‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 27 sur 81 · R : Je me suis ensuite · texte numérisé non relu

R : Je me suis ensuite

* La Vie porte néanmoins. Cet adverbe au lieu à’ ensuite, est une correction de 1 éditeur pour mieux enchaîner ce fragment à celui, reproduit plus haut, qui le précédait immédiatement dans la même page 634.

4 . R intervertissent les deux propositions et remanient ainsi le texte : car tout

ce qui vient de sa part me plaît, et je ne puis que je ne l'aime. 5. R : je me suis

néanmoins donné. 6. R \Je n' ai point entendu de réponse. 7. R omettent

ces mots. 8. R omettent ces mots. 9. R omettent ces mots. 10. R : mais

je me suis trouvée dans un redoublement de paix. 11. R : et toute crainte a été

bannie de mon esprit.

LES RELATIONS D’ORAISON

POUR LE Ve JOUR

Le sujet des méditations de ce jour sera que Dieu

VOUS AIME ET QUE VOUS AIMEZ DlEU

le MÉDITATION (43)

Vos autem dixi amicos, quia omnia quaecumque audivi a Pâtre meo nota feci vobis.

J’ai dit que vous êtes mes amis ; et vous en avez une marque en ce que je vous ai révélé les secrets que j’ai appris de mon Père. (Jo., 15,15.)

E me suis préparée par des actes d’adoration à la

Divinité et par un aveu de mon néant devant son incompréhensible grandeur.

J’ai vu aussitôt que vraiment ce grand Dieu m’aime ; et de quelque manière que je considère sa conduite à mon égard, je ne vois que des expériences de son amour. Il est tout charité, et il ne se peut faire qu’il n’aime ce qu’il a fait, puisqu’il est écrit : Qu’il ne peut haïr les ouvrages de sa main (Sap., n, 25). S’il hait quelque chose dans sa créature, ce n’est pas lui qui l’a fait.

Je suis descendue aux grâces particulières qu’il répand continuellement dans mon âme, et cela m’a confirmée dans la véritable créance que j’ai qu’il m’aime.

Mais quand j’ai considéré que c’est le Verbe qui parle et qui dit ces paroles consolantes : Je dis que vous êtes mes amis, et vous en avez une marque en ce que 'je vous ai révélé les secrets de mon Père, oh ! que j’ai été vivement touchée !

Qui pouvait nous révéler les secrets cachés dans le sein du Père Éternel, sinon celui qui voit tout ce qui

g6 LES ÉCRITS SPIRITUELS DE TOURS

s'y passe, et qui en est lui-même le plus grand secret, qu’il nous a révélé avec tout le reste ?

Je suis entrée dans un colloque avec lui en cette sorte: « O divin Verbe, chaste Époux de mon âme, la révélation de vos secrets est donc une marque que l’on est de vos amis. Si cela est, oh! que vous m’aimez, et que je puis bien présumer de votre amitié ! Vous savez seul ce que vous avez révélé à mon âme, et de quelle manière vous vous êtes révélé vous-même.

« Mais puis-je dire que je vous aime ? Parce que l’amitié demande un retour d’amour de celui qui est aimé à celui qui aime. Je ne l’ose dire : je puis bien assurer que mon cœur ne veut partager son amour à aucune créature. Il vous aime d’un amour de jalousie, et il est toujours en crainte que quelque objet créé ne lui dérobe quelque inclination. Mais enfin, il n'aime pas comme il veut aimer, voyant tant d’impuretés qui s’opposent au pur amour. O divin Verbe ! Ma volonté vous appartient entièrement. Otez-lui, si c’est possible, son franc arbitre. Otez-lui au moins ses résistances, afin de la rendre pour toujours esclave de votre saint amour. »

Encore que je ne marque pas ici en particulier tout ce que ce suradorable Verbe a fait en moi, tout cela néanmoins fut renouvelé en mon esprit, et je l’avais fort présent.

Ayant donc dans l’esprit la marque de l’amitié du tout aimable Jésus, j’en ai aussitôt ressenti l’expérience. Il m’a liée à lui très étroitement par des attraits ineffables, et moi, je me suis entièrement abandonnée à ses caresses. Tout, néanmoins, s’est passé dans le fond de l’âme, et rien n’a rejailli dans le sensible, sinon une grande débilité dans le corps. Je m’étonne comme mon cœur peut subsister dans ces excès, car c’est la partie qui souffre le plus, et il semble que tout l’amour y soit enfermé. Mais c’est une agréable souffrance. On l’aime, et on ne peut désirer d’en être délivrée.

