R : lui-même
LES RELATIONS D’ORAISON
tomba dans l'erreur, n’ayant, comme je crois, fait qu'une bonne action, qui fut de reconnaître, au moment de sa création, celui qui lui donnait l’être.
Dans ce regard de soi-même 1 et de sa noblesse, il ne jugea pas se devoir abaisser au-dessous de qui que ce fût, mais 2 aller de pair avec la Divinité, ce qui fit 3 qu’il refusa d’adorer 4 le mystère de l’Incarnation, lorsqu’il lui fut commandé 5. Puis, par un retour d'orgueil 6, au mépris de i’Homme-Dieu, il protesta de s’élever 7 plus haut 8 * et de 9 s’ asseoir sur les hautes nuées, comme dit le même prophète, d’où 10 il est tombé dans la fosse et 11 a commencé de blesser la nature humaine, pour tâcher d’anéantir les desseins que Dieu avait sur elle par l’élévation que sa Majesté voulait lui communiquer 12 au mystère de l’Incarnation.
Cette épouvantable chute me tenait toujours dans le saisissement, me voyant moins assurée sur la terre et dans une nature corrompue 13, que n’était ce grand Ange dans le ciel, hors 14 de la corruption.
Il est tombé néanmoins, et moi, terre et fange, je n’aurais pas de peur de tomber et d’abuser des grandes grâces que sa divine Majesté 15 a daigné me communiquer ?
Ma volonté toute résolue de ne s’attribuer aucun bien, mais 16 de vivre dans un continuel dépouillement d’ellemême, référait à Dieu 17 tous les biens et toutes les faveurs qu’elle possédait, les lui renvoyant par amour 18, de crainte qu’elle ne vînt à les corrompre. Je le suppliais de les garder en lui-même, comme dans un lieu de pureté et d’amour, et que donnant 19 place à mon âme dans son cœur, il la tînt 20 en assurance 21.
1. R : lui-même. 2. R ajoutent : il voulut. 3. R remanient : et enflé de cet
esprit d' ambition il. 4. Rajoutent : Jésus-Christ dans. 5. R ajoutent : de
le faire. 6. R ajoutent : sur lui-même. 7. R : se vouloir élever. 8. R
ajoutent: que lui. 9. R omettent: de. 10. R: mais. 11. R: d’où il.
12. R: donner. 13. R ajoutent: et fragile. 14. R: et hors. 15. R : la divine
Bonté. 16. R : et. 17. R ajoutent : avec un humble amour. 18. R sup¬
priment cette proposition dont elles ont écrit l’équivalent un peu auparavant.
19. R : et de donner. 20. R : afin de la tenir. 21. R ajoutent : et de ne la
laisser manquer de rien.
Je me sentais poussée 1 d’avoir recours au Père Éternel, et du profond 2 de mon cœur, je lui disais ces paroles, répétées 3 * plus de cent fois, sans m’en pouvoir empêcher : « O mon grand Dieu 4 !» y ajoutant parfois : « Père des petits, Père des humbles ! Donnez-moi l’humilité et faites que je vous serve, ainsi que vous me l’enseignez, avec crainte et tremblement. »
Ile MÉDITATION (41)
Ulula, abies, quia cecidit cedrus, quoniam magnifici vastati sunt. Ululate, quercus Basan, quoniam succisus est saltus munitus.
Sapins, hurlez, parce que le cèdre est tombé et que ceux qui étaient dans la magnificence sont détruits. Criez, chênes de Basan, parce que la forêt épaisse est coupée. (Zach.,
Vie, p. 511.]
Je demeurai plus saisie que la première fois, et m’étant toute donnée au Saint-Esprit 5, je lui disais : « O grand Saint-Esprit 6, faites impression en moi, remplissez-moi de vos lumières pour connaître le sens des paroles que vous avez inspirées à votre prophète ! »
Au même temps, toutes mes appréhensions cessèrent 7, et 8 je me sentis remplie d’une puissance qui me portait
1. R : portée. 2. R : plus profond. 3. R : que j’ai répétées. 4. R répè¬
tent cette invocation.
