écrits. Elle s'y enfonça plus qu'eux, et si fort qu'elle prétendit que Dieu l'y favorisoit du don d'entendre les langues qu'elle ignoroit, comme le latin et quelques autres, à mesure qu'elle en avoit besoin. Que mesme en feuilletant des livres en ces langues, les endroits dont elle avoit besoin se trouvoient d'eux-mesmes sous sa main et luy frappoient les yeux d'une manière merveilleuse. Estoit-ce à la vie de cette princesse que ces prodiges estoient donnés, ou Dieu les accordoit-il à la pureté de la cause qu'elle soustenoit, digne sans doulte de faire revivre en nos jours les miracles opérés en faveur des Apostres et des premiers fidèles à qui souvent le sens estoit ouvert tout à coup, pour prescher aux hommes une autre doctrine à la vérité que le rapt et l'adultère, et une violence un peu différente de celle qui se fait aux couronnes de la terre. Que la première ivraye de ces premiers siècles si purs, que les Gnostiques auroient tiré d'avantages d'une Princesse également illustre en révélations et célèbre par les acclamations du théâtre !
Le fourreau jette, on ne s'occuppa plus d'une part que ^écrodations de presser le jugement, et de l'autre qu'à l'éviter et à estrangères
r^ d o ' ^ des légitimes.
brouiller l'Estat en attendant. Encouragés que les légi-
timés furent par les espérances si fortement conceues des mouvements de Paris et des provinces, et des sollicitations faittes aux Estais de Languedoc par gens de leur part envoyés exprès, ils s'appliquèrent à intéresser pour eux les Puissances estrangères. Ils pratiquèrent la Hollande, et ils obtinrent des Suisses de se déclarer hautement pour le colonel général des trouppes de leur nation en France. Que ne se promettoient-ils point d'un tel appuy pour grossir leur parti dans le Royaume, et pour y avancer leurs vastes desseins? Mais ces négotiations furent découvertes, et la fidélité si religieuse des Suisses pour leurs anciennes alliances, les arresta tout court aussytost qu'ils apperceurent que leur déclaration ne seroit pas agréable au dépositaire de l'autorité royale, et pourroit causer des brouilleries en France. Cet exemple fit avorter tout ce qui se tramoit dans les autres païs estrangers, et ramena les légitimés à des moyens d'une autre nature en échauffant de plus en plus le dedans du Royaume, et à se préparer des voyes d'éviter au moins leur jugement. Ce fut alors que Mme la duchesse du Maine outrée du désespoir de tant de puissantes mesures manquées, alla trouver Mme la Princesse, et la menaça nettement de renouveller les temps d'Henry III et de la branche de Soissons contre la sienne, en y ajoutant des comparaisons aussy odieuses que criminelles, et qui véritablement perdoient tout nom dans la bouche d'une fille des Condcs. S'il est infiniment douloureux d'avoir à rappeller aux Princes du sang des faits si forts et tellement contre nature, bien que publics et connus de tout le monde par le bruit horrible qu'ils firent alors, il est encore plus périlleux pour eux de ne pas faire des réflections continuelles, mais non pas stériles, sur la force immense d'un interest qui jette dans
un égarement si nouveau, qu'un pareil est inconnu encore aujourd'huy dans les histoires.
Tandis que M. du Maine si estrangement segondé, incompétence
, ,. ... , , , , ,., , , imaginée.
S appliquoit a tirer de la noblesse tout ce qu il osoit s en promettre, et que ses écrivains amusoient le public des sophismes entassés qu'il a veus, un heureux talent de tirer des avantages des choses les plus contraires luy en fit trouver un dans la requeste des ducs, qui retarda son jugement assés longtemps. Il avoit déjà saisi le moyen de décliner la jurisdiction du Parlement par des voyes obscures mais efficaces, parce qu'il estoit de son interest de former des difficultés à tout ce qui pouvoit faciliter son jugement, et il déclara au Régent qu'ayant les ducs pour parties, il récusoit le Conseil de Régence, duquel ils faisoient le plus grand nombre, en retranchant les Princes du sang et les légitimés qu'il s'agissoit de juger. De cette sorte le Conseil et le Parlement exclus, il ne restoit plus de tribunal ordinaire et naturel pour une telle cause. M. du Maine insistoit tout bas auprès de M. le duc d'Orléans sur l'impossibilité par nature de décider sans les pairs de la succession à la couronne, comme sur l'impossibilité égale de les admettre parmi les juges après s'estre déclarés parties des légitimés à un autre égard ; tandis que tout bas aussy il excittoit la noblesse contre le Conseil de Régence, et contre tout autre tribunal, et qu'il luy insinuoit de revendiquer la connoissance de cette affaire si majeure, comme ne devant estre décidée que par la noblesse, ou par toutte la nation assemblée, leur disoit-il, puisqu'il ne s'y agissoit de rien moins que de la succession à la Couronne. Un tel appast trompa aisément la noblesse. Il luy parut si nouveau d'estre comptée en corps après une interruption d'un
siècle, il luy sembla si beau d'estrc compétents d'une telle cause ; la mention d'Estats généraux la toucha si vivement, que sans rien approfondir davantage, la reconnoissance, le dévouement pour les légitimés auteurs de cette espèce de résurrection pour elle s'empara des esprits et des cœurs et les leur acquit entièrement. L'espérance de figurer sous une protection si puissante augmenta les mouvements principalement à Paris ; chacun à part esloit caressé suivant son interest et sa convenance, chacun aussy pensoit déjà tenir une fortune qui feroit renaistre les ayeux des uns , ou qui en supposeroit dans les autres ; l'agitation éclatta de plus en plus et sa cause avec elle ; et ce fut alors que le Gouvernement commença de regarder comme une affaire sérieuse le dangereux change qu'il avoit pris, et la tolérance qu'il avoit eue. Il essaya de calmer, de destourner diverses personnes de qualité qui paroissoient les plus meslées dans ces mouvements, il tesmoigna ne plus trouver bon les assemblées ny les écrits, il se vit enfin obligé à les deffendre, et ne fut pas exaclement obéi : l'espérance avoit trop vivement saisi un nombre de gens, dont la splendeur du sang souffroit impatiemment et avec raison une fortune obscure ou point assés relevée, et une quantité d'autres qui à l'appuy de ceux-là et tolérés d'eux pour grossir le nombre, s'illustroient déjà d'égalité avec eux et de communauté d'interests. L'exemple des principaux domestiques du Palais Royal qui avoit esté si puissant pour former et pour animer ces assemblées n'eut plus le mesme crédit pour les faire tomber; la confusion s'augmenta, les passions s'irritèrent, et le tout fautte de s'entendre, ou d'avoir sceu se faire entendre plus tost, et avant que la fascination eust emporté limagination et séduit les esprits, et qu'à force
d'intrigues, les idées se fussent gastées jusqu'à se livrer aux bastards.
En deux mots, rien de plus vray qu'à deffaut de Raisonnement prince salique, la disposition de la couronne appar- en^ceue*^cause tient à la nation. Rien de plus vray aussy que tant ^Q^^^^om qu'il existe un Prince salique, la disposition à la cou- ^^ ^^ "^''°" ronne ne peut appartenir à qui que ce soit. La raison en <^e la noblesse est qu'elle est faitte en substitution perpétuelle par la loy salique dont l'autorité a passé depuis tant de siècles en force de chose consacrée. Or tant qu'il est des héritiers, ou pour parler avec plus d'exactitude, des substitués à un bien, vivants et incontestables, ny le Roy ny la nation ne peuvent disposer de ce bien, parce qu'on ne dispose que d'une chose vacante, et que ce bien n'est point vacant. Ainsy tous mouvements superflus, tous droits de la nation bien qu'effectifs , inutilement réclamés tant que par l'extinction de la race régnante, la substitution à la Couronne n'est pas finie et esteinte avec elle. Grâces à Dieu, cette race auguste depuis tant de siècles dure encore, et peut en durer plusieurs autres ; la substitution dure donc aussy avec elle, et il est absurde de réclamer le droit de la nation tant qu'il est absorbé par l'exercice actuel et consacré de la disposition de la loy salique pour la transmission de la couronne. Ce raisonnement est clair parce qu'il est solide, et il est vray parce qu'il suit l'estre et la nature de la chose; on ose dire qu'il saute aux yeux. Mais la lumière ne fut jamais le propre des bastards, et il n'a que trop paru que ténèbres par essence, ce n'est qu'aux ténèbres qu'ils doivent tous leurs accroissements divers, et que la lumière est ce qu'ils redouttent davantage. Mais qu'il est triste que faute de l'avoir répandue à propos, ils ayent par leurs prestiges fasciné tant de gens
considérables, et tant d'autres qui se sont collés à ceux-là, et plus triste encore que leur funeste ambition ait mis l'Estat en péril sans qu'on puisse se flatter qu'elle ne l'y tient pas encore.
