Émue, touchée par une motion divine
LES RELATIONS D’ ORAISON
la volonté de Dieu purement parce qu’elle est la volonté de Dieu.
Voilà pour ce qui regarde l’extérieur et les actions que Notre-Seigneur nous a enseignées, plusieurs desquelles étaient représentées en particulier à mon esprit.
Quant à la volonté de Dieu pour les choses spirituelles et intérieures, je voyais avec la même évidence que Dieu ne veut que des âmes qui lui ressemblent, et que, comme nous avons sali en nous son image en désobéissant à sa volonté, il nous la fallait remettre en son premier lustre en nous soumettant à ses saintes lois ; que, pour rétablir cette première ressemblance, Notre-Seigneur nous recommande extrêmement la pureté du cœur : Bienheureux, dit-il, sont ceux qui ont le cœur net (Matth., 5, 8). Et il dit par un prophète : Le lit est petit et il n'en peut tenir deux. Si l’impureté s’y trouve, il faut que Dieu se retire; si Dieu y demeure, il faut que le péché tombe. Or nous ne pouvons parvenir à cette pureté qu’en gardant parfaitement la loi de Dieu : cette loi, dis-je, qui est un feu purifiant comme dit le prophète : Votre sainte loi est une loi de feu, et c’est pour cela que votre serviteur l’a aimée (Ps. 118, 140).
Que comme nous devons aimer la pureté, qui exclut tout défaut, il nous faut aussi aimer la justice, qui contient toutes les vertus ; car sa divine Majesté veut que nous soyons parfaits comme notre Père céleste est parfait (Matth., 4, 48) ; et nous ne pouvons avoir cette justice universelle qu’en observant sa sainte loi, qui défend tous les vices et ordonne toutes les vertus.
Il s’est présenté une lumière à mon esprit qui m’a fait voir qu’il y a trois choses qui nous arrêtent en ce chemin ; car, comme témoigne un prophète : Le Saint, c’est-àdire Dieu, se plaint disant: Ils m’ont laissé, moi qui suis: la fontaine d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes trouées qui ne peuvent retenir les eaux (Jérém., 2, 13). Ces citernes que nous faisons nous-mêmes contre la volonté de Dieu et qui sont les obstacles formels à notre perfection, sont le péché mortel, le péché véniel et l’imperfection volontaire.
Il6 LES ÉCRITS SPIRITUELS DE TOURS
Par le péché mortel, nous sommes faits semblables aux Pharisiens qui étaient des sépulcres blanchis (Matth., 23, 27), et qui, sous une apparence extérieure de justice, couvraient une pourriture de vice et de péché. Le péché véniel affaiblit les forces de Pâme, refroidit la charité et s’oppose à la perfection évangélique que Notre-Seigneur nous a enseignée. L’imperfection volontaire ternit la beauté de l’âme, comme si l’on jetait de la poussière sur quelque beau tableau, et par ce moyen la rend difforme et désagréable à Dieu 1.
Je ne puis exprimer les hautes connaissances qui m’ont été données touchant les volontés de Dieu et les obligations que nous avons de les accomplir.
L’entendement a plus agi que la volonté, qui n’a pu faire autre chose que de se perdre et s’anéantir pour toujours dans la très sainte volonté de Dieu.
Ile MÉDITATION (53)
Qui manet in me et ego in eo, hic fert fructum multum, quia sine me nihil potestis facere.
Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit, parce que vous ne pouvez rien faire sans moi. (Jo., 15, 5.)
La puissance souveraine de Jésus-Christ et la faiblesse extrême de la créature ont d’abord frappé mon esprit, et, après avoir adoré en silence le pouvoir infini d’un si grand Dieu, mon esprit s’est relevé comme d’un profond sommeil, et lui a dit avec une amoureuse mais humble liberté : « Qu’est ceci, ô mon cher Amour ? Vous voulez
i. Sans doute un développement de l’éditeur. On croit, du reste, en apercevoir d’autres dans cette méditation où la partie didactique est plus étendue qu’ailleurs.
