rius frénéralement connu sous le nom de Grillon
pas deues à son fils s'il eust seulement monstre quelques signes d'avoir pu estre un homme, s'il n'eust esté si pernicieusement et si longuement étouffé: mais quel transport d'admiration, s'il a pu percer de si épaisses ténèbres, s'animer soy tout seul sans aucun autre secours pour sortir d'un si cruel anéantissement, et monstrer à l'Europe un homme, un Roy, nn capitaine; enfin qui de stupeur ne demeurera muet de voir Louis XIU sortant d'un si profond abysmc par ses seules forces personnelles, atteindre à la gloire militaire d'Henry IV, quoyque destitué du brillant de la conqneste de son propre royaume, de terrasser la Ligue, de se faire demander la paix par un Prince qui n'avoit pas aspiré à moins qu'à la monarchie universelle, qui en particulier avoit renversé la France et avoit esté plus d'une fois au moment de faire de cette première monarchie (h; l'Europe une province de la sienne. Voyons donc Louis Xlll cnlny-mcsme, destitué par la différence des conjonctures de rayons si éblouissants et ne tirant les siens que de soy-môme.
Ce Prince, affranchi en avril 1017 de l'écrasant joug de uiynes. son impérieuse mère et de cette pernicieuse lie qui la gouvernoit, ne s'en trouva ny plus instruit, ny plus aidé à l'estre. Luynes, réuni aux anciens ministres pour s'en appuyer et qui, dans cette révohition avoient esté rappelles à leurs charges en la place des nouveaux qui venoicnt d'estre chassés, n'avoit garde de laisser ouvrir les yeux à son jeune maistre. Il falloit, pour sa fortune, profiter du gré de la délivrance et du cahos où se trouve un prisonnier qui n'a jamais veu le jour ny pu parler à personne, transporté tout à coup de ces ténèbres dans le plus grand jour et du fond d'un cachot sur le trosne; allonger la durée de ce cahos en multipliant les objets si nombreux par eux-
52 PAUVLLÈLE
ineslTies, los mcslor, les ('m!)iiirassor, cl (loiiiicr (cpciKhiiit cours à la joye d'une prcniièie libellé el ù l'appaieHce de la toutlo-puissance; en nourrir, en amuser le Prince, le foicer de se reployer sur ee faste el sur les plaisirs, donl il (levoil eslre si affamé dans leur eiilière nouveaulé pour hiy: reiniièlrcr [lar l'embarras des affaires el du gouvernement où tout luy estoil, el hommes el choses, entièrement inconnu ; et gouverner ainsi en plein, en luy faisant accroire que c'estoit désormais luy qui gouvernoit et dont les volontés estoient les seules respectées. Ce n'esloit pas chose dilficile à qui possède de longue main et seul un Prince captif, qui seul le délivre, et qui seul jouit de la gratitude de ce grand coup, continue seul de disposer de luy, se monstre tel à tout le royaume et le met ainsy à ses i)ieds; dans l'intérieur, se rend trop redoutable pour n'eslre contredit sur rien, et que rien puisse revenir au Prince sans son attache.
Ce fut aussy le chemin qui porta Luynes et ses deux frères à la monstrueuse fortune où ils parvinrent avec une rapidité si prodigieuse, et qui mit l'épée de Coneslable dans une main qui jusqu'à ce comble avoit si peu manié les armes. C'est aussy ce qui m'a fait pousser la captivité d'esprit, si non de corps, au delà de la tyrannie de Marie de Médicis, et la porter jusquà la mort de Luynes qui jouit si peu de la première dignité du royaume, encore moins du premier office de la Couronne, puisqu'il mourut en décembre 1621, à quarante-trois ans, Louis XIII n'en ayant que vingt, et n'en ayant pas cinq de règne depuis la mort du mareschal d'Ancre, el la fin de celuy de la Reine-Mère; et c'est aussv, pour le dire en passant, ce qui disculpe si entièrement Louis XllI d'avoir lait un tel Coiiestablc et luy et ses deux frères si rapidement et si moiislrueusement graFids.
Bcarii.
Les troubles qui suivirent la retraitte de Marie de Médicis de la Cour et des affaires, furent si tost finis par le combat du Pont de Ce, qu'ils ne firent qu'entrevoir la valeur et la diligence de Louis Xlll, et la simple bonne grâce avec laquelle il se présenta devant les places que les partisans de la Reine-Mère tenoient pour elle, et qu'il contraignit à luy ouvrir après de légères attaques. Ce ne fut qu'un prélude qui luy fit sentir à luy-mesme son courage, et qui le porta tout de suitte en Béarn. Ce petit païs, fier de sa situation et de la condescendance d'Henry IV pour ce (ju'il regardoit comme son berceau, s'estoit accoustumé à l'indépendance et à la religion de ses derniers souverains, jusqu'à en avoir banni la catholique, qui en estoit proscritte depuis quaraute-neuf ans, sans qu'il eust obéi à pas un édit, ny à la tolérance de la calviniste dans. tout le royaume qui méritoit bien le réciproque en Béarn pour la catholique. Louis XIII l'y rétablit. Tout y étoit places que ce Prince prit ou réduisit toutlcs, la pluspart en personne, où il s'exposa d'autant plus qu'il voulut connoistre par luy-mesme ce qu'il ignoroit. et monstrer à ses Irouppes qu'il estoit digne d'estre fils d'Henry IV.
Aussytost qu'il eut tout soumis, il passa en Languedoc Languedoc où il eut le mesme succès, s'exposa aux mesmes périls, et plus grands encore, pour animer ses trouppes, surtout devant Montauban où il acquit encore plus de gloire personnelle par la difficulté de ce siège que la mauvaise saison augmenta, et qui le contraignit de le lever; ce fut le seul d'un grand nombre qui ne réussit pas, pendant lequel mourut le Conestable de Luynes, le 15 décembre, à quarante-trois ans. Ainsy le Prince brilla par les armes et y monstra sa valeur, son application à s'instruire, sa diligence à exécuter, avant pour ainsy dire que de cominen-
cer à régner. Il poinloil toulesfois vers le gouvernement depuis plus d'un an. La mesnie fortune qui avoit l'ait un prodige de bonheur du Concslable, l'eideva à temps de n'en pas éprouver les revers dont il n'eut que le loisir de sentir les approches. Son jeune maistre avoit ouvert les yeux: il estoit honteux, d'une telle élévation arrachée à son âge et aux ténébies sous lesquelles il avoit esté scellé; il le trou- Yoit chargé d'une grandeur qui prenoit trop d'autorité; il l'a souvent dit à mon père, et s'est plaint à luy bien des fois de la surprise de l'ambition et de l'abus qu'il en faisoit ; je ne diray pas le reste. Mais ce Prince a avoué à mon père que lorsqu'il eut pris assés d'amitié pour luy pour le vouloir élever comme il a fait, il voulut eslre fidellement informé de sa naissance, et prit touttes les mesures nécessaires pour l'estre sccrettement, mais seurement et à fond, ce que mon père n'a jamais sceu que longtemps depuis par ce Prince mesme, et sans jamais aussy l'avoir appris d'ailleurs, ny mesme s'en estre doutlé.
Louis XllI continua d'apprendre l'art des sièges aux dépends des huguenots de Guyenne et de Languedoc. Sa valeur y éclatta de plus en plus, et la capacité qu'il y acquit estonna ses plus vieux capitaines. Après avoir réduit les places de Guyenne, il prit Montpellier; et les Rochelois ayant esté battus sur mer, le parti huguenot qui avoit cru pouvoir tout oser, implora sa clémence et l'obtint par la paix (ju'il luy accorda. Elle ne fut ])as de longue durée. Le parti rebelle nevouloit que gaignerletempsde respirer, de s'appuyer de l'Angleterre et des autres protestants estrangers, et de se pi'éparer à réparer ses pertes. Aussytost qu'il se crut en estât d'agir, il remua de nouveau et ralluma la guerre.