5. R : Je me suis toute donnée au Saint-Esprit parce que ces paroles m’ont saisie
plus fortement que les précédentes. — De cette méditation et de la précédente la Vie
n’en a fait qu’une. Elle fait écrire sans transition à Marie : « Ce passage du prophète Zacharie s’étant présenté à mon esprit : Ulula abies..., je demeurai plus saisie que la première fois. » Cet arrangement est naturellement de l’éditeur. Le texte
original n’est sans doute reproduit fidèlement ni par la Vie, ni par les Retraites. On pourrait le rétablir ainsi : Ces paroles m’ont saisie plus fortement que les précédentes et m'étant toute donnée au Saint-Esprit... etc. 6. R : 6 grand Esprit, 6 Saint-Esprit. 7. R : ont cessé. 8. R : Je.
LES RELATIONS ü’ORAISON
par-dessus 1 toutes mes forces, et de laquelle 2 je fus 3 tellement affaiblie que je fus obligée 4 de m’asseoir et de m’appuyer, ne perdant pas pourtant 5 la connaissance de la posture extérieure où j’étais.
J’eusse bien voulu crier selon la parole du passage, et pour 6 donner de l’air à mon cœur, mais je ne pus 7. Ces paroles : Sapins, hurlez, parce que le cèdre est tombé, parce que les magnifiques 8 sont détruits, étaient attachées à mon esprit avec cette vue 9 que les sapins, qui sont des plus grands arbres et approchant des cèdres, sont néanmoins 10 d’une nature molle 11 , en quoi il m’a semblé qu’ils étaient 12 la figure des grandes âmes qui sont élevées au-dessus du commun et presque semblables aux Anges 13, lesquelles 14 néanmoins 15 sont d’une nature faible et facile à être renversée 16 par les vents 17 de l’orgueil et de la vanité, à cause de la corruption qui leur est restée du péché 18.
Je pensais donc qu’il nous faut 19 crier que le cèdre est tombé, savoir 20, l’Ange apostat, et que les magnifiques 21, c’est-à-dire ces hautes et sublimes pensées et ces grands projets d’élévation de lui-même, avaient été détruits 22 .
Criez, chênes de Basant Ames fidèles qui vivez dans le christianisme et dans les commandements de Dieu, craignez de choir 23, d'autant que la forêt épaisse a été coupée. Tous ces beaux Anges, jusqu’à la troisième partie des Esprits célestes, ont été abattus par la queue du Dragon, ayant été infectés de son orgueil (Apoc., 12, 4).
1. R : au-dessus de. 2. R : et dont l’action. 3. R : m’a. 4. R : j’ai
été contrainte. 5. R : sans perdre néanmoins. 6. R : afin de. 7. R : il ne
me fut pas possible. 8. R : ceux qui étaient dans la magnificence. 9. R : Et
j’avais cette vue. 10. R omettent cet adverbe. 11. R ajoutent : et facile à
être renversée. 12. R : sont. 13. R paraphrasent : aux cèdres, c'est-à-dire aux
Anges, figurés par ces arbres incorruptibles. 14. R : Ces âmes. 15. R ajou¬
tent : pour élevées et sublimes qu’elles soient. 16. R : abattue. 17. R : le vent.
18. R suppriment cette dernière phrase, amplification peut-être de la Vie. 19 ■
R paraphrasent : que nous, sapins, nous, âmes élevées mais fragiles, devons. 20.
R : le cèdre, c’est-à-dire que l’Ange apostat est tombé. 21. R : que ses anges qui
étaient dans la magnificence par la gloire de leur création ont été détruits. 22. R.
et que les hautes pensées et les grands projets qu’ils avaient de s’élever sont devenus
à rien. 23. R : donnez-vous de garde de tomber.
Retraites .]
Je voyais encore que le Saint-Esprit, Dieu d’amour et de bonté, avertit ces âmes élevées, mais faibles, d’avoir recours à lui par des gémissements et par des défiances d’elles-mêmes, afin d’être appuyées et soutenues de sa main toute-puissante, car il est écrit qu’il résiste aux orgueilleux et qu’il donne sa grâce aux humbles (Jac., 4, 6). Et il est dit ailleurs : Sur qui se reposera mon esprit, sinon sur l’humble et sur celui qui tremble à mes paroles? (Is., 66, 2.)