LES RELATIONS D’ORAISON 117
que je vous aime, vous me commandez de faire votre volonté, vous m'obligez de garder vos saintes lois, vous m’ordonnez de pratiquer de bonnes œuvres et de porter des fruits de vertu, et voilà que vous dites que je ne puis rien. Me commandez-vous donc de faire des choses impossibles ? Mais vous ajoutez que je ne puis rien sans vous. O mon grand Dieu ! Commandez-moi donc ce qu’il vous plaira, mais faites-moi faire ce que vous me commanderez. Sans vous je ne puis rien; avec vous, je puis tout. »
De ce passage de l’Évangile de saint Jean, mon esprit s’est attaché à un autre de son Apocalypse qui y a beaucoup de rapport, et dont j’avais été occupée plusieurs jours habituellement : Le Saint et le Véritable qui a la clé de David, qui ouvre et nul ne peut fermer, qui ferme et nul ne peut ouvrir (Apoc., 3> 7)- Toutes ces paroles me remplirent l’esprit de lumières et de connaissances amoureuses. Ce n’étaient pas des sensibilités molles et superficielles, mais c’était une certaine béatitude qui remplissait foncièrement mon âme par connaissance et par jouissance tout ensemble.
Ce mot Saint me découvrait les perfections infinies de la sainteté de Dieu, et je me sentais toute plongée dans cette plénitude de sainteté de mon très pur et adorable Amour, le sacré Verbe du Père.
Ce mot le Véritable me faisait voir les secrets ineffables de sa divinité, et comme non seulement il est le Véritable, mais encore la Vérité même.
Il me fut donné dans cette vue une foi si lumineuse, que par un transport d’esprit je dis plusieurs fois : « O abîme adorable ! O adorable abîme de vérités ! J’ai fait vœu à mon baptême, et je le renouvelle encore à cette heure, de croire tout ce qui est en vous et tout ce qui est écrit de vous. » Je disais cela, parce qu il me semblait que ces connaissances lumineuses m étaient données pour me fortifier dans la foi.
Ces paroles Qui a la clé de David, qui ouvre et nul ne peut fermer, qui ferme et nul ne peut ouvrir, me mettaient devant les yeux le souverain pouvoir de ce divin Verbe.
Il8 LES ÉCRITS SPIRITUELS DE TOURS
J’avais un singulier plaisir dans la vue de ses grandeurs, et surtout de ce qu’il n’y avait que lui à qui toute puissance fût donnée dans le ciel et sur la terre (Matth., 28,18).
Reprenant ensuite toutes les paroles du passage, je disais : «O le Saint! O le Véritable! O le Puissant ! »
Je ne pouvais faire autre chose que de me plonger et de me perdre dans cet abîme sans fond de sainteté, de vérité, de puissance ; et là, je me satisfaisais dans l’impuissance de toutes les créatures, et surtout j’avais de la complaisance dans la vue de la mienne propre, et qu’il n’y a que mon grand Amour, le Saint, le Véritable, le Puissant, qui peut tout ce qu’il veut.
Puis, reconnaissant que je dois signaler l’amour que je lui porte par de bonnes œuvres, je lui disais dans l’aveu de mon impuissance: «O mon grand Dieu qui avez la clé de David, ouvrez les entrailles de votre Père pour en faire découler sur moi les grâces et les miséricordes ; ouvrez mon esprit pour le rendre capable de vos lumières ; ouvrez mon cœur pour en faire sortir des feux et des flammes de charité ; ouvrez ma bouche, afin qu’elle chante vos louanges et vos grandeurs ; ouvrez mes mains, afin qu’elles soient fécondes en bonnes œuvres ; enfin, touchez mon corps et mon esprit, afin qu’il n’y ait rien en moi qui ne vous glorifie et que je puisse dire avec votre prophète : Mon âme, bénissez le Seigneur, et que tout ce qui est en moi donne de la gloire à son saint nom !» (Ps. 102, 1.)
me MÉDITATION (54)
Posui vos ut eatis et fructum afferatis, et fructus vester maneat.
Je vous ai mis dans mon Église afin que vous alliez et que vous apportiez du fruit, et que votre fruit demeure. (Jo., 15, 16.)
Après m’être anéantie en la présence de la majesté de Dieu, mon esprit s’est représenté que tous les hommes
LES RELATIONS D’ORAISON IIÇ
ont été mis sur terre comme des arbres qui dans l’intention de Dieu doivent porter des fruits dignes de sa divine Majesté, et que c’est pour ce sujet que les premiers hommes ont été créés dans un jardin où l’on ne plante que des arbres capables de porter du fruit. Mais le péché a converti le jardin en forêt.
