LA SECONDE RELATION
OU
PRÉFACE
OUS empruntons à la préface de la Vie de la Vénérable Mère Marie de V Incarnation (1677) Ie récit des circonstances qui ont amené la composition de la Relation spirituelle de 1654.
« J’avais connaissance que les directeurs (de la Mère de l’Incarnation), écrit Dom Claude Martin, lui avaient autrefois commandé d’écrire les dispositions de son intérieur, et j’étais assuré qu’elle en avait encore une copie. Le désir que j’avais de les voir me fit faire de grandes instances auprès d’elle pour en avoir la communication : ce qu’elle me promit après des refus réitérés durant plusieurs années. Mais lorsqu’elle était sur le point de satisfaire à sa promesse, Dieu permit que le feu prît dans son monastère, lequel, étant tout revêtu de boiseries par le dedans à cause des froidures du pays, fut entièrement consumé et réduit en cendres dans six heures de temps. Cet accident étant arrivé la nuit, les religieuses furent sur-
Marie de l’Incarnation.
prises, et, voyant que le mal était sans remède, ce qu’elles purent faire fut de se sauver par la fuite, sans avoir seulement le loisir de se couvrir de leurs habits. Mais notre religieuse toute pleine de courage allait et venait de côté et d autre pour tacher de sauver quelque chose de l’embrasement qui commençait à occuper tout le monastère. Comme elle était dans cette agitation, elle se ressouvint que les papiers qui concernaient toutes les affaires de la maison étaient encore dans sa chambre, et quoiqu’elle fût entourée de feu et qu’elle vît les chevrons tomber sur sa tête et les soliveaux sous ses pieds, elle eut encore le courage d’y retourner pour les sauver de l’incendie. Les prenant, elle aperçut les écrits dont il est question et, se ressouvenant qu’elle me les avait promis, la pensée lui vint de les jeter par la fenêtre avec les autres papiers. Mais il lui survint une autre lumière supérieure à laquelle elle obéit, savoir, de les laisser consumer par le feu, de crainte que ceux qui les eussent pu ramasser ne jetassent les yeux dessus, et croyant qu’elle aurait une excuse assez légitime de ne me les pas envoyer, en disant qu’une force majeure lui en avait ôté le pouvoir.
« L’occasion étant ainsi favorable à son humilité, elle les abandonna volontairement à ce torrent de feu, perdant ainsi avec joie ce qu’elle n’avait fait qu’avec peine. Voici de quelle manière elle décrit dans une lettre les sentiments qu’elle avait pour lors dans le cœur : « Dans toutes les courses que je fis parmi les flammes, » j’avais une aussi grande liberté d’esprit et une vue aussi tran- » quille à tout ce que je faisais que si rien ne nous fût arrivé. » Il me semblait que j’avais dans moi-même une voix intérieure qui » me disait ce que je devais jeter par la fenêtre et ce que je devais » laisser périr par le feu. Je vis en un moment le néant de toutes » les choses de la terre, et il me fut donné une grâce de dénuement » si grande que je ne puis exprimer son effet ni de paroles ni par » écrit. Je voulus jeter notre crucifix qui était sur la table, mais » je me sentis arrêtée comme si l’on m’eût insinué que cela était » contre le respect et qu’il importait peu qu’il fût consommé » avec le reste. Je laissai aussi volontairement les papiers que » vous m’aviez demandés et que je vous avais promis ; car la n pensée m’étant venue de les jeter par la fenêtre, j’aimai o mieux les abandonner au feu que de les mettre en danger de
» tomber entre les mains de quelqu’un qui en aurait pu faire la » lecture a.»
« A la prochaine flotte, elle ne manqua pas de me témoigner que cet accident l’avait mise dans l’impuissance de satisfaire à sa promesse, et elle crut qu’elle était suffisamment dégagée de la parole qu’elle m’avait donnée. Mais ne me tenant pas satisfait de cette réponse, je lui fis de nouvelles instances, lui représentant qu’elle se souvenait assez de ce qui était dans ses écrits et qu’il lui serait facile de faire une seconde fois ce qu’elle avait déjà fait une première. Je la pressai par des raisons si touchantes qu’elle se sentit vaincue et obligée de les communiquer à son directeur, qui, les ayant pesées devant Dieu, non seulement il lui permit, mais même il lui commanda de me donner cette consolation, pour les grands secours que j’en pourrais recevoir dans la vie spirituelle et pour la gloire que Dieu en pourrait tirer.
