IÔ
rément, Dieu exaucera cette personne, car en sa posture et en son maintien elle prie avec humilité (4). » Cela faisait impression sur mon esprit, et je me retirais parfois pour prier, poussée par l’esprit intérieur, sans toutefois 5 savoir ni penser ce que c’était esprit intérieur, n’en sachant pas seulement le nom comme j’ai dit. Mais la bonté de Dieu me conduisait comme cela (5).
Et comme j’étais enfant, qui étais ignorante, j’y mêlais mes récréations. Ne faisant ni réflexion ni dis- 10 tinction de l’un ni de l’autre, je faisais compatir le tout ensemble, et ai a passé le temps de la sorte, jusqu’à ce qu’étant âgée d’environ seize ans, les remords de conscience me pressaient lorsque j’allais à confesse, et je sentais bien que la divine Majesté voulait de moi que 15 je m’éloignasse de mes enfances et puérilités, et qu’enfin, en cette matière, je fisse cas de tout. Mais je n’osais, j’avais honte, et je disais en moi-même que je ne croyais pas avoir jamais offensé Dieu en cette matière, ayant ouï dire qu’il n’y avait péché que ce que l’on croyait 20 être tel en le commettant. Ainsi, je contrariais l’Esprit de Dieu qui, en effet, m’< occupait > b intérieurement par une force et efficacité secrète pour me gagner entièrement à lui (6).
Le bien que je voyais, je le faisais, même sans me 25 faire violence, parce que la douceur de cet attrait m’était incomparablement plus suave que tout ce que je voyais. Il n’y avait que pour la confession, qu’encore que je crusse m’y comporter comme il fallait, je ne m’y comportais pas selon la lumière du Saint-Esprit, quelque 30 presse qu’il m’en fît ; et c’était la seule chose en laquelle je raisonnais si je le ferais ou ne le ferais pas ensuite
7 en cela 8 [une] enfant [encore aveugle et] ignorante g récréations j,
sans faire distinction de l’un ni de l’autre ; [je mêlais la dévotion avec le divertissement] et sans y faire réflexion je faisais 19 ouï dire\, [ce qui n’est pas
toujours vrai] 27 Rien ne me retenait que la confession, car encore que
29 Saint-Esprit j qui me pressait intérieurement
a. Et ai passé. Fréquente ellipse du pronom sujet dans l’ancienne langue.
b. Occupait. Le manuscrit est illisible à cet endroit. Nous avons corrigé d’après, la Vie.
de l’inspiration ; et je concluais plus d’un an de suite qu’il n’était pas nécessaire de confesser des jeux d’enfant, et ainsi, je retardais ses plus grandes miséricordes, jusqu’à ce qu’il lui plut m’emporter tout d’un coup, ainsi qu’ensuite je dirai a.
Notre-Seigneur b, ayant permis que, dans le monde, mes parents me missent dans un état et condition c qui semblait me permettre les petites libertés et passe-temps qui m’étaient déniés en leur maison (7), m’en fit entièrement perdre l’affection et l’inclination, et me donna un esprit de retraite qui, m’occupant intérieurement dans l’amour d’un bien que j’ignorais (8), me faisait quitter la hantise d des personnes de mon âge pour demeurer seule dans la maison à lire en des livres de piété, ayant entièrement quitté ceux qui traitaient des choses vaines et auxquels j’avais eu de l’attache purement pour mon seul esprit et récréation (9).
Tout notre voisinage était étonné et ne pouvait-on 6 comprendre cette retraite et grande inclination que j’avais d’aller à l’église chaque jour, non plus que la grande pente que j’avais à la pratique de la vertu, surtout à la patience. Mais f l’on ne voyait ce que j’expérimentais dans l’intérieur et comme la bonté de Notre-
i et plus d’un an entier ma conclusion était 6-7 [ Étant plus avancée en âge,]
Notre-Seigneur permit que mes parents me missent dans le monde en 13 quitter j la conversation 14 à lire j des 16 vaines j et que j’avais lus pure¬
ment pour mon plaisir et pour ma récréation
a. Allusion au ravissement dont il sera bientôt question.
b. La Vie et le manuscrit suivent un ordre différent pour cet article. Mais le texte de la Vie présente des indices certains de transposition.
°. Son mariage en 1617 avec Claude Martin. Marie ne fait aucune allusion à ses premiers désirs de vie religieuse. Elle en parlera dans son Supplément.
d. Hantise, fréquentation.
e. Ne pouvait-on . Inversion du sujet plus fréquente autrefois qu’aujourd’hui.
f. Mais, en surcharge sur le mot surtout qui avait été précédemment écrit. La correction est de la même main que la copie.
io
Seigneur y opérait ; et moi non plus je ne concevais pas comme cela se faisait, sinon que je suivais son trait a dans l’oraison et lui obéissais pour suivre les vertus dont il faisait naître les occasions. Sa divine Bonté permit que près de l’espace de deux ans, j’eus b de grandes croix à supporter, et ce fut en cette occasion qu’il mit mon âme à l’épreuve. Mais il ne la laissa point, parce que ce soutien intérieur duquel j’ai parlé me donnait des forces et une si c grande patience et douceur dans toutes les attaques les plus sensibles, et mon recours était l’oraison, et par ces croix il semblait que Dieu voulait disposer mon âme et l’épurer dans la tribulation (io).
J’avais souvent dans ma pensée ce qui m’était arrivé dans mon enfance touchant les caresses de Notre- Seigneur. Ce souvenir m’attirait au désir d’être toute à lui, et je ne soupirais qu’après la sainte communication et je tâchais de prendre les moyens que je connaissais, selon mon petit jugement, me pouvoir servir à ce dessein. J’avais cette inclination fréquemment depuis cette première grâce. Je me souviens que, quelque temps après que je l’eus reçue, attirée par les sentiments de la bonté de Dieu qui exauce ceux qui le prient d’affection, j’allais à l’église et je me retirais dans un lieu écarté pour n’être point vue. Je me tenais là partie du jour d ; mon cœur était souhaitant avec ardeur cette communication (n). J’étais si enfant que je ne savais point que c’était là [faire] oraison (12). J’avais aussi les mêmes désirs pour la très sainte Vierge que je passionnais de e
2-3 son attrait 5 près de deux ans [entiers que dura mon engagement] 9 et une j grande patience 29 que je désirais avec passion
a. Trait, même sens qu’ attrait, mais plus expressif et plus fort.
b. J’eus, pour j’eusse.