Vie, p. 512.]
Ces vues 1 demeuraient attachées à mon esprit avec plus 2 d’intelligence que je ne le saurais dire 3. Puis je voyais le haut état où sa divine Majesté me tenait par ses communications et par les dons célestes qu’il m’avait faits 4 et qu’il ne permettait pas que j’ignorasse.
En tout cela 5, je me tenais cachée sous les ailes du Saint-Esprit 6,
Retraites.']
lui parlant des faveurs qu’il m’avait faites et des vues présentes qu’il me donnait du danger qu’il y a de tomber. Je ne 1 ai pas perdu de vue un seul moment durant cette contemplation, et lui, de son côté, n’a point cessé de me remplir de son ardeur. Mais avec des redoublements d’amour dignes d’un Dieu qui est tout charité, il me faisait soupirer à la consommation de tout moi-même dans son feu, et désirer que ma propre action cessât pour jamais, afin de dépendre entièrement de la sienne et de sa conduite, dans laquelle je ne pourrais jamais déchoir.
1. R : ces lumières. 2. R : une intelligence. 3. R : que je ne saurais dire.
4. R : qu il avait eu la bonté de me faire. 5. R : dans toutes ces vues. 6. La Vie conclut ici la Méditation avec les invocations que nous allons trouver plus
loin, omettant tout le développement qui suit et qui évidemment appartient
au texte original de Marie.
LES RELATIONS D’ORAISON
J’étais vivement persuadée que cette oraison était toute au Saint-Esprit, sans sortir pourtant de la présence de la Divinité ni cesser d’être unie au Père et au Fils. Mais je n’avais de la force que pour parler à cet Esprit- Saint. Je crois n’avoir fait que deux actes à ces deux adorables Personnes, qui sont de leur demander l’humilité et la grâce de ne point abuser de leurs faveurs ; et aussitôt je me suis retirée à l’ombre du Saint-Esprit. Je lui disais 1 : « Grand Saint-Esprit, ineffable Saint-Esprit, Esprit amoureux, Esprit aimable, Esprit Amour ! Vous m’appartenez et je vous appartiens, vous êtes mien et je suis vôtre, ô grand Saint-Esprit, ô mon grand Dieu ! Esprit de mon esprit, Vie de ma vie ! »
Je répétais sans cesse ces paroles, jusqu’à ce qu’enfm je me suis trouvée remplie et comme suffoquée, dans l’intérieur, des douceurs de cet Esprit saint et adorable.
IIIe MÉDITATION (42) 2
Nihil mihi conscius sum, sed non in hoc iustificatus sum.
Qui autem iudicat meDominus est.
Ma conscience ne me reproche rien, mais cela ne me justifie pas, parce que celui qui me juge, c’est le Seigneur.
(I Cor., 4, 4.)
La préparation a été sur la connaissance de mon néant. Je m’en suis entretenue par un colloque avec Dieu, qui
1. La Vie reprend ici : O grand Saint-Esprit, amoureux Saint-Esprit, ineffable Saint-Esprit, donnez-moi l’humilité: Vous êtes à moi, et je suis à Vous !
2. Trois fragments de cette méditation ont été reproduits par la Vie, pages 634 et 131. Nous les reproduirons au lieu du texte des Retraites. La mention des variantes des Retraites montrera que les deux textes ne diffèrent en somme que
seul connaît mes péchés cachés, n’osant présumer d’être dans une si grande pureté, que je ne me sente coupable de rien. Dieu est si clairvoyant qu’il sonde, comme dit le prophète, les pensées des hommes (Ps. 7, 10), et il y trouve des défauts à corriger. Il dit ailleurs qu’il jugera les justices (Ps. 74, 3), et que l’équité même ne sera pas devant lui sans iniquité. Et il ordonne enfin que celui qui est juste se justifie encore, et qu’il corrige ses premières justices par d’autres plus pures. Qui pourra donc se croire sans défaut, encore qu’il puisse dire avec saint Paul : Ma conscience ne me reproche rien? Ne doit-il pas dire avec le même Apôtre : Cela ne me justifie pas. parce que c’est le Seigneur qui me doit juger, et non pas moimême ?
