‹ Écrits inédits;Chapitre 13 sur 18 · Pour la frappe des monnaies · texte numérisé non relu

Pour la frappe des monnaies

([u'elle, imagina et exécuta restablissement de Saint-Cyr, <|ui remplit toutles ses vues : [elle compta que les bastimcnlsct la formation de cette vaste maison Iny attireroient une grande réputation, et lui acquéreroient l'amour de la noblesse ; émousseroient l'envie de l'énormité de sa fortune, fourniroient abondament à ses conversations avec le Roy très difficile à amuser ; luy ouvriroientun vaste champ à satisfaire son goust de gouvernement et de direction ; et si maliieur luy arrivoit, ou si sans cela elle survivoit au Roy, ce beau lieu deviendroit sa retraitte où elle continueroit d'exercer sa domination, et où elle et ses gens et ses équipages seioient logés, nourris et entretenus de tout par la maison, comme elle eut soin de le faire bien exprimer par la fondation. /Les bastiments, magnifiques, vastes, complets en toutTcoustèrent clier ; la formation des revenus pou de chose, parce que la riche manse abbatiale de Saint-Denis y fut unie. On ne peut nier que ce ne soit un excellent et très utile establissemenl ; c'est dommage que la commodité de Mme de Maintenon pour la proximité de Versailles l'ait fait placer dans une espèce de marais, el (pie le goust prélieux de son temps gaste l'éducation des demoiselles, (jui })ourroit estre plus utile qu'elle ne l'a establie.

A l'égard de la belle nuuuifaclure si connue à Paris et les GoixiiMs. ailleurs sous le nom des Gobelins, et au bout du cours sous le nom de la Savonnerie, ce sont des établissements deus tous entiers à (lolberl, ainsy que l'Observatoire et tout ce i^'observaioirc. qui y appartient, tellement que de tous ces ouvrages publics il demeure vray que le Roy les a payés, mais que tout l'honneur en appartient à d'autres. Pour les travaux de Maintenon, qui ont cousté tant d'hommes et de millions pour con- Travaux

, . , . ., i,ï-, , ,. .,, , 1 lit; Maintenon.

duire la rivière d Eurea Nersailles sans aucun succès, leurs

vastes ruines qui eu restent en lesmoiguenl encore la folie, l'iacc des Vit- Potir la place des \icloires, si petite et qui n'est que

loircs

l'emplacement de la maison du maresclial de la Ferté, on ne peut la mellre, avec sa slalue et ses falots, que sur le compte du niaiesclial de La Feuillade el de la flatterie la [dus basse, la plus énorme et la plus paycnuc.

Avant d'aller plus loin dans les événements du long règne de Louis XIV, il faut s'arrester un peu sur les ressorts de son gouvernement, et voir comme il fut to\ij(iurs celuy des autres, je veux dire de ses ministres dans tous les temps el celuy de Mme de Maintenon par eux ensuitte. M.it réi.'bre de Un uîot cclèbre de M. Le Tcllier, avant qu'il fust chan-

M. I.e ïcllier. ,. , ,• , , , . , , . ,

celier, donnera une notion générale qui éclairera lu iiialiére dans laquelle nous entrons, et que j'ay sçeu plus particulièrement encore du chevalier de la llillière, gouverneur de Rocroy, qui avoit esté lieutenant des Gardes (lu Corps, fort galant homme, ami de M. Le Tellier, qui avoit esté meslé dans beaucoup de choses importantes à la Cour, et esté bien avant flans touttes celles de Mad(Mnoiselle, de M. de Lausun et de Mme de Montespan poiu- la délivrance de Pignerol ; il estoit ami intime de mon père à qui je luy ay ouï conter plus d'une fois ce que je /ais raporter. Un ami particulier de Le Tellier demandoit quelque chose au Roy qui estoit du Département de ce ministre par lequel il ne doutta point de l'obtenir; mais quand il luy en parla, il fut bien surpris que Le Tellier luy répondit qu'il feroit de son mieux pour luy. Cet ami luy en tismoigna son étonneinent, qu'on sçavoil bien quel estoit son crédit, surtout dans son travail avec le Roy teste à teste, qu'il s'estoit promis toutte autre réponse de son amitié et que ce n'esloit pas à luy qu'il en falloit donner

de celles-là. Le Tellier sourit, le prit par le bras et l'asseura qu'il luy avoit répondu en toutte vérité. Il ajouta qu'il falloit donc qu'il sceust que de vingt affaires que chaque ministre porloit à son travail teste à teste avec le Roy, il y en avoit toujours dix-neuf qui passoient comme le ministre vouloit, et une qui tout aussy certainement n'y passoit jamais. De sçavoir laquelle des vingt seroit la malheureuse, pas un d'eux ne le pouvoit deviner, parce <jue cela dépendoit de la fantaisie du Roy qui en prenoit une à son choix comme pour son préciput. pour monstrer au ministre qu'il estoit le maistre et qu'il n'estoit pas gouverné. Que cette coustume certaine du Roy estoit la cause de sa réponse à son ami, parce qu'il ne pouvoit luy répondre si son affaire ne seroit pas celle que le Roy refuseroit entre les vingt, plus ou moins, qu'il luy porteroit. C'est ce que le Roy a toujours continué de faire; d'où on peut juger quel usage il faisoil de son pouvoir et de quelle estendue fut toujours celuy de ses ministres.

Deux maximes qu'il suivit toutte sa vie depuis qu'il fut lointdepiomiei (h^venu le maistre par la mort du cardinal Mazzarin. fuient, ny d'ecciésiasl'une, excellente, de ne vouloir plus de premier ministre dans le'c^onsdi. et de ne jamais laisser entrer dans son Conseil aucun cardinal, aucun évesque. aucun ecclésiastique, qui, à son avis comme il est vray, s'y veulent rendre les maistres de tout, s'ils sont cardinaux, et s'ils ne le sont pas, ne tendent qu'à le devenir aux dépends de touttes choses. Il fut si content de la fermeté et de la dextérité avec laquelle le cardinal de Janson avoit réussy à Rome, pendant plusieurs années qu'il y fut chargé des affaires de France, et du compte (ju'il luy en rendit à son retour, qu'il en fit deux jours après un éloge dans le Conseil, ajousta qu'il avoit un vray regret de ne l'y pas faire entrer, parce qu'il y

seroit un très utile cl très excellent miiiislre. Torcy, (|Mi me l'a conté et qui en pensoit de niesme, ciut bien faire di' demander au Roy })our([uoy ce cardinal n'entroit pas au Conseil puisque Sa Majesté et tout le monde le jugcoit capalde dy l)ien ser\ir-. « Oli! .Monsieur, répondit le Koy, « c'est que je me suis fait une règle, dès la mort du car- « dinal Mazzarin, dont je me suis bien trouvé jusfjues à « cetle beure et (pie je ne cbangeray pas, de ne niellre « aucun ecclésiastique dans mon Conseil, et des cardi- « naux encore moins; mais cela ne m'empesclie pas de « regretter que le cardinal de Janson n'en puisse eslre « excepté. » Cela ferma la bouclie à Torcy, et il n'en fui plus parlé.

\y KPnsdequa- L'autre uiaximc estoit bien éloignée d'esirc si bonne :

lité.

ce fut de ne mettre jamais dans le Conseil que des gens de fort peu; de moins bas luy faisoieni ombrage; des seigneurs encore plus, qu'il craignoil imposer, s'accrédilei-, se livrer trop. L'embarras de les congédier, de mécontenter par là toutte une parenté considérable, de les retrouver sur leurs ]»ieds par eux-mesmes après avoir esté renvoyés, fut une autre forte raison. Il voulut des gens qui ne fussent rien que par leurs places de secrétaire d'Eslat, de controUeur général des finances, de ministre, qu'il pusl traitler et chasser comme et quand il voudroit, et qui n'estant rien par eux-mesmes retombassent dans le néant d'où il • les avoit tirés, et qui frappés de celte veue en tinssent

plus à leurs places, et missent par ce grand intercst toul leur soin et leur application a bien servir et à luy plaire^ .Vussy a-t-il persévéré dans cetle maxime depuis qu'il a esté le maislre jusqu'à sa mort, lellement (ju'en cin- (piante-cinq ans il n'a mis dans son Conseil (piun seul gcnlilhomme, (pii fui le duc de Iteiuiviliier; car, pour le

mareschal de Villcroy, qui luy succéda dans la place do chef du conseil des finances et dans le ministère, le Roy ne survescut pas une année entière après l'y avoir mis : ainsy il est peu à compter. Outre cette politicjue d'éloigner tout seigneur de son supeibeetiaiu-

sic d6

Conseil, il s'en estoit fait une de les abaisser, de les avilir, loÎiIs xiv. de les confondre, d'oster tout ce qu'il put aux dignités, ^de les multiplier, de les déplacer et de leur égaler ses ministres en leiM' laissant changer leur extérieur, leur laisser prendre et leur donner mesnie des distinctions monstrueuses, et de réduire tout à leurs pieds par l'autorité sans bornes qu'il leur laissa usurper, et se persuader que n'estant rien par eux-mesmes, c'estoil à luy seul qu'estoit rendu tout ce dont ils s'emparoient. Ce reste de grands seigneurs (juiavoient figuré dans les troubles des premiers temps de sa vie, lui avoit donné une aversion de la naissance et des dignités dont il ne revint jamais. D'ailleurs, touffe existence effective indépendante de luy, fcllc que la naissance, les dignités, le mérite en tout genre dès (jii'il estoit reconnu, particulièrement l'esprit, l'instruction, ])lus que tout le sentiment et le nerf, tout cela luy fut toujours insuportable, jusqu'à la cajtacifé dans ses généraux et dans ses ministres, à la mort desquels il se trouva toujours tellement soulagé, qu'il ne pouvoit s'empescher de le monsfrer et souvent de le diie. Il ne se plut jamais que dans le tremblement devant luy et dans l'aveu d'igno- »

lance ; en sorte (pic lien n'estoif si destructif pour soy (jue d'en monsfrer (pielques étincelles, et (pie le capital estoit l'art de luy cacher son esprit et ses connoissances. C'est ce (pii valut à des enfants les survivances des charges de secrétaires d'Estat, tandis (ju'il refusoit celles des charges le moins importantes, el (ju'il mit dans le minis-

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tèrc des gens sans notions d'affaires, (iiiil se picquoit d'instruire et de former.

rotiiie seigncu- Il ne fut donc pas difficile aux ministres de s'élever sur

ne et

louiie noblesse les ruiues dcs seigueurs jusqu'à les fouler aux pieds. LoupeiiHe par le vois v fit les plus grands progrès et parvint à rendre toutte .Ju'smke. seigneurie et toutte noblesse peuple, dont la nécessité du service militaire luy fournit les moyens. Sous prétexte d'apj)rendre avant de commander, cet ai)i)rentissage fut introduit dans les Gardes, sous le nom de Cadet; on faisoit tout le service des Gardes du Corps dans les salles et partout, comme eux, dont qui que ce soyt ne fut excepté. L'amusement que le Roy se fit de ses deux compagnies de Mousquetaires y substitua l'apprentissage de celles des Gardes du Corps, et furent de pédantes marionettes sans aucune instruction non plus que dans les Gardes. Aussy l'instruction n'estoit que le prétexte; la réalité esloit la confusion de gens nés pour commander aux autres avec ceux qui Festoient pour leur obéir et tort souvent pour les servir. 11 fallut après passer une autre année, très ordinairement davantage, dans un autre estât subalterne de capitaine de cavalerie ou de lieutenant dans le régiment du Roy d'infanterie, avant de pouvoir espérer un régiment, d'où après» les plus grands seigneurs se trouvoient encore confondus avec les soldats de fortune, et, ce qui estoit encore pis avec des gens de peu, quelquefois de rien, que des alliances de ministres ou d'autres causes de faveur faisoient colonels aussytost, et quelquefois de préférence aux gens les plus faits pour les avoir touttes; et malgré de tels dégousts, il falloit servir ou tomber dans la disgrâce et dans une persécution très suivie et qui s'estendoit à tout, mesme dans la famille entière. Telle fut la playe de toutte la noblesse et de la plus baute. On va voir celle de l'Es-

tat, qui dure encore aussy et qui lui a cousté bien cher.