Tribunal formé Parmi tant de fascheux contrastes qui reculoient un Jugement, jugement que les Princes du sang pressoient de tout leur possible, sans autres armes que la justice de leur demande qui n'auroit pu estre refusée par quelque tribunal que ce fust entre particuliers, le Régent en composa un le plus impartial qu'il fut possible, et tesmoigna enfin qu'il falloit finir. Les légitimés le reconnurent, l'instruisirent, le sollicitèrent en personne. M. de Saint-Contest, Conseiller d'Estat, nommé par M. le duc d'Orléans rapporteur de l'affaire, y travailla avec toutte l'application qu'elle demandoit et seul et avec ceux que les Princes du sang et que les légitimés luy envoyèrent, et il estoit sur le point de la rapporter au Conseil de Régence extraordinairement composé pour ce jugement, lorsqu'un événement le plus surprenant dont on ait jamais ouï parler fit voir et sentir de quoy les légitimés estoient capables, iiequeste ^s le vcnoicut de préluder par un nouvel écrit qui
porunt'ïe^nom ^n dérobant la question à l'attention des lecteurs et l'emde la Noblesse. Jjarrassant par un triomphe de sophismes, combattoit toutte autre compétence que celle du Roy majeur ou des Estais généraux, avec des louanges pour la noblesse et des soumissions pour la nation les plus propres à leur dessein. L'incroyable hardiesse de cet écrit, et qui portoit à plomb sur le pouvoir du Régent pendant la minorité, fut telle qu'elle fit craindre un moment aux Princes du sang que M. le duc d'Orléans vaincu enfin par Mme la duchesse d'Orléans, par ce
qui l'environnoit d'ailleurs, par les mouvements dans Paris et dans le reste du Royaume, n'eust tacitement consenti à la publication de cette pièce, pour avoir un prétexte de ne point rendre de jugement ; mais à peine furent-ils rasseurés sur ce doutte, quil se présenta quelques personnes de qualité à la barre de la grand' chambre, qui implorèrent la protection du Parlement pour la noblesse en des termes qu'elle eust aussy peu avoués que ce recours ; et après une démarche si extraordinaire et si peu digne d'un nom si respectable et si illustre, non seulement dans son propre pais mais dans tout l'univers, ces Messieurs mirent sur le bureau une requeste au mesme nom dont les expressions n'estoient pas moins humbles à l'égard du Parlement, ny moins estranges que la nouveauté de l'action, et souscritte de plusieurs signatures. Par cette requeste la noblesse supplioit le Parlement de protéger son droit de juger de celuy à la couronne, d' empescher quil ne fust violé par des gens incompétents qui prétendoient l'exercer à son préjudice, et de recevoir les protestations de la noblesse tant pour la conservation de ses droits, que contre tout jugement qui pourroit intervenir par qui que ce pust estre de V affaire entre les Princes du sang et les légitimés pour raison de ChabilUé à la couronne et de la qualité de Prince du sang jusqu'à la majorité du Roy, ou à la tenue des Estais généraux du Royaume. Après ce discours prononcé par un des porteurs de la requeste, ils se retirèrent sans attendre de réponse , ayant toujours esté debout et découverts, et en ce dernier point avec moins de dignité et plus d'indécence que de simples avocats. Au sortir du Palais ils allèrent chés M. de Saint-Gontest, rapporteur, à la personne duquel ils signifièrent la mesme
requcste dont ils avoient un double, à ce qu'il ne passast outre au jugement et dans sa surprise et malgré luy la luy laissèrent. Telle fut la connexité de cette démarche avec le dernier écrit des légitimés qu'elle suivit de si près. On ne se souvient que trop des tristes suittes qu'eut cette action pour quelques-uns de ceux qui la commirent. Au premier conseil de régence qui fut tenu après, M. le duc d'Orléans ordonna à M. le chancelier d'y rendre compte de cette entreprise. Après qu'il en eut fait le récit et la lecture de la requeste originale chargée des signatures, la mesme qui avoit esté présentée et laissée à la grand'chambre, M. le duc d'Orléans voulut prendre les avis. Aussytost les Princes du sang se levèrent comme s'agissant de leur cause. Les ducs se levèrent en mesme temps, et dirent par la bouche de l'ancien d'eux, que si cette requeste se pouvoit prendre comme l'ouvrage de la noblesse, ils estoient de cet ordre ; que si elle n'estoit considérée que comme celuy de quelques particuliers de la noblesse, sans aveu d'elle et sans qualité de la pouvoii' représenter, c'estoient ceux qui les avoient très injustement voulu attaquer, et dont pour cette raison ils ne vouloient pas estre les juges. L'instant d'après les légitimés se levèrent aussy, et tous sortirent du Conseil. Il y fut résolu de faire les plus rigoureuses deffenses de touttes sortes d'assemblées, de supprimer seulement des actes si difformes dont la punition estoit déjà faille, et de passer promptement outre au jugement. Avant d'y venir, un moment de réflection sur une démarche si éclattante pour n'en rien dire de plus.
Raisonnement Deux choscs renfermées en une seule, le veux dire dans
sur restât de la ''
Ilroft"à"icdil^ la question à décider entre les Princes du sang et les légi-
limés : la transmission de la Couronne en soy, el le fait du feu Roy en leur faveur. Bien est vray que de la première dépend la segonde, mais ce n'estoit pas de cette première dont il pouYoit estre question. Il s'agissoit seulement de sçavoir si ce fait du feu Roy subsisteroit ou non, et il n'y avoit qu'un interest aussy pressant dans les légitimés que celuy de n'estre point jugés, c'est-à-dire de continuer dans la possession de tout ce qu'ils s'estoient acquis à cet égard, qui pust former de contestation sur la compétence, et de la distinction entre le pouvoir du Roy majeur et celuy du Roy mineur. Dans la prétention des légilimés, le Roy majeur au moins peut tout, jusqu'à estendre la première disposition de la loy salique au delà de touttes bornes. Je dis au delà de touttes bornes parce que comme il a déjà esté remarqué, qui les franchit une fois pour une occasion et en faveur de quelqu'un , le peut encore touttes fois et quantes : et c'est en cela qu'il est digne d'admiration que le fait des bastards estant si injurieux à la noblesse et à la nation, et si destructif de ses droits les plus consacrés et les plus incontestables, ils ayent néantmoins réussy à circonvenir tant de personnes, et à venir à bout à force d'industrie, de sophismes, de fascinations el d'artifices, de le leur faire espouser comme leur plus cher interest; et en échauffant cette veue si fausse et si contradictoire à la nature des choses effectives, de les pousser jusqu'aux démarches les plus fortes en elles-mesmes en faveur de cette cause, comme les plus inouies, et les moins dignes du grand nom qu'ils leur tirent porter. Dans cette prétention des légitimes, dis-je, que le Roy peut tout, il est évident que ce qu'un Roy a establi, un autre le peut détruire, el que le principe qui les a faits ce qu'ils estoient, est le mesme pour attaquer et changer leur estât. Cela est simple»
clair, précis, conséquent mesme avec la dernière évidence, d"où il résulte deux choses, et toujours des principes propres des légitimés : la première qu'il n'y a que la mesme puissance qui les a establis qui ait droit de leur toucher, ce qui, selon eux-mesmes. fait tomber cette prétention de la noblesse qu'ils ont si vivement excittée et poussée après si loin la segonde, que cette puissance n'est autre que le Roy, sa volonté, son autorité, puisque c'est leur tillre unique existant par les édits et déclarations du feu Roy.
Reste donc à examiner la distinction entre le Roy majeur et mineur. Mais l'axiome que sa puissance est la mesme en tout aage est presqu'aussy ancien et aussy consacré que la loy salique, la possession y est conforme depuis une longue suitte de siècles, le Parlement s'en est expliqué plusieurs fois de la manière la plus précise et la plus célèbre, témoin sa fameuse response par la bouche du premier président de la Yacquerie au duc d'Orléans depuis Roy, etc.
Telle est donc la loy du Royaume, la grandeur de nos Rois, la majesté de leur Couronne, et la nécessité de plus pour le bon ordre de l'Estat. Il n'y a pas jusqu'à celuy de tous les gouvernements monarchiques où le pouvoir des Rois est le plus limité, l'Angleterre dont la nation est la plus jalouse de sa liberté, qui n'ait cette maxime pour tellement fondamentale, qu'il en a cousté la teste à qui a osé la combattre, comme il arriva aux plus puissants seigneurs dans la minorité d'Edouard YI. Ne dissimulons donc point sur de tels tesmoignages et d'une autenticité si invulnérable, que cette maxime de tant de siècles qui ne permet point d'admettre aucune distinction de pouvoir dans les Rois majeurs et mineurs, ne peut estre attaquée sans crime de lèse-majesté au segond chef, d'où la conséquence est claire et naturelle qu'un autre forfait encore plus grand
est la séduction faitte à cet égard aux lumières, à l'interest, à la fidélité, à la dignité de la naissance, et des personnes de la noblesse qui ont esté surprises dans de tels pièges, et jettées à force d'artifices dans des idées et dans des démarches qu'elles auroient détestées, si elles avoient connu ce qui leur a esté caché à force de ruses et de subtilités si adroittes qu'elles ont opéré la fascination la plus prodigieuse.
Ces personnes ont donc elles-mesmes moins eu peut-estre à se justifier, qu'à former les plaintes les plus dignes d'estre écoutées du crime commis à leur égard pour les y entraisner à leur insceu, contre leurs interests les plus réels et les plus sensibles, et ce n'est pas sans doutte un des moindres de ce grand nombre qu'une telle élévation de bastards, et de tels bastards, a produits. C'est ainsy qu'ils n'ont de principes qu'autant que l'usage leur en est utile ; que ces mesmes légitimés qui ont tiré tout leur estre de la seule puissance du Roy cherchent maintenant à se conserver en l'affoiblissant de tout leur possible, et que disputtant â l'aage de son successeur ce que personne n'a osé faire depuis tant de siècles, ils apprennent à qui ils peuvent à revendiquer contre luy des droits sans existence ; et superbes de cet appuy, contestent au dépositaire de l'autorité royale ce qu'eux mesmes ont reconnu en luy et pour fait mesme dont il s'agit, et dans la personne duquel tout ce Royaume, et tous les Rois et les Estais eslrangers reconnoissent en tout l'exercice entier de toutte la puissance du Roy jusqu'à sa majorité. Quelles suittes néantmoins d'une telle distinction dans le Royaume, et que ne doivent pas sentir et penser les Princes du sang et tous les ordres de l'Estat des motifs, des moyens, des succès, des périls de ces menées et de ces entreprises, par des bastards si fort aggran-
dis, et qui néantmoins comptent tout pour rien si ce n'est la Couronne, et pour permis touttes voyes d'y parvenir. C'est ce que nous verrons de plus en plus de leur persévérance.