L'âme et la force du parti estoit La Rochelle. Le Roy
Rochelle.
comprit qu'il falloit commencer par la réduire, et les difficultés infinies qui s'y trouvoient ne firent qu'exciter son courage et son application. 11 fallut avant d'entreprendre un si grand siège et si épineux, se saisir de tout ce qui environnoit la place surtout de ce qui est connu sous le nom des Isles de La Rochelle, où les Angiois venoient aborder facilement, et d'où on ne pouvoit intercepter la connuuiiicalion avec La Ro( lielle. Ces isles éloient lare- isiesdeLa traitte et une sorte de place d'armes et d'entrepost du parti, d'autant plus commode qu'elles estoient bien fortifiées et munies, et qu'elles estoient tantost à sec, tantost garanties par la mer, suivant son flus et rcflus, et que dans les abords estroits où elles se trouvoient situées entr'elles et à l'égard delà terre ferme, ilcstoit impossible d'y engager deiOjastiments. Il fallut donc y faire passer des trouppes en basse marée pour les attaquer, avec le péril de s'y trouver enfoncés en haute marée. On conçoit la grandeur de ce péril qui n'emportoit rien moins que la nécessité de vaincre ou de périr, et à chacune de ces isles, c'est-à-dire pendant plusieurs jours. Tout bien agité, préparé et résolu, l'armée du Roy s'approcha ; les corps choisis en furent détachés avec tout ce qui estoit nécessaire pour la disposition de l'attaque, et on prit le temps pour arriver en basse marée. Louis XIII vit tout assembler à la teste du camp et se mettre en marche, sans avoir rien laissé apercevoir de sa résolution de passer dans ces isles et d'en faire en personne les attaques. Tandis que les trouppes qui y étoient destinées défiloicnt pour s'y rendre, il se mit à les costoyer en les accompagnant. Lorsqu'il fut à une distance du camp qu'il ne devoit pas outrepasser pour y retourner en seureté sans trouppes, on l'en avertit. 11 ne répondit point, et continua froidement à marcher, et la conversation
sur loutte autre cliosi;. Ou uc larda pas à luy représenter qu'il ne devoil pas s'exposer à aller plus lolu, sans que personne eusl encore imaginé ce qu'il vouloit l'aire; niais à la fin, voyant qu'il alloit toujours sans répondre, on coinnieii(;a à se douler de sou dessein et on essaya de l'en déttuirner. Il ne s'en émut pas davantage, et sans contester, ne s'arresta point. On redoubla d'instances jusqu'à luy dire qu'il lalloil donc qu'il sccust que l'atlaque qu'on avoit résolue, dans la situation où sont ces isles, n'estoit rien moins qu'envoyer les trouppes qui y marchoient à la houeheiie. Alors Louis XIII répondit pour la première et unique lois : « Je le sçay bien, et c'est parce que je le sçay « que j'y veux aller, parce que je ne sçay point envoyer « des trouppes à la boucherie, mais (juand il le faut néces- « saircment, je ne scay que les y mener moy-mcsme. Ainsy, « Messieurs, je vous suis bien obligé de vos remonstrances, « mais qu'on ne m'en parle })lus. » Il prononça ces paroles avec le mesme sang-froid, et continua sa marche. Mon père, qui les entendit, me les a racontées et l'inexprimable estonnement de tous ceux qui cstoicut présents. Louis XIII passa dans les isles à la teste des trouppes, lit luy-mesme une partie de la disposition des attaques, et ordonna de l'autre; il combatit en personne à la teste, et y donna les ordres avec tout le froid, la prévoyance, la continuelle présence d'esprit d'un homme qui les disposeroit dans sa chambre sur le papier: attaqua les isles les unes après les autres, les força touttes à travers le plus grand feu, et le plus long et le plus imminent péril, doimant à tous l'exemple; et contraignit Soubise, qui les deffendit pied à pied vaillament et qui avoit en tout de quoy le faire et compter de ne pouvoir estrc forcé, il le contraignit, dis-je, de se jetter enfin dans des barques qu'il avoit du costé de
la pleine mer, et de se sauver en Angleterre avec tout ce qui put échapper avec luy.
La conqueste achevée, qui dura plusieurs jours d'attaques continuelles, Louis donna tous les ordres nécessaires avec la mesme tranquilité, et revint avec ses trouppes en son camp, ignorant luy tout seul qu'il venoit d'égaler la gloire des plus hauts faits d'armes qui font les héros. On peut juger quelle idée cette prodigieuse action, peut-estre mesme trop forte pour un monarque, donna de luy à son armée, à sa cour, à ses peuples, au parti huguenot, aux estrangers, entée sur tout ce qu'on luy avoit veu faire personnellement en Guyenne et en Languedoc; et combien elle excita à bien faire tous ses chefs et tous ses soldats. Ce ne fut toutcsfois que le prélude du fameux siège de La Rochelle.
Si la capacité dans les dispositions des atla(jues des isles La Rocheiie. et la plus insigne valeur dans l'exécution s'y cstoient monstrées dans tout leur jour, l'un et l'autre acquirent un nouvel éclat dans les difficultés sans nombre, la longueur et les périls du siège de La Rochelle. Louis ne présumaut point de soymesme, y écouta toujours les divers et souvent ditférents avis de ses généraux, mais toujours aussy il s'en réserva le choix et de faire mesme des choses (pii ne luy avoient pas esté proposées, qui luy naissoient dans l'esprit en combinant tout ce qui estoit agité devant luy. Non content de donner partout ses ordres avec une prévoyance et une vigilance extresme, il employa sans cesse l'une cl l'autre aux exécutions, il voulut estre présent à louttes celles qui ne se faisoient pas ensemble, et de plusieurs attaques exécutées à la fois, il choisissoit toujours pour soy le commandement de la plus importante qui estoit aussy la plus hazardeuse. Ce fut luy qui songea le premier à fermer aux
assiégés tout sccouis par iikm', qui imagina cette fameuse digue, qui en iîl le plan, et (jui par ses soins et, si on le peut dire par son opiniastreté et son infatigable présence, en procura l'exécution. Je n'avance rien icy que mon père n'ait veu de ses yeux, et enleudu de ses oreilles. Si tost q\relle fut en estai de défense, Louis \IH, qui n'avoit pas moins d'allentioM au dehors du siège (|u'au siège mesine, redoubla de soins pour le presser. A mesure qu'il y avoit quelque chose à consulter, à examiner, à craindre, ou quelque attaque à faire, il quiltoit son quartier, et conchoitdans le lieu d celuy dont il s'agissoil, le plus proche de ce qui l'y conduisoit, quelquefois chez des officiers principaux, souvent dans la tente d'un officier particulier ou dans une cabane pour estre plus à portée, mesme à la belle étoile plusieurs fois; de sorte qu'il ne s'est jamais rien craint ny passé de tant soit peu considérable tout autour de la place, qu'il ne s'y soit transporté pour tout reconnoistre et tout exécuter par luy-mesme, caressant les chefs, encourageant les soldats, pourvoyant avec des soins et des attentions infinies à l'abondance des vivres, au service en tout genre de l'armée, surtout aux hôpitaux, dont il se faisoit informer très particulièrement et par diverses voyes, et qu'il visitoit souvent luy-mesme. Ce fut ainsy qu'il mit une glorieuse fin à ce siège si célèbre par l'opiniastreté mémorable des habitants et le nombre d'actions qu'il cousta.
Si Louis Xlll y fut bien secondé, il se peut dire que la jalousie des chefs et d'autres causes plus criminelles eurent besoin de la perspicacité de ses yeux pour estre contenues, et que ce fut à sa vigilance, à son infatigable activité de corps (;t d'esprit, à sa valeur sans pareille, à l'exemple qu'il donnoil partout, à sa présence continuelle
en tous lieux, à l'impossibilité de se dérober à sa vue et à ses connoissances, que fut deue une conqueste qui sappa pour la première fois le parti huguenot par ses fondements. Ce Prince eut la satisfaction d'y voir les Anglois échouer par deux fois avec une formidable flotte contre le fruit de ses réflexions et de ses travaux : je veux dire contre cette fameuse digue qui leur interdit l'entrée du port de La Rochelle, et du grand secours qu'elle apportoit avec tant d'amas et de dépenses, monument éternel de la capacité et des travaux de ce Roy qui sceut la concevoir, la vouloir, et la faire exécuter.
Aussytost qu'il se fut rendu maistre de La Rochelle et qu'il y eut donné ses ordres, il alla droit à Lyon, et malgré les rigueurs de l'hyver et des Alpes, il vola au secours du duc de Mantoue opprimé par le duc de Savoye et par l'Espagne. Les Alpes se trouvèrent infeclées de la peste, poteaux ai es. Rien ne l'arresta. Arrivant à un logement parmi ces montagnes, la peste s'y trouva ; il en fallut sortir. Mesme avanture au second. Au troisième, le mesme malheur « Oh ! « c'en est trop, dit ce Roy intrépide en tout genre, je la « trouveray partout ; je veux demeurer icy, il n'en arrivera « que ce qu'il plaira à Dieu. » Il y coucha, et depuis encore en d'autres lieux pestiférés, avec une tranquililé qui fut inaltérable. 11 se monstra le mesme pour les soins de son armée, les ordres, les dispositions, les marches, les attaques de divers postes, qu'il avoit paru devant La Rochelle, et parvint ainsy jusqu'aux barricades de Suze, à travers toutes les difficultés et les périls que tout l'art et le temps avoient pu ajouster à la nature de ces lieux presqu'inaccessibles alors par cux-mesmcs.
