‹ Écrits spirituels et historiques (volume 2)Chapitre 39 sur 81 · PREMIER ÉTAT D’ORAISON · texte numérisé non relu

PREMIER ÉTAT D’ORAISON

DÈS mon enfance (i), la divine Majesté voulant mettre des dispositions dans mon âme pour la rendre son temple et le réceptacle de ses miséricordieuses faveurs, je n’avais qu’environ sept ans, qu’une nuit, 5 en mon sommeil, il me sembla que j’étais dans la cour d’une école champêtre (2), avec quelqu’une de mes compagnes, où je faisais quelque action innocente a. Ayant les yeux levés vers le ciel, je le vis ouvert et Notre- Seigneur Jésus-Christ, en forme humaine, en sortir 10 et qui par l’air venait à moi qui, le voyant, m’écriai à ma compagne : « Ah ! Voilà Notre-Seigneur ! C’est à moi qu’il vient ! » Et il me semblait que cette fille ayant commis une imperfection, il m’avait choisie [plutôt qu’] elle qui était néanmoins bonne fille. Mais 15 il y avait un secret que je ne connaissais pas b. Cette suradorable Majesté s’approchant de moi, mon cœur se sentit tout embrasé de son amour. Je commençai à étendre mes bras pour l’embrasser. Lors, lui c, le plus beau de tous les enfants des hommes, avec un visage

4 une nuit j pendant — C en 6 champêtre J où avec une de mes compagnes

— C avec une de mes compagnes, où i o par l’air\ [s’en] venait [droit] à moi

C qui venait à moi 18 Alors, ce plus beau de tous les — C Alors, lui,

le plus beau des

a. Innocente, indifférente comme les jeux du bas âge.

b. Le secret de sa vocation, qui ne lui sera révélé que plus tard.

c. Lui. Cette syllepse du genre est fréquente dans notre manuscrit. Elle était d’usage courant au XVIIe siècle.

IÔI

plein d’une douceur et d’un attrait indicible a, m’embrassant et me baisant amoureusement, me dit :

« Voulez-vous être à moi ? » Je lui répondis : « Oui. » — Lors, ayant ouï b mon consentement, nous le vîmes remonter au ciel c (3). 5

Après mon réveil, mon cœur se sentit si ravi de cette insigne faveur que je la racontais naïvement à ceux qui me voulaient écouter d. L’effet que produisit cette visite fut une pente au bien. Quoique par mes enfances e je ne réfléchissais ni ne pensais f que cet attrait au bien 10 vînt d’un principe intérieur, néanmoins, dans quelques occasions, dans mes petits besoins, je me sentais attirée d’en traiter avec Notre-Seigneur : ce que je faisais avec une si g grande simplicité, ne me pouvant imaginer qu’il eût voulu refuser ce qu’on lui demandait humble- 15 ment. C’était pourquoi, étant à l’église, je regardais ceux qui priaient et leur posture, et lorsque j’en reconnaissais selon cette idée, je disais en moi-même : « Assu-

8 écouter], [ Surtout , les paroles de Notre-Seigneur me demeurèrent tellement imprimées dans l’esprit qu’elles n’en sont jamais sorties ; et quoique je visse son Humanité sacrée, je n’en pus rien retenir de particulier, tant ses paroles me charmaient et attiraient l’ application de mon esprit par leur douceur.] 13 faisais]

avec une grande

a. L’ancien usage encore en vigueur au XVIIe siècle, surtout dans sa première moitié, était de n’accorder l’adjectif qui se rapportait à plusieurs substantifs coordonnés qu’avec le dernier. C’est l'usage ordinaire de notre manuscrit.

b. Marie demeure souvent sous la résonnance du dernier mot qu’elle vient d’écrire. De là des répétitions fréquentes de ce mot ou l’emploi de mots à consonnance identique. Signe d’une rédaction hâtive.

e. « Le récit que (la Vénérable Mère fait de cette grâce) rappelle si naturellement à l’esprit la candeur et la simplicité des premiers siècles de l’Église qu’on se sent persuadé d’abord, pour peu qu’on sache goûter les choses de Dieu. » (Charlevoix, Op. cit., p. 5.)

d. Il est possible que le paragraphe intercalé ici par la Vie appartienne à l’original. La première page du manuscrit est d’une écriture soignée, mais elle n’a pas été relue. Nous verrions plutôt cependant dans ce passage un fragment d’un autre écrit de Marie, peut-être même de son Supplément.

e. Enfances, jeux d’enfant, enfantillages.

f. L’ancienne langue employait aussi bien l’indicatif que le subjonctif dans les propositions concessives. Les deux modes, dans ce cas, se rencontrent chez Commines.

e. Si, très. Sens que ce mot a parfois dans l’ancien français.

Marie de "Incarnation

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