Si, très.
d. L’ancien français faisait assez souvent l’ellipse de l’article indéfini, en particulier dans cette expression.
e. Passionner de, désirer vivement de. Archaïsme. Vaugelas et Corneille condamnaient cette expression qui ne tarda pas à disparaître. La Vie l’a remplacée par une périphrase.
voir, pour le moins, avant que de mourir, pour y être protégée d’elle, et chaque jour je lui faisais des prières à ce sujet.
Voilà comme la Bonté divine me voulait suavement disposer si je lui eusse été bien fidèle dès le commencement de ses touches a.
La divine Majesté ne se contentant pas de m’avoir donné le dégoût des choses vaines et la force de porter les croix qu’elle avait permis m’arriver, me fortifia l’esprit intérieur et me donna une grande inclination à la fréquentation des sacrements. J’avais pour lors environ dix-huit ans. Cette fréquente approche me donnait un grand courage et une grande suavité en l’âme, une foi très vive qui établissait en moi une ferme créance des divins mystères. Il est vrai que la bonne éducation que j’avais eue de mes parents, qui étaient bons chrétiens et fort pieux, avait fait un bon fonds dans mon âme pour toutes les choses du christianisme et pour les bonnes mœurs, et lorsque j’y fais réflexion, je bénis Dieu des grâces qu’il lui a plu me faire en ce point, d’autant que c’est une grande disposition pour la vertu et pour être vraiment disposée à une vocation d’une haute piété.
Cette foi vive me faisait opérer plusieurs bonnes œuvres (13) et engendrait en mon âme un esprit d’oraison qui perfectionnait ce que j’avais de bon en moi par des grâces et faveurs que j’avais reçues au précédent b. Je n’avais plus ni de cœur ni d’esprit que pour
1 avant j ma mort afin d'être favorisée de sa protection 4 voulait J doucement disposer [à de grandes choses ] 6 touches [et de ses attraits ] 8 donné j
du dégoût — C le dégoût et de la force pour — C et la force pour
9-10 me fortifia j l’esprit et — C l’esprit intérieur 10 inclination\ pour —
C à 23 haute piété j [que de tomber en des mains qui fassent prendre un bon
pli dès les plus tendres années ]
a. Touches, opérations de Dieu dans l’âme. Terme mystique.
b. Au précédent, auparavant.
l66 LES ÉCRITS SPIRITUELS DE QUÉBEC
le bien : tant plus j’approchais des sacrements, plus a j’avais désir de m’en approcher, pour ce que b j’expérimentais que dedans eux je trouvais ma vie et tout mon bien et un attrait à l’oraison. Et j’eusse voulu que 5 toutes les personnes avec lesquelles Notre-Seigneur m’avait mise eussent eu l’amour pour cette fréquence c et avais de la crainte pour eux d, pour certain genre de péchés que j’appréhendais qu’ils fussent mortels et qu’ils manquassent de les bien confesser, car je savais io que par le sacrement de confession l’on était lavé par le Sang de Jésus-Christ, et aussi qu’il fallait très exactement s’acquitter des pénitences enjointes : ce qui me faisait parler et exhorter ces personnes-là pour ce qu’elles tâchassent de faire ce qui était requis en ce 15 point, et si j’eusse cru que mes récréations d’enfant et autres passe-temps que depuis j’avais pris avec mes compagnes eussent été péchés, je m’en fusse bien vite confessée, mais ne le croyant pas, je ne le faisais pas. Dans les touches, néanmoins, que l’Esprit de Dieu me 20 donnait que c’étaient des fautes, et qu’il n’y avait rien de petit à ses yeux au regard de l’imperfection et des petits péchés, qui aux yeux des créatures n’étaient rien, cela me faisait lui en demander pardon de bon cœur, avec douleur, et je prenais de l’eau bénite, parce 25 qu’on m’avait dit qu’elle effaçait les péchés véniels e. Une fois que je me trouvais au pied de l’autel de Notre-
2 parce que je connaissais par expérience — C parce que j’ expérimentais 3-4 mon bien j et que mon attrait à l'oraison s ’y fortifiait beaucoup — C et un attrait à l’oraison 25 véniels j [pourvu que l'on en usât avec dévotion ]
a. Tant plus... plus. La formule régulière de corrélation serait : tant plus... tant plus. Le français moderne dit seulement : plus... plus...
b. Pour ce que, très employé dans l’ancienne langue au sens de : parce que, afin de.
c. Fréquence, pour fréquentation.
d. Eux. Il s’agit du personnel de la fabrique de soieries de Claude Martin. Le mot personne était autrefois traité par syllepse comme du masculin. Nombreux exemples dans Bossuet et ailleurs.
®. Voir l'addition de la Vie. C’est une rectification à l’usage du lecteur, qui ne doit point croire à l’effet magique de l’eau bénite.
Dame, je vis si clairement, par une lumière intérieure, l’importance de se bien confesser et une persuasion qu’il me fallait le faire, que je n’en pouvais douter du tout. Alors, j’étais pour me disposer à me confesser. Mais étais-je au confessionnal, je trouvai un bon prêtre qui confessait par routine. Lors, mon cœur se fermait ; je ne pouvais me confesser selon les vues générales et les touches que j’avais eues. Je répondais seulement aux interrogations qu’il me faisait et écoutais ses remontrances, mais de moi-même je ne lui pouvais a rien dire. Après ma pénitence faite, j’allai communier, sans avoir de difficultés et de reproches intérieurs, si me semble, car j’en ressortais toujours avec une plus grande dévotion et inclination au bien et à la vertu, et espérance et confiance en la bonté de Dieu.
Comme j’avais lu les Psaumes en français et que j’avais ouï dire que c’était l’Esprit de Dieu qui les avait dictés, il m’en venait des pensées et souvenirs dans les occurrences. Je m’en servais et croyais que tout ce qui était dit par l’Esprit de Dieu était véritable et infaillible, et que tout ce qui était défaudrait b plutôt que ces paroles vinssent à me manquer. C’était ce qui me faisait dire que j’espérais en lui, et que par cette espérance il me donnerait tout ce que je lui demanderais, me confiant entièrement en sa parole, et que, partant, je ne serais point confuse en mon attente c.
6 qui confessait pay coutume [et sans beaucoup d exactitude ] 10 rien aire j.
