DE PRENDRE VOTRE AME POUR ÉPOUSE
Omnia mea tua sunt, et tua mea sunt, et glorificabor in eis.
Tout ce qui est à moi est à vous, et ce qui est à vous est à moi, et je serai glorifié en eux. (Jo., 17, 10.)
Vie, p. 120.]
J'ai vu dans ce passage le suprême degré d’unité 1 entre les Personnes divines, et le parfait degré d’union de cette souveraine Majesté dans les âmes2* par l’acquiescement 3 et l’abandonnement d’elles-mêmes 4 aux desseins qu’elle 5 a eus éternellement sur elles 6, et 7 je disais 8 avec le prophète : Oh! quil est bon de s’attacher 9 à Dieu (Ps. 72, 28) /
Après ce premier regard, tout s’est passé dans la volonté 10, laquelle 11 , par la vue 12 de la conduite amoureuse de la divine Bonté 13 sur elle, reconnue 14 par l’accomplissement 15 de ses desseins 16 déjà avenus et 17 si avantageux à sa sanctification 18, savoir 19, de
1. R ajoutent : qui est. 2. R : qui est entre Dieu et l’âme. 3. R : lorsque
par acquiescement. 4. R : et abandon d’elle-même. 5. R : qu’il. 6. R :
elle. 7. R omettent : et. 8. R : elle dit. 9. R : d’adhérer. 10. R : la
volonté a eu plus de part que l’entendement au reste de l’oraison. 11. R : Mon
âme. 12. R : reconnaissant la 13. R : Majesté. 14. R omettent ce mot.
15. R : comme un accomplissement. 16. R ajoutent : éternels. 17. R sup¬
priment : déjà avenus et. 18. R : à son salut et à sa perfection. ig. R :
reconnaissant, dis-je.
* Expression trop concise ici. Le sens en est donné par la variante des Re¬
traites.
LES RELATIONS ü’ ORAISON
l’avoir 1 placée si avant 2 dans son amour 3, et d’avoir 4 pensé 5 tout cela sur elle 6, lorsqu’elle était encore dans le néant, où n’étant rien 7, elle ne pouvait 8 rien faire ni demander ni désirer 9 ; dans ces vues, dis- je 10, elle était 11 dans une douce union, disant et redisant à l’Amour 12 : « Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi. Glorifiez-vous en moi 13 et 14 triomphez de celle qui est à vous, car c’est ma gloire que je sois à vous et que vous soyez à moi. »
j Retraites.]
« Tout ce qui est à vous est à moi. Vous m’en avez donné une partie et vous me faites espérer le reste. Et tout ce que j’ai est à vous; car je n’ai rien que je ne l’aie reçu de vous, et je ne le veux avoir que pour vous.
« Comment se peut-il faire que ce que vous avez ne soit pas à moi, puisque vous êtes vous-même à moi ? Et votre Père vous ayant donné à moi, ne m’a-t-il pas donné en vous tout le reste (Rom., 8, 32) ? Et comment tout ce que j’ai ne serait-il pas à vous, puisque je suis à vous-même et que je me suis donnée à vous, comme un holocauste perpétuel et irrévocable 15 ? »
Presque toute l’oraison s’est passée en de semblables entretiens. J’ai fait un désaveu des opérations de la nature corrompue, qui a quelquefois de la peine à s’abandonner au point des desseins de Dieu ; et je lui ai demandé la grâce de la dominer en tout pour son amour.
1. R : qu’il l’a. 2. R ajoutent : dans sa grâce et. 3. R ajoutent : qu’i
l'a privilégiée de tant de faveurs insignes, qu’il lui a donné la qualité et la dignité
d’épouse d’une manière extraordinaire. 4. R : et qu’il a. 5. R ajoutent : à.
6. R suppriment : sur elle. 7. R : elle n’ était. 8. R : et où par conséquent elle
ne pouvait. 9. R : rien demander ni désirer ni mériter. 10. R suppriment
ces mots. 11. R : elle est entrée. 12. R : où elle lui disait avec une amou¬
reuse confiance. 13. R : soyez glorifié en moi. 14. R omettent : et.