Louvois, désespéré du iouff de Monsieur le Prince et de Généraux d-ai-

M, deTurcnne, et non moins impatient du poids de leurs lia- en toutes bia<-

bilcs élèves, résolut d'énerver ces derniers et de se garantir de leurs successeurs. Monsieur le Prince accablé de goutte estoitlors depuis longtemps horsd'estat de servir ; M. de Turenne et le mareschal du Plessis qui le battit à Rhétel et qui sauva l'Estat par sa victoire, estoient morts en 1675; plusieurs de leurs élèves morts ou hors d'estat de servir; et Louvois ainsy au large en sceut profiter. Il n'estoit pas difficile de picquer le Roy de jalousie de gloire et d'autorité. Il luy persuada donc aisément de commander luymesme, de son Cabinet, touttes ses armées ;jde ne se raporter point du plan des campagnes à ceux qui les dévoient commander, mais de leur donner leur leçon toutte faille sans qu'ils pussent s'en écarter sans un nouvel ordre, ^suivant les conjonctures ; en sorte que le Roy reiglast la conduire et le cours des campagnes, et que rien n'en demeurast à la disposition des généraux d'armée qui ignorant, dit-il, les secrets du Cabinet, et préférant leur réputation à touttes choses, mésuseroient de leur liberté pour profiter des occasions, et former des entreprises dont le bon succès troubleroit les veues et les négotiations secrettes, et le mauvais feroit un effet bien plus faschcux. Par cette adresse, sous prétexte de soulager le Roy, Louvois fit le plan de touttes les campagnes et réduisit promptement les généraux d'armée à les recevoir sans oser dire un seul mot,^et de la mesme main se saisit de la conduitte et du cours de toutes les campagnes. Par là encore, il devint le maistre de porter le fort de la guerre où il voulut, de lâcher ou de retenir la bride aux généraux d'armée, de distinguer, avancer ou reculer comme il luy plut les officiers généraux,

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en prescrivanl dos ooi-ps srpaivs et des (IrliicluMiiciils pouises créatures; de les faire valoir ou de les dépriser à son gré, mesme les généraux d'armée lombes ainsy dans son entière dépendanee; d'où il lésiilta (pic les généraux d'aimée, despilésde se voir dans une telle brassière et de manquer les plus belles et les plus certaines occasions pai- l;i nécessité de demander à la Cour la permission d'en proli- 1er, laquelle estoit ou refusée ou passée lorsque la permission arrivoit, ont changé en négligence forcée leur émulation et leur vigilance, et n'oid plus songé qu'à plaire à Louvois devenu le général de Loutles les armées et le maistre de tous ceux qui les eonunandèrent et de tous les officiers de tout grade pour leur fortune.

(i.iiv du tableau Cc grand pas fait, Louvois le combla par un aulre. 11

<t promotions. . . , , , ,, -i i • i

estoit arrive au succès de celuy-la par 1 orgueil et la jalousie du Roy qu'il flatta de commander seul et de son Cabinet touttes ses armées. Ce mesme orgueil le fit réussir à ce qui va estre expliqué.

Le Roy avoit rendu tout peiqde, comme il vient d'estre monstre, en égalant et confondant les plus grands avec les plus pelits dans le service militaire. Mais les gens distingués, quoyqu'assujetlis aux grades, se sentirent encore de ce qu'ils estoient pour aller jtlus vile que les autres. Louvois représenta au Roy que ces dislinclions dégousloicnl des gens véritablement loil inférieurs en condition, mais fort supérieui'S en capacité militaire; (ju'il falloit pour la guerre une parfaite égalité, et luy pi'ojjosa ce qui fut dés lors appelle l'ordre du tableau, c'est-à-dire que l'avancement de personne, sans exception (juc de cas fort singuliers et fort rares, ne lusl plus réglé que ])ar le rang d'ancienneté, et de ne le faire que par promotions. Cette proposition qui combloit la confusion que le Roy s'estoit proposée.

II' charma et détruisit en mesme tems toutte émulation, loulte application, toutte envie de s'instruire, et fit regarder comme ime folie de se donner de la peine inutilement : tellement qu'on s'accoustuma à faire précisément son service, à se reposer après, à se livrer à la paresse et au plaisir dans les armées et à attendre ainsy son rang pour avancer. Cet ordre du tableau introduit de la sorte, fut aussyfost après porté bien plus loin par Louvois.

Jusqu'alors les généraux il'armées avoient esté les mais- Ires de leurs détachements dans le courant de la campagne, car desjà Louvois s'estoit emparé des gros détachements de corps entiers et du choix de ceux qui dévoient les conunander, ce qui s'appelle des corps séparés quoyqu'aux ordres des généraux d'armées. Il leur restoit donc le choix du conmiandant des autres sortes de détachements. Louvois leur osta cette aulorilé, el voulut qu'ils fussent commandés par rang d'ancienneté par rofticier général en tour de marcher; de façon que si la commission se trouvoit délicate, qui eust besoin d'im commandement entendu, et que ce fusl quelque balourd à marcher, le général n'eust plus le pouvoir de le donner à un autre aux dépends de ce qui en pouvoit arriver, et de ce qui en est arrivé trop souvent. Avant cet ordre du tableau, c'estoit à qui des jeunes gens des armées feroit le mieux sa cour aux officiers généraux les meilleurs et les plus employés, pour aller avec eux dans leurs détachements volontaires les voir faire el apprendre en les voyant et en les écoutant. De ceux qui s'y distinguoient, le général en choisissoit pour commander de petits ou de médiocres détachements à leur portée: les taster, les essayer, laisser doucement tomber ceux dont le talent ne répondoit pas à la volonté, pousser au contraire ceux qui montroiciil l'un el l'autre. Il naissoit de là

une grande cmulalion dans Ions les grades, une grande envie de s'instruire, de voir et de faire, un grand désir de plaire au général de l'armée cl aux officiers généraux les meilleurs, pour S'-' faire une réitulaliou parleur lesmoiguage et avancer plus visie par le compte que le général de l'armée reiuloil d'eux. Ainsy se formoienl les grands sujets à l'école les uns des autres. On'avoit à choisir sans craiule de se tromper, pour le commandement des armées ; on y paroissoit souvent avant quarante ans, et on avoit bien des années à profiter de leur capacité. Le mesme choix se trouvoit aboudamcnt à faire pour les officiers généraux, dont plusieurs estoienl capables de conuuander des armées et en soulageoient bien utilement les généraux. Ceux-cy, tous occupés des divers objets que leur offroient les diverses conjonctures, ne songeoienl qu'à en profiter et à réussir pour le bien de l'Estat et pour leur propre gloire, sans eslre asservis aux ordres de la Cour et à des écritures continuelles pour y rendre compte des moindres choses, et souvent faire des plaidoyers pai- écrit, qui consument tout leur temps, émoussent leur esprit, (h'spittent leur courage, leur oslent le loisir de promenades utiles, et de l'application et de la vigilance que demandent tant de diverses et d'importantes parties du commandement d'une armée, dont le soin et la nécessité reviennent presque à chaque instant. Et c'est ainsy que Louvois pour son interesl personnel, pour son autorité illimitée, pour sa grandeur, a esteint dans les généraux et les particuliers loulle émulation, toutte instruction, et a lari en France les capitaines, sans nulle espérance d'en voir plus se former et s'élever, par la jalousie avec laquelle tous ses successeurs en sa charge ont suivi les mesmes errements et soustenu ce bel ordre du tableau dans toutte l'estendue qu'il luy a donnée.

La passion de faire triompher le Rov facilemenl et cer- Nombre Je

, " trouppes exces-

tainement, pour s encrer de plus en plus, concourut avec sif.

celle de culbuter Cnlberl par les finances, pour la formation de ces immenses armées dont on n'avoit jamais ouï parler en Europe, et qui accablèrent partout les ennemis, mais qui leur apprit en mesme temps à nous en opposer de pareilles, avec d'autant plus de facilité qu'ayant la guerre contre tous, la France se dépeuplant ne pouvoit égaler les hommes sans nombre que fournissoient, sans qu'il y parût, l'Allemagne si populeuse, les Pais-Bas, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre. Cette coustume une fois prise d'avoir cette immense quantité de trouppes, devint la ruine des Etals et de la France plus que de tous les autres. Ces grandes armées si difficiles à manier et à faire subsister, fiireiil aussy chargées d'officiers généraux. Leur nombre et celuy des colonels fit que chacun d'eux ne marchoit que deux ou trois fois par campagne. L'ordre du lablcau fit (jue les colonels se contentèrent de marcher à leur tour. El que peut-on apprendre dans une campagne où on n'est particulièrcuiiMit employé (jue deux ou trois fois? Plus les armées sont grandes, plus ont-elles besoin d\in habile général et de bons officiers généraux et particuliers ; et lorsque ces armées devinrent si nombreuses de part et d'autres, l'ordre du tableau avoit déjà presque estcint les capitaines, les officiers généraux, et oslé toutte émulation et toutte instruction aux colonels qui sont la pépinière d'oîi se tirent les officiers généraux, comme de ceux-cy les généraux d'armée.