Personne n'ignore quel ctoit l'art et la force de ces Pas de suze. formidables barricades, et dans cette saison. Après les
avoir longlomps reconnues, les chefs de l'armée jugèrent qu'il esloil inipralicable de les allaqucr. Ils le déclarèrent tons au Uoy plus d\nu\ lois sans qu'il voulust se rendre. Le cardinal de lUchelieu vint à leur secours, et n'y réussit pas mieux. Ou chercha, on tourna, on examina de tous les costés, el oti ne lit (jue se conlirmer dans l'impossibilité de cette attaque. Les généraux estoient consternés de l'opiniastreté du Roy. Le cardinal de Richelieu n'en estoit pas moins peiné. Il imagina un expédient i)Our le lasser et l'obliger à la retraitte. Le Roy estoit logé dans un petit quartier avec son plus nécessaire service, assés loin de tout le monde. On estoit en février, et dans des lieux où la nuit venoit de meilleure; heure que dans des pais plus ouverts. Le cardinal donna le mot aux généraux et aux principaux courtisans, en sorte qu'ils ne vinrent plus les soirs chez le Roy, et qu'il demeura seul avec ce peu de gens de son quartier dès que la nuit s'approchoit. Le but de celte conduitte estoit de le livrer à l'ennuy de ces longues soirées où, destitué de délibérations et de tout amusement, on jugeoit qu'il ne pourroit tenir. En effet l'ennuy fut grand, et le prétexte de la difficulté des chemins estoit plausible excuse de se retirer avant la nuit. Mon père, qui s'en apperceut et qui comprit aussy que l'ennuy ne chasseroit pas le Roy, pensa à l'adoucir. 11 avoit entendu quelquefois chez M. de Mortcmart, un de ses gens appelle llyert, chanter et jouer du luth en perfection. Le Roy aimoit fort la musique. Mon père demanda Hyert à son maistre pour en amuser le Roy les soirs. De là vint la fortune de ce domeslique. Le Roy se plut tellement à l'entenlre que mon père demanda à M. de Mortemart s'il ne luy feroit point déplaisir de proposer au Roy de le prendre. M. de Mortemart luy dit qu'il en
seroit ravy, qu'il aimoit Ilycrt, et le prioit de le donner au Roy. Cela fut fait aussytost, et quelque temps après mon père le fit faire premier valet de chambre du Roy. Son fils l'a esté après luy jusque vers la fin de la vie de Louis XIV , et son fils et ses deux petits-fils l'ont esté de Louis XV et sont morts dans la charge. Je raconte celte bagatelle comme une anccdotte curieuse par raport à l'ennuy par lequel le cardinal de Richelieu et les généraux de l'armée avoient résolu de tirer le Roy de devant les barricades de Suze, comme un dernier remède.
Nul autre chemin n'estoit possible pour pénétrer en Piedmont. llfalloit forcer ces barricades, ou s'en retourner et abandonner le duc de Mantoue à Philippe Emanuol soustenu de l'armée du Roy d'Espagne, son beau-frère, qui luy avoit laissé les trouppes du Milanois à sa disposition, renforcées de quelques autres venues de Naples. Louis XllI ne pouvoit se résoudre d'abandonner un allié qui avoit esté son sujet, et aussy peu à reculer devant des barricades. 11 ne se lassoit donc point de monter à cheval tous les jours dès le grand matin, pour reconnoistre et chercher par luy-mesme quelqu'endroit par où il pust les attaquer, et vers la fin, sans le secours de ses généraux qui luy protestoient que la chose, de plus en plus examinée et reconnue avec touttes sortes de soins et de recherches, esloit absolument impossible. A force de se promener par tous les recoins de ces montagnes, le Roy trouva un berger qui gardoit des troupeaux, et comme il s'informoit à tous les gens du pays qu'il rcncontroit, il questionna ce berger. Sur ce qu'il en sceut tirer, il se fit conduire par luy en des endroits qu'il reconnut et par lesquels il espéra pouvoir enfin attaquer les barricades. Il y mena ensuitte
42 l'AUALI.ÈI.K
ses gùnéraiix qui no s'osloient pas trouvés à sa suitte ; fit dans un ou deux autres examens des lieux, toultes les dispositions avec eux qui essayèrent vainement de le détourner diinc enlrepi'is(» si liazardeuse. Ce détail comme tous les autres, je le tiens de mon père. (|iii ne (juittoil pas Louis Xill par ses charges de premier genlilliomme de sa chambre et de son premier escuyer, moins encore par la faveur dont il rhonoroit.
Tout estant résolu et piéparé pour l'attaque des barricades, le Roy en usa comme il avoit fait aux isles de La Rochelle. Non seulement il y fut en personne et y donna tous les ordres avec cette sagacité, ce sang-froid, cette prévoyance, cette justesse qui ne l'abandonnoient jamais, et ce coup d'œil qui pénétroit tout, qui s'estendoit à tout, et qui voyoit toujours les choses touttes tellesqu'elles estoient, mais il soustint en personne les premiers pelotions et les premières compagnies de grenadiers, poui- parler suivant l'usage présent et se faire mieux entendre; et sur leurs talons, et bien avant que les barricades fussent emportées, il y grimpa l'espée à la main, tiré en haut par un autre, soustenu et poussé par derrière, et gaigna ainsy le haut, combattant au milieu de ses trouppes à qui ini si rare exemple fit faire des prodiges de valeur contre tout ce que l'art et la nature les plus complettement munies et le jjdus vaillamment deffendues, purent opposer à leurs efforts. Les barricades emportées, il fallut se former de l'autre costé et achever la victoire. Louis XIII n'y monstra pas moins de capacité et de valeur qu'il venoit de faire aux barricades. La détaitte des trouppes qui les défendoienl entraisna celles qui les soustenoient, dont l'armée d'Espagne qui vit l'armée victorieuse formée et preste à fondre sur elle, prit une telle frayeur, qu'elle n'osa s'y commettre. Charles
Emanuel, ce prince si vaillant et si politique qui estoit l'arbitre de l'Italie, qui avoit marché sur les traces de Philippe II, son beau-père, par l'usurpation du marquisat de Saluées sur Henry III, qui n'avoit pas moins prétendu que la Provence et le Dauphiné des dépouilles de ce Prince par la Ligue, et qui s'y estoit présenté en personne; qui après avoir longtemps amusé Henri IV, lui avoit résisté les armesàlamain,luy avoit brassé la plusestrange révolution au dedans par la séduction du mareschal de Biron, du duc de Bouillon, etc., pour revenir à plus qu'à son premier dessein sur ces deux provinces, Charles Emanuel, dis je, se voyant sans ressource, n'en espéra plus que dans la clémence du vainqueur.
Je n'ay jamais compris comment ce qui se passa en cette occasion n'a pas esté transmis à la postérité sur le marbre et sur l'airain; mais je citeray encore mon père qui en fut témoin et qui me l'a souvent raconté.
Charles Emanuel vint trouver le Roy qui estoit à la teste de son armée. Si tost qu'il l'apperceut, il mit pied à terre, vint à luy découvert, et un genouil en terre luy embrassa la botte. Cette soumission, que Louis Xlll récent sans faire la moindre mine de vouloir mettre aussy pied à terre, ny d'empescher le duc de Savoye de luy faire une si profonde soumission, valut à celuy-ci ce qu'il en avoit uniquement espéré. Le Roy voulut bien arrester son armée et entrer en traitté. Le Prince de Piedmont en fut chargé par le duc son père, qui se flntla que la considération de la Princesse de Piedmont, sœur du Roy, feroit écouter plus heureusement le Prince sonespoux. Le vainqueur fit la loy dans laquelle il monstra sa fermeté pour son allié et sa générosité pour soy-mesme. Les barricades avoient esté forcées le 6 mars 1629 ; le traitté fut signé l'onze du mesme mois,
et In siègo de Cazal levé le 15 en conséquence par les Espagnols.
Charles Emanud. ce brave guerrier et grand capilaine qui avoil joué la France et l'Espagne, qui, outre la Provence et le Daupliiné, avoit aspiré de profiter assés des désordres de la Ligue pour se mettre la Couronne de Ernuee sur la leste, qui avoit pensé renverser Henry IV et l'Estat par ses menées et les conspirations de MM. de Hiron et de Bouillon, qui l'avoit enfin forcé à luy laisser le marquisat de Saluées pour la Bresse, ce grand et habile Prince ne put survivre longtemps à son humiliation. Il s'enferma dans son palais à Turin, ne vit plus qui que ce fusl que pour l'absolue nécessité du service de sa personne et de la conduitte de ses affaires; ne sortit plus de sa chambre, où il passa ses jours tout seul dans la mélancolie la plus profonde, et mourut ainsy le 26 juillet 1030 à Savillan. où il estoilallé, à soixante-dix-huit ans, quinze mois après avoir imploré en personne et à genoux la clémence de Louis XIII.
De la victoire de Suze et après les mesures prises pour l'exécution du trailté, Louis XIII vola en Languedoc. Il y prit en personne Montauban qui avoit tant résisté. Privas, et par luy-mesme ou par ses généraux prit ou soumil le reste des places rebelles et le duc de Rolian que le parti huguenot avoit establi son chef. La valeur et la conduitte de ce monarque acheva ainsy d'accabler un parti qui depuis la fin du règne de François I" n'avoit cessé de troubler la France, y avoit fait un Estât dans un Estât, qui s'étoil rendu formidable, et avoit plus occupé nos Roys que les guerres et les affaires du dehors auxquelles désormais il fut loisible à Louis XIU de penser. C'est ce qui se verra ailleurs, puisqu'il n'est icy question que de ses vertus militaires.