LES RELATIONS ü’ ORAISON

Je suis demeurée en cette union mêlée de respect et d’amour, parce que j’avais la vue de la grandeur de la Divinité, devant laquelle mon âme était dans l’abaissement, et le pouvoir de caresser la Personne du Verbe, à qui je laissais le jugement de mes amours, parce qu’il connaît mes voies; et comme il est le chéri de mon cœur, j’espère que son jugement sera favorable à celle qui ne veut vivre que pour lui.

Ile MÉDITATION (44)

Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur ?

Je suis venu pour jeter le feu sur la terre. Que désiré-je sinon qu’il s’allume? (Le., 12, 49-)

La préparation a été un grand respect à la Divinité. Il ne m’a fallu que jeter un regard sur les paroles du divin Verbe Incarné pour en être toute embrasée. Et au même moment, je me suis jetée entre ses bras sacrés, sans néanmoins aucune représentation imaginaire1, afin d’être consommée de son jeu, puisque c’est ce qu’il désire et la fin pour laquelle il est venu au monde.

Les paroles de sa bouche sacrée dont le saint Évangile est rempli sont, à mon avis, les feux et les flammes qu’il a envoyés par tout le monde, et qui ont jusqu’ici brûlé les âmes pures. Quel est le cœur, pour froid et insensible

1. En 1656, Marie, revenant sur toutes ses grâces extraordinaires, écrira : « Ç’a été une chose rare que j’aie eu des impressions imaginaires, et quand j'en ai eu, elles ont été incontinent changées en intellectuelles ; c’est une expérience que j’ai faite depuis que la divine Bonté m’a fait l’honneur et la miséricorde de m’appeler, savoir, depuis l’âge de dix-neuf ans environ. » L’expérience mystique de Marie de l’Incarnation a un caractère presque exclusivement intellectuel, ce mot étant opposé ici à sensible et à imaginaire. Aussi dira-t-elle de toutes ses grâces, même de ses ravissements, que c’étaient des impressions (Voir les Écrits spirituels de Québec).

Marie de l'Incarnation.

qu’il soit, qui n’en soit tout embrasé quand il les écoute avec des dispositions d’humilité et de pureté ?

Et ce divin et adorable Esprit qu’il nous a donné, n’est-ce pas un autre feu qui nous brûle sans cesse, quand nous lui abandonnons notre cœur, et que notre amour-propre ne s’oppose point à son activité ?

A ces vues, je me suis trouvée toute enflammée de nouveau, jusqu’à perdre la liberté du jugement et la puissance de gouverner mon esprit. Je ne pouvais faire cesser mon cœur ni opérer par des actes délibérés, mais je me sentais emportée et je suivais l’opération de celui qui agissait en moi.

Ces aspirations si véhémentes étaient : « O Amour, ô Amour, ô grand Amour, vous ête$ venu mettre le feu en la terre ; mettez-le en moi, en moi qui suis votre terre et votre héritage. O Amour ! ô grand Amour !»

De ces aspirations je me trouvais en d’autres différentes, mais qui n’étaient pas moins embrasées. L’heure m’a surprise, et je blâmais le temps d’être si court et de ne pas me donner le loisir de me consommer dans le feu du saint amour.

me MÉDITATION (45)

Qui habet mandata mea et servat ea, ille est qui diligit me.

Qui autem diligit me diligetur a Pâtre meo, et ego diligam eum et manifestabo ei meipsum.

Celui qui sait mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime. Celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et je l’aimerai aussi et je me découvrirai à lui.

(Jo., 14, 21.)

L’abaissement devant Dieu et l’abandon de tout moimême à la conduite du Saint-Esprit a été ma préparation.

LES RELATIONS D’ORAISON

Puis m’attachant à mon sujet, j’ai pensé si je savais bien les commandements de Dieu et ce que c’est, et si je les gardais comme il faut 1.

Les commandements de Dieu sont ses volontés absolues, et qu’il veut absolument que l’on garde, sous peine d’encourir sa disgrâce.

Savoir ses commandements n’est pas seulement en avoir la connaissance et en conserver la mémoire, c’est encore les aimer et les avoir imprimés dans l’âme, comme le prophète qui les tenait cachés dans son cœur, afin de ne point pécher (Ps. 118, n). Et pour les garder comme il faut, il ne suffit pas de faire extérieurement ce qu’ils ordonnent, il faut de plus le faire par un principe d’amour.