15. Sur la communauté de biens entrel'âme etDieu ensuite du mariage spirituel,
voir le Vol. I, pp. 214, 218 et 356.
ne méditation (23)
Que la qualité d’épouse vous oblige d’être toute a votre Époux par un abandon amoureux de vous-même
Memor fui operum Domini, quia memor ero ab initio mirabilium tuorum.
Je me suis ressouvenu des oeuvres du Seigneur, parce que je conserverai la mémoire des merveilles que vous avez faites dès le commencement.
(Ps. 76, 12.)
Cette sentence jointe à l’argument m’a fait ressouvenir des grandes grâces et des faveurs singulières que j’ai reçues de la très sainte et très adorable Trinité : de m’avoir douée d’une âme raisonnable, anoblie par la grâce du baptême du titre et de la dignité d’enfant de Dieu, honorée de la qualité d’épouse par la grâce d’une union extraordinaire 1, avantagée de sa présence continuelle 2, favorisée de ses privautés et familiarités intimes ; et de me faire continuellement des grâces si sublimes que je ne les pourrai jamais oublier : et je conserverai toujours la mémoire des merveilles qu'il a faites à mon égard dès le commencement.
Toutes ces faveurs, et particulièrement celle d’épouse, étaient si vivement représentées à mon esprit, que je
1. Allusion à la grâce du mariage spirituel (Voir la Relation de 1633 fragments 34 et 35. — Vol. I, pp. 204-211).
2. Marie jouissait de cette faveur depuis le ravissement de 1620 qui l’avait fait entrer dans la vie mystique, et le don d’oraison qui lui avait fait suite. Voici ce quelle en écrit dans sa Relation de 1654: «Sitôt que la divine Majesté m’eut communiqué le don d'oraison, il me donna aussi la grâce de sa sainte présence..., ce qui m établissait dans un entretien continuel avec Notre-Seigneur. » Cette présence, explique-t-elle ensuite, n’était pas une vision imaginaire, mais une impression dans l’entendement et la volonté, tout se passant d’une manière fort spirituelle et avec une très grande pureté. Nous voyons par ses notes d’oraison que la grâce de la présence de Dieu ne fut pas transitoire chez Marie. Elle durait encore au moment où elle écrivait. Nous verrons plus loin qu’elle se prolongea toute sa vie.
LES RELATIONS D’ORAISON
n’ai pu faire autre chose que de m’abandonner entre les bras de celui que je connaissais être mon Dieu, mon Père, mon Époux.
Ce qui me comblait était la réflexion que je faisais que c’était lui qui me donnait les sentiments de reconnaissance que j’avais actuellement des bienfaits que je viens de dire, et de me voir si hautement élevée dans ses bonnes grâces. Et cette réflexion redoublait tellement l’effort de mon abandonnement que j’eusse voulu me perdre entièrement dans son cœur.
Je faisais parfois à chacune des Personnes divines un sacrifice de chacune de mes puissances. J’immolais ma mémoire au Père Éternel afin d’oublier toutes les créatures et de ne plus penser qu’à lui seul. Je sacrifiais mon entendement à la Personne du Fils afin qu’il en fût lui-même le verbe et le terme de toutes mes conceptions. J'offrais ma volonté au Saint-Esprit afin qu’elle ne fût jamais prévenue d’un autre amour ni embrasée d’un autre feu que de lui-même, qui est le feu et l’amour personnel du Père et du Fils 1.
Puis considérant que mon âme ayant été créée à l’image de Dieu, elle est une en elle-même, comme Dieu est un en sa nature, je recommençais un nouveau sacrifice de mon âme à la Divinité afin de la perdre dans son unité 2.
1. Saint François de Sales établit, lui aussi, une relation entre les facultés de l’âme et la Trinité, mais les termes de cette relation sont différents (Cf. Traité de l’Amour de Dieu, L. I, c. xv. — Édition d’Annecy, tome IV, pp. 74-75). Dans sa Relation de 1654, faisant le récit de sa première vision de la sainte Trinité (1625 ou 1626), Marie note seulement : « Lorsqu’elle recevait cette lumière, (mon âme) comprenait parfaitement comme elle était créée à l’image de Dieu : que la mémoire avait rapport au Père Éternel, l’entendèment au Fils et la volonté au Saint-Esprit... » Cette idée lui était donc familière. Elle l’avait puisée dans ses lectures, car elle était courante depuis le haut moyen âge. De saint Augustin qui l’avait, sinon découverte, du moins développée et vulgarisée (De Trinitate, lib. x, cap. xi, n. 17), par les Docteurs de l’Abbaye de Saint-Victor au xiie siècle et les auteurs de grands et de petits traités des siècles suivants, nous la voyons enfin aboutir chez Bossuet (Élévations sur les Mystères, et Sermons ) .