Ce n'est pas tout. Plus il y eut de trouppes, plus il y eut inspeciems. de régiments et de colonels. Les colonels commandoient chacun leur régiment, en reigloient les détails, et c'estoit sur leurs mémoires que les officiers des régiments estoient

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choisis t'I av;ui((''s. lis ivjiuiKloicnl de Iciii' iv<j;iineiil, cl il osloil de leur lioimeur et île leur intercsl qu'ils fussent beaux, bons, bien composés. Cette autorité ne put ostre soulît'ite p.ir Louvois. 11 imagina des inspecteurs auxquels il donna toutte l'autoiité qu'avoient les colonels, qui dexiinciil nuls dans leurs régiments et j)ar une suite nécessaire, peu comptés et respectés. 11 fit entendre au Roy que de jeunes seigneurs qui avoient des régiments n'estoient pas capables de les tenir comme il faut; et qu'en tout il falloit que le Roy eust une connoissance intérieure et détaillée de ses trouppes, qu'il ne pouvoit prendie ({ue par des inspecteurs qui luy rendroient compte chacun de leur département. Le Roy prit aisément à ce nouvel hameçon d'autorité et de détails, et agréa cette proposition qui acheva d'anéantir et de dégouster les colonels elles trouppes. Ces inspecteurs, qui ne les voyoient qn'iuie fois ou deux l'année, et beaucoup de régiments chacun, ne pouvoient les connoistre comme les colonels; presque jamais deux ans de suitte les mesmes par le changement des quartiers et des garnisons, de sorte qu'ils estoient toujours nouveaux avec les corps, et que le successeur défaisoit presque toujours ce que le prédécesseur avoit ordonné ; en sorte ([ue les trouppes ne sceurent plus où elles en estoient. Ces inspecteurs qui ont toujours duré depuis, rendirent compte d'abord au Roy en présence de Louvois qui auparavant leur avoit fait leur leçon; mais bientost après, sous prélexte d'importunité du Roy de tant de bas détails si multipliés, les inspecteurs ne rendirent plus compte au Roy, mais à Louvois seul (jui ne voulut pas accoustumer le Roy à parler à d'autres ({u'à luy de ses trouppes, ce que ses successeurs en sa charge ont bien sceu continuer depuis, tellement que ces inspecteurs n'ont servi (pi'à anéantir les

DES TROIS ROIS. lil

colonels, à troubler les trouppes, à renverser la subordination, à transférer à Louvois et à ses successeurs l'autorité intérieure et détaillée sur touttes les trouppes, et à lij,y donner de nouvelles grâces à faire, par la nomination de ces nouveaux officiers.

Je suis fasché d'entrer dans tant de détails, mais ils sont très nécessaires pour bien connoistre et juger du gouvernement de l>ouis XIV. En voicy d'autres qui ne le sont })as moins.

On a veu cy-devant icy les commencements et les progrès de Mme de Maintenon qui ont fait l'estonnemenl de l'Europe, et qui seront à jamais la bonté de l'hisloire du monar(|U(' qu'elle sceut ensorceler trente-deux ans durant. juscpTaiiv derniers moments de la vie de ce Prince. Il faut voir inniiitenant le curieux manège de sa conduitte. et on ne peut bien entendre les inconvénients infinis qui en résultèrent sans connoistre quelque chose de son caractère, non assés pour estre un portrait, mais ce qui peut suffire pour connoistre les deffauts de son influence totale.

C'estoit une femme d'esprit et de beaucoup d'agréments, co«m abn-.' .lu que le beau monde, la galanterie, les intrigues tant pour Mm,. ,ie m-h,,. soy que pour autruy, avoient fort polie ; toujours cherchant ''"""• à plaire avec beaucoup de grâces en tout ce qu'elle disoil et faisoit, et un langage doux, juste, en bons termes, naturellement éloquent et court, d'un air d'aisance et toujours de retenue et de respect, que sa longue bassesse luy avoit rendu nalnrel. Son beau temps avoit esté celuy des belles conversations et ce qu'on appelloit le temps des ruelles et de la belle galanterie. Cotte sorte d'esprit luy demeura toujours avec une forte teinte de prélieux et de guindé qu'elle avoit prise de son estât de gouvernante. Le vernis de l'importance l'augmenta, et celuy de la dévotion qui

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la servi l si bien fit somljlaiit (Vabsorbcr tout le reste. Ce deriÏÏcFTuyestoit capital i)oiir la maintcriir où il l'avoit porléo, cl poiir^ouycT"*^!'- Co fut aiissy à cetôslie (Ic^dévotion qu'elle immola tout le reste. La droiture et la franchise estoient trop difficiles à accorder avec sa situation et ses veues pour en retenir plus que la parure; elle n'estoit pas aussy tellement fausse que ce fusl son caractère ny son goust, mais la nécessité de ses anciennes intrigues et sa légèreté naturelle l'y avoient formée : légèreté si grande ([u'elle la faisoit paroistre fausse au double de ce qu'elle l'estoit, et souvent en bien des occasions et des choses où elle ne l'estoit pas ; elle n'avoit de suitte en rien que par contrainte ou par force; son goust estoit de voltiger en connoissances, en amis, en amusements, et comme il n'y eut plus d'amusements depuis qu'elle fut Reine, son inégalité tomba touttc sur les gens et sur les affaires. Ce qu'elle apiirouvoit, mesnie ce qu'elle conseilloil hier, souvent elle le trouvoit mauvais aujourd'huy, ef il se; falloit bien garder de luy faire sentir sa variation; elle s'engouoil aisément des personnes dès la première fois (ju'elle. les voyoit en particulier, el se répandoit avec une ouverture surprenanle et qui ouvroil les plus grandes espérances. Dès la seconde audience elle s'importunoit de cette mesme personne, fort ordinairement devenoit seiche, coupoit court. On se tourmentoil à chercher la cause de ce changement sans la pouvoir trouver : c'estoit uniquement sa légèreté et son inégalité nahirelles. C'esloit ce qui rendoil sa petite Cour si j)énible el si difficile au très petit nombre de personnes qui l'approclioienl et aux minisires, dans l'exacte closlure où son gousl e( celuy du Roy la lenoit sans cesse enfermée et inaccessible, (|iii rendoit ses audiences à obtenir si i-ares el si difficiles, oulre le lenips infini

qu'elle perdoit en écritures à faire, et à lire des délations et des directions de couvents, mesme de diocèses ; c'estoit son goust favori. Elle se croyoit une mère de TEglise, et la directrice de la Cour. I/abjection et la détresse de sa première vie luy avoient rétrécy l'esprit et avili les sentiments tellement , qu'elle pensa toutte sa vie si fort en petit qu'elle fut toujours au dessous mesme delà Scarron. Rien n'estoit si rebuttant que cette bassesse jointe à un estât si radieux, et rien aussy n'estoit si destructif de tout bien, comme rien de plus embarrassant et de plus dangereux que cette vacillifé perpétuelle d'esprit en gens et en affaires. Elle eut encore la foiblesse d'estre gouvernée i)ar la confiance, mieux encore par les confessions qu'elle s'attiroil, mais que sa mutabilité ne laissoif pas durer longtems. Sa closture la tint dans luie ignorance profonde, croyant estre informée de tout par les délations qu'elle entretenoit et (}ui la conduisirent sans cesse et très grossièrement, de dupperies en du[)[)eries. Il y auroil bien des choses à ajouster à ce singulier caractère, mais ce qui vient d'en estre dit suffira pour entendre les artifices de son gouvernement actif et passif.

Reine en plein de rang et d'effet dans le particulier et Aiuiicos de Mme dans l'intérieur de la famille du Roy légitime et bastarde, [enon imur gouet preste deux fois à estre déclarée, son règne et sa puissance ne furent que d'artifices. Le Roy, qui se picquoit si fort de n'cstre point gouverné, ne fut pas moins en garde contr'elle sur ce point qu'il l'estoit avec ses ministres, et n'y fut pas moins trompé que par eux. Son manège J^it diiJt4i-4eHiandui pi'i'^que jamais rien, de ne s'intéresser pour ])ersonne, de ne se mesler en apparence d'aucun^^^^^ju'*^ ! ^ni\h elle estoit présente au travail du Roy avec ses ministres qui^venoicnt chacunlcur^jour

vei-iier.

chez elle travailler teste à leste avec le RovMLesixul d'un eoslé de la cheiiiinee, ëTcIIe de l'autre avec un livre ou un ouvrage. Elle couvenoit avec eux de ce qu'elle vouloil éloigner ou accélérer, empeschcr ou faire réussir ; de cc]uy

pour qui eTTir vouloit une grâce ou un employ à remplir. Elle alloit quelquefois chez eux les malins, raremenl d'autres fois les mandoit chez elle.' Ordinairenienl, pour les choses qui ne demandoieni point ou peu de raisonnement, les billets marchoient entr'cUe et eux. P;is un d'eux n'osoitjic se pasJjvrer à ce qu'elle en vouloil, ny broncher en sa présence dans leur travail avec le Rov. Luy cFnT" ministre parloienl haut, de sorte que Mme de Tfâinlenon entendoil loulce qu'ils disoient. Raremenl elle y mesloit son mot, plus raremenl ce molesloil de quelque conséquence. Souvent le Roy luy demandoit son avis ; alors (die répondoil avec de grandes mesures, et avec beaucoup d'indifférence sur les choix ou de neutralité sur les affaires. Pour les choix ou les grâces, le ministre proposoil et monstroit une liste. Si le hazard faisoit que le Roy s'arreslasl sur celuy que Mme de Maintenon vouloil, le ministre s'entenoit là, et faisoil en sorte de n'aller pas plus loin. Si le Roy s'arrestoil à quelqu'aulre, le ministre proposoil de voir ceux qui esloienl à portée et conlinuoit la liste, laissoit après dire le Roy, et en profiloil pour exclure. Rarement proposoit-il expressément celuy à (pii il en vouloil veiiii', mais toujours plusieurs (ju'il tàclioil de balancer également pour embarrasser le Roy sur le choix, par celle ruse. Le Rov luy demandoit son avis. Alors le ministre parcouroil encore un peu les raisons de (piclques-uiis et appuvoit sur celuy (|u'il vouloil. Le I{oy presque toujours balançoil encore, cl dcuiandoil à Mme de Maintenon ce qu'il luy en sendjloil. Elle sousrioit, faisoit l'inca-

[)able, disoit quelquefois un mot de quelqu'aulre, puis i'Cv<'iioit si elle ne s'y estoit pas tenue d'abord sur celuy ([lie le ministre avoit appuyé, et déterminoit pour celuy-là. Si toutesfois le Roy no se déterminoit pas, le ministre proposoit une autre afïaire, sur ce que celle-là pouvoit encore attendie, éludoit d'en reparler jusqu'à quelqu'autre travail où il espéroit mieux réussir en déterminant le Roy fatigué de l'embarras du choix, cetjui ne manquoit presque jamais d'arriver, tellement que les trois quarts des grâces et di's choix, et les trois quarts encore de l'autre quart de ce ([ui passoitpar le travail des ministres chez elle, elle en dis- [(osoil; quelquefois aussy, si elle n'affectionnuit personne, c'estoit le ministre niesme avec son agrément et son concours, sans que le Roy cust aucun soubçon ny de l'un uy de l'autre. 11 croyoit disposer seul de tout, tandis (|u'il ne disposoit que d'une très petite parlie el toujuuis encore par quelque hazard , excepté des occasions rares de quelqu'un qu'il s'estoitmis dans la fanlaisie. ou si quelqu'un en faveur particulière luy avoit demandé j)our quelqu'un: à quoy ceux-là mesines ne s'exposoient guéi'e qu'ils ne se fussent asseurés du minisire auparavant, lequel n'avoil garde de s'engager sans en avoir pri^ l;i permission de Mme de Maintenon qui sagement en ces cas-là qui encore nue fois n'arrivoient pas souvent pour choses qui valussenl la peine, s'y prestoit aisément, mais à l'insceu de celuy qui avoit demandé. En affaires el de (ont genre, si elle les vouloit faire

réussir^'etarderTrôuriier d^nriiutre biais, ou manquer, c'estoit la mesme intelligence enir'elle et le ministre, et le mesine manège avec le Roy ; mais })Our les affaires, cela estoit bien moins ordinaire que pour les grâces et les choix.. Ainsy cette femme habile faisoit presque tout ce qu'elle vouloit, mais non pas toul ny ((nand et comme elle vou-

'246 l'AItALLÈLE

loit. C'cstoit encore la niesine adresse pour changer ou diminuer les fautes, faire valoir les lettres et les services ou les obscurcir et les exléuuer, et préparer ainsy l'avanccment ou le reculement, la perte ou la fortune. C'est ce cpii rendoit ce travail des ministres chez Mme de Mainlenon si important aux itarticuliers et ce qui rendoit à cette femme les ministres si nécessaires à avoir dans sa dépendance. Ce fut aussy ce besoin (ju'elle avoit d'eux (pii les porta à augmenter sans cesse leur pouvoii" et leur estai et à élever à tout eux et les leurs, parce qu'elle leur faisoit littière de tout pour se les attacher entièrement. Quand ils estoient près de venir travailler chez elle ou qu'ils en sortoient, elle prenoit son temps de sonder le Roy sur eux, de démesler ce qui luy en plaisoitou déplaisoit, pour les excuser et les en avertir; de les vanter, plaindre, exalter leur grand travail, préparer les voyes aux succès de ce qu'ils désiroient, quelquefois mcsme d'en rompre la glace, sous prétexte de leur modestie et du service du Roi ([ui deinandoit qu'il fussent soustenus et encouragés à faire de bien en mieux.