Jugement. M. le duc d'Orléaus arrivé enfin au terme du jugement,
le rendit à la teste du nombreux tribunal choisi exprès de touttes sortes de personnes les plus impartiales. Ce Conseil extraordinaire de Régence opina tout d'une voix, si ce n'est que quelques unes se laissèrent entendre sur trop d'éclat à leur avis laissé aux légitimés : l'arrest qui en émana ne leurcousta que des idées vaines, futures, peu sages, encore moins réussibles, par les voyes ordinaires le cas échéant, je veux dire l'habilité à la couronne , et la qualité de Princes du sang que l'amour avec tous ses charmes n'avoit pu leur imprimer. Tout le réel leur fut laissé, MM. du Maine et de Tolose n'y perdirent pas un seul cheveu et demeurèrent tout entiers. A l'égardj des enfans du premier, il fut sursis à pj'ononcer sur leur estât, mais la facile bonté de M. le duc d'Orléans n'y sceut que trop bien suppléer, en maintenant par son autorité et par ses décisions verbales , à chaque contestation qui se présenta là-dessus, tous les usages dont ils estoient en possession partout avant le jugement qui toultesfois ne s'expliquoit pas en leur faveur. Ce fut donc une condescendance dont le Régent voulut adoucir la peine des légitimés dans le seul point sensible au dehors, par l'espérance d'effacer de leur cœur la douleur de la perte qu'ils venoient de faire par l'arrest, de leurs imperceptibles chimères ; à quoy les Princes du sang prestèrent tacitement la mesme facilité. Mais qu'ils estoient tous éloignés de justesse dans leur raisonnement et dans leur espérance, et quelle eau nouvelle, inconnue jusqu'alors à tous les
hommes, pensoient-ils avoir trouvée pour estancher cette soifderégner, ou sil'onveut de pouvoir régner, qui avoit fait entasser tant de soins, tant de brigues, tranchons encore le mot puisqu'il n'est que trop véritable, tant de crimes pour la satisfaire. Tout ce qui leur demeuroit, et qui estoit en tout genre un amas de grandeur et de puissance qui faisoit l'estonnement et la terreur de tout homme qui réfléchit, leur devint tout à coup insipide, honteux mesmc à leurs yeux, destitué qu'il fut de cette prétieuse chimère qui en faisoit l'âme, et supportable seulement comme moyens de venger un outrage plus sensible et plus grand que tout ce qui peut entrer dans le cœur et dans l'esprit.
Ce fut de la sorte que Mme la duchesse du Maine ne feignit pas de s'en expliquer. Une négligence affectée, comme de gens qui ne peuvent éviter un jugement dont ils ne reconnoissent pas la compétence, suivit dans les légitimés le mouvement et la requeste de la noblesse qu'ils avoient excittés. Ils revestirent le caractère conséquent d'indifférence autant qu'ils purent, lors du jugement; et leur confîence fut telle aux bontés de M. le duc d'Orléans, qu'ils se contentèrent d'estre attentifs à faire entreprendre à MM. de Bombes et d'Eu l'usurpation de ce qu'ils avoient accoustumé, sans intervalle après l'arrest, dédaignant les soustenir autrement que de fait, ny de rien tesmoigner du succès que ces usurpations remportèrent. Au reste pour ne manquer à rien en leur cause et protestations n'obmettre aussy aucun des al tentais qui estoient en leur *^^RénecSs^ pouvoir, ils firent par écrit des protestations solemnelles ^^^ iceiies. contre le fonds, la forme et la compétence du jugement, desquelles M. le duc d'Orléans par un trait de bonté bien inutile, et aussy inouï qu'on l'ose dire incompréhensible, s'abbaissa jusqu'à se rendre complice par une permission
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verbale et tacite aux notaires de les dresser et signer, et au Parlement où elles furent déposées, de les recevoir. C'est ce que la postérité aura peine à croire, et c'est ce que la part que M. le duc d'Orléans se laissa précipiter à y prendre, m'empcschera par respect de presser. Mais en mesme temps aussy, c'est ce que luy-mesme, c'est ce que les Princes du sang surtout doivent considérer sans cesse avec toutte l'attention, et tous les fruits de cette attention dont ils peuvent estre capables, par rapport à la puissance du dépositaire de l'autorité du Roy, contestable sans contredit en beaucoup de choses si elle peut, l'cstre au fait dont il s'agit; par raport au jugement mesme, au tribunal dont il est émané, aux usages possibles de ce jugement d'une part, des protestations d'autre part, à la distinction si capitalement importante du pouvoir du Roy majeur et mineur, aux prétentions et aux mouvements suscittés et enflammés de tous costés parmi la noblesse : en un mot à touttes les suittes infinies de ce qui est au-dessus de toutte expression, enfin pierre d'attente en des mains si formidablement nanties, si hardies aux attentats el de tant de sortes, si expérimentées aux menées au dedans et au dehors du Royaume, si sçavanfes à entasser les montagnes pour escalader les cieux comme les Titans.
Conspiration ^^ ^1"^ ^ ^^^^^'^ ^ démonstré le peu d'effet sur l'esprit et avec le prince \^, ^ç^^^y f]^, ^i g^ de Mme du Maiuc de tout ce que M. le duc
de Cellamare. i
d'Orléans employa pour les adoucir sur l'arrcst qu'il avoit esté enfin nécessité de rendre. Un désespoir sombre et ténébreux, un silence farouche, une retraitte de honte et de dépit annonça ce qu'on devoil attendre, et bientost après une espèce de rage décochée pour ainsy dire de tous leurs pores ne permit plus d'en doutter. M. du Maine si
retiré toutte sa vie et si né à estre mesuré au dernier point, devint accessible, populaire, après avoir donné les premières semaines à ses cuisantes douleurs, attentif au delà des Guises surtout pour ceux qu'il avoit séduits et pour en séduire d'autres. Mme la duchesse du Maine se soustint elle-mesme en nourrissant ses espérances par les mesmes voyes, et n'a pas voulu elle-mesme qu'on en douttast comme on le verra bientost. Leurs recherches furent infinies, et malheureusement ne furent pas stériles. Les mécontents quels qu'ils fussent furent receus de l'un et de l'autre; Mme la duchesse du Maine s'y contraignit peu, M. du Maine se lascha assés contre son naturel pour donner courage de se ralier à celuy qui par son assiduité et ses fonctions auprès du Roy faisoit imagmer qu'il y feroit une puissante figure à la majorité. Sceaux, l'Arsenal, les Tuilleries mesmes devinrent un bureau d'adresse ouvert à chacun pour les plus hauts desseins ; et il paroistra en son lieu que les plus estranges y furent confiés à Mme la duchesse du Maine sinon avec succès au moins avec une entière seureté. Mais je chercherois vainement à grossir ce Mémoire des secrets que j'ignore. Ce qui s'est passé depuis cette époque est d'un genre qui passe les forces de cet écrit; il me suffit de dire que ce n'a plus esté que conspirations effectives et que le lit de justice qui intervint au fort de ces menées ne les a ny causées ny aigries. Ce qui a éclaté m'autorise de m'exprimer ainsy sur le premier, et la déclaration signée de Mme la duchesse du Maine leue au Conseil de Régence et rendue publique aussytost après, est mon garant pour le second. Elle y dit nettement que son esprit fut aveuglé et son sens perverti par le ressentiment de l'arrest rendu au Conseil extraordinaire de Régence sur l'habilité à la Couronne, et la porta
aux desseins et aux exécutions que chacun sçait, et n'y fait pas seulement mention du lit de justice du 26 aoust 1710 et de ce qui s'y passa. Il est donc vray que le désespoir d'estre décheus du prétendu droit à la Couronne et de cette qualité physiquement impossible de Princes du sang qui toutesfois ne retranchoit qu'un futur contingent chimérique aux légitimés, les précipita uniquement à pratiquer l'Espagne et un ministre qui la gouvernoit alors supresmement, accoustumé à la servitude des hastards auprès de M. de Yendosme et ce que tout nous monstre qui en est une suitte nécessaire, à attenter tout contre les plus immédiats enfans de la Couronne, comme il fit d'une façon si inouïe contre l'auguste père du Roy pour le service de son maistre puissament soustenu des siens. Un tel instrument sembloit fait exprès pour rompre l'intelligence des deux couronnes si naturelle, si politique, acquise et cimentée par tant de sang, si ardemment désirée de toute la commune Maison Royale et si constamment poursuivie par les deux nations. La rupture d'une telle alliance ne pouvoil estre l'ouvrage de gens ordinaires.
Il en falloit de nés et d'élevés contre l'ordre de la nature, contre touttes les loix les plus saintes et les plus inviolables de Dieu et des hommes, pour opérer une si pernicieuse merveille à l'estonnement de toutte l'Europe. Il falloit pour médiateur un Italien qui eust fait assés ses preuves par avoir vendu son propre oncle, duquel il tenoit tout son estre et l'employ mesme où il esfoit, à ce ministre qui usurpa tous les siens, pour oser luy confier un projet si abhorré des deux Royaumes et de tous les principaux personnages de chacun, et un ambassadeur qui le voulust couvrir de la sainteté de son caractère, et qui pour allumer un incendie horrible comme il s'exprime luy-
mesme dans ses dépesches de sa main au premier ministre d'Espagne inteireptées et rendues publiques, vouiust bien déshonorer ce caractère sacré et faire entre deux monarchies si singulièrement unies, ce qui dans sa place eust esté le comble de la perfidie la plus universellement détestée chés les nations les plus barbares et les plus naturellement ennemies. De là quels éclats, quelles nécessités, quelles suittes ! On ne peut y penser sans frémir. Le Royaume en chemin d'estre soulevé, les deux Couronnes commises l'une contre l'autre, les premières armes du Roy forcées à se tourner contre le Roy son oncle et contre les fidelles Espagnols gémissant sous le joug des intrigues, de l'ambition, de la tyrannie d'Alberoni, la Sicile démembrée de l'Espagne en faveur de l'Empereur et ostée au grand-père maternel de nostre Roy sans que ce Prince fust pour rien dans ces funestes querelles. Tristes mais fruits terribles et notoirement certains de l'ambition des bastards pour la couronne et d'une ambition tellement envenimée que nuls establissement.s pour immenses qu'ils soyent, que nuls rangs pour inouïs qu'ils fussent, que nulle égalité avec les Princes du sang pour monstrueuse qu'elle pust estre, ne put émousser ce ressentiment qu'on ne doit point se lasser de faire soigneusement remarquer par le propre lesmoignage olographe et signé de Mme la duchesse du Maine, qu'il nevenoit que de l'arrest du Conseil extraordinaire de Régence sur l'habilité à la couronne et auquel rien de ce qui advint depuis au lit de justice n'eut de part. C'est ainsy que cette Princesse ne sceut que trop vérifier par ses actions les paroles si remarquables que nous avons raportées en leur lieu et qui luy échappèrent du vivant du feu Roy sur cette concession d'habilité à la Couronne, que cet avantage estoit tel qu'elle renverse-
roit plustost d'Estat que de ne le pas sçavoir conserver. De sa part au moins elle a tenu parole, et si l'Estat n'a pas esté bouleversé, si des alliés les plus sacrés et les plus singulièrement intimes elle n'en a pas fait les plus cruels ennemis de la France, si ce beau Royaume n'a pas esté la proye des légitimés, ils n'y ont rien obmis et du moins autant qu'ils l'ont pu en ont-ils l'ait leur victime. Par ce dernier forfait si barbare, si incroyable, ils ont comblé la mesure de tant d'autres qui les ont de degré en degré si continuement conduits à celuy de la Couromie; et ce dernier est maintenant si évidemment démonstré leur seul but et la chose unique qui puisse les satisfaire, que je pense avoir droit de me persuader que je suis arrivé au mien qui est de rendre notoire et palpable aux Princes du sang de la manière la plus claire et en mesmc temps la plus invincible, la nature, la force, l'objet de l'ambition desbastards des Rois, et le péril extrême pour les Princes du sang de toutte grandeur de ces bastards et des premiers et des plus légers degrés de distinction qu'ils peuvent obtenir à tiltre de naissance.
