‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 31 sur 81 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

UÉBEC en 1639, à l’arrivée de Marie de l’Incarnation et de ses compagnes, n'était qu’un rocher encore presque désert et inculte. En 1672, l’année de la mort de la Vénérable Mère, c’était, depuis le Cap Diamant jusqu’ à la Rivière Saint-Charles, une ville. Dans l’intervalle de ces trente-trois années, il avait fallu faire le pays, employer toutes les énergies à le conquérir sur la forêt, les éléments, et à le défendre contre ses ennemis. L’histoire des Français de Québec, de Champlain au Comte de Frontenac, n’est que l’histoire de leur lutte pour fonder la cité et établir la

colonie.

Soldats, colons, missionnaires, religieuses, la vie d’au jour le jour absorbe toutes les activités et ne laisse aucun loisir pour les travaux de l’esprit. Les Jésuites

eux-mêmes, les mieux préparés par leur formation et leurs goûts à ce genre d’œuvres, ne font que des lettres ou des relations qui ne sont que de grandes lettres. Apôtres et professeurs, ils ne sont que cela et n’ont pas le temps d’être autre chose. La Littérature de la Nouvelle-France à cette époque est toute sociale ou simplement utilitaire. Le livre de Pierre Boucher ne fait pas exception : son Histoire véritable des mœurs et productions du pays de la Nouvelle-France (1663) n’est qu’un appel aux villes et aux campagnes de la mère patrie en vue de la colonisation du Canada.

Les religieuses, dans leur clôture, enseignent ou soignent. Elles aussi, qu’elles soient Ursulines ou Hospilières, si elles prennent la plume, ce n’est le plus souvent que pour faire des lettres. Ne nous attendons pas de la part de Marie de l’Incarnation à des traités spirituels en forme. Plus que beaucoup d’autres, parce que plus intelligente et plus active, elle est prise dans le mouvement général. Ailleurs, et en d’autres temps, les Jésuites, ses directeurs, n’eussent pas manqué de lui demander d’écrire longuement sur ses grâces, ses états d’oraison, et les matières de la vie spirituelle qu’elle connaissait si à fond par son expérience. D’eux-mêmes, ils ne l’ont point fait. Il a fallu une intervention étrangère, celle de Dom Claude Martin, pour obliger l’un d’eux, le P. Jérôme Lalemant, à se départir de sa réserve. Encore ce dernier s’en est-il tenu à ce qu’on sollicitait. Comme supérieure ou maîtresse des novices, Marie fit de nombreuses conférences qui furent très admirées des auditrices. Mais elle devait parler d’abondance. Aucun sommaire ou résumé quelconque ne nous est venu d’elle. Ni Jérôme Lalemant, ni ceux qui l’avaient précédé ou qui le remplacèrent auprès de Marie durant ses absences de Québec, de 1645 à 1672, n’ont voulu imposer cette tâche à la Vénérable Mère.

En dehors de ses lettres, dont beaucoup ne sont que

des confidences sur son âme et sur son oraison, le seul écrit de Marie de l’Incarnation à Québec qui fasse pendant aux écrits spirituels de Tours, est la Relation de sa vie, qu’elle rédigea à la prière de son fils et sur l’ordre de son directeur, en 1653-1654. Mais cet écrit, que nous désignerons sous le nom de Seconde Relation ou plutôt de Relation de 1654, est dans son genre un chef-d’œuvre. Complété par le mémoire qu’elle écrivit en 1656, toujours sur les instances de Dom Claude Martin, pour en développer quelques points à peine esquissés et en expliquer certains autres trop mystérieux, il justifie, comme nous le verrons, tous les éloges que les contemporains et la postérité ont décernés à la Vénérable Mère. C’est lui surtout que visait le P. de Charlevoix, quand il disait de Marie de l’Incarnation : « On voit par ses écrits qu’elle était une des plus spirituelles femmes de son siècle. Tout y est solide, elle pense juste, elle approfondit tout, donne à ce quelle dit un tour ingénieux, et son style a cette simplicité noble où peu d’écrivains parviennent. » Et encore : 0 L’histoire nous présente peu de femmes qu’on puisse comparer (à l’illustre Marie de l’Incarnation); et je crois que personne de ceux qui se donneront la peine d examiner attentivement ses actions et ses écrits, ne fera difficulté d’en convenir. Tout ce que nous avons eu dans ce siècle de plus distingué par la sainteté et par le mérite en a ainsi jugé a. »

a P. F.-X. de Charlevoix, La vie de la Mère Marie de l'Incarnation... Paris, 1724, pp. 387 et 408.

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