C'estoit donc entre Mme de Maintenon et les ministres un cercle continuel de besoins, de mesnagements et de services réciproques, dont le Roy ne se douttoit pas le moins du monde, quoyqu'inlmis et continuels. Mais si elle ne pouvoil rien ou presque rien sans eux, encore moins pouvoient-ils se maintenir sans elle, et jamais malgré elle, si on excepte les ducs de Chevreuse et de Reauvillier uniquement, mais qui furent deux fois au moment d'eslre perdus par elle ; c'est le seul exemple qu'il y en ait. Dès qu'elle en aj)percevoit qucbiu'un d'eux s'écarter de sa dépendance et ne pouvoir les y ramener, c'en estoit fait : il luy falloil du temps, du tour, des couleurs, des souplesses, quebiuefois

beaucoup, comme lorsqu'elle perdit Louvois et ensuite Chamillart. On peut juger de ce qu'elle put à l'égard de touttes les autres sortes de personnes bien moins à portée de s'en appercevoir, de se deffendre, et presque tous sans nul accès. Toutesfois elle ne put parvenir quoj qu'elle pust faire, à réduire Croissy et après luy Torcy à venir travailler chez elle avec le Roy sur les affaires eslrangères, dont ils avoient le département. Ils s'en défendirent toujours, sous prétexte que ces affaires se portoient touttes et se régloientau Conseil d'État, et qu'il ne leur restoit rien pour fournirun travail particulier.

C'est ce qui opéra la toulle-puissance de la Princesse des cause cie la tout-

, , te-puissance

Ursinsen Espagne, qui luv lit accroire qu'elle neferoit l'icn ^e la Princesse

des Ui'sins

sans ses ordres et qu'elle y gouverneroit en effet, si elle l'y en i:spa-ne. fa i soit gouverner sans dépendance du ministère et de l'ambassadeur de France, des mains des<[uels tout ce qui regarde l'Espagne fut tiré autant (ju'il fut possible, et ne passoit ([uc par Mme de Maintenou à Mme des Ursins jusqu'à la paix d'Utrecht , que plusieurs raisons dcgoustèrent tellement Mme de Maintenou de la Princesse des Ursins, qu'elle y fui perdue entin et chassée sans retour.

Son autorité estoit si démesurée, que les ministres tai- Deux faits imporsoient au Roy mesme des événements publics et d'autres très sur".; couchoses les plus importantes qu'elle ne vouloit pas qu'il dJTouls^xiv sceut. Le duc de La Trémoille, picqué de ce que le Roy ne lui avoit rien dit de son lils (|ui s'estoit distingué dans une affaire arrivée en Flandres d'un fort gros corps battu dans une retraitte, se mit à en })arler à demi bas à quelqu'un en servant le Tloy à son petit couvert, où j'estois, luy en année de premier gentilhomme de la Chambre. Le Roy en entendit assés pour demander au duc de la Trémoille ce qu'il disoit, qui luy raconta l'affaire tout du long. Le Roy dans sa surprise avoua ([u'il l'ignoroit, et fît plu-

24X I'arai.li;le

sieurs questions, cumiiie douttanl toujours de la chose. Au sbiiir de la laltle, il envoya eherelier Clinuiillart, luy (lil ee qu'il veuoit d'apiuendie ; et sur ce que ce ministre avoua (oui le récit de la Trénioillc comme vray, le Iloy le gronda Ibrlement. Pendant ces jcinoclies, Clianiillail, (jui nie Ta conté, pcnsoit à ce qu'il avoit à Taire, et prit enfin son parti de confesser au l{oy que Mme de Maintenon luy avoit delïendu de luy lien diie de ce combat. « La i)auvre « leuime! s'écria le lioy })0ur loutte réplique, la teste lui « l(turne dés qu'il s'agit de moy », et congédia Cliamillart d'un air content et satisfait. Une autre fois, et c'est encore Cliamillart qui me l'a raconté, le Iloy se voulant servir du inaresclial Cattinat, brouillé à l'excès avec Cliamillart et retiré à sa campagne, le manda ])our les racommoder. I.e Roy en tiers avec eux dans son cabinet, se plaignit amèrement de ce que Cattinat luy avoil laissé ignorer bien des choses im])ortaiites dans sa dernière campagne et négligé de luy demander ses ordres et d'instruire Chamiliart, ce qui avoit causé de grands inconvénients. Cattinat répondit modestement qu'il n'avoit rien à se re[uoclier de ce coslé-là, et soustint qu'il avoil infoiiné de tout le Iloy et son ministre avec toutte exactitude, sans avoir pu recevoir aucun ordre sui' lequel il pust se régler. Cliamillart maintint qu'il luy avoit laissé tout ignorer, et lui en colla plusieurs articles tous considérables, qu'il n'avoit sceus que depuis par des officiers généraux qui avoient servi sous luy, et encore par liazard, et (jue de cette façon il n'avoit demandé ny pu recevoir d'ordres sur des choses qu'il avoit laissé ignorer au Iloy et à luy. Cattinat sans s'émouvoir ny s'opiniastrer à la dispute, dit au Iloy qu'elle seroit bientost terminée et tout mis au clair, s'il lui i)laisoit ; qu'heureusement il avoil aporté

DES TROIS UOIS. 249

sa cassette; qu'il le supplioit d'envoyer la chercher, et d'ordonner cependant à Chamillart et à hiy do rester dans son mesme cabinet. Le lloy y consentit. La cassette venue, Catlinat l'ouvrit et montra au Roy les minuties de ses lettres, par lesquelles il rendoil compte et à luy et à Chamillart et demandoit des ordres sur les mesmes choses qu'ils luy reprochoient de leur avoir laissé ignorer, et les lettres originales de Chamillart en réponse des siennes làdessus. Le Roy qui les leut, estonné au dernier point, regarda sévèrement Chamillart déconcerté, les yeux bas, à ne pouvoir répondre. A la fin, il prit son parti connne l'autre l'ois, et avoua au Roy que Catlinat avoil pour luy raison et vérité toutte entière; mais que Mme de Maiulcnoii luyavoit expressément détendu de rien apprendre au Roy pour ne le point alfliger. de tout ce ({ue Cattinat écrivoit au Koy et à luy, et de laisser plulosl croire au Roy que ce mareschal les laissoit tout-à-fait dans l'ignorance. A cet aveu, le Roy embarrassé baissa les yeux, et dit : « La « pauvre femme! » et s'intcriompaut aussytost, loua Catlinat de sa modération et de son silence; car il s'estoit contenté de présenter ces lettres, sans y avoir ajousté un seul mot de commentaiic ny de plainte. Le Roy le caressa avec toutte la grâce et l;i llatterie qu'il sçavoit si bien employer lorsqu'il le vouloit ; luy dit qu'il n'y alloit pas moins du sien à luy, dans cette affaire, que de luy mareschal: qu'ils voyoient bien tous deux que ce n'estoit ny faute ny mauvaise intention de Chamillart : (jue pourtant il demandoit au mareschal de luy pardonner une faute qui n'estoit pas la sienne, et que luy-mesme vouloit prendre sur son compte; qu'il lui répondoit désormais de tous les égards, de touttes les attentions de Chamillart à luy plaire, et à aller au-devant de touttes choses pour y réussir, et

pour l'avenir de sa fidélité à no rien supprimer. Cliamillarl un peu remis par ee discours, lesnioi<;!ia au mareschal loul ce (jui convenoif le mieux en une occasion si singulière. Le Roy conclut que leur intelligence esloit si nécessaire au bien de son service, qu'il la désiroit extrêmement, demandoit au maresclial d'oublier ce qui s'estoit passé et d'accorder son amitié à Cliamillarl, et tout do suitte les fit embrasser. Tous deux parlèrent suivant la conjoncture pour plaire au Uoy, et Cattinat reprit les lettres et sa cassette ; puis tous deux se visitèrent réciproqucinent. Ce qui suivit depuis n'est pas du sujet que je traittc, mais ces deux laits y cuiront si priiicipaloinent, et que j'ay sceus de Cliamillart mesme, que j'ay cru devoir les raporter. Par ce qu'on en voit, on peut conjecturer ce qu'on ignore, et combien de fois il est arrivé de semblables cas en grand, en petit, en médiocre, et combien d'inconvénients en ont esté les suittes, d'autant plus qu'ils n'ont pas été mis au net comme ceux-cy. Il est pourtant vray qu'avec cette autorité si estrange qu'on voit par ces Coups (le caves- doux laits, lo Rov passor si doucement à Mme de Maintenon

son Ju Roy

à Mine de Mainte- ct à scs uiinistros, quo lorsqu'il arrivoit que nonobstant

non et à ses i t^ • i i • i i •

ministres, les- touttos los mosurcs, le Iloy S appcrcovoit de leur mtelliestoient que plus gonce on favcur de quelque protégé de Mme de Maintenon, M^TTeluèr. ^^^ ^^'^ général d'armée qui eu partant et en revenant travailloit quelques quarts d'iicure clicz elle avec luy et le ministre de la guerre, il tenoit ferme au refus pour cela mesme, puis disoit, partie fascbé partie se mocquant d'eux : « Un tel a bien fait sa coui-, car il n'a pas tenu à « luy de bien servir un tel, parent ou protégé de Mme de « Maintenon ; » et ces coups de cavesson les retenoient fort en mesure. Ceux qu'il donnoit à ses ministres ne réussissoient pas si bien. M. Le Tellier, que j'ay desjà cité,

disoit à ses ainis que le Roy s'opiniastroit quelquefois contr'eux sur des clioses ou qui estoieut si raisounables ou si impoi'tautes, ou qu'eux désiroient si fort qu'ils s'opiniastioieut de mesme ; qu'alors le Roy se faschoit, quelquefois les malmenoit et s'aftermissoit à ne point céder, en sorte que la chose passoit comme il \ouloit malgré eux; mais qu'il revenoit, non sur la chose mais pour eux si promptement, qu'à leur premier travail d'après, le Roy sans revenir à rien de ce qui s'cstoit passé, les caressoit comme pour le leur faire oublier, et leur estoil alors si maniable, qu'ils faisoicnt en ce temps-là passer tout ce qu'ils vouloient sans la moindre difficulté, et que c'estoit là leur meilleur temps et où leur crédit i»ouvoit en seureté prendre le plus grand essor. Ainsy le Roy content de leur avoir monstre qu'il estoit le maistre, et de leur faire sentir à ce qu'il croyoit, (ju'il n'estoit point gouverné par eux, l'estoit toujours parfaittement ; et peiné de les avoir laschés, cherchoit après à les ramadouer, et tenoit cette conduille avec les plus jeunes comme avec les plus anciens.