La guerre estant déclarée entre la France et la Maison d'Autriche, les Espagnols firent un rapide et dangereux progrès en Picardie ; ils y prirent avec peu de résistance la Capelle, le Catelet, et Corbie, ce qui épouvanta Paris. A coibk-. cette nouvelle, le Roy assembla son Conseil auquel il voulut que mon père fust présent, qui m'a souvent raconté ce qui s'y passa. Le Roy sans s'ouvrir proposa Testât des choses, le danger de la frontière désormais toutte ouverte, et la frayeur de la capitale, et demanda ensuite l'avis du Conseil sur ce qui estoit à faire dans une conjoncture si critique. Le cardinal de Richelieu, contre sa couslume, prit la parole le premier pour emporter les voix, raisonna sur les mesures à prendre et ne conclut qu'à des précautions et à une défensive foible. Le reste du Conseil ne parla que pour paraphraser, louer et estre de son avis. Quand tout fut dit, sans que le Roy eust ouvert la bouche, il dit que tous les avis qu'il venoit d'entendre se réunissoient à celuy que le cardinal avoit ouvert. Alors Louis Xlll déclara que cet avis n'estoit pas le sien ; que des remèdes fuibles n'en estoient pas à un mal pressant, encoie moins propres à rasseurer Paris, où il venoit d'apprendre que l'cspouvante estoit si grande (|ue beaucoup de monde se préj)aroit à s'en retirer; que la suitte de cet effroy estoit nécessairement le resserrement des bourses, ce qui tariroit tous les secours dont on avoit tant de besoin; que son avis estoit donc qu'il n'y avoit qu'un seul parti à prendre, qui estoit de rassembler diligemment tout ce qu'on pourroit de trouppes, de marcher aux ennemis à leur teste pour recouvrer avec audace et promptitude ce qu'on avoit perdu ; que c'estoit le moyen unique de rasseurer Paris, d'ouvrir les bourses, d'y trouver des secours et de donner de la confiance au dedans et de la crainte au dehors. Tout de suitte se
louniaiit à mon pcro. il liiy commanda de donner ordre à ce qui se Irouveroil le phitost prest de ses équipages, déclara qu'il partiroil le surlendemain, et que le reste le joindroil après. Le Cardinal de Richelieu eut l'air bien étonné d'une résolution si hardie, ainsy que tout le Conseil; il n'osa répliquer, ny pas un autre. Le Roy partit comme il l'avoit déclaré, reprit Corbie, repoussa les eimemis avec le succès au dedans et au dehors qu'il s'en estoit promis. Le cardinal demeura à Paris en attendant l'événement, et ne joignit le Roy que lorsqu'il n'y eut plus rien à craindre. Cette grande action rendit la vigueur à SCS troupes qui de tous les costés devinrent victorieuses. Le Roy, dont l'exemple avoit relevé tous les courages recula en personne ses frontières de Champagne et de Picardie, et luy-niesme honora du baston de mareschal de France, sur la brèche de Ilesdin, M. de La Melleraye, grand maistre de l'artillerie, qui l'avoit pris. iioussiiion. L'extrémité de la longueur ne put empescher Louis XIll d'aller recueillir de nouveaux lauriers jusqu'en Catalogne, et de faire luy-mcsme le siège de Perpignan avec sa valeur, sa capacité et sa vigilance ordinaire. La conqucste de cette province, qui est demeurée depuis à la France, fut le dernier exploit de ce monarque à qui on n'a pu refuser le comble des vertus militaires.
Je ne craindray donc point de le comparer en ce genre au grand Henry, son père. Mais ne perdons point de veue l'extresme différence de leur éducation; souvenons-nous sans cesse de tous les moyens du père à devenir tout ce qu'il a paru à la guerre, par nécessité, par instruction, par une pratique que les conjonctures rendirent presque continuelle, et du plus profond accablement du fils sous le boisseau, ({ui n'eut que soy pour maistre et pour éguillon ;
enfin sentons toutte la différence des rayons qui se tirent d'un parti toujours renaissant de sa ruine, d'un royaume conquis l'espée à la main, de cette hydre de Ligue abatuc, de ce dévorateur de l'Europe confondu dans ses projets et abboyé de la mort, plus pressé de conclure la paix à Vervins que celuy qu'il avoit esté si souvent et par tous moyens si fort à la veille d'accabler. Que de brillant, que d'éclat, que de gloire sorties de si heureuses conjonctures, tandis que touttes celles d'où partit le fils ne furent que ténèbres et une sorte d'unisson. Que d'avantages d'une part, qued'accablementde l'autre! Si néantmoins tous doux sont parvenus au faiste de la vertu et de la gloire militaire, lequel des deux aura fait plus de chemin, et y aura acquis plus de couronnes? C'est ce dont on pourra juger par deux mots de comparaison avec tant et de si grands avantages dans le père, cl le plus parfait contraire dans le fils, sortis de la position et de l'éducation de l'un et de l'autre.
Henry IV avoil fini ses premières armes lorsque Louis XIll comparaison miles commença. J'appelle les premières armes du père cel- duemy iv et de les de sa première jeunesse sous la conduitte de l'amiral de Coligny jusqu'à la paix qui précéfla son mariage, la mort de la reine sa mère et la Sl-Barlhelemi, que ce prince n'avoit pas dix-huit ans; et celles du fils, la réduction des places de la Reine-Mère et du Béarn, où ce Prince seconlenta d'apprendre et de monstrcr sa valeur, son application, sa vigilance de connoistre, et de se présenter comme avoit fait son père dans ces premiers commencements. Il avoit alors dix-neuf ans et ne faisoit que sortir de captivité. Les places qu'il prit en Guyenne et en Languedoc et la capacité qu'il y fit remarquer, peuvent estre comparées en nombre et en
péril à celles que lleni-y IV conquit; et si le fils ne put prendre une j)reniière lois Muntaultan, Paris et Rouen écliapèrenl aussy aux armes du père; il ne les cul dans la suitie que par liailté, et Monlauban devint cnlin la conqueste de Louis Mil. Si les sièges de Chartres, de Laon et de rsoyon ont eu tout ce qui lend ces entreprises difficiles et mémorables, on ne peut disconvenir que ccluy de La Rochelle leur a esté, seul, fort supérieur en tout. La grandeur, la bonté, le uombie des ouvrages et toulles espèces de nuuiilions de la place, ceiuy des troiqtes qui la deffendircntelleur valeur, l'extresmeopiniastrelé des habitants et un désespoir jusqu'à la férocité, la situation de cette ville l'àmc et le ciief de tout le parti huguenot si vivement intéressé à sa conservation, et toutte l'Angleterre en mouvement pour la sauver avec toutles ses forces, c'est l'ample et la célèbre matière des trophées, de la valeur et de la capacité militaire de Louis XllI. comme la fameuse digue qui la ferma par mer et empescha le secours des Anglois, immortalisera le génie de ce Prince qui seul en fut l'inventeur et l'exéculeur. Quelque éclatants que soient les lauriers d'Henry lY, il n'en a point cueilly d'aussy verdoyants que ceux-cy.
11 est vray que ce Prince a veu plus de combats que son fils, tous plus périlleux l'un que l'autre si on en excepte la bataille de Coutras, et presque tous décisifs de sa fortune. Tels ont esté le combat si dangereux qui sauva Henry 111 aussylost qu'il l'eut joint avec ses trouppes, les batailles d'Arqués et d'Ivry, les combats d'Aumale et de Fontaine-Françoise. Les conjonctures si différentes entre le père et le fils ont présenté cette gloire au père, dont elles ont esté plus avares au fils. On ne peut nier que le nombre des victoires n'augmente fort l'éclat et le poids
de la gloire, mais on seroit injuste aussy de refuser la mesme à celuy qui fait des prodiges aux combats où il se trouve, et où sans ternir celle qu'il avoit acquise, il auroit pu pour le moins ne se pas trouver, quoyqu'il n'ait pas eu occasion d'en voir un si grand nombre. Quelque péril qu'ait couru Henry IV aux combats qu'il a donnés ou receus, quelque supériorité de capacité militaire qu'il ait montrée, quelque exemnle de valeur qu'il ail fait éclatter, oseroit-on proférer cette espèce de blasphème historique qu'aucun de ces exploits ne peut estrc comparé à celuy de Louis XIII aux isles de La Rochelle, où enfermé par la mer il falloit périr ou vaincre un ennemi le plus muni, le plus fortifié, pour la personne et le parti duquel il y alloit de tout de soustenir et de conserver ces isles, et plus que de tout de porter son parti au comble de toutte grandeur en défaisant les trouppes qui le venoient attaquer avec Louis XIII à leur teste? Le pas de Suze, dont la victoire fut uniquement deue à l'opiniâtreté, à la vigilance, à l'art et à la capacité de Louis XIII, et aux exemples de son incomparable valeur, malgré tous ses généraux et son premier minisire, est encore du mesme genre. On peut avancer avec confiance, sans ternir des lauriers aussy illustres que l'ont esté ceux d'Henry IV, qu'il n'en a point cueilli de si éclattanls que les circonstances de l'occasion, de la saison, des lieux, des obstacles domestiques ont icy présenté à l'invariable volonté et à l'intrépidité de Louis XIII, qui en recueillit le salut de son allié, et un fruit si précieux que la fortune n'en offrit point de pareil à son père : je veux dire un duc de Savoyc si grandement illustre par la réputation qu'il s'estoit acquise par les armes et par la politique, et si fatal encore à la France, implorer en personne sa clémence à genoux en présence de toutte l'armée.