2. Voir dans les Lettres de conscience la lettre X relative à l’oraison sur les Hiérarchies angéliques et son admirable conclusion dans la contemplation du mystère de la sainte Trinité. Même idée de part et d’autre. Ce fragment et
Je voulais me perdre de la sorte, pour n’avoir plus de vie ni de mouvement que par sa vie et par ses divines motions, de crainte que vivant et agissant de moi-même, je ne vinsse à dégénérer des hautes pensées des enfants de Dieu et de la fidélité inviolable que lui doivent ses épouses. En un mot, je n’avais point d’autre désir que d’être entièrement anéantie en lui, et de devenir lui-même, s’il m’eût été possible, dans le temps et dans l’éternité.
Ille MÉDITATION (24)
Comme le Verbe divin s’est fait votre Époux en s'offrant
EN SACRIFICE, AINSI VOUS DEVEZ ÊTRE SON ÉPOUSE EN VOUS SACRIFIANT VOUS-MÊME ET TOUT CE QUI EST DE VOUS
A bel obtulit de primo genitis gregis sui et de adipibus eorum.
Et respexit Dominus ad Abel et ad munera eius.
Abel offrait des premiersnés de sa bergerie, et de la graisse de ses victimes. Et le Seigneur regarda à Abel et à son oblation. (Gen., 4, 4.)
Dès le moment que j’ai voulu faire oraison, je me suis trouvée dans un colloque amoureux avec Dieu, le caressant comme l’Époux de mon âme.
Peu de temps après, j’ai dit à sa divine Majesté qu’elle savait que je lui avais donné dans l’oraison précédente tout ce que j avais, qu il n’y avait rien en moi ni de moi dont je ne lui eusse fait un entier sacrifice, et que durant
la méditation présente sont presque de la même époque (Vol. I, pp. 368-375) .
Pour reprendre les expressions de Dom Claude Martin dans sa Préface citée plus haut, Marie renouvelle ici, dans une phase active de son oraison, ce qu’elle a pâti en d autres temps dans ses oraisons passives.
LES RELATIONS D’ORAISON
cette heure-là, je le suppliais de me laisser aimer, ne pouvant faire autre chose que de me tenir dans sa divine union.
Ce passage néanmoins de l’Apocalypse m’est venu dans l’esprit : Il nous a faits rois et sacrificateurs à Dieu et à son Père (Apoc., 5, 10). Alors, j’ai recommencé à lui faire l’oblation de tout moi-même, voyant que l’état d’épouse est un état de victime, parce qu’une épouse n’est point à elle-même, mais à son époux, comme l’état d’époux est aussi un état de victime, parce qu’un époux n’est point à lui, mais à son épouse.
Je lui disais donc qu’il savait que je l’aimais sans feintise, et que, pour marque de mon amour, je réitérais le sacrifice des victimes que je lui avais immolées dans la dernière oraison ; que les victimes que je voulais ajouter à celles-là étaient les premiers-nés des affections de mon cœur ; que je ne voulais pas même distinguer les premiers des autres, mais que je désirais que tous eussent le droit d’aînesse, afin que tous lui pussent appartenir.
Je voyais que mon âme était dans une chair fragile, ce qui m’a donné une extrême défiance de moi-même. Je lui ai demandé la grâce et la continuation de ses divines miséricordes, ne m’estimant pas meilleure que plusieurs grandes âmes qui sont tombées de fort haut.
Et enfin, j’ai achevé l’oraison comme je l’avais commencée, par un entretien amoureux avec le céleste Époux.
POUR LE IXe JOUR. DIEU CONSOLATEUR le MÉDITATION (25)
Que Dieu est la source des véritables consolations de cette
vie
Immolaverunt in die ilia victimas magnas, et laetati sunt.