Il en est de même des maximes et des conseils de l’Évangile, qui sont les préceptes de l’Homme-Dieu. Les bien savoir, c’est les avoir dans le cœur ; et les garder comme il faut, c’est les pratiquer avec amour et dévotion.

Mon esprit s’est trouvé rempli de ce que le prophète dit de la loi de Dieu : La loi du Seigneur est sainte et immaculée, elle convertit les âmes; ses témoignages sont fidèles, et elle rend sages les simples et les petits (Ps. 18, 8).

J’ai reconnu ensuite l’erreur où j’avais été autrefois, dans l’amour que je m’étais porté, au préjudice du parfait amour et de la pratique fidèle des commandements de Dieu. Ce qui faisait que, récitant le Psaume 118, je me sentais souvent saisie de crainte quand je disais : Seigneur, j’ai aimé votre loi de tout mon cœur; elle m’a été plus chère que toute autre chose; je l’ai gardée de tout mon pouvoir ; parce qu’en disant ces paroles, il me semblait que je faisais un mensonge en parlant à la Vérité même.

Après avoir ainsi pesé ce que c’est que de savoir et de garder les commandements de Dieu, je me suis adressée au chaste Époux de mon âme, et lui ai dit : « C’est

i. Les trois paragraphes qui suivent pourraient bien être une interpolation de Dom Claude Martin.

maintenant, ô mon Bien-Aimé, que je sais vos commandements, et que je puis dire avec votre prophète : 0 Seigneur, combien j’ aime votre loi! Jour et nuit, 'je ne pense à autre chose; et le commandement que vous me faites de la garder m’est plus doux que le miel, et plus précieux que l’or et la topaze (Ps. 118, 127). Je ne puis comprendre la douceur que j’en ressens, ni beaucoup moins l’exprimer. Mais avec tout cela, je ne présume pas la garder au point de perfection que vous le voulez. Je souhaiterais 1 néanmoins que ma voix fût un tonnerre qui se pût faire entendre par tout le monde, pour dire à tous les hommes combien vous êtes digne d’être obéi, et l’amour qu’ils doivent avoir pour votre sainte loi2. Je voudrais, s’il était possible, mourir mille fois à cet instant pour sa défense, et pour la faire observer par tout le monde. Mais que dis-je? O mon grand Dieu ! faites ce que je ne puis faire : prenez les cœurs de tous les hommes ; assujettissez-les à votre sainte loi ; et par la puissance de votre grâce engagez-les à vous aimer. »

Nonobstant mes défauts contre cette loi sainte, les faveurs de Dieu en mon endroit se sont présentées à mon esprit, et j’ai vu dans le fond de mon âme avec certitude et vérité l’accomplissement des promesses de Dieu en moi, mais dans un très haut degré, conformément à ce qui est écrit au troisième chapitre de l’Apocalypse : Je m’arrête à la porte, et je frappe; si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je souperai avec lui et lui avec moi (Apoc., 3, 20) ; et à ce que dit

1. Dans la Vie, p. 438, cette phrase et ia suivante sont reproduites, avee ■quelques variantes : Je voudrais, ô mon grand Dieu, que ma voix fût un tonnerre .qui se fît entendre par tout le monde, pour dire aux mortels combien vous êtes digne , d’être obéi, et pour leur donner de la terreur et de l’amour de votre sainte loi, pour laquelle je voudrais à cet instant mourir mille fois, s’il était possible.

2. Dans sa Relation de 1654, Marie écrira des années 1631-1633 : « Le Psaume Cæli enarrant gloriam Dei avait des attraits qui me ravissaient le cœur et m’emportaient l’esprit : Oui, oui, disais-je, mon Amour ! Vos témoignages sont véritables... Envoyez-moi par tout le monde afin de les enseigner à ceux qui les ignorent. J’eusse voulu que tous les eussent connus et qu’ils eussent goûté les délices qu’en ressentait mon âme. » Dès ses toutes premières années à Sainte- Ursule, l’âme de Marie était ainsi tournée d’affection vers la vie apostolique.

LES RELATIONS ü’ ORAISON

IOI

saint Jean, dans le passage de mon sujet : Celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; je l’aimerai aussi et je me découvrirai à lui. .