Si les précédents n'ont pas poussé leur fortune et conséquemment le péril des Princes du sang qui par nature est une seule et mesme chose, aussy près du but que ceux-cy, c'est que leur essor n'a pas pris d'abord un vol si rapide, que la durée de leur crédit a esté beaucoup moindre, et que la puissance qui les a élevés a connu plus de loix et de bornes. Ceux que nous voyons, éclos en géants d'une origine monstrueuse, n'ont cessé de marcher à pas de géant sous le plus absolu de nos Rois et durant le plus long de tous les règnes, qui pourtant ne l'a pas esté assés pour eux. Avec de telles différences de tous les autres bastards, il est plus surprenant
de les voir encor eu chemin de ce but qu'ils ont manqué deux fois de si près, qu'il ne le seroit de gémir sous leur tyrannie et de voir les Princes du sang immolés à leur ambition parvenue au comble et au seul comble de leurs désirs : mais je me trompe, à leur désir unique, à ce désir qui leur rend tout permis, et toutte autre fortime et grandeur insipide, odieuse, on l'a veu, à ce désir enfin sans l'accomplissement duquel ils ne peuvent vivre.
C'est aux Princes du sang à se considérer sans cesse ayant ce glaive pendant sur leur teste. C'est à eux à réfléciiir sur leur situation présente et future ; à peser l'audace des protestations et leur usage; à en sentir comme les premières suittes les efforts faits et commencés dès l'instant mesme de l'aveu de Mme la duchesse du Maine pour renverser l'Estat ; à repasser dans leur souvenir combien la vérité trouva peu de croyance dans les esprits, je le dis hardiment dans la totalité des esprits par tout le Royaume, nonobstant tant d'éclats redoublés ; et la surprise universelle, pour ne rien dire de plus, lorsque outre la publicité des lettres du prince de Cellamare, la déposition de Mme la duchesse du Maine parut et celle des autres sur cette affaire ; à comparer les premières impressions de chaque degré d'élévation des légitimés et surtout du dernier de l'habilité à la couronne, avec les sentiments qui ont paru succéder en leur faveur, et dans tous ces divers degrés admis par l'habitude ; à se souvenir des mesures et sages alors, qu'ils prirent à la mort du Roy pourn'estre point troublés dans leur rang et séance au Parlement, et des excitations redoublées des magistrats aux intéressés d'y redemander ce qui leur appartenoit avant l'interversion de l'ordre dans celle célèbre compagnie, nonobstant la division semée, pour pénétrer maintenant si la fatalité
publique n'auroit point aussy pénétré jusqu'à elle; enfin c'est à eux à se voir tels qu'ils sont, et à s'avouer à euxmesmes jusqu'à quel point les légitimés ont esté jusqu'à maintenant heureux à imposer au monde jusqu'à luy changer ses premières et naturelles notions, à l'apprivoiser à l'odieux, l'accoustumer au monstrueux, l'aveugler sur les interests les plus évidents et les plus sensibles ; enfin combien ils sont adroits à gaigner du terrain et à en faire perdre aux Princes du sang, eux dont toutte la grandeur comme toutte la force consiste dans ce respect et cet amour inné, et avant ce charme des bastards si supérieurs à tout autre dans l'esprit et le cœur de tous les François, à raison de leur naissance et de la loy salique qui les appellant successivement à la couronne, en fait rejaillir sur eux cette splendeur qui leur en attire tout l'attachement et l'hommage. C'est cet affoiblissement, c'est ce partage entre eux et les légitimés, cette nouveauté, qu'il ne faut pas craindre d'appercevoir. Plus elle est dangereuse, plus elle attaque tout fondement, plus elle est douloureuse, moins elle est supportable , plus il la faut envisager attentivement, fixement, scrupuleusement, pour en bien reconnoistre les causes, les progrès, les remèdes. C'est un point où la flatterie est surtout détestable. C'est au contraire ce point si capital que tout en dépend, qu'il faut sans cesse rapprocher d'eux pour qu'ils le voycnt, qu'ils le sentent vivement ; et pour que cette salutaire douleur leur fasse opérer tout ce qui peut les sauver de ce qui les menace d'une manière si nouvelle et jusqu'à eux inconnue à la race d'Hugues Capet.
C'est ce qui ne se peut mieux exécuter que par une récapitulation de tout ce Mémoire la plus courte qu'il se pourra, et qui laissant tout ce qui s'y peut plus comodé-
entière.
ment voir de preuves et de raisonnements, en rapproche les principaux faits seulement sous les yeux, et frappe d'autant plus les Princes du sang qu'ils les trouveront plus ensemble.
On a veu d'abord combien les baslards en général sont Récapitulation proscrits par la loy de Dieu et par celles des hommes, et quel est par ces loix le néant de leur estât, dont l'exception par l'invention de la légitimation n'est pas fort ancienne en faveur de quelques-uns et ensuitte plus aisément estendue.
Parmi ces bastards, ceux des Rois sont inconnus jusqu'à Louis XIl, et leur danger naturel est cause de ce que les Rois n'en ont reconnu que si tard, et de ce que les premiers qui en ont reconnu les ont tous engagés eux-mesmes dans les ordres sacrés ou dans les vœux de Malte jusqu'à Henry IV sans exception, car M. d'AngouIesme ne fut dispensé des siens que longtemps après la mort de Charles IX. Ceux qu'on connoist n'ont tous fait de figure que par leurs conspirations depuis Henry H ; et leurs enfans, quand ils en ont eus, n'ont presque cessé de marcher sur leurs traces. Les uns emprisonnés, les autres fugitifs du Royaume, d'autres morts en prison ou les armes à la main contre leur Roy, ou condamnés juridiquement à perdre la vie, aucun sans abolition, si ce n'est le duc de Verneuil que dans sa tendre jeunesse sa mère et M. d'AngouIesme son frère furent convaincus et condammés pour l'avoir voulu porter sur le trosne par le meurtre d'Henry IV et du dauphin. On ne voit de différence entr'eux en gravité et en multitude de crimes d'Estat, que par celle de leur grandeur et de leurs établissements. Ainsy César de Vendosme qui destiné à succéder par le mariage de sa
mère, obtint dans cette vcuc de grands établissements et quelques honneurs singuliers mais très passagers, à tiltre de naissance, est aussy celuy qui s'est le plus distingué en crimes d'Estat, au contraire de M. de Verneuil toujours soumis et fidèle et qui n'a jamais eu de rang que par ses dignités. Presqu'aucun d'eux si ce n'est César de Vendosme, n'a esté porté à des honneurs personnels, et encore celuy-cy n'en jouit-il guères ; aussy n'eurent-ils pas un ny le temps ny le moyen de profiter de leurs menées pour aspirer à la Couronne, et celte idée qui tomba pour la première fois dans l'esprit du dernier duc de Longueville, qui €ut l'adresse un temps durant d'y faire accroire quelque léger fondement, ne parut en luy qu'après que ses menées et ses alliances avec deux Princesses du sang luy eurent fait usurper et tolérer des prérogatives à tiltre de naissance, qu'il ne put soustenir ailleurs qu'à la Cour, et de la privation desquelles il mourut de regret. Cette idée telle qu'elle fust parut au feu Roy si dangereuse, qu'il offrit carte blanche à M. de Longueville pour y renoncer, et à M. de Longueville si importante quelque chimérique qu'il la sentist intérieurement, qu'il refusa tout pour la conserver. Aussy fut-il celuy de tous les Longuevilles qui se signala le plus contre l'Estat.
Tels ont esté tous les bastards connus jusqu'à ceux de Louis XIV. Ces premiers ont tous eu des filles pour mères, leurs légitimations à tous ont porté la honte sur le front, ont exprimé les mères, ont appuyé' sur la liberté' de Vcslal de ces mères, insisté sur la compassion du néant de ces enfans pour motif, leur ont donné des noms de terres particulières, ou pour le plus, de maisons fondues dans celles des Rois, et aucune sans exception n''a rien marqué qui pust faire sentir qu'il leur appartinst rang ou distinction
quelconque à tiltre de naissance. Pour les bastardes, elles ont esté plus ou moins bien pourveues d'abbayes ou de maris. On se contentera d'en marquer les deux extrémités. La sœur reconnue, légitimée et aimée de François l*^"" espousa Michel Guillart, fils d'un financier et financier luy-mesme, sans que le Roy son beau-frère, estimast le devoir élever mesme aux principaux emplois de la finance; et la dernière fille du feu Roy et de Mme de Montespan est l'espouse du seul petit-fils de France et du Régent du Royaume. On abrège tout ce qui regarde tous ces bastards dont il ne reste rien que dans M. le chevalier de Yendosme. Il est bon de se souvenir du nombre et de la généralité de leurs crimes d'Estat.