Quelle comparaison de ce célèbie exploit avec la conquestc de la Savoye par Henry IV, et encore des suiltes de l'un et de l'autre?
La reprise d'Amiens suivie de la j)aix de Vervins, et la reprise de Corbie suivie de tant de grands succès partout, peuvent estre justement comparés: mais on remarquera qu'Henry IV ne trouva persomie qui ne fust de son avis, et (jue Louis XIII eut tout son Conseil contraire, et ne deut qu'à son grand sens et à la fermeté de son âme la gloire et le salut de la patrie en cette consternante occasion.
L'amour de l'Estat et de la gloire ne put céder en ce Prince à la plus douloureuse langueur qui le conduisit silost après au tombeau. Dans cet estât, il fait l'effort de se porter à l'extrémité la plus éloignée de son séjour; y prend Perpignan en personne, fait la conqueste de la Catalogne, et couronne sa vie et son régne par un exploit qui attache pour toujours cette importante province à son royaume, et publie encore chaque jour la gloire de ce héros, sacrifiant pour le bien de son Estât et le bonheur de ses sujets les restes d'une trop courte vie qu'il a consumée en glorieux et utiles travaux, et dont il n'a jamais employé les moments que pour Dieu et pour les peuples qui luyestoient commis par Testât où Dieu l'avoit fait naislre.
Ne craignons pas de blesser un héros aussy grand que l'a esté Henry IV par la vérité, à laquelle tout doit estre soumis. Le reproche qu'il a mérité de s'estre si estrangement et si inutilement commis au combat de Fontaine- Françoise ne peut tomber sur aucune des actions de Louis XlU. Il y en a deux de ce prince où, entre touttes les autres, on ne peut disconvenir qu'il n'ait prodigieusement bazardé sa personne, et ce terme de prodigieusement n'est icy ny bazardé, ny enflé. Ce sont celle des isles de La Ro-
chelle, et celle du pas de Suze. La première avoit le plus grand objet : c'estoit de s'asseurer le moyen de faire le siège de La Rochelle et de saper, en la prenant, tout le parti huguenot si dangereux à la vraye religion, si fatal à l'Estat depuis six règnes. C'estoit un coup qu'il ne falloit pas manquer, et qui ne se pouvoit entreprendre sans estre maistre de ces isles. A l'égard de l'action, quel est l'homme qui ne se sacrifiera pas avec raison pour un Prince qui n'expose ses trouppes à un si extrême péril que pour un si grand objet, et avec tant de maturité, et qui, connoissant bien qu'il les envoyé à la boucherie, ne peut s'y résoudre qu'en les y menant luy-mesme, qui y dispose tout en personne, et partage avec elles les plus extrêmes dangers. Le pas de Suze a un objet presque semblable. Louis XIII avoit le plus grand intcrest d'Estat et d'honneur de ne pas laisser agrandir l'autorité de la Maison d'Autriche en Europe, et en particulier en Italie, et la puissance du duc de Savoye des Estais des Gonzagues si avantageusement situés et fortifiés et ce duc estoit le fameux Charles-Emanuel si fatal à la France, gendre et allié d'Espagne. Le duc de Nevers, sujet du Roy, venoit de recueillir la succession de Mantoue et du Montferrat par la protection de Louis XllI, malgré l'Espagne et la Savoye, qui, pour cela même, s'estoient unis pour l'en dépouiller. Le Roy s'estoit porté rapidement de La Rochelle aux Alpes, où il avoit méprisé la peste pour secourir le duc de Mantoue. Nul autre moyen de pénétrer en Piémont que d'emporter le pas de Suze. Il falloit donc essuyer la honte de le laisser opprimer et de s'en retourner sans rien faire, ou forcer ce fameux passage. Qui pourra donc disputer la grandeur de l'objet soit pour l'interest, soit pour la gloire? Et quant à Taction, toutte et si uniquement deue à Louis Xlll,
52 rARALLÈLK
à la fermeté inaltérable de sa volonté, de sa vigilance, de sa patience, de ses recherches personnelles, destitué de tout autre secours par l'opposition constante de tous ses généraux, de tous ses ministres, du cardinal de Richelieu, convaincus de l'impossibilité parCaille, qui ne donnera les plus justes louanges et la plus intérieure admiration à un Prince qui, après avoir sceu trouver, luy seul, le moyen unique d'attaquer ces fameux retranchements, se livre le premier aux dangers de l'action, et monstre à ses soldats un soldat tout pareil à eux, qui combat en personne au milieu d'eux, qui grimpe l'espée au poing au milieu du feu comme l'un d'eux et parmi eux; qui emporte et gaigne le haut des retranchements aussy promptement que pas un d'eux , après avoir monstre à ses capitaines un capitaine qui en sçavoit plus qu'eux en venant à bout par ses recherches et par les dispositions de cette prodigieuse action, d'un exploit que tous et chacun d'eux avoit sans cesse, et jusqu'à l'exécution, jugée et publiée impossible.
Louis XIV, par la longueur et par l'intérieure tranquilité de son règne, fournit un grand nombre de conquesles, et le brillant d'une incroyable rapidité. Il ne s'agit pas en ce parallèle de l'histoire militaire des trois Roys que j'essaye de comparer, mais uniquement icy de leurs vertus militaires et personnelles.
Vérins militaires II ne faut poiut considércr ce monarque comme Rov,
de Louis XIV. . ,., . Ti»t
jusqu a la mort du cardmal iMazzarni, puisque luy-mcsmc n'a pas craint d'avouer souvent, et mcsme en public, qu'il n'a esté Roy ny compté l'estre que de cette datte. Je me contenterai donc de faire souvenir de ce qui a esté dit cy-dcssus de l'éducation et de ces premiers temps de ce Prince, et qu'il profita de la proximité de ses armées, au
voisinage desquelles la Cour s'estoit avancée, pour y faire deux échapées, soit de luy-mesme, soit en apparence et par une politique connivence de la Reine sa mère et du cardinal Mazzarin pour luy faire monstrer de la volonté et des sentiments pour la gloire, qu'ils sceurent bientost borner touttes les deux fois par un prompt retour auprès d'eux. Passons donc tout à coup à l'année 1661, qui est celle de la mort de ce tout puissant premier ministre au mois de mars, qui rendit à Louis XIV avec sa liberté l'usage entier de son sceptre.
La mort de Philippe IV, Roy d'Espagne, oncle et beaupère de Louis XIV, alluma la guerre. Le Roy partit en may 1667 pour aller commander son armée en Flandres. Tout y tomba devant ses armes; Lille fut la dernière d'une douzaine de places qu'il prit en personne et par ses généraux. C'est cette brillante campagne qui doit passer pour les premières armes de ce prince. Il y monstra une application suivie à apprendre tout ce qui l'y pouvoit former, et il continua dans la suitte à s'en instruire avec le même soin. M. le Prince et M. de Turcnne y furent ses maistres ; et ces deux premiers capitaines de leur siècle avoient formé des écoliers qui suppléèrent après eux, autant qu'il peut estre donné de le faire, à deux si grands hommes de guerre. Le Roy partit en février 1668 pour la Franche- Comté, qu'il conquit toutte cnlière en quinze jours. Les places n'y estoient pas fort munies, le pays estoit sans trouppes; Resançon seul et Dôle firent quelque résistance. Le Roy s'y monstra partout avec beaucoup de vigilance, et la guerre finit par la paix d'Aix-la-Chapelle, qui asseura au Roy ses conquestes de Flandres en rendant la Franche-Comté.
L'année 1672 vit recommencer la guerre. Le Roy se mit à la teste de ses trouppes en Flandres en avril, avec
M. le Prince et M. de Tiireinie. (> fut l'année de ce fameux passage du Rliin que le Roy lil faire à ses trouppcs, à la nage ou en bateau, mais qu'il ne passa pas à leur teste. H n'eust pas esté sage de l'exposer ainsy à la nage. Ayant à tenir les deux bords de ce fleuve, il ne le passa donc point. Ce qu'il prit de places par luy ou par ses généraux, est incroyable, et la rapidité de ces conquesles l'est encore plus. La Hollande en fut ouverte en plusieurs endroits, et perdit de ses provinces. L'année suivante, le Roy prit en personne Maestriclit en treize jours. Ayant abandonné depuis touttes ses conquestes de Hollande, il lil en 1075 la conqueste de la Franche-Comté pour la seconde fois, qui pour celle-cy demeura à la Couronne par la paix qui se lit quelques années après.