De plus, nous avons un ennemi si rusé qu’il nous communique subtilement, et sans que nous nous en apercevions, quelque venin de corruption. Il remue nos sens et nos passions et les fait insensiblement pencher du côté de la créature : ce qui laisse, pour l’ordinaire, de l’impureté dans l’âme, en sorte que, quand la grâce se présente à l’âme, elle y trouve de l’obstacle.
Alors, me regardant moi-même, je me suis trouvée remplie de défauts et d’imperfections qui ne sont pas volontaires et qui m’ont fait dire ce que disait saint Paul : Je fais le mal que je ne veux pas faire, je commets des fautes que j’ai en aversion (Rom., 7, 15). Cela m’a fait gémir, car encore que ce ne soient que des imperfections, et encore involontaires, elles m’éloignent néanmoins de la pureté de Dieu a.
Je me suis encore écriée avec le prophète : Mon Dieu, délivrez-moi de mes péchés cachés (Ps. 18, 13). Car outre les défauts que je connais,
par des retouches de style, dont ni l’un ni l’autre ne sont exempts, plus abondantes cependant dans celui des Retraites. Les parties propres à ce dernier recueil qui viennent s’intercaler entre les fragments cités par la Vie, appartiennent par leur fond au texte original.
a. Nous retrouverons la même plainte, mais plus angoissée, dans la Relation de 1654.
LES RELATIONS ü’ ORAISON
Vie, p. 634.]
je puis avoir commis beaucoup de mal que je ne connais pas 1, étant fautive 2 et inconsidérée comme je suis. Mais, quand je me compare avec le péché 3, cela m’est 4 si horrible que j’aimerais mieux mourir mille fois que de commettre un péché mortel, quand je devrais même perdre le paradis. Et pour chose du monde, je ne voudrais en commettre un véniel 5. Cela 6 n’empêche pas 7 que je ne me voie 8 très imparfaite et 9 que Notre- Seigneur 10 ne trouve 11 beaucoup à redire en moi, a cause du peu de fidélité que j’apporte 12 à sa grâce.
Retraites.]
Plusieurs imperfections se sont présentées confusément à mon esprit, que j’ai résolu de corriger et de déraciner entièrement, autant qu’il me sera possible avec la grâce de Notre-Seigneur.
Cette résolution n’a pas plus tôt été prise qu’
Vie, p. 131.]
il m’est arrivé une suspension dans l'entendement 13, lequel est demeuré nu de toute représentation 14, et la volonté est demeurée seule chantant 15. Je ne sais comment m’expliquer 16, sinon en disant qu’elle était grandement émue 17, donnant sans cesse, d une maniéré nouvelle18, des louanges à la Personne du Verbe, dans lequel
1. K : je puis en avoir encore beaucoup d'autres qui me sont inconnus. 2. R . omettent cette épithète. 3. R : J’ai ensuite examiné la disposition de mon cœur au regard du péché. 4- R: ™ ParaîL 5- R •' Et quant au péché véniel, je ne voudrais pas, pour chose du monde, en commettre un seul. 6. K. Mais cela. 7. R omettent cet adverbe. 8. R : reconnaisse. 9- R ajoutent : je suis persuadée. 10. R : Dieu. n. R -.trouvera. 12. R : 7 à obéir.
10. R : que mon entendement est tout à fait demeuré dans la suspension. 14- R paraphrasent : Et la représentation de tout péché, de tout défaut, de toute imperfection a cessé 15 R • La volonté s'est trouvée comme chantant. 16. K.: Je ne puis autrement exprimer cette disposition. 17. R : car elle était grandement émue. 18. R omettent ces mots.
elle trouvait 1 toutes sortes de sujets pour lesquels il doit être loué 2*.
Vie, p. 634.]
Je me suis néanmoins 3* abandonnée à son aimable jugement. Je l'appelle aimable, parce que tout ce qui vient de sa part me plaît 4. J’ai pourtant pris 5 la liberté de l’interroger de quelle manière il me jugerait. Et il m’a répondu 6 *, non de paroles 1 , mais par effet 8, remplissant mon âme des douceurs du Paradis 9 et me laissant dans un redoublement de paix 10 qui bannit toute la crainte de mon esprit n.