Avant de passer à ceux d'aujourd'huy on ne peut obmettre que les confusions de la Ligue qui désolèrent la France jusqu'à la réduire à deux doigts de sa perte, n'eurent de cause que le dessein de ses chefs de se mettre la Couronne sur la teste. François I" le prévit en mourant, en avertit inutilement Henry H et se repentit de les avoir tant élevés. La force se déclara pour eux. Il ne leur manquoit que le droit; ils sceurcnt se le donner par une généalogie qui les faisoit sortir de Charlemagne et qui fut bruslée par la main du bourreau. Cependant Henry IV, qui achepta son propre bien à la pointe de son espéc, l'auroit veu passer à ces estrangers s'ils avoient pu s'accorder pour mettre la Couronne sur la teste de l'un d'eux. Tel est le danger de quelque droit que ce puisse estre, qui ne manque jamais au besoin.
Les bastards du feu Roy, les premiers de leur espèce qu'on ait osé produire au jour, sont aussy les premiers qui en tout genre de fortune ayent si rapidement monté par tant et de si hauts degrés jusqu'au trosne mesme, et
depuis leur origine jusqu'à présent clignes d'une égale admiration, et des considérations sur chaque point les plus profondes.
Inutile de parler à fonds de ceux qui ne sont plus ou qui ne peuvent laisser de postérité. Tels sont M. le prince de Conti et MM. de Yermandois etduVexin. Ils ont partagé en naissant et pendant leur vie la mesure de grandeur commune avec ceux dont il va estre plus parliculièrement question.
Issus d'un rapt violent et public et d'un double adultère, nés ainsy de trois crimes, nourris dans les ténèbres d'un estai de néant si profond, Mme de Montespan les voulut faire légitimer. Grandes diffîcullés, nul exemple, impossibilité d'y nommer la mère qui eust donné ces enfans à son mari suivant la loy, impossibilité de ne la nommer pas puisque nul ne peut naistre sans mère. On n'osa rien risquer sur eux ; l'ambition d'un magistrat corrompu inventa un autre essay. Mme de Longueville se laissa persuader de reconnoistre le fils de son fils tué au passage du Rhin. Cette race se trouvoit esteinte et cette Princesse estoit bien éloignée de pouvoir imaginer ce que cette complaisance devoit couster un jour à l'auguste branche dont elle sortoit. Ce bastard fut donc légitimé sans mère nommée, mais elle estoit en effet inconnue et encore plus les réclamations du mari. Sur cet exemple tout imparfait qu'il fust, et après bien des mesures, les bastard s du Roy et de Mme de Montespan furent donc légitimés ; nulle honte en un acte si honteux, îiulle compassion de leur estât pour motif; au contraire, volonté^ puissance, tendresse. Nom de Bourbon, royal, paternel, donné à ces enfans qui sans mère, ne peuvent avoir de père nyconséquemment exister, ou qui par la notoriété de la mère, ne peuvent avoir d'au-
tre nom que celuy de Gondren. filtres de plus, non de terres^ mais de provinces, ainsy appellations de fils de France. Enfin supposition hardie de ce qui ne fut jamais, et ce néantmoins concession à ce tillre faux d'honneurs, rangs et prééminences appartenantes aux enfans légitimés des Rois ainsy quils en ont toujours joui et deu jouir. Concession qui tombe d'elle-mesme comme tout ce qui n'a pour fondement que le mensonge, concession encore dont le filtre est abominable, puisque c'est une naissance qui est deue à trois crimes capitaux, concession enfin qui est la source, l'origine et le germe qui à l'imminent péril de tout le sang légitime et de tout l'Estat, a produit les fruits terribles qui font le sujet de ce Mémoire.
Conduits aussytost après de l'obscurité de la rue des Tournelles à la Cour par Mme Scarron leur gouvernante, si fameuse depuis sous le nom de Mme de Maintenon, les voilà imperceptiblement mais de plein sault élevés à tout l'extérieur des Princes du sang et comblés de charges, de gouvernements et de richesses. La cour subit ce joug avec douceur, les Princes du sang le portent comme les autres nuds et dénués de crédit et d'emplois, et d'un simple usage les voyent passer à une possession confirmée par les cérémonies. On en murmure tout bas, mais tout cède jusqu'aux Nonces et aux autres estrangers ; enfin l'éblouissement séduit les Princes du sang jusqu'à rechercher et multiplier leurs alliances réciproques, dont ils consolident une grandeur si funeste à eux-mesmes, et dont ils ne tardent pas à ressentir le poids, par ne partager rien avec eux, ny crédit, ny charges, ny gouvernements, ny emplois, dont ils demeurent soigneusement exclus après comme devant ces alliances ; et par n'en recueillir que les dégousts de privances si honteusement et si publiquement
marquées, et de rang mesme par les indignes distinctions des dames d'honneur des légitimées, qui réduisit les Princesses du sang pures à s'exclure pour toujours de Marly, bien que les Princes du sang ne pussent en user de mesme, encore qu'ils essuyassent les mesmes mortifications en ce qu'ils n'y pussent estre suivis d'un de leurs principaux officiers, non pas mesme feu M. le Duc après son mariage, tandis que lesbastards du Roy l'estoient toujours expressément des leurs tant que le Roy a voscu.
Jusques icy rien pour eux que d'usurpation et d'usage autorisé. Mais dès la première occasion qui se présenta par le procès de M. de Luxembourg qui s'estendoit sans difficulté sur M. de Vendosme, comme sur les autres pairs les plus anciens, et qui donna lieu à ce dernier de former aussy une prétention sur les siens pour l'ancienneté de la première érection de Vendosme, déclaration du Roy enregistrée qui donna rang aux légitimés pairs et à leur postérité revestue de pairie à tiltre de naissance, la préséance au Parlement sur tous les autres, convi à eux de la part du Roy de s'y trouver, estât mitoyen et inouï créé entre les Princes du sang et les pairs, deux Princes du sang réduits à servir au triomphe et à accompagner eux-mesmes les légitimés dans leurs sollicitations et à leur réception, estendue de rang aux précédens bastards, et M. de Vendosme receu au-dessus de l'archevcsque de Rheims si peu après avoir esté partie de M. de Luxembourg avec les autres et agi conjointement avec eux.
Six érections de duchés pairies suivirent en faveur des légitimés, et les survivances et les gouvernements plurent sur les enfans de M. du Maine. Voilà donc le premier tiltre de rang et d'honneurs en faveur des légitimés. Le scandale en fut public, les intéressés affligés, les Princes du sang
peines jusqu'à s'inquielter et à excittcr des protestations. Nul compliment, nulle visitte de personne. Silence et douleur, mais bientost habitude qui depuis 1694, année de cette époque, eut le temps de se fortifier jusqu'en 1710. Mais icy une réflcction nouvelle. Vendosme a voit esté érigé
en duché-pairie en faveur de [Charles] de Bourbon, ayeul
de Henry IV pour luy et pour sa postérité née en légitime mariage, qui est la clause ordinaire. Or César ne pouvoit estre dans le cas, puisqu'il estoit bastard d'Henry IV, né pendant que le mariage de ce monarque avec Marguerittc de Valois subsistoit, et César estoit grand-père de M. de Vendosme. D'où pouvoit-il donc former la prétention du rang d'ancienneté de cette première érection? Prenons garde. Quelque distance qu'il y ait de la couronne à un fief, du Souverain au sujet, la succession à filtre de substitution masculine est la mesme, et la prétention à ce rang d'ancienneté renferme implicitement celle de l'habilité à la couronne d'une manière essentielle et nécessaire. Aussy le feu Roy deffendit-il aussytost la poursuitte de celte instance, et rendit la déclaration dont on vient de parler dont M. de Vendosme profita si grandement. Aussy n'estoit-il pas temps de laisser mouvoir une telle question. 11 suffit pour lors d'en jetter des fondements qui à la vérité ne purent estre apperceus, et qui ne le seroient pas encore si la clef n'en estoit maintenant donnée par les écrits des légitimés, où ils s'efforcent d'une manière si prodigieuse à prouver le droit des bastards à la Couronne, et souvent à l'exclusion des princes légitimes. Cette démarche fut pour lors de la nature de ces prophéties que leur obscurité cache, et qui ne peuvent estre entendues que par leur accomplissement. Mais SI l'habilité à la couronne n'estoit pas montée dans le cœur et dans l'esprit des légitimés
avant cette époque de 1694, on ne peut au moins la placer plus lard. Et qu'on n'objecte point la distance jusqu'à raccomplissement. La plus tendre faveur a ses peines, et les concessions ont leurs moments. Nous avons vcu le feu Roy résister à leur légitimation et la craindre, et la faire après d'une manière prodigieuse et sans exemple dans tous ses points. Et depuis 1675 qui en est l'année, rien d'écrit en leur faveur jusqu'en 1694. Ces vingt et un ans ne furent qu'usurpations, que tolérances, qu'usages fortifiés puis autorisés de fait. Ce n'estoit pas que la nécessité des concessions expresses ne fust vivement sentie et désirée; mais il n'y en eut point, et il fallut donner tout cet espace à l'habitude, à l'art peut-estre, à la poursuitte dtins l'intérieur des cabinets. Tel est le souverain danger des tolérances. Encor quelle imperceptibilité enveloppée sous la prétention de M. de Vendosme pour son ancienneté si simple en apparence! Quelle douleur de cette première déclaration quoyque pour des personnages depuis longtemps comme Princes du sang à l'extérieur, et si comblés d'ailleurs! C'est qu'il faut bien du temps pour opérer de tels degrés, et pour de ceux-là arriver à d'autres, et tous depuis le premier jusqu'au comble d'enchaisnements si funeste à l'Estat et à ses Princes.