En 1676, le Roy retourna en Flandres, prit en personne Condé, et Monsieur, Bouchain. Cette année fut célèbre par ce qui arriva à la censé' d'IIeurtebise, on il ne tint qu'au Roy de combattre l'armée du Prince d'Orange, qui ne se put retirer à temps, et qui se trouvoit à une demi-lieue du Roy, sans ravin ny ruisseau qui séparast les deux armées.
Le Roy tint à cheval un conseil de guerre avec les mareschaux de France et les premiers lieutenants-généraux. M. de Louvois, ministre et secrétaire d'Fslal de la Guerre, y prit la parole le premier. Il opina à ne point aller aux ennemis et emporta les voix de tous les mareschaux, excepté celle de M. le mareschal de Lorge, mon beau-père, qui m'a conté bien des fois cette afl'aire, de laquelle il ne se consoloit point ; il opina à marcher aux ennemis, il maintint que la victoire estoit certaine, et la honte aussy de n'aller point à eux. Les lieutenants-généraux évitèrent les uns de choquer, les autres de parler. Le Roy, sans
reprendre les voix, dit que c'estoit avec regret qu'il se rendoit à l'avis commun, et il ne fut plus question de bataille. Il y eut occasion d'envoyer pour je ne sçay quoy, un trompette aux ennemis. Le Prince d'Orange le retint, luy fit voir son armée, lui dit publiquement que le mareschal de Lorge avoit eu raison, et qu'il estoit battu et perdu s'il eust esté attaqué, le chargea de le luy dire de sa part, et de luy faire ses compliments ; et, au moyen des renforts qui luy arrivèrent, il eut celuy de se mettre en seureté.
Le trompette, enflé de sa conversation avec le Prince d'Orange qui de son costé fut bien aise de se monstrer si bien instruit, la raconta au Roy et à tout ce qu'il trouva sur son chemin, avant de voir le mareschal de Lorge, et peu de jours après, quoyqu'on ne fust qu'aux premiers jours de juin, le Roy s'en retourna à Versailles.
Kn 107 7, le Roy en personne ouvrit la campagne par la conqueste de Valencicnnes et de Cambray, et Monsieur par le siège de Saint-Omer qu'il prit après avoir gaigné la bataille de Cassel contre le Prince d'Orange qui venoit secourir la place. Depuis cette action. Monsieur ne commanda plus, et le Roy retourna bientost avec luy à Versailles.
L'année 1678 fut signalée par le siège de Gand que le Roy fit en personne, et qui fut le chef-d'œuvre de Louvois.
Ypres suivit, après quoy le Roy revint à Versailles, et la paix de Nimègue suivit de près, par laquelle Condé, Rouchain, Cambray, Aire, Saint-Omer, Ypres, Maubeuge, demeurèrent au Roy, qui avoit desjà Lille et d'autres places, et qui eut encore Fribourg et la Franche-Comté. Le duc de Lorraine ne s'accommoda pas des conditions de
son rétablissement dnns ses Estais, et le Roy les garda.
En 1G91, le Roy lit au commencement du prinlemps le siège de Mons en personne. Après celte conqueste, il retourna à Versailles; il pi'it de même Nanuir à l'onverturc de la campagne sui\;uile, el revint à Versailles aussytost après. Les places depuis longtemps estoient accablées par rarlillerie, el les précautions du fameux Vauban rasseuroicnt la Cour toutles les Ibis que le Roy alloit se promener à la Irancliée et autour des places qu'il assiégeoit. Monsieur en avoil moins pour sa personne. Il prit un jour un chemin racourcy à une promenade du Roy autour de Mons, et cria au Roy de venir par là : « lié ! par icy, « Monsieur, luy cria-t-il. Il n'y a point de danger, ils se « mocquent de vous par cet autre chemin qui est le plus « long. » Le Roy ne le crut pas. Il trouva Monsieur (jui l'attendoit où les deux chemins se rejoignoient. « Ne vous « l'avois-je pas bien dit, Monsieur, luy dit-il tout haut, « qu'il n'y avoit point de danger ; il y a un quart d'heure « que je suis icy à vous attendre. » Le Roy ne répondit rien, et la promenade conlinua. Qui me l'a conté, c'est M. le duc de Chartres alors, d'Orléans depuis, qui suivoit Monsieur et qui prit avec luy ce chemin racourci. Du reste, tous les détails d'un siège, des vivres, des trouppes, une vigilance, une attention à tout, une activité à faire tous les jours des promenades utiles, c'estoient des parties que le Roy possédoit parfailemcnl.
La dernière fois que Louis XIV parut à la leste de ses armées fut en may 1095. Il en Irouva deux formidables en Flandres, avec ce qui leur falloit à chacune indépendament l'une de l'autre, d'équipages, de vivres et d'arlilleiie.
Le mareschal de Roufflers commandoit celle du Roy sous luy; M. de Luxembourg commandoit l'autre. Elles se
trouvèrent campées si proches, qu'il n'y avoit guères qu'un quart de lieue de la droitte de l'une à la gauche de l'autre. On alloit seul de l'une à l'autre en pleine seureté, et le Prince d'Orange avec la sienne se trouvoit en mesme temps accule à l'abbaye du parc où il s'estoit retranché. Il se comptoit perdu, et le manda au Prince de Yaudemont à Bruxelles. On n'en doutoit pas non plus dans les deux armées françoises. Après quelques jours de cette position, j'allai d'assés bonne heure ai)rès disner chez M. de Luxembourg, de l'armée duquel j'cstois et qui logeoit dans une censé qui estoit seule. Je fus bien estonné de n'y trouver personne. M. le Prince de Conti y arriva peu de moments après, qui me demanda ce que je faisois là arreslé sur mon cheval. Il estoit seul avec un page et un palfrenier. Je luy dis ma surprise de ne trouver personne. Il se mit à rire et me demanda si je ne sçavois rien. Sur ce que je répondis que non, il me dit qu'il m'apprendroit donc les nouvelles, que le Roy s'en retournoit le lendemain à Versailles. Tout jeune que j'eslois, je m'écriay. Le voilà à rire encore. Il me dit (ju'il alloit prendre congé de luy, que je ferois bien d'y aller aussy, et que chemin faisant il m'en apprendroil davantage. Le reste des circonstances et du récit seroit trop long, car j'allay et je revins seul avec luy.
Le Roy avoit mandé M. de Luxembourg la veille, pour lui apprendre cette résolution. Ce mareschal n'oublia rien pour l'en détourner sur la position de l'armée ennemie qu'il comptoit attaquer avec la sienne, et qu'après en avoir forcé les retranchements, l'armée fraische du Roy la poursuivroit. Il eut beau faire envisager au Roy les suittes d'une victoire asseurée avec le double en nombre de tout ce qu'avoient les ennemis, et à l'ouverture de la cam-
58 PAR.VLLI'.I.E
pagne, cl se jeller à ses genoux [umi l'engager à demeurer ; tout iul inutile. 11 l'avoil eonlé la veille au soir à M. le rriii((* (le Conli aM'C(|ui il vivoil iiiliincniciil. Connue nous allions au quartier du lloy, nous trouvasmes entre les deux armées M. de Luxembourg qui en revenoit avec M. le TMic, le mareselial de Yillcroy, et la trouppe dorée. Le lloY alla retiouvcr les dames le lendemain, avec qui il retourna à Versailles. Le mesme jour un gros détachement de l'armée du Roy partit vers l'Italie, et en mesme temps le mareselial de Boufllers mena })resque tout le reste de l'armée du Roy avec Monseigneur sur le Rhin, joindre M. le maréchal de Lorge. Le prince d'Orange niauda à Vaudemont qu'il avoit nouvelle que le Roy partoit, mais qu'il ne pouvoit se flatter d'une délivrance si fort inespérablc quoyque la nouvelle luy vinst d'une part qui luy avoit toujours mandé vray, et par vm second courrier luy confirma la chose avec des exclamations de joye et d'estonnemcnt. Le rare, c'est que je l'ay ouï de mes deux oreilles longtemps depuis dans le salon de Marly, racontée précisément de mesme de la bouche de Vaudemont et en propres termes, depuis qu'après la bataille de Turin, la perte de l'Italie, et le retour de ce qu'il y estoit resté de trouppes, Vaudemont vint s'establir en France avec de si grands traittements de la France et de l'Espagne.
Je pense que le récit simple des exploits personnels de Louis XIV, si proches encore de ces tem[)3, me peut dispenser de leur comparaison avec ceux d'Henry IV et de Louis Xlll. Venons maintenant à leurs mœurs, qui après serviront de clef à l'intelligence pour leur gouvernement.