Les infidèles sont des arbres stériles et infructueux. Les hérétiques sont des arbres qui produisent quelques fruits, mais qui ne sont propres que pour les animaux immondes. Les fidèles seuls sont des arbres capables de porter des fruits dignes de Dieu. Mais entre ceux-là, les âmes religieuses et celles qui tendent à la perfection évangélique, produisent des fruits exquis, qui font les délices du ciel.
La sainte Vierge, entre les pures créatures, a porté les fruits les plus excellents. Aussi était-elle figurée par l’arbre de vie planté au milieu du paradis terrestre.
Pensant à cette divine Mère et aux fruits de cet arbre incomparable, mon esprit s’est senti ravi et comme perdu dans les mystères qui sont compris dans la salutation angélique. J’en étais si fortement occupée qu’à peine pouvais-je respirer. Le sens de chaque parole m était découvert. Mais à celle-ci : Benedictus Fructus ventris tut, l’occupation redoubla, en sorte que je ne me pouvais plus supporter.
Ce Fruit béni du sein de Marie me mit dans l’esprit ce passage des Cantiques : Votre sein est comme un monceau de froment (Cant., 7> 2) puis cet autre du prophète, que l’Église chante lorsqu’elle appelle Notre- Seigneur le Froment des élus (Zach., ç)> ^7) > encore des Cantiques : Vous êtes comme une coupe toute ronde qui n’a besoin d’aucun breuvage (Cant., 7, 2) ; et enfin celui-ci, que Notre- Seigneur est le vin qui germe des
vierges (Zach., 9, 17). .
Sur les deux premiers passages que je voyais si fort liés ensemble, je compris que tous les fidèles avaient là leur nourriture, parce que ce Fruit adorable du sein de Marie se donne à tous ceux qui le cherchent, et qui
s en approchent par la manducation du très saint sacrement. Mais les deux autres passages, qui ont une semblable liaison, ne me semblaient être que pour les amis intimes : Vous etes comme une coupe toute ronde, qui n’ a besoin d aucun breuvage. Je voyais dans ces paroles la plénitude du divin Jésus par l'union de la divinité avec l’humanité, et je connaissais avec une grande clarté ce que dit saint Paul, que tous les trésors de la sagesse et de la science sont enfermes en lui (Col., 2, 3)- Il n'avait donc pas besoin d’aucun breuvage, ^ puisqu’il était suffisant à lui-même par sa plénitude, et à ses bien-aimés par l’effusion de ses divines liqueurs et de lui-même, qui est le vin qui germe des, vierges et qui, par l’ivresse sainte qui les échauffe, fait qu elles sont toutes transformées en lui par une jouissance incompréhensible d’amour.
Je voyais donc que la très sainte Vierge est un arbre qui a porté un si digne fruit ; que le divin Jésus est encore un arbre plus fécond que tout ce que nous saurions nous imaginer, nous ayant tous portés et enfantés dans la croix par les douleurs de sa passion ; que tous les fidèles^ doivent aussi être des arbres, et qu’en cette qualité ils doivent produire des fruits de bonnes œuvres, en sorte qu’ils ne paraissent jamais devant Dieu avec des mains stériles et vides de vertus, de crainte qu’ils ne subissent la sentence que Notre-Seigneur a prononcée dans l’Evangile, que tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté, au feu (Matth., 3, 10) ; mais surtout, que les âmes religieuses, et plus particulièrement nous autres Ursulines, nous devons continuellement fructifier et travailler pour le divin Jésus, et qu’outre les fruits des bonnes œuvres communes à tous les fidèles, nous devons encore lui gagner des âmes, qui sont ses mets les plus délicieux.
Mais ce qui m’occupait le plus était le Fruit du sein de Marie, et ces paroles ne pouvaient sortir de mon esprit : Benedictus Fructus ventris tui. Mon cœur en conserva l’émotion non seulement durant l’oraison, mais encore tout le reste du jour. Et même le lendemain,
LES RELATIONS ü’ORAISON
ayant repris l’exercice de ma charge, qui est d’enseigner la doctrine chrétienne aux jeunes sœurs 1, je me suis sentie portée à leur en dire ce qui pourrait servir à leur instruction. Dans cet exercice, j’ai été tellement transportée par diverses lumières qui se répandaient dans mon esprit, que j’ai été saisie d’un battement de cœur qui m’a duré toute la journée. Ce que je pouvais faire intérieurement pour me soulager était de dire et de répéter sans cesse : O Fruit béni! O béni Fruit du sein de Marie!
i. La charge de sous-maîtresse du noviciat (Voir l’Introduction spéciale aux Retraites, p. 13).