Mais voyant que c’était par une bonté toute gratuite qu’il m’avait prévenue des bénédictions de sa douceur (Ps. 20, 4), qu’il avait frappé à la porte de mon âme, qu’il me faisait souvent un banquet tout de délices, qu’il me faisait l’honneur de me découvrir sa face pleine de charmes sacrés ; reconnaissant d’ailleurs qu’il n’y avait rien en moi que des pailles de péché et d’imperfection qui ne méritaient que le feu, je me suis adressée à ce grand Dieu, le priant de me regarder de ses yeux purs et divins, et de consommer par ses regards de feu et de flammes ce qui y restait d’impur et de désagréable à sa Majesté.

Je lui demandais pardon, mais par amour, et je lui disais : « O divin Époux de mon âme ! ô l’unique désir de mon cœur ! Vous êtes seul l’objet de mon amour ! Vous êtes le centre où se portent toutes mes affections ! En un mot, votre cœur a ravi le mien. Ah ! combien de fois ce cœur infidèle s’est-il oublié de vous ! Et vous, comme si vous en eussiez été jaloux, vous le saisissiez avec une ardeur qui m’était sensible, et ne lui permettiez pas de s’attacher, ni même de regarder aucun autre objet. Pardon, ô mon cher Amour ! Pardon, ô mon Bien- Aimé ! Je veux vous être fidèle non seulement parce que vous me le commandez, car ne regarder que le commandement, cela me semble servile et mercenaire, mais parce que vous êtes Amour, et un aimant sacré qui attire sans cesse mon cœur, quoique de bronze et de fer. »

POUR LE VIe JOUR

La matière des méditations de ce jour sera de la

DIGNITÉ ET DE LA BEAUTÉ DE L’AME QUAND ELLE EST NETTE DE TOUTE IMPERFECTION

le MÉDITATION (46)

Si quis emundaverit se ab istis, erit vas in honorent sanctificatum et utile Domino, ad omne opus bonum paratum.

Si quelqu’un se nettoie de toute impureté, il sera un vase d’honneur, sanctifié et propre au service du Seigneur, et disposé pour toutes sortes de bonnes œuvres. (II Tim., 2, 21.)

APRES m’être abaissée et anéantie devant Dieu, il s’est fait à mon esprit un renouvellement des vues que sa divine Majesté m’avait autrefois données touchant la beauté et la pureté de l’âme qui doit être admise à la jouissance de ses divins et chastes embrassements 1.

J’ai encore ressenti un renouvellement des grâces qu’il me fit ensuite de cette vue, détachant mon cœur de tout ce qui peut ternir la beauté de l’âme qu’il m’avait fait voir.

Ces vues et ces grâces qui me tirent sans cesse au dépouillement et à la parfaite nudité de l’âme, me font voir des défauts dans la perfection même. Surtout, elles m’en font découvrir dans mes propres opérations, lorsque par mon propre agir j’interromps en quelque façon et seulement par quelques moments l’agir de Dieu en moi.

1. Voir la Relation de 1633, fragment 6, et les Lettres de conscience, lettre IX (Vol. I, pp. 155 et 367).

LES RELATIONS D’ORAISON

Là-dessus, les puissances se sont retirées au fond de l’âme, où elles sont demeurées dans une amoureuse contemplation et dans une heureuse perte d’elles-mêmes en Dieu, sans avoir d’autres mouvements que ceux de son amoureuse activité. C’est là un repos admirable et qui ne se peut dire.

Ce repos a été interrompu par une vue passagère qui m’a fait remarquer deux fautes, qui ont été subites et semblables à celles dont je viens de parler. Puis l’âme a été remise dans sa tranquillité jusqu’à la fin de l’oraison, d’où je suis sortie, sans toutefois en sortir, avec des désirs intimes d’être à jamais un vase digne de Dieu.

Ile MÉDITATION (47)

Vulnerasti cor meum, soror mea, sponsa, vulnerasti cor meum in uno oculorum tuorum, et in uno crine colli tui.