11 en usoit de mesme avec .Mme de Maintenon, à (pii de temps en temps il faisoit des sorties terribles et sen applaudissoit. Elle plcuroil alors et faisoit la malade. Fagon qu'elle avoit fait premier médecin, qui la voyoit tous les matins, qui estoit tout à elle et lout-à-fait dans la confiance du Roy, lui faisoit des récits attendrissants de sa santé sans faire semblant de sçavoir ce qui s'estoit passé, et c'estoit par là qu'elle soitoit d'ordinaire de ces scènes.

Maistresse de la Cour, de la famille du Rov,des ministres Mme Je Maime-

non se glisse

de la guerre, des liuances, du déuartenieiit de la Cour, de enfin, puis s'em-

^ * pare des

la Maison du Roy et de Paris, et des affaires d'Espagne ; '^5î!,7Jque^'^souvent confidente du secret de la poste par le Roy et des '^"l^uempa.le*' raports et délations (ju'il recevoit en secret de bouche et tes les autles.

252 l'ARALLÈLE

par écrit, liois (resjH'iiiiice de se saisir du reste des affaires estrahgèrcs, et dans la plus gi-aiide l)rassièi'e d'aller de front sur gens et choses, elle portoil fort inij)alieniment de ne pouvoir mettre le grappin sur les matières ecclésiaslitpics et sur les hénéfices, dont le Père de La Chaise et après luy le Père Tellier, avoit la feuille; cl La Chaise partagcoit la confiance des premières avec llarlay, archevesque de Paris, et l'eut seul depuis la disgrâce de ce prélat jusqu'à sa moit à luy, ilnus une garde continuelle de Mme de Mainlenon par qui il ne se laissa jamais entamer, quelques tentations qu'elle essayast par Godet, évesque de Chartres. Je laisse les ressorts et les moyens qui ne sont que puui l'histoire, et qui seroient déplacés icy. La mort d'Harlay, archevesque de Paris, luy ouvril une espérance que faute d'autre lessource elle voulut tenter. Elle aida les rsoailles puissanient à obtenir cette place pour l'évesque de Chàlons dont la résistance et le refus ruina leur projet de le bombarder à l'insceu du Père de La Chaise et des Jésuittes, qui haïssoient et craignoient dans une si grande place un prélat qui l'estoit devenu sans eux, qui ne se conduisoit en rien par eux, et qui estoil appuyé d'une réputation et d'une famille si establie. Il fallut donc redoubler d'efforts pour l'emporter- sur la résistance de lévesque et le crédit de La Chaise. La chose emportée, .Mme de .Maintenon ne songea qu'à en piofitcj' et les Noailles qu'à se liei' à elle à l'occasion de ce bicnfaii, et à s'accréditter de plus en plus à l'ombre du nouvel archevesque.

Il y a tout lieu de croire que ce vif interest de se saisir des affaires ecclésiastiques, et peu à peu des bénéfices, fit préférer à Mme de Maintenon le fils de Noailles au petitfils du duc de La Piochefoucauld. que le Roy luy proposa

pour sa nièce, jusqu'à y insister fortement. Par ce mariage (le son unique héritière, élevée par elle dans son appartement, le voile estoit tiré sur le commerce le plus continuel qu'elle voudroit avoir avec l'archevesque de Paris, luy et elle oncle et tante propres et paternels des mariés. L'archevesque par sa place avoit une audience reiglée du Roy une fois la semaine, en droit et en usage de traitter avec luy du choix pour les hénétices et de discuter les affaires ecclésiastiques, à quoy sa réputation et la faveur inséparable de la nouveauté luy donnoient beau jeu avec la conduitte de La Chaise: et .Mme de Maintenon qui en savoil plus que le Prélat, y inlluoit par luy fort à son aise. L'affaire de l'archevesque de Camhray fut d'un grand usage à cette habile femme, par la liaison qu'elle mit entre l'archevesque de Paris et Godet, évesque de Cliarlres, son plus intime directeur, appuyés contre Cambray de tout le poids de Bossuet évesque de Meaux. Le Roy accoustumé à l'intimité de Mme de Maintenon avec Godet jusqu'à avoir ouiLiisme. permis qu'il eust la confidence de leur mariage, et avec l'archevesque de Paris par l'alliance si étroitte qui les unissoit, ne fut point effarouché qu'elle fust instruitte par eux de tout le cours de cette alfaire, cl (ju'clle l'eu entretinst souvent. Aussy prirent-ils tous deux ouvertement parti contre Fénelon archevesquc de Cambiay, jusqu'à en faire leur propre affaire, et c'est ce qui initia Mme de Maintenon dans les affaires ecclésiastiques à découvert avec le Roy et pour toujours.

Dans la suitte, l'affaire de hi Constitution vint à son consiitution. secours fort à propos pour reverdir sa domination dans les affaires ecclésiastiques, qui faute de matières nouvelles languissoit. La naissance, les progrès, les combinaisons de cette affaire; tout ce qui fut employé pour per-

25 i PARALLÈLE

(lie le cardinal de Noailles auprès de Mine de Maintenon, et pour la rendre l'instrument des Jésuitfes rpTclle n'aimoit point, sans qu'elle se doutast qu'elle iist rien pour eux; les chemins de Bissy pour devenir son oracle au lieu de Godet évesque de Chartres ([ui estoit mort, et faire ainsy une estrange fortune; en un mot les profondeurs, les horreurs de touttc cette affaire feroicnt de gros volumes. Réduisons-nous donc seichement icy à nous éloigner de ce qui n'est qu'histoire et Mémoires, pour nous renfermer uniquement dans notre sujet, qui est de faire sentir quelle fut l'influence de celte femme dans le gouvernement de Louis XIV.

Le long usage qu'elle avoit du Roy luy avoit appris de quels yeux il rcgardoit le Jansénisme, les Jansénistes et toul ce qui luy estoit présenté comme tel; et que sur ce chapitre, il ri'avoit de sa vie rien sceu ny écouté que les Jésuittes et ceux qu'ils luy avoient lâchés, dont ilsestoient bien asseurés. Elle-mesme ({ui n'en sçavoit pas plus que le Roy, gouvernée par Godet, évesque de Chartres, Sulpicien sans mesure, estoit pénétrée de la mesme horreur pour le Jansénisme, les Jansénistes et tout ce qui luy estoit présenté comme tel. sans écouter qui que ce soit non plus que le Roy là-dessus, parce qu'encore que la jalousie et l'aversion fust extresme entre les Jésuittes et les Sulpiciens. leur doctrine et leur haine contre les Jansénistes esloient les mesmes, leurs sentiments également ultramontains ; et ce que l'interest faisoit dans les uns, l'ignorance crasse et les préjugés d'éducation l'opéroienl dans les autres, à tel point que leur convenance sur ce gros principal de doctrine si chère les faisoit se suporter et vivre extérieurement bien ensemble, sans rien rabattre au fond de leur haine cl de leur jalousie léciproque, que l'appuy déclaré

de Mme de Maintenon pour les Sulpiciens augmcntoit et lenoit en bride les Jésuiltcs à leur égard. Godet évesque de Chartres avoit laissé Bissy à Mme de Maintenon comme son Elisée, qui aidé de la grâce de la nouveauté si puissante sur elle, devint son oracle. Le cardinal de Noailles avoit vieilly auprès d'elle ; elle en avoit fait son pont pour entrer avec le Roy dans les affaires ecclésiastiques; ce pont, elle n'en avoit plus besoin. Son esprit léger, volage, changeant, espris de la nouveauté de Bissy qui eust dé. gousté tout autre qu'elle par touttes sortes d'endroits, fut promptement conduit à trouver Noailles janséniste. Un homme de bien et droit, qui ne connoist ny les contours de l'ambition, ny les replis de l'intrigue, ny les profondeurs et les horreurs qui en sont les productions, enchaisné par la piété, arresié surtout par la charité qui ne se fonde que sur la vérité, la raison, la justice, n'a pas beau jeu contre des adversaires que rien ne retient, à qui tout est bon. qui employent sans égard quelconque tout ce qui peut leur estre utile ; en un mot, à qui rien ne couste, et qui se sont tellement emparés des deux personnes de qui tout dépend, qu'ils sentent n'avoir rien à craindre quoy qu'ils osent entreprendre, parce qu'ils ont fermé les yeux et les oreilles de ces deux personnes, le Roy et Mme de Maintenon, à tout autre qu'à eux. Elle y trouvoit trop son compte pour ne pus se prester à tout ce qu'ils voulurent d'elle. D'amie et de protectrice du cardinal de Noailles, elle devint son ennemie et sa persécutrice déclarée, jusqu'à forcer le Roy à j)lus qu'il ne vouloit contre un homme qu'il avoit aimé et qu'il ne pouvoit sempescher d'estimer, mesme de respecter, par cet abandon aux eimemis de ce cardinal. Elle plut au Roy plus que jamais par la fureur de son zèle contre ce qui leur estoil montré comme Jansé-

258 1V\RALLÈLE

nismcet Janséniste. Elle abonda en occasions continuelles d'entretenir le Iloy de celle alTaire et d'entrer dans toulles ses suittes; de se niesler à découvert de la conduille des évesques. des diocèses, des monastères, des familles mesme, et de s'ériger en plein en mère el en inolectrice, en surveillante de l'Kglise, ce qui dura toujours en augmentant jusqu'à la mort du Roy. Les chefs de la Constitution luy rendoient pul)li({uement compte de tout; ils avoient avec elle des conférences fréquentes que le Roy approuvoil, outre leurs mesures secrettes qu'il ignora toujours, et par lesquelles le Roy fut peu à peu conduit jusqu'aux plus grandes violences, quoyque fort au dessous de celles que voulurent les conducteurs de cette affaire et Mme de Maintenon qu'ils avaient enlraisnée, à l'égard du cardinal de Noailles, auxquelles ils ne purent amener le Roy. Le pouvoir et les artifices de celte estrange espouse se retrouveront encore plus d'une fois. Retournons maintenant sur nos pas.