« Après ce commandement qu’elle crut lui être fait de la part de Dieu, elle entreprit l’ouvrage avec sa simplicité ordinaire, mais pourtant à des conditions qui font assez voir le combat qu’elle souffrait en son cœur entre la grâce et la grâce, entre l’obéissance et l’humilité. La grâce de l’humilité lui inspirait de tenir sous le sceau les vertus qui ne sont jamais dans une plus grande sûreté que quand elles demeurent cachées, et la grâce de l’obéissance la pressait de satisfaire au commandement qui lui était fait et de fermer les yeux à toutes les considérations qui l’en eussent pu détourner. Mais enfin, l’obéissance qui vaut mieux que les sacrifices l’emporta et lui fit immoler toutes les inclinations de son humilité aux pieds de celui qui lui tenait la place de Dieu sur la terre. Elle recommença donc tout de nouveau, et, après qu’elle eut mis par écrit ce que sa mémoire lui put fournir, elle me l’envoya avec... deux lettres... qui sont comme des Épîtres dédicatoires, dans lesquelles on (peut voir) la peine qu’elle eut d’entreprendre une chose qui lui paraissait si contraire à l’humilité chrétienne, les raisons qu’elle eut de se vaincre dans un point qui lui était si difficile, les conditions avec lesquelles elle les envoya et enfin les précautions qu’elle apporta afin que ce dépôt demeurât aussi secret entre mes mains que dans les siennes propres b. »
a. Lettre à son fils, Québec 1651.
b. Lettres à son fils, Québec, 9 et 12 août 1654.
Les lettres de la Vénérable Mère nous aident à compléter et à préciser ces renseignements de Dom Claude Martin.
C’est de très bonne heure que Dom Claude insista auprès de sa mère pour avoir ses notes : dès avant 1645. Il était alors tout jeune profès de Saint-Maur. Par le Père de la Haye, son protecteur et son ami, ou autrement, il avait eu connaissance de l’existence de la Relation de 1633 et il en désirait une copie. Marie refusa près de cinq ans. Enfin en 1649 ou en 1650 elle céda. Survint l’incendie qui l’interrompit au milieu de sa rédaction et détruisit ce quelle avait déjà fait : 30 décembre 1650. Sur de nouvelles prières de Dom Claude, plus pressantes encore que les premières, et sur l’ordre du P. Jérôme Lalemant, son directeur, il lui fallut se remettre à l’œuvre. Elle le fit en mai ou juin 1653- L’écrit était achevé le 4 août 1654 et aussitôt confié au P. Martin de Lionnes qui repassait incessamment en France et devait le remettre à Dom Claude Martin.
Qu’était le mémoire primitif de Marie, celui qui périt dans l’incendie de 1650 : copie de la Relation de 1633 ou relation nouvelle ? Plus probablement un écrit nouveau, car Marie avait laissé en France la Relation de 1633 ; mais ce récit reproduisait l’ordre et la substance du récit antérieur. En tout cas, Marie en fit le sacrifice d’un cœur léger : « C’était, dit-elle, toute la conduite de Dieu sur moi depuis que je me connais. J’avais différé plus de cinq ans à rendre cette obéissance. J’y avais tant de répugnance qu’il m’a fallu réitérer par trois fois le commandement. J’y obéis enfin ; mais à présent, c’en est fait, mon très cher fils ; il n’y faut plus penser a. »
Pour la nouvelle relation qu’elle entreprit en 1653, Marie se sentit dans de tout autres dispositions. C’est qu’elle voyait clair dans sa vie, et que Dieu avait parlé.