Ils immolèrent ce jour-là un grand nombre de victimes, et ils se réjouirent. (II Esdr., 12, 42.)
JE n’ai presque pu regarder mon sujet, d’autant que mon esprit s’est trouvé occupé de Dieu dans une grande simplicité, dans laquelle je ne pouvais prendre d’autres impressions que celles de Dieu même.
La volonté a suivi l’inclination de l’esprit et s’y est trouvée uniquement occupée. Mais enfin, elle fut pressée de dire des paroles d’amour capables de faire liquéfier un cœur dans les douceurs d’une sainte dilection.
Mais pour liquéfiée qu’elle fût en elle-même, elle tenait toutes les autres puissances dans l’insensibilité : je veux dire qu’elle ne communiquait à aucune autre puissance la grâce dont elle jouissait, ni les sentiments d’amour dont elle était pénétrée.
Elle renouvelait parfois le sacrifice d’elle-même, voulant adhérer à Dieu en tous les états où il la veut dans sa très aimable union. Et elle se contentait de ce que, dans ce temps-là auquel elle était avec lui, il n’y avait que la partie purement spirituelle qui ressentît les plaisirs de son amour.
Ce goût de Dieu, quoique insensible, lui donnait une expérience certaine que tout ce qui est au-dessous du soleil n’est que peine, vanité et affliction d'esprit (Eccles., 1, 14). Cela lui faisait faire de nouvelles résolutions de mépriser toutes les créatures et de bannir même tous
LES RELATIONS ü’ORAISON
les petits amusements qui la pourraient tant soit peu divertir de ce souverain bien, dans lequel elle voyait que consistent les vrais et solides plaisirs. Je voyais encore, et j’en avais l’expérience, que ces délectations saintes ne sont données qu’aux âmes qui font un entier sacrifice des plaisirs des créatures. Et la sentence de mon sujet me paraissait véritable : que celles qui immolent un grand nombre de ces victimes sont à la veille d’une grande consolation.
Ile MÉDITATION (26)
Que Dieu est la source des plaisirs de la vie future
Memor fui Dei et delectatus sum,et exercitatus sum et defecit spiritus meus.
Je me suis ressouvenu de Dieu et j’ai eu du plaisir. Je me suis exercé et mon esprit est tombé en défaillance. (Ps.
Mon esprit n’a pas plus tôt regardé son sujet que mon âme a été saisie d’une joie extraordinaire de ce que Dieu est la source inépuisable des plaisirs de la félicité éternelle, et que rien au-dessous de lui n’est capable de la contenter.
Ma volonté en même temps a été remplie de chaleur et d’un désir ardent de jouir de Dieu, étant persuadée que tout autre objet ne lui pouvait donner qu’une joie fausse et vaine.
Dans l’ardeur de son désir, elle disait avec le prophète . Mon âme est altérée du Dieu vivant; quand est-ce que j’irai et que je paraîtrai devant la face du Seigneur (Ps.
^ La! fontaine de la vie est en vous, Seigneur, et c’est en votre lumière que nous 'jouirons de la lumière de la gloire (Ps. 35, 10).
Quand serai-je enivrée des délices de votre maison? Quand hoir ai- je de ce fleuve qui réjouit votre sainte cité (Ps. 45, 5), de ce torrent de volupté que vous faites boire à vos Bienheureux (Ps. 35, 9) ?
Dans la vue des délices de l’éternité, l’entendement et la volonté sont tombés en défaillance et dans l’impuissance de rien faire et de rien désirer : l’un étant au terme de sa connaissance, et l’autre à la fin de ses désirs.
Dans cette impuissance, néanmoins, je voulais parler et je le faisais ; mais ce n’était qu’à demi-mots et d’une voix entrecoupée. Et ce que je voulais dire était pour témoigner à Notre-Seigneur que je ne voulais ni joie ni consolation ni contentement qu’en lui, comme il est en lui-même et en sa gloire. Je lui disais : « Vous le savez, ô Amour, vous le savez ! » Puis la parole me manquait, et je demeurais dans ce resserrement.
Toute l’oraison s’est passée ainsi, sinon que vers la fin j’ai eu la liberté de dire quelques paroles amoureuses et embrasées, conformes à ce que je ressentais au-dedans.