[Dans cette rencontre ainsi que dans les autres semblables], après avoir fait ma pénitence, je me présentai à la sainte communion 21 et que tout ce qui
avait l’être tomberait plutôt dans le néant que
a. On attendrait ici et dans la phrase précédente le passé défini comme plus haut. Mais le souvenir d’un accident particulier a évoqué celui d’une situation qui s’est prolongée quelque temps. De là l’emploi de l'imparfait. Les retouches et les additions de la Vie pour remédier à cette confusion des temps nous prouvent que tout ce -paragraphe dans l’original était également incorrect.
b. Défaudrait, tomberait dans le néant, cesserait d exister et d être.
o.'Réminiscence du verset : In Te Domine speravi, non confundar in aeternum, que Marie affectionnait alors tout particulièrement (Psaume XXX, 2).
Dès mon enfance a, ayant appris que Dieu parlait par les prédicateurs, je trouvais cela admirable et avais une grande inclination de les aller entendre, étant si jeune que j’y comprenais fort peu de chose, excepté 5 l’histoire que je racontais à mon retour (14).
Venant à être plus grande, la foi que j’avais en mon cœur, jointe à ce que j’entendais de cette divine parole, opérait de plus en plus un amour dedans moi qui m’invitait à l’aller écouter. J’avais en si grande vénération 10 les prédicateurs qu’alors que j’en voyais quelqu’un par les rues, je me sentais portée d’inclination de courir après lui et de baiser les vestiges de ses pieds. Une petite prudence me retenait, mais je le conduisais de l’œil, jusqu’à ce que je l’eusse perdu de vue. Je ne trouvais 15 rien de plus grand que d’annoncer la parole de Dieu, et c’était ce qui engendrait dans mon cœur l’estime de ceux auxquels Notre-Seigneur faisait la grâce de la porter et de la produire b. Lorsque je l’entendais, il me semblait que mon cœur était un vase dans lequel cette 20 divine parole découlait comme une liqueur. Ce n’était point l’imagination, mais la force de l’Esprit de Dieu qui était en cette divine parole, qui par un flux de ses grâces, produisait cet effet dans mon âme, laquelle ayant reçu cette plénitude abondante, ne pouvait la
1-2 parlait j par la bouche des prédicateurs — C par les prédicateurs 2 cela
me semblait admirable — C je trouvais cela admirable 8 de plus en plus
dans mon âme le désir de l’écouter — C dans moi un amour qui m'incitait à l’aller écouter 14 jusqu’à ce que\ je l’eusse [ entièrement ] perdu de vue — C je les
eusse perdus de vue 15 rien de plus grand j que la parole de Dieu — C que
d’annoncer la parole de Dieu 16 ce qui j produisait en mon cœur — C
engendrait dans mon cœur 19 était [comme] un vase — C était un vase
21 imagination j, mais un effet réel de l’Esprit de Dieu — C mais la force de l’Esprit de Dieu 23 opérait [de la sorte] dans mon — C opérait cet effet dans
mon
a. Les deux articles IV et V couvrent en réalité toute la période qui a précédé l’entrée de Marie aux Ursulines.
b. Produire, annoncer.
contenir qu’en l’évaporant en traitant avec Dieu en l’oraison ; et même, il me fallait parler par paroles extérieures, parce que ma nature ne pouvait contenir cette abondance : ce que je faisais à Dieu avec une grande ferveur, et aux personnes de notre maison, leur disant ce que le prédicateur avait prêché et mes pensées là-dessus qui me rendaient éloquente (15). Une fois en un sermon du saint Nom de Jésus, que le prédicateur avait nommé plusieurs fois, cette divine parole, comme une manne céleste, remplit mon cœur si abondamment que tout le jour, mon esprit ne disait autre chose que : « Jésus, Jésus », sans pouvoir finir.
Dieu me donnait de grandes lumières dans cette assiduité d’entendre sa sainte parole, et mon cœur en était embrasé jour et nuit : ce qui me faisait parler à lui d’une façon intérieure qui m’était nouvelle et inconnue. Car, comme j’avais entendu dire qu’il fallait méditer pour faire l’oraison mentale, je ne pensais pas que ce que mon cœur disait à Dieu le fût, de manière que je suivais cet appel intérieur, ne sachant autre chose sinon que c’étaient de bons mouvements que la parole de Dieu produisait en mon âme et qui me poussaient de 1 aller de plus en plus entendre, et à la pratique de la vertu qui se rencontrait en la condition [à] laquelle la divine Majesté m’avait appelée a. Un carême qu’un bon Père Capucin prêcha la passion de Notre-Seigneur, mon esprit était si fort plongé dans ce mystère que, jour et nuit, je ne pouvais entendre à autre chose.
Maintenant que j’ai plus de connaissance et d’expérience en la vie spirituelle, je reconnais que la bonté de
1 qu’en l’évaporant en l’oraison et en traitant avec Dieu — C l’évaporer en traitant avec Dieu dans l’oraison n que tout le jour j ma respiration ne disait
— C mon esprit disait 14 mon cœur en était [tout] embrasé — C mon cœur en
était embrasé 19 suivais j cet attrait 27 dans ce [sacré saint ] mystère
a, Surtout de la patience pour supporter la grande épreuve qui remplit ses années de mariage, et aussi pour faire face aux obligations d un état qui font un partage dans l'âme que Dieu appelle à lui. Marie dira ailleurs qu elle sentait que l’esprit de grâce qui la conduisait était incompatible avec d’autres liens que ceux de l’amour de Dieu. Le mariage était pour elle une captivité.
Dieu me prévenait par de grandes grâces et me remplissait de bénédictions de sa douceur a, pendant que j’avais de grands sujets de croix, étant dans une condition qui m’en produisait de continuelles, opposées à l’Esprit qui 5 se voulait gagner mon cœur et mon affection. Ce n’était pas qu’on empêchât mes petites < dévotions > b. Bien au contraire, la personne avec laquelle j’étais liée m’y portait et en avait beaucoup de satisfaction. C’était une grande providence de Dieu, car sans cette tolérance, ro ma captivité et les croix qui la suivaient, m’eussent été insupportables, n’ayant pas encore assez de fonds de vertu pour lors, ce me semble.
Du depuis c, Notre-Seigneur m’a toujours laissé cette inclination d’entendre sa divine parole et m’y a fait 15 de très grandes grâces. Il soit béni éternellement d !
L’une des choses qui m’a beaucoup servi pour l’esprit de dévotion a été les cérémonies de l’Église, lesquelles dès mon enfance attiraient puissamment mon esprit. Je trouvais cela si beau et si saint que je ne voyais rien 20 de semblable. Étant devenue plus grande et capable de concevoir leur signification, mon amour s’augmentait ensuite de l’admiration qu’avait eue mon esprit, voyant la sainteté et majesté de l’Église. Cela augmentait aussi ma foi et me liait à Notre-Seigneur d’une façon 25 tout extraordinaire. Je m’épanchais en actions de grâces
15 Qu'il en soit 20 semblable J [hors de l’Église] 23 majesté j des saints
mystères
a. Psaume XX, 4.
b. Ms. : adorations. Ce mot a été raturé et en surcharge on a écrit dévotions. Ce dernier mot est le seul qui convienne. Adorations ne peut être qu’une erreur de copiste.