Passons outre. Mme la duchesse du Maine avoit exprès négligé de prendre un brevet de conservation de rang pour mieux confondre celuy que tenoit dcsjà M. du Maine lors de son mariage, et l'élever au niveau du sien. Au mois de mars 1710 la décision de la disputte arrivée entre les Princesses du sang mariées et filles l'obligea à se faire expédier ce brevet, et M. du Maine à réparer le coup indirect qu'il portoit au rang dont il jouissoit, par une notte que le secrétaire d'Estat de la Maison du Roy eut ordre public
de mettre sur son registre, portant que les enfans de M. du Maine auront les mesmes honneurs et rang que luy comme petits- fils du Roy. La datte en est du 16 mars 1710, trois jours après le brevet de Mme la duchesse du Maine. C'est la segonde fois qu'il y a eu expédition en faveur des distinctions des légitimés ; et touttes les deux en saisissant une occasion. Icy mensonge et supposition, puisque le rang de M. du Maine estoit alors encore usurpation manifeste destituée de toutte concession. Unenotte n'est de nul autre usage que de faire foy de ce qui est : or ce qui n'est que par entreprise ne peut censcr estre ; mesme deffaut donc icy et encore plus grand, puisque ce n'est que simple notte, mesme deffaut, dis-je, qu'à la clause remarquée de la légitimation qui ne concède pas, mais qui suppose des rangs et des honneurs aux légitimés des Rois, qui n'ont jamais existé. Icy sous la trompeuse apparence d'une notte simple, voilà un fondement jette pour le rang de leur postérité. Adresse, artifices, mensonge partout. C'est la base de toutte leur grandeur. Parmi cette simplicité apparente qui sembloit ne rien donner de nouveau mais constater seulement ce qui estoit, ce qui pourtant n'avoit paru par aucun tiltre encore ; compliments aux légitimés pour les premiers qu'ils eussent encore receus, et ce néantmoins rage si publique, que sans Mme de Maintenon c'en estoit fait de la notte et du rang.
Un an après, sçavoir may 1711, autre occasion également saisie pour s'élancer bien plus haut. Édit en apparence sur les Pairies, en effet pour élever les légitimés à des honneurs et à des avantages nouveaux ; qui les constitue mitoyens entre les Princes du sang et les Pairs : qui déshonore la sainteté de la cérémonie du sacre, et qui en esteint la majesté par une préférence qui leur estattribuée
il. 10
d'y représcnler les anciens Pairs privativement à tout autre, eux et leur postérité, après les Princes du sang, inconnue aux Princes du sang eux-mesmes et qui fait triompher jusqu'aux autels le rapt et l'adultère et à ces tiltres abominables aux yeux de tout le Royaume : édit qui leur confère la puissance de faire autant de Pairs précédant tous autres qu'ils auront à jamais de maslcs, et à ces masles de génération en génération, par le simple acte de donation d'une Pairie, sans concession, sans érection, sans enregistrement, sans Roy, sans Parlement, sans loy, sans forme, en un mot un pouvoir que jamais Roy de France n'exerça avec toutte la plénitude de sa puissance. Et comme si des concessions si monstrueuses n'eussent esté que préparatoires à de plus monstrueuses encore, le mesme mois produisit trois brevets qui sans aucun autre motif que celuy de l'autorité, accordent à M. du Maine, à ses enfans, et à M. le comte de Tolose la continuation , remarquons ce terme, la continuation /eur vie durant, du rang, honneurs, etc., des Princes du sang après eux sans préjudice des différences seulement estahlies par Védii du mesme mois au Parlement. Telles sont les troisième et quatrième concessions écrittes, si on peut compter pour une cet imbécile instrument, celte notte susdite qui ne peut opérer qu'un tesmoignage et non jamais une concession. Chaisne de fausseté et de mensonge. Continue-t-on ce qui n'existe pas ? Ce qui n'a que l'usurpation pour seul liltre a-t-il une existence formelle, judiciaire, fondée, effective; et faute de premier instrument qui accorde ces rangs, n'est-il pas vray que de telles continuations portent à faux, et ne peuvent rien opérer de réel ? Tels sont néantmoins les tiltres mensongers de ces enfans de ténèbres, parce qu'il a esté plus aisé d'usurper et de jouir de fait, que d'obtenir des
tiltres de le faire, et que malgré l'usage et l'habitude, ces usurpations sont en soy si énormes, qu'ils n'avoient pu encore se les faire nettement accorder par écrit. Il a fallu recourir à des suppositions captieuses, éblouissantes, dont la dissection pour parler ainsy, monstre évidemment le deffaut, et qui en sappe tous les fondements, puisqu'on ne peut avoir de continuation que de la chose qu'on a déjà obtenue ; que continuation suppose nécessairement une précédente concession, et qu'un usage d'usurpalion et de fait ne peut jamais servir de tiltre à une concession qui continue. Tels sont les pas de géant vers le trosne, telles sont les voyes d'y arriver. On crie, on se taist, on craint et on espère d'eux et rien des Princes du sang, on s'accoustume à leur égalité, à leur meslange, on ne les distingue plus que par la faveur et les grands establissements ; tout est en ce genre du costé des légitimés. Est-il estrange qu'après s'estre distingués à tiltre de naissance, s'estre élevés au-dessus de tous par degrés, s'estre égalés en tout aux Princes du sang qui loin de sentir ce qui les menaçoit dès qu'ils les ont veus s'approcher d'eux aux dépends des autres, ont recherché leurs alliances qui ne leur ont rendu que dégousts; est-il estrange devoir de si rapides progrés, et qu'après avoir emblé tout aux Princes du sang, ils partagent encore avec eux cette habitude de respect de tous les sujets de la Couronne qui jusqu'alors restreinte aux seuls Princes du sang, en avoit fait aussy les seuls demidieux de cet Empire.
Mais pour l'estendre avec encore plus d'avantage, égalité d'honneurs militaires avec les Princes du sang idoles nées des armées et des trouppes. Les Princes du sang soustraits à tout employ militaire ; M. de Vendosme rebutté plus d'une fois de ses hautes prétentions, parvenu
par degrés à commander les mareschaux de France, honneur funeste donl la campagne de Lille fera souvenir longtemps, et qui par luy s'estendit à la postérité des légitimés, lesquels en celte occasion sceurent si habilement se servir de luy comme ils a voient fait dès 1694 pour leurs premiers honneurs au Parlement, et surtout pour fonder subtilement leur prétendu droit à la Couronne. Mais quand il fut question d'y monter à découvert, ils sceurent aussy se débarrasser de luy dextrement. Il n'en put retenir ses plaintes et jusqu'à ses cris, dont la mesure fut comblée, lorsqu'après les services qu'il en avoit receus, pendant cette fatale campagne, et services si criminels et plus injustes encore s'il se peut contre l'auguste père du Roy, M. de Vendosme se trouva abandonné d'eux dans la suitte, bien aises de se voir délivrés d'un égal qui les avoit si puissamment aidés jusque si près du trosne, mais qu'ils n'y purent ny ne voulurent y porter avec eux.
Légitimés Enfin à force de morts de nos Princes, de douleurs, de
habiles à succéder à la pertes irréparables, devenus maistres du terrain de la
Couronne.
cour, et par eux-mesmes, et par leur fameuse gouvernante, et par un ministère aussy monstrueux que nouveau, et par les tortueuses voyes qui leur rendirent favorable ce qui ne le put estre sans sacrilège, édit sorti tout à coup du plus profond antre d'une femme et de son ministre, édit qui cousta tant au Roy et dont il ne put cacher sa honte et son incertitude, édit arraché qui appelle à la Couronne les légitimés et leur postérité au deffaut des Princes du sang, et qui oste au Parlement le peu de différence qui seule en ce lieu restoit encore entre eux. Pour motifs affection ; mais un Roy de France peut-il léguer sa Couronne, et s'il peut une fois donner atteinte à
la loy salique, que deviennent les Princes du sang? Pourquoy des favoris, de grands hommes, une postérité par les femmes, des bastards enfin ne leur seront-ils pas préférés? Cela seul est resté à faire, et arrivés au point fatal Louis XIY a cessé de vivre. Leur mérite; ont-ils sauvé l'Estat, et dans ces circonstances mcsmes où des sujets ont eu la gloire de se trouver, quelle souilleure à cette gloire et quel crime de lèse majesté qu'une telle pensée ! Leurs grandes charges et gouvernements; moyen donc, et bien dangereux qui par cela mesme devient cause. Leur égalité avec les Princes du sang; quelle leçon pour ceux-cy à jamais et quel repentir de les avoir laissés croistre à leur juste mesure pour les estouffer un jour, au lieu de les avoir restraints, comme il leur fut d'abord si aisé, à n'avoir de rang ny d'honneurs que par leurs fiefs et leurs offices. Mais on le voit par tout le tissu de ce Mémoire, ce premier pas fait où ne porle-t-il pas ? Leur naissance., qui les rend dignes de cet honneur. Leur naissance ! le néant mesme, le produit horrible de trois crimes capitaux, et de crimes si destructifs de la société des hommes, que Dieu n'eut rien de plus terrible à dénoncer aux Israélites lorsqu'ils voulurent un Roy, et qu'ils se lassèrent de ce comble unique de gloire d'avoir Dieu mesme pour Roy immédiat et sensible. Quel blasphème, quelle impiété dans la bouche d'un Roy, et d'un Roy religieux, et dans un acte si célèbre ! 0 genre particulier d'abomination de la désolation pour avilir le plus auguste sang, la première couronne, et la plus illustre nation de l'univers, et pour flestrir un Prince incomparable ! Nécessité d'y pourvoir par tant de pertes de Princes, quoi/qu'il y en reste encore beaucoup d'autres. Fruit ténébreux de tant de morts si lamentables, quecetédit a rendues
encore plus sensibles, et desquelles il n'y avoit que ce genre d'hommes réprouvé par estât des hommes et de Dieu mesme qui fust capable de sçavoir si épouvantablement proûter. Motif embarrassé par cet aveu qu'il reste plusieurs Princes, et qui par là se contredit soy-mesme. Mais qu'il s'explique ce motif, s'il l'ose. Nécessité par la mort de tous les Princes aagés, par la situation où l'artifice le plus noir a réduit le seul qui reste en aage, par la jeunesse de tous les autres. C'est à-dire sans détour, par la délivrance où sont les bastards des premiers, par l'oppression d'un autre, par la facilité de venir à bout des derniers, et tous ceux-cy leurs neveux.
En un mot quoy de plus nul, mais aussy quoy de plus destructif de la loy salique, des Princes du sang, de l'Estat exposé à la volonté d'un Roy et à la force et la surprise de tout ambitieux puissant, quoy de plus formidable que cet édit, quoy encore de plus énorme^ de plus funeste, de plus impie, que ses motifs ? Quelle union ! le néant et le trosne. Quel ouvrage d'un bastard, d'une femme, d'un ministre qui tiranisent un grand Roy, un Roy pieux, un Roy si absolu au dedans, et si redoutté au dehors jusqu'au dernier moment de sa vie. Quel crime de lèse majesté, quel attentat contre la nation dont les droits sont anéantis autant qu'il est en l'édit ; quel forfait contre les Princes du sang et la loy fondamentale de l'Estat qui en reigle la succession par une disposition consacrée par tant de siècles, et dont l'autorité qui dure autant que la race régnante, passe à son extinction à la nation qui alors a droit d'élire à la Couronne sans que jusqu'à sa vacance il soit possible de disposer de ce qui ne l'est pas, sans que lorsqu'elle l'est, autre que la nation en ait le droit.