Depuis longtemps, la Vénérable Mère n’a plus d’inquiétude sur ses voies. Elle est dans la vérité. Elle le sait. Mais elle a aussi le sentiment que sa vie spirituelle est beaucoup plus une suite d’états qu’une suite de grâces et de faits extraordinaires, et que partant, le simple récit chronologique des conduites de Dieu sur
. Lettre à son fils, Québec 1651.
elle n’en rend pas exactement la physionomie. Ce sentiment devient tout à coup pour elle, en 1653, évidence de l'esprit. Puis elle a eu, dans le même temps, l’assurance de Dieu qu’il voulait pour sa gloire le récit de ses grâces : « Faisant mes exercices spirituels, depuis l’Ascension jusqu’à la Pentecôte, écrit-elle à son fils, dans les réflexions que je faisais sur moi-même, j’eus des vues fort particulières touchant les états d’oraison et de grâce que la divine Majesté m’a communiqués depuis que j’ai l’usage de la raison. Alors, sans penser à quoi cela pourrait servir, je pris du papier et en écrivis sur l’heure un Index ou abrégé que je mis en mon portefeuille. Dans ce temps-là, mon supérieur et directeur, qui est le Révérend Père Lalemant, m’avait dit que je demandasse à Notre-Seigneur que s’il voulait quelque chose de moi avant ma mort qui pût contribuer à sa gloire, il lui plût de me le faire connaître. Après avoir fait ma prière par obéissance, je n’eus que deux vues : la première, de m’offrir en holocauste à la divine Majesté pour être consommée, en la façon qu’il le voudrait ordonner, pour tout ce désolé pays ; et l’autre, que j’eusse à rédiger par écrit la conduite qu’elle avait tenue sur moi depuis qu’elle m’avait appelée à la vie intérieure a. » Cela se passait en 1653, du 22 mai au Ier juin. Marie commença aussitôt après sa Relation. C’est donc forte de l’assistance de Dieu et avec un plan très net, dans ses grandes lignes au moins, qu’elle se mit à l’œuvre.
Rien, au cours de ce travail, qui ressemble moins que Marie à un auteur écrivant à loisir dans la tranquillité de l’esprit. Supérieure de son monastère pour la seconde fois, elle en dirige alors la reconstruction et l’aménagement après l’incendie qui l’a détruit de fond en comble en 1650. Elle continue de plus ses fonctions d’institutrice et de catéchiste de ses séminaristes et de ses néophytes algonquins et hurons. Enfin, elle met toujours au premier plan ses devoirs de religieuse. A l’extérieur, il est vrai, les années 1653-1654 font comme une trêve à la guerre iroquoise b. Mais rien n’est assuré dans ce repos si précaire. La nouvelle obligation qui s’ajoutait à toutes ses charges, ne fut pour la Vénérable Mère qu’une obédience secondaire, accessoire, celle
a. Lettre à son fils, Québec, 26 octobre 1653.
b. Sur ces années troublées, voir notre Introduction générale (Vol. I, pp. 35‘38)-
qu’on remplit à temps perdu. Or il n’y avait point de place pour le loisir dans sa vie. D’août à octobre, c’était l’arrivée annuelle de flottes de France, la réception des envois de la mère patrie, l’expédition des réponses, lettres de toutes sortes, commissions, toute une vaste correspondance dont le gros retombait uniquement sur elle. Puis, les derniers bateaux partis, la navigation fermée sur le Saint-Laurent, c’était l’impitoyable, l’interminable hiver, de novembre à fin d’avril, temps peu propice à la composition des mémoires de conscience, dans le monastère des Ursulines : ce On n’écrit ici en hiver, dit Marie, qu’auprès du feu et à la vue de tous ceux qui sont présents a. » Alors, comme il n’est nullement à propos que l’on ait connaissance de ses affaires, elle est contrainte d’attendre le printemps, c’est-à-dire, car nous sommes à Québec, le mois de mai. Restaient donc à Marie deux à trois mois dans l’année, de mai ou juin à août, le soir avant le repos de la nuit, quand la journée de la religieuse et de la missionnaire était enfin terminée. Encore fallait-il compter avec les interruptions de toutes sortes. En fait, Marie composa sa Relation en deux fois : de juin à août 1653, et de mai ou juin à août 1654.