i.ouvois engage Louvois ctouffoit soiis Ic poids dc la trêvc de vingt ans de lâletia rend couclue avcc la Maisou d'Autriche, signée à Ratishonne en et^Srie. îïoust 1684. Il vit avec plaisir se former un orage à Augshourg, qui fut le chel-d'œuvre de l'esprit et de la polifitiue du Prince d'Orange pour sa propre grandeur et pour sa vengeance de la constante haine el des mépris que Louis XIV n'avoit cessé de luy faire sentir, depuis son refus de sa bastarde, qu'aucuns respects, ({u'aucuns soins n'avoient pu emousser. Mais Louvois n'eut pas la patience d'attendre l'effet d'une ligue composée de tant de testes. Il avoit succédé à la mort de Colbcrt à sa surintendance des basli- "ments. Une fenestre commencée de travers au bastiment (hi nouveau Trianon attira à sa brutale opiniastreté une sorlie du lloy d'autant plus sensilile ([u'il l'essuya sur le

lieu, en présence des ouvriers et des maistres et des valels ([ui y suivoient le Roy. Il retourna chez luy à Versailles comme un sanglier furieux, et ne put s'empescher de dire à ses confidents que puisque le Roy le traittoit de la sorte, il l'embarqueroit dans une guerre telle qu'elle le détourneroi I de ses bastiments, et le rendroil tellement nécessaire que le Roy seroit forcé à le considérer comme il le méritoit. Il saisit en effet sur le champ la conjoncture de la concurrence du cardinal de Furstemberg et du Prince Clément, frère de l'Electeur de Bavière et de Madame la Dauphine, pour l'archevesché de Cologne, dont ce dernier eut la prélércnce par la protection de l'Empereur et du Pape; et fit tout à la fois déclarer la guerre à l'Empereur pour cisujet, et à l'Electeur Palatin successeur du frère dr Madame et beau-père de l'Empereur, à l'occasion des droits de cette Princesse, et à l'instant niesme commença les hostilités.

Dans ce mesme temps le Prince d'Orange, après de longs et de secrets pré[)aratifs, sur le point d'opérer son invasion en Angleterre, n'avoit pu empescher qu'elle ne transpirasl. Rien n'estoit plus opposé pt-rsonnellement à la passion du Roy contre luy et à son union intime et personnelle aussy avec le Roy d'Angleterre, ny plus funeste à l'interest de la France. D'Avaux ambassadeur de France à La Haye ne cessoit d'en donner les avis les plus circonstanciés et les plus redoublés, et de démonstrer qu'il ne falloit qu'un siège considérable et très possible, comme celuy de Mastricht par exemple, pour déconcerter le projet si près de l'exécution, du prince d'Orange à qui les Hollandois ne pourroient plus prester leur argent et leurs trouppes pour passer en Angleterre du moment (ju'ils seroient attaqués chez eux. Louvois estoit trop habile pour ne pas

sentir le viay et riiii[)()rlance de cet avis; mais il estoit bien éloigné de vouloir étouffer un projet qui favorisoit et pour longtemps ses veues pour la guerre. Il aima mieux (jue le Roy ajoutast foy à l'aveuglement de Jacques II et à la sécurité de Barillon, ambassadeur de France auprès de lu y, qui en croyoit ses plus intimes ministres ([ui, en niesme temps estoient les plus infidèles, et les plus engagés avec le Prince d'Orange à tromper et endormir le Roy leur maistre sur l'imminente révolution. Louvois les favorisa donc en trompant le sien et le détournant des sages avis d'Avaux, comme d'un visionnaire (jui pour de vains soubçons vouloit attaquer une République qui ne luy disoit ny faisoit rien, et détourner ses armes de la protection de Furstemberg tout à luy contre un Prince tout à l'Empereur, et des droits de Madame contre l'Électeur Palatin, beau-père et entièrement uni à l'Empereur. Ainsy tout-à-coup les trouppes du Roy se saisirent de Bonn, de Keyserswert, d'IIeilbron, d'IIeydelberg, de Mayence.

conquesies de Monseigueur, pour sa première campagne, prit Philips- Monseigneur, etc. in- bourg, Manhenu et Frankendahl; et ausssytost après,

CGndiGs •

duFaiatinat. Spire, WoHiis et tout le Palatinat en deçà du Rlim furent entièrement brûlés : barbarie gratuitte, inouïe, inutile au succès de la guerre, mais nécessaire aux veues personnelles de Louvois de mettre l'Allemagne en furie et d'unir l'Empire à l'Empereur pour une guerre qu'il vouloit générale ainsv qu'il arriva au mois de février suivant, moins de trois mois après ces expéditions pendant les(iuelles le Prince d'Orange passa en Angleterre et en moins de rien y fut déclaré et reconnu Roy sans le plus léger obstacle; et Jacques II, la Reine sa fenune et le Prince leur fils au berceau, se sauvèrent en France sur des esquifs et arri-

DES TROIS ROIS. 2ô9

vèrent à Saint-Germain au commencement de janvier 16<S9, tendrement et superbement receuspar le Roy.

Louvois ayant ainsy embarqué la guerre avec l'Empereur et l'Empire, à qui l'Espagne se joignit incontinent, l'em. barqua nécessairement incontinent après avec la Hollande et l'Angleterre pour le secours du Roy Jacques, et vit tranquillement dès 1689 Bonn, Keyserwert et Mayence, avec d'autres petittes places, reprises par les Impériaux, tandis que Jacques 11, à la teste des trouppes (jue le Roy luy avoit données, tàchoit de soutenir l'Irlande qui après luy estoit demeurée fidelle. Quelque générale que fust la guerre dès 1689, Louvois n'en put estre content. L'Italie n'y avoit point pris part, et le duc de Savoye ne vouloit que demeurer neutre. Cattinat estoit avec une petite armée à l'observer, et recevoit les offres les plus avantageuses de In part de Monsieur de Savoye pour obtenir cette neutralité. Louvois faisoit semblant de la vouloir et ne peusoit qu'à forcer ce Prince à la gueire. C'est ce qui })ensa tourner la teste au sage Cattinat i\m à tous moments recevoit des ordres contradictoires, et à M. de Savoye qui ne })ouvoit comprendre ce procédé. 11 n'épargna ny offres, ny soumissions, ny termes; mais ses lettres au Roy et les responses de ses ministres à Louvois luy passant par Cattinat, Louvois, comme on le sceut après, supprima tout ce qu'il voulut au Roy, et à force de bauteurs et de prétentions poussa exprés à bout le duc de Savoye et le jetta malgré luy dans le parti des alliés, d'où suivit la partie la plus difficile et la plus ruineuse de cette guerre générale.

Content d'avoir mis laj France aux mains contre toutte l'Europe, Louvois voulut encore s'asseurer de la durée de la guerre. Le mesme interest personnel qui la luy avoit

'JOO PARALLÈLE

i'ail poiliT d'ahord eu Allomagnc puni' exciter ri!iii|»ii'e, et non aux Païs-Bas, de peur de troubler l'entreprise du Prinee d'Orange sur l'Angleterre, engagea ce pernicieux ministre à une presque delïensiveen Allemagne, et à porter tout le fort de la guerre en Flandres. En vain monsieur le maresclial de Lorge mon beau-père destiné à connnander l'aimée du Rbin, qui me l'a conté plusieurs fois, luy représenta-t-il, cette année et la suivante, l'importance des efforts en Allemagne pour en faire crier les Princes et les Cercles à la paix, les détaclier et peu à peu l'Empire, d'avec l'Empereur et forcer ce prince à la paix luy-mesme par la défection de l'Empire, ébranler par là cette formidable ligue et terminer ainsy plus aisément et plus promptement cette grande guerre ; en vain luy fit-il voir l'impuissance d'espérer le mesme succès par le costé des Païs-Bas, tout hérissé de places les unes sur les autres, dont la prise cousteroit inlîniment de temps, d'argent et d'hommes, et après un lorl lourd entretien de garnisons et de toutles choses })our les conserver, sans toutesfois pouvoir espérer de percer : il ne remonstroit à Louvois que ce dont ce ministre estoit [aussy] persuadé que luy, et n'y gaigna rien parce qu'il alloil à abréger la guerre que Louvois vouloit perpétuer pour aecroistre sa puissance par le besoin que le Roy auroit de luy, et son autorité en tenant entre ses mains la fortune de tous les gens de guerre de tout grade et de tout rang. L'année 1090 luy fut heureuse par les succès de mer qu'eut Tourville, le gain de la bataille de Fleurus en Flandres, et de celle de la Staffardc en Piémont, qui fut moins stérile par la prise de (juehjucs places qui en devinrent le fruit. Mais celte mesme année, le Prince d'Orange passé en Irlande défit le Boy Jacques en personne, qui

repassa en France et qui acheva de perdre entièrement l'Irlande l'année suivante. En Allemagne , il ne se passa rien.

En 1691, Cattinat prit Montmellian, mais ses succès louvoîs mem i

perdu.

furent arrestés à Coni par la malice de îeuquières. Le Hov en personne prit Mons et fit bombarder des places en divers pais. Louvois si satisfait de s'estre si bien asseuré plusieurs années d'une guerre générale, n'avoit pas compté avecluy-mesme. Il mourutfort subitement et fort estrangement peu après le retour de Mons, et auroit esté arresté le lendemain s'il eustvescu, et conduit à la Bastille, à ce que le Roy a dit depuis à Chamillart qui me l'a conté. Un combat de cavalerie gaigné à Leuse par le mareschal d(» Luxembourg n'eut point de suitto.

En \G9'2, le Roy prit en personne Nainur, et M. de Luxembourg gaigna un combat d'infanterie à Steinkerke, qui aussy n'eut pointde suitte. et monsieur le mareschal de Lorge, quoy(iue toujours sur le mesme pied en Allemagne, y eut plusieurs succès et battit et prit prisonnier le duc administrateur de AVirtemberg. Le Roy d'Angh^terre estant sur les costes de Normandie avec le mareschal de Bellefond et force trouppes, compta si fort sur ses intelligences parmi la ilolf(> angloise le triple plus forte (|ue celle de Tourville, qu'il obtint <lu Roy des ordies si précis et si réitérés d'attaquer la Hotte Angloise pour après sa victoire passer Jacques II et ses trouppes en Angleterre, que Tourville fut obligé d'obéir malgré ses sages représentations. Luy et les siens firent des prodiges, mais aucun vaisseau de la flotte angloise ne s'estani La notto iv.nidétaché, la nôtre fut défaille, puis détruitte à la Hogue ^°'g'H!v.«el'" " faute de ports à se pouvoii' retirei- dans la Manche, dont Louvois avoit toujours empesché la construction par ja-

lousio (le Colborl cl de Scignelay; et noire marinr fut dès lors perdue.