Est-ce assés fait pour des bastards ? Non encore. Il faut surmonter l'impossible physique. Autre occasion, et aucune sans fruit. M. du Maine, à ce qu'il croit, habile à la Couronne, ne peut supporter la moindre différence entre un double adultère et le sacrement de mariage si saint et si relevé par les paroles et par le premier miracle que le Sauveur voulut faire après s'estre daigné revestir de nostre chair. M. du Maine voulut estre Prince du sang, il en prit la qualité dans un incident de la succession de M. le Prince, les magistrats ne purent la luy passer. Recours au Roy, sa tendresse et son autorité intéressée, déclaration en may 1715 et aussytost enregistrée qui fait les légitimés Princes du sang et leur en donne la qualité. Prétendre faire un baston sans deux bouts, et cecy, ce sont prétentions de mesme nature, et voilà les immenses absurdités où une telle ambition précipite. Mais considérons-la de plus près, et nous nous en estonnerons moins. Par quels degrés les légitimés sont-ils montés jusqu'à l'habilité à la Couronne, nous l'avons veu. Usurpation de fait en rangs, honneurs et prérogatives par naissance, et après par des concessions qui n'ont fait que continuer ce qu'elles supposoient estre, sans tiltre précédent ; enfin à ce comble par la triste situation de tout le sang légitime. Arrivés à ce terme, que leur restoit-il à faire? A parvenir à la Couronne et à faire convertir leur habilité après les Princes du sang en une préférence d'y succéder avant eux. Qu'on ne s'effraye point. Sur quoy se récrier? Y a-t-il moins loin du néant par estât et par naissance, à convertir ce mesme estât de néant en motif d'habilité et en habilité effective à la Couronne en tant que le Roy l'a pu, que cette habilité reconnue, enregistrée, la convertir après en préférence à succéder. L'examen en est court. Il ne
s'agit que d'ouvrir les yeux, et par des faits multipliés, constants , suivis, sensibles, bannir des préjugés peu compatibles avec le raisonnement, et à la lumière de l'évidence nue, mais dégagée d'idées confuses et d'habitude, vouloir bien descouvrir la vérité. Les écrits des légitimés contre les Princes du sang ne révèlent-ils pas ce mystère par la violence qu'ils font à tous les textes avec les derniers efforts de faussetés et de sopliismes, pour prouver l'habilité des bastards à la Couronne , et leur préférence à y estre parvenus sur des Princes légitimes. Quoy s'imaginc-t-on qu'humilité sur eux, affection pour les Princes du sang, les persuade que ccux-cy valent mieux que ceux de ces temps-là, ou qu'eux-mesmes valent moins que ces bastards qu'ils veulent persuader au monde avoir régné préférablement au sang légitime ? Mais jusqu'à quand nos faux scrupules nous aveugleront-ils, ou plustost l'excès du monstrueux nous arrestera-t-il quand nous le voyons s'effectuer de plus en plus? Voyons donc enlin les choses telles qu'elles se présentent, banissant également ce qui grossit et ce qui diminue. Les faits parlent, les faits suivis démonstrent ; ne craignons donc de nous tromper icy qu'en leur refusant la croyance qu'arrache de nous l'évidence de leur enchaisnement. Reprenons. Que restoit-il aux légitimés que cette préférence, recueillir le grain semé dès 1694 par M. de Yendosme qui en prétendant l'ancienneté de l'érection faitte pour l'ayeul paternel d'Henry IV et pour ses hoirs nés en légitime mariage, bien que luy-mesme en descendist par César son fils naturel, prétendoit implicitement et par une suitte nécessaire à l'habilité à la Couronne. Arrivés à cette habilité, restoit à estre déclarés Princes du sang. El qu'est-ce que Prince du sang? C'est une qualité innée de
succéder à la Couronne suivant son droit d'aisnesse. Devenus donc Princes du sang, les voilà dans Testât de jouir de ce droit, et du moment qu'ils y sont et qu'il ne s'agit plus que d'aisnesse, qui pourra en effet la leur contester? Que ce raisonnement soit peu correct, qu'il soit plein d'inductions, ceux des concessions des légitimés sont-ils plus conséquents, plus plausibles ; ceux de leurs écrits pour prouver l'habilité, puis la préférence des bastards à la Couronne sur le sang légitime, sont-ils meilleurs, plus nets, plus justes, plus suivis ; tout leur fait n'est-il pas tortueux, ténébreux, monstrueux ; n'est-ce point partout pétitions de principes, suppositions, sophismes, surprises d'esprit, éblouissement, artifices, et tous moins nets, moins simples, moins coulants de leurs principes, moins conséquents de leurs actions que celuycy? Qu'à voulu dire autre chose à Mme la Princesse en face Mme la duchesse du Maine elle-mesme par ce qu'on en a fait entendre plus haut? Considérons la datte de cette déclaration, de trois mois seulement avant la mort du feu Roy qui ne vescut pas assés pour achever ce formidable ouvrage, voyons au rang et à l'estat de pleine égalité en tout et partout avec les Princes du sang à quelle autre veue, à quel autre usage leur estoit bonne une si absurde déclaration, et un abus si extresme du feu Roy. Enfin dans le peu de jours qu'ils ont eus depuis à profiter de ce grand règne, que n'ont-ils pas fait pour se mettre en estât d'arracher ce qu'ils n'ont pas eu le temps d'obtenir. Suivons-les de près et que rien ne nous en échappe, passons au fameux testament.
Deux veues à remplir pour arriver de force à celle que veues des
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la nn de la vie du Roy arrestoit en si beau chemin, le testament d S'emparer de la personne du Roy futur, et avec elle de °^'
toutte sa maison civile, de l'élite de ses trouppes, de la ville de Paris, d'une manière immédiate et indépendante. S'emparer en mesme temps du gouvernement de l'Estat d'une façon qui anéantist les Princes du sang, et rendist nulle la qualité et l'autorité d'un Régent dont la personne et le tiltre estoient inévitables. Mesmes voyes que pour parvenir à l'habilité à la Couronne. La femme, le double ministre, les routes sacrilèges. Nul contradicteur, secret profond, concert extresme. Difiîculté à faire entendre au Roy son estât, difficulté plus grande à en tirer le fruit projette. Dureté de bronze à vaincre la première, siège formé autour de sa personne pour surmonter l'autre. Deffense vaine de la part du Roy, réduit à reconnoistre son peu de pouvoir sur l'avenir, à y insister par droit, par exemples suivis et les plus prochains, à disputer contre la conscience alléguée, à se tourner de tous costés, mais enfermé, acculé, sans secours, sans ressource contre ,ce peu de personnes à qui il livroit ses pensées, et avec qui seules il cherchoit ses délassements. Touttes raisons, touttes deffenses inutiles, persécution continuelle, amertumes partout, consolation nulle part. Bastards résolus de le yaincre à force ouverte, ministre à front d'airain et ne pensant qu'au futur, femme livrée à son nourrisson et qui ne comptoit plus le présent pour rien, comme elle ne le monstra que trop estrangement aux derniers jours de son incroyable fortune. En un mot, victoire à main forte, et le Roy forcé à faire un testament tel qu'ils le luy firent rescrire jusqu'à trois fois de sa main pour luy donner plus de force par cette forme olographe, et forcé de plus de le déposer au Parlement avec une solennité qui fortifiast leurs veues de toutte la solidité qu'ils leur purent procurer, et les élevast cependant
d'autant plus que de pareilles précautions rabaissoient ceux contre lesquels elles ne pouvoient manquer d'estre interprétées au dedans et au dehors du Royaume, c'està-dire le Prince que la régence regardoit si directement, et tout le sang légitime avec luy. Sentiments du Roy sur ce testament qu'il ne put retenir aux magistrats à qui il le remit, et que leur surprise rendit publics, témoins vivants de la violence que ce monarque avoit soufferte, de son opinion de l'inutilité de ces précautions, de son aveu qu'il ne l'avoit fait que pour recouvrer repos et paix dans son plus intime domestique. Mesmes propos à la Reyne d'Angleterre et à d'autres encore. Quel tesmoignage contre un acte ainsy extorqué, quel reproche, et de quel poids contre les oppresseurs et les tirans d'un tel père et d'un si grand Roy !
Sa dernière maladie fournit un autre spectacle. Traisné, conduite des lê porté chés Mme de Maintenon jusqu'à son extrémité, ren- mort^du^oy. fermé après dans son appartement et gardé à veue par les auteurs et les confidents du testament, un codicile fut encore arraché dans cet estât de dernière foiblesse pour ajouster au testament ce peu qu'ils n'avoient pu y faire insérer de dispositions les plus expresses en leur faveur, ouvrage dont le mesme ministre fut à cette fois le secrétaire et dont il sçeut bien tirer dès lors sa récompense, et que le Roy eut à peine la force de signer. Après cela il n'y avoit plus rien à faire ; aussy grand abandon : la femme s'enfuit à Saint-Cyr, le ministre renfermé dans son cabinet et souvent avec l'illégitime, ils ne s'occupent plus que des moyens de profiter de tout, et abandonnent le Roy mourant à ses valets; mais il n'eut pas cette dernière complaisance de finir à leur point. 11 sentit mesme son abandon ; les plaintes qu'il
en fil ramenèrent autour de luy cette fugitive et ces célèbres écartés ; on peut dire à sa gloire qu'il se suffit à soymesme dans de si terribles moments pour tous les hommes et qui sont si affreux pour les Rois, et que s'il donna un funeste exemple du peu qu'ils sont alors, il le sentit, il le gousta mesme, et suppléa par les sentiments les plus chrestiens à l'absence presque continuelle d'un confesseur qu'il demandoit en vain, parce que le Prince n'estant déjà plus de ce monde, ce confesseur qui de sa vie n'avoit perdu de moments jugeoit les employer plus utilement ailleurs, bien qu'on eust mis ordre que son ministère ne fust suppléé par personne sans exception, ce qui opéra la seureté commune.