C'est icy où le respect deu aux plus augustes testes est le plus difficile à concilier avec l'exacte vérité. C'est pour-
tant elle qui doit triompher de touttes choses. Rien n'est bon que ce qui est vray, encore que tout ce qui est vray ne soit pas bon. C'est précisément en quoy consiste la difficulté présente. Je n'y connois de ressource que de ne rien exagérer, et de ne rien affoiblir. C'est donc dans ce milieu que je tàcheray de me conduire.
La Ibiblesse qu'Henry IV eut toutte sa vie pour les Mœurs femmes, fut son plus grand et son plus funeste écueil. Il '!'"«'">• i^fut le malheur de sa vie, il est encore celuy de son royaume, comme on le verra en son lieu. C'est ce qui a formé les monstres qui l'ont pensé perdre, et qui au moins l'ont déchiré ; c'est ce qui d'âge en âge va toujours croissant, fondé sur cet exemple.
Je ne parleray point des passades d'Henry IV. Elles fu- consende d'Anrent continuelles. Je me borneray à ses amours éclattants. Le premier de cette sorte le rendit esclave de la belle Corisende d'Andouins qui luy lit perdre tout le fruit de la victoire de Coulras. Si lost que la bataille fut gaignée, Henry IV disparut, et laissa son armée dans l'inquiettude de ce qu'il estoit devenu et dans l'incertitude de ce qu'elle devoit faire. Tué. prisonnier, on ne sçavoit que croire. La consternation étouffa la joye de ce grand succès, et la confusion qui en fut inséparable rendit les victorieux immobiles, à qui tout estoit permis après avoir entièrement défait l'armée catholique , tué le duc de Joyeuse qui la commandoit, et les principaux chefs. Six ou sept jours se passèrent de la sorte, et chaque jour augmentoit la crainte et l'estonnement. Enfin le Prince parut et rendit le repos et la joye à son armée. Il estoit parti du champ de bataille, suivi d'un seul domestique, et s'en estoit ailé au fond de la Gascogne présenter à sa belle son épée victorieuse ; il revint aussy peu accompagné. C'estoit un trait
déjeune homme, mais alors il avoit liciile (jiialie ans, Corisende d'Amlouius, vicomtesse de Louvigiiy et dame de Leseiin,es[oit alors velVe depuis sept ans de Pliilil)eilDaure, dit de Gnimont, gouverneur de Bayomie et séneschal de Béarn, mort à 28 ans d'une blessure devant La Fère. Elle en eut, dit-on, un lils, père du premier maréchal de Gramont. Henry IV le eroyoit le sien, mais le comte de Gramont ne voulut jamais passer pour tel et le tenoit à injure. Une légitimation sans nommer *la mère n'estoit pas alors dans la nature des choses.
Gabrielle d'Estrèes devint ensuite la passion d'Henry IV, qui la vit en ses courses parla Picardie. Elle avoit espousé Nicolas d'Amerval, seigneur de Liancourt, gouverneur et bailly de Chauny. On voit qu'après la levée du siège de Paris, après la bataille d'Ivry, après le combat d'Aumale, enfin entre diverses expéditions, ce Prince disparoissoit souvent pour aller voir cette belle, perdoit des occasions et mécontentoit fort jiar ses absences ses chefs et ses serviteurs. Devenu Roy d'effet comme il l'estoit de droit, cet amour se fortifia toujours et luy mit dans le cœur et dans l'esprit des pensées qui donnèrent lieu à un estrange éclat. Il résolut d'élever sa maistressc, et de commencer par la rendre libre. Le mari ne voulut point ouïr parler de dissolution de son mariage. 11 avoit esté librement contracté par les deux parties et par leurs parents, il avoit duré plusieurs années; nul prétexte qui pusl donner lieu à une dissolution à laquelle la loy de Dieu et celle des hommes s'opposoient formellement. D'Amerval fut sollicité, caressé, tenté, à la fin menacé; il persévéra à opposer lesloix et sa conscience. A la fin, le Roy impatient, sa maistresse peutestre davantage, le procès fut intenté par elle à l'ofticialité, que le mari soustint fermement. L'embarras augmen-
toil, les juges ne voyoient aucun jour à passer oulre sans son consentement, et le Roy ne vouloit pas avoir le démenti d'une si estrange entreprise. Les prières et les grâces offertes à d'Amerval ne réussissant pas mieux que les premières fois, on en vint aux plus terribles menaces. On voit encore les requestes de cet infortuné mari dans cette singulière affaire, et ses lettres par lesquelles il déplore son sort, explique sa douleur, ses scrupules, ses larmes, les violences qui luy cstoient faittes,ses protestations de la tyrannie qu'on exerce contre luy et contre touttcs les loix divines et humaines, ses déclarations enfin que c'est la force seule et la crainte trop bien fondée d'une mort certaine dont il est sans cesse menacé, qui luy arrache son consentement qu'il ne donne uniquement que pour sauver sa vie. Dès qu'on l'eut obtenu, la dissolution fut prononcée, avec la clause expresse de liberté aux deux parties de se remarier chacune de leur costé. Aussytost après, Gabriellc fut nommée marquise de Monceaux, et il y a bien de l'apparence qu'on prit soin de remarier promptemcnt d'Amerval pour servir d'exemple à Gabriellc, puisque d'une Gouffier qu'il espousa, il eut entre autres enfants une fille qui se maria en 1C11 à Tsac de Saint-Simon, bisaycul de i'évesque de Metz d'aujourd'iiuy.
Bientost après la dissolution (hi mariage de Gabriellc d'Estrées, elle accoucha d'un fils qui fut légitimé six mois après, c'est-à-dire enjanvier 1595,et fait duc de Ycndosme en 1598 ; puis du chevalier de Ycndosme, grand-prieur de France, général des galères avec force bénéfices, et ambassadeur d'obédience à Kome. Elle eut aussi une fille qui espousa en 1619 le duc d'Elbœuf. grand-père de celuy d'aujourd'huy. Henry IV avoit eu la foiblesse de promettre à sa maistressedc l'espouser si elle lui donnoit un fils; il
G-J l'AKALLl-LE
(Mil apivs, celle (le la vouloir ox(3culer. l'oiir y parvenir, il lalloil estre libre et (|vie sou mariage avec la fille d'Henry II lust dissous: il ne pouvoit l'estre (jue parleconscnlemeut de Marguerite, et cette l'riiieesse s'estoit (!('!clur(3C (ju'elle ne le dunueroit jamais pour voir (labrielle en sa jdace. Rien n'estoit plus important ny plus pressé (|iie (le voir ce monarque en estât d'avoir des eulanls, il le sentoit, et il ignoroit aussy peu tout ce <|ui se publioit et tout ce qui se pourroit dire du mariage au({uel son amour rentraiuoit. Mil traits de sou histoire montrent là dessus sa voloidtî et son embarras, et la conversation qu'il eut avec M, de Sully dans un jardin à Rennes, en est une des plus siuguli('.'res et des ])lus curieuses anecdottes. Celle du baptesme du chevalier de Yendosme en fils de France, et de la scène qui arriva entre Henry IV, Gabrielle et M. de Sully, sur ce que ce surintendant raya aux hérauts d'armes à cette occasion, comme n'y ayant point de llls de France, n'est pas moins digne d'admiration de l'art de la maislresse, de la fermeté du ministre, du combat qui se passa dans h; Roy et dont il sorti! à la fin à son avantage. H ne fut pas si heureux à l'égard de Sancy. Gabrielle, qui n'oublioit rien pour espouser Henry IV, faire mettre sous le poisle les enfants qu'elle en avoil, faire l'aisné Dauphin, et qui s'en flattoif , avoit persuadé à Zamet d'en faire de même pour une maistresse qu'il avoit, et pour les enfants qui en estoient nés. Toulte joyeuse d'y avoir réussy, elle demanda deux jours après à Sancy ce qu'il en disoit. Personne n'ignore la généreuse réponse que l'intJignation de la parité, fil faire à ce vertueux ministre. De cet instant il fut perdu, les signalés services qu'il avoit rendus oubliés, et il est mort dans la disgrâce et dans la nécessité. Enfin jamais Henry IV ne seroit parvenu à la disscdution de son mariage
sans la catastrophe tleGabrielle. On voit dans les mémoires de Sully les douleurs de leur dernière séparation, quoyque si courte suivant touttc apparence, et dans quel estât le héros fut réduit à la mort de sa maislresse.