Du depuis. Locution qui se rencontre dans les auteurs de la première moitié du XVIIe siècle. Tout à fait tombée en désuétude.
J. Il soit béni. Dans l’ancien français, les formes absentes de l’impératif étaient remplacées par le subjonctif qui, dans ce cas.était employé sans la conjonction que.
de ce qu’il lui avait plu me faire naître de parents chrétiens a et de ce qu’il m’avait appelée à la vocation de fille de l’Église. Plus j’avançais en connaissance, plus j’avais de touches et d’amour pour ces saintes cérémonies de l’Église. Lorsque je voyais aux processions la 5 croix et la bannière que les chrétiens suivaient, mon esprit et mon cœur tressaillaient de joie b. J’avais vu un capitaine qui logeait en nos quartiers, que ses soldats suivaient avec leur drapeau. Voyant donc le crucifix attaché à la croix et la bannière avec ses figures, je 10 disais en moi-même : « Ah ! c’est celui-là qui est mon capitaine. Voilà aussi sa bannière. Je la veux suivre comme les soldats suivent la leur. » Et ainsi, je suivais la procession avec un grand sentiment de ferveur. J’avais mes yeux fichés sur le crucifix et allais disant 15 en mon cœur : « Ah ! C’est là mon capitaine. Je le veux suivre !»
J’avais une si vive foi pour tout ce que l’Église fait qu’il semblait que c’était ma vie et mon aliment. Une fois, je pensai être étouffée dans une procession 20 générale d’un jubilé c. En ce temps-là, je me trouvais des premières pour entrer dans les églises, à cette fin d’y voir les cérémonies et l’office solennel qui se faisaient en telle rencontre. Toute mon occupation était dans l’intérieur, touchant ce que je voyais et entendais. En 25 une occasion d’une procession du très saint sacrement,
2 chrétiens [et catholiques ] 3‘4 Plus j’avais j de sentiments d'amour y dra¬
peau] [lorsqu'ils marchaient pour aller faire leur exercice militaire ]
a. Vie : Chrétiens et catholiques. Les calvinistes, — il y en avait un bon nombre à Tours, — étaient eux aussi chrétiens. Dom Claude Martin a jugé utile de prévenir toute confusion.
b. ec De tous les secours extérieurs que l’Église emploie pour nous porter à Dieu, on peut dire qu’après la prédication de la divine parole, il n’en est point de plus efficace que cet assemblage auguste et ce bel assortiment de ceremonies qui forment notre culte religieux. Cela faisait sur le cœur de la jeune femme une impression qui montre combien sa piété était solide et fondée sur le véritable esprit du christianisme. » (Charlevoix, Op. cit., p. 17.)
c Sans doute le jubilé de 1630, promulgué par le pape Urbain VIII pour obtenir la réconciliation de l’empereur d’Allemagne, du roi de France et du roi d’Espagne, et la pacification de la chrétienté.
mon cœur et mon esprit étaient si ravis en Dieu au sujet de ce sacrement d’amour que je ne me voyais pas conduire a. J'avais la vue couverte, en sorte que je marchais à hasard et comme une personne qui a trop bu.
5 Je ne sais si on s’en apercevait et ce qu’on en pouvait penser. En cet état, je pensais être en la vraie dévotion, parce que je ne savais pas qu’il y en eût d’autre que de prier Dieu et le servir en fréquentant les sacrements [et] ne commettre pas de péchés à son escient. Ainsi, io lorsque je me confessais, je me trouvais bien juste, et mon esprit avait la satisfaction d’une confession à l’autre. Mais l’Esprit de Dieu me pressait que je me confessasse de toutes mes enfances. Comme j’ai dit ci-devant b, il voulait de moi une pureté que je ne con- 15 naissais pas, non plus que la fin pour laquelle il la voulait (16).
J avais pour lors dix-neuf ans c, auquel temps, Notre- Seigneur fit une séparation, appelant à soi la personne avec laquelle, par sa permission, j’avais été liée A 20 Diverses affaires qui suivirent cette séparation m’apportèrent de nouvelles croix, et naturellement plus grandes qu’une personne de mon sexe, de mon âge et de ma capacité les eusse e pu porter. Mais les excès de la Bonté divine mirent une force et un courage dans mon esprit 25 et dans mon cœur qui me fit porter le tout. Mon appui était fondé sur ces paroles saintes qui disent : Je suis avec ceux qui sont dans la tyibulation fi Je croyais ferme-
6 En cet état j [où par la réflexion que je faisais quelquefois sur moi-même, je sentais que Dieu se rendait si absolument le maître de mon cœur que ] je pensais être dans la voie de la vraie dévotion 22-23 capacité j [et de mon peu d’expérience ]
a. Absorbée dans son occupation intérieure, elle se laissait porter par le mouvement de la foule qui 1 entraînait sans qu’elle y prît garde.
b. Voir l’article I.
*. La Vie a détaché ce paragraphe pour en faire un chapitre indépendant. d. Claude Martin mourait sur la fin de l’année 1619. Il laissait à sa veuve un
fils âge de six mois, Claude, né le 2 avril précédent, et une situation très oberee.
e Les eusse. Faute de flexion. Ce genre de fautes est rare dans notre manuscrit. Ces fautes les plus ordinaires sont des fautes d’accord. t. Psaume XC, 15.
ment qu’il était avec moi, puisqu’il l’avait dit, de sorte que la perte des biens temporels, les procès, ni la disette, ni mon fils qui n’avait que six mois, que je voyais dénué de tout aussi bien que moi, ne m’inquiétaient point. L’esprit étant sans expérience humaine, l’Esprit qui 5 m’occupait intérieurement, me remplissant de foi, d’espérance et de confiance, me faisait venir à bout de tout ce que j’entreprenais.
5 mon esprit était dépourvu de toute — C mon esprit était sans aucune 7 d’es¬
pérance et de confiance qui me faisaient venir — C Mais l’Esprit de Dieu me faisait venir
NOTES
(1) Vie, p. 3. « Cette nouvelle Servante de Dieu n’est pas du nombre de ceux qui tirent leur noblesse de la vertu de leurs ancêtres. Elle s’est rendue illustre par la sienne propre qu’elle a fait éclater jusques aux extrémités de la terre.