IIIe MÉDITATION (27)
Des effets des consolations célestes
Secundum multitudinem dolorum meorum in corde meo, consolationes tuae laetificaverunt animam meam.
Selon la multitude des douleurs que j’ai eues dans le cœur, vos consolations, Seigneur, ont récréé mon âme.
(Ps. 93, 19.)
Dès le commencement de l’oraison, plusieurs matières se sont présentées à mon esprit touchant les effets que les divines consolations opèrent dans les âmes.
Je voyais que Dieu les donne comme un attrait qui
LES RELATIONS D’ORAISON
nous détache des créatures, comme une amorce pour nous gagner à son amour, comme une récompense de la fidélité que nous apportons à son service, comme une onction céleste qui nous rend facile la pratique de la vertu, comme une expérience qui nous fait voir la différence qu'il y a entre les consolations de Dieu et celles des créatures, comme un remède qui nous donne du goût des biens du ciel et du dégoût de ceux de la terre.
Je voyais tout cela quasi en un moment, et comme d’un coup d’œil. D’où vient que l’entendement se trouva aussitôt dans la suspension.
La volonté était vivement touchée de ce que le cœur humain, méprisant les consolations du ciel, se porte avec tant d’empressement et d’impétuosité aux plaisirs de la terre.
Elle suivit néanmoins la suspension de l’esprit et se trouva comme lui dans l’impuissance d’agir, sinon que parfois et par de nouveaux mouvements d’ardeur qui provenaient de l’union qu’elle avait avec Dieu, elle faisait sortir du cœur certains élancements qui la soulageaient et qui lui donnaient air.
Dans cette union, je priais Notre-Seigneur de me faire digne de le servir avec fidélité et de me faire produire les effets des grâces célestes qu'il m’a départies avec tant de libéralité, que je les crois aussi grandes que celles qu’il a faites aux saints qui ont répandu leur sang pour son amour, et que celles qu’il donne à ceux qui exposent leur vie à la conversion des infidèles 1.
Je me suis abandonnée sans aucun choix de moi-même à la disposition de sa grâce et de son amour : ce que j’ai fait avec une entière soumission d’esprit.
1. Il convient de noter ce jugement de Marie de l’Incarnation sur ses grâces. Son humilité, son bon sens, sont déjà si connus qu’on ne la taxera pas d’illusion ni de témérité. Plus tard, sans doute, elle aurait pu se justifier davantage encore, et justifier aux autres, cette conviction intime. Mais il est encore trop tôt. Sa vocation à la vie apostolique ne se déclarera que sur la fin de 1634, lors d’un songe mystérieux où Dieu lui découvrit la Nouvelle-France. Or, nous ne sommes encore qu’en 1633, ou au début de 1634. Toutes les grâces qui lui avaient été accordées n’avaient pour dessein que de la préparer à sa vocation de missionnaire au Canada, suivant l’explication que Dieu lui-même lui en donnera.
POUR LE Xe JOUR. DIEU GLORIFICATEUR
le MÉDITATION (28)
Que rien ne peut contenter l'esprit humain que la claire
CONNAISSANCE DE DlEU
Videmus nunc per spéculum in aenigmate, tune autem facic ad faciem; nunc cognosco ex parte, tune cognoscam sicut et cognitus sum.
Nous voyons Dieu maintenant comme dans un miroir et obscurément, mais alors nous le verrons face à face ; je ne le connais maintenant qu’en partie, mais alors je le connaîtrai de la même manière qu’il méconnaît. (I Cor., 13, 12.)
A pensée de ce que c’est que la vision claire et
JL-/ bienheureuse de l’essence divine m’a fait dire à ce même Dieu ces paroles du prophète : Je serai rassasiée lorsque votre gloire me sera manifestée (Ps. 16, 15).
Je ne voyais pas qu’il y eût rien au-dessous de Dieu qui fût capable de rassasier le cœur humain, car, comme dit le Disciple bien-aimé, tout ce qui est dans le monde se rapporte aux plaisirs ou aux richesses ou aux honneurs (I Joan., 2, 16).