Peu d'heures après que le Roy eut cessé de vivre, M. le duc d'Orléans fut attaqué de biais et de front par les légitimés. M. du Maine toujours présent à soy-mesme, essaya de l'ébransler par la monstre hardie d'une partie de ce qui se devoit développer le lendemain au Parlement, et tandis qu'il essayoit à force de s'asseurer de n'y estre pas contredit pour ce qui formoit sa plus essentielle grandeur, il ne négligea pas de s'asseurer avec d'autres par des voyes plus amiables, de n'y avoir pas à partager ses forces entre sa fortune et son rang, qu'il en regardoit comme le plus solide appuy. Ce dernier luy réussit malgré l'empressement éclatté et redoublé des magistrats ; pour l'autre il ne l'emporta qu'en partie. Mais il fallut essuyer ses discours les plus scandaleux en plein Parlement et remettre adroittement la séance à l'aprés-disnée. Telle fut la réduction des légitimés après la lecture publique du testament et du codicile, qui exciltèrent toutesfois la terreur et l'indignation de tous les assistants.
Quel partage, grand Dieu, par ces deux actes, entre les
fils de tant de grandes Rcynes et les doubles adultérins de Mme de Montespan! Ces derniers sous des noms de fils de France, Princes du sang habiles à la Couronne, à la teste de douze ou quinze régiments et de touttes les trouppes de la marine, Suisses et Grisonnes et de celles de l'artillerie, pourveus des offices d'amiral et de grand-maislre de Tartillerie, de la charge de grand veneur, et des gouvernements si jaloux et si vastes de Languedoc, Guyenne et Bretagne, se trouvoient l'un à deffaut de l'autre revestus de la surintendance de l'éducation du Roy, avec touttes personnes excellemment choisies, mais dont aucune ne leur pouvoit estre suspecte ; et avec ce grand employ, d'une autorité privative et entière sur tous les grands et autres officiers et domestiques de la chambre, garde-robe et cabinets du Roy, sur ceux de sa bouche et de ses écuries, sur toutte sa maison militaire, gardes, gensdarmes, chevaux-légers, mousquetaires, grenadiers à cheval, régiment des gardes-françoises, et à double tiltre régiment des gardes suisses, conséquemment seuls maistres de Paris, et de tout lieu où le Roy pouvoit estre, c'est-à-dire en possession totale de disposer seuls de sa personne, avec tout ce qui suit nécessairement une telle possession, placés de plus tous deux dans l'unique Conseil establi pour décider de touttes les affaires du dedans et du dehors du Royaume, et pour en conférer touttes les grâces comme le Roy luymesme, à la pluralité des voix, sans que le Régent y eust autre autorité que l'un des membres pour toutte décision; sans qu'aucun Prince du sang y fust admis sous prétexte que nul d'entr'eux n'avoit vingt-cinq ans accomplis, et ce Conseil choisy avec les mesmes égards pour les deux frères que les personnes de l'éducation du Roy, et sans qu'il pust estre diminué ny augmenté de personne, au moyen de
quoy il est aisé d'y faire le parallèle de l' autorité du Régent et de la leur. Les Princes du sang tous ensemble exclus d'aui)rès du Roy et de touttes affaires, le Régent et M. son fils sans charges ny gouvernement et parmi tous les autres ensemble le seul gouvernement de Bourgogne et la charge de grand-maistre de France effacée par le pouvoir du surintendant de l'éducation du Roy. Quel contraste, le néant mesme devenu géant, colosse, absorbant tout , et parvenu à la fatale puissance des plus absolus maires du palais. Un Régent du Royaume et nombre d'enfans de l'Estat, d'héritiers saliques de la Couronne, anéantis, assujettis par deux bastards ; et par ce testament autant qu'il le pust, mis en impossibilité aussy physique de leur résister en rien, que ces bastards establis en pleine et entière puissance de les opprimer, de les accabler, de les anéantir sans obstacle, et de se mettre à eux-mesmes la couronne sur la teste sans difficulté en suivant les traces de ces détestables bastards, de ces tirans passagers si relevés dans les écrits qu'ils donnèrent dans la suitte contre les Princes du sang, et que ces mesmes écrits tesmoignent avec tant de force qu'ils en avoient les faits et gestes, et les épouvantables exemples si vivement imprimés dans le cœur et dans l'esprit.
Enfin demi-succès. Testament abandonné par les Pères conscripts pour ses énormités si estrangères, et l'esprit du feu Roy suivi et préféré à sa lettre, comme luy-mesme l'avoit si bien préveu, et peut-estre mesme souhaitté. Mais rangs, establissements, grandeur entière, surintendance de plus de l'éducation du Roy, places au Conseil de Régence conservées aux légitimés, el fonctions de leurs emplois plus entières et plus vastes que jamais. Pour tout contrepoids le plus aagé des Princes du sang décoré de
l'entrée et du nom de chef du Conseil de Régence, et le Régent restitué dans la plénitude des droits de sa naissance pour l'administration de l'Estat.
C'estoit avoir volé trop haut pour en demeurer là d'une conduite des lémanière paisible après une telle agitation des esprits. ia^m™rf du^Roy. Bientost les affectations de M. du Maine pour sa qualité si prétieuse de Prince du sang devint insuportable aux vrais Princes légitimes dans les poursuittes du procès de la succession de M. le Prince, d'où enfin résolution de les attaquer. Quel trouble à cette nouvelle ! Plus de père toutpuissant en France et presqu'en Europe, et nul autre appuy pour estayer un amas si prodigieux d'énormités si dangereuses. Que de choses se présentèrent à eux sous ce rideau dès qu'il fut tiré. Deviendront-ils fils de Mme de Montespan sous le bénéfice de la notoriété publique, ou le silence de leur légitimation :les précipitera-t-il, faute de mère, dans le fond du non estre? Quel point de veue succède à celuy de la Couronne à laquelle ils ont présenté leur teste de si près, grossie presque à sa juste mesure, et quelle sappe puissante, quelle mine effrayante attachée à leurs fondements les plus intérieurs. Que d'adresses aussy, que de trahisons, que de manèges, que de couleurs employés, que de pièges tendus, que d'artifices multipliés jusque dans le sein le plus intime des Princes du sang pour arrester leur bras, ou du moins pour en tromper la pesanteur par eux-mesmes, et quelle joye, quels applaudissements, quels soulagements secrets d'un succès si peu espérable, et de voir tombés dans leurs filets ceux qui, s'ils l'eussent voulu, n'avoient qu'à soustenir les leurs pour en faire un exemple aussy éclattant que salutaire. Mais que cette joye et ces applaudissements furent de
courte durée. Écliapés au plus mortel danger par le secours de leur merveilleux art, les légitimés tentèrent de le pousser plus loin, et par les humiliations les plus trompeuses, de décevoir les Princes du sang au point de confirmer en effet cette qualité en eux, en les en faisant abstenir dans les actes communs seulement, c'est-à-dire l'approuvant et la ratifiant dans tous les autres, ou de tromper le monde en leur faveur. Les Princes du sang pensèrent donner dans le piège, mais en leur place le monde y tomba. L'habitude y avoit flestri les premiers sentiments, l'indignation d'une telle grandeur s'estoil peu à peu amortie, et si chacun de ses divers degrés l'avoit à chaque fois renouvellôe, lasse enfin de renoistre et de s'esteindre tant de fois, elle s'estoit comme rassasiée de ce que le testament n'avoit pas eu tout son succès à leur égard, et acheva de s'affoiblir sous les propositions d'une humiliation si fausse et si captieuse. On ne cherche guères à approfondir : on se prit à l'écorce et on trouva que des personnes si éminemment distinguées, et destinées par le testant à l'estre sans proportion davantage, y avoient trop perdu pour estre poussées plus loin dans leur humilité si marquée; tant est-il vray que le poids de l'habitude de la grandeur la plus criminelle luy tient enfin lieu d'un droit acquis dans la pluspart des esprits des hommes. De ce succès auprès du public, oubli des périls courus, de leur genre plus que terrible, et des transports de joye de s'en estre sceu délivrer, confiance de deslourner par force ceux qui restoient à combattre, rage, fureur contre qui osoit les attaquer, attention nulle à l'insoutenable de leurs dernières concessions de rhabilité à la Couronne et de la qualité de Princes du sang présents de la seule nature, passion immense de soustenir Pou-
vrage de toutte leur vie et auquel ils avoient tout sacrifié jusqu'à leur auguste père ; droits sans la conservation desquels ces veues pour l'accomplissement desquelles ils n'avoient cessé de respirer et de vivre, ces veues dont par deux fois ils s'estoient veus si proches de jouir, ces veues enfin qu'ils ne pouvoient abandonner sans cesser de vivre, deviendroient d'un bien plus difficile succès. De là pratique au dedans et au dehors de l'Estat, en Hollande, chés les Suisses, ailleurs, aux Estats de Languedoc, pour faire peur au Régent, pour luy donner lieu de faire retirer aux Princes du sang leur requeste contr'eux, ou ne la point juger; enfin pour brouiller l'Estat, et à touttes vestes essayer de cette voye funeste à faute de celles qui leur avoient manqué, d'arriver à leur fin si désordonnément souhaittée. Mais encore moins de succès par ces tentatives si criminelles, et leurs trames découvertes et aussytost avortées, ne leur laissèrent que les plus violents transports. Delà ce rugissement si peu croyable de Mme la duchesse du Maine chés Mme la Princesse contre son propre sang, de là ces écrits furieux qui ne cherchèrent qu'à tromper le monde à force de sophismes, qu'à détourner Testât de la question par les plus fausses illusions, et qui à force de lieux tronqués, de faussetés, de hardiesse, n'oublièrent rien pour tirer avantages des temps les plus barbares, les plus fabuleux, les plus reculés de notre monarchie, et pour ériger des tirans, des usurpateurs, des légitimés moins connus, des Princes obscurs, en Rois, en successeurs de droit, et des bastards en héritiers de la Couronne mesme à l'exclusion du sang légitime, trahissant ainsy par leur plénitude, les plus chers sentiments de leur cœur, et les plus ardents desseins de leur esprit.