« Elle prit naissance à Tours le (28 octobre) de l’année mil cinq cent quatrevingt dix-neuf, d’une condition assez médiocre et d’une famille que Dieu avait plus enrichie des biens de la grâce que de ceux de la fortune. »
Ibid., p. 534. « Son bisaïeul fut l’un de ceux qui furent quérir en Italie (le glorieux saint François de Paule) et qui l’emmenèrent en France : de quoi il fut très abondamment récompensé par les bénédictions que ce grand saint a répandues en sa famille. Car cet honnête homme ne manquait point de lui aller rendre visite tous les dimanches (en son couvent du Plessis-lez-Tours) avec ses enfants auxquels il faisait mille caresses, particulièrement à son fils, sur le front duquel il prenait plaisir à faire des signes de croix, en lui disant avec tendresse : « Dieu te bénisse, mon enfant. » Notre bonne Mère racontait quelquefois cette histoire par dévotion et avec joie. Elle avait raison, car je ne doute point qu’elle n’ait été la bénédiction que ce grand saint désirait tant à ce jeune enfant. « Ibid., p. 4. « Son père, qui se nommait Florent Guyart, n'avait rien qui le rendît considérable que sa probité et sa justice, qui lui avaient tellement acquis l’estime de ceux qui le connaissaient, qu’ils le faisaient volontiers l’arbitre de leurs différends, qu’il terminait avec beaucoup de prudence et d’équité.
« Sa mère, qui s’appelait Jeanne Michelet, avait quelque chose de plus. Elle était issue de la noble et ancienne famille des Babou, qui, s’étant rendue recommandable du temps de François Ier, par les grands hommes qu’elle a donnés à l’Église et à l’État, est encore devenue plus illustre par ses alliances aux plus nobles maisons du royaume. Mais comme le Sauveur du monde n a voulu naître d’une race royale que par une pauvre Vierge qui ne devait point avoir d’autres
richesses que son Fils, ainsi il n’a pas permis que celle qu’il avait choisie toute pour soi et qu’il avait dessein de prendre pour épouse d’une manière aussi extraordinaire et miraculeuse qu’on le verra dans la suite de cette histoire, sortît d’une famille illustre que par une mère qui n’avait nul éclat et qui n’y était considérée que comme les petites branches de ces grands arbres, qui avortent et flétrissent sous les autres.
« Cette petite branche néanmoins a produit ce grand fruit, qui fut offert à Dieu le lendemain de sa naissance dans l’église de Saint-Saturnin, pour y recevoir le saint baptême, où on lui donna le nom de Marie, comme un heureux présage de la dévotion singulière qu’elle devait avoir toute sa vie envers la sainte Vierge et des caresses extraordinaires que cette divine Mère lui devait faire. Car ayant eu dès son enfance un désir innocent de voir celle que l'Écriture appelle la plus belle de toutes les femmes, cette Mère de bonté ne voulant pas être moins libérale en son endroit que son Fils, lui a accordé cette faveur comme l’on verra en son lieu, mais avec beaucoup plus de succès qu’elle ne l’avait désiré. »
Nous essaierons ailleurs de démêler l’allégorie de Dom Claude Martin sur les origines familiales de Marie de l’Incarnation. Dom Claude Martin avait raison d’écrire que sa mère ne devait rien pour l’éclat de la vertu aux Babou de la Bourdaisière. Financiers ou hommes d’Église, aucun d’eux n’a brillé par la sainteté. Quant aux femmes, sauf quelques-unes qui furent d’honorables religieuses à l’abbaye de Beaumont-lez-Tours, les autres — celles dont l’histoire a retenu les noms — ont trop souvent défrayé les chroniques scandaleuses du XVIe et du XVIIe siècles. La plus célèbre de toutes, Gabrielle d’Estrée, fut à la veille de devenir reine de France. Au temps où Dom Claude Martin écrivait, la famille des Babou s’éteignait. Elle était entrée au cours du siècle dans la maison des Beauvillier. Plus tard, nous aurons occasion de signaler d’autres alliances où elle s’honorait encore en disparaissant.
Le nom de Guyart se trouve aussi orthographié Guiard, et même Guiert, — ce qui doit représenter une prononciation défectueuse. Marie écrivait Guyart, Claude Martin aussi. C’est l’orthographe de l’acte de baptême de la Vénérable Mère.
La Vie fait naître Marie un 18 octobre. C’est une erreur que l’on pouvait déjà corriger par les lettres de Marie elle-même. Son baptistère, qui porte la date du 28 octobre, supprime toute hésitation. Nous avons plus haut rectifié la date donnée par Dom Claude Martin.
L’église de Saint-Saturnin où Marie fut baptisée fut démolie à la Révolution. Le titre en fut plus tard transporté à l’église de l’ancien couvent des Carmes, l’église de la paroisse actuelle de Saint-Saturnin.
(2) La paroisse de Saint-Saturnin, sur laquelle habitaient les Guyart au moment de la naissance de Marie, était au cœur de la cité. Il ne s’y trouvait donc point d’école champêtre. Mais en 1612, les Guyart étaient établis hors les murs, dans le faubourg de Saint-Pierre-des-Corps. Peut-être s’y étaient-ils déjà retirés en 1607, date du songe de Marie. Peut-être aussi, par crainte de la peste qui ravageait alors Tours depuis 1602, et dont les premiers cas s’étaient produits rue de
Maufumier, dans leur propre quartier, les Guyart avaient-ils mis leur fille en nourrice à la campagne.
(3) Vie, p. 4. « Dieu l’ayant... choisie par le baptême, elle a été toute à lui par la grâce commune de ce sacrement jusques à l’âge de six à sept ans, que la lumière de la raison commençant à se produire et à dissiper les nuages de l’enfance, l’homme est obligé de se donner à lui par son propre choix ou de prendre le parti du monde. En ce moment auquel tant d’âmes entrent dans la voie de la perdition ou de l’égarement. Dieu l’a prévenue de cette grande grâce dont elle vient de parler, pour lui ouvrir la voie de la sainteté dans laquelle elle a marché avec une fidélité si inviolable jusques au dernier soupir de sa vie, qu’on ne l’a jamais vue s’arrêter ni chanceler dans ses bonnes résolutions.