Caltinal alToildi [loiir grossir d'autres ariMt'cs. ne pul empescher le duc de Savoye de faire une eouise au deçà des Alpes et de s'y emparer de plusieurs villes ([u'il luy fallut abandonner tost après pour repasser ces montagnes avant qu'elles fussent fermées par les neiges; mais il ruina force pais, et emporta un grand Lutin. i:;.iaiiies de Ner- En 1695 Ic Rov fit sa dernière campagne. On a vu icv

windeet v i ' t • "

■le la MarsaiUe. pagc 56. ([uclle elle fut.' M. dc Luxeml)Ourg gaigua eu Flandres la bataille de Nerwinde, port Iluy et Charlcroy, et eut d'autres petits succès. Cattinat gaigna la bataille dc la Marseille contre le (\uc de Savoye. Monseigneur, uy les mentors que le Roy luy avoit donnés, ne put jamais eslre persuadé par monsiem* le marescbal de Lorgc; d'attaquer lesretrancbements d'Ileilbion où l'armée Impériale s'estoit retirée: il m'en a souvent tesmoigné son dépit, cl condjieu il estoit facile de les emporter, de battre cette armée, et de percer et luy venir en Allemagne. Monseigneur ayant M. de Luxeml)Ourg sous luy fit en 1094 la campagne de Flandres célèbre par la belle marcbe de Yignamont. Cette année ne fournit rien ailleurs.

Mon de M. de En 1695 M. de Luxembourg mourut à Versailles au mois

Luxembourg. Le . . , i i. • i' •

mareschai de jauvicr, pcu regrette du lioy (|ui ne 1 aima jamais quoy

''' siccèdL "^ qu'il ait fait pour luy. Le goust du Roy pour le mareschal

''" '^"u/f"if' "' de ViUeroy le fit malheureusement son successeur. Le

uiauquerdebat- jj^aresclial dc Roufflcrs se ielta dans Namur et le défendit

lie \aude- <>

Mionteidesecou- admirablement contre le prince d'Orange. Son armée com-

I il Namur. ^

courtisan

iieroy habile mandée par Yaudemoiit fut surprise en marche par celle du Rov (jui elu^elioil à secourir Namur ; elle l'eut belle pour défaire entièrement Vaudeinont qui l'a luy mesme avoué souvent depuis. Ce ne fut i)as la faute du mareschal

de Yilleroy dont touiles les dispositions estoient failles par celles des deux armées. Il ne pouvoil rien faire que le duc du Maine qui commandoit une aisle et qui estoit sur le nez de Vaudemont, n'eust commencé le combat ; Yilleroy iuy en envoya trois ordres conséculifs ; les officiers généraux l'en pressèrent , jusque-là que le Marquis de Montrevel, depuis Mareschal de France, se mil à genoux devant Iuy et embrassa les siens sans avoir pu le résoudre. Ainsy Vaudemont passa tranquilement prestanl le flanc à notre armée qui l'cust défait si elle l'avoit attaqué, et se seroil ouverl un chemin à secourir Namur et à battre l'armée du prince d'Orange qui en faisoil le siège. Le mareschal de Yilleroy en cacha son dépit et en habile courtisan en prit sur Iuy loulle la faute. Un violent sarcasme dont la gazelle d'Hollande réjouit là dessus ses lecteurs, inquietta tellement le Roy qui la voyoit toujours, (ju'il força La Vienne, un de ses premiers valets de chambre, de l'informer de celle énigme qu'il n'enlendoil pas ; en sorte qu'elle Iuy fut expliquée, dont la colèie qui le saisit le transporta pour l'unique fois de sa vie jusqu'à éclaller au dehors sans qu'on connust la cause qui se découvrit incontinent après. Mais le Mareschal de Yilleroy en redoubla de faveur, et le Hoy et Mme de Maiiileiion Iuy sceiirenl un gré extresme d'avoir couvert le duc du Maine de son manteau.

Noailles perdu par l'audace la plus insigne de Barbezieux Noaiiies gian,i en Iuy donnant la faute de n'assiéger pas Barcelonne, sert hahiiemeni dont il Iuy avoit empesché les moyens, se racommoda en liov^errâvci'i habile courtisan, et servit de pont au duc de Vendosme véndllmeSui pour commander en sa place l'armée de Catalogne, et '^^"Smite"'"' satisfaire le désir passionné du Roy de le mettre à la leste des armées, et le tirer par son adresse de l'embaras

26i PARALLÈLE

<lo la concurronco des Princes du sang et de son propre neveu, qu'il n'y vonloil pas élever.

En JG90 la paix parlieulière de Savoye el le mariage de Mgr le duc de liourgogne Cinenl les seuls événements avec la neulralilé d'Ilalie.

..ix ,i,. iiyswick, En 1697 Poinlis ])ritCar(agène e( enleva aux Indes des

•ics (ailles. , '^

trésors aux Espagnols. Le niaresclial Cattinat p lil Alh en Flandres, et le duc de Vendosme Barcelonne. Enfin la paix fut conclue à Ryswick. Luxembourg nous y échappa par l'ignorance et la précipitation d'IIarlay ; la frontière très jnal réglée par celle de nos trois plénipotentiaires, tous gens de robe et de plume, et le Prince d'Orange reconnu Roy d'Angleterre par la France, et Brandebourg Roy de Prusse.

Iièn'e'lieVess ^^ ^^ P''"' ^^^^'^' ^1"*' ''''" '"' '"' l'^'^^ inscnsé que cette guerre, sinon que la manière dont la France la fit comme il a esté remarqué plus haut. Le Roy d'Espagne esloit sans enfants et sans espérance d'en avoir; sa santé devcnoit de jour en jour plus mauvaise. Le grand objet de l'ouverture prochaine de cette vaste succession, et l'incertitude de la vie d'un enfant estranger et qui n'y estoit pas mesmc appelé alors, dévoient persuader de se bien garder d'entreprendre une guerre, et de tout employer pour conjurer l'orage d'Augsbourg : enfin ne se point mettre en teste de maintenir s(miI contre loutte l'Europe, un Roy rejette de toutte une nation si jalouse de ses loix et de sa liberté ; couler sur tout, rétablir un royaume épuisé par une longue suitte de guerres, tacher d'endormir l'Europe alarmée des conquestes précédentes, et se préparer sourdement et sagement à profiler de révénemciit de la mort du Roy d'Espagne qui ne pouvoil esire hicii éloignée. Mais les

fautes d'Estat influent longtemps, et la haine personnelle du Roy et du Prince d'Orange en fut une d'autant plus irréparable, que Louvois en sceut profiter pour jetter la France dans une guerre générale et pernicieuse qu'il n'engagea que pour sa grandeur personnelle. Funeste fruit de l'abandon à un seul ministre, et d'un travail toujours teste à , leste sans aucun contredit !

C'en estoit bien assés de l'épuisement de cette guerre et ^i du camp d,.

^ '^ i-ompiesne.

de Teffroy 'jette dans loutte l'Europe par la France, de l'avoir soustenue contre touttes les autres Puissances avec ses seules forces. Le Roy ne put se tenir de les insulter par une monstre nouvelle qui lesestonnast de plus en plus, tout en sortant de cette guerre générale où il avoit conservé tout le sien et ses précédentes conquestes. Sous prétexte de faire voir aux princes ses petits fils une image de la guerre, il fit un camp à Compiègne dont l'extresme luxe, la plus inouïe magnificence, la plus éblouissante splendeur confondit les ministres esirangers et ceux de touttes nations qui y accoururent ; mais qui ruinèrent ses trouppes qui s'en sentirent longues années, tandis que la crainte et la jalousie d'une telle puissance s'augmenta chez touttes les autres et resserra leur union pour l'abaisser et s'en garantir. Ce fut le spectacle et la matière des réflexions de l'année 1008.

1/année ItiOO vil la mort du fils aisné de l'Electeur de T'aitte de par- Bavière et unique de sa première femme, fille de l'Empe- Monarchie d-Esreur Léopold, en faveur duquel pour le bien de la paix, ^"^'

la succession future à la monarchie d'Espagne avoit esté consentie par toutte l'Europe. Cette perte subite fut d'autant plus sensible, que la santé du Roy d'Espagne dimiiniant tous les jours rejettoit dans les mesmes embarras, et plus prochains, qu'on avoit cru éviter par le choix

iinanimp do ccjonno Prince. C'est ce qui proiliiisil le Irailtô de partage proposé et reiglé par le Princes d'Orange à l'inscen et au grand inéconlentement de l'Espagne, et dans le(|iiel l'Empereur ne voulut jamais entrer quoy qu'il y eust la meilleure part.

La fin de l'année 1700 vit mourir Charles H Roy d'Esl)agne et paroisli'e un lestamenl en faveur du duc d'Anjou, (|ui estonna toutte l'Europe et dont Louis XIV fut également surpris. Jamais il n'y avoit pensé. Ce ne fut pas sans grande délibération qu'il l'accepta sur le vœu de toutte la nation Espagnole qui se jetta entre ses bras comme à la Puissance limitrophe la plus en estât et en force d'empeschcr le démembrement de cette vaste monarchie, et sur la difficulté de conserver la portion si éloignée du partage qui luy avoit esté assignée, dont toulesfoisil s'estoit contenté. Le duc d'Anjou déclaré Roy d'Espagne partit aussytost el fut sans aucune difficulté reconnu Roy par toulles les parties de la monarchie d'Espagne, de l'ancien et du nouveau monde bientost après, et par toutes" les Puissances de l'Europe, excepté l'Empereur. L'Electeur de Bavière estoit à Bruxelles Gouverneur général des Païs-Pas, (jui outré de la mort de son fils dont il soubçonnoit la Cour de Vienne, et oncle maternel du nouveau Roy d'Espagne, embrassa le parti de ce Prince et de la France et y entraisna l'Electeur de Cologne son frère.

Les places du Roy d'Espagne aux Pais-Bas estoient gardées presque entièrement parles tronppes des Estais généraux des Provinces-Unies. Par l'intelligence la mieux concertée et la plus adroitement exécutée, le mesme jour vit touttes ces places saisies par les tronppes françoises et espagnoles sans le i)lus léger obstacle, et touttes les gar-

nisons hollandoises désarmées et prisonnières. Le Roy qui se voulut flatter que ce grand événement de la succession d'Espagne se passeroit sans guerre et qui vouloit adoucir ses jaloux, crut faire un coup de maistre en rendant aux Estats généraux touttes leurs garnisons et leurs armes presqu'aussy tost qu'il les eut enlevées. Par cette faute insigne il se priva de la foiblesse où cette capture les réduisoit, et d'en profiter sur le champ pour entrer dans leur païs et les faire souscrire à tel traitté qu'il luy plairoit et à telles asscurances de le tenir qu'il voudroit leur dcMiiander, sans toutesfois leur rien prendre ny abuser de leur surprise et de leur impossibilité de luy résister. Par cette conduitte il se seroit asseuré d'eux et de tout le costé si proche des Païs-Bas; et ne deinniidanf rien de plus à la Hollande qu'il estoit en estât de forcer, il faisoil voir également à toutte l'Europe sa modération et son désir d'entretenir la paix; au lien que le parti ([ii'il prit loiuiiil des hommes et des armes contre luy, et apprit à la Hollande par la consternation et l'impuissance où l'enlèvement de ces trouppes la jetta, ;i n'oublier rien pour ne jamais dépendre de la volonté de la France cl luy osier jxiur toujours les moyens de l'envahir. Ce dernier danger réveilla si puissament en eux celuy qu'ils avoient couru dans ces campagnes du Pioy an milieu de la Hollande, qu'ils se livrèrent à tout contre la France, jusfju'à ruiner leur République à fournir les plus grands frais de la guerre qui s'ouvrit tost après.