Les plaisirs ne sont pas les richesses, les richesses ne sont pas les honneurs et les honneurs ne sont pas les plaisirs. Le cœur peut donc posséder les unes sans les autres, et être affligé dans la privation de celles qu’il n’a pas.
Quand même il aurait tout ensemble les plaisirs, les richesses et les honneurs, il ne pourrait être rassasié,
LES RELATIONS D’ORAISON
parce qu’il n’aurait pas tous les plaisirs, toutes les richesses, tous les honneurs ; les plaisirs, les richesses, les honneurs des uns n’étant pas les plaisirs, les richesses et les honneurs des autres.
Quand il se pourrait faire qu’il eût avec tous ces plaisirs, avec toutes ces richesses, avec tous ces honneurs, les plaisirs, les richesses et les honneurs de tous les autres, il ne serait pas parfaitement content, parce que tout cela étant borné, il pourrait encore en désirer davantage1.
Ce qui m’a encore le plus détachée de cette vie est que Dieu même, qui est l’unique objet de mon amour et de mes désirs et la seule portion de mon héritage, ne me rassasie pas en la manière que je le possède en ce monde ; parce que je ne le vois que comme dans un miroir et obscurément, et je désire de le voir face à face et à découvert: je ne le connais qu’imparfaitement et en partie, et je désire de le connaître parfaitement et de la manière qu’il me connaît, c’est-à-dire dans une parfaite évidence. Ainsi je disais et redisais sans cesse : Je serai rassasiée, ô mon grand Dieu, quand votre gloire me sera manifestée (Ps. 16, 15).
Ne pouvant rien dire après ces paroles, je suis demeurée attachée à ce souverain Bien, souffrant dans l’obscurité de la foi son impression amoureuse, et me contentant de le posséder en la manière qu’il le veut être en cette vie, puisque c’est sa volonté.
Parfois néanmoins, je me ressouvenais qu’avec la miséricorde de Dieu, je serais éternellement perdue dans cet abîme de félicité avec tous les Saints, et qu’alors je serais délivrée non seulement de mon obscurité, mais encore de la corruption de la nature qui empêche que mon cœur ne soit pur et parfait, qui est la peine du monde qui me fatigue le plus le cœur.
Cette pensée m’excitait le désir, et je le retenais en attendant le moment de l’ordonnance de Dieu.
1. Ce paragraphe et les deux précédents doivent être de l’éditeur.
Marie de l’Incarnation
ne méditation (29)
La fureté et la beauté de la Cité de Dieu
Singulae portae erant ex singulis margaritis, et plateae civitatis aurum mundum tamquam vitrum perlucidum.
Chaque porte était d’une perle et les rues de la cité étaient d’or pur transparent comme le verre. (Apoc., 21, 21.)
Je n’ai pas plus tôt jeté la vue sur ces paroles, qu’il m’est venu dans l’esprit que cette porte de perle est la pureté, parce que rien de souillé ne peut entrer dans le royaume des deux (Apoc., 21, 27), et que ces chemins d’or luisant et ardent sont les lumières et les ardeurs de l’état béatifique, dans lesquelles on ne peut avoir entrée que par la porte et par la perle de la pureté.
Il m’a semblé que l’âme qui est destinée pour habiter en cette sainte cité, doit être semblable et avoir quelque rapport à la cité même. Car elle est le royaume de Dieu par les belles qualités dont l’Époux de la Jérusalem céleste, qui est aussi le sien, a bien voulu l’orner.
Ses voies intérieures sont toutes d’or, à cause de l’éclat de sa sainteté, mais d’un or lumineux et ardent : lumineux par les lumières de sa sagesse, et ardent par les ardeurs du saint amour.
Mais l’âme ne peut entrer en elle-même, pour marcher dans les voies de la grâce et de la sainteté que par la perle, c’est-à-dire par la porte de la pureté, et si elle ne s’ouvre ces chemins d’or par une solide mortification qui la nettoie de l’impureté des péchés, des vices et des imperfections volontaires.
L’âme doit donc être une Jérusalem sainte sur la terre, avant que d’entrer dans la Jérusalem céleste.