« Cette faveur si singulière a été accompagnée d’une autre qui ne l’est pas moins. Le Baiser de Dieu, dit saint Bernard, c’est le Saint-Esprit, et baiser une âme et lui donner cet Esprit-Saint sont en Dieu une même chose. Aussi, par le baiser que cet Époux des âmes pures lui a donné et qui a été comme le gage d’un autre plus solennel qu’il lui donnera ci-après, le Saint-Esprit s’est emparé de son cœur et y a toujours résidé depuis pour la conduire dans toutes ses voies, en qualité de directeur et comme père spirituel, ce qu’il a fait avec tant de certitude à son égard et d’une manière si évidente qu’elle ne doutait nullement que ce ne fût lui qui la fît agir. »
(4) Marie devait penser ici surtout à sa mère, Jeanne Michelet. De Québec, en 1645, elle écrira d’elle à une de ses sœurs à Tours : « Je me souviens que notre défunte mère, lorsqu’elle était seule dans son trafic, prenait avantage de ce loisir pour faire des oraisons jaculatoires très affectives. Je l’entendais dans ces moments parler à Notre-Seigneur de ses enfants et de toutes ses petites nécessités. Vous n’y avez peut-être pas pris garde comme moi, mais vous ne croiriez pas comme cela a fait impression sur mon esprit. Je vous dis ceci, ma chère sœur, afin que vous l’imitiez, car c’est un exemple domestique dont nous devons faire plus d’état que de tout autre. » ( Lettre du 3 septembre 1645.)
(5) Vie, p. 5. « Dans ces commencements qu’elle n’avait point de directeur et qu’elle ne savait pas même ce que c’était, qu’elle n’avait point de connaissance de la vie intérieure et qu’elle en ignorait même le nom, ce Maître intérieur lui montrait ce qu’elle devait faire et la gouvernait avec autant de conduite et de méthode que si elle eût eu à ses côtés un directeur visible pour la diriger. Quand elle avait besoin de conseil, elle s’adressait à lui avec beaucoup de simplicité, et il lui donnait les lumières qui lui étaient necessaires , elle 1 interrogeait avec amour et il lui répondait de même ; il la consolait dans ses peines , il la fortifiait dans ses travaux ; il lui donnait la résolution de ses doutes ; et, en un mot, il lui faisait voir comme au doigt ce qu’elle devait faire et ce qu’elle devait éviter. Aussi les directeurs qu’elle a eus depuis ont fait fort peu de chose pour la direction de son intérieur ; car, comme Dieu lui a fait la grâce de ne lui en donner que de très sages et très expérimentés, ils se sont contentés, après avoir
mis sa vertu à l’épreuve et l'avoir bien reconnue, d’observer l'opération de Dieu en elle et de l’assurer qu’elle était dans la bonne voie.
« J’ai toujours estimé cette direction surnaturelle pour une des plus rares prérogatives dont Dieu l’ait honorée pendant sa vie, et cela lui fut révélé un jour dans une vision. »
(6) Vie, p. 6. « Cette direction si rare et pourtant si sensible de l’Auteur de toute sainteté (fut) le principe de son extrême innocence, de la pureté de sa vie et de l’inclination puissante qu’elle avait à la vertu dès ses premières années ; car d'un côté, elle n’a jamais regardé le monde ni le péché que comme des monstres... et d’autre part, elle découvrait tant de charmes dans la vertu que ce lui était assez de la voir pour l’aimer et pour la vouloir pratiquer.
« Son innocence n’a pas été si pure qu’elle n’ait eu ses atomes d’impureté : c’est ainsi que j’appelle ces fautes auxquelles elle donne le nom de puérilités et de jeux d’enfant. Ces fautes qui lui seront ci-après un motif pressant de douleur et de componction, n’étaient autres que de certaines récréations enfantines, dans lesquelles elle faisait quelquefois passer en divertissement des actions de piété et de dévotion... Ces récréations innocentes, que les parents prennent pour l’ordinaire pour un bon augure dans les enfants, et qui les excitent à les porter à l’état ecclésiastique ou au cloître quand ils les voient dans ces dispositions, lui paraissaient non comme des péchés, mais comme des défauts qui empêchaient la parfaite communication des grâces du Ciel à son âme. D’un côté, sa conscience ne lui reprochait rien, parce qu’elle ne croyait pas que ce fussent des péchés et qu’elle n’avait jamais eu l’intention de faire mal ; et d'ailleurs, elle ressentait un instinct qui lui disait que l’esprit de grâce dont elle avait été prévenue demandait une conduite plus grave et plus sérieuse. Une lumière lui disait qu’il n’était pas nécessaire de s’en confesser et une autre lui suggérait qu’il le fallait faire, et c’était ce combat de deux lumières raisonnables qui mettait le doute en son esprit et y formait un scrupule, qui à la vérité ne la troublait pas, mais qui l’empêchait de courir avec toute la liberté qu’elle eût pu et que Dieu désirait d’elle, dans les voies de la grâce et de la sainteté. » Le bon sens de Marie faisait alors tout naturellement la distinction entre le conseil et le précepte. Le premier était matière libre.
(7) Vie, p. 9. « (Vers) la dix-septième année de son âge... ses parents la voulurent engager dans les liens du mariage,... à quoi elle avait une extrême répugnance, comme à un état qu’elle voyait entièrement contraire à la vie de recueillement où elle se sentait attirée. Elle y consentit neanmoins par une crainte respectueuse qu’elle avait toujours eue pour ses parents et qui l’avait portée à leur obéir en toutes choses comme a Dieu meme. Mais quand sa mere lui en apporta la nouvelle, elle lui dit ces paroles : « Ma mere, puisque c’est une résolution prise » et que mon père le veut absolument, je me crois obligée d’obéir à sa volonté » et à la vôtre ; mais si Dieu me fait la grâce de me donner un fils, je lui promets # dès à présent de le consacrer à son service, et si ensuite il me rend la liberté que » je vais perdre, je lui promets encore de m’y consacrer moi-même. » Ces paroles ont été comme une prophétie de ce qui est arrivé depuis. »
(8) Dom Martène. « Cette sainte femme... a toujours cru que (Dieu) n'avait permis cet engagement que pour donner la vie à (un) fils qui devait être le temple du Saint-Esprit et un prodige de grâce. Elle vint à l’abbaye de Mairmontier la veille qu elle le mit au monde. Nous n’en savons pas le sujet ; mais il y a bien de l’apparence que ce fut pour offrir à Dieu et à saint Martin la petite créature qu’elle portait dans son ventre ; et que le Seigneur accepta cette victime qui devait être un jour consumée en ce saint lieu ; et que saint Martin le choisit, dès lors, pour être le plus illustre de ses successeurs dans la conduite de ce célèbre monastère. » (La Vie du Vénérable Père Dom Claude Martin, p. 2.)