Une seconde faute anssy grande que cette première et qui vint de la mesme cause fut le mortel assoupissement dans lequel le Roy passa l'année 1701. Endormi par la reconnoissance de la Hollande, de l'xVngleterre et de touttes les Puissances, excepté l'Empereur,

(le son polil-fils ))i)iir lîny de Idiillc la iiionarcliic d'Espagne, il criil devoir évilcr jiiscpi'aiix plus léj^ères iippaierices d'huslililé, oxceplé on Italie. ]{ien alor.s n'esluil i)réparé contre luy, il avoit le champ libre de touttcs paris, et il pouvoit la force à la main (((ulraindre les Princes de l'Empire à un trailté, avec loulles les seurclés qu'il eusf pu désirer. d'al)andonner l'Empereur dans une fjueire purement domestique à luy, qui n'interessoit nullemeni l'Empire. Alors il eust esté difficile au Roy Guillaume d'engager rAngieterre à une guerre où destituée du secours de l'Empire et de la Hollande, cette couronne n'avoit point d'interest direct, cl qui ne se seroit pas aisément rendue à se mettre dans la nécessité d'en i)ortei' tous les frais pour l'Empereur qui manquoit d'argent et mesme de lrou]ipes ; qui ne ponvojt attaquer la France sans forcer l'obstacle du passage des païs unis à elle par des traittés et des déposts, ny l'Espagne que par mer. L'Empereur n'ayant pas im vaisseau, les choses si aisément réduites en cet estât, le Portugal n'eust pas este forcé comme il le fut par l'Angleterre, à recevoir l'archiduc et ses trouppes qui ne pouvoient débarquer ailleurs, et qui mesm(; n'auroient pu trouver d'embarquement n'ayant ny l'Angleterre, ny la Hollande ; et l'Espagne n'eust pas éprouvé dans ses entrailles tous les dangers où elle pensa succomber par cette guerre de Portugal, qui donna lien et moyen à la révolte de Catalogne et d'une partie de l'Aragon de jetter Philippe V plus d'une fois aux derniers bords du précipice. Le Roy plein d'espérance de n'avoir affaire qu'à l'Empereur crut avoir remédié an seul costé qu'il avoit à soustenir, par le traitté qu'il lit avec le Duc de Savoye qu'il establit généralissime de ses armées, tandis que les autres Puissances dont il comptoit n'avoir rien à

craindre, ne perdoient pas un moment pour s'arranger Tiaiiiédeia

'^ '■ ^ France avec lu

ensemble sous la direction du Roy Guillaume, et se pré- savoye. parer promptement à la plus forte guerre, tandis ([ue Louis XIV se laissoit amuser de leurs compliments.

Dans ces entrefaittes le Roy Jacques II d'Angleterre mou- ''°''j'|,g''"^,| ''"' rut à Saint-Germain le 16 septembre 1701. La générosité Le prince son

^ ^ fils recounu

de Louis XIV le séduisit au point de reconnoistre le Prince iioy d'Angieten de Galles son fils pour Roy d'.Vngleterre , d'Ecosse et d'Ir- par Louis xiv. lande, et de luy en donner tous les traittements. Jusque là, le Roy Guillaume qui n'oublioit rien secrettement au dehors contre la France et l'Espagne, n'avoit osé rien tenter en Angleterre. Elle entra en fureur de cette reconnoissance du Prince de Galles, directement contraire à l'article principal de la |)aix de Ryswick qui portoit la reconnoissance de Guillaume pour Roy d'Angleterre par la France, et de la succession de la ligne protestante à cette couronne déférée et passée en luy par le Parlement d'Angleterre. Guillaume sceut encore échauffer les esprits el leva le masque qu'il avoit conservé jusqu'alors.

Torcy et les autres ministres s'estoient fort opposés à cette reconnoissance pendant la maladie de Jacques II. Ils en avoient remonstré au Roy les pernicieuses conséquences, et l'imitililé de cette démarche pour un jeune prince qui n'y pouvoit gaigner ([ue de vains honneurs dans sa Cour, et rien de plus que d'attirer sur soy les yeux de toutte l'Europe pour s'opposer plus attentivement à tous les desseins de son rétablissement ; tandis que l'article qui se pouvoit dire fondamental de la paix de Ryswick portant ce qui vient d'estre expliqué, estoit une excuse suffisante el de plus une barrière insurmontable contre cette reconnoissance. Le Roy fut ébranlé et [)ersuadé à diverses reprises ;

mais la Roine d'Anglelerre avoit gaignc Mme de Maintenon par pitié ; par générosité le Roy averti à Marly de la dernière extrémité dn Roy Jaeqnes, alla à Saint-Germain. Torcy qui me l'a conté, s'approcha de luy sur son passage; el luy dit à l'oreille ses craintes sur l'effet de l'attendrissement qu'il alloit éprouver. Le Roy sans s'émouvair luy répondit seichement à ne laisser pas lieu à réplique, et toujours marchant : « Mon parti est pris, je reconnoistrai le Prince, et je le vais dire au Roy son père ». S'il y entra de la satisfaction de picquer le Roy Guillaume, elle ne réussit que trop ; il avoit réuni e( parfaitement reiglé la plus formidable ligue ; il avoit sccu inspirer contre la France tout son esprit à tout ce qui la composa, il n'eut pas mesme la peine d'irriter les Anglois du moment que la France eut reconnu Jacques 111 ; et leur fureur fut telle que la mort du Roy Guillaume arrivée six mois après, le 19 mars 1702 ne la raleiilit pas un moment, non plus que l'union, la passion, les mesures de toutte la ligue qu'il avoit formée, dont il n'eut pas le plaisir de voir le succès.

Manège <in Duc Catlïnat commaudoit en Italie sous le duc de Savoye ; le

de Savoye . f r i i m-i •

etdui'iinccde pruicc de Vaudcmont gouverneur gênerai du Milanois

.Ml ii;.ue,""doni Gutroit cu ticrs de tout avec eux. Les Vénitiens avoient

m le"K.!v'"inu- laissé passer les Impériaux sur leurs terres et la campagne

,., "!f"'e''t- s'ouvrit de bonne heure. Cattinat n'eut pas de peine à

Miamillart con- r r

trôieur gêné- s'appcrccvoir de l'embarras de sa situation ; il n'avoit pu rriosme temps se- leur pcrsuadcr de prendre les postes nécessaires à empes-

crétaire d'Kstat

).■ la guene ap- chcr Ics Impériaux de profiter de leur passage par le Vévaiideniont rouuois ; il uc pouvoit envoyer un parti dehors qu'il n'en

en notre cour. t * • • i < i i i i i /■ .

rencontrast a pomt nomme un du double plus tort ; aucun mouvement, aucune résolution ne demeuroit secrette aux Impériaux qui mettoient à temps obstacle à tout, et qui

battoient nos quartiers et nos postes avancés les mieux placés, tout à leur aise. Caltiuat fit part de ses soupçons à Chamillart qui avoit eu les finances lorsque Pontchartrain les quitta et fut lait chancelier en 1699, et avoit succédé à Barbezieux, mort le 5 janvier 1701 , à la place de secrétaire d'Estat de la guerre. Le Roy qui se souvenoit toujours des ({uerclles de Colbcrt et de Louvois qui l'avoient si longtemps fatigué, voulut réunir ces deux vastes emplois et en accabla Chamillart malgré luy. Ce ministre estoit alors dans l'apogée de la fortune et dans la plus haute faveur du Roy et de Mme de Maintenon. Il estoit lors livré au mareschal de Villcroy, au grand Escuyer, au comte de Marsan son frère, à Mme[d'Espinoy et à Mlle de Lislebonnc filles de la sœur de Vaudemont qui ne se brouilla avec les autres Lorrains que depuis son retour d'Italie en France ; et ses deux nièces gouvernoient Monseigneur et cstoient dans la première considération à la cour.

Vaudemont anciennement avoit tellement offensé le Roy personnellement par ses discours en Espagne et à Rome, qu'il fut obligé de sortir et de l'une et de l'autre sur ce que le Roy en fit dire à Charles II, puis au Pape ; et s'csloit depuis élevé à tout aux Païs-Bas par la faveur du l'iince d'Orange dont il estoit intime, lequel avoit obtenu [)oui' luy le gouvernement général du Milanois de Charles 11, par la forte recommandation de l'Empei'eur Léopold. Vaudemont n'avoit qu'un fils unique et point de filles, qui estoit au service de l'Empereur et qui fut de cette première campagne la seconde personne de l'armée Impériale en Italie jusqu'à sa mort arrivée dans cette année le 12 may 1704, à trente-quatre ans sans alliance. Ny le souvenir du passé, ny ce service du fils en lieu si suspect ne put l'emporter sur la protection du père. Le Roy charmé

(le l'appaieiile et prompte franchise avec laquelle il avoit' fait proclamer Philippe V duc de Milan, prévalut à tout; et la puissante cabale qui s'acheva de former après pour un autre objet, souslint Vaudemont loutte sa vie.

A l'égard du duc de Savoye dont le Iraitté estoit encore si fiais, le Roy ne put se figurer malgré l'expérience, que ce Prince voulus! trahir Philippe V qui venoitd'espouser sa fille et sœur de Mme la Duchesse de Bourgogne. Le combat de Chiari engagé malgré Cattinat qui en voyoit le succès impossible et la ruine des trouppes manifeste, devoit ouvrir les yeux; mais les plus hazardeuses actions ne coustérent jamais rien au duc de Savoye, quand il croyoit y trouver son utilité. 11 vouloit à l'entrée de la campagne alfoiblir l'armée Irançoise et en masquer l'intention ; il réussit en l'une et en l'autre en se distinguant par la plus grande valeur au milieu du plus grand feu de cette boucherie, tout aussy longtemps qu'il put la faire durer. Le triste succès de cette action lui réussit au double, et par son issue telle qu'il se l'estoit proposée, et ])ar l'envoy du mareschal de Yilleroy qui fut mandé à Pinstant de Flandres pour aller en Italie redresser les prétendus torts de Cattinat.

viiieroy en Italie YiUcroy cstoit lors dans la plus grande faveur et fait exprès inisonnier à pour cstrc pleinement duppe de M. de Savoye et de Vaude- ""de"ven-^ "'^ uiout SOU Camarade de galanteries dans leur jeunesse et ''*'^cède"e.r*^ de l'amitié duquel il sepicquoit; mais il ne fit avec eux '^"''le'pr '''^^^'^'^ que cette campagne. Il fut enlevé à Crémone au commende Vaudemont. cemcnt de l'hyver, ce ne fut pas sa faute. Le duc de Vendosme luy succéda en Italie. Celuy-cy vit plus clair sur le duc de Savoye, mais il eut ses raisons pour se lier étroittement avec Vaudemont et Vaudemont avec luy.

DKS TROIS ROIS. 273

Je sauteray icy les événements jusqu'en 1704. Le Maresclial de Viilai's avoit joint l'électeur de Bavière en Allemagne, et se brouilla tellement avec lui que ce Prince ne pouvant plus le soustenir, prit le parti de le laisser en Bavière avec une partie de leurs trouppes, et luy avec l'aulre de tenter de s'emparer du Tyrol, Il fît gouster ce dessein course infonu-

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