Vous m’avez blessé au cœur, ma sœur, mon épouse, vous m’avez blessé au cœur par l’un de vos yeux, et par un cheveu de votre col. (Cant., 4. 9-)

A la première vue de cette sentence, mon cœur, sans autre considération, a parlé à mon très cher Époux en cette sorte 1 :

x. La Vie donne une partie de cette méditation, qu’elle fait précéder de ces réflexions: L’amour que Notre-Seigneur avait pour cette Mère et... celui qu’elle avait réciproquement pour lui étaient dans le plus haut degré qui puisse être entre un époux et une épouse. Ce divin Époux des âmes saintes se plaisait à la martyriser et à la brûler toute vive dans les feux de son amour. Et il semblait aussi que par retour et par revanche, ainsi qu’elle a si souvent témoigné, elle le voulût martyriser à son tour, renvoyant à son cœur les mêmes feux et les mêmes flèches qui en étaient sorties afin de brûler et percer le sien. D’où vient que, comme elle se plaignait avec des paroles de tendresse des plaies qu’il avait faites à son cœur, il lui faisait aussi ses plaintes des blessures qu’elle avait faites dans le sien. Un jour, étant en oraison, elle entendit qu’il lui disait ces paroles au fond de son âme : Vulnerasti cor meum, soror

Vie, p. 146.]

Vous ai-je donc blessé * 1, ô mon doux Amour ! Si cela est, ce n'est que par le retour et par la réflexion de votre amour 2, lorsque vous m’avez amoureusement blessée, si je l’ose dire, avec vos yeux purs et divins, qui sont si pleins de charmes que leur regard fait perdre le jugement, de sorte que, laissant toute crainte, il faut prendre vengeance de vous, en vous renvoyant vos mêmes flèches3.

Je ne présume pas avoir des regards si purs qu’ils aient la force de vous blesser, ni une humilité si grande qu’elle vous ait donné lieu de faire cette amoureuse plainte, si ce n’est, ô mon chaste Amour, que vous-même ne m’eussiez enrichie de ces dons et que, regardant votre œuvre, vous en eussiez été blessé d’amour4*.

Retraites.]

Toute l’oraison s’est passée de la sorte, sans pouvoir faire autre chose que de suivre la divine leçon que le saint Amour a faite en mon âme. Je n’ose dire les autres

mea, sponsa... etc. Entendant cette plainte amoureuse, elle se sentit portée de lui dire dans l' accès et dans la privautê qu'il lui donnait... etc. » Suit le fragment que nous donnons ci-dessus.

1. Le texte des Retraites, plus ample que celui de la Vie, a sans doute été assez remanié. Toutes les parties nouvelles ne sont peut-être pas cependant des retouches de l’éditeur. On y remarquera, en particulier, les phrases relatives à la plaie d’amour des cœurs.

2. R : Vous ai-je blessé, ô mon doux Amour P Si cela est, ce n’est que par le retour

et par la réflexion de votre dard, qui m’ayant blessé le cœur est retourné à votre cœur et l'a blessé. Ainsi le même coup a fait deux plaies, l’une dans mon cœur, l’autre dans le vôtre, et vous êtes la cause de toutes les deux. 3. R : C’est

donc moi, ô divin Verbe, qui me dois plaindre de ce que vous m’ avez blessée, quoiqu’il n’y ait rien de plus aimable que vos blessures. Vous m’avez blessée, en effet, par les regards de vos yeux qui sont si pleins de charmes qu’ils font perdre le jugement. Le jugement étant perdu, il n’y a plus de crainte, et la crainte étant levée, l’âme prend vengeance du coup qu'elle a reçu de vous, et prenant vos flèches, elle les renvoie contre vous-même. 4. R : Je ne présume pas avoir une pureté si simple repré¬

sentée par l'œil, ni une humilité si grande signifiée par le cheveu du col, qu’elles aient eu la force de vous blesser et de vous obliger de faire cette amoureuse plainte, si ce n’est, 6 mon très chaste Amour, que vous m’eussiez enrichie de ces dons, et que regardant ensuite l’ouvrage de votre grâce, vous en eussiez été blessé d’amour.

* Dans l’ensemble, cette version est trop maniérée pour être de Marie : mais le texte de la Vie, comme il est arrivé ailleurs, a pu être abrégé sur quelques points. Et il convient de noter qu’il n’est pas exempt non plus de quelque affectation.

LES RELATIONS ü’ORAISON

particularités qui se sont passées dans ce transport. Je serais honteuse que les créatures en eussent connaissance, quoique je m’estime glorieuse que Dieu les connaisse.

Ille MÉDITATION (48)

Egressum est nomen tuurn in gentes propter speciem tuam, quia perfecta eras in décoré meo, quem posueram super te, dicit Dominus.