(9) Avant sa conversion, la jeune abbesse de Port-Royal, Angélique Arnauld, s adonnait elle aussi aux lectures profanes. C’était entre 1602 et 1607, Angélique avait alors de 10 à 15 ans. Ses préférences allaient à l’Histoire romaine, aux Vies de Plutarque et aux romans. Vu la différence du milieu familial et de la formation première, sans doute Plutarque et ses héros ont -ils tenu moins de place dans le choix de Marie. Mais les fictions, fabliaux et romans, l’ont passionnée pareillement. Marie était déjà fort adonnee à 1 oraison. Ses lectures n’ont point marqué pour elle une période de dissipation. Elle note qu’il n’y avait rien pour le cœur dans ces livres-là. Mais ils ne lui ont pas fourni dans la suite, que nous sachions du moins, matière à regrets et à confession.
Les livres dévots qui les remplacèrent portaient des titres dans le goût du temps, titres inspirés de l’antiquité, comme le Démocrite chrétien, l’Héraclite chrétien... ou titres symboliques et alambiqués : le Palais de l'amour divin, l’Antidotaire sacré de l’âme pieuse. . . et d’autres encore plus énigmatiques. « Avant saint François de Sales, dit M. Bremond, on a vu des centaines d’introductions à la vie dévote écrites en français et qui s’adressaient à tout le monde. » ( Histoire littéraire du sentiment religieux... I. L’Humanisme dévot, p. 19.) Il y avait même un Traité de l'amour de Dieu de Fonseca, traduit et publié en 1604. Les œuvres spirituelles du Jésuite Richeome sont de 1590, 1601, 1614... «Ajoutez à cela, note encore M. Bremond (l. c.), quantité de cahiers manuscrits et de feuilles volantes. *
(10) Vie, p. 10. « Quelque douceur que sa dévotion lui apportât, elle ne laissa pas de trouver des croix très pesantes dans ce nouvel état, et pendant tout le temps que dura son engagement, elle ne fit autre chose que de recueillir de ces sortes de fruits. S’il m’était permis d’en faire le détail, il n’y a personne qui ne levât les yeux au ciel, pour admirer comment Notre-Seigneur exposa à tant de disgrâces et en si peu de temps une personne qu’il aimait jusques aux caresses et qu’il semblait conduire comme par la main. Car elles étaient d’un poids si accablant et d’une espèce si rare et si nouvelle que je ne sais si le monde en a jamais vu un autre exemple semblable. Elle (assure) qu’elle ne les a pas voulu particulariser de crainte d’offenser la charité, et c’est aussi la raison pour laquelle je n’en parlerai pas. Je dirai seulement comme une circonstance qui donnera... du lustre à sa vertu et qui cependant devait rendre ses afflictions plus sensibles, que son mari même y avait donné occasion, quoique innocemment et sans dessein de ce qui arriva. Mais il importait peu que la main qui blessait fût innocente
Marie de l’Incarnation
ou criminelle : ce coup fut donné et la plaie ne laissa pas de saigner longtemps et de causer de la douleur. »
(11) Vie, p. 8. « Dieu l’ayant prévenue dès son enfance d’une manière si douce et si engageante, et elle lui ayant promis d’une volonté prompte de vouloir être toute à lui, elle passa sa jeunesse à observer toutes les bonnes œuvres de ceux qui étaient dans l’estime d’être les plus gens de bien, afin de les imiter. Et comme une abeille qui ramasse la rosée des plus belles fleurs afin d’en faire son miel, elle pratiquait avec une merveilleuse fidélité tout le bien qu’elle leur voyait faire. Elle se portait à cela non seulement sans peine, mais encore avec le plaisir qui accompagne pour l’ordinaire la vertu consommée. Mais ce qui donnait le plus d’étonnement et d’édification à ceux mêmes qui lui donnaient l’exemple pour la pratique des autres vertus, c’était de voir une jeune fille de neuf à dix ans passer une bonne partie de la journée en oraison, et se cacher dans les lieux les plus retirés des églises afin de rendre plus pur le sacrifice de sa prière. »
(12) Vie, p. 9. « Elle eut ce don d’oraison dès le moment que Notre-Seigneur lui eut rendu la visite dont il a été parlé. Car ce divin Sauveur étant remonté doucement au ciel à sa vue, il emporta avec lui son cœur et son esprit, en sorte que l’un et l’autre s’y élevaient continuellement, et (son) divin baiser remplit son âme d’une telle dévotion qu’elle ne cessa plus de courir après lui à l’odeur de ses parfums. »
(13) Vie, p. 14. « Encore qu’elle n’ait été que deux ans dans le mariage, elle peut néanmoins être proposée pour modèle à toutes les personnes qui y sont engagées...
« Ses premiers soins furent de se rendre exacte à toutes les obligations d’une bonne chrétienne de la condition où elle était engagée. Elle ne plongeait point tellement son esprit dans les soins de ses affaires domestiques qu’elle ne prît du temps pour vaquer à ses dévotions, qu’elle n’eût ses heures réglées pour faire oraison et qu’elle ne fût soigneuse d’entendre la messe tous les jours. Mais ses grandes dévotions étaient de fréquenter les sacrements et d’entendre la parole de Dieu. C’étaient là les deux sources où elle puisait les forces qui lui étaient nécessaires pour ne pas succomber sous le poids de ses croix continuelles... Surtout elle trouvait ses délices dans la sainte communion, parce qu’elle y trouvait Dieu par sa foi et par sa charité toute de feu, et elle n’en sortait jamais que l’on ne remarquât en elle un nouvel accroissement de grâce et de vertu...
« Mais elle n’était pas tellement captive de sa dévotion ni des consolations qu’elle y recevait qu’elle abandonnât le soin de sa famille. Elle était toujours prête à mettre l’ordre partout, en sorte qu’il n’arrivait jamais de confusion ; et la douceur, la prudence et l’élévation d’esprit avec laquelle elle disposait toutes choses, témoignaient assez que le Saint-Esprit qui la conduisait intérieurement la dirigeait encore dans la disposition de ses affaires extérieures...
« Comme la condition (de son mari) l’engageait dans la fabrique et dans le trafic de la soie, qui est le grand commerce du pays, il était obligé d’entretenir plusieurs ouvriers domestiques qui travaillaient pour lui. Leur bonne maîtresse leur
donnait leurs nécessités avec autant de soin et de charité que s’ils eussent été ses propres enfants ; aussi ils la respectaient comme leur maîtresse et la chérissaient comme leur mère ; et comme le sujet de son affliction leur était connu, ils avaient pour elle une compassion qui ne se peut dire, et ne la pouvaient regarder sans gémir...