Il n’est pas indifférent de connaître tous ces détails qui ont influé sur la composition et la rédaction de la Relation. Marie n’avait que trop raison d’écrire à son fils : « Ne croyez pas que ces cahiers que je vous envoie aient été prémédités pour y observer un ordre comme l’on fait dans des ouvrages bien digérés : cela ne m’aurait pas été possible dans l’état où Dieu me tient, et la voie par où sa divine Majesté me conduit ne peut me permettre de garder aucune méthode dans ce que j’écris. Lorsque j’ai pris la plume pour commencer, je ne savais pas un mot de ce que j’allais dire; mais en écrivant, l’esprit de grâce qui me conduit m’a fait produire ce qu’il lui a plu, me faisant prendre la chose dans son principe et dans sa source et me la faisant conduire jusqu’à l’état où il me tient aujourd’hui, et toujours avec beaucoup d’interruptions et parmi un grand divertissement de nos affaires domestiques b. » Ainsi s’expliquent le caractère hâtif de la Relation de 1654, ses redites, ses défauts de cohésion et aussi par endroits sa concision laconique.
a. Lettre à son fils, Québec, 26 octobre 1653.
b. Lettre à son fils, Québec, 9 août 1654.
Cette concision tient à une cause entre autres. La Vénérable Mère y faisait allusion à l’instant. Dans tout ce qui vient de Dieu, il faut faire la part de ce qui ne peut se dire, de l’ineffable, part toujours plus considérable à mesure que l’âme s’élève : « Il y a bien des choses, note encore Marie dans une autre lettre, — et je puis dire que presque toutes sont de cette nature, — qu’il me serait impossible d’écrire entièrement, d’autant que, dans la conduite intérieure que Dieu tient sur moi, ce sont des grâces si intimes et des impressions si spirituelles par voie d’union avec la divine Majesté dans le fond de l’âme, que cela ne se peut dire. Et de plus, il y ade certaines communications entreDieu et l’âme qui seraient incroyables si on les produisait au dehors comme elles se passent intérieurement... C’est en partie ce qui me donne de la répugnance d’écrire de ces matières, quoique ce soient mes délices de ne point trouver de fond dans ce grand abîme et d’être obligée de perdre toute parole en m’y perdant moi-même. Plus on vieillit, plus on est incapable d’en écrire, parce que la vie spirituelle simplifie l’âme dans un amour consommatif, en sorte qu’on ne trouve plus de termes pour en parler a. » C’est la glorieuse infirmité de nos mystiques, des plus grands plus que de tous les autres, et parmi eux, de Marie à un degré très éminent. Dieu la menait par une voie de clarté et de réalité qui bannissait la prolixité : « Les choses symboliques ou qui se peuvent attacher à quelque forme ou sujet qui tienne de la matière, dit-elle, se peuvent étendre ; mais Dieu ne m’a pas conduite par ces voies-là b. »
Remarquons encore avec Marie qu’elle n’écrivait plus dans le temps de ses grâces. Pour une bonne part, sa Relation devait traiter de choses lointaines. Le souvenir en était toujours vivant, car il s’agissait d’expériences transcendantes. Un retour sur soi eût cependant été nécessaire pour en rappeler toutes les circonstances. A défaut de cette réflexion que le tracas quotidien ne permettrait pas, des notes eussent suppléé aux défaillances de la mémoire. Marie en avait pris autrefois à Tours ; mais elle les y avait laissées à son départ ou les avait brûlées : « Si j avais ces écrits, disait-elle en 1653, ils me serviraient beaucoup et me rafraîchiraient la mémoire de beaucoup de choses qui se
». Lettre à son fils, Québec, 26 octobre 1653. b. Lettre à son fils, Québec, 12 août 1654.
sont écoulées de mon esprit a. » Vingt ans plus tôt, elle en aurait parlé « plus avantageusement et avec plus de facilité ». Cela, c’était pour la France. Pour le Canada, il y avait des faits sur lesquels Marie voulait être discrète : ceux dont elle avait cruellement souffert, et sur lesquels une allusion rapide lui suffit, car leurs principaux acteurs vivaient encore b.