Votre réputation s’est répandue par toutes les nations à cause de votre beauté, parce que ma gloire dont je vous avais revêtue vous avait rendue parfaite. C’est le Seigneur qui parle. (Ezech., 16,

La seule vue 1 de ces paroles m’a donné une très grande satisfaction, parce que je n’y ai rien vu que la gloire de Dieu et la pauvreté de la créature, qui n’est parfaite que par la perfection du Créateur.

Les puissances de l’âme 2 n’ont pu agir d’elles-mêmes durant l’oraison, ayant presque toujours été abstraites. Dieu lui faisait voir la hauteur du grand dépouillement où il l’élevait, et elle y prenait plaisir, s’estimant plus glorieuse dans cette nudité et désappropriation d’ellemême et de toutes choses, que dans la possession du ciel.

Le plus grand secret 3 est que dans cette grande nudité et pauvreté, elle est en quelque sorte divinisée 4 par la participation qu’elle a avec Dieu, ressentant l’effet de ces paroles 5 : J’ tii dit: vous êtes des dieux et des enfants

1. Un très court fragment de cette méditation est reproduit dans la Vie, p. 719.

2 V : Mon âme regardait la hauteur de ce grand dépouillement et y acquiesçait, s’estimant plus glorieuse dans cette nudité et désappropriation que dans la possession

du ciel 3. V : Et le plus grand secret est que par 4. V : elle est toute

divinisée 5. V omet cette phrase et la citation de l’Écriture sainte.

du Très-Haut (Ps. 81, 6). Si elle est belle, c’est de la beauté de Dieu ; si elle est bonne, c’est de la bonté de Dieu ; si elle est sage 1, c’est de la sagesse de Dieu ; si elle est riche, c’est des richesses de Dieu. Elle se soucie peu qu’on la loue, car si on le fait, c’est Dieu qu’on loue en elle, et ces louanges ne lui élèvent point le cœur. Dieu qui habite en elle, lui fait connaître que tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle a lui appartient, et que d’elle-même elle n’est rien et qu’elle n’a rien. C’est en cela qu’elle met sa gloire et son point d’honneur.

Tout ce qu’elle craint est d’être réfractaire, et que, se regardant en sa beauté, elle ne tombe dans l’idolâtrie d’elle-même. Par ce moyen, la porte serait2 ouverte à ses ennemis, qui profaneraient 3 ce temple et lui feraient 4 perdre sa beauté.

Les actes de l’âme étaient si simples que je ne sais si je les dois appeler actes, tant la contemplation était pure et sans bruit des pensées et du raisonnement. Tout se passait entre Dieu et l’âme dans le secret d’un profond silence.

J’ai pourtant mémoire qu’elle lui disait qu’elle ne voulait pas être réfractaire, et que toutes ses puissances ne seraient jamais employées qu’à l’aimer et adorer ses grandeurs ; qu’elle le tiendrait si fort qu elle ne se séparerait jamais de lui (Cant., 3, 4) ; et qu’elle présumait de sa bonté que de sa part, il ne la laisserait point, vu la grâce qu’il lui faisait d’être plus en lui qu’en elle-même.

Quoiqu’elle se vît dans l’unité de Dieu, au centre de son intérieur, où elle voyait que tout ce qui était en Dieu était sans division une même chose avec lui, elle s’y voyait encore comme dans un divin conclave, où les trois Personnes adorables faisaient toutes choses avec puissance, sagesse et amour.

1. V : si elle est juste, c’est de la justice de Dieu. Elle se soucie peu qu'on la loue ou qu’on l’estime, parce que celui qui habite en elle lui fait connaître qu’elle et tout ce qu’elle a lui appartient. D’autant ppus qu’elle est en Dieu, d’autant plus elle voit

qu’elle n’est rien ; et c’est en cela qu’elle met sa gloire. 2. V : et que par ce

moyen la porte ne soit. 3. V souilleraient. 4. V : et lui raviraient

sa gloire, sa beauté et ses richesses.

LES RELATIONS ü’ORAISON

POUR LE VIIe JOUR

Le sujet de votre application en ce jour sera le

SOIN ET LA VIGILANCE QUE VOUS DEVEZ APPORTER A CE QUE RIEN N’ENTRE DANS VOTRE AME QUI EN PUISSE TERNIR LA PURETÉ, NI OFFENSER LA VUE DE VOTRE

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