« Surtout elle regardait son mari comme lui tenant la place de Dieu, et en cette qualité, elle lui rendait tous les respects et tous les services qui lui étaient possibles. Elle 1 aimait uniquement, parce qu’il avait toutes les belles qualités de corps et d esprit que 1 on eût pu desirer dans un homme, mais beaucoup plus parce que la loi de Dieu 1 y obligeait. Aussi, son amour étant plus fondé sur la grâce que sur la nature, 1 on ne voyait point en elle ces caresses molles qu’on voit en quelques nouvelles mariées, mais seulement une humeur gaie et ouverte, retenue par une gravité respectueuse. Par le même principe, son amour était inaltérable dans les afflictions qu elle souffrait, et c’est ce qui donnait de l’admiration à ses parents et à ses amis, qui ne pouvaient comprendre comment il se pouvait faire qu’elle conservât un cœur sincère et une union si inviolable avec un homme qui avait été la cause, quoique innocente, de ses peines. Lui-même en était surpris, de sorte qu’il ne la pouvait voir dans son affliction sans pleurer, et admirant une si grande vertu, il ne se présentait point d’occasion qu’il ne lui demandât pardon avec une extrême douleur. »
En guise de conclusion, retenons une réflexion judicieuse de Charlevoix : « Les peines excessives que (la jeune femme) avait à endurer ne la firent jamais relâcher du moindre de ses devoirs. Elle sut les connaître, et sa fidélité à les remplir peut servir de modèle aux personnes de son état. Une raison droite et une prudence plus qu’humaine furent toujours son caractère dominant ; et jamais elle ne fut tentée de donner dans ces travers de dévotion qui, faisant substituer de chimériques obligations aux devoirs essentiels, n’ont point d’autre effet que de mettre le trouble et le désordre dans la vie domestique et de décréditer la piété. » [Op. cit., p. 11.)
Parmi les bonnes œuvres de Marie avant et pendant son mariage, il convient de faire une place à sa commisération pour les malheureux. La Servante de Dieu aurait pu rappeler dans sa Relation de 1654 des traits comme celui qu’elle nous raconte dans sa Relation de 1633 (Cf. Vol. I, p. 182). « La première passion qui parut en elle, dit Charlevoix, fut une charité vive et une très tendre compassion pour les pauvres et les malades. » {Op. cit., p. 3.)
(14) Jusqu’en 1627, les prédicateurs de Tours, — qu’il faut ici distinguer du clergé paroissial, — furent surtout les Capucins. Nouveaux venus dans la cité, où ils s’étaient définitivement établis en 1607, les Capucins avaient tout de suite conquis la faveur enthousiaste de toutes les classes de la population. En 16x0, ils eurent pour gardien le P. Joseph du Tremblay, qui sera plus tard l 'Éminence grise de Richelieu. Missionnaire ardent et mystique, le P. Joseph soulevait les foules. Dans les années 1607-1610, il prêche des avents et des carêmes au Mans, à Nantes, à Poitiers, etc. Il parut sûrement dans les chaires de Tours, et sans doute plusieurs fois, encore que nul souvenir ne nous en ait été sonservé. En 1625, les Capucins ne sont plus les seuls prédicateurs de la cité. Les Jésuites y appa-
raissent à leur tour. C'est d’abord le P. Coton ; puis le P. de Séguiran, un des grands orateurs de l’époque, puis d’autres moins célèbres. L’archevêque, M. Bertrand d’Eschaux, qui les estime et voudrait leur confier le collège de sa ville épiscopale, leur réserve a dans sa cathédrale, l’avent, le carême et 1 octave du Saint-Sacrement». De 1627 à 1631, Marie eut plusieurs fois occasion de les entendre.
(15) Marie relèvera plus tard ces premiers indices de sa vocation apostolique.
« La Servante de Dieu ne doutait point, lorsqu’elle fut en Canada, que la Providence, en lui donnant ce goût de la parole divine, n’ébauchât en elle ce zèle ardent du salut des idolâtres qui lui fit depuis entreprendre de si grandes choses. » (Charlevoix, Op. cit., p. 16.)
(16) Vie, p. 22. « Je n’ai rien à ajouter à des sentiments si chrétiens et si touchants qu’une petite réflexion morale, savoir, que quelque dessein qu’ait une âme de s’élever à la perfection, c’est en vain qu’elle travaille si elle n’édifie sur les pratiques fondamentales de la vie chrétienne, et que tout ce qu elle fait n’est pas moins sujet à ruine, qu’un édifice qu’on aurait élevé sans fondements. Le Saint-Esprit, qui conduisait sa Servante par la voie d’une direction solide avant que de l’élever plus haut, lui en a fait pratiquer quatre dont elle fait ici mention, savoir : bien prier Dieu, ne point pecher de dessein forme, fréquenter les sacrements, et être exacte aux pratiques communes qui s’observent dans l’union de l’Église, comme sont d’entendre les prédications, de se trouver aux processions, d’assister au divin service, et autres semblables, qui sont assurément agréables à Dieu et d’un très haut mérite, parce qu’outre le fruit de la bonne action, l’on y est dans l’exercice actuel d’une charité publique, qui est la chose du monde que Dieu regarde avec le plus de plaisir.
« Elle remarque particulièrement que les cérémonies de l’Église lui ont été d’un grand secours... Il ne faut pas croire (en effet) que ces symboles, quoique sensibles et extérieurs, soient si inutiles que les hérétiques se l’imaginent, ni de si peu de conséquence que plusieurs catholiques se le persuadent. Ce sont de seconds mystères dans l’Église, qui, sous l’extérieur de l’action, contiennent quelque chose dont l’âme peut être édifiée quand elle les peut pénétrer. Les premiers mystères sont les fondements de la religion, ces seconds en sont les ornements qui font voir sa majesté et qui la rendent auguste ; et les uns et les autres sont des voiles sous lesquels il y a une manne cachée qui console le cœur et le remplit de dévotion. Au même temps que cette Servante de Dieu ouvrait les yeux pour regarder ces cérémonies saintes, son esprit se trouvait éclairé d’une lumière qui lui faisait voir les rapports qu’elles avaient à Dieu et ce qu’elles contenaient de mystérieux. Et parce qu’elle n’avait point encore de Père spirituel qui la dirigeât dans la vie spirituelle, le Saint-Esprit se servait de ces symboles extérieurs comme d’autant de langues pour parler à son cœur et y exciter la ferveur de la foi et de la dévotion. »