En dépit de toutes les contraintes intérieures et extérieures qui l’obligeaient à faire court et à faire vite, Marie a cependant voulu faire complet. Son génie est en effet un génie pratique, concret, positif : elle ne voit pas les choses sous un aspect unique ou in abstracto, elle les embrasse à plein dans l’intégrité de leur être. Les dons de Dieu se façonnent en quelque sorte sur les temps et les lieux où ils sont accordés ; ils sont inséparables des circonstances qui les ont déterminés, leur ont fourni un cadre et leur servent toujours d’explication partielle, mais nécessaire. Marie le sait. Aussi, c’est plus qu’un simple mémoire de conscience qu’elle prétend écrire : une autobiographie. Et c’est ce qu’elle explique à Dom Claude Martin. « Dans le dessein que j ’ai commencé pour vous, lui dit-elle, je parle de toutes mes aventures : c’est-à-dire, non seulement de ce qui s’est passé dans l’intérieur, mais encore de l’histoire extérieure, savoir, des états où j’ai passé dans le siècle et dans la religion, des providences et conduites de Dieu sur moi, de mes actions, de mes emplois, comme je vous ai élevé, et généralement je fais un sommaire par lequel vous me pourrez entièrement connaître, car je parle des choses simplement et comme elles sont c. » Comme elles sont, c’est-à-dire commes elles ont été accordées, non pas à une âme en général, mais à son âme à elle. Dieu ne se connaît dans sa tendresse et dans sa profusion que dans la vie. C’est une histoire vivante et vraie que Marie nous a laissée : l’histoire du mystère de son union avec la sainte Trinité, des premières invitations, des premières rencontres, des premiers colloques qui l’ont préparée, de la grâce suprême du mariage spirituel qui l’a consommée, et de l’intime communauté de biens qui en fut le fruit. Tous les actes
a. Lettre à son fils, Québec, 26 octobre 1653.
b. Lettre à son fils, Québec, 26 octobre 1653.
°. Ibid. Ces réflexions inspirées par Y Index de 1653 s’appliquent aussi bien à la Relation tout entière.
de ce mystère revivent sous nos yeux, dans leur cadre naturel que Marie a recomposé.
Pour un travail de cette sorte, les conditions défavorables que nous avons notées plus haut, et qui auraient desservi des confessions littéraires, tournent au contraire à l’avantage de l’auteur.
Que cherchons-nous dans les confidences des mystiques, sinon l’écho très pur de leur expérience ? Tout le reste, qui pourra être du plus haut intérêt, n’est cependant que commentaire ou orchestration du don de Dieu. Or, c’est ce don, sa réception dans l’âme humaine et la réaction qu’il y a provoquée dont nous sommes légitimement curieux. La réflexion ici peut servir à approfondir ; elle a ses dangers aussi, et peut-être surtout. Elle court le risque d’interpréter, donc de déformer en mêlant aux éléments primitifs des notions acquises plus tard, des réminiscences de lectures ou d’entretiens. Les retouches, les corrections, les révisions de toute nature, les essais de mise au point, sont encore plus à redouter. Plus le récit sera ingénu, direct, de premier jet, moins il sera étudié, plus il aura chance d’être conforme au réel. Si, en outre, il nous vient d’une âme qui voit clair et juste, qui se possède et sait contenir ses élans pour modeler toujours son expression sur l’objet, qui demeure libre dans un corps sans défaillances, la confidence qu’il nous apportera sera d’un prix inestimable. Bon gré mal gré, il y aura toujours à faire la part d’une interprétation involontaire : cette part sera réduite à l’inévitable. A ce point de vue, la Relation de Marie de l’Incarnation atteint un maximum d’objectivité qui n’a jamais été dépassé et rarement égalé. Comme Dom Claude Martin en voulait trop savoir : « Je ne puis pas m’exprimer autrement, lui répond sa vénérable mère, et je ne me mets point en peine de faire tant d’examens, mais plutôt j’y sens de l’aversion, crainte de curiosité. Je laisse le tout au jugement de celui qui me tient la place de Dieu, autrement je me causerais plusieurs distractions qui seraient désagréables à sa divine Majesté a. » C’est la conduite qu elle a tenue durant toute la composition de sa Relation de 1654, et c’est justement ce qui fait de cette longue confidence si peu préméditée, si naturelle, un document capital dans la littérature mystique.