La l'oiblcsse de ce Prince pour la marquise de Verneuil La marquise de ne fut pas moins préjudiciable à sa gloire, et ne menaça pas moins dangereusement l'Estat. Marie Touchet, fille du lieutenant particulier au Présidial d'Orléans, avoit eu un lils de Charles IX, connu sous les noms successifs de grandprieur de France, de comte d'Auvergne, enfin de duc d'Angoulesmc, ({ui espousa une fille du dernier conestable de Montmorency. Cette créature espousa depuis Charles de Balsac, seigneur d'Entragues, chevalier du Saint-Esprit de la preniière promotion, gouverneur d'Orléans et d'Orléaiiois, veuf avec postérité d'une RohanGyé. De cette seconde fennne il eut un fils dont la postérité finit presqu'avec luy, et deux filles. L'aisnée, Henriette, fut niaistresse d'Henry IV, marquise de Verneuil et mère du duc de Verneuil; la cadette, Marie, fut maistresse du mareschal de Bassompicrre dont elle eut Louis, évesque de La Rochelle ; et touttes deux ne furent point mariées, et estoient sœurs de mère du duc d'Angoulesme , bastard d(; Charles IX, lequel se trouva })ar là oncle propre et maternel du duc de Vei'ueuil bastard d'Henry IV. H falloit expliquer cette généalogie, et il est nécessaire d'y ajouster que ce M. d'Entragues avoit deux frères aussy chevaliers du Saint-Esprit, que tous les trois firent beaucoup parler d'eux sous Henry HI, à qui ils plurent fort quoyque bien plus attachés à la Ligue qu'à luy, et après sa moi't encore. Ils estoient à la Cour des instruments des Guise. Leur père, mary d'une Humières, avoit esté lieutenant de la compagnie du duc
Oi l'ARALLKLE
Fraurois de Guise, a voit servi dans Melz sous lu y cl l'avoit suivi à la Bataille de Ueuli. Cette race dovoit estre d'autant plus suspecte ù Henry IV, que le même Eulragues, maii de la Toueliet, luy man([ua de parole, peu après la mort d'IIenrv III, poui' Orléans dont il estait gouverneur, d'une façon très périlleuse à ce Prince. I/amour, jilus fort que toutte considération, Tattaclia à Henriette, sa fille, si connue sous le nom de marquise de Verneuil, dont il luy donna la terre. Il ne trouva en elle qu'artifices et louUes sortes de sujets d'inquiettudes pour un Roy et de jalousies pour un amant. Les querelles et les racommodcments ne finissoient point, et chaque rapatriage estoit toujours payé de quelque profusion dont le père, la mère et la fille estoient également avides. On sçait la fameuse histoire de la promesse de mariage qu'Henry lY luy fit à Fontainebleau déchirée par M. de Sully dans cet avance sur le jardin de Diane de la gallerie des Réformés, et delà tranquilité avec laquelle ce Prince retourna sur le champ dans son cabinet en écrire inic iionvclle.
Cet estrange papier fut le fondement d'une entreprise qui pensa estre funeste au Roy et à l'Estat. Eutragues et sa femme, de concert avec leurs filles elle comte d'Auvergne, depuis duc d'Angoulesme, pratiquèrent avec les Espagnols. Henry le sceutet s'enfascha souvent, appaisé de mesrae par les charmes de sa maistresse. Ces pratiques le tourmentoient pendant ses plus difficiles expéditions, cl on voit que M. de Sully fut envoyé du siège d'Amiens pour tâcher d'y mettre ordre. L'amour cependant avoit toujours le dessus. A la fin, les choses allèrent si loin que le comte d'Auvergne fut arresté à Rion où il prali(juoit une révolte, et où on luy trouva un traitté fait avec lEsiJagne; et le prévost Defunctis trouva le plus singulier moyen du monde de se
couler avec main-forte dans le chasteau de Marcoussis, où d'Entragues le vit à son réveil dans sa chambre. Il fut arresté, et à la fin avoua tout. Le mesme prévost trouva dans une armoire prise dans le mur de cette mesme chambre, et muraillée par dessus, une cassette avec beaucoup d'or et le traitlé original d'Entragues et de sa fille avec l'Espagne, par lequel il promeltoit d'enlever le Dauphin, depuis Louis Xlll, et de le conduire aux Pays-Bas avec sa femme et ses filles, tandis que le comte d'Auvergne soulèveroit l'Auvergne et les provinces voisines; moyennant quoy l'Espagne reconnoistroit le petit Verneuil Dauphin, sa mère Reine de France, et traitteroit la Reine Marie de Médicis de concubine qui n'avoit pu estre espouse légitime au préjudice de la promesse de mariage que la marquise de Verneuil avoit d'Henry IV ; conséquemment que le Dauphin seroit traitté de bastard. Avec cette pièce, force lettres originales et Mémoires concernant cette affaire qui avoit esté traittée entre d'Entragues et l'ambassadeur d'Espagne, les promesses et les ratifications de Madrid, et la promesse de mariage de la main d'Henry IV à la marquise de Verneuil ; elle fut aussy arrestée. Le Parlement condamna d'Entragues et le comte d'Auvergne à perdre la tôte, et les sollicitations du Roy sauvèrent la mesme condamnation à la marquise de Verneuil, qui la fut à estre rasée et enfermée dans un couvent pour le reste de ses jours.
C'est icy où la foiblcsse d'Henry IV paroist jusqu'à l'incroyable, et d'une manière plus ou moins circonstanciée, mais uniforme pour le fond, par tous les Mémoires et les histoires de son temps. La marquise de Verneuil ne subit point sa peine, le Roy la revit quatre jours après sa condamnation. Il se crut heureux de luy faire accepter sa grâce ; il achepta cette faveur par la grâce qu'il accorda à
son père, et celle de l'entier pardon qu'il obtint d(3 sa maîtresse par faire revenir son père à la cour avec des dons, des faveurs et des distinctions les plus scandaleuses, que la iîllc et le père receurent avec dédain. Ils eurent plus de crédit que jamais, ils demeurèrent secrettement dans les mêmes liaisons espagnoles. Le Roy en fut souvent certain. Brouilleries nouvelles, insolences du père, emportements de la fille, dons du Roy à pleines mains pour les appaiser. Combats de l'amour, de la jalousie, de la crainte des effets d'une trahison continuelle qui décliiroient Henry IV jusques à s'en plaindre souvent à Sully et à d'autres familliers, et les employer à ramener ces perfides à qui l'amour l'enchaisnoit malgré leur crimes sans cesse renouvelles et prouvés. On a prétendu que Marie deMédicis, furieusement jalouse et poussée estrangcment par cette lie domestique qui soupiroit après la régence, se laissa aller à une union avec cette cruelle maistresse, l'une et l'autre toultes espagnoles et gouvernées par ce qui estoit attaché à r£sj)agne, et que Henry IV en fut enfin la victime; voilà jusqu'où l'amour l'a conduit. Pour le comte d'Auvergne, sa peine de mort fut commuée en prison perpétuelle dans la Bastille. Leur arrest à tous est du premier février 1GU5. Marie de Médicis l'en tira en juin 1616 pour le mettre à la teste de son armée contre les mécontents du mareschal d'Ancre et de son gouvernement. Bien du temps après cette conspiration, on voit par les lettres du cardinal d'Ossat le bruit que fit à Rome un double de cette promesse de mariage qu'un capucin y porta, et le désordre qui en pensa arriver. jacquciinede Ilcury IV cut cncorc unc autrc maistresse publique : ce ^"leMo^r'' fut Jacqueline de Bueil, dont le père l'avoit très bien servi contre la Ligue, et dont la branche puisnée finit en son frère. Elle eut du Roy la terre et le nom de comtesse de
Moret, et un fils qui porla le nom de comte de Moret, qui fut tué dans les trouppes de Monsieur à la bataille de Castclnaudari, chargé d'abbayes. Sa mère espousa depuis sa naissance René du Bec, et fut mère du marquis de Vardes, capilaine des Cent-Suisses, et chevalier du Saint-Esprit en 1661, dont les galanteries, la faveur auprès de Louis XIV et la profonde disgrâce ensuilte, ont fait tant de bruit, et qui est mort en 1C88, le dernier de son nom, père de la duchesse de Rohan-Chabot. L'abbesse de Fontevrauld, morte en 1670, et sa sœur, abbcssede Chelles, morte en 1629, es- Charlotte des toicnt baslardes de Henry IV et de Charlotte desEssarts. Elle eutensuitte plusieurs enfants du dernier cardinal de Guise, après quoy elle espousa François marcschal de l'Hospital, puis secreltement Cazimir, roy de Pologne abdiqué et abbé de Saint-Germain des Prés, etc., retiré et mort en France. Voilà sans doutte bien des amours en mesmc temps, qui ont occupé tous ceux' de la vie d'Henry IV jusqu'à sa mort, et qui ont surnagé à louttes les grandes affaires de guerre et de paix de toulte sa vie. L'indécence, l'occupation, la dissipation de temps et d'argent, les plus grands dangers de son royaume, de sa famille, de sa personne, n'ont pu l'en déprendre. Sa facilité de jeune particulier à faire des promesses de mariage l'a jette dans les plus grands périls, auxquels sa vie apeut-estre succombé. La mesme foiblesse et qui a le plus concouru au mesme malheur, s'est monstréc jusqu'au prodige pour une espouse infime, altière, fougueuse, qui ne l'aimoit point, qu'il n'aimoit pas davantage, qui faisoit son malheur domestique, cl qui l'abatit au point de connoistre tout le péril où le mettoit cette lie italienne qu'elle avoit amenée, qui la dominoit, amalgamée à une autre lie françoise, dont il sentoit les menaces, l'avidité,