Mais comme il n’y a que le souverain architecte qui ait pu faire la cité sainte qui est le séjour des Bienheureux, il n’y a aussi que lui qui puisse faire cette cité mystique
LES RELATIONS D’ORAISON
et spirituelle, car il est écrit que, si le Seigneur ne bâtit la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la veulent bâtir ; et s’il ne garde lui-même la cité, inutilement veille celui qui entreprend de la garder (Ps. 126, 1).
A mesure que toutes ces vérités se présentaient à mon esprit, ma volonté s’embrasait d’une ardeur extraordinaire. Et enfin, elle s’est trouvée dans l’impuissance de ses propres actes, et l’entendement étant arrêté l’a laissée en son repos, où elle jouissait de Dieu, et recevait les impressions qu’il plaisait à sa bonté de lui donner.
Ille MÉDITATION (30)
Que Dieu est la gloire essentielle et consommée de l’homme
Non egebunt lumine lucernae neque lumine solis, quoniam Dominus Deus illuminabit illos et regnabunt in saecula saeculorum.
Ses serviteurs n’auront pas besoin de la lumière d’une lampe ni de celle du soleil, parce que le Seigneur Dieu les éclairera lui-même ; et ils régneront par tous les siècles des siècles. (Apoc., 22, 5.)
L'entendement, par une simple vue que c’est la Divinité qui est la lumière éternelle, qui éclairera les esprits bienheureux dans le séjour de leur félicité, qui éclairera même leurs corps par Jésus-Christ, dans lequel elle est comme une lumière dans sa lampe, car il est écrit que la cité n’aura que faire de soleil ni de lune pour l’éclairer, parce que la clarté de Dieu l’ éclairera, et que l’Agneau en est la lampe (Apoc., 21, 23) ; l’entendement, dis-je, dans cette simple vue s’est trouvé impuissant, et demeurant dans son silence, il a laissé la volonté dans un amour mêlé de respect.
Mon âme unie à cette lumière incompréhensible, qui ne lui paraissait pourtant que comme ténèbres, quoiqu’elle vît bien qu’elle était lumière, et lumière incompréhensible, immense, infinie i. * * * * * * * * x, elle lui disait : « O mon grand Dieu, ce sera éternellement que je vous verrai dans les splendeurs de votre majesté ; ce sera pour toujours et sans retour que je serai perdue dans l’abîme de vos lumières ; ce sera pour toujours que je vous trouverai dans vous-même, que je jouirai des grandeurs de votre gloire et que je régnerai avec vos serviteurs par tous les siècles des siècles. »
Toute l’oraison s’est passée de la sorte, sinon que vers la fin, mon cœur a ressenti que son ardeur était extrêmement accrue ; et il s’est élevé dans mon entendement une lumière qui lui a fait voir avec une évidence extraordinaire l’amour excessif que Dieu porte à ses enfants : ce qui m’a donné ensuite une si forte espérance que je serais éternellement avec lui, que je ne puis trouver de termes pour l’expliquer.
Cette espérance m’a fait faire un nouvel abandon de tout moi-même entre ses mains, lui demandant la grâce de faire un bon usage des grandes faveurs que sa divine Majesté m’a faites et qu’elle a la bonté de me continuer.
Au même temps que je parlais ainsi à Notre-Seigneur, je sentais en mon âme une forte résolution de lui être fidèle. Et demeurant dans le silence, je lui déclarais cette résolution par un regard simple et amoureux.
i. Voir dans la Relation de 1633 le fragment 6 et la note sur la Théologie mystique de Denys l’Aréopagite (Vol. I, p. 156). C’est la même idée qui est exprimée
ici : Voir Dieu en de très claires ténèbres. L’intelligence n’est pas organisée pour
concevoir en cette vie la claire notion de Dieu. Si Dieu se manifeste à elle, sa fai¬
blesse fait que cette lumière resplendissante l’éblouit : c’est pour elle comme un
rayon de ténèbres, ainsi que Denys l’Aréopagite définissait la Théologie mystique.
Aristote avait déjà remarque que plus les choses de Dieu sont hautes et claires en
elles-mêmes, plus elles deviennent pour notre intelligence infirme et limitée,
impénétrables et obscures. C’est pourquoi la lumière incompréhensible de Dieu ne
paraissait à Marie que comme ténèbres (Voir saint Jean de la Croix. La Montée du
Carmel, Liv. II, c. vu).