». Voir le Supplément à la Relation de 1654.
L’autobiographie de Marie de l’Incarnation évoque naturellement à la pensée la Vie écrite far elle-même de sainte Thérèse.
Nous ne prétendons point établir ici un parallèle complet entre les deux Thérèses. Nous comparons seulement les deux récits qu’elles nous ont laissés de leurs grâces et de leurs expériences mystiques.
A dire le vrai, cette comparaison est assez difficile. Nous ne possédons plus la première rédaction de la Vie de sainte Thérèse, celle qu’elle écrivit en 1561 ou 1562 à Tolède au palais de dona Louise de la Cerda, et qui par sa composition à vive allure aurait offert le plus de traits communs avec la Relation de Marie. De part et d’autre, même invitation divine à entreprendre la tâche, mêmes obédiences des directeurs, même laps de temps employé à la composition du mémoire ; enfin à peu près mêmes conditions d’âge: Marie a 55 ans, Thérèse 48.
La seconde rédaction de sainte Thérèse, celle que nous lisons aujourd’hui au premier volume de ses œuvres sous le titre devenu classique de Vie écrite par elle-même, se présente dans des conditions sensiblement différentes. C’est une reprise et une refonte de la première. Thérèse, nous dit Banez, « y complète et y retouche son livre ». Sur le conseil de ses directeurs, elle ajoute de nouveaux récits, développe à loisir des matières touchées précédemment en quelques mots, et, pour plus de clarté, divise l’ouvrage en chapitres auxquels elle donne des sommaires. Bref, elle y emploie trois ans. Commencée en 1563, la révision est encore en train en 1565. Entre temps, Thérèse consulte, prend conseil même d’un inquisiteur. Aucun trait qui rappelle ici, même de très loin, la composition précipitée et à bâtons rompus de Marie. D’ailleurs, comme pour accuser plus fortement le désaccord, l’Ursuline et la Carmélite n’ont pas le même objectif. Marie écrit pour son directeur et pour Dom Claude Martin qui l’un et l’autre tiennent à s’édifier au récit de ses grâces ; Thérèse, pour ses directeurs et le Maître Jean d’Avila, mais pour leur soumettre ses états et leur demander leurs lumières. De là, chez sainte Ihérèse, un effort patient pour refaire, revoir et mettre au point sa relation. Marie n’en était plus à se préoccuper de cet examen des docteurs. A peine écrit, et il le fut à la hâte,
son manuscrit fut expédié sans même avoir été relu — c’est elle qui nous l’assure a — et elle ne le revit jamais. Si plus tard ce manuscrit reçut des corrections, ce furent des corrections d’éditeur avant d’aller à l’impression.
Du point de vue littéraire, l’autobiographie de sainte Thérèse, sans être son œuvre la plus réussie, est néanmoins un chef-d’œuvre. Une autre civilisation et une autre tradition se reflètent dans la relation de Marie, un autre milieu social aussi. Les tons en sont moins chauds, la langue moins pure. Le castillan au temps de sainte Thérèse était parvenu à son âge d’or : le français du XVIe siècle et celui de la première moitié du XVIIe étaient loin d’avoir atteint à cette perfection. Celle-ci viendra bientôt, mais elle marquera un autre âge. Marie est de son temps ; sa langue est parfois embarrassée. Mais il n’est point besoin d’être un styliste pour que le style témoigne du don du grand écrivain. C'est moins pour leur perfection extérieure que pour les dons qu’elles révèlent qu’il conviendrait de comparer la relation de Thérèse et celle de Marie. Or ces dons, chez l’une comme chez l’autre, sont de ceux qui, les circonstances aidant, produisent un jour de grandes œuvres.
Sur le fond, l’autobiographie de Marie de l’Incarnation manifeste une maîtrise qui ne se traduit pas au même degré dans la Vie de sainte Thérèse. Aussi bien, les stades de la vie mystique où en sont arrivées les deux Servantes de Dieu ne se confondent-ils pas. En 1565, année où elle achève sa Vie, Thérèse n’est entrée dans la contemplation que depuis dix ans, et son itinéraire mystique n’atteindra son sommet avec la vision intellectuelle de la sainte Trinité et le mariage spirituel, que sept ans plus tard, en 1572. Au contraire, en 1654» Marie a terminé son expérience — nous entendons par là l’expérience dont les théoriciens de la mystique ont défini et codifié les phases générales depuis près de vingt-cinq ans. Elle a franchi toutes les étapes : elle sait qu elle est arrivée et que, dans ce dernier état qui la conduira jusqu à la vie éternelle, elle n’a plus rien de nouveau a attendre et a désirer que le progrès illimité dans la charité. De cette conviction naissent une sécurité, une vue nette et compréhensive des faits, une faculté de juger des proportions et des plans, d apprécier les
». Lettre à son fils, Québec, 12 août 1654.
grâces et leur valeur respective, qui font de sa relation un tout presque complet et qui se suffit à lui-même. Moins didactique que la Vie de sainte Thérèse — on y chercherait en vain l’équivalent du petit traité de l’oraison qui tient 12 chapitres dans ce dernier ouvrage — elle est plus descriptive. Le fait mystique s’y déroule tout entier dans sa réalité concrète. C’est là la grande originalité de la Relation de 1654.
Le manuscrit original de la Relation de 1654 était de format in-40 et se composait d’environ 100 feuillets réunis en cahiers. Les trois premiers cahiers, qui furent écrits en juin- juillet 1653, comptaient chacun huit feuillets. Au quatrième, où elle commençait le récit de sa vocation au Canada, Marie interrompit son travail pour ne le reprendre qu’au printemps de 1654. Ce sont là tous les renseignements que nous donne la correspondance de la Vénérable Mère a. Vu le caractère général de son écriture, serrée, mais assez haute, — écriture qui n’a jamais varié de 1641 à 1672, si nous en jugeons par les échantillons qui nous en restent soit aux Archives des Ursulines à Québec, soit en France et en Belgique, — étant donnée aussi l’étendue de la Relation, nous pouvons supposer que l’in-40 dont elle parle est du format d’une de ses lettres conservée à la Mazarine (Ms. 2467) : le grand in-40.
Le manuscrit original, tel que nous l’a décrit Marie, est aujourd’hui perdu. Dom Claude Martin n’en fait mention nulle part dans sa correspondance, et nous ne savons ce qu’il en a fait après la publication. Jusqu’à ces dernières années, le seul témoin de la Relation de 1654 était l’imprimé de la Vie. Nous avons dit dans notre Introduction générale le scrupule qui retenait Dom Claude Martin dans les corrections de fond, et les libertés qu’il prenait avec la forme. Un simple coup d’œil jeté sur l’imprimé suffit pour se convaincre que les retouches de style ne se comptent pas. Plus graves auraient été les corrections et les interpolations du théologien-éditeur. Pour celles-ci, tout moyen direct de contrôle nous faisait défaut, mais il était légitime de les soupçonner. Marie n’avait en somme expédié à son fils qu’un brouillon, et cela n’avait aucune importance puisque le document était de
a. Lettre à son fils, Québec, 26 octobre 1653.
caractère exclusivement privé et devait le rester. Mais du jour où l’on pensa à le livrer au public, la révision s’imposait. Marie avait traité des sujets les plus élevés de la théologie mystique et de la théologie tout court. Or, on n’écrit pas de la grâce, de la Trinité, de la contemplation, sans initiation préalable. Dans ces matières, l’à peu près est interdit. Pendant son travail de rédaction, Marie n’avait consulté personne : cela lui était inutile pour le but qu’elle se proposait. Après, le temps lui avait fait défaut de se relire. Dans ces conditions, les déficiences d’expression ne pouvaient manquer sous sa plume. La Relation imprimée se fait au contraire remarquer par son étonnante justesse. N’était-il pas à craindre que ces formules habituellement si exactes ne fussent en somme que des rajustements, des interprétations ?
Nous sommes aujourd’hui pleinement rassurés. Les corrections doctrinales sont insignifiantes et à proprement parler inexistantes. La Vénérable Mère a été à la hauteur de son sujet, et Dom Claude Martin s’est religieusement effacé derrière elle. Le document qui nous autorise à en juger ainsi est un manuscrit de la Relation de 1654 conservé aux archives des Ursulines des Trois-Rivières, depuis un siècle et demi, sinon plus. C’est de ce document, resté ignoré jusqu’à nos jours, que nous devons parler maintenant.
Le manuscrit des Trois-Rivières — que nous appellerons ainsi pour faire court — est un petit in-40 (16 X 19), relié en parchemin. Il est composé de 99 feuillets : un feuillet de garde au début, et 98 de texte, le dernier écrit au recto seulement. L’écriture en est presque jusqu’à la fin posée et parfaitement lisible ; les majuscules y sont répandues avec profusion. Dans les dernières pages apparaissent des formes nouvelles de caractères et surtout des archaïsmes qui contrastent avec la simplicité qui précédait et pourraient dénoter une autre main. A en juger par la qualité des encres, l’œuvre n’a pas été faite d’une seule traite. Dans l'ensemble, peu de corrections : quelques-unes en surcharge et de la première main * d’autres, habituellement dans 1 interligne, sont d’une main postérieure. Un commencement de pagination est lui aussi plus récent. Les marges de trois centimètres quelquefois ont été marquées à l’ongle et sont bien observées. Tout y révèle une œuvre appliquée et soignée. La page 1 débute par les noms de Jésus, Marie, Joseph, en ronde. Suit un court prologue,
puis viennent soixante-huit articles ou chapitres, séparés les uns des autres par un léger intervalle et annoncés par un chiffre arabe dans la marge. Presque pas d’alinéas dans ces chapitres, quelle que soit leur longueur. Sauf la différence des encres et des écritures signalée ci-dessus, aucune trace ou indice dans le manuscrit d’une reprise et 'd’une nouvelle mise en train. A tous ces signes, nous reconnaissons une copie.
Ces caractéristiques ne permettent pas, en effet, de prendre un seul instant ce manuscrit pour l’original. Ajoutons, ce qui est décisif dans l’espèce, qu’il ne contient aucun cahier de 16 pages, comme le manuscrit envoyé à Dom Claude Martin a. C’est donc un autre document. Est-il possible d’en retracer l’origine et la provenance ?
Marie de l’Incarnation avait d’abord pensé à faire faire une transcription de l’original avant de l’expédier en France. Elle devait confier cette tâche, si le départ du P. de Lionnes à qui elle avait remis son manuscrit était retardé, à la Mère Marguerite de Saint-Athanase, Ursuline de Paris avec qui elle se partageait le supériorat du monastère de Québec, et « en qui seule elle pouvait avoir cette confiance b ». Nous ne savons si le bateau du P. de Lionnes partit au jour dit. L’écriture du manuscrit n’est point celle de la religieuse susdite. Elle n’est point non plus celle de Marie, qui du reste écrit à Dom Claude Martin : «Je n’ai pas eu le loisir de relire ce que je vous envoie, et beaucoup moins d’en faire une copie c. » Que si on en doutait malgré tout, il suffirait d’observer que l’orthographe du manuscrit est postérieure à celle de la Vénérable Mère, et qu’il contient des fautes telles que l’essence pour les sens, qui sont des fautes de copiste, non d’auteur. Enfin, certains passages de la relation originale assez embrouillés n’auraient pas été reproduits, mais récrits. Il n’y a pas lieu d’insister davantage. Aucune copie de l’original n’a donc été exécutée au Canada en 1654. C’est en France qu’il faut rechercher l’origine du manuscrit des Trois- Rivières, à moins d’en placer la composition à Québec après 1677, date de la